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CRÉMIEUX

Crémieux dut télégraphier trois fois à cause du refus du préfet Cotte d'obéir, lequel M. Cotte resta préfet après une fausse sortie. Crémieux, trompé par le préfet, le sous-préfet et le procureur général. avait cru que les trois magistrats avaient fait partie des commissions mixtes de 1852. Or, le fait ne constituait ni un crime ni un délit, et même pour un crime ou un délit la prescription était acquise. Crémieux — là est le petit mélange de faiblesse — voulut donner une fiche de consolation au préfet et a

LES TAItETS 303

D***, il annonçait, dans sa dépêche, que M. Koque était suspendu de toutes fonctions.

Comme dans la lettre qui suivit la dépêche du 0 Crémieux me parlait des commissions mixtes, je lui répondis :

« On vous trompe. Aucun des trois magistrats emprisonnés n'a fait partie de ces commissions. Je vous en envoie les preuves. »

Crémieux me répondit :

« Vous êtes bien informé ; mon ami Bédarride, mon parent, mon fils, m'a, en même temps que vous, apporté des preuves irrécusables. — Je ne nie pas que cette révélation m'a causé une vive émotion. »

La vérité est, j'en atteste M. Bédarride, que Crémieux avait pleuré.

Je ne lis pas dans les journaux que M. Cazot ait pleuré ; mais cependant il a dû lui sembler plus que fâcheux d'avoir à se défendre de l'accusation de complicité que ce vieux méchant gamin de Seignobos avait fait peser sur lui. Et penser que cela avait été cru ou considéré comme possible pendant quarante-huit heures !... sans compter ceux qui croient encore que M. Cazot n'a répondu que pour lui-même, et pas pour tout son ministère.

En remontant à un demi-siècle en arrière, je me rappelle deux sensations, Tune triste, l'antre anxieuse et vertigineuse. J'étais très jeune, je ne savais alors à peu près écrire qu'en vers.

Quidquid tentabam scribere versus erat.

J'avais donc envoyé des vers à un journal appartenant à Victor Bohain et à Nestor Boqueplon ; ils m'invitèrent à aller les voir, et avec des formes d'une urbanité parfaite, Bohain me dit : « Monsieur, vos vers sont charmants. » — Je m'inclinai. — « Mais, ajouta-t-il, j'aimerais mieux mourir que d'en mettre un seul dans mon journal : faites de la prose.»

Quelques jours après ce lut le tour de Nestor : « Vos articles sont excellents, me dit-il, et tout à l'ait jolis. »

Cette fois, je ne m'inclinai qu'avec modération et défiance, je prévoyais un... mais. — Il ne se fit pas attendre. — « Tout à fait jolis, répéta Nestor ; mais ça n'est pas du tout ça ! ça ne convient pas à notre journal; il faut faire de la politique. « — De la politique ! mfécriai-je, mais je n'y entends absolument rien. Je sais que le roi s'appelle Charles X, mais j'ignore même le nom de ses ministres.

— « Ne vous faites pas un monstre, me répondit Nestor, de la chose du monde la plus simple ; laissez de côté les idées à ce sujet que, en votre qualité d'écolier lauréat et de professeur à l'Université, vous avez puisées dans Aristote et dans Cicéron. Écoutezmoi cinq minutes, et, de la politique, vous en saurez autant que moi, autant que tous nos collaborateurs, autant qu'à peu près tous les journalistes, tous les députés et tous les ministres.

» Notre journal est un journal d'opposition. Pour noas, tout ce que fait, dit, pense, fera dire et pensera le roi est faux, absurde, ridicule et antifrançais. Tous ceux qui l'entourent sont des crétins et des traîtres ; seulement cela ne doit être dit qu'avec, certaines précautions, le roi s'appelle « pensée immuable » ou « haut personnage » quant à ses ministres, vous n'avez à apprendre que leur nom, ils sont tous pareils ; ils sont tous incapables, grotesques, voleurs, — leurs femmes et leurs maîtresses sont maigres et vertes, leurs dîners sont des galimatias déplorables, leurs chevaux sont des rosses ; ils boi-

vent la sueur du peuple, amoindrissent et déshonorent la France, etc. »

J'obtins un sursis, en demandant à rendre compte des représentations de quelques théâtres et de quelques publications littéraires, puis je me mis à faire quelques études qui me paraissaient consciencieusement nécessaires pour compléter les instructions données par Nestor.

Graduellement je sentis s'amoindrir ma répugnance naturelle et instinctive pour « la politique », et je finis par prendre un certain goût à la bataille par une haine profonde du faux, de l'injuste et de l'absurde ; je me fis quelque chose comme apôtre ou au moins chevalier de la vérité, de la justice et du bon sens ; je regardai autour de moi, j'étais seul, je me résignai à rester et à combattre seul, et je me mis en campagne à peu près comme fit l'illustre chevalier don Quichotte. Je n'y ai gagné ni fortune, ni honneurs ; mais, depuis un demi-siècle, je n'ai pas manqué un instant à la mission que je me suis donnée, et j'ai acquis, éparpillés dans le monde, un certain nombre d'amis connus et inconnus qui se sont habitués à moi et pour lesquels j'écris.

Je ressens cependant de temps en temps des accès de dégoût et de découragement, lorsqu'il se présente des circonstances où se trahissent avec plus d'évidence que de coutume la mauvaise foi criminelle et intéressée des uns et la crédulité, la bêtise et l'aveuglement des autres.

Il est une mathématique du raisonnement comme une mathématique des chiffres. La première fois qu'un homme, en comptant sur ses doigts, découvrit

cette grande vérité: «Deux et deux font quatre ». cette révélation fut acceptée par tous les autres hommes. Les siècles se sont succédé, les empires se sont fondés et écroulés ; aujourd'hui, comme le premier jour, deux et deux font quatre ; personne n'ose dire que ça fait trois ou cinq.

Pendant longtemps, lorsque après avoir étudié, médité, roulé dans ma tête une question de politique ou de nombre, j'arrivais à trouver une solution juste, irréfutable, mathématique, aussi rigoureuse, aussi inflexible, aussi mathématique que « deux et deux font quatre » ; lorsque ensuite j'avais trouve pour l'exprimer une formule nette, concise, claire, évidente, je me frottais joyeusement les mains, et je me disais naïvement : Voilà qui est acquis, on peut sans inquiétude et sans hésitation édifier sur cette base. C'était une erreur ; en morale et surtout en politique, il n'y a jamais rien d'acquis, de décidé, de consacré ; en morale et en politique, deux et deux ne font que rarement, ne font presque jamais quatre. Au gré des passions et des intérêts, deux et deux font trois, font cinq, font quatorze ou cent cinquante, et celui qui s'avise de crier trop haut : Mais non, ça fait quatre, est déclaré et réputé homme peu sérieux, nullement « pratique», incapable, propre à rien, rêveur, poète, etc., et, s'il s'obstine, traître et ennemi public. Bien plus, et cela lui fait mille fois plus de tort, on l'affuble de l'injure pour le moment à la mode, «juste milieu» de 1830 à 1848, aujourd'hui «clérical»; on ajouterait «jésuite », si ce mot n'avait été « usé » de 1815 à 1830.

De cela aussi j'ai dû prendre mon parti, et je l'ai

pris. Je regarde avec assez de sang-froid le monde politique, se composant, comme toujours et un peu plus que toujours, « de trompeurs, de trompés et de trompettes » .

Mais avec moins de sang-froid cependant je vois « la société politique » devenir chaque jour, plus que jamais, non plus une association où chacun voit ses droits, sa liberté et ses intérêts protégés et assurés par tous, en échange de son concours pour protéger et assurer les droits et les intérêts des autres.

Mais un rassemblement grondant et hurlant de dogues affamés, entourant, mordant, déchirant leur maître, dont ils vont faire un cadavre et dont ils se disputent d'avance les lambeaux à coups de griffes et de dents.

C'est en vain qu'on lui crie : Mais cet homme que vous voulez tuer et dévorer, c'est lui qui vous nourrit. Quand vous l'aurez dévoré, ce sera votre dernier repas ; vous n'aurez plus qu'à vous manger les uns les autres, puis à crever enragés.

Ce n'est pas une exagération : cette lutte, cette mêlée furieuse et les théories absurdes qui les excitent doivent dans un temps donné amener la dissolution de la société.

C'est en vain qu'on leur crie : Vous criblez de trous le navire qui vous porte, il doit nécessairement sombrer. C'est facile à voir, c'est clair, c'est évident comme deux et deux font quatre. On répond : Il n'est peut-être pas vrai que deux et deux fassent quatre. Cette règle, qui a d'abord le tort d'être vieille et surannée, n'est probablement qu'un préjugé aristocratique inculqué par l'éducation clé-

ricale et jésuitique. A bas le elérical ! à bas le jésuite !

Pour ne donner qu'un exemple de l'impuissanee aujourd'hui du bon sens, du raisonnement, de la logique, de la mathématique, prenons un seul fait : « le cumul des fonctions ». Peu de questions ont été aussi souvent discutées, peu l'ont été avec autant de passion.

Cette question, cependant, ne mérite pas d'être discutée. Il aurait dû suffire de l'exposer une fois, et elle eût été à l'unanimité résolue pour toujours, et à n'y jamais revenir.

Franklin expliquait le nombre prodigieux des travaux accomplis par lui, en disant : « Je ne faisais jamais qu'une chose à la fois. »

« Mais » ajoutait-il — in petto, — je la faisais tout à fait et de toute ma puissance. »

Ce qui vaut la peine d'être fait vaut la peine d'être bien fait ; pour qu'une chose soit bien faite, fût-ce la tête d'une épingle, il faut que celui qui en est chargé y apporte, y concentre toutes ses forces, toutes ses volontés.

Ce n'est que dans les contes de fées que l'on voit un chasseur s'attacher les jambes pour ne pas dépasser à la course les lièvres qu'il poursuit.

Quel est l'homme qui a trop de connaissances, d'intelligence, de capacité, d'énergie et de temps pour remplir honnêtement et loyalement les fonctions de député ou de sénateur, — et pour chercher l'emploi du surplus ?

Quel est l'homme qui a trop de tout cela pour être

ambassadeur ou gouverneur de quelque chose hors de Paris et de la France ?

Comment se trouve-t-il un homme assez présomptueux, assez fou, assez impudent pour vouloir remplir les deux !

Comment se trouve-t-il un gouvernement assez... ou assez... et assez..., je laisse cette épithète à votre choix et à votre discrétion, pour confier à un seul homme deux taches dont chacune demande tout le temps et toutes les facultés de l'homme le plus capable et le plus laborieux ?

Les incompatibilités doivent être absolues et à l'abri de tout escamotage, même pour un frère.

On ne peut être magistrat, maire, gouverneur ou n'importe quoi à Alger, ambassadeur à Berne en même temps que député à Paris.

A moins d'être petit oiseau, disent les enfants de la campagne, on ne peut être dans deux endroits à la fois... et encore !

Écoutez les candidats à la députation : ils vous offrent leur vie entière, avec ce qu'ils ont d'intelligence, d'énergie, de dévouement, etc., vous connaissez la phrase, je me dispense de la compléter.

Ils se consacrent « corps et âme aux affaires du pays » .

Une fois élus, combien en connaissez-vous qui, avocats, vont plaider à Toulouse, à Lille, même à l'étranger ; combien sollicitent des places, des gouvernements qui nécessairement doivent prendre une partie de leur temps, de leur intelligence, de leur force ! Combien même ne viennent à l'Assemblée que les jours de grand spectacle pour voter pour ou

contre le ministère, sans se fatiguer à étudier la question en litige, qui, du reste, n'est le plus souvent qu'un prétexte et sur laquelle ils n'ont pas besoin d'avoir une opinion, mais le mot d'ordre !

Peut-être cependant cette question de l'incompatibilité des fonctions serait résolue, si avec l'incompatibilité des fonctions il ne fallait pas accepter l'incompatibilité des traitements ; — cette loi sur l'incompatibilité, on la voterait si on pouvait l'appliquer seulement aux autres.

C'est ce qui arrivera un de ces jours si on persévère encore quelque temps dans la voie où on s'est engagé, — par exemple, la liberté pour les soi-disant républicains, augmentée de la liberté confisquée des autres, etc.

Si jamais, dans un moment lucide, on arrive à admettre certaines solutions que j'ai étudiées et que je crois évidentes, par exemple :

Deux et deux font quatre ;

Un ne peut pas être deux ;

Assez d'eau désaltère et rafraîchit, et trop d'eau submerge et noie ;

Assez de feu réchauffe les gens, et cuit les aliments, et trop de feu brûle les uns et les autres ;

Une société pas plus qu'un homme ne peut vivre bien longtemps la tète en bas et les jambes en l'air ;

Le vinaigre est acide et le miel sucré ;

Deux cailloux, en réalité, ne valent pas mieux qu'un diamant, ni deux crottins plus qu'une rose. etc., etc.

Je profiterai de l'occasion pour proposer un petit

article additionnel à la loi qu'on fera alors sur le cumul :

Le traitement des députés sera payé en jetons de présence, donnés à l'entrée, poinçonnés à l'issue de la séance et échangés à la fin du mois à la caisse des questeurs.

xxvin

J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. — Vous avez négligé de me donner votre adresse, et je prends le parti de vous répondre dans le Moniteur universel, qu'un passage de votre épître m'apprend que vous lisez.

Vous êtes, dites-vous, ce second républicain que je cherche et demande depuis dix ans pour avoir avec qui conter quelque chose comme Vendredi dans l'île déserte du bon sens, de la bonne foi et de la vérité.

Vous commencez par confesser très honorablement les quelques erreurs où vous êtes tombé ; — beaucoup se sont trompés, monsieur, en ce temps-ci où

les croyances qui nous indiquaient les routes ont été remplacées par des crédulités qui ne nous conduisent, quand elles nous conduisent quelque part, qu'à des carrefours.

Vous êtes avocat, monsieur, et ambitieux de rendre à votre patrie des services que « la modicité de votre fortune vous empêche d'offrir avec le désintéressement qui est dans votre cœur ».

Obéissant à d'illustres exemples, vous vous êtes mis en quête de quelque gros et immonde scélérat à défendre ; c'est ainsi que les plus célèbres, les plus heureux de vos confrères ont acquis le commencement de leur notoriété ; faute du scélérat qui était retenu d'avance par vos aînés, vous avez sollicité la défense de quelque journal accusé, non d'avoir conseillé et glorifié l'émeute, l'anarchie, l'assassinat, l'incendie, etc. ; on vous a refusé ; ça n'est pas nanan de commençant.

Enfin, vous contentant en apparence de pérorer dans les cafés, Jes brasseries, etc., vous guettez toujours votre assassin, votre empoisonneur ; votre persévérance a été récompensée ou du moins a paru l'être : un homme qui avait coupé sa sœur en morceaux a accepté votre secours, vous avez soutenu que c'était un crime politique n'entraînant pas la peine de mort ; attendu que cette sœur avait reçu un bouquet de violettes qui ne pouvait venir que d'un bonapartiste. Cette alliance aurait été déshonorante, pour une famille qui compte dans ses ancêtres un des assassins du général Bréa : vous avez injurie, invectivé, insulté les juges selon les grands exemples de vos prédécesseurs. Vous avez traîné dans la boue

quelques membres de la famille régnante. Enfin, grâce à vous, le jury a admis les circonstances atténuantes. Vous voulez bien me rappeler que j'ai autrefois, dans les Guêpes parlé de ce procès, et que cherchant où pouvaient se trouver les circonstances atténuantes, j'avais pensé que c'était peut-être que les morceaux de la sœur de votre criminel étaient très petits. Votre homme s'ennuyait beaucoup à Brest, et vous écrivait pour vous tirer de temps en temps une pièce de cent sous.

Un autre avait assassiné une vieille femme pour lui voler un petit trésor de cent soixante-quatorze francs péniblement amassé et caché dans un vieux bas. Ici vous avez soutenu que la loi ne doit pas tuer, parce qu'alors elle ferait ce qu'elle reproche à l'assassin ; les jurés n'ont pas songé que la situation n'est pas identique, la loi tuerait votre criminel parce qu'il a assassiné une vieille femme honnête, innocente, laborieuse. Votre criminel a tué la vieille femme parce qu'elle avait cent soixante-quatorze francs dans un bas ; vous avez terminé votre plaidoirie en vous écriant, comme fit un jour Emmanuel Arago, plaidant pour la première fois, mais pour un simple voleur : « Rends-le moi, c'est mon frère ! » Les jurés vous ont donné raison et ont acquitté l'accusé.

Eh bien! quand 1870 est arrivé, vous vous croyiez en bonne position pour prendre part au gouvernement qui devait sauver la France ; mais vous avez été repoussé par des hommes qui avaient des droits plus sérieux : l'assassin de sa sœur vous a attaqué et fait repousser dans les clubs : 1° un de ses émules avait élé acquitté pour un crime semblable : 2° vous

aviez laissé sans réponses ses dernières lettres datées de Brest, et enfin le temps qu'il avait passé, par votre faute et le peu d'efficacité de votre éloquence, l'avait tenu loin de la politique des tavernes, des clubs, des émeutes, où il se serait fait connaître et aurait conquis ses grades ; grâce à votre insuffisance il avait perdu ses relations et n'avait obtenu qu'à grand'peine une position tout à fait subalterne dans le gouvernement de la Commune. Vous fûtes repoussé. Vous vous tournâtes du côté de votre second criminel, celui que vous avez fait acquitter ; il vous reçut encore plus mal que l'autre. « Si je n'avais pas été acquitté grâce à vos bavardages, ditil, j'aurais passé quelques années à Toulon, Var- Provence, climat très favorable à ma poitrine fatiguée. C'est en 1867 que j'aurais été condamné; je serais naturellement sorti avec Assi, en 4870, — trois ans de bagne, ce n'est pas la mer à boire ; j'aurais comme lui été embrassé par Félix Pyat, j'aurais peut-être comme lui fait partie du gouvernement ; grâce à vous, je n'avais aucun titre à faire valoir, j'étais un être insignifiant, confondu dans la « vile multitude » et on m'y a laissé. »

Vous vous présentâtes vous-même, et on vous dit : Avez-vous été condamné à mort, ou à la déportation, ou seulement à quelques années de prison ?

Vous avez, leur avez-vous dit, passé devant un conseil de guerre en 1871.

Il est vrai qu'en vous dénonçant vous-même par une lettre anonyme, vous aviez obtenu cet honneur : mais vous avez été acquitté ; qu'est-ce que c'est que ça ?

— Mais...

— H n'y a pas de mais... laissez passer les apôtres, les confesseurs, les victimes, les martyrs, ceux qui « ont pourri sur la paille humide des cachots », ceux qui, en souvenir de Toulon et de Brcsl, traînent encore une jambe.

— Mais...

— A bas Taristo ! à la porte le réac ! à la Seine, le Versaillais, le clérical !

Vous n'êtes aujourd'hui ni gouverneur de rien, ni ambassadeur, ni ministre, ni préfet, ni délégué, ni attaché à rien, vous avez presque envie de vous faire conservateur, vous êtes désespéré en voyant que la République, notre République, livrée à l'incapacité, à l'effronterie, au cynisme d'une coterie, risque fort, en se privant de votre coopération et même de vos conseils, de chavirer encore une fois.

— Eh bien ! monsieur, en retour de la confiance dorH vous m'honorez, je vais vous faire une révélation très grave, ça n'est pas consolant, mais la République court de bien plus terribles dangers que vous ne le pensez. Les soi-disant républicains ont compté avec raison sur l'absolu défaut de mémoire des Français. Cette myopie morale ne permet pas de discerner quelque fait, belle action, crime et sottise, à plus de trois mois en arrière pour les Français : ce qui est arrivé chez eux il y a six mois n'est pas arrivé ; sans cela des hommes qui ont prêché et amené la ruine, les désastres, l'anarchie, la guerre civile, l'incendie, qui ont volé, assassiné, etc., se seraient enfuis, n'auraient jamais osé souiller de nou-

veau la France de leur présence odieuse, auraient renoncé à leurs noms détestés, et auraient caché le reste de leur vie scélérate.

Mais le caractère français permet qu'il en soit autrement.

Parlez de l'incendie de la ville. — Un incendie, dira le Parisien, il y a l'incendie de Rome, par Néron.

Parlez du règne de Pyat, de Raoul Rigault, de Ferré, etc. — Ah ! oui, je me rappelle, trois mille ans avant J.-C, le rebelle Tchi-Yeou eut l'audace d'offrir les six sacrifices, sur les deux montagnes — c'étaient, je crois, Montmartre et le 31ont-Aventin — et de prendre le titre de Yeu-Ti, en mettant de nombreux galons sur ses manches. Mais c'était à la Chine, et je ne savais pas que Ferré, Raoul Rigault. etc., y eussent pris part.

Sous le nom de réquisition on a pillé la ville.

— Oh ! mais il y a si longtemps ! Je sais bien que César a pillé les temples et le trésor public. Mais c'est vieux, et César est mort.

Les malins profitent de ce défaut de mémoire et ils ont soin de ne pas trop exciter les souvenirs endormis.

Or, vous avez remarqué avec raison que vos amis font tout le contraire de ce que feraient les hommes sensés ou simplement intelligents. Dans leurs réunions, dans leurs journaux, ils rappellent non seulement les crimes de la Commune, mais aussi ceux de la Terreur de 93 ; — ils relatent les hauts faits des immondes coquins de 1 871 , et ils établissent leur parenté avec les scélérats de 1793. Ils les proclament leurs modèles et leurs demi-dieux. Ils donnent

UNE nÉPONSE 31!)

chaque jour des preuves évidentes, que l'on ne leur demande pas, que la Commune n'est que la suite de la Terreur, et ils proclament leur intention et leur espoir de ramener bientôt la Terreur et la Commune.

Je sais bien, cher monsieur, que vos amis se sont montrés pendant leur règne aussi bètes que méchants ; maîtres de tout, ils n'ont pu absolument rien faire, sinon de prouver ce que j'ai écrit, il y a longtemps, que « ce sont des singes habiles à grimper , majs qui, une fois en haut, ne savent que faire des grimaces ». Mais sérieusement il serait par trop bète de forcer la France de se souvenir en secouant trop fort sa torpeur.

Ce que quelques-uns font par bêtise, soyez sûrs qu'au moins quelques-uns le font avec intention, et c'est là le péril pour la République que je vous ai promis de vous signaler, péril qui, si nous n'y mettons ordre, la fera périr pour la troisième fois, — el il est à craindre que cette fois ce soit pour bien longtemps et peut-être pis.

Vous me dites que vous avez été frappé d'une constatation que j'ai faite et dont vous avez, avec chagrin, reconnu la justesse : pour vos amis, « la République n'est pas un but, c'est une échelle ». Nous avons vu, lors du premier empire, les plus ardents républicains devenir chambellans. Dans les derniers jours de la Commune, vous avez vu vos chefs vous envoyer au combat contre « les Versaillais » et profiter de cette distraction qu'ils vous donnaient pour se déguiser, les uns en femmes, les autres en prêtres, et se sauver. Quelques-uns, comme « le général Eudes » et sa femme, et quelques autres.

320 AU SOLKII.

avaient déjà pris soin de mettre leur butina couvert. — Vous souvient-il, monsieur l'avocat, de votre enfance et des hannetons que nous faisions, un peu cruellement, voler avec un fil à la patte ? Eh bien! ce sport avait ses ternies spéciaux et consacrés comme la chasse, les courses de chevaux et de yacht, — le hanneton, avant de s'envoler, agite vivement les pattes, — nous disions : il « compte ses écus », il va partir. — C'est ainsi que s'agitaient quelques-uns de vos chefs dans les derniers jours; % d'autres, comme Dombrowski et quelques autres, ainsi que Maxime du Camp Fa constaté, avec preuves à l'appui, dans son beau et brave livre : les Convulsions de Paris, qu'il m'a fait l'amitié de m'cnvoyer, s'étaient laissé séduire par l'or de Versailles, de la réaction, etc., etc., et allaient livrer une porte de Paris.

Eh bien ! quand je vois vos amis célébrer l'anniversaire des crimes et des folies de la Commune, au lieu de continuer à endormir la France dans le rêve d'une République conservatrice, d'une République ouverte à tous, je me défie de tant de bêtises, et j'ai la conviction qu'il y a de la malice et de la trahison, que plus d'un sont corrompus par l'or et les promesses de la réaction, — de la cour de Frosdhorf. — et aussi par les jésuites et la cour de Rome, et que leurs journaux, leurs réunions, où des orateurs et des orateuses unissent si singulièrement le féroce au grotesque, ont pour but unique et criminel d'achever de dégoûter les Français de la République que nous aimons, qui n'a pas écouté mes conseils et qui s'est privée d'un appui que vous lui offriez « avec une patriotique obstination, en regrettant que l'état de votre

UNE RÉPONSE '.\t\

fortune ne vous permît pas d'accepter d'autres situations que des places grassement rétribuées ».

En effet, comment, avec le raisonnement le plus simple, admettre que les partisans, que les possesseurs de la république fassent précisément ce qu'auraient dû, ce que devraient faire les conservateurs, les royalistes, les cléricaux ?

Si la République, en effet, a été à peu près acceptée par un grand nombre de gens dont les instincts, les habitudes, les sentiments et les intérêts étaient monarchiques, c'est grâce à la complicité de M. ïhiers, qui, après avoir fait tuer tant de républicains, se déclarait partisan d'une république dont on le faisait le président, grâce à la crédulité plus ou moins intéressée de certains autres qui ont cru à une république conservatrice, au patriotisme, au désintéressement, à la loyauté des soi-disant républicains. et se sont laissé atteler au char en qualité de « chevaux de renfort » comme l'avouait Eugène Pelletan.

Qu'avaient à faire les conservateurs ? Ne pas permettre à la France de s'endormir et de rêver ; ne pas lui laisser oublier un moment les scélératesses et les folies de ses maîtres ; les lui rappeler à tout instant et sous toutes les formes. Souvenez-vous de ce que j'avais conseillé aussitôt la rentrée du Gouvernement à Paris. Nous avons, disais-je, partageant en cela les vanités de toutes les nations, au moins assez de monuments de nos victoires et de nos triomphes, ça sert surtout à surexciter l'orgueil, la confiance et à livrer les peuples à la folie des conquérants.

Il serait temps de perpétuer par d'autres monuments le souvenir de nos fautes, de nos folies, de nos malheurs, de nos désastres. Cela serait au moins instructif, et nous empêcherait peut-être de subir et de commettre du moins les mêmes.

Je voulais que sur les monuments incendiés une plaque et une inscription commémorative racontassent sans cesse à nos descendants et à nous-mêmes, qui oublions d'ordinaire si vite que nous sommes aussi loin de notre histoire que si nous étions notre postérité, — et la date de l'incendie et les noms des incendiaires ; je voulais que d'autres inscriptions rappelassent les assassinats ; je demandais qu'on publiât et qu'on répétât sans se fatiguer l'histoire de cette « année terrible » , qu'on entretînt inexorablement l'horreur de ce que les uns avaient fait et la honte de ce que les autres avaient laissé faire. Je vous avoue que je m'étonnais de voir les conservateurs ne pas se remuer davantage, ou du moins s'agiter en rond ; rebâtir, rétablir, badigeonner, c'està-dire effacer ; et je me disais: Ce n'est pas ainsi que nous arriverons à l'essai de la vraie République, ou que nous nous résignerons à y renoncer à tout jamais, — si une république vraie, honnête, conservatrice, etc., n'est décidément pas possible.

11 paraît que je me trompais, et que les conservateurs ont habilement trouvé le moyen de faire faire, par d'avides farceurs soi-disant républicains, la besogne que, moins habiles, je leur conseillais de faire eux-mêmes.

Ce n'est certes pas dans l'intérêt du gouvernement actuel, dans l'intérêt de la République, que l'on a

fait revenir les condamnés de Nouméa, que l'on fête, que Ton célèbre les anniversaires de l'assassinat, du vol, de l'incendie ; ce n'est pas dans l'intérêt de l'idée républicaine que l'on persécute l'Église.

Il est évident que le massacre des otages a réveillé la pensée religieuse et a prolongé d'un siècle la durée du christianisme. La persécution actuelle pourrait bien y ajouter un autre siècle. Quand j'ai eu hélas! bien momentanément, des amis politiques, je leur ai toujours prêché la conciliation : « Ne faites pas des martyrs, c'est comme cela qu'on fonde les religions et les partis ».

La dernière fois que j'ai eu l'honneur de voir, à Rome, le brave roi d'Italie, Victor-Emmanuel, il me parla beaucoup des dangers de se faire une ennemie de l'Église et du bonheur qu'il avait eu, à force de mesure et d'adresse, de conjurer ce danger : — la croix renversée, grâce à la forme, — devient une ancre, et on a pu voir à Paris le nombre croissant des catholiques qui ont visité les églises pendant * la semaine sainte » et le jour de Pâques.

Dénoncez donc, monsieur, à vos amis, ceux d'entre eux qui se sont laissé amener à faire les affaires de la réaction, de la monarchie, à employer avec éclat, avec opiniâtreté, avec habileté, les moyens les plus efficaces de dégoûter la France de la République, que vous et moi nous aimons, et que grâce aux excès, aux fautes et aux folies du parti soi-disant républicain, nous devons nous préparer à regretter, car les conservateurs que j'avais méconnus, que j'accusais de mollesse et de torpeur, vont continuer leur œuvre si bien commencée par leurs adversaires

apparents. On va, comme les soi-disant républicains et à l'envi d'eux, célébrer les anniversaires de la Commune, rappeler sans cesse les folies et les crimes par les livres, par les journaux, par le théâtre, par des conférences, par des monuments. On va publier une édition populaire et à bon marché du livre de Maxime du Camp, le nouvel académicien, puis une édition abrégée qu'on vendra pour quelques sous ; enfin on va ne rien négliger pour soutenir les efforts que font tant de soi-disant républicains pour tuer la République sous le dégoût universel.

Avertissez donc vos amis qu'ils se défendent, s'il en est temps encore, et agréez les vœux que je fais pour vous voir, occuper une de ces places que « votre médiocrité de fortune vous oblige, à votre grand chagrin, à choisir entre les mieux rétribuées s risque à ne pas la garder longtemps et à vous dépêcher de « compter vos ou nos écus » avant de vous envoler.

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