Au sud de l'Agrique
M. Christol désire que je lui serve d’ introducteur auprès de notre public ; je regrette qu’il demande ce service à un aussi mince personnage ; je me console en pensant qu’il n’en a pas un besoin sérieux. Les missionnaires de la Société de Paris se recommandent par leur titre même. Aux avant-postes de l’Evangile, nos Eglises possèdent une petite phalange qui honore leur cause, d qui elles doivent plus qu’une admiration théorique et lointaine : une reconnaissance active et un appui dévoué. M. Christol, en particulier, est bien connu de la jeunesse protestante. Depuis des années il collabore au Petit Messager des Missions. Il ne l’enrichit pas seulement de ses articles toujours savoureux de sain humour et chauds d’intime piété. Élève des peintres Gérôme et Flan-
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drin, ancien professeur de dessin dam les écoles de la ville de Paris, il illustre cette feuille avec un rare talent, avec un obsédant souci de vérité. Sollicité de publier des souvenirs et des scènes de la vie missionnaire, il a bien voulu se prêter à ce désir, et il nous a donné un volume auquel je suis heureux de prédire un joli succès.
Il en a profité pour mettre sous nos yeux des documents qu’il serait difficile de trouver ailleurs. Tandis que d’autres cherchent — et avec raison — a surprendre dans leurs récits, dans leurs proverbes, dans leurs fables, le secret de la vie morale des hommes qu’ils s’efforcent de relever, il a voulu consulter les mille petits objets que ces hommes fabriquent et dans lesquels ils incarnent quelque chose de leur âme. Il a crayonné — au sens le plus exact du mot — tout ce qui est capable de nous faire comprendre les ba-Souto et quelques autres indigènes de l’Afrique australe; et je n’hésite pas à affirmer que la collection de ses dessins vaut bien telle ou telle vitrine du Trocadêro. J’ai eu entre les mains la plupart des objets qui lui ont servi de modèles et je puis garantir la scrupuleuse fidelité de scs reproductions . Laissant au lecteur le plaisir d’apprécier lui-même l’intérêt
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soutenu, la verve souriante et l’entrain chrétien de ses récits, je voudrais marquer l’importance et la valeur de ce témoignage graphique ; le meilleur moyen est de nous arrêter devant ces documents, de les considérer à notre aise et d’essayer d’en dégager quelque instruction.
Il est évident, tout d’abord, que les ba-Souto sont loin de posséder les capacités artistiques des Bushmen. Comme la plupart des noirs, ils ne savent ni dessiner ni peindre. Les Bushmen, au contraire, sont parvenus, dans cet art, à un extraordinaire degré de développement spontané. Il est regrettable qu’on n’ait jamais songé à reproduire et a publier une collection un peu considérable de leurs peintures. Elles sont nombreuses encore dans les grottes de l’Afrique australe, mais elles s’abîment de jour en jour. Elles sont gâtées par des indigènes plus ou moins facétieux, mutilées par des voyageurs qui en emportent des fragments, effacées par la fumée des feux que l’on allume dans ces abris naturels. Quand elles auront disparu, nous serons à jamais privés de documents
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qui auraient pu nous en apprendre long sur les débuts de l’art.
Les Bushmen n’ont point produit seulement des peintres. Ils se sont essayés a graver des figures sur la pierre. M. Christol signale avec raison cet effort d’hommes que l’on nous présente parfois comme les lamentables débris d’une humanité décidément infé- Heure. Ce qu’il nous fait connaître permet de distinguer deux catégories de tentatives. Tantôt l’artiste s’est contenté de marteler le roc de façon à dessiner les contours d’un animal (p. iqpj : je suis tenté de voir dans les grossières ébauches de ce genre les restes peutêtre très anciens ou les procédés survivants d’un art commençant . D’autres fois l’artiste a soigneusement évidé la pierre, de façon à obtenir une figure en creux (p. 43) : il a produit une véritable intaille qu’il serait ridicule d’ admirer et injuste de dénigrer. Malheureusement, nous n’avons encore que de trop rares échantillons de cette glyptique primitive. Parlons surtout des peintures.
Il faut remercier M. Christol pour les spécimens qu’il nous en procure. Ils nous donnent l’impression que les Bushmen sont encore plus habiles que les Esquimaux, auxquels on aime à les comparer. Les
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artistes de ces deux races sont arrivés à la même exactitude dans la représentation des animaux : les rennes des uns, les bœufs, les éléphants, les hippopotames et les gnous des autres sont frappants de ressemblance et de précision. Il y a là une sûreté et une légèreté de main qui confondent nos préjugés. Mais la représentation des hommes est singulièrement mieux réussie dans les œuvres des Bushmen. Peut-être cette supériorité tient-elle à la matière employée. Le Bushman dispose ses figures sur une surface plane et asse % étendue ; V Esquimau grave les siennes sur les bords étroits de ses armes1 . Quoi qu’il en soit, et sans procéder à une absurde distribution de prix, il faut relever dans les tableaux des Bushmen un extraordinaire mouvement ; les attitudes y ont toutes les variétés et tout l’imprévu de la vie, parfois un irrésistible élan. De plus, les sentiments du peintre s’y trahissent avec une exquise naïveté. Sous le verre grossissant de la frayeur, l’ennemi prend pour lui d’énormes proportions. Dans une scène, que M. Christol n’a pas jugé à propos de reproduire, à cause de son réalisme candide et brutal, un Bushman combat une bête féroce :
I. On peut en voir des spécimens dans Lubbock, les Origines de la civilisation, p. 57.
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celle-ci est démesurément grossie et ce grossissement en dit long. Une autre peinture qu’il a copiée et reproduite représente une rencontre entre des Cafres et des Bushmen (p. / J q) ; ceux-ci sont attaqués et, tandis qu’une partie d’entre eux chassent les bœufs et les vaches pour les mettre à l’abri, d’autres soutiennent le choc de l’ennemi : les assaillants sont des géants auprès de ceux qui essaient de leur résister.
Ce qui, dans ces essais de fresques, est le plus frappant, c’est peut-être la valeur des procédés techniques. On sait combien les débutants ont de la peine il relier comme il convient les bras et les jambes au reste du corps ; ils les font surgir parfois du cou, parfois de l’ovale ou du carré qui figure le buste. N’y a-t-il pas là l’origine de plus d’une idole fantastique ? Les premiers artistes ont dû commettre la faute qu’ aucun enfant n’évite. Ils inséraient les membres où ils pouvaient. D’autres sont venus qui ont corrigé leur travail ; ils ont placé les jambes et les bras où il faut, mais sans effacer l’œuvre des prédécesseurs ; et ce qui n’était d’abord que la trace de tâtonnements artistiques est peu à peu devenu le symbole d’un dogme qu’a suggéré la vue du monstre involontairement créé... Les Bushmen dont on dé-
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couvre les peintures ont dépassé depuis longtemps cette période de la maladresse grotesque. Pour si naïfs et gauches qu’ils soient , ceux dont nous relevons aujourd’hui les œuvres ont derrière eux une lignée très longue de précurseurs. Ils ont un vrai respect de l’anatomie humaine ; et l’une des peintures que M. Christol nous présente reproduit asses^ exactement la silhouette offerte par certains muscles dans les diverses positions que prennent des tireurs d’arc (p. 14 j).
L’individu est très vivant dans toutes ces scènes figurées, mais il n’est personne. L’auteur n’a jamais voulu représenter tel ou tel, sinon il se serait appliqué a dessiner les détails de la tête, en particulier les yeux et les oreilles — surtout les oreilles, les non-civilisés attachant a cet organe une importance spéciale dans le signalement des gens. Or, le Bushman, qui reproduit avec tant d’amour la forme humaine, ne tient presque aucun compte de la tête. Dans une peinture dont je parlais tout à l’heure, l’artiste semble s’être complu à nous montrer des effets de torse et de membres ; mais il s’est contenté de marquer la tête par une simple tache rouge. Est-c.e par impuissance de faire mieux ? Celui qui a su observer avec tant de finesse et noter avec tant d’exactitude les muscles de la cuisse
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et du mollet, était certainement capable de dessiner une tête. Remarquons, d’ailleurs, que la tête est dessinée dans d’autres peintures ; elle n’a ni yeux ni oreilles, c’est une simple silhouette. Mais cette silhouette évite précisément la faute dans laquelle tombent tous les débutants. Dans nos écoles de dessin, les élèves commettent toujours la même erreur : le sommet de la tête, au-dessus des yeux, est beaucoup trop court. M. Jacques Passy a fait à ce sujet une enquête auprès de nombre d’artistes et de professeurs : tous lui ont confirmé que les commençants « ne donnent jamais asse ç de cervelle à leur tête » . Or, quand l’artiste bushman consent à représenter la silhouette d’une tête, il évite cette méprise, du moins dans les dessins que j’ai sous les yeux. Ou’en faut-il conclure? Tout d’abord qu’il ne s’attache pas a reproduire cette partie du corps, parce qu’il lui prête moins d’importance que nous. Il s’intéresse au mouvement de la vie et non pas encore a la personnalité. Mais l’explication n’est pas suffisante. La vérité complète est que le non-civilisé est dominé par une superstition : il croit que l’image d’un homme est liée d’une façon mystérieuse a sa vie elle-même ; il n’aime pas qu’on fasse son portrait : celui qui possédera ce portrait
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ne pourrait-il pas avoir sur lui une influence fatale ? M. Christol n’a jamais obtenu du chef Letsié l’autorisation de dessiner ses traits ; le jour où ce chef s’est laissé photographier, il a soigneusement caché son visage derrière sa main.
Faut-il voir dans ces peintures la manifestation d’un art désintéressé qui n’a son but qu’en lui-même ? Faut-il y distinguer, comme d’aucuns le voudraient, la représentation symbolique d’une mythologie compliquée ? Faut-il y lire les récits d’ événements réels ? Dans ce cas, elles marqueraient le moment où l’écriture devient d tel point esthétique qu’elle tend d prendre de l’importance pour elle-même.
Ces peintures contraignent enfin l’esprit de se poser une autre question : les Bushmen, qui paraissent être les aborigènes de l’ Afrique australe, n’ont-ils point traversé une période de demi- civilisation ? D’une façon générale, les primitifs ne soupçonnent point le prix du temps. Les œuvres que nous venons d’examiner supposent un peuple dans lequel l’individu a des loisirs, n’est pas opprimé par les forces naturelles, obligé de lutter sans cesse contre la faim, menacé par des ennemis toujours présents. Se fondant sur l’étude de leur folk-lore , Callaway croit pouvoir
affirmer que les Bushmen se sont jadis trouvés dans une situation intellectuelle, morale et sociale, bien supérieure à celle d’ aujourd’hui. Son opinion, je le sais, est contredite par d’autres ethnographes ; je me
demande pourtant si elle n’est pas confirmée par ces peintures. La question est ouverte1.
Et, maintenant, comment se fait-il que les ba- Souto, qui connaissent ces peintures, n’aient jamais eu l’idée de s’en inspirer ? Comment n’ont-ils pas
i. En tout cas , ces peintures permettent d* affirmer qu'en aucune période de leur histoire les Bushmen ne se sont adonnés à l'agriculture ; ils ne représentent jamais la plante, la seule exception que je connaisse à cette régie témoigne d'une maladresse instructive . Elle veut figurer un chasseur embusqué derrière un arbre ou un buisson.
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■eçu la suggestion de s’essayer au dessin ? Ils ont un •■éel talent d’imitation ; nous en verrons des preuves. En voici une qui est intéressante. M . Christol nous met sous les yeux les dessins dont un mo-Souto a couvert une canne, et l’on y constate l’influence heureuse des peintures que nous venons d’étudier ( p .
Mais cette canne est presque unique en son genre; c’est presque le seul cas que nous puissions citer d’ime ornementation un peu compliquée ; surtout c’est presque le seul cas d’une imitation des peintures des Bushmen, et il se trouve qu’il est très bien réussi. Les ba-Souto ne sont pas plus maladroits que d’autres, mais ils manquent d’ initiative artistique. Nous allons en rencontrer immédiatement une marque frappante.
Les rapprochements éclairent les études de psychologie comme les autres. M. Christol, possédant des spécimens de l’industrie des ba-Rotsé du Zambèze, a eu l’heureuse idée de nous en donner des représentations aussi exactes que possible. Que nous apprennentelles ?
L’art que nous rencontrons ici n’est qu’un art dé-
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coratif; il consiste en l’ embellissement d’objets usuels, armes ou ustensiles. Comme tous les non-civilisés, les ba-Rotsé s’attachent d’abord a représenter l’animal. L’homme manifeste ses premières préoccupations esthétiques en couvrant son propre corps de tatouages et de barbouillages qui nous paraissent grotesques ou hideux, et qui le ravissent. Mais quand il songe à reproduire l’image des objets qui l’ entourent, il ne commence point par celle de ce corps humain qu’il admire pourtant à sa façon. Sur les débris préhisto-
COUVERCLE d’un PLAT EN BOIS SCULPTÉ
riques, l’homme n’apparaît que par exception : il est possible que des idées superstitieuses, dont l’écho a persisté che% bien des peuplades actuelles, soient la cause de ce fait. Les végétaux n’en sont pas totalement absents, tuais ils sont rares. C’est l’animal qui
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ollicite le plus souvent le burin de l'artiste primitif. U ne faut donc pas nous étonner si les ba-Rotsé se )laisent en premier lieu à la représentation de l’animal. Un manche de cuiller, que j’avais naguère mire les mains, est hérissé de poissons qui se suivent ï la file. Sur le couvercle d’un plat chemine béatement un crocodile. Dans les dessins de M. Christol, il faut regarder un autre plat qui a son couvercle surmonté de deux gnous dont les cornes sont très caractéristiques, mais dont le corps rappelle plutôt celui d’un porc (/>. 277); peut-être faut-il attribuer cette œuvre au roi Lewanika lui-même.
Les ba-Rotsé ont un autre motif d’ ornementation qu’ils multiplient sur leurs armes, leurs parures ou leur poterie ; ce sont des combinaisons géométriques de lignes droites ou courbes. C’est là un genre de décoration dont n’usent jamais les ba-Souto, lesquels se trouvent ainsi inférieurs, non seulement aux Bushmen, mais encore aux Zambéfiens. Il ne faudrait pas, cependant, exagérer cette supériorité des derniers. Si les combinaisons de lignes droites et courbes sont l’ application d’une véritable géométrie, elles révèlent un haut degré de développement intellectuel ; mais c’est là une hypothèse fort contestable. D’abord
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rien ne prouve que les ba-Rotsé aient un développement intellectuel supérieur a celui des ba-Souto ; ils peuvent être plus industrieux que ceux-ci ; ils sont au-dessous d’eux sous d’autres rapports. Ensuite il n est point malaisé d’expliquer l’origine de ces figures triangulaires, carrées ou rondes, de ces sortes d’entrelacs, qui produisent parfois de si jolis effets.
Semper, dans ses études sur les débuts de l’architecture, a montré que le vannier, le tisserand et le potier, en travaillant les matières premières de leur industrie, ont créé, par le seul jeu des procédés techniques, des combinaisons de lignes et de bouteille a parfum couleurs, des dessins, dont l’or- EN PEAU DE CHAMEAU
• y , y (Algérie)
nemamste s est empare, dès qu il a eu à décorer les murs, les corniches et les plafonds des édifices. Reprenant cette idée et la poussant plus loin, je suis convaincu que les décorations de la poterie et de la plilpart des autres industries dérivent très souvent de celles de la vannerie. Voye parmi
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les gravures de M. Christol, celles qui représentent des vases en bois, sculptés par les ba-Rotsé (p. 277 ) : les lignes qui les ornent imitent à merveille l’osier ou le jonc tressé1. Tous les faits confirment cette hypothèse. Voye% dans l’ouvrage classique de Rat^el2 et dans l’album de Schweinfurth les spécimens de vases
des Zoulou, des Dinka, des Bongo , des Niam- Xiam : tous sont couverts de dessins qui rappellent, a s’y méprendre, la vannerie. Autre exemple. Le peigne primitif était sans nul doute composé de lamelles de roseau, réunies par des joncs tressés. Le peigne' des Bongo, que Schweinfurth met sous nos 'yeux, n’est pas autre choses. Regardez celui des ba- Rotsé que M. Christol a reproduit (p. 289) : à l’endroit où, dans le peigne primitif, se trouvent les
1. Rat^cl (Vcelkerkunde, tome II, p. 114 ) reproduit un vase en bois des ba Rotsé qui présente exactement le même caractère.