PEIGNE
DES MONBUT1U
i. Sur le Haut-Zambèze, p. 444. Berger-Levrault et C'*. 1S98.
Introduction.
dire ; — ils ne peuvent pas faire le canon d'un fusil, sans doute, mais ils en font la crosse et vous la montent avec autant de fini qu’un Européen... Lewanika aime le travail. A l’ombre d’un bosquet touffu..., il s’est fait un atelier. Vous le trouverez là, dans ses heures de loisir, travaillant de ses mains avec une dizaine d’ouvriers sous ses ordres. Que fait -il là? Ou plutôt, que ne fait-il pas? Tantôt, c’est un petit canot de fantaisie, la charpente démontable d’une immense tente, un lit de camp ingénieux, un véhicule de son invention destiné à transporter les canots des blancs aux chutes de Ngonyé et à lui rapporter beaucoup d’argent ! Tantôt, c’est un instrument de musique qu’il fabrique, ou bien c’est un plat, sur le couvercle duquel il se plaît à sculpter quelque animal sauvage, des poissons, des oiseaux, ou bien encore c’est un bracelet d’ivoire, une épingle à cheveux qu’il cisèle avec délicatesse. Tous les ans, il conçoit un nouveau plan pour sa barque royale. La Nalikuanda de l’an passé est une monstruosité de 120 pieds de long, où il a essayé de mettre à profit les données vagues qu’il a glanées ci et là sur la manière dont les blancs construisent leurs bateaux... »
Pourquoi ce don très réel n’a-t-il pas abouti à un
Au Sud de l’Afrique.
art plus développé ? La cause de cet arrêt est purement sociale. Une autocratie capricieuse annihile tous les efforts et lés paralyse , en interdisant les besoins qu’ils devraient satisfaire. C’est l’homme et non pas la nature qui, neuf fois sur dix, rend impossible le progrès.
Revenons aux ba-Souto. Y a-t-il lieu de parler de leur art ? Il est clair que, si nous nous laissons dominer par notre idée du beau, si nous ne voulons tenir compte que des foconde et des Vénus de Milo, un voyage au Lessouto ne nous apprendra rien; nous passerons, dédaigneux et distraits. Mais les chefsd’œuvre de nos musées n’ont pas été sans antécédents laborieux; ils n’auraient pas été possibles sans un long effort de l’humanité, sans une série d’ébauches qui peuvent nous paraître lamentables ou grotesques, mais qui creusent un abîme entre notre espèce et l’ animalité. Notre idée du beau ne s’est dégagée que lentement ; loin d’avoir présidé à l’évolution de l’art, elle en est le résultat et la floraison.
L'art est l’ expression d’un besoin et d’un mécon-
Introduction.
tentement. Ce besoin est celui de dominer ses sensations au Heu de les subir ; c’est celui de les provoquer et de les organiser au lieu de les recevoir toutes faites et tout arrangées. Ce mécontentement est une forme de l’ennui ; il naît de l’insupportable monotonie du réel et de notre impuissance à assister, passifs, au déroulement toujours le même de ce qui est. Il sort d’une exigence de la vie qui déborde et veut s’incarner dans des créations.
Et voilà pourquoi il nous faut chercher la première œuvre d’art avant que l’homme produise un objet qui existe en dehors et indépendamment de lui. Voye^ l’enfant. Il n’a pas besoin de beaucoup de jouets pour s’amuser : il sait fort bien s’en passer. 'Mais alors il se plaît à représenter un personnage qu’il n’est pas. Il ne lui est même pas nécessaire de se travestir. Qu’il se mette à parader, à marquer le pas, comme un soldat, et il se figure vite qu’il est revêtu d’un bel uniforme, il est convaincu que « c’est arrivé ». Qu éprouve-t-il alors, sinon la joie de la création ? Les enfants des ba-Souto sont comme les nôtres, et beaucoup de leurs jeux sont des scènes imitées de la vie réelle. Comme aux nôtres, il leur faut aussi des êtres fictifs qu’ils animent, avec lesquels ils
Au Sud de Y Afrique.
s’entretiennent, dont ils composent un monde familier. Mais ils ont un avantage sur les petits Européens. Ceux-ci ont le malheur d’être très gâtés par leurs parents, grands-parents, oncles ou tantes, et d’avoir à leur disposition trop de riches bazars. Ils n’ont à construire aucun des objets dont ils s’amusent; leur seule ressource est de les briser, de les démonter, d’en faire des monstres, ce qui est une manière de produire du neuf. Et quand ils respectent leurs soldats de plomb ou les animaux de leur bergerie, c’est à la condition de les disposer à leur guise et d’en créer toutes les combinaisons. Les petits ba-Souto n’en sont pas réduits à cette misère dorée. S’ils veulent des jouets, ils doivent les fabriquer et ils ne s’en font pas faute. Les documents que M . Christol nous met souslei yeux sont uniques dans leur genre (p. i iy') ; ils nous montrent comment, avec un peu de terre glaise, ces enfants peuvent fabriquer un cheval à roulettes, un cavalier, un chariot avec son cocher et ses bœufs, des huttes avec leur lélapa ou petite enceinte de roseaux; des figures d’homme ou d’animaux, etc. Tous ces objets sont fort intéressants. En quoi sont- ils inférieurs à d’autres qui sont exposés dans les vitrines du Louvre et qui proviennent de la Grèce ou de Rome?
Introduction .
Je ne le distingue pas ; je les trouve même plus gracieux (p. 106). M. Christol fait lui-même ces rapprochements. En voici un autre que je me permets de lui indiquer. Un fragment d’une statuette de terre cuite trouvé par le général di Cesnola, à Chypre , est probablement, d’après M. Isaac Taylor, la plus ancienne représentation que nous possédions d’un homme d cheval. Elle est beaucoup moins dégagée que celle des petits ba-Souto. L’homme a l’air d’embrasser la tête de l’animal. Il est probable que ces bras qui n’en finissent pas se confondent avec le licou que l’artiste n’a pas su représenter.
Regardons un peu la tête d’homme modelée par un de ces enfants. Ce qui y frappe, c’est l’exagération du nez- Ce trait se rencontre dans tous les dessins d’enfants européens; il est instructif de le rencontrer chez ceux des petits ba-Souto. Rien ne prouve mieux que l’enfant ne regarde pas vraiment son modèle ; il a des impressions et il les suit. Il a remarqué qu’il y a dans un visage un nez, une bouche, un menton ; à mesure qu’il exécute un de ces détails, il ne songe ni à le rapporter à l’ensemble et d l’y proportionner, ni à en reproduire l’image exacte ; un nez es* Pour lui un appendice, et l’on s’en aperçoit.
Au Sud de l’Afrique.
L’adulte continue l’enfant. Sa première œuvre d’art, c’est lui-même. Son propre corps en est-la matière. Il lui arrive de le sculpter. Les déformations du crâne, les mutilations volontaires, les échafaudages de chevelure sont autant de manières de faire mieux que la nature en modifiant l’aspect du corps humain. Les ba-Souto n’y ont pas recours. Une femme qui veut se faire belle commence par se raser entièrement la tête; elle la frotte ensuite d’ antimoine, de façon à obtenir un noir bleuâtre. Puis, sur son torse et ses membres bien graissés, elle étendra une couche d’ocre. Son visage ne laissera plus rien a désirer s’il est tatoué de lignes droites se dirigeant vers l’oreille. L’homme se contentera de graisse pour son corps ; au lieu de se raser toujours la tête, il conservera volontiers une ligne de cheveux bizarrement disposée ; quelquefois, avec de petites touffes qu’il respectera, il se fera des ornements étranges. C’est par exception qu’il recourra à cette ornementation naturelle ; il ne paraît pas avoir, au sujet de son corps, les excessives prétentions d’autres peuplades. Ce serait pourtant errer que de les méconnaître chez lui. Il n’est pas étranger d ce premier balbutiement de l’art.
Introduction.
Le mo-Souto renonce à sculpter son corps, il ne le peint guère. Mais il s’efforce de l’embellir à l’aide d’accessoires. Il aime les objets de parure. Il met quelquefois un collier ; pour les danses il ne manque pas d’affubler sa tête de panaches et de houppes. La femme se charge de verroteries. Elle couvre ses jambes d’anneaux de laiton au point de paraître avoir des guêtres métalliques où le rouge et le jaune alternent. Tous ces ornements peuvent être plus ou moins grossiers ou plus ou moins soignés; ils n’ont pas leur but en eux-mêmes et le non-civilisé ne songe pas à les considérer comme des objets d’art. L’objet d’art, c’est son corps lui-même; les colifichets dont il le couvre ne sont appréciés que par rapport a ce corps qu’ils aident à transformer. Par eux il donne une expression visible à l’idée qu’il veut qu’on ait de lui-même ; il prétend se créer lui-même et faire mieux que la nature.
Le vêtement apparaît comme partie intégrante du corps et peut l’embellir. De l'a les ornements dont on l’agrémente. Le manteau en peau de bœuf dans lequel se drape une femme mo-Souto sera soigneusement garni, en haut, de quatre ou cinq bourrelets de perles et, en bas, de cercles également en perles. Les
Au Sud de l’Afrique.
pans qui retombent par devant seront sillonnés d’ornements de même style. L’homme, dans son costume de peaux de blaireau ou d’antilope, cousues ensemble, découpera des t rous et les remplira de pièces ingénieusement rapportées dont l’effet sera jugé ravissant.
Les armes nationales tendent à disparaître ; les assa gaies sont rares, rares aussi les boucliers. Or, les armes sont encore le prolongement de la personnalité. Aussi avec quel soin on a coutume de les orner ! Un bouclier donne sa physionomie à une peuplade; compare % celui des Zoulou, celui des ba-Souto, celui des ba-Rolong : ils sont très différents. Le mo-Souto surmonte le sien d’un plumet belliqueux (p. 'pqf
A force de vivre avec sa canne, on finit par en faire une partie de soi-même. Aussi le mo-Souto, si peu artiste qu’il soit, songera parfois à l’orner ; il lui adaptera une poignée en corne, plus souvent il la surmontera d’une tête de singe ou d’homme (/>. / if). Il y a pourtant deux objets qui lui sont peut-être plus chers que sa canne : ce sont sa tabatière et la spatule — je demande pardon du détail — qui lui sert de mouchoir de poche . Comme il leur réserve sa tendresse, il en recevra ses plus fréquentes inspirations esthétiques.
Introduction.
Il découpera avec amour le manche de sa spatule , il l’agrémentera de fils de laiton soigneusement tressés (p. 276); il taillera sa tabatière en forme d’animal
I(/>. 106) et, comme il n’a pas de poche, il la portera fièrement suspendue à son bras ou à son cou ainsi qu’une breloque.
L’habitation continue la personnalité et l’exprime.
ICela est vrai surtout pour la femme, car l’homme vit beaucoup plus qu’elle au dehors. C’est le mari qui construit la hutte, mais sans préoccupation de la beauté; c’est la femme qui en crépit les parois et qui, parfois, songe a les orner de quelques ébauches de : dessin (p. 88). C’est elle qui, devant la hutte, construit la petite cour de roseaux appelée lélapa, et elle édifie cette haie avec tant de soins que, vue à une certaine distance, celle-ci a l’air d’être en vannerie. C’est encore la femme qui fabrique les poteries ; elle réussit, avec un tesson pour seul outil, à leur donner des formes parfaitement arrondies et d’une réelle élégance. Elle s’essaie à les vernir et elle y parvient, mais elle a moins de succès dans la cuisson de son œuvre, et cet échec fréquent tient surtout au défaut d’un combustible approprié. Des deux vases que nous montre M. Christol, l’un se termine en haut par une
SUD DE l’aFRIQ.UB. C
Au Sud de l’ Afrique.
tête d’oiseau, l’autre a la forme d’une petite oie (p. 8<f) ; il me semble bien qu’il y ait là l’indice d’une influence européenne. Sur les vases des ba-Souto les dessins géométriques sont tout à fait absents. On en aperçoit quelques-uns sur un mortier à concasser le maïs (p. :o8), mais l’imitation des Tambuki est ici flagrante. Un autre dessin de M. Cbristol est singulièrement instructif. Il représente une cuiller sculptée par un mo-Souto ( p . iio). Une inspection rapide nous fait croire que le long manche de cette cuiller est couvert de figures géométriques ; regardons-le de plus près : il est formé de deux serpents entrelacés. L’animal dont il s’agit fournissait précisément un motif de décoration géométrique ; comment se fait-il que l’artiste n’ait jamais distingué de la forme générale de l’animal les dessins qu’il présente et qu’il n’ait jamais songé à les imiter? M. Casalis parle de cuillers dont la tige figure une girafe, la tête haute, les pieds reposant sur le disque ; Fritsch et Rat^el reproduisent l’image de cet objet. Ici encore l’animal pouvait suggérer l’idée de ces dessins qui n’ont jamais inspiré un mo-Souto. Ce ne sont donc pas les modèles qui manquent à ces indigènes, c’est l’initiative inventrice ou rénovatrice.
Introduction.
CUILLER faite par un indigène du Lessouto.
Le contact des Européens a-t-il eu pour effet de développer les ba-Souto ? Nous nous ne occupons ici que de ce qui tombe sous les sens. Leur vie morale mériterait , pour elle seule, une longue étude, et je ne me sens pas le droit de profaner, en des paroles trop brèves, ce qu’il y a de plus intime dans des âmes d’hommes.
L’on trouve aujourd’hui, cheg les ba- Souto, nombre d’objets qui trahissent l’imitation de notre industrie. Les bagues, broches, épingles, bracelets que M . Christel met sous nos yeux , sont instructifs (f>. zjj). Les indigènes savent très bien copier les objets étrangers et, leur intérêt une fois éveillé, ils donnent parfois à leur copie une originalité imprévue. Ils ont observé que ces colifichets, fabriqués en Europe, affectent volontiers la forme de choses usuelles. Ils retiennent ce principe et ils l’appliquent a leur manière.
Au Sud de ï Afrique.
Ils surmonteront une épingle d’un petit soulier ; en quoi est-ce moins noble que le fer à cheval que nous multiplions ? Ils monteront en broches de petite flèches 1 et de minuscules boucliers. Notons qu’ils imitent toujours la forme de l’objet ; ils n’en abstraient jamais une autre qualité. De là la perfection relative avec laquelle les femmes reproduiront en terre cuite une bouilloire, une carafe, une marmite ( p . SS). Sur des indications précises, les indigènes construiront des meubles asse ^ compliqués . Une cheminée moyen âge, fabriquée sous la direction de M. Preen, de l’Ecole industrielle de Leloaleng, est une œuvre fort présentable. La chaire de la chapelle de Letsueneng est convenablement réussie (p. /2j).
Ce qui paralyse l’industrie des ba-Souto, c’est d’abord le régime social de leur peuplade. L’individu n’est le vrai propriétaire de rien. Il est le vassal taillable et corvéable à merci d’un suzerain absolu. Le chef s’appelle, dans la langue du pays qui n’y met pas de malice, le mokuéna, c’est-à-dire le crocodile, et il justifie bien son nom en « mangeant » sans cesse ses sujets, c’est-à-dire en les pillant. La servilité, le manque de sécurité, engendrent la paresse ; et l’on peut se demander si la nonchalance des indi-
Introduction.
gènes n’est pas le résultat de cette oppression séculaire. En tout cas , elle en est singulièrement aggravée. L’apprentissage fini, les élèves de l’école de Leloaleng tombent trop souvent entre les mains de chefs qui prétendent avoir le monopole de leur travail et les annihilent 1 .
Un autre malheur pour l’industrie des ba-Souto , c’est l’invasion des marchandises européennes dont le prix est souvent dérisoire. Pourquoi fabriqueraientils des couteaux et s’ appliqueraient-ils à les fabriquer meilleurs et plus jolis que ceux d’ autrefois, quand on les achète d si bon compte dans le magasin d’un marchand blanc ? A quoi bon tresser des chapeaux pour les vendre ? On voudrait en obtenir 2 fr. 50 c. et on les trouve au bagar pour 1 fr . 2/ c. Il est fort probable, par conséquetit, que les ba-Souto fabriqueront toujours moins de ces petits objets que M. Christol a pu collectionner . L’importation empêchera une industrie originale de naître ; et, ainsi, nous ne saurons jamais
1. Pendant que je corrige les épreuves de ce travail , je trouve , dans le dernier numéro du Journal des Missions, une nouvelle qui prouve que les indigènes ont une intelligence croissante des bienfaits de la civilisation. Le chef Lerothodi a décidé de créer une nouvelle école industrielle qui sera fondée avec les deniers de ses sujets eux-mémes ; dès le 27 avril dernier, il avait réuni 4J,ooo fr., et, au milieu de juin, 7 / ,000 fr . Il y a là un heureux symptôme.
Au Sud de l’Afrique.
ce que les ba-Souto, relevés par le christianisme, initiés par lui au travail, soumis à une discipline volontaire, seraient arrivés à produire d’ eux-mêmes .
Est-ce à dire que, dans les choses visibles et tangibles, on ne puisse pas distinguer V œuvre de l’Evangile ?
Il y a d’abord à noter le changement des physionomies. Je n’insinue pas que les ba-Souto chrétiens, par le fait de leur conversion, deviennent des Adonis. Mais quelque chose de nouveau tend à apparaître dans les visages. Le calme intérieur — quand il est réel et profond — se reflète sur les traits du chrétien, comme se reflètent tour d tour, sur ceux du païen, l’apathie morne ou l’agitation passionnée de l’âme.
Une personne qui conquiert le sentiment de la dignité sent peu d peu le besoin de se respecter dans son corps. Elle devient plus propre. Puis cette transformation tend d passer dans ce qui lui tient de plus près, dans ce qui est l’enveloppe de sa vie quotidienne et doit en reproduire l’image, dans l’habitation. Le chrétien — rarement imité par le païen — renonce d la hutte d’autrefois, étroite et sans aération. Il construit une sorte de maison en mottes de ga^on, en briques crues ou en pierres ; il lui donne
Introduction.
des dimensions un peu plus larges qu’au gîte du temps jadis, il la munit de petites meurtrières qui font l’office de fenêtres. Dans cette demeure, à peu près grande comme un wagon de chemin de fer, il mettra plus d’ordre, il introduira plus de confort. Il suspendra à une certaine hauteur le seau qui contient Veau delà famille, afin qu’elle ne soit point souillée par les chiens. Le chrétien a plus de besoins vraiment humains ; il est impossible qu’à la longue, rompant le charme d’une nonchalance héréditaire, l’aiguillon de ces besoins ne le rende plus industrieux.
Il est vrai que ce progrès entraîne avec lui une tentation. A l’origine de la parure est le sentiment de la vanité. Or, la vanité est toujours à l’affût. Elle se déguise avec plus ou moins de malice ou de candeur, et elle s’insinue dans l’âme au lieu et place du respect de soi. La coquetterie risque de devenir le péché mignon des chrétiennes ba-Souto. Les missionnaires, qui sont sur leurs gardes, ne manquent pas une occasion de la dénoncer et de la condamner ; et ces occasions ne sont pas aussi rares qu’on le désirerait : des fiancées ne rêvent-elles pas de se présenter à la bénédiction nuptiale dans une toilette qui absorbera le meilleur de leurs économies ? Je ne voudrais pas
que, selon la coutume de V anthropologie dite scientifique, on s’emparât de ce détail, franchement rapporté, pour me faire dire : « De l’aveu des missionnaires, toute négresse convertie est une insupportable coquette. » Tout ce que j’énonce, c’est quela préoccupation de la parure peut être excitée par le progrès intellectuel et social ; par une dérision qui n’est bigarre qu’en apparence, elle peut se greffer sur le progrès moral, être provoquée par un sentiment croissant de la dignité. Mais est-ce à l’Evangile lui-même qu’il faut imputer ce fait ? N’est-ce pas, au contraire, à. une intelligence superficielle et erronée de cet Evangile ?
Il est temps de nous arrêter. Voila de fort longues considérations à propos d’objets matériels que le vulgaire consentirait à peine à regarder d’un œil distrait. A l'occasion d’un livre de missionnaire, nous nous sommes égarés, semble-t-il, très loin de la Mission .
Ce n’est qu’une apparence. En fournissant des documents à la science, la Mission chrétienne ne néglige pas ses intérêts vitaux. L’anthropologie s’est constituée trop souvent à l’aide de données incohérentes et fournies dans une trop large mesure par des
Introduction.
voyageurs incompétents en matière morale ou hostiles de parti pris à la propagande de l’Evangile. On ne se doute pas de quel amas de renseignements contradictoires, de calomnies systématiques, de préventions aveugles, même de niaiseries, sont encombrés les livres qui prétendent instruire l’opinion publique sur les capacités et l’avenir des peuples dits sauvages et sur l’œuvre des Missions. C’est pitoyable et c’est dangereux pour la tâche héroïque et obligatoire de l’Eglise. La science des peuples non civilisés doit être édifiée à l’aide des hommes qui les connaissent vraiment et qui, pour les connaître, ont commencé par les aimer et se consacrer à leur salut.
Aussi bien nous sommes -nous trouvés, pendant quelques instants, tout près des Bushmen, des ba- Rotsé, des ba-Souto. Quand je considérais leurs peintures, leurs ustensiles, leurs parures, ils me semblaient sortir de cette brume lointaine qui les enveloppe et les dérobe à nos regards ; ils devenaient des êtres concrets et vivants. Sommes-nous bien sûrs de ressentir pour les peuples au milieu desquels les représentants de nos Eglises peinent et luttent autre chose qu’un intérêt théorique ? C’est que ces peuples finissent par être pour nous de pures et simples abstractions. Le
Au Sud de l’Afrique.
remède à ce mal est d’évoquer avec précision la réalité. Par la représentation nette de tel détail , de tel geste , de tel ornement, de telle arme, on voit tout à coup surgir devant soi l’image frémissante des hommes réels avec toutes leurs humiliations et leurs détresses. Dans cette chapelle de la Maison des Missions où les murs crient les misères et les abominations du paganisme, est-il possible au plus froid d’éprouver pour les païens une sympathie de tête et d’en parler avec des phrases de convention ? Le missionnaire travaille pour la Mission, quand il grave et fixe dans les imaginations la physionomie précise du peuple qu’il s’efforce de conquérir au Maître.
N'avons-nous pas touché, en finissant nos analyses, à une question capitale pour l’avenir du Lessouto, celle de l’industrie? Il faut que les indigènes se mettent au travail, qu’ils développent leur initiative. Il y va d’abord de leur salut moral. L’homme dont l’intelligence et les bras sont actifs est protégé contre le vertige des mauvaises convoitises et des rêveries malsaines. Il y va du salut de la nation elle-même. Un missionnaire, M. Alfred Ca salis, l’écrivait récemment : « La colonie du Cap et, en général, les Etats du sud de l’A frique avancent à grands pas
Introduction.