MOULIN HOTTENTOT
Aujourd’hui, les musées d’ethnographie recueillent soigneusement les objets provenant de n’importe quelle peuplade africaine, et il n’est pas un d’eux qui ne serait fier de pouvoir montrer dans ses collections tout ou partie d’une de ces peintures de Bushmen, dont je viens de vous parler.
Ce n’est pas tout : la science, autrefois si dédaigneuse à l’égard des Noirs, écrit, par la plume d’un des savants les plus autorisés de notre époque 1 : « Tous les hommes appartiennent à une seule et même espèce et possèdent une nature fondamentalement identique. »
Justement comme l’apôtre Paul, qui disait, il y a fort longtemps (Actes XVII, 26) : « C’est Dieu qui a fait naître d’un seul sang toutes les nations, et les a fait habiter sur la surface de la terre. »
1. M. A. de Quatrefages, dans son livre intitulé : Introduction à Vèludc des races humaines.
De l'esprit des Bassoutos
On a fait des livres sur l’esprit de nos aïeux, sur l’esprit des Orientaux, des Latins, des Anglais, des Allemands, etc.; on pourrait aussi faire un chapitre sur celui des Bassoutos, et il risquerait d’être long, car ceux-ci ne sont pas sots, loin de là ! Les Bassoutos n’ont peut-être pas de l’esprit comme nous l’entendons; ils ne sauraient se livrer, par exemple, à la confection de calembours plus ou moins réussis, mais ils ont l’esprit ingénieux et du bons sens : aussi leurs observations et leurs reparties mériteraient souvent d’être citées.
Le sessouto prête au pittoresque ; on dira par exemple : « Les chemins sont secs », pour dire que personne n’y passe. La pointe d’un couteau s’appelle le nez. En sessouto, on est mangé par ses
Au Sud de FA frique.
dents ou son pied, selon qu’on a mal aux dents, au pied, etc.
Un de mes amis était souvent fini par son nez ; autrement dit : il avait envie de priser. Parfois, il arrive que la lune et même le soleil se pourrissent, mais cela n’a heureusement lieu qu’en temps d’éclipse.
D’autres expressions témoignent d’une bonté évidente : un homme pauvre — motho oa bathô — c’est l’homme des hommes; un vieillard — monna moholo — est un homme grand. Le voleur même devient « celui qui a faim ! »
En sessouto, les mots mauvais et laid sont synonymes, tandis que beau et bon le sont aussi, ce qui rentre tout à fait dans la doctrine de feu Platon ! Ho fallu veut également dire émigrer et mourir, et chez les Romains, si je ne me trompe, il en était de même.
Quant aux noms et surnoms, vous savez que les Bassoutos sont très forts.
Les fillettes appelées Moselantja — queue de chien — sont nombreuses ; mais on rencontre facilement des noms tout aussi curieux. Une petite fille s’appellera : Ntsebis’eng — faites-moi rire ; une
SUD DE L’AFRiaUE.
autre Ntadimeng — regardez-moi ; tandis que leur petit frère répondra au nom peu aimable de Ntloheleng — laissez-moi tranquille — ou à celui de Raboroko — le père du sommeil, — que d’autres garçons peuvent également mériter.
D’autres noms seraient tout à fait dignes de professeurs de philosophie : Mothokeng — qu’est-ce que l’homme ? — Motsuahole — celui qui vient de loin, — Tsuahodimo — celui qui vient d’en haut, — Lefeela — rien du tout, etc.
Les Bassoutos ne se gênent nullement pour donner, aux Blancs comme aux Noirs, des surnoms qui ne sont pas toujours très flatteurs.
Un missionnaire sera nommé : Pbaratseretsé — le gâche-plâtre, à cause de ses expériences dans le bâtiment; tel autre que je connais bien devient: Khirihla — celui qui rugit ; tandis que son ami correspond au nom de Moyatsohle — celui qui mange de tout, une grande qualité aux yeux des natifs.
Une personne un peu vive sera nommée Masetsokotsane — la mère du Tourbillon: un maçon à la figure embroussaillée portait à son insu, cela va sans dire, le surnom de Tau ea Khale — le vieux lion...
De V esprit des Bassoutos.
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Quand les parents auront perdu des enfants, ils donneront au nouveau-né un nom aussi peu gracieux que possible pour faire peur à la mort. C’est pour cela qu’il y a tant de « Moselantja » et de Kokonyana — insectes ; Ntja — chien ; il y a aussi des Ntlo ea lefu — maison de la mort ; des ’Malefulebe — la mère de la mauvaise mort !
J’ai été dans le temps présenté à Ntebaleng — oubliez-moi, et à M. N guana-Tsuene — enfant de singe !
Par compensation sans doute, on peut rencontrer M. Thébé ea pelo — bouclier du cœur, ou encore Mmes ’Malehlobonolo — la mère de la bénédiction, et ’ Marnatsediso — la mère de la consolation.
La mimique des indigènes est aussi fort expressive : fermer la main, lever l’index et le courber, veut dire qu’on a faim et qu’on est fatigué.
Un seul mot pourra aussi remplacer bien des explications: Comment vont tes enfants, demandais-je un jour au vieux Rantula, qui me répondait : « Ba ntse ba phela ka itchou ! itchou ! ! — Il vivent en disant itchou ! itchou ! » — - c’est-à-dire sont souffrants et se plaignent.
Quelqu’un est-il triste, son cœur est noir ; quand
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on est joyeux, le cœur est blanc, enfin le cœur jaloux est jaune. Une autre fois, quelqu’un donnait une explication courte, mais suffisante du mariage : « Monna ke hloho , mosadi, ke molala — l’homme c’est la tête, la femme est le cou ! »
Bien souvent nos chrétiens nous étonnent par leur originalité ; pour eux, Jésus est le pelesa — le bœuf de fardeau — qui porte nos péchés.
Il est non moins étrange d’entendre un de nos évangélistes s’écrier en pleine assemblée : « Que nous soyons de véritables chrétiens devant ton nez, Seigneur! » Tel autre dira : « Écris ta parole sur les planches de nos cœurs avec de l’encre qui ne s’efface pas » ; ou bien exhortera l’auditoire à se mettre en prière « non avec les genoux du corps, mais avec ceux du cœur ! »
Il y a quelque temps qu’un de nos braves chrétiens, chef de village et porteur du nom peu imposant de « Raborikuana, » (le père du petit pantalon), priait de tout son cœur pour demander de la pluie — c’était en temps de sécheresse — ; après avoir parlé des champs en friche, des bestiaux souffrants, il ajoutait : « Et même les petits insectes de la terre sont stupéfaits ! »
Au Sud de V Afrique.
D’autres fois les remarques sont moins poétiques; ainsi une grande paresseuse de notre voisinage s’écriait un jour d’un air de martyr : « Si je
n’avais ni mains ni pieds, comme je pourrais être tranquille sans qu’on y trouve à redire ! »
En revanche, notre ami le missionnaire Dieterlen disait un dimanche à la vieille Madichaba : Comment as-tu pu venir à l’église, toi qui ne peux
De l’esprit des Bassoutos.
pas marcher? Elle mit la main sur son cœur et lui répondit : « Mes pieds sont là ! »
Les Bassoutos s’amusent aussi à faire des devinettes ; elles aident à passer un temps qu’on pourrait après tout plus mal employer :
— Deux princes qui n’arrivent jamais à se dépasser de deux pas ? — Les pieds.
— Des petits Bushmen qui mordent un homme, et celui-ci enfle ? — Des abeilles.
— Qui est-ce qui sort de la forêt pour se jeter dans un précipice ? — La rivière.
— Les pierres de mon père que lui seul peut compter ? — Les étoiles.
— Qui est-ce qui appelle tout le monde aux réunions et n’y va jamais ? — La cloche.
Les proverbes bassoutos témoignent aussi d’une intelligence qui observe et réfléchit : les missionnaires Dieterlen et Jacottet ont réuni des centaines de ceux-ci. En voici quelques-uns comme échantillons :
Le soleil fait sortir le crocrodile de l’eau. (Chez nous, c’est la faim qui fait sortir le loup du bois )
— Le singe ne voit pas la bosse qu’il a sur le front.
— Il n’y a pas de cheval qui ne bronche.
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— La mort est dans les plis de notre vêtement.
— Le messager n’a pas de faute.
— La sueur du chien ne fait que mouiller ses poils. (C’est-à-dire ne lui sert de rien.)
— Deux chiens viennent à bout d’un chacal. (L’union fait la force.)
— Le potier cuit sa nourriture dans un vieux pot cassé. (Pour nous, le cordonnier est le plus mal chaussé.)
— Le tombeau du bœuf, c’est l’homme.
Les contes sont aussi très nombreux et souvent très amusants. Un de nos Bassoutos instruits en a même réuni un certain nombre, qui ont été imprimés à Morija, en sessouto, cela va sans dire. Heureusement qu’un livre récemment paru en français 1 contient bon nombre de ces contes, 'ce qui me permet d’y faire un petit emprunt à votre intention.
« Jadis, il y eut une grande disette d’eau. Après bien des recherches, les animaux des champs trouvèrent une source qu’ils réussirent à creuser après beaucoup de peine.
« Comme le chacal n’avait pas voulu les aider
i. Contes populaires des Bassoutos, recueillis et traduits par E. Jacottet.
De l’esprit des Bassoutos.
dans le travail, il fut décidé que celui-ci n’approcherait pas de la source, et le lapin fut chargé de monter la garde.
« QUI EST-CE QUI APPELLE TOUT LE MONDE AUX RÉUNIONS ET N’Y VA JAMAIS ? »
« Le chacal ne tarda pas à arriver et salua très amicalement le lapin, puis tout tranquillement tira
Au Sud de l’Afrique.
de son petit sac des rayons de miel, qu’il se mit à manger. Le lapin « par l’odeur alléché, lui tint à peu « près ce langage » : Donne-m’en un peu ? Le chacal qui n’était pas bête lui en donna un peu, mais si peu, que le lapin mis en goût lui en demanda davantage. Le chacal lui dit alors : Je t’en donnerai encore volontiers, mon ami, si tu veux bien me permettre de t’attacher un peu les pattes. Le lapin, qui n’avait vraiment aucune idée du sentiment du devoir, se laissa faire, et vous devinez que le chacal alla boire à la source autant qu’il voulut.
« Vers le soir, les animaux revinrent et ne ménagèrent pas les gronderies au lapin gourmand.
« Le lièvre fut chargé de veiller sur la source le lendemain, et se conduisit exactement comme le lapin, son cousin.
« La tortue fut placée en sentinelle le jour suivant et agit tout différemment. Elle ne répondit rien aux amabilités ni aux menaces du chacal; rien ne put l’ébranler, pas plus le miel que les coups de pied. »
La fidélité... Voilà ce qu’il faut aux chrétiens, noirs ou blancs ; savoir résister aux flatteries, aux
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moqueries, comme aux menaces ; rester fidèle à la devise que l’éminent homme d’Etat et écrivain Jules Simon traçait récemment d’une main mourante :
Dieu, Patrie, Liberté.
Un livre pour cinq Étudiants
Vous vous demandez probablement ce que peuvent bien faire les cinq personnages du dessin ciaprès, étendus à terre d’une manière si peu gracieuse. Je vais tout de suite vous tirer d’embarras.
Eh bien, ces cinq messieurs étudient un cantique favori, mais comme il n’y en a qu’un qui a le privilège de posséder un livre de cantiques, ils se sont installés de manière que chacun puisse en avoir sa part.
Si vous pouviez vous asseoir près deux, au lieu de ne voir que leur portrait en pied, vous entendriez qu’ils étudient sérieusement, chantant seulement les notes jusqu’à ce que l’air leur soit connu.
Mais vous pourriez plus facilement être fatigués de les entendre qu’eux de chanter. C’est pour eux
Au Sud de l’Afrique.
un délice presque égal à un bon plat de viande grillée...
Je me souviens d’un jeune garçon qui disait, en entendant un air de cantique qui lui plaisait : « Il y a de la graisse de viande dedans ! »
Rien ne dépasse un tel éloge, pour un Mossouto, bien entendu.
Les livres de cantiques avec musique coûtent 7 fr. 50 c. ; c’est un peu cher et c’est là une somme difficile à trouver pour nos chrétiens ; aussi ceux qui peuvent se procurer ce livre tant désiré, trouvent-ils très facilement des amis qui se joignent à eux pour étudier les cantiques, même les plus difficiles.
Vous seriez très certainement bien étonnés de voir comment nos braves Bassoutos arrivent à apprendre ces cantiques; plusieurs sont, je suis sûr, sur les airs de vos cantiques préférés. Vous pouvez en juger par les exemples suivants, dont les paroles sont presque traduites mot pour mot du français :
Thlong, re éeng, a re éeng ka monyaka...
(Avançons-nous joyeux, toujours joyeux...)