‹ Au temps de JudasChapitre 39 sur 69 · ERNEST LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

ERNEST LA JEUNESSE

de fois. Ensuite il lui versa, sur ses cheveux hérissés et raides, un verre d'eau et de vermouth en guise de schampoing, et finalement le précipita contre une pile d'assiettes, qui s'écroulèrent avec un tintamarre inouï. A ce moment survint Henri Letellier, directeur du Journal, précédé de son invraisemblable blair, et rien n'était comique comme les efforts de La Jeunesse pour conserver une contenance, assis au milieu de cette vaisselle en morceaux, les giroflées de Mauclairvisibles encore sur ses joues roses,enfléeset flasques.

Aux environs de 1 894, La Jeunesse avait écrit une fort pauvre satire, intitulée : Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contempO" rains, qui avait eu un certain succès. Quand éclata l'Affaire, il fut d'abord violemment antidreyfusard et publia un prétendu pamphlet, texte et dessins, qui s'appelait Oust (parodie du Pss't de Forain et de Caran), mais n'eut que cinq ou six numéros. Alors, il retourna sa veste et devint sournoisement, puis ouvertement dreyfusard et antipatriote, exception faite pour sa napoléonnerie. Il fallait entendre les dialogues de ce phénomène et de Courteline au café Napolitain, où l'un et l'autre arrivaient vers les cinq heures. Courteline perdu dans son éternelle redingote, avec sa cravate Lavallière et sa grosse serviette, La Jeunesse avec ses épaules en portemanteau et son accoutrement de marchand de peaux de lapins.

— Garçon, une menthe à l'eau! La Jeunesse, mon vieux, vous êtes un salaud.

— Pourquoi ça? (glapissait La Jeunesse). C'est vous qui êtes un impoli.

Le dialogue se poursuivait ainsi, pour l'amusement de la galerie et des garçons. Courteline prenait les voisins à témoins : « Voyez-moi la gueule de ce monsieur : c'est à faire avorter ma concierge, ma parole d'honneur. Comment osezvous sortir, malheureux, avec une semblable bobine ! »

La Jeunesse en était arrivé à blaguer luimême son étrange laideur. Mais c'est qu'elle était à l'image de son âme et de cela surtout il souffrait. Tel quel, sentant vivement les disgrâces de toute catégorie, la misère sexuelle et la honte, il a écrit, sur la mort et l'enterrement d'Oscar Wilde, une page admirable, qui est comme le testament de Caliban. Le pessimisme déchirant d'Israël — voir le Chad Gadya de Zangwill, ce chef-d'œuvre, — s'y colore de tous les apéritifs d'un crépuscule de Paris, et la fermentation du désespoir y fait, Dieu me pardonne, des taches de rouille et d'or.

Or, comme dans les romans de Hugo, ce cauchemar à pattes avait été aimé. II avait plu à une jeune femme charmante, bonne, jolie, distinguée, mariée à un brave homme, qui s'était prise de pitié pour cette trogne, cette voix, ce squelette gauchement rembourré de chair, et qui s'était

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