Au Témiskaming, lettres de voyage [microforme]
Bien des fois j'ai rêvé un voyage au Téiniskaming, Ce désir m'est surtout venu après avoir lu les lettres des missionnaires qui ont évangelisé cette sauvage contrée, mais plus particulièremeut,| après avoir savouré les relatious si fidèles, | si piquantes, de l'abbé Proulx, aussi; at-!
trayantes, mais plus vraies que les histoi-| res de Fenimore Cooper, , Témiskaming était pour moi /4- | tre bout du monde, Plus de quatre cents milles séparent ce poste de Montréal. Or, voilà quelques années à peine, ce trajet n'était pas mince entreprise. Il fallait poreourir presque toute la distance en canot d’écorce : franchir des rapides dangereux, faire des portages pénibles, trainer des canots à ia cordelle, le bagage sur le dos, à travers des sentiers inextricables, camper à la belle étoile ou sous tente,
expose à toutes les tempêtes, à toutes les | intempéries, aux visites des bêtes sauva-
ces. Cette course. monotone à ses heures,
mais parfois émouvante, prenait bien
deux semaines. Le temps d'aller et reve-
nir d'Europe.
Avec une rapidité étonnante, la vapeur
a changé tout cela, Le trajet peut s'ac- | complir déjà entre deux soleils. Et avant | quelques années, quand le chemin de fer| aura été poussé de Mattawan à la tôte du | lac Témiskaming,il suflira d’une quinzaine :
d'heures pour s’y transporter directement de Montréal. Je retiens mon billet pour | le premier train, Histoire de faire des | comparaisons.
Uejour n’est probablement pas très élaigné, Une charte a été octroyée à une compagnie de chemin de fer qui doit partir du lac Nipissing pour se contiguer par le Témiskaming jusqu'a la hauteur des terres, jusqu'à la baie James, eu attendant saus doute le dernier chainon du pôle nord. Les promoteurs sont même activement à l'œuvre. Ne doutens plus de rien. La vapeur et l'électricité, mises au service du génie
| humain, ne connaissent pas l'impossible,
En attendant cette course septentrionale sur les ailes de la vapeur, laissez-moi crayonuer brièvement les iu.nressions du voyage dans les conditions où 1l s’accomplit présentement, Il est bien entendu qu'un journaliste doit travailler même lorsqu'il cesse pendant quelques jours de rouler son éternel rocher de Sisyphe. Il est bien entendu que ses lecteurs out droit à toutes ses impressions, sous
| peine de leur faire croire qu'il n'a pas la
grâce d'état, comme dirait mou ani Tru.
del, Puisque j'écrs en face du lac, entrons à pleine voile dans le sujet,
J'aime les décisions rapides. Aussi il me fallut à peine quelques heures pour ne convaincre qu'un voyage au Témiskaming remplirait un rève longtemps ca-
ressé et me reposerait du swrmeiage —sujet plein d'actualité — auquel est condamné un rédacteur de la vieille Minerve. Les circonstances étaient des plus favorables, exceptionnelles même. Pour la première fois, un archevêque et un évêque allaient se rencontrer en ces lieux lointains pour
linitre depuis deux ans à peine lorsque son
s’y rendre compte des progres de la religion et d'une grande ouvre qui s'y rattala c'est en: Pet la marche du catholicisme dans
che indirectement, colonisation, La
colonisation
nos ‘vastes solitudes.
La colonisation ! c’est l'affermissement,
le
drapeau
la consolidation, j'extersion, salut
de notre race, C'est un sous | lequel tous les Canadiens peuvent se ral- | lier, ‘
De Montréal à Mattawan, vous futtes le trajet en pleine nuit, bercé sur lehite moelleux du char-palais du Pacifiqué:
Char-palais n'est pas une exagé'ation, dar!
cette voiture n'a certainement jias de sfi- J périeure sur les lignes américaines les plus rantées pour le confort, l'éléganve et la‘) richesse, Le service y est confié à des| nègres qui sont très polis, très attentifs, | Au reste, l'administration est très sivère à cet égard, et je sais que le moindre cart est sévèrement puni.
Ce train se rend jusqu'à Winnipeg, | jusqu'à Vaucouver même. A Mattawan, j'ai rencontré des voyageurs en route pour Montréal et qui avaient quitté les bordx
du Pacifique cinq jours auparavant seulement.
avec quelle vitesse fonctionne déjà le service transcontinental.
Il est minuit lorsque nous arrêtons à Ottawa que l’on entrevoit au milieu de ses feux électriques.
Vous voyez avec quelle régularité,
Beaucoup de mouvement, beaucoup de va-et-vient à la gare.
La capitale est évidemment en train de devenir un grand centre de chemins de fer. La ligne courte vi& Smith’s Falls lui fera sans doute quelque mal, mais il sera vite réparé par le prolongement du Pontiac, la construction du chemin de la Gatineau, l'embranchement du Sault Sainte- Marie du Pacifique.
Sa Grandeur Mgr Duhamel, archevéque, et le Rév. Père Gendreau, président de la société de colonisation, prennent ici | passage, Tous deux s'intéressent vivement à la colonisation et tous deux ont déjà parcouru plusieurs fois la région du Témiskaming. Mgr Duhamel portait la
zèle apostolique l'entrainait vers cette portion éloignée de son troupeau. Ce premier voyage remonte à 1876, Le se-
cond date de 1881, Cette fois, l'évéque d'Ottawa comptait parmi ses compagnons M. l'abbé Proulx, qui a publié une iutéressante relation sous le titre’ An lac Abbitibi,. Visite pastorale de Mar T'homas Duliuinel, dans Le haut de l'Otiaira, Dans ce petit livre, écrit un peu partout, sur la pince du canot, au pied d’un
arbre, dans l’échancrure d’un rocher,
a la cambuse du chantier, M, Proulx com- Auençait à révéler les grâces de style, les ‘richesses de description,qui en ont fait de- «puis le peintre par excellence de notre grande et incomparable nature du Nord,
‘Comme il fait nuit, il faut donc se con-
tenter de voir en rêve tout le panorama
qui ve déroule sur les deux rives de Dès
mes St pied et nous pouvons contempler
l'Outaouais. l'aurore, nous som-
quélques établissements, quelques villages en embryon, Tous ces groupes comptent
de nombreuses familles françaises qui constituent l'avant-garde de l’armée française d'Ontario. C'est cette armée qui épouvante tant le Muil et qu'il appeile Cette chaîne fran-
caise se continue tout le long du Pacifi-
the French invasion.
A Calendar seul, il y a déjà 200 familles françaises.
Ce mouvement est tel qu'il est question de démembrer le diocèse de Toronto et de créer un vicariat apostclique au Sault Saiate-Marie. On désigne même le nouvel évêque qui serait M. l'abbé Laurent, prêtre français très distingué, frère du vicaire-cénéral de Toronto. Marchons
que dans la province-sœur.
vers nos destinées !
À huit heures nous atteignons Mattawar, Là nous attendent le Rév. Père Poitras, supérieur des Oblats de l'endroit, le maire Loughrin, 4I. Em. Tassé, gérant de la ligne du Témiskaming, etc. Une superbe voiture nous conduit au presbytère où nous faisons honneur à un copieux
déjeuner avant de nous livrer aux flots, Ici nous rencontrons Sa Grandeur Mgr Lorrain qui, à peine de retour d’une course de 1,500 milles en canot à travers le grand Nord, s'est reposé de ses fatigues, à sa façon, en reprenant sa visite pastorale dans le haut de l'Ottawa. Il est tout enchanté, tout émerveillé des progrès de notre race. LA où il y avait des dizaines de familles il en compte aujourd'hui des centaines, C’est un essaimement prodigieux.
Mais où trouver un exemple plus remarquable notre développement que ces lieux mêmes, Il ya bien aujourd'hui 400 feux à Mattawan, dont les deux tiers nous appartiennent, C'est le double de 1881, Or, nous voici maitres Situé aa confluent de deux grandes rivières,
de sur
d’un point stratégique important,
l'Outaouais et la Mattawan, ce poste est pour ainsi dire la clef de la région des chantiers, d’une contrée agricole d’une rare fertilité, et du vaste territoire de chasse qui s'étend jusqu'à la baie l'Hudson.
La compagnie du Pacifique à reconnu sonimportance en en faisant une tête de division eten y construisant l’une de ses principales gares.
Le village est non seulement baigné par deux rivières, mais il s'étage sur une série de collines qui forment un vaste amphithéâtre, QI doit avoir une base s0lide, inébranlable même, si l'on en juge par l'immense quantité de cailloux, dont quelques-uns énormes, que l’on aperçoit partout. L'église, le presbytère, pital des Sœurs Grises ont tous été bâtis sur une hauteur, qui est certainement le plus bel endroit de la ville. Ces constructions qui datent de quelques années seulement sont superbes. J'ai particulièrement admiré l'hôpital. Il est vaste, bien aéré, tenu avec ce soin minu-
tieux, cette ordonnance parfaite qui ca- |
ractérise à un si haut degré la Sœur Grise, Au temps de la construction du Pacifique, il sur venait bien des accidents,et l’on comptait par centaineschaque annéeles malheureux éclopés qui venaient s’y faire soigner,
l'hô- |
DS
ON RER EE A Gran eau Mt Qu sud Para a ren sésame
Aujourd'hui le nombre en a bien diminué, J'y ai rencontré la Supérieure qui est une ancienne connaissance, la révérende sœur Saint-Jean, sœur mon ami et concurrent, le Dr Saint-Jean d'Ottawa. — | Nous avons si peu à faire maintenant, | notre infirmerie est si peu fréquentée, | me dit la bonne sœur, que nous serions
de
| tentées de nous plaindre de la salubrité du | climat, drais pouvoir décerner à notre grande ville de Montréal. Les religieuses tiennent non seulement l'hôpital, mais elles font aussi l’école à Quels trésors
C'est un compliment que je vou-
bon nombre d'élèves.
de dévouement que ces
saintes femmes que l’on trouve à tous les
avant-postes de la civilisation !
Nous voili à samedi, 20 août, Il fait un temps Le nous inonde de ses feux ardents qui dorent les
superbe, soleil sommets des montagnes. Une légère brise | toute parfumée des senteurs des bois, ride | à peine la vaste nappe d’eau qui s'étend | devant nous. Qu'il fait bon de la respirer | À pleins poumons quand on sort de l’é- | tuve électorale ou ‘de vos pavés brüûlants ! | Notre petit vapeur se balance mollement sur les flots. Déjà le sifllet a répété plusieurs fois cri du départ, On dirait un coursier impatient de s'élancer dans l'arène, Leurs Grandeurs l'archevéque d'Ottawa et l'évêque
le
de Pembroke sont suivis au rivage par de nombreux fidèles, fort bigarrés, des blancs, des métis, des sauvages. Mzsr Lorrain leur donne sa bénédiction, puis les amarres sont larguées,le capitaine crie all aboard, et nous voilà dans la plaine : humide.
| Si notre bateau n’est pas grand on y est Je doute qu'il ait jamais porté aussi distinguée compagnie.
Aussi en parait-il fort fier, car il déploie à la brise les couleurs française, canadienne et anglaise dont on Ja pavoisé. Outre deux princes de l'Eglise, nous comptons à | bord les P. P. Gendreau, Poitras et Gla-
| plus ou moins empilé.
du, O,M.L., M. Raukin, un chief factor de la Compagnie de la bue d'Hudson, M, Gabrie] Durnerin, grand propriétaire près Bordeaux, M, Loughrin, maire de Mattawan, etc, etc,
gnent leurs maris,
M. Rankin est un personnage considé- |
rable dans le pays. C'est l’un des dix bourgeois qui forment le conseil canadien du gouverneur de la Compagnie de la baie d'Hudson. Il est arrivé au premier poste à force d'énergie, de persévérance, d’intelligence des affaires, En toute occasion il s’est montré l'ami des missionnaires,
Mesdames Rankin, | Durnerin, Loughrin et Tassé accompa- |
jeur donnant l'hospitalité, les assistant |
de toutes manières. Et chaque fois que l'évêque catholique a pénétré dans ces parages, il a toujours été l’un des pre-| miers à Le recevoir, à le traiter dignement, C'est un beau vieillard, à la conversation | cultivée, à la tournure du gentilhomme | anglais. M. Loushrin est le principal commerçant de Mattawan, D'abord employé dans les chantiers, faconn à la vie |
Pendant que je noue connaissance avec tous ces compagnons de voyage, qui vont devenir autant d'amis, notre petit bateau file doucement vers sa destination, Voici que nous longeons une montagne très élevée, très abrupte, formée de rochers, recouverts ça et ià de pins et de sapins, dont l’éternelle verdure se mire dans les flots, Cette montagne vient de causer tout autant d’émoi que l'antique toison d'or, Il était bruit depuis quelque temps que ses flancs recelaient de l'or en extrème abondance, Une compagnie s organisa hâtivement, on pratiqua des fouilles, on trouva du quartz aurifére, on envoya des échantillons à New-York et au bureau géologique d'Ottawa, mais l'analyse cons-
tata que la susûite montagne ne renfer-
la plusrrc:, plein d’une légitime ambi- |
tion, il x su faire son chemin dans le commerce et gagner la confiance de ses concitoyens. Catholique fervent, il n'a jamais marchandé son dévouement à l’église. J'en parle d'autant plus librement qu'il est l'un des piliers du parti grit en cette M. Durnerin a déj senté aux lecteurs de la Minerve. 1 achève
région. été pré-
un voyage de deux mois au Canada qu'il
mait pas d’or. De li grand désappointe-
ment. Muis la montagne compte encore bien des croyants, et ne soyez pas surpris si l'on y entend résonner le pic du mineur quelqu'un de ces jours.
Il est onze heures quand nous arrivons an premier rapide connu sous le n m de demi-charye, parce que n'étant pas aussi difficile que les rapides supérieurs, les voyageurs n'y faisaient le portage que de la moitié de leur charge. E6 l’on sait combien est pénible cette opération du portage, Chaque voyageur se passe autour du front une bande de cuir à l'extrémité
de laquelle va s'adapter sur le dos qui
une caisse de thé, qui un sac de farine, qui
| un baril de lard. Et souvent il faut suivre
A. . ÿ] . | veus bien connaître, bien étudier, avant | de branches, de troncs d'arbres, ou bien
d'y faire les placements sur propriétés.
C’est ainsi qu'il nous arrive en droite ligne du Manitoba où il s'est livré à un examen sérieux du sol, examen qui lui a donné la plus entière satisfaction. Comme pays à blé, le Manitoba est sans égal dans le mon-
de : tel est le témoiygnage de notre visi- |
teur. Madame Durnerin qui l'accompagne !
est la wrâce, la distinction même, joignant à ces charmes les qualités de la femme qui a pris au sérieux son rôle de mère de six enfants. Nos Canadiennes ot encore des cousines en France !
un véritable sentier dr :nèvre, embarrassé
marcher dans la vas: le long du rivage, ou bien encore sauter de rocher en rocher, pour éviter une obstruction quelconque.
J'ai assisté l'autre jour à un portage, et je n'ai pu me défendre d’une pénible impression en voyant d'aussi lourdes charges sur parfois de si faibles épaules.
Il y avait jusqu'à cette année quatre rapides à portager pour atteindre le lac Témiscamingue .1 Cave, les Erables, le Long Sault et la Montagne. Seul le Long Sault a neuf milles de longueur, Quoiqu'il
ra
ne soit peut-être pas aussi dangereux que | les Erables, il est fameux dans l'histoire | des voyageurs. Que de malheureux ses ondes mugissantes ont enfouis ! Que de deuils elles ont causés ! Que de larmes | elles ont fait verser ! Madame Bona.
parte Wyse qui pénétra l'an sl
dans cette région, se risqua à le descendre avec ses enfants qui, quoique très jeutes, paraissaient inaccessibles à la peur.
Elie avait pour pilote le révérend Père Poitras, et elle s’en trouva bien, Le bon Père manie l'aviron comme pas un et ne fit pas mentir sa réputation. L'intrepide voyageuse en fut quitte pour un demi bain. Mais quel sujet de conversation pour les salons de Paris !
Gràce à la compagnie du chemin de fer du Témiskaming, toutes ces fatigues, tous ces dangers sont supprimés. — Le long de chaque rapide elle a bâti des tramways qui, trainés chacun par un cheral, réussissent à transporter tous les bagages, tout le fret. Sur le parcours du Long Sault, elle a même construit un véritable chemin de fer qui fonctionne par.
faitement. Chaque nappe d’eau est reliée par un petit vapeur. Il en résulte sans doute de fréquents transbordements, mais
quelle amélioration comparée avec ce qui existait les années passées ! D'autres progrès suivront bientôt, de nature à satisfaire de plus en plus le public.
Pa
son tenue par M. Beaudoin, ci-devant de Hull. La pension y est excellente : on y mange autant de lard et fèves que le plus robuste estomac peut en contenir. Le lard, voilà la pièce de résistance de tout ce pays. On n’y sert guère autre chose.
Le bœuf frais, les volailles sont du luxe qu'on ne se permet qu'en rares occasions.
Canards et perdrix, et ils foisonnent, sont réservés à la table des chasseurs.
En hiver, l'orignal tient lieu de bœuf, mais il n’y faut pas songer à l'heure pré-
| | | | Nous avons diné aux Erables, à la mai- ina ligne au milieu des rires moqueurs de
sente, Donc, nous mangeons du lard sous la protection de saint Antoine dont l'image orne la salle à diner, Vous savez que les sauvages avaient baptisé les anciens voyageurs les mangeurs de lard, Et ces mangeurs de lardavaient 10buste constitution et vivaient longtemps, Marchons sur leurs traces si nous voulons tenir le secret d’une longue vieillesse,
Au dessert, Mgr Duhamel nousa conté une anecdote qui pourra intéresser les amateurs de pêche.
—Un jour, dit-il, que je faisais ma visite pastorale sur les bords de la rivière Désert, je profitai de quelques heures qui me restaient pour faire un peu de pêche. On m'avait vanté l'endroit
comme très poissonneux, La curiosité
lavait attiré beaucoup de gens sur le
rivage, Je tends ma ligne et peu après je sens un rude coup. Voilà quelque gros poisson, me dis-je. Je tire ma ligne assez difficilement et avec tout l'art voulu, | Bientôt apparait à la surface une lourde | pièce qui semblait offrir une résistance | passive. Savez-vous quel étaic ce poisson ? nous demanda Monseigneur, d'un ton fort grave, presque solennel. Je vous le donne en div en cent, en mille.-—Une tortue, dit l'un.--Undoré,ditl’autre. —Un maskinongé, ajoute un troisième, — Non, répond-il invariablement, impassiblement. Qu'est-ce que cela pouvait bien être «lors ? Vous ne pourrez le deviner......une savate !
(rire général.) Mais ce n’est pas tout, reprend l'archevêque. Je tends de nouveau
nes compagnons, rires qui vont se répercuter sur le rivage. Nouveau coup à ma ligne. Cette fois, il n’y a pas à se méprendre, c’est quelque gros poisson qui va me venger de cette malencontreuse savate.
Je tire, tire de nouveau, et savez-vous ce nui surgit à travers les flots ? Vous ne sauriez le croire....., Une seconde savate. C'est vous dire que la foule rit aux éclats.
Un sourire d'incrédulité erre sur nos lèvres, mais Sa Grandeur ne veut pas
permettre qu’on n’ajoute pas foi à son histoire. Donc nous croyons avec la facilité du charbonmer.
Mais continuons le récit de Monseigneur : Il tend sa ligne pour la troisième fois. Encore un coup, mais un coup sérieux, saccadé, suivi de bien d'autres. Cette fois, ïl ne saurait être question de savate. En effet, un poisson superbe à la crête hérissée, sort majestueusement de l’eau, après avoir décrit plusieurs spirales. L’honneur est satisfait et je regagne le rivage en toute lhâte— ajoute Monseigneur—de crainte que je ne pêche une troisième savate.
Pour n'être pas trop en reste avec Monseigneur, je prends à mou tour la parole.
— Puisque rous sommes à parler savate, laissez-moi vous dire qu’un jour on servit de la soupe à un Auvergnat. Il paraît que les Auvergnats n’ont pas une grande réputation de propreté, Or, dans le plat de soupe il n’y avait guère autre chose qu’une savate. L'Auvergnat se refuga cependant à l’avaler malgré son appétit. Ce n’est pas, dit-il, que ça soit shales mais ça prend la place de la shoupe.
De pareilles histoires font passer facilement le lard et les fêves.