LUS TARETS
et a amené de terribles naufrages. Vers 1730, il donna une terrible alarme aux Provinces-Unies par les ravages qu'il fit dans les pilotis qui maintiennent les digues de la Zélande. Cette province faillit être entièrement submergée.
Les savants entomologistes en avaient constaté plusieurs espèces ou variétés, le gastrochène (estomac ouvert), de Cuvier, trois variétés tirant leurs noms de la plume, teredo plumiformis, teredo ^ennatulifera, teredo bipennata, furent recueillies et classées par Valisnieri, Blainvillc, et Flemming. Une autre espèce dont le savant Spengree a été le parrain semble emprunter son nom du papier, foliif or mis.
Ces noms singuliers et l'instinct de ces animaux les ont fait comparer juste cent ans plus tard, 1830, aux allâmes, aux écrivains, journalistes, etc. qui, perçant de mille trous « le vaisseau de l'État » — celte métaphore était alors presque neuve et passait alors pour élégante — et les digues de la société, menaçaient de faire sombrer le vaisseau et de submerger la société.
Sauf à changer la métaphore, aujourd'hui usée et démodée, il serait facile de démontrer que l'État, le pays, la société sont minés, percés, menacés de ruine par une foule d'êtres qui, individuellement si petits qu'on en écraserait trois mille sous la semelle d'une botte, n'en sont pas moins dangereux et menaçants à cause de leur nombre, et qu'il est grandement hMiips, s'il en est temps encore, d'aviser à doubler le navire, à renforcer et à goudronner les digues. Beaucoup n'ont pas la conscience de ce qu'ils font, ils
agissent par imitation, par crédulité, par vanité, pour avoir l'air forts, puis ils se disent : Quel mal peut produire le si petit trou que je fais? par un article de journal, par un bavardage, par un vote, etc. ? Puis, grâce à la multitude des petits trous, tout est attaqué, tout est entamé, et chaque jour on peut constater des ravages nouveaux.
Pour le moment, les tarets, après la religion déjà percée comme une écumoire, s'attaquent à la magistrature, aux lois, à la justice.
Si les hommes croyaient tous également à un Dieu tout-puissant et rémunérateur, il n'y aurait besoin ni de lois, ni de magistrats, ni de bourreau, ni de geôles, ni de gendarmes.
Mais si une partie seulement des hommes ont cette croyance, ceux qui ne l'ont pas. auraient sur eux trop d'avantages, puisqu'ils se permettraient tout ce que les croyants se défendent.
11 a donc fallu faire des lois. Le but des lois est défini par J.-J . Rousseau : « Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé. »
Les lois faites, chacun a « désarmé », a confie aux lois sa hache de pierre, son tomahawk, sa massue et ses flèches ; mais, les lois établies, il a fallu des magistrats pour les appliquer ; l'idéal du magistrat se trouve difficilement parmi les hommes, nonseulement on s'est efforcé de choisir les plus justes, les plus fermes et les meilleurs des hommes, mais encore on a dû assurer leur indépendance par tous les moyens imaginables, pour que, maîtres de leurs
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propres passions, autant qu'il est permis à L'homme, ils ne fussent pas soumis aux passions des autres ; un de ees moyens est l'inamovibilité de la magistrature que vous attaquez aujourd'hui.
De toutes les formes du gouvernement connues, celle qui doit le plus austèrement s'appuyer sur les lois , c'est la forme républicaine ; d'autant qu'en République le peuple ne reçoit pas les lois, mais les fait lui-même directement ou indirectement.
Chaque membre de la société se soumet à l'éventualité d'une pénalité, pour y soumettre tous ceux qui pourraient menacer sa personne, sa fortune, sa liberté.
Le gouvernement sous lequel nous vivons ne semble pas compter sur la justice divine pour maintenir la société, plusieurs de ses membres professent bêtement l'athéisme ; on a « épuré » le ciel comme la terre, et prononcé soit la déchéance, soit la nonexistence de l'Être suprême ; c'était le vrai moment d'ajouter toute la force possible aux lois humaines devenues la seule digue aux passions et aux crimes: le plus simple bon sens indique qu'il n'y a de liberté possible que sous le règne inflexible de la loi. Une des conditions de ce règne est qu'elle soit appliquée également par des magistrats équitables, honnêtes, éclairés, et surtout indépendants.
Je ne me risquerai pas à dire au bout de combien de temps, mais j'affirme résolument qu'au bout d'un temps plus ou moins long, ou l'on ne pourra plus compter sur la justice pour proléger sa personne, sa libellé, sa fortune, ou Ton aura vu des magistrats obéir, dans l'application de la loi, à leurs
propres passions et aux passions cTautrui, à des influenees, à des pressions politiques; chacun révoquera sa délégation, sa procuration, et, pour se défendre lui-même, reprendra son arc, ses flèches, sa hache de pierre et son tomahawk, — perfectionnés et devenus le revolver, — et la société retombera en sauvagerie.
Je savais bien ce que je disais l'autre jour, quand je vous rappelais que, chargés de l'essai de la République, vous devez vous considérer comme simples locataires et ne pas compromettre les gros murs ni les fondations de l'édifice.
Déjà la situation et la marche de la justice inquiètent depuis un quart de siècle ceux auxquels il reste quelque peu de clairvoyance et de bon sens.
Toute loi doit être également appliquée à tous, si elle est décidée mauvaise, elle ne doit pas tomber en désuétude, mais être abrogée ; jusqu'à son abrogation, elle doit être obéie à tout prix.
Qu'est devenue la loi qui défend aux avocats de plaider contre la loi ? Nous la voyons braver tous les jours par des avocats de cour d'assises, quand il s'agit de la peine de mort à infliger aux assassins, empoisonneurs, etc. Grâce à ces abus et aux paradoxes absurdes qu'une méprisable recherche de popularité de mauvais aloi parmi les coquins, inspire à des écrivains dont quelques-uns ont du talent, l'application de la peine de mort, acceptée tristement par tous les gens de bon sens, Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Fénelon, etc., etc., qu'on n'a jamais accusés de dureté, est devenue même pour les cri-
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mes les plus épouvantables une question de chance et de hasard.
On lit à chaque instant dans les journaux : le crime était horrible, prouvé, avoué ; mais grâce à Téloquence de maître un tel, l'accusé a été, par le jury, ou acquitté ou gratifié de circonstances atténuantes, difficiles à définir.
A propos de quoi, je ne me lasse pas de répéter :
Si les avocats sont si forts et les jurés si faibles, il faut supprimer les jurés ou les avocats.
Un autre jour, je parlerai d'autres lois non appliquées ou appliquées au hasard, par caprice, ou par malveillance.
Vous vous laissez entraver par l'attrait d'une misérable popularité à diminuer l'indépendance de la justice . C'est la dissolution de la société, ô tare ts !
A toutes les révolutions , les scélérats et les coquins ont essayé de se venger et de se débarrasser de la justice et des juges.
Robert-Macaire, arrêté par les gendarmes, crie:
— A la garde !
Dans l'espoir de faire arrêter et emprisonner les gendarmes à sa place.
J'en rappellerai ici un exemple : 1° parce qu'il démontre la vérité de ce que je viens de dire et signale un nouveau taret — au teredo plumiformis etc., il faut ajouter le teredo-Seignobos ; 2° parce que Crémieux y a joué un rôle honorable, quoique mêlé d'un peu de faiblesse.
Ce pauvre Crémieux ! En apprenant la mort de sa femme, sachant l'union, la tendresse, qui régnait
dans cet heureux ménage, je m'étais empressé de lui écrire. Je ne devais pas recevoir de réponse. Avant l'arrivée de ma lettre, Crémieux était mort et parti avec sa femme.
J'ai pensé à la fable si touchante de Philémon et Baucis, ce mari et cette femme qui ne demandaient à Jupiter que de mourir tous les deux le même jour.
Ce que je vais vous narrer vous présentera M. Seignobos de 1870.
Voici ce que j'écrivais à Crémieux le 7 novembre 1870 :
«... Je vois à la gare des Arcs, descendant du train venant de Toulon, un grand vieillard portant les insignes d'officier de la Légion d'honneur, pale et entouré de trois ou quatre spécimen de cette espèce d'argousins qu'il est difficile, à la première vue, de distinguer des malfaiteurs dont ils sont censés nous préserver. . .
» Je me fais présenter à lui. Il fond en larmes; cet homme qu'on menait à travers les populations comme le dernier et le plus infime des malfaiteurs, est M. Roque, président du tribunal civil de Toulon, que l'on menait en prison à Draguignan. Je l'interroge et lui dis : Écrivez à Crémieux.
»... On lui a enlevé plume, papier, etc., et on refuse de lui en donner d'autres.
» Voici son histoire.
» Un nommé D***, de Toulon, avait épousé une femme qui possédait quelque argent gagné d'une façon qui avait beaucoup fait jaser. Une fois marié, il mangea et but l'argent et battit la femme ; elle
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demanda la séparation, et en prononçant, le jugement qui l'ordonnait, M. Roque avait flétri énergiquement
la conduite de I)***.
» Or, depuis la République, DÉè* est chef de la police de Toulon, et c'est lui qui fait traîner en prison un vieillard de soixante-deux ans, magistrat considéré.
» Ce n'est pas tout, mon ami, deux magistrats sont déjà en prison et au secret à Draguignan ; l'un est M. Gariel... je ne le connais pas; l'autre est 31. Coulomb, il a soixante-seize ans ; il est tombé malade en prison ; on Ta mis à l'hôpital, où il est tenu au secret.
» Je frémis d'indignation et de colère.
» Eh quoi ! est-ce là le rôle de la République ? de se livrer à de si basses vengeances, à des excès aussi cyniques ?
» Je veux, mon ami, vous donner l'honneur de réparer autant que possible et de punir de pareils crimes contre la justice, contre la morale. — Je n'oserais dire combien de voix ce spectacle a enlevées à la République.
» J'attendrai le temps nécessaire pour votre réponse ; si je ne la reçois pas, je croirai de mon devoir rigoureux de faire imprimer le récit que je viens de vous faire et de demander à l'indignation publique ce que je n'aurai pu obtenir de la justice légale.
» Cette lettre part aujourd'hui dimanche, vous la recevrez à Tours jeudi au plus tard. Ce n'est donc que samedi que j'aurai recours à la publicité, si je
n'ai pas reçu votre dépêche. — Mais je L'aurai reçue.
» A vous,
... La réponse m'arriva le troisième jour.