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Au temps des Parnassiens

C'était une femme bien singulière que cette Nina de Villard qui, en 1868 et les années suivantes, accueillit tous les poètes, les écrivains, les musiciens, les peintres, les sculpteurs et les hommes politiques de son époque. Rue Chaptal d'abord, puis rues de Londres et de Turin, enfin rue des Moines, elle donnait gaiement et librement asile aux enthousiasmes d'une jeunesse éprise d'art et de fantaisie. Chacun, pourvu qu'il eut un rôle littéraire, artistique ou politique, était admis chez Nina. Enumérer les innombrables visiteurs qu'attirèrent le sans:façon et la cordialité de l'aimable femme équivaut à dresser la liste de ceux qui étaient déjà célèbres en 1868, ou qui allaient le devenir. Nina recevait François Coppée, Villiers de Plsle-Adam, Catulle

Mendès, Léon Dierx, iVnatole France, Verlaine, Edmond Lepelletier, Albert Mérat, Emile Goudeau, Jean Richepin, les trois frères Cros, Bazire, Manet, Degas, Mallarmé, Marcelin Desboutins, Rochefort, Lockroy, Des Essarts, Coquelin cadet, Maurice Rollinat, le compositeur Charles de Sivry, Germain Nouveau, l'apocalyptique musicien Cabaner, Gustave Flourens, l'apôtre révolutionnaire qui mourut tragiquement à Chatou, frappé par un gendarme, Raoul Rigault, le fameux procureur et préfet de police de la Commune, l'avocat Abel Peyrouton, beaucoup d'autres, toujours d'autres.

Mais il fallait, je le répète, appartenir au monde des lettres, des arts ou de la politique, quand on voulait pénétrer chez Nina. « Pas besoin d'un habit pour être reçu chez moi : un sonnet suffît », disaitelle gentiment aux artistes qu'elle invitait. Encore exigeait-elle le sonnet. Nina avait horreur des bourgeois. Le bourgeois était l'intime ennemi de cepetit monde remuant, joyeux et frondeur. Il arrivait néanmoins que l'on amenât un bourgeois curieux de

voir de près des gens de lettres, et insouciant du danger auquel il s'exposait.

Alors on donnait, à table, la place d'honneur au nouveau convive afin de le mieux mettre en évidence, de le bien observer, et le diner ne s'achevait pas sans qu'il eût été copieusement raillé.

Un soir, un échantillon de l'espèce exécrée se présenta sous le patronage de Charles Cros. Dans l'espérance de rencontrer Catulle Mendès, il avait eu soin d'acheter un volume de vers que celui-ci venait de publier, et il le portait serré sous son bras, comme une relique sainte. On présenta le nouveau venu à Mendès.

« Monsieur, lui dit-il dans le courant de la soirée, j'ai acheté votre livre, le voilà. Si vous voulez faire de moi un heureux homme, ornez-le, je vous prie, d'une dédicace en vers à mon adresse ». Mendès ne se fît pas prier, et il écrivit d'une main sûre :

Voici de mon écriture ;

Sois Flatté de l'honneur que tu reçois !

Gravement le poète lut cette bouffonne dédicace à son admirateur ; puis, d'un geste digne, il tendit la main. Le bourgeois partit radieux, laissant rassemblée en proie au fou rire.

Quelques jours plus tard il revint, çt, s'adressant à Villiers de TIsle-Adam, lui demanda ce qu'il faisait dans la vie.

« Monsieur, répondit l'auteur de Tribulat Bonhomety à cette époque de l'année, je ne vous dissimulerai pas que je consacre tout mon temps à la poésie. J'écris des poèmes en un seul vers. » « Serais-je indiscret en vous invitant à m'en dire un ? » Le grand écrivain prit subitement un air inspiré, et regardant fixement son interlocuteur : « Je ferai, monsieur, une exception en votre faveur, puisque vous êtes un ami du Beau ; mais je vous prie d'être discret, car mes poèmes sont encore inédits. Voici le poème demandé. » Et, enflant la voix :

Poème religieux :

La trinité de Dieu l'individualise !

Villiers, aimable, ajouta : « Je compose

également des fables en deux vers. Ecoutez et gardez-la pour vous ».

Pépin le Bref est mort depuis douze cents ans.

Moralité :

Quand on est mort, c'est pour longtemps.

Et Villiers tourna le dos au bourgeois ahuri.

Ces anecdotes prouvent la gaieté des habitués du salon de Nina. Ils étaient gais en effet, et de façon outrancière. « Les amusements étaient variés, nous raconte Edmond Lepelletier dans son Paul Verlaine, et comportaient les genres les plus divers. On improvisait des charades. Jeanne Samary, la future Martine du Théâtre- Français, ouvrait l'écrin de sa bouche rieuse, en débitant des fragments du répertoire. Son rire excessif cascadait comme sous la détente d'un ressort. Catulle Mendès, secouant sa blonde chevelure, chantait lentement et gravement « les vaches au flanc roux qui portent les aurores ». Coppée parodiait Théodore de Banville.

On faisait des imitations des comiques à

la mode, Gil Pérès, Brasseur, Lassouche. On narrait des scies militaires, bien antérieures au répertoire de Polin, qui les a reproduites. Enfin, on psalmodiait des complaintes, et l'on entonnait des Noëls burlesques, sortes de revues où les événements de l'année défilaient en couplets de vaudeville. Le salon de Nina fut en quelque sorte, par l'ironie, la fantaisie, la blague et la rosserie des poèmes, chansons, saynètes, qu'on y fabriquait avec une verve joyeuse, le prédécesseur, l'ancêtre du Chat Noir » . Imaginez encore Léon Dierx déclamant ses Filaos, Anatole France, Mérat et Valade bavardant dans un coin, Charles de Sivry improvisant au piano, Dumont jouant des airs hongrois sur le Zither, Francès, le remarquable comique du Palais-Royal, monologuant, et vous aurez une idée assez complète des soirées de Nina.

Il fallait, chez Nina, découvrir constamment de l'inédit. Au cours d'une réunion, Verlaine, le premier, mit à la mode et récita l'un de ces poèmes argotiques dont Aristide Bruant fit ensuite sa « manière »

et tira gloire et profit. Nous sommes habitués aujourd'hui aux strophes , aux pièces et aux romans qui célèbrent les exploits et les amours des apaches ; nous en sommes même un peu fatigués. Mais personne, avant Verlaine, ne s'était avisé de créer ce genre de poèmes, pittoresque et populacier. Verlaine en avait eu l'idée un soir que, vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette à pont, achetée pour la circonstance, il explorait, avec Edmond Lepelletier, les bals et les bouges du Combat et de Ménilmontant. Revenant de cette expédition où, du reste, les escarpes Pavaient cru un confrère et traité comme tel, il écrivit L'Ami de la nature publié dans ses Œuvres posthumes. Les habitués du salon de Nina applaudirent fort à l'étrangeté et à la nouveauté de V Ami de la nature dont voici le début :

J'crach' pas sur Paris, c'est rien chouett' ! Mais comm' j'ai une am' de poèt', Tous les dimanch's j'sors de ma boît' Et j'm'en vais avec ma compagne A la campagne.

Nous prenons un train de banlieu' Qui nous brouette à quèque lieu'

Dans le vrai pays du p'tit bleu, Car on n'boit pas toujours . d' Champagne A la campagne.

Eli' met sa rob' de la Rein' blanch' ; Moi, j'emport' ma pip' la plus blanch', J ai pas d'chemis', mais j'mets du manch' Car il faut bien qu'l'éléganc' règne A la campègne.

Ce premier succès mit-il en goût l'auteur de Sagesse ? Toujours est-il, nous rapportent F. -A. Cazals et Gustave le Rouge, dans Les derniers jours de Paul Verlaine] qu'il se plut ensuite, et souvent, à rimer des chansons argotiques dans la veine de L'Ami de la nature, telle, par exemple, La machine à coudre et le Cerf-volant. Peu de ces productions nous sont parvenues, et mil lecteur des Fêtes galantes ne s'en plaindra, j'imagine. Verlaine, du reste, ne se bornait pas à composer des chansons. Il chantait lui-même, et de bon cœur, les couplets d'Offenbach et les refrains de Paulus, en modifiant leur texte au gré de sa fantaisie et à la joie intense des invités de Nina. Bien mieux, ceux-ci le virent jouer la comédie, et certain soir, il obtint un juste triomphe dans Les deux aveugles.

En principe, Nina recevait le mercredi et le dimanche. En réalité, elle accueillait ses amis et tenait table ouverte toute la semaine. On allait chez elle jusqu'aux heures les plus avancées de la nuit, avec une complète liberté, sûr d'entendre de bons vers et d'excellente musique, certain de rencontrer des gens intéressants. Quelque artiste s'ennuyait-il dans son logis, il se dépêchait de sortir et de sonner à la porte de Nina. Les poètes, les peintres, les politiciens, les journalistes se fatiguaientils de leurs stations dans les cafés de Madrid ou de Fleurus, ils partaient en bande et gagnaient l'hospitalière demeure. N'avait-on pas déjeuné, dîné ou soupe, le couvert était mis, et, dans la salle à manger encombrée d'un fauteuil de crin vert à oreillards et de petites chaises éclopées aux chevillons d'or, entre le buffet d'acajou et le bahut Renaissance précieusement sculpté, sous le lampadaire hollandais à la septuple flamme, s'asseyait qui voulait autour de la table ronde couverte d'une toile cirée.

La cuisinière, familièrement appelée

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(( ma tante «parles commensaux, s'empressait à apaiser les robustes appétits, et Ton menait grand tapage de plaisanteries et de discussions, et Ton brandissait des bouteilles et des carafes, et l'on jonglait avec les couteaux, les assiettes et les fourchettes, criant, trépignant, acclamant l'arrivée des ragoûts, risquant les gamineries et les folies de collégiens en vacances, tandis que Nina, dans la bagarre et le tumulte, souriait indulgente, amusée, respirait la rose mousseuse, trempant à côté d'elle dans un verre de Venise, et se voyait, bientôt, enveloppée de la fumée des pipes, des havanes, des cigares à un sou, des cigarettes russes qui attestaient la diversité des ressources des convives. Enfin, ceux des hôtes qui habitaient loin et craignaient la rentrée trop matinale ou la mauvaise humeur d'un concierge dérangé dans son sommeil, trouvaient trois canapés sur lesquels s'étendre et dormir.

Qui donc était cette inlassable amie des écrivains et des artistes ? Le pseudonyme de Nina de Villard cachait la fille de M. Gaillard, avocat de Lyon. Son père mort, Nina avait hérité d'une assez belle fortune, et il lui restait vingt mille livres de rentes assurées qu'elle dépensait sans réserver un centime. Le capital, heureusement, demeurait à l'abri de sa naturelle prodigalité. Mariée à Hector de Callias, journaliste connu et même célèbre, qui ne manquait ni d'esprit ni de talent, mais que tenait la manie de s'attabler au Rat-Mort ou à la Nouvelle- Athènes et de chercher l'ivresse complète dans l'absinthe, Nina avait beaucoup souffert de sa malencontreuse union et elle s'était affranchie. Non sans douleur, certes, non sans une secrèjte

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et persistante amertume, bien qu'elle refusât delà montrer.

Mme Manoël de Grandfort, femme de lettres et intime amie de Nina de Villard, a publié dans La grande Revue du 15 octobre 1888 des lettres de Nina qui nous sont doublement précieuses parce qu'elles racontent V amour naissant de la jeune fille pour Hector de Callias et nous renseignent du même coup sur le caractère et la nature de Nina d'une façon autrement exacte que n'ont pu le faire tous ceux qui, l'ayant approchée, ont parlé d'elle. Mais on me permettra de reproduire d'abord le charmant portrait que Théodore de Banville, dans ses Carnées parisiens, a tracé de la tendre et assidue compagne de Nina : « Mme Manoël de Grandfort, écrit le poète, dont les cheveux crespelés cachent à demi une bandelette de pourpre, est coiffée et a raison d'être coiffée comme Plûtô aux grands yeux, Telutho au voile de pourpre, ou Doris aux beaux cheveux, cette fille du superbe fleuve Océan. Le front bas, le sommet de la tête très arrondi, les beaux grands yeux à fleur de tête, que protège

la ligne inflexible du sourcil, le nez d'une coupe grecque, la bouche placidement souriante, le menton superbe, le cou qui, avec les épaules, forme une grande ligne d'une ampleur royale, l'oreille un peu grande, mais d'un beau dessin et ornée d'une longue perle, ont des sérénités décourageantes.. . »MmeManoël deGrandfort ne pouvait pas se plaindre.

Ce fut en 1863 que Nina rencontra Hector de Callias chez Mme O'Connell, et, très vite, tandis qu'ils répétaient une comédie qu'ils devaient jouer ensemble, ils se jouèrent à eux-mêmes l'éternelle comédie de l'amour naissant avec ses menues escarmouches, ses audaces peureuses, ses fuites pudiques, ses tremblantes délices, ses désespoirs sans cause et ses joies sans raison, et les bouderies pour rire et les fâcheries pour la douceur des mutuels pardons. Au bout de quelques jours ils n'avaient plus le courage de se passer l'un de l'autre et leurs entrevues devenaient quotidiennes. Le monde, le théâtre, l'opéra les réunissaient, et, naturellement, des promenades dans les

musées, dans les jardins, au Luxembourg et aux Tuileries, ou aux environs de Paris, sous l'égide paisible de la paisible Mme Gaillard. Rien de plus naïvement classique que ce petit roman. Et Nina aussi est une classique amoureuse. Elle admire jusqu'à la stupeur le bien-aimé ; les gestes, les propos, les attitudes de Callias l'enchantent. Nul, mieux que lui, ne sait cueillir des fleurs à la campagne et valser dans un salon ; personne ne parle peinture avec autant de goût et ne sent la musique avec autant de force ; pas un homme n'a d'esprit, de fantaisie, de vivacité de répartie à l'égal de l'incomparable Hector, de l'inimitable Callias.

Et comment ne serait-il pas de tous points parfait, délicieux, achevé, puisqu'il est blond ? Ah ! charmante Nina, quelle candeur dans vos confidences ! « C'est si laid, un brun », dites-vous. Oui, mais Hector est blond. « Le portrait que je vous envoie est très ressemblant, écrit Nina à sa correspondante. Figurez- vous les cheveux châtain clair, les moustaches blondes, les yeux d'un bleu foncé, une

voix douce, un petit parler gentil. Au moral, très immoral, roué et perverti, dit-on, autant qu'on peut l'être ; avec cela gamin, très gai, très jeune, très fou.

Quand nous sortons ensemble, il se précipite sur tous les petits chats, les petits chiens, les petits enfants qu'il rencontre. S'il est dans un salon, il fouille partout, touche à tous les bibelots et ne casse rien. Sa conversation est un mélange d'anecdotes à la Scholl et de blagues à la Villemessant ; mais il fait aussi de jolis mots très impertinents ». Et, quelques jours plus tard : « Connaissez-vous Le beau Léandre de Théodore de Banville ? C'est absurde et adorable... Ça ressemble à Hector...

c'est parisien et poétique... c'est l'esprit boulevardier greffé sur une élégance suprême ».

Le moyen de résister à cela ? Nina n'a point résisté, et pas une minute, d'ailleurs, elle n'a pensé a se défendre. Avoir conquis ce mauvais sujet, ce chroniqueur presque célèbre, cet ami des écrivains et des journalistes en renom, cet « Hector des boulevards » enfin, le tenir et le retenir tendre,

implorant et docile, durant des heures, quelle gloire ! L'avoir soustrait à Marie Deschamps et aux demoiselles, quel triomphe ! C'est pour lui, maintenant, que Nina s'exalte à jouer du Chopin et se grise de déchaîner le Nadar-quadrille, l'un de ses succès ; c'est pour lui plaire qu'elle scrute longuement son miroir, et c'est parce qu'elle lui a plu qu'elle se loue de sa robe de gaze de soie rose, à quoi s'ajoutaient des épis d'or dans les cheveux et un gros bouquet de camélias à la ceinture. Elle aime ; tout se transfigure. o Vous savez combien j'étais maussade, il y a quelque temps ! A présent, je suis bonne avec chacun, charmante même avec mon portier ». Elle aime, et les fleurs ont un nouveau parfum. «Je respirais du lilas blanc avec cette ivresse qui fait dire à Cora que ceux qui aiment le parfum des fleurs n'iront pas en paradis » . Elle aime, et la musique a des accents inconnus.

« Entendre Rigoletto en compagnie de ce critique blond, derrière mes épaules, il y avait de quoi mourir » . Elle aime, et chaque matin l'enchante, chaque journée

devient un trésor dont elle n'épuisera pas la richesse : « Hier, je suis sortie de bonne heure pour aller chez Mm* de R. J'ai passé au marché aux fleurs ; l'air sentait la violette et j'avais le cœur plein de soleil. En entrant dans cet hôtel si riche, si beau, si triste, je me disais : « Quelle joie de n'être pas millionnaire, de n'être pas comtesse, d'avoir vingt ans, d'être brune et d'aimer un blond ! » Un soir, tandis qu'elle était au piano, on l'a beaucoup applaudie. Il va sans dire que les applaudissements d'Hector comptaient, seuls : « Oh ! ma chérie, que les actrices sont heureuses de pouvoir se donner chaque soir cette fête de jouer pour quelqu'un ! » Ce cri, encore : «Je suis trop heureuse, j'ai peur qu'une tuile me tombe sur la tête ». Du coup, la voici superstitieuse : « Hier, j'étais couchée, je lisais un article de lui publié par V Artiste, le journal de Houssaye, les feuilles ont pris feu, je ne sais comment ; c'est un mauvais présage. Maman le croit jettatore. Nous allons acheter énormément de cornes pour nous assurer contre ses maléfices ». Et comme

tout se décolore et s'assombrit dès qu'il n'est pas là ! « Je suis allée avec maman au Palais-Royal ; je ne me suis jamais tant ennuyée de ma vie ! Machinalement je cherchais à l'orchestre cette chère tête que je suis habituée à y voir. » Cette confidence enfin, si féminine : «Il me donne de très bons conseils pour ma toilette. On aura beau vanter l'amour naïf, il peut en effet être charmant, mais les hommes qui ont l'habitude des femmes sont une grande séduction. On sait qu'ils ont appris avec d'autres ces jolies petites manières câlines, et tout de même on s'y laisse prendre ». N'est-il pas vrai que le libre abandon de ces confidences et la franchise de leur accent, l'intime douceur et la plénitude d'allégresse qu'elles dévoilent inconsciemment font de ces lettres de Nina le plus joli cahier de jeune fille sans niaise pruderie ? On ne saurait s'empêcher d'aimer celle qui a écrit ces pages ni se défendre de lui sourire.

Plusieurs semaines s'écoulèrent dans ces charmants manèges. Nina et Hector de Callias avaient joué ensemble Lischen et

Fritzchen d'Offenbach ; ensemble, ils s'étaient montrés au bal de Mme O'Connell, lui sous la résille de Figaro, elle en Nain jaune avec les armoiries d' AurélienScholl : un cigare, une plume, une épée, brodées sur son chapeau, et, symbolisant les deux journaux, ils avaient obtenu le plus gai et le plus franc succès ; ensemble ils couraient bals, théâtres et soirées. Chacun, autour d'eux, attendait leur prochain mariage. Il était temps qu'il eût lieu. « Nous nous regardons, écrivait Nina, mais chacun à notre tour, parce que si ses yeux bleus rencontraient mes yeux d'or, nous tomberions, je crois, dans les bras l'un de l'autre » . Et, le lendemain, elle racontait : « Après la pièce, on a dansé ; en dansant Hector m'a dit : « Ah ! je vous aime des pieds à la tête ! » Comment trouvez-vous cette déclaration peu platonique ? Peut-on dire plus clairement à une femme qu'on se fiche absolument de son âme immortelle ? » Nina, de son côté, trouvait Hector plus blond que jamais, et plus que jamais enivrants les bouquets de lilas blanc ou de roses-thé qu'il lui adressait. Oui, il

était temps, à coup sûr, que ce mariage eût lieu. Mais M. Gaillard, homme positif, ne se souciait guère de donner sa fille à un journaliste, même de famille excellente, même beau, même élégant. Il lui fallut se rendre néanmoins aux instances répétées de son entourage et accepter ce qu'il ne. pouvait pas empêcher. Nina et Hector de Callias s'épousèrent. Celui-ci avait pris pour témoins de son mariage Nieuverkerke et Arsène Houssaye qui, dans ses Confessions^ a écrit assez durement : « Hector de Callias, tout jeune alors, jouant les Boufflers et les Rivarol dans le Figaro et ailleurs, eut l'étrange idée de se marier, lui qui n'était pas fait pour cela, lui qu'on aurait pris pour M. de Cupidon, tant il était encore imberbe et évaporé. Mais il avait rencontré de par le monde Mlle Nina de Villard, qui ne lui apportait pas seulement un piano en dot, mais aussi cinquante mille livres de rente. Pour un poète, c'était inespéré. J'eus beau lui dire que j'avais déjà trop servi de témoin dans ces duels entre homme et femme, il me fallut signer leur malheur à la mairie de la

rue Drouot et à la sacristie de je ne sais quelle église » .

On connaît les résultats de ce mariage. Au bout de quelques années, les jeunes gens se séparèrent après un séjour à Barbizon où Hector de Callias s'éprit de la femme d'un peintre connu. Nina n'était point de nature à supporter une infidélité, fût-ce une infidélité passagère. Elle ne pardonna pas.

Depuis sa séparation, et devenue la bonne hôtesse des Parnassiens, elle vivait avec sa mère. Mme Gaillard était une bizarre vieille dame petite et sèche, invariablement vêtue de noir, une mantille de guipure s 'évasant de son peigne en éventail et un trousseau de clefs tintinnabulant dans les plis de sa jupe. Les parfums, les bibelots et les bêtes constituaient ses trois passions. Elle embaumait tour à tour le vétiver, le musc, l'opoponax et le patchouli. Sa chambre, étroit musée, contenait des faïences, une armure de Samouraï, un autel hindou que recouvrait le parasol d'une fleur de lotus. Sur la cheminée et les escabeaux d'ébène

incrustés de nacre reposaient des figurines de toute forme et de tout air, bébés chinois, mousmés d'Yeddo, roides marionnettes javanaises. Les étagères et les guéridons soigneusement couverts de peluche grenat et de tapis multicolores suffisaient à peine à 1 ' encombrement des tabatières , des miniatures, des brûle-parfums de bronze et des volumes reliés de soie fleurie.

Quand Mme Gaillard quittait ce refuge tendu de rideaux japonais aux sveltes cigognes d'argent, et quand elle laissait ses bibelots, elle s'occupait de ses deux petits chiens, de ses trois chats auxquels elle faisait la pâtée dans sa propre assiette, de son singe qui, réfugié sur son épaule, broutait des feuilles de salade !

Il est juste de dire que Mme Gaillard, malgré des goûts si particuliers, se montrait une maîtresse de maison avertie et très soucieuse de surveiller les dépenses excessives de Nina. Elle avait même le secret, paraît-il, de réaliser des prodiges d'économie et de calmer à bon compte, à trop bon compte, les gens perpétuellement affamés et assoiffés qui peuplaient son

intérieur. Mme Gaillard offrait cette étrangeté de paraître ne rien voir et ne rien entendre de ce qui se passait autour d'elle. Elle restait comme insensible au milieu du tapage et du désordre, n'approuvant ni ne blâmant, mais secrètement indulgente, et, en tout cas, résignée.

C'est qu'elle joignait à son amour des bibelots, des parfums et des bêtes une grande tendresse pour sa fille qu'elle ne voulait pas réprimander, qu'elle se refusait à contredire. Nina était, par elle, caressée, cajolée, accablée de prévenances, d'attentions, de recommandations, de sollicitudes. Incapable d'une observation sérieuse, d'un conseil utile, d'une intervention opportune, trop faible, Mme Gaillard aimait son enfant à sa façon qui, on le verra, n'était point la bonne. Le dizain comique et gentiment affectueux que Nina lui adressait, après quelque vague gronderie sans doute, donne l'idée exacte de leurs rapports. Ce dizain est intitulé : A maman.

Va, n'espère jamais ressembler a ces mères Qui font, à l'Ambigu, verser larmes amères ;

Tu n'es pas solennelle et tu ne saurais pas Maudire avec un geste altier de l'avant-bras ; Tu n'as jamais cousu, jamais soigné mon linge, Tu t'occupes bien moins de moi que de ton singe ; Mais, malgré tout cela, les soirs de bonne humeur, C'est avec toi que je rirai de meilleur cœur ; Ensemble nous courrons premières promenades Car je te trouve le plus cher des camarades.

Un excellent camarade soumis aux caprices et docile aux fantaisies de sa partenaire, telle paraît bien avoir été Mme Gaillard qui suivait sa fille au Bois, au théâtre, au concert, dans les fêtes, chez les couturières à la mode, et subissait pour l'amour d'elle l'incessante fatigue de l'existence parisienne. Partout on rencontrait la vieille dame près de Nina dont Catulle Mendès, dans son curieux roman de La Maison de la Vieille, où il a fait revivre le salon de Mme Gaillard et de sa fille, a tracé ce portrait : « Sous de pesants cheveux noirs massés en torsades, elle était très blanche, mais d'une blancheur sans lustre, de pulpe plutôt que de calice, non pas d'ivoire mais de papier très blanc, pas glacé ; sabouche, grande, aux dents belles, mates, perles sans orient, ouvrait des lèvres

pleines, d'un rose passé, celle d'en bas basse un peu. Bruns, ronds, trop gros sous les molles paupières, ses yeux regardaient sans qu'on sût s'ils voyaient, avec une grande douceur, regardaient les choses et les personnes avec la même douceur ; il y avait en eux comme une bonté de bon animal. Et tout son visage souriait aimable, affable, d'un sourire d'habitude ». Nina parait volontiers sabrune et pâle beauté d'une robe japonaise, lorsqu'elle était chez elle. Au dehors, il était rare qu'elle oubliât sa mantille espagnole, et elle affectionnait les teintes violentes.

A s'en tenir aux lignes de Mendès nous aurions lieu de supposer que Nina était d'une nature assez indolente, voire apathique. Au contraire, une activité perpétuelle la possédait, et les lettres publiées par Mme Manoël de Grandfort nous l'ont montrée ardente à vivre et goûtant la vie sous tous ses aspects. Cette fougue ne fit que croître après sa rupture. Elle n'aimait pas seulement le bruit et le mouvement de ses réceptions agitées. Fiévreuse de tout apprendre et de tout pratiquer, passionnée

de tout connaître, infatigable, elle unissait dans sa complexe nature les désirs, les curiosités et les appétits les plus opposés. Au prévôt qui lui donnait des leçons d'escrime succédait le professeur de kabbale. La philosophie et les mathématiques l'attiraient également. Le spiritisme l'intéressait. Elle n'ignorait rien de la politique, et les luttes contemporaines avaient en Nina une vibrante spectatrice. On raconte qu'ayant vu Henri Rochefort à Genève, elle conçut une vive amitié à l'égard du célèbre pamphlétaire et qu'elle écrivait, en souvenir de lui, sur du papier ayant pour vignette une lanterne.

Sa culture littéraire était exceptionnelle. Outre qu'elle composait elle-même d'assez bon vers, son jugement ne manquait pas de sûreté, et quand on lisait un conte ou quand on récitait un poème dans son salon, elle savait, avec une étonnante promptitude, en analyser et en discerner les côtés faibles. « Je suis, a-t-elle écrit quelque part, une femme éprise de choses belles ». Et c'était vrai. Spontanément, instinctivement, elle allait aux belles

œuvres, aux tentatives originales de la poésie, du roman, de la peinture et de la musique.

Musicienne, Nina Tétait d'abord et pardessus tout. Dès son enfance un enchantement s'emparait d'elle sitôt qu'elle s'asseyait à son piano, et elle mettait à travailler une inépuisable patience. Mme Gaillard essayait en vain de laréprimanderoude la punir, elle courait, le matin, à son ins trument, et on la trouvait, le soir, devant le clavier, apprenant par cœur ses classiques, se perfectionnant à les traduire, cherchant des nuances, jamais lasse ni satisfaite. Elle déchiffrait, curieuse, toutes les partitions qu'elle pouvait se procurer. Son goût de fillette précoce guidait déjà ses préférences et ne la trompait pas. Déjà elle abandonnait les brillantes Fantaisies de la Méthode pour la plaintive et lente et douce mélodie dont l'accent profond émeut et poursuit. Une fois, paraît-il, sa mère la surprit, en larmes , le front sur les touches . Mme Gaillard s'enquit de la cause de ce chagrin. Nina se tourna vers elle, montra ses grands yeux mouillés, et, pour toute réponse, elle baisa

le cahier de musique ouvert sur le pupitre. Le cahier contenait la mélodie de Schubert qu'elle venait de jouer. L'une des meilleures joies de l'enfant était de rester au crépuscule, sans lumière, et de laisser errer ses mains au hasard de l'improvisation, de se sentir bercée par les accords qu'elle faisait naître, inconsciente et ravie. Ses trois professeurs, Henry Herg, Seligmann et Marmontel, guidèrent et encouragèrent successivement ses efforts.

Nina devint très vite une remarquable exécutante. Dans ses lettres relatives à Hector de Callias il est sans cesse question des concerts et des réunions mondaines où son talent était apprécié. Ensuite, elle joua souvent à la salle Erard et à la salle Pleyel. On l'y applaudissait beaucoup, qu'elle interprétât du Beethoven, du Bach ou du Chopin, ou ses propres œuvres, car elle composait des berceuses, des valses, de savantes variations sur des motifs d'opéra, des chansons, et, souvent, ses tumultueux convives entendaient, venant d'une pièce voisine, quelque improvisation de leur hôtesse qui ne se décidait pas à quitter son

cher instrument et à les rejoindre. En se rappelant, dans ses Confessions, les nuits « toutes retentissantes de poésie et de musique » passées chez Nina, Verlaine avait raison de qualifier d3 admirable la femme qui réunissait des dons si divers et si nombreux. Du reste, ce sonnet de Jadis et Naguère, intitulé Ecrit sur l'Album de Mme N. de V '., nous évoque beaucoup mieux Nina que le croquis de Catulle Mendès.

Des yeux tout autour de la tête Ainsi qu'il est dit dans Murger, Point très bonne, un esprit d'enfer Avec des rires d'alouette.

Sculpteur, musicien, poète Sont ses hôtes. Dieux, quel hiver Nous passâmes ! Ce fut amer Et doux. Un sabbat ! Une fête !

Ses cheveux, noir tas sauvage où

Scintille un barbare bijou,

La font reine et la font fantoche.

Ayant vu cet ange pervers,

« Oùsqu'est mon sonnet?» dit Arvers,

Et Chilpéric dit : « Sapristoche ! »

Nous avons dit que Charles Cros comptait parmi les intimes de Nina. A la fois mathématicien, chimiste, inventeur, poète, Charles Cros était extraordinairement doué, et, seule, sa persistante malchance l'empêcha de jouir de la renommée considérable à laquelle il avait droit. Ce visage d'Hindou, avec ses yeux scrutateurs, ses cheveux crépus, son teint basané et sa rêle moustache noire, ce visage marqué de rêve et de malice, pensif et gai, devrait aujourd'hui nous être familier comme les figures les plus célèbres.

Alphonse Allais, qui écrivit labiographie de Charles Cros, nous raconte qu'à onze ans celui-ci apprenait les langues orientales en bouquinant sur les quais, ou en se faufilant aux cours publics dans les jambes des

graves auditeurs de la Sorbonne. A seize ans il était, affirme Alphonse Allais, en état de professer l'hébreu et le sanscrit, et il eut des élèves, Michel Bréal et PaulMeyer, par exemple. Plus tard il entra aux Sourds- Muets comme répétiteur, y fit le cours de chimie, commença la médecine, l'exerça avant d'être reçu docteur et s'obstina à ne pas le devenir. Charles Cros manquait de persévérance et restait un fantaisiste en science de même qu'en littérature. Sa pauvreté, en outre, le paralysait. Aussi les autres exploitaient-ils ses idées sans vergogne.

11 sied de le rappeler, Charles Cros fut le véritable inventeur du phonographe. Le fait est acquis aujourd'hui. Le 30 avril 1876 Charles Cros déposait sur le bureau de l'Académie des Sciences un pli cacheté contenantla description précise et complète d'un appareil destiné à « enregistrer et à reproduire, écrivait-il, les vibrations acoustiques » et qu'il avait baptisé du nom de paléophone. Or, c'est seulement huit mois et demi plus tard qu' Edison faisait breveter, en l'appelant phonographe, un

appareil absolument semblable, point par point et trait pour trait, au paléophone, à cette différence près qu'au lieu de s'y inscrire sur du noir de fumée, les sons s'y inscrivaient sur du papier d'étain. Dans le Figaro du 3 avril 1891, M.Emile Gautier déclarait à ce sujet : « Ce n'était pas seulement une théorie du phonographe que Charles Cros avait donnée ; c'était, en outre de la théorie complète, une description totale, définitive, impeccable, de l'appareil futur, description d'après laquelle tout mécanicien constructeur aurait pu, sans tâtonnement préalable, « établir» l'instrument ». Charles Cros n'ayant pas les quelques centaines de francs qui lui étaient nécessaires pour réaliser son invention, s* était présenté chez Bréguet avec ses plans et ses dessins. On l' évinça comme un gêneur. De même on lui avait refusé l'hospitalité desfeuilles scientifiques sérieuses où ses idées avaient paru chimériques, et il avait été obligé d'avoir recours à la Semaine du Clergé dans laquelle il exposa sa découverte le 10 octobre 1876. Les souvenirs de Jules Perroux, dans le Figaro encore, nous mon-

trant Charles Cros dépossédé de son invention, sont navrants : « Pauvre cher Cros ! écrivait Jules Perroux. La première fois que je Pai vu, c'était, il y a quinze ans, à la Société de physique, dans une séance où Puskas, au nom d'Edison, présentait le phonographe. Je me trouvais assis à côté de Charles, sans le connaître ; je n'oublierai jamais la stupéfaction de tous les assistants aux premières paroles répétées par le cylindre métallique. Je me rappelle les soupçons provoqués par ce miracle d'une voix humaine reproduite avec une identité si parfaite qu'elle en semblait railleuse ; je me rappelle mon voisin se levant et revendiquant pour lui la priorité de la nouvelle invention..- Cros éprouvait l'immense douleur de voir arriver d'au delà de l'Océan cette importation étrangère qui lui faisait perdre le fruit de ses veilles et portait un terrible coup à ses espérances. Nous savons tout cela aujourd'hui, mais, dans la séance d'il y a quinze ans, les revendications de Cros furent accueillies par des murmures désapprobateurs et des protestations accablantes. Il se rassit

tristement, ajoutant avec mélancolie ces mots qui résonnent encore dans mon oreille : «Eh bien, qu'il en soit ainsi ! Puisque M Edison a inventé le phonographe, gloire à lui ». Quel drame ! En savez- vous de plus cruel ?

Cependant Charles Cros ne perdit pas courage. Tour à tour, dans le laboratoire que M. le duc de Luynes avait mis à sa disposition, dans son appartement modeste Je la rue Christine et dans son petit logement de la rue de Rennes, il travailla. Le problème de la photographie des couleurs le préoccupait. Vingt-quatre ans avant Lippmann, il le résolut. De même, avant Verneuil et Frémy, il conçut et réalisa la synthèse artificielle des pierres précieuses telles que le rubis, le saphir, le topaze, T améthyste, et le compositeur Charles de Sivry, qui se doublait d'un chimiste ignoré, garda longtemps de menus rubis obtenus de la sorte, et d'une perfection capable de tromper un lapidaire.

Est-ce là tout le bagage scientifique de cet étonnant Charles Cros ? Non pas. Dans une précieuse brochure il a étudié les signaux

que, selon lui, nous adressent Mars et Vénus, puis indiqué le moyen d'établir une correspondance interplanétaire. Ses études sur la direction des montgolfières ne sont pas négligeables. «Charles Cros, dit Emile Gautier au cours de l'article que j'ai déjà cité, dans sa Mécanique cérébrale — cette étonnante algèbre des « rythmes » et des «formes» qui suffirait, à elle seule, à lui faire une place à côté des psychologues les plus subtils — avait le premier imaginé, décrit, précisé toutes les conditions du « radiomètre » avec lequel W. Crookes jauge le vide et mesure l'impondérable, et aussi du« photophone » avec lequel Graham Bell fait parler la lumière et recueille les échos du Soleil ». Emile Gautier, s'étant indigné de l'insuccès de Cros, d'un si persévérant labeur dépensé en pure perte, conclut avec une noble et juste indignation : « Si l'on songe que toutes ces merveilles, conçues a priori, par une sorte dédouble vue divinatoire, sont sorties d'expériences rudimentaires, hâtives, bâclées de bric et de broc, sans outillage, sans argent, dans des mansardes d 'étudiant en dèche, on se sentpéné-

tré d'une plus grande admiration encore pour ce vo}^ant génial, auquel on ne saurait comparer peut-être, dans toute l'histoire de l'esprit humain, que Bernard de Palissy, Léonard de Vinci et les grands hommes complets de la Renaissance ». Charles Cros fut, en effet, un voyant génial. Les termes d'Emile Gautier n'ont rien d'excessif. Et, parce qu'il fut un voyant génial, il avait le droit, conscient de sa grandeur et de sa force, de s'écrier avec orgueil et une ironie trop légitime :

Le monde nouveau me voit à sa tête.

Si j'étais Anglais, Chinois, Allemand, Ou Russe, oh ! alors vous verriez comment La France ferait pour moi la coquette.

Ce savant dont les frères non moins bien' doués que lui étaient l'un sculpteur, et l'autre poète et médecin, ce surprenant inventeur, quand il quittait son laboratoire, écrivait les vers précieux et justement célèbres qui forment son recueil Le Coffret de Santal. Il récitait dans le salon de Nina la chanson du poète chinois Li-Tai-Pê, ou le poème de Gottlieb, avec ce refrain :

Hou ! hou ! hou ! le vent souffle dans les branches.

On lui demandait sa ballade de l'archer :

Elle avait de beaux cheveux blonds Comme une moisson d'août, si longs Qu'ils lui tombaient jusqu'aux talons.

Parfois l'angoisse, l'amertume et une sorte de perversité se mêlaient dans les poèmes de Charles Cros, et c'étaient les vers les meilleurs, les plus pathétiques du Coffret de Santal qu'il déclamait :

Avec les Fleurs, avec les Femmes, Avec l'Absinthe, avec le Feu, On peut se divertir un peu, Jouer son rôle en quelque drame.

Verlaine, dans l'article qu'il a consacré à Charles Cros, nous évoque ces soirées où le poète du Coffret de Santal et ses frères se réunissaient chez Nina, « la délicieuse et tant littéralement pleurée Nina de Callias » . Verlaine écrivait. « Cependant qu'Antoine, le docteur, dessinait à la plume des monstres symboliques et lavait d'échevelés paysages, et qu'Henri restait toujours un peu rêveur, un peu absorbé par quelque vision plastique, Charles Cros, lui, se mul-

tipliait en mille démarches amusantes, comme de chanter du Wagner ou de l'Hervé sur de savants ou fous accompagnements, de réciter quelque monologue inédit, tout naïvement, détestablement même, mais combien donc drôlement. »

Ces monologues qu'il récitait, Charles Gros, par une bizarrerie de sa complexe nature, les composait lui-même. L'inventeur du phonographe, l'auteur de maintes précieuses strophes écrivait aussi Le Hareng saur. L'Obsession ou Le Bilboquet, chef-d'œuvre d'ironie voilée. Notons-le, il y avait chez ce savant un humouriste fécond en trouvailles d'une irrésistible drôlerie. Ne s'était-il point avisé de créer à l'usage de ses fils Guy et René un croquemitaine féminin, une certaine « mère Lantimèche, rapporte Verlaine, qui avait un œil de bœuf et un œil de perdrix, une bouche d'égout, des cheveux sur la soupe et deux bras de mer, — n'oublions pas les pieds de mouton, — et qui passait (chose épouvantable) sa langue sous la porte ». Le monologue est encore une invention de Charles Cros.

« Il fut l'inventeur du monologue, a écrit

Gustave Kahndans La Revue Indépendante, qu'il concevait d'une façon à part, à lui spéciale, que n'ont pu lui prendre ses très nombreux contrefacteurs, car ce genre du monologue, maintenant discrédité par tous les comédiens en mal de production, fut en un temps, sous la plume de Cros, comme un genre. Des monologues, le mot disait des monodrames sans action, où sous un coin ironique, une facétie un peu saxonne, un fait de vie se déroulait, raconté par son anormal et personnel témoin, un peu dérouté d'être théâtre ; ainsi Le Bilboquet disait les déceptions de l'artiste désillusionné de l'étude \ L'Obsession, sous forme bouffonne, étudiait de terribles hantises » . Naturellement l'invention du monologue ne rapporta à Charles Cros ni gloire, ni profit. Le succès et l'argent furent pour Coquelin cadet, ami de Nina, qui récitait Le Hareng saur et L'Obsession dans les concerts et les soirées, et se créait de la sorte une réputation à laquelle Charles Crosne participait pas, car, si l'on retenait le nom du comédien, l'on n'avait garde de se souvenir de Fauteur et de l'inventeur du nouveau genre.

Le sort ne favorisa pas davantage Charles Cros quand il fonda, en 1874, la Revue du monde nouveau. Cette revue ne prétendait pas révéler une doctrine, ni militer en faveur d'un groupe littéraire. Elle ne voulait que refléter son époque et publier de belles œuvres. <t Comptant sur son flair pour éviter le grotesque et le vilain, qui, d'ailleurs, n'expriment aucune époque, écrivait-on, la Revue du monde nouveau veut être la serre où s'épanouissent les fleurs de l'esprit moderne, sans préjuger si elles sont salutaires ou venimeuses; le parfum suffit. »

Henri Cros avait dessiné un frontispice symbolique. Une femme svelte, assise sur un chapiteau que l'incendie et les obus ont éraillé, a cueilli une giroflée sur les ruines, et l'élève pour charmer et embaumer le monde. Les rédacteurs de la Revue du monde nouveau, faisant allusion au frontispice et aux récentes horreurs de la guerre, ajoutaient dans leur Avertissement: «C'est bien nous qui croyons toujours à Part, à la royauté de l'esprit, après que de si grands désastres nous

isolent et nous distinguent d'autrefois » . Le premier numéro de la revue de Charles Cros, aujourd'hui introuvable et dont personne, à ma connaissance, n'a encore parlé, contenait des poèmes de son frère Antoine, de Théodore de Banville, de Léon Dierx, de Leconte de Lisle et de Sully Prud'homme, Le Démon de V Analogie de Stéphane Mallarmé, un poème en prose d'Emile Zola, une nouvelle de Léon Cladel et Le Convive inconnu, l'un des plus beaux contes de Villiers de risle-Adam. Le Convive inconnu, tel qu'il parut dans la Revue du monde nouveau, offre de grandes différences avec le texte définitif publié dans Les Contes cruels où il est intitulé LeConvive des dernier es fêtes. Villiers se corrigeait sans cesse. Il avait une peur presque maladive du mot impropre ou de la locution vicieuse. « Il n'y a pas en cette matière de petites choses, confiait-il à Adrien Remacle, le directeur de la Revue contemporaine. On écrit : « L'heure s'avance. » Soit. L'heure, féminine personnification du temps, peut s'avancer; mais croyez- vous qu'il m'était arrivé, dans un

conte, de laisser écrit : « L'heure était avancée », — comme le coupé de la marquise ou un fromage ! » Les changements apportés au Convive inconnu sont, du reste, très heureux, et la modification du titre est excellente.

Mais revenons à. la revue de Charles Cros. Au sommaire figuraient encore un article sur V Alchimie moderne et un sonnet dédié à Manet. L'article et le sonnet étaient signés du directeur désireux sans doute de se montrer sous ses deux aspects. Dans les chroniques on étudiait un recueil de poésies de Léon Valade et Les deux Orphelines, que d'Ennery et Cormon venaient de donner à la Porte-Saint-Martin. Il est à remarquer que le compte rendu anonyme est très dur pour cette pièce célèbre et si souvent reprise. « On peut dire, notait le critique mécontent, que le sujet est millie-christinesque, que les effets en sont usés, que les moyens d'émotion sont de vieilles ficelles, que le début prophétise trop clairement la fin, que cette fin est pillée partout et mal pillée ». On peut dire également, — et l'occasion est

belle de le constater, — que les violences de la critique n'ont jamais empêché un livre, bon ou mauvais, ou une pièce de théâtre, excellente ou détestable, de réussir.

La Revue du monde nouveau n'avait pas que la coquetterie de réunir des noms illustres et d'être une anthologie de chefsd'œuvre. Elle contenait de la musique.

La romance des Roses et Muguets alliait Charles Cros et le compositeur Cressonnois.

Le second numéro valait le précédent.

La Vie idéale , que Charles Cros a reproduite à la première page du Coffret de Santal, y figurait d'abord, et six des plus parfaits sonnets des Trophées de José- Maria de Hérédia flamboyaient de leurs lettres d'or et de flamme entre des vers de Léon Valade et de Germain Nouveau.

Sous le titre : En Camargue, on insérait des croquis extraits de Robert Helmont, un livre récemment paru d'Alphonse Daudet.

Achille Toupie- Béziers, flatté de se trou- Aer en si magnifique compagnie, donnait des poèmes en prose. A côté de la page

où l'on reproduisait un dessin de son frère Henri, Charles Cros publiait une nouvelle : La Science de V Amour .

Cette nouvelle, «cruelle satire, écrivait Verlaine, où toute mesure semble gardée dans la plaisanterie énorme » , est bien curieuse parce qu'elle est, en effet, une satire de la science par un homme de science, et parce qu'elle atteste d'une façon certaine l'influence de Villiers sur Charles Cros. J'ajouterai même que Cros s'inspire un peu trop directement des procédés chers à l'auteur de Tribulat Bonhomet. Froidement ironique, Charles Cros nous déclare qu'à son époque de progrès le rêve et l'imagination sont interdits aux hommes. Il reste toutefois une ressource aux gens sérieux et positifs : observer, observer encore et toujours. Le héros de Charles Cros, qui est de son temps, qui ne se paie pas de mots et qui se moque des faciles attendrissements non moins que des sentimentalités niaises, décide qu'il faut traiter l'amour comme une chose sérieuse, qu'il peut et qu'il doit y avoir une science de l'amour. On étudie la pesanteur, la

chaleur, le magnétisme, la lumière, l'électricité, et on détermine l'équivalent mécanique de ces forces. Pourquoi n'étudieraiton pas l'amour d'une manière aussi rigoureuse? « Je veux étudier l'amour, déclare un personnage de Charles Cros, non comme les Don Juan qui s'amusent sans écrire, non comme les littérateurs qui sentimentalisent nuageusement, mais comme les savants sérieux. Pour constater l'effet de la chaleur sur le zinc, on prend une barre de zinc, on la chauffe dans l'eau à une température rigoureusement déterminée au moyen du meilleur thermomètre possible ; on mesure avec précision la longueur de la barre, sa ténacité, sa sonorité, sa capacité calorique, et on en fait autant à une autre température non moins rigoureusement déterminée. C'est par des procédés aussi exacts que je me proposai d'étudier l'amour » . Ce jeune homme méthodique et pondéré se rend compte que l'essentiel consiste, en premier lieu, à être capable d'inspirer la passion. Il a recours aux fards et aux massages. Ensuite il apprend d'un pianiste La Rêverie de Rosel-

den qui est, lui affirme-t-on, le morceau de musique plaisant le plus aux femmes. Un poète lui compose, moyennant une abondante rémunération, une collection d'acrostiches. L'acrostiche, croit-il, est le genre de poésie qui est surtout agréable aux personnes du sexe faible. Muni de ces acrostiches et jouant à merveille La Rêverie de Roselden, le savant de Charles Cros ne tarde pas à séduire Virginie, aimable jeune fille. Il offre à Virginie son portrait où il a soigneusement dissimulé deux thermomètres à maxima et à minima. « Ainsi, nous confie-t-il, je pouvais vérifier les modifications à la température normale d'un organisme affecté d'amour» . Il enlève Virginie et la conduit dans une maison scientifiquement aménagée. Des appareils disposés dans le boudoir et dans la chambre lui permettent de multiples observations, a Que de nombres à enregistrer sur l'équivalent mécanique des contractions nerveuses, sur la quantité de larmes sécrétées, sur la composition de la salive, sur l'hygroscopie variable des cheveux, sur la tension des sanglots inquiets et les

soupirs de volupté ! » Le compteur pour baisers qu'il a inventé et qu'il introduit dans la bouche dès que la situation devient tendre lui sert à vérifier le nombre de baisers échangés, et il constate que des amoureux qui s'adressent mille baisers à la fin d'un billet n'usent pas d'une expression hyperbolique. En effet, son compteur a enregistré neuf cent quarante-quatre baisers dans l'espace d'une heure et demie. Voulant compléter son expérience en apprenant les effets scientifiques de l'absence et du regret, le héros de Charles Cros laisse à ses préparateurs le soin de relever les observations, et il s'en va. A son retour, au moment où il se félicite de terminer son mémoire dont le retentissement sera considérable, il apprend que Virginie, prévenue de son manège, a détruit les appareils, brûlé les registres couverts de notes, et qu'elle est partie. « Dernière raillerie de la fatalité, narre le malheureux en achevant le récit de sa tentative manquée ; je sentis, en marchant dans ces chambres vides, parmi les ruines de mon avenir, je sentis le regret de la fuite de Virginie. Oui, je

regrettais cette femme plus que mes meilleurs travaux perdus! Et j'allais m'évanouir, ô honte! en m' enfouissant dans l'oreiller pour y retrouver l'odeur des cheveux que je ne devais plus toucher.

Pour comble, perdant l'occasion d'enregistrer les éléments analytiques d'un si profond déchirement, d'un ensemble si particulier de sensations violentes, je ne pensais pas à m 'appliquer le cardiographe! »

J'avais raison, me semble-t-il, d'annoncer que Charles Cros est tributaire de Villiers de l'Isle-Adam pour La Science de V Amour. Cette façon de dénoncer l'utilitarisme d'une époque, ce mépris affecté de l'idéal, ces railleries qui bafouent l'orgueil présompteux des savants, le procédé qui consiste à unir sérieusement les contraires les plus opposés, l'amour et la science, tout cela est de Villiers, tout cela est de la meilleure veine des Contes cruels. Il suffirait à qui voudrait s'en convaincre dé relire, après La Science de l'Amour, L'Affichage céleste, La Machine à gloire et L'Analyse chimique du dernier soupir.

Léon Valade, dans la première chronique du second numéro de la Revue du monde nouveau , analysait Quatre-vingt-treize de Victor Hugo, et, vantant l'impartialité, l'art, la force du livre, il terminait son étude par cet éloge : « On voit ce qu'il faut penser des accusations de décadence et de sénilité reproduites périodiquement contre ce vigoureux génie. La persistante grandeur de ce poète qui, depuis un siècle, marche toujours en tête du mouvement contemporain, est importune, cela se conçoit, à quelques esprits chagrins. Devant leurs attaques on ne peut que sourire ; ou, si elles se produisent en vers ou en prose de quelque mérite, il suffit de mettre sous les yeux de leurs auteurs cette vérité qu'un juge excellent, M. Théodore de Banville, ne cesse pas, depuis plusieurs années, de proclamer sur tous les tons et sur tous les toits : « Parmi les hommes qui écrivent aujourd'hui, il n'en est pas un qui ne doive à Victor Hugo son initiation artistique et Poutil dont il se sert. » Il n'est pas mauvais de relever ces lignes, et beaucoup de nos contemporains, avant de tenir des

propos hasardeux, gagneraient à les méditer.

D'autres chroniqueurs célébraient les Chansons joyeuses de Maurice Bouchor et les Poèmes de Provence de Jean Aicard.

Villiers de l'Isle-Adam consacrait un article au Candidat de Gustave Flaubert que le Vaudeville avait récemment joué sans aucun succès. Villiers n'oubliait pas son propre échec à ce même théâtre du Vaudeville où il avait donné La Révolte, le 6 mai 1870, et ses pages acerbes condamnant le public et les auteurs dramatiques le prouvent, mais combien il y a de justice dans son mépris et de vérité dans sa chaleureuse défense de Flaubert ! Le réquisitoire flétrissant le métier, l'habileté, l'adresse substitués au talent véritable, la docilité des écrivains à flatter le goût d'une foule médiocre, leur volonté de ne pas se soustraire aux banales conventions, ce réquisitoire a le bel accent de la souveraine colère qui s'emparait de Villiers à certains jours.

La dernière chronique de la Revue du monde nouveau est tout à fait amusante.

Elle débute ainsi : « Ces cinq ou six dernières années avaient vu s'accroître l'intérêt du public pour la poésie. Les célèbres déjà admis avaient consenti à patronner quelques âmes neuves. Des écoles s'étaient fondées, une entre autres qui les a absorbées toutes : j'ai nommé l'Ecole parnassienne. De jeunes et hardis novateurs, qui ne faisaient d'ailleurs que répéter les efforts de maîtres connus quelques saisons avant eux, avaient proclamé la nécessité artistique du vers correct, des rimes soignées, de la couleur exacte... » Là-dessus le chroniqueur souriant se moquait des prétentions des Parnassiens à la philologie et de leurs airs érudits et sérieux, mais il reconnaissait l'intérêt de leurs efforts, la cohésion de leur groupe approuvé par Hugo, Gautier, Banville et Leconte de Lisle. Hélas ! ce groupe si uni se désagrégeait, parait-il, en 1874. « La confusion des langues est venue, et les haines, et les schismes... Les premiers dissidents de l'école parnassienne lui reprochaient d'être méticuleuse, empaillée, crustacée, etc. Voici que de l'horizon viennent des paroles

qui lui vont droit au cœur : « Parnassiens, vous n'êtes ni nouveaux, ni précis, ni corrects. Votre versification est banale; votre esthétique lâchée». Ces vociférations menaçantes sortent d'un antre qui s'appelle V Eglise des Totalistes. L'Etat- Major des Totalistes a des réunions secrètes, et Dieu lui-même n'y a pas ses entrées. Que comprendrait-il à ce qu'on y dit ? D'effroyables machinations s'y préparent, des transformations intégrales du but et des moyens poétiques connus » . Le chroniqueur certifiait qu'une indiscrétion lui avait livré un spécimen de l'art nouveau, et il reproduisait des Rimes totales dédiées « à un page bleu de la reine Ysabeau » . Je les reproduis à mon tour :

Dans ces meubles laqués, rideaux et dais moroses, Où, dure, Eve d'efforts sa langue irrite (erreur) ! Ou du rêve des forts alanguis rit (terreur) ! Danse, aime, bleu laquais, ris d'oser des mots roses.

e chroniqueur avertissait les abonnés de la Revue du monde nouveau que, malgré les gens féconds et pleins de talent qu'elle possédait, lanouvelle secte ne pourrait pas produire une quantité considérable de ces

vers totalement rimes. Déjà, paraît-il, la zizanie s'était introduite dans le groupe, et une sous-secte improvisait des sonnets monosyllabiques que Ton tolérait, bien que les consonnes des rimes ne fussent pas semblables. Voici deux sonnets monosyllabiques. Le premier est un Monologue de V amour maternel et le second un Combat naval :

Qu'on

Mer

Change

Croule,

Son

Foule

Lange !

L'air !

Mange,

Chair

Mon

Roule

Bon

Sous le

Ange.

Fer!

Trois

L'onde

Mois

Ronde

D'âge !

Bout.

Sois

Ombre...

Sage :

Tout

Bois.

Sombre !

Faut-il voir dans le Totalisme une critique des Parnassiens ? Je n'en sais rien, mais cette invention bouffonne est une excellente parodie de toutes les écoles en

isme dont nous nous sommes amusés et

qui divertiront nos descendants. Je ne

serais pas surpris que Charles Cros fût le

créateur du Totalisme et Fauteur de ces

ahurissants sonnets. Comme je Pai déjà

dit à propos de ses monologues, ce savant,

voué à d'austères recherches et sans cesse

déçu par la destinée hostile, ne demandait

qu'à oublier ses travaux et les seuls

mécomptes qu'il en retirait, lorsqu'il était

chez Nina ou lorsqu'il assistait aux joyeuses

réunions des hydropathes dont Emile Gou-

deau fut le fondateur et le président. En

dépit de tous et malgré tout, Charles Cros

gardait sa bonne humeur et sa gaminerie.

Aux hydropathes le public ne se divertissait

pas seulement du Bilboquet et du Hareng

saur interprétés par Coquelin cadet, il

applaudissait à tout rompre les Principes de

l'Art que Cros, en veine d'inspiration

joyeuse, avait improvisés. Ce sont des

sculpteurs qui parlent :

Proclamons les princip's de l'art,

Que personn' ne bouge !

La terre glais', c'est comme le homard. Un' deuss', quand c'est cuit, c'est rouge.

AU TEMPS DES PARNASSIENS. 6l

Proclamons les princip's de l'art !

Que tout le monde se saoule !

Le plâtre est bien un peu blafard...

Un', deuss', mais il coul' bien dans 1' moule...

Qui sait, n'est-ce pas parce qu'il a proclamé les principes de l'art avec cette gaieté virulente que Charles Cros n'a point été proclamé génial inventeur ? Une telle dualité, signe de force et de bonne santé intellectuelle, ne peut qu'effarer l'ordinaire médiocrité des gens et provoquer leur méfiance .

Parmi les notes du second numéro de la Revue du monde nouveau consacrées aux théâtres et aux concerts, il en est une relative à Nina de Villard, et qui précise ce que je disais tout à l'heure de son talent de musicienne et de compositrice. Je la transcris :

« Le piano tant haï quand on l'entend chez le voisin d'au-dessus, dans les soirées honnêtes, ou, pis encore, dans un concert, le piano fait très bon effet dans une salle de théâtre. Ce milieu, à la fois futile et solennel, plein des odeurs du gaz et des racontars cabotinesques, convient à l'instrument

qui jette dans l'air des gouttes de cristal pareilles aux pendeloques des lustres.

«Nous avons entendu avec plaisir, précisément dans des théâtres qui prêtaient leurs vieilles dorures à des bénéfices d'artistes, une pianiste, Mme Nina de Villard, dont le talent perlé, classique et chatoyant, s'encadrait à merveille dans ces splendeurs festivales. Le succès était pour un morceau qui s'appelait Domo d'Ossola C'est le nom d'une petite ville d'Italie, au pied du Simplon. Nous avons retrouvé dans cette fantaisie trois airs que tous les flâneurs de la Piazza del Duomo à Milan, des Galeries de Turin, de la Via Carlo-Felice à Gênes, ont souvent fredonnés.

« Les paroles d'un de ces airs, la Mariannina capricciosa, sont un charmant hymne de virginité coquette : « Je suis née comme un lis ; comme un lis je veux mourir». Mme Nina de Villard a transcrit ces chansons sans tomber dans la rengaine italienne. Un point d'orgue, feu d'artifice, vient réveiller l'auditeur qui allait s'attendrir aux notes sentimentales des mélodies ; puis vient cette Mariannina comme un cri

d orgueil triomphal sorti de la poitrine de Jeanne d'Arc. »

C'était par une romance intitulée Le Printemps et signée de Métra pour la musique, de Desnoyers pour les paroles, que se terminait le second numéro de la Revue du monde nouveau.

Moins brillant et moins copieux, le troisième numéro laissait prévoir que la revue de Charles Cros ne tarderait pas à disparaître. Le nombre de revues qui n'ont pas dépassé le troisième numéro est incroyable!... Paul Arène, Albert Mérat, Gustave Mathieu, Charles Frémine, Adrien Juvigny publiaient des poèmes. Alphonse Daudet, Jean d'Alheim, Charles de Sivry, Raoul Gineste avaient confié à Charles Cros des nouvelles et des fantaisies. On donnait la traduction de beaux vers de Théodore Aubanel, le portrait du chanteur Mariano de Padilla, et les chroniques étaient consacrées à La Tentation de saint Antoine de Flaubert et à quelques pièces de théâtre insignifiantes. Le poème de Charles Cros, Li-Taï-Pe\ était reproduit avec la musique de Charles de Sivry. J'ignore les causes

t>4 AU TEMPS DES PARNASSIENS.

qui décidèrent Charles Cros à suspendre la publication de la Revue du monde nouveau, mais il y a lieu de croire qu'il échoua dans son entreprise.

Charles Cros, nous Pavons vu, n'éprouvait nulle colère de ses perpétuels insuccès. Néanmoins Catulle Mendès donne à entendre le contraire dans La Maison de la vieille. Mendès manque généralement de bienveillance en traçant ses portraits et il se montre particulièrement rigoureux à l'égard de Charles Cros. Nous ne saurions donc admettre son témoignage. Il importe toutefois de le citer car, malgré son ironie et son défaut d'indulgence, Mendès est obligé de rendre hommage à l'auteur du Coffret de Santal. Après s'être un peu gaussé de l'universalité et des prétentions à l'universalité de Charles Cros également apte à la science, à la poésie, aux arts, à la philosophie, aux inventions, Mendès signale d'un ton assez persifleur la fatalité qui voulait que Charles Cros n'apportât chacune de ses merveilles nouvelles que soit la vieille du jour où elle aurait eu chance d'être acclamée, soit le lendemain

du jour où quelque autre l'avait déjà offerte, non que Charles Cros fût un plagiaire, ni qu'on l'eût plagié, mais parce que la fortune lui était rebelle.

Son persiflage n'empêche pas Mendès de voir en Charles Cros « le plus lumineux agrégat de facultés qui jamais rayonna d'un front », et le compliment n'est pas mince. Toujours selon Mendès, Charles Cros était brutal de parole et de gestes, s'emportait facilement et ne tolérait pas la plaisanterie. « Il enrageait, explique le romancier, d'alimenter de sublimités, de vérités, de gloire, de bien-être, l'appétit des races, sans qu'un peu de renommée, ou du moins de gratitude, le récompensât, amphitryon d'un siècle ! Tout puissant, il montrait, face rèche, œil dur, bouche mince, tordue, la nervosité des malchanceux torturés de vaines ambitions. Naturelle et légitime irritation de l'incompris qui comprend tout! » Mendès a beau railler ; en dépit d'une évidente jalousie, il lui faut s'incliner, et très bas.

On s'est posé fréquemment une question assez délicate : Nina fut-elle ou ne fut-elle pas la maîtresse de Charles Cros ? Edmond Lepelletier, hôte assidu du salon de la jeune femme, n'ose se prononcer à ce sujet : « Cordiale et familière avec tous, dit-il, on ne lui connaissait pas d'amant en titre, au moins dans les premières années de sa vie bohémienne. Charles Cros était très assidu auprès d' elle . 1 1 rempli ssait comme des fonctions de secrétaire officieux, d'intendant, et passa pour être du dernier bien avec elle. Avec sa tête crépue et sa physionomie négroïde, le fantaisiste et ingénieux Charles semblait mal préparé pour 1 ' emploi des amoureux. Je crois que tout son rôle fut celui d'utilité».

Catulle Mendès, au contraire, croit à la

liaison de Nina et de Charles Cros. Ce dernier, dans La Maison de la vieille, est nommé Georges Kramm et Nina devient Stella d'Hélys. Lisez maintenant la page suivante :

« Georges Kramm, presque à voixbasse, non sans un air d'aimable condescendance, disait à Stella :

— Ce sont, vraiment, les poètes, ma chère, qui ont tout inventé.

— Oui, dit-elle, les yeux vers lui, pleins d'un délice de rêve.

— Ainsi, continua-t-il, doucement professoral, on croit généralement que, après Salomon de Caus, Papin...

— Oui.

— ... inventa cette application de la vapeur à laquelle on doit les machines de nos chemins de fer et de nos transatlantiques.

— Oui, dit-elle.

— Erreur !

— Ah?

— Et l'on ne peut davantage attribuer la première gloire d'une telle imagination à cet ingénieux capitaine appelé Mendèz,

qui, sous les yeux de Charles-Quint, fît se mouvoir par la vapeur un navire de cent tonneaux dans le port de Barcelone.

— Comment ! sous Charles-Quint ?

Elle redoublait d'attention heureuse.

— L'inventeur de la vapeur ! s' écria- 1il, un triomphe dans ses yeux d'aigle, c'est...

— Oh Lest-ce que c'est vous? dit-elle, amoureuse jusqu'à l'absurdité.

Il sourit, charmé et modeste.

— L'inventeur de la locomotion par la vapeur, c'est Abdul-Cacem-Mançur-Ferducci, car il est dit dans le Shah Namek qu'Iskender fît se ruer contre l'armée de Pheu des éléphants de bronze dont les pattes montantes, grâce à une incandescence intérieure de braises et de fumées, glissaient sur des triangles de fer.

— En vérité !

— Naturellement, puisque les poètes savent tout à cause du rêve.

Et, tout bas, il lui récita des vers qu'il fit, pour elle seule, sur les petites frisures qu'elle avait, noires et touffues, derrière l'oreille» .

Catulle Mendès va plus loin. Il n'hésite pas à préciser les circonstances dans lesquelles Nina aurait cédé à Charles Cros. Un soir, nous assure-t-il, Mme Gaillard, sa fille et le poète, revenant d'un concert de charité, rencontrèrent un rôdeur qui assommait deux filles. Charles Cros se rua sur le tas grouillant, empoigna le malandrin par la nuque et le renversa sur le ventre tandis que ses deux victimes s'éloignaient. Nina, émue de tant de bravoure et de force unies aux dons magnifiques de l'esprit, Nina, subjuguée, se livra lanuit même.

Que vaut cette anecdote ? Où commence et où finit l'invention du romancier? Je l'ignore. Il est vrai, en tout cas, que Nina fut la maîtresse de Charles Cros pendant plusieurs années. Des témoignages certains nous l'assurent, et, nous manqueraient-ils^ les poèmes du Coffret de Santal, dont la première édition, — celle de Lemerre, — était dédiée à la jeune femme, le prouveraient.

Amant de Nina, Charles Cros était aussi son ami, et il mettait fréquemment son expérience de poète au service de celle-ci.

yo AU TEMPS DES PARNASSIENS.

Est-ce à dire qu'il approuvait beaucoup les ambitions de Nina désireuse d'écrire des vers non moins que de montrer son talent de musicienne ? Quelques strophes intitulées A une attristée d'ambition, et manifestement inspirées par la fille de Mme Gaillard, servent de réponse :

Vos mains ont, comme hier, sous leurs teintes d'au- Leur inexplicable vigueur ; [rores,

Elles trouvent encor sur les touches sonores Des accords qui frôlent le cœur.

Comme hier, vous vivez dans les fécondes fièvres

Et dans les rêves exaltés.

Les mots étincelants s'échappent de vos lèvres,

Échos des intimes clartés.

Trop heureux en ce monde et trop bien partagée,

Idéal et charnel pouvoir, Vous avez tout, et vous êtes découragée

Comme un ciel d'automne, le soir.

Ne rêvez pas d'accroître et de parfaire encore

Les dons que vous a faits le ciel.

Ne changez pas l'attrait suprême, qui s'ignore,

Pour un moindre, artificiel.

Il faut que la beauté, vivante, écrite ou peinte, N'ait rien des soucis du chercheur.

Et si la rose avait à composer sa teinte Elle y perdrait charme et fraîcheur.

Il arrivait aussi que Charles Cros s'irri-

tât du besoin d'être admirée et adulée qu'avait Nina. Il s ' exaspérait du goût de la jeune femme pour les fêtes, les bals, la foule, les mouvements et la notoriété bruyante. Les gens qui remplissaient le salon de Mme Gaillard et de sa fille ne lui plaisaient pas toujours, et il accusait certaines femmes d'être envieuses et sottes, certains hommes d'être nuls ou médiocres. Sans doute gardait-il en ces heures de mécontentement une attitude revêche dont Nina se plaignait, et je pense qu'il répondait aux reproches de son amie quand il écrivait ces vers d' Excuse :

Arbres, oiseaux, femmes, rêveurs Perdent dans les milieux railleurs Feuillage, chant, beauté, puissance. Dans la cohue où tu te plais, Regarde-moi, regarde-les.

Et tu comprendras mon silence.

Approuvant ou non les idées, les goûts et les habitudes de son amie, Charles Cros lui prodigua d'utiles conseils, et nous découvrons aisément l 'influence de 1 ' auteur du Coffret de Santal dans l'œuvre de Nina qui tient en le seul recueil posthume des

Feuillets parisiens, recueil devenu si rare que, pas une seule fois, je ne l'ai vu mentionné dans un catalogue de vente ou de libraire, et dont je dois la communication à l'obligeance de M. Fernand Vandérem, bibliophile heureux possesseur de tous les trésors.

Edmond Bazire, chargé du soin de réunir les poèmes de la pauvre Nina et de les présenter au public, insistait beaucoup sur le caractère de modernisme aigu des vers qu'il avait recueillis. « Mêlée au mouvement moderne, écrivait-il, très pénétrante, connaissant son époque, elle se plut à marcher avec les hommes d'à présent... Pour se distraire elle écrivit des poèmes... Tendres parfois, pétillants souvent, avec une teinte de mélancolie. Elle employa tout son entrain à peindre des élégances modernes, et des vices contemporains... Il était nécessaire, pour arriver à cela, d'avoir vu Paris, le Paris de la « décadence » qui reprend, au contraire, ses forces, et les communique, et les inocule. Paris, jamais ne fut aussi brillant. 11 renferme de surprenants travailleurs incon-

nus, préparant des grandeurs, défaisant des idoles, et faisant des idées. Paris fin, Paris lettré, Paris raffiné, délicat, violent et doux, sentant la poudre à fusil et la poudre à visage, courant, chantant, riant, s 'armant, s 'habillant pour la guerre, se déshabillant pour le bal... Oui, certes, il faut le raconter, mais, pour le raconter, il faut avoir assisté à ses métamorphoses.

Or, celle qui fit les vers que vous allez lire y assista. »

La préface de Bazire, datée de 1885, encore que d'un style exécrable, est remplie de bonnes intentions, mais je ne sais où il voit ni où il prend que Nina a voulu peindre les élégances et les vices de son temps. Nous chercherions vainement dans son livre les preuves d'une telle ambition, comme nous essayerions inutilement d'y découvrir le Paris aux innombrables aspects dont s'enthousiasme Bazire. Nina a tracé de légers croquis et composé des fantaisies, plus ou moins heureuses, pour se distraire. Il faut la juger là-dessus.

Charles Cros ayant écrit des monologues, elle voulut en écrire à son tour.

Nous avons d'elle Le Clown, L'Accordeur, Le Gommeux, Les Adieux de la petite diva et La duchesse Diane. Le meilleur du talent de Nina n'est pas dans ces pages. Elles valent, toutefois, les essais d'un genre analogue, et je suis persuadé que le public leur réserverait un bon accueil si quelque acteur s'avisait de les mettre à son répertoire.

Le Clown est l'ironique histoire d'un homme de lettres qui n'a pas réussi.

Poète, il a rêvé la gloire, célébré la mer, le ciel et l'amour, composé plusieurs livres dont les éditions dédaignées du public dorment, poussiéreuses, dans les boîtes des bouquinistes. Las d'offrir en vain ses manuscrits et d'attendre dans les antichambres, fatigué de voir naître et mourir des jeunes revues, écœuré de se sentir un martyr ridicule, il a résolu, nous dit-il, de « marcher sur les mains » à la postérité et de devenir clown. Le portrait que Nina trace du clown a de la fantaisie et de la couleur. Il rappelle la verve de Charles Cros haranguant la « jeune fille du caboulot » qui montre sa gorge nue au

public imbécile, et les Goncourt, en mémoire des Frères Zemgano, eussent aimé ces vers :

Je porte une perruque écarlate, un maillot Tout zébré de dessins fantasques, dernier mot Des gommeux du tremplin ; un sourcil circonflexe Abrite mon regard qui trouble l'autre sexe. Je suis le roi des désossés ; comble de l'art, Je rase une table en faisant le grand écart, Comme un rameur véloce en une périssoire. J'improvise des pas sur une balançoire ; Les applaudissements gantés me sont acquis Quand je jongle avec des couteaux, d'un air exquis. Brillant d'une gaieté féroce et japonaise, Tantôt guépard, tantôt boa, tantôt punaise, Je sais bondir, ramper, m 'aplatir, chaque soir...

L' 'Accordeur vêtu de noir, sans linge, le minable accordeur s'assied au piano, l'ouvre et adresseaupublic des confidences qu'il mêle d'accords et de gammes. Il est triste, cet accordeur. Quelqu'un lui a pris sa femme. Elle était laide et il l'avait choisie telle avec l'espoir de n'être pas trompé, mais un galant courageux a déjoué ses prévisions. « Il m'a pris le sein plat où je posais mon front ». Et l'accordeur nous parle de ce navrant contraste qui, durant toute son existence, l'a obligé à rétablir

j6 AU TEMPS DES PARNASSIENS.

l'harmonie des instruments faussés alors que la discorde régnait dans son foyer rempli des aigres clameurs de l'épouse maintenant disparue. Pauvre accordeur !

Les pianos dont il s'occupe lui évoquent de brillantes fêtes, le luxe, le bruit, les bijoux, les lumières, les parfums des femmes, les couples qui tournent enlacés, les amants qui échangent leurs aveux et rougissent en jouant des morceaux à quatre mains.

Lui est seul, sans beauté, sans amour, sans argent. De nouveau, le souvenir de l'infidèle l'exaspère. Il croyait bien pourtant, nous répète-t-il, que la disgrâce physique de sa femme le mettrait à l'abri de la trahison :

Eh bien ! non, la laideur pour des âmes mal nées Ne fait point reculer les amours effrénées. Elle est partie un jour toutes voiles dehors, Emportant de chez moi, sans honte, ni remords, Mes faux-cols en papier, ma chaîne en chrysocale, Mes deux rasoirs tout neufs, mes chemises percale. Dévalisant de fond en comble la maison... Tout ! Tout ! ! Tout ! ! ! jusqu'à mon diapason, Elle a tout mis au clou, tout mis, dans mon ménage, Pour subvenir aux frais de son petit voyage.

Furieux en évoquant son malheur, l'accordeur casse le piano sur lequel il frappe

frénétiquement, puis, très froid, il se lève et s'en va. Vous avez reconnu, n'est-il pas vrai, dans cet humour, l'outrance flegmatique du Charles Cros du Hareng saur ?

Dans Le Gommeux, la railleuse Nina plaide en faveur de l'utilité des innombrables inutiles qui gaspillent leur santé, leur temps et leur argent. Le gommeux se plaint de ce que sa prévoyante famille a résolu de lui donner un conseil judiciaire. On a tort, nous dit-il, de l'accuser et de lui adresser des reproches. Né avec une grosse lortune, son rôle n'est pas de travailler, de créer des tramways Paris-Himalaya, ou de composer des vers, ou de se « consacrer à la bretelle américaine » . Sa fonction naturelle lui interdit de s'abrutir dans un emploi obscur. Il nous le déclare tout net : «Je ne suis fait pour rien, mais tout est fait pour moi ». D'ailleurs, il le prouve. Que deviendraient sans lui les tailleurs, les jardiniers dont il achète le lilas, les fraises et les asperges ? A quoi servent les chemins de fer sinon à des déplacements ? Les navires n'ont pas d'autre utilité que de lui apporter ses

cigares de la Havane et des liqueurs précieuses* La neige tombe uniquement pour glacer son parfait et les fleuves ne coulent que pour lui procurer la truite et le saumon. Le gommeux ajoute :

Les pigeons sont créés pour le tir aux pigeons. Je suis, convenez-en, le pivot du commerce. Si, très prochainement, monsieur de Lesseps perce, Après l'isthme de Suez, l'isthme de Panama, Question de chapeaux !... Non, jamais nul n'aima Autant l'humanité, nul n'est moins égoïste Qu'un élégant gommeux, jeune, aux instincts d'ar-

[liste.

Le badinage ne manque pas d'agrément, ni la satire de justesse, mais je préfère au Gommeux P émotion des Adieux de la petite diva qui s'avance portant des gerbes, des bouquets de cyclamens et de violettes, remercie le public de l'accueil si sympathique qu'elle a reçu de lui, de ses témoignages d'affection, et avoue cependant, l'ingrate, que son rêve, son plus cher désir serait de quitter le théâtre, de devenir une simple petite bourgeoise :

Et le soir, plus de Jabloschkofî, plus de bougie... La lampe avec son abat- jour, ô nostalgie ! Avoir (Oh ! si longtemps ce rêve m'a ravie !) Le droit d'être enchaînée et d'aimer son mari.

Voici, enfin, le dernier monologue de Nina : La duchesse Diane. La duchesse est à Deauville, loin de sonmari. Elle s'ennuie. Aimery, un jeune poète, lui fait la cour et lui adresse poèmes et bouquets. Exaucera-t-elle le faible, l'indolent Aimery ? Après s'être longuement interrogée, elle s'aperçoit que cet amour ne lui convient pas et qu'elle ne saurait appartenir qu'à un homme qui la domine et lui impose sa volonté. Cet homme, c'est le duc. La duchesse restera fidèle à son mari. Il y a, dans ces pages assez insignifiantes, une évocation fort réussie que suggère à Nina une mélodie russe :

C'est le nord très lointain dans sa blancheur exquise,

C'est la steppe neigeuse où glissent les traîneaux.

Le ciel gris traversé par des vols de corbeaux.

Frileusement j'étais blottie, âpre délice,

Tout près de lui dans les tiédeurs de ma pelisse

De loutre, jusqu'aux yeux ayant bien enfoncé

Cette petite toque en velours vert foncé

Qui me va bien, dit-on, à cause de l'aigrette

D'émeraudes ; le vent tout autour de sa tête

Soulevait ses cheveux. Parfois on rencontrait

Des tziganes errants ; une femme lisait

Un avenir d'amour dans nos mains enlacées.

Oh ! quel rythme bizarre en leurs chansons dancées

Comme leurs fiers talons tapaient sur le sol dur

Dans ces pays tout blancs ignorés de l'azur !

Les monologues de Nina sont amusants, légers et spirituels, mais ils ne sont que des monologues, et nous devons à la jeune femme de rappeler qu'elle écrivit des poèmes d'un mérite supérieur. Je n'en veux pour preuve que son sonnet consacré à Tristan et Iseult. Il est d'une grande noblesse, et les histoires de l'accordeur et du gommeux ne nous permettaient guère d'espérer la solennité de cet accent. Nous serions injustes aussi en refusant à Nina un sentiment très vif de la nature. Elle sait nous émouvoir quand elle peint la déchéance de l'arbre assassiné, — c'est son mot, — que l'on emporte comme un cadavre immense à travers les rues ; elle sait nous angoisser quand l'automne aux vendanges dorées lui persuade de mordre dans les grappes et de chercher l'ivresse des cœurs désespérés qui, n'étant plus capables de goûter le bonheur, souhaitent du moins le plaisir. Il faut aimer encore la Partie de campagne qu'elle a racontée de façon simple et vraie, et les courts poèmes célébrant les lilas, la giroflée, le camélia, le muguet et le myosotis. On ne peut,

AU TEMPS DES PARNASSIENS. 8l

l'autre part, contester que Nina ait eu le Ion du rythme. Les Feuillets parisiens con- ;iennent une Berceuse d'une adorable musique. Mais ce à quoi Nina excelle surtout, :'est à traiter les sujets familiers avec des îotations exactes et pittoresques. Les vers qu'elle consacre à La Chatte, par exemple, sont remplis d'observations très heureuses.

[déale, gourmande, attirante, égoïste, Elle a le meilleur ton de Bade et de Paris, 3rise les objets d'art d'une façon artiste, STe salit point sa bouche à mordre les souris, sommeille sans remords aux plis du cachemire, Et, musicale, glisse aux touches du clavier, Sous prétexte qu'elle est très blanche et qu'on l'ad-

[mire.

Pour les baisers reçus don Juan peut l'envier ; Son coup de griffe semble une aumône de reine, Tant sa patte neigeuse a de hautains ennuis, Tant sa férocité règne calme et sereine.

Plus loin nous trouvons le portrait d' Une russe qui aurait enchanté Jean Lorrain. Nina nous montre la petite princesse russe parcourant le monde, séduisant les chanteurs, les banquiers, les artistes, et vite lasse du « galant trop connu », de « la toilette trop vue » . La petite princesse

s'ennuie. Dans les pays ou la mène son

ardeur insatiable, elle lit la liste des nouveaux arrivés et se demande : « Seront-ils gais? » Et elle fume davantage, cherche à s'étourdir de musique et de danse dans tous les casinos, de Monte-Carlo à Vienne. Et puis, après la valse, après la musique de Rubinstein et de Bach, elle joue, et lorsqu'elle pousse le rouleau d'or vers le croupier, il ne lui importe même pas de gagner ou de perdre. Rentrée chez elle, dans la chambre chaude où s'étalent des fourrures d'ours noir, dans la pièce soyeuse et claire qu'embaume son intime parfum associé à l'odeur des roses, elle s'étire sur le divan, bâille et déclare à sa compagne :

Puisque rien ne me plaît, le gommeux où l'artiste, Doushka, j'essaierai donc d'être un peu nihiliste !

Le poème est remarquable, et, pour le coup, Bazire a raison : cette éternelle ennuyée est d'un modernisme violent.

Dans une note identique Nina nous a donné le portrait d'une artiste de concert qui, son front pâle ceint d'un bandeau blanc semé de perles, « dompte » son instrument, fait vibrer la foule, et, lasse.

indifférente, regarde avec un sourire ironique le bouquet qui tombe à ses pieds. L'âpreté de la dernière strophe n'est plus du tout de la femme narrant les déboires de l'accordeur. Jugez-en :

Hautaine, l'œil plein de menace, Sein de lys et cœur indompté, Blagueuse, rouée et tenace, Mais pure par férocité.

Nous avons parlé de l'influence de Charles Cros sur le talent de Nina. Cette influence se manifeste d'une façon évidente dans la série de dizains qu'a composés la jeune femme. Je ne crois pas me tromper en affirmant que François Coppée, se souvenant peut-être du Joseph Delorme de Sainte-Beuve, eut, le premier, l'idée de ces notations émues et menues, inspirées par les petites gens et par les circonstances ou les spectacles, en apparence insignifiants, de la vie quotidienne. Le premier, me semble-t-il, il a exprimé la douceur d'une flânerie au sortir du bureau, la tristesse d'une fin de fête populaire, la joie bruyante d'un cabaret de banlieue rempli de la foule du dimanche, la lourde allure

des soldats en congé qui marchent côte à côte...

Rien n'est plus facile que de railler et de caricaturer ce genre d'inspiration, puisque l'attendrissement et la sincérité de l'auteur les sauvent seuls de la trivialité, voire du ridicule. Il suffit d'accumuler les détails insignifiants et de choisir l'être ou le sujet prêtant au grotesque. Dès lors que l'on n'éprouve pas le respect des humbles vies humaines et que l'on se refuse à découvrir le charme et la douceur des jours monotones,, la sensiblité de Coppée n'est que sotte et agaçante.

Charles Cros, dans Le Coffret de Santal, n'a pas manqué de pousser à l'absurde le procédé du poète, et ses amusants dizains sont des charges très réussies des Promenades et Intérieurs de Coppée. Calmes vieilles filles, petits employés, concierges modestes, apprentis, tous les héros chers au bon Coppée sont raillés par le cruel Charles Cros. Celui-ci se moque même des goûts de Coppée nous avouant qu'il préfère aux voyages et aux magnifiques décors le faubourg parisien où s'ébattent

des enfants, le ciel mélancolique de la Bièvre, le coin de Pile de Grenelle propice à la pêche et les champs de la banlieue où sèche le linge sur des cordes tendues entre les peupliers. Sans perdre de temps, Charles Cros, mis en gaieté, écrit :

A d'autres les ciels bleus ou les ciels tourmentés,

La neige des hivers, le parfum des étés,

Les monts, où vous grimpez, fiertés aventurières

Des Anglaises. Mes yeux aiment mieux les clairières

Où la charcuterie a laissé ses papiers,

Les sentiers où l'on sent encore l'odeur des pieds

Des soldats avec leurs payses, la presqu'île

De Gennevilliers, où croit l'asperge tranquille

Sous l'irrigation puante des égoûts...

On ne dispute pas des couleurs ni des goûts.

Je laisse à penser l'enthousiasme qui accueillait cette réplique dans le salon de Nina, et le poète des Humbles en riait, le premier. Les dizains de la jeune femme unissent la sincérité de François Coppée et Pironie de Charles Cros. Manquant d'originalité, ils n'en sont pas moins intéressants et de bonne tenue.

Intérieur nous évoque une salle à manger éclairée par la lampe Carcel. « Le bouilli brun paraît, escorté de légumes » , et le

bouilli flanqué de navets, de céleri et de carottes, émeut Nina. Elle pense à la mère qui travaille, perd sa beauté pour nourrir son enfant, mais gagne à son labeur « un saint rayonnement trop pur pour notre terre ». Dans Préférence, Nina nous confie que les cafés sentant l'absinthe et le bitter l'intéressent beaucoup plus que les salons corrects où Ton massacre Indiana au piano et où dansent en rond les demoiselles mûres. Le Soir inspire à Nina la description des rues illuminées de becs de gaz, des théâtres qu'assiège la foule, des terrasses de cafés où s'installent les filles. Un dizain est consacré à Ly Employé ie la poste restante qui arrive tard à son bureau, s'assied renfrogné sur son fauteuil de cuir, et pense, mélancolique, en maniant les lettres venant des lointains pays, en flairant les billets parfumés, qu'il ne voyage pas et que nulle femme ne l'aime. Citons Octobre :

L'été meurt : sur les ceps pendent les grappes mûres. Hors de l'armoire on va secouer les fourrures Qu'embaumait la senteur faible du vétiver. Allons pour la dernière fois dans le bois vert Où nous avons rêvé, sur un tapis de menthes, Dans la sérénité des chaleurs endormantes.

AU TEMPS DES PARNASSIENS. 8j

J'accrocherai les plis neigeux de mes jupons Aux ronces du sentier poudreux, grêles harpons. Accordons-nous le doux succès d'une journée ; Nous ferons ramoner demain la cheminée.

On ne sera point injuste ni malveillant en supposant que les familiers de Nina n'étaient pas attirés par ses dons de poète. Elle eut parfois de beaux accents et j'ai signalé la valeur de quelques-uns de ces vers, mais elle n'était pas vraiment douée. Ses invités n'auraient rien perdu si elle s'était contentée de son talent de musicienne. Aussi bien sa cordialité, son intelligence, sa franche camaraderie la dispensaient de s'imposer par le prestige d'autres mérites.

Ceux qui avaient connu Nina devenaient incapables de se passer d'elle et de ne pas retourner dans cette maison bruyante d'enthousiasmes fervents, déjeunes gaietés et d'ardentes discussions. Les Goncourt, dans leur Journal, ont noté, — sans bienveillance, naturellement, — l'invincible attrait qu'exerçait la jeune femme sur les gens qui 1 ' approchaient . Maurice Rollinat la subissait comme tous les autres. « Au fond, écrivent les Goncourt, ce Rollinat est un curieux produit de cette maison Callias, de cet atelier de détraquage cérébral, qui a fait tant de toqués, d'excentriques, de vrais fous. Il nous parle de la séduction à la Circé, de la séduction fascinatrice de cette maison, qui lui faisait passer toute la journée à la mairie, en regardant, à tout

moment, sa montre, et appelant l'heure où il lui serait donné de prendre son envolée vers ce Portique Batignollais où, du dîner jusque bien avant dans la nuit, un cénacle de jeunes et révoltées intelligences se livraient, fouettées par l'alcool, à toutes les débauches de la pensée, à toutes les clowneries de la parole, remuant les paradoxes les plus crânes et les esthétiques les plus subversives, dans la surexcitation d'une jolie femme, d'une Muse légèrement démente. Une sorte d'ivresse intellectuelle, hachichée, dit Rollinat, qui empêchait tout travail, le mettant tout entier dans la dépense orgiaque de la conversation, en ce logis où se disait qu'on causait comme en nul autre endroit de Paris. »

Une horrible fatalité voulut que Nina sombrât dans la folie avant sa mort, mais les Goncourt montrent une méchanceté inutile, une exagération absurde, en faisant de sa maison « un atelier de détraquage » . Les gens qui fréquentaient chez elle ne devenaient ni des toqués, ni des excentriques, ni des fous, et les noms que nous avons cités le prouvent, me semble-t-il.

Nina ne fut pour rien dans la névrose de l'auteur des Névroses. La vérité, c'est que Rollinat, venu de Châteauroux, sa ville natale, à la conquête de Paris, avait grand appétit de gloire et se prodiguait dans tous les salons comme dans tous les milieux littéraires. Il allait chez Nina comme il était assidu chez Alphonse Daudet, chez 1* éditeur Charpentier, chez Mme Ménard- Dorian, comme il se montrait aux Hydropathes, et, plus tard, au Chat Noir de Rodolphe Salis. Tant de zèle, d'ailleurs, ne fut point perdu. Lorsque, par l'entremise d'Alphonse Daudet et de Léon Cladel, Charpentier eut édité les Névroses, Sarah Bernhardt, grande admiratrice du poète, convia l'élite de la presse parisienne à lui rendre hommage, et on eut, au cours de la soirée, ce spectacle extraordinaire de voir la tragédienne s'agenouiller devant Rollinat et lui tendre les roses qu'elle portait à son corsage. Dès lors Rollinat était sacré grand poète. Le lendemain paraissait dans le Figaro un article d'Albert Wolff, qui, avec celui de Barbey d'Aurevilly dans le Constitutionnel,

consacraient définitivement sa réputation. La cause d'un si rapide et si étonnant triomphe? La voici. Ensemble poète et compositeur, Rollinat était son propre barnum et interprétait lui-même ses œuvres, soit en les récitant, soit en s 'accompagnant au piano, avec une adresse et une habileté merveilleuses. De ses vers encombrés de cercueils, de suicidés, de spectres, de fantômes, de revenants, de fous, de vampires, de larves, de châteaux ensorcelés, de ces poèmes peuplés d'effroyables cauchemars, d'imaginations perverses, d'évocations sataniques, de toutes les fantasmagories et de toutes les hallucinations de l'épouvante, il tirait, acteur consommé, de prodigieux effets. Ce chantre de la peur et de la mort, des affres et des transes, par surcroît, était beau, et d'une inquiétante beauté à l'image de son œuvre. Son masque d'une vivante pâleur, ses claires prunelles changeantes, sa forte crinière brune d'où s'échappait une mèche rebelle battant son front haut et droit, sa bouche mince sous la courte moustache fauve, et tendue d'une sorte de demi-sourire, de fin

rictus qui ne gagnait jamais le regard, tout, en lui, attirait et retenait déjà avant qu'il n'eût parlé ou chanté.

Aucun de ceux qui l'ont entendu n'ont contesté à ce possédé du fantastique et de l'horrible ses dons presque surnaturels dediseur et de musicien. Le geste saccadé, la voix âpre et tendre, voluptueuse et sarcastique, acerbe et caressante, son corps tout entier rythmant les vers ou la mélodie, le visage transfiguré d'un tourment magnifique, il envoûtait littéralement son public, lui tordait les nerfs et le mettait dans un état de malaise et d'énervement indescriptible. « Il exerça sur tous ceux qui l'approchèrent, a dit M. Octave Uzanne dans VÉcho de Paris du 29 octobre 1903, une impression spéciale, caractéristique, exceptionnelle, ineffaçable . Il était bien 1 ' homme et 1 ' acteur de son œuvre qui ne prenait toute sa valeur qu'interprétée par lui. Seul, ce bijoutier du macabre savait sertir et mettre en lumière les colorations lapidaires de son verbe. Il fallait peu le prier pour qu'il déclamât les pièces les plus ruisselantes d'inouïsme de son répertoire. Il se grisait aisément de

sa personnalité et de sa virtuosité plus encore que des éloges qui étaient comme la rosée nécessaire à la floraison de son talent. Aussitôt qu'il était lancé, échauffé par une atmosphère de sympathie, rien ne l'arrêtait plus. L'œil en feu, le geste démoniaque, la main fantômale, rejetant, d'un geste en arrière, les boucles de sa chevelure, il chantait d'une voix pénétrante, inexprimable : Le Mort dans le brouillard, ou bien : Le Meneur de loups ». Personne, en effet, ne résistait à cet accent et à cette mimique.

Victor Hugo se déclarait conquis; Massenet goûtait Rollinat musicien, et il était aux yeux de Gounod un « fou de génie ». Barb ey d ' Aurevilly traduisait l' impression unanime des auditeurs de Rollinat, quand il écrivait : « Quel dommage qu'il ne puisse pas se mettre tout entier sous la couverture de son livre ! Il serait acheté à des milliers d'exemplaires ».

Tel était Rollinat lorsqu'il déclamait aux habitués de Nina ces poèmes sigificatifs de sa spécialité macabre : Les deux poitrinaires, le Magasin de suicides, Mademoiselle Squelette, la Buveuse d'absinthe, le Bour-

reau monomane, et tout ce répertoire procédant d'Edgar Poë mal- lu et de Baudelaire mal assimilé, qui nous paraît aujourd'hui d'un mauvais romantisme si candide ! Et je suis bien sûr que dès ce moment-là, en dépit de l'habileté du poète, ils étaient quelques-uns, chez Nina, qui ne se laissaient pas prendre et ne frissonnaient nullement lorsque Rollinat leur faisait entendre de spleenitiques mélodies interrompues de rires stridents et déments, ou leur récitait Y Amante macabre :

Elle était toute nue, assise au clavecin ; Et tandis qu'au dehors hurlaient les vents farouches, Et que minuit sonnait comme un vague tocsin, Ses doigts cadavéreux voltigeaient sur les touches.

Je gage que tous les invités de Nina n'avaient point le grand frisson lorsque, Hamlet, épris de philosophie nécrophilesque, et, selon le mot amusant de M. Octave Uzanne, « croque-mort lyrique », Rollinat scandait d'une voix de tête sa Tarentule du chaos :

Entendez hurler les manchots

De la camisole de force !

La Tarentule du chaos

Guette la Raison qu'elle amorce !

Que ces jeux nous paraissent donc innocents ! M. Elémir Bourges en dénonçait déjà les faciles procédés dans un spirituel article de la Revue des Chefs-d'œuvre du 10 juin 1883, L'art de faire des vers macabres, auquel il faudra toujours revenir lorsque l'on voudra se prononcer d'une manière équitable à propos de Rollinat.

Son effort vers l'étrange et l'horrible est, au tragique et à l'angoisse véritables, ce qu'une mauvaise imitation de Rops, dont il s'inspire du reste, est aux pathétiques eaux-fortes du maître. Mais, s'il fut inférieur à son ambition de nous communiquer l'effroi du néant humain et de recréer le fantastique, il reste à l'auteur des Névroses — et, ceci, du consentement général, — d'avoir su mettre au service de son œuvre des dons d'artiste tellement prestigieux qu'il illusionna ses contemporains sur sa valeur réelle et d'avoir été l'une des figures les plus originales de son temps.

Aussi bien, si l'on ne devenait ni toqué, ni « vrai fou », comme le veut l'habituelle bienveillance des Concourt, dans le salon de Nina, il sied de reconnaître que parmi

les artistes, les poètes et les écrivains de son entourage, on rencontrait des personnages plus ou moins bizarres.

Et, par exemple, Auguste de Châtillon, un amusant bohème de l'époque. Peintre et sculpteur, Auguste de Châtillon avait exposé des portraits de Théophile Gautier et de Victor Hugo, une tête de jeune romaine, et maints tableaux, et plusieurs bustes dont la critique n'avait point daigné s'apercevoir qu'ils étaient des chefsd'œuvre. Mais Auguste de Châtillon dédaignait ce dédain. Peintre et sculpteur, il se flattait en outre d'être écrivain et poète, et racontait, chez Nina, qu'il avait commencé une traduction de Shakespeare.

Châtillon avouant lui-même qu'il ne savait pas un traître mot d'anglais, on lui témoignait une certaine surprise. « Mais c'est justement pour cela que je suis dans les conditions les plus favorables, protestaitil ; je me sers de plusieurs traductions, je ne prends que ce qu'il y a de meilleur, ayant soin de négliger le reste : comme cela ma traduction sera bien supérieure » .

Poète, Auguste de Châtillon nous a

laissé sous ce titre : A la grand' pinte un recueil de vers qui attestent un aimable optimisme et un doux savoir du bien-vivre. Il n'était pas besoin de beaucoup insister auprès de Châtillon pour qu'il sortît sa dernière production de son portefeuille et la récitât.

A la grand 'pinte, quand le vent Fait grincer l'enseigne en fer blanc,

Alors qu'il gèle, Dans la cuisine on voit briller Toujours un tronc d'arbre au foyer ;

Flamme éternelle Où rôtissent, en chapelets, Oisons, canards, dindons, poulets,

Au tournebroche !

Auguste de Châtillon eut raison d'être poète, ou, pour mieux dire, de rimer, Un jour d'heureuse inspiration il écrivit La Levrette en paletot , et cette « pièce à dire » , dite partout, eut un énorme succès.

Ça doit s'manger la levrette, Si j'en pince une à huis clos...

JTa frai cuire à ma guinguette.

J't'en fich'rai, moi, des pal'tcts! ...

Le public pâmait quand on lui débitait cela. Il est permis de croire que La Levrette

en paletot n'obtiendra pas à Auguste de Châtillon de vivre dans la mémoire d'une lointaine postérité, mais enfin, si l'on a retenu son nom, c'est à cause de cette fantaisie et, les catalogues des libraires annoncent-ils l'édition de sa menue plaquette illustrée par Gill, les bibliophiles se la disputent encore.

Cabaner était une autre illustration pittoresque du salon de Nina. Nous serions bien embarrassés aujourd'hui de découvrir les titres de gloire de Cabaner. Il en avait cependant aux yeux de 1 ' entourage de Nina. La musique qu'il composait, ses curieuses idées philosophiques, son sonnet impeccable sur L'Amitié dédié à Villiers de Plsle- Adam lui attiraient l'estime admirative du cénacle. Verlaine nous a laissé, dans ses Confessions, une strophe de Cabaner dont la Muse rappelle, en la circonstance, celle de Raoul Ponchon, ou, à votre gré, du Franc-Nohain de La Cuisinière bourgeoise :

Décidément ce pâté Est délicieux ; de ma vie Je n'en ai, je le certifie,

Mangé de mieux apprêté,

Ami Jean, retournes-y 1

Va-t-en faire à la pâtissière Mon sincère Compliment.

Excellent !

Néanmoins Cabaner intéressait surtout ses amis par ses tics, ses manies et ses réparties. Ce vieux petit homme étriqué et souffreteux, vivant chichement de maigres rentes dans sa maison située au fond d'une cité ouvrière, avait la passion des fleurs et des souliers. Des souliers, Cabaner en achetait tour à tour dans les marchés de banlieue et chez les cordonniers célèbres, de grossiers et de délicats, de vieux et de neufs, et il installait ses fleurs dans les souliers. Etrange Cabaner !

S'il aimait les fleurs et les souliers, il vouait une haine farouche à Victor Hugo , refusait, disait-il, « de lui reconnaître du talent » , et ne se tenait pas d'aise en écoutant les vers de Verlaine mis en musique par Charles de Sivry. Ces deux derniers avaient ses préférences en partage aveo M. JeanRichepinetVilliersderisle-Adanr Verlaine, plein de gratitude, et qui errait souvent au quartier latin en compagnie de

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Cabaner, avait composé à propos de son ami une chanson sur l'air de la Femme à barbe, créée par Thérésa. Le refrain disait :

Entrez, entrez, homm's supérieurs De même que les inférieurs, Entrez voir ce bon Cabanèr...e.

Surtout, pigez-moi comme il erre, Il erre, il erre, il erre, Il erre !

Les annecdote s relatives à JeanCabaner, — de son vrai nom Jean de Cabanes, — ne se comptent pas. Ce grêle personnage à longue barb£ de capucin et coiffé d'un durable chapeau de velours brun, bas et aux larges bords, récréait chacun. Dès que sonnait P heure de l'apéritif, il se rendait de son pas rapide au café de la Nouvelle- Athènes et pérorait dans un groupe de peintres attentifs. Un jour, un élève de Bouguereau, dont il avait le bon goût de nier la valeur, se permit de le contredire sur je ne sais quel sujet. « Toi, mon cher, lui dit sentencieusement Cabaner, de sa voix lente et voilée, tu devrais savoir te taire car tu n'es qu'un imbécile ». Le peintre répliqua, furieux. Alors, toujours

très grave, Cabaner, pour le calmer, lui prit les mains, et doucement : « Pourquoi te fâcher puisque c'est la vérité? Si c'était faux, je comprendrais ton emballement » . Et il continua, philosophiquement, de développer ses théories.

Obsédé par ses rêvés perpétuels, Cabaner n'assitait pas à la vie. Une autre anecdote le prouvera. En 187 1, les Prussiens entouraient Paris depuis de longs jours. Cabaner rencontre François Coppée sur la place de la Madeleine. Le canon grondait au loin. «Dites-moi, Coppée, estce que ce sont encore les Allemands qui font le siège de la ville ? » Le poète des Intimités lui fit observer l'inconvenance de sa question, ne voulant pas croire à un tel désintéressement des choses. « Dame, reprit Cabaner, depuis le temps, ça pourrait être d'autres peuples !» Et il s'en alla tout songeur, attristé d'avoir fait de la peine à Coppée.

Plus tard, il perdit son père. Il suivit, à travers la ville, le cercueil jusqu'au cimetière. Sur le parcours du cortège, les gens, comme d'habitude, se découvraient. « C'est

curieux, disait le lendemain Cabaner, je ne me croyais pas si connu dans Paris. Hier, à l'enterrement de mon père, tout le monde me saluait ! » Le pauvre peintre mourut à son tour, avec un courage héroïque, emportant les regrets de ses amis, car il était bon, généreux, facile à attendrir , et sa modeste demeure n'avait jamais cessé d'être l'asile des camarades en détresse.

A l'heure du diner chez Nina, quand Cabaner refusait de reconnaître du talent à Victor Hugo, quand peintres et sculpteurs discutaient âprement dans leur argot d'atelier sans s'occuper de la scie hurlée près d'eux ou des rires de femmes qui n'étaient point farouches, quand les haines, les rancunes, leschimères, les orgueils, les admirations des convives criaient, protestaient, s'affirmaient, on voyait souvent paraître Villiers de l'Isle-Adam, un Villiers qui entrait, preste etsouple, après sajournée durement vécue, baisait la main de Nina et s'asseyait près d'elle pendant que Mme Gaillard ordonnait que l'on servît au nouveau venu quelque plat délicat. Mme Gaillard avait des attentions culinaires pour Villiers de l'Isle-Adam, et elle

lui réservait des cailles ou de savoureux perdreaux.

La succulence des mets qu'on lui offrait ne retenait pas toujours l'auteur d'Isis à la table accueillante. Lorsque la fièvre de l'inspiration le harcelait, il se levait et allait écrire dans un coin. M. Fernand Clerget, dans la monographie qu'il a consacrée à Villiers, nous apprend que celui-ci composa de la sorte une nouvelle version de la scène magistrale du Nouveau Monde où lord Cecil fait ses adieux à sa femme et marche à la mort. Villiers ne mangea le perdreau de M1116 Gaillard que le dernier mot delà scène tracé.

Habituellement Villiers demeurait d'abord rêveur, silencieux, puis il parlait, et, peu à peu, s'animait. « Là, raconte Gustave Guiches, parmi la houle des discussions d'esthétique, il narrait de surprenantes histoires, obtenait bientôt le silence et l'attention de tous par la stupéfiante fantaisie de ses récits, le subjuguant pathétique de ses improvisations, l'imprévu mystificateur, l'originalité typique et laprofondeur de ses mots ». Redressé, secouant la tête,

relevant d'un geste brusque de sa main fiévreuse ses cheveux mouvants, il montrait son vaste front glorieux, et, laissant voir ses clairs yeux bleus remplis de songes, vaguement inquiets et hallucinés, il créait pour son auditoire le conte, la fantaisie, les fragments du drame qu'il rédigerait le lendemain ; il défendait Tune de ses généreuses convictions, il stigmatisait de son ironie cruelle son époque qui ne le comprenait pas. Passant d'un sujet à un autre avec une étonnante facilité, sa moustache et sa barbiche de mousquetaire ajoutant àl'étrangetédeson visage inspiré, splendide sous les vêtements misérables de sa pauvreté, Villiers imposait le prestige de son éloquence.

Il arrivait aussi qu'il renonçât soudain à l'habituelle solennité de son accent et qu'il débitât de petits drames de son invention, les accompagnant de son rire nerveux, saccadé et sarcastique. « Premier drame, annonçait Villiers iLascène représente une chambre avecun lit ; dans le lit, une femme se tord; autour d'elle, tout ce qu'il faut pour accoucher : un médecin, une sage-

femme, des vases, des fioles ; une odeur fade. L'enfant exhibe péniblement sa tête; il ouvre les yeux, regarde, puis s'écrie : — c'est ça, la vie ! Oh ! — et il rentre ».

Ayant joui de l'ahurissement de ceux qui 'écoutaient, Villiers continuait :« Deuxième drame : Un monsieur, très exaspéré, armé d'un coutelas, bondit hors d'un fiacre, entre dans une maison, gravit l'escalier, enfonce une porte. Sur un lit, un monsieur et une dame sont en proie à l'amour. Le nouveau venu plante si roidement son coutelas qu'il transperce le couple en criant : Misérables ! Puis il retourne les infortunés ; stupéfait, il les contemple et dit : Oh! Oh! Il s'était trompé d'étage» . On reconnaît ici le goût d'outrance et de mystification, le besoin d'étonner que Baudelaire avait inculqué à Villiers dès leurs premières rencontres -et qu'il ne perdit jamais.

Lafacultéd'inventionbouffonne, la gaieté excessive, Villiers les avait auplus haut point à certaines heures. On jouait, un soir, une charade en vers sur Don Quichotte avec la distribution suivante : Sainte-Croix, Don Quichotte; Nina, Dulcinée; Augusta Hol-

mes, Rossinante; Germain Nouveau, Sancho Pança ; Villiers, tous les autres rôles. Abusant de cette universalité, Villiers coupa une réplique de Sainte-Croix et improvisa deux cents vers d'un seul élan.

Mais ce qui divertissait le mieux Villiers, ce qui lui donnait une joie ineffable, c'était d'exécuter le bourgeois curieux réussissant à s'introduire dans le cénacle de Nina. Nous avons déjà vu comment l'auteur de Tribulat Bonhomet récitait des poèmes en un seul vers afin de confondre les intrus. Dans Chez les passants il raconte une autre scène d'exécution d'une irrésistible drôlerie, un soir que Nina recevait ses invités à dîner dans le jardin du petit hôtel de la rue des Moines.

« Parmi nous se trouvait l'invité de passage, un long et bel amateur mondain qui, depuis les hors-d'œuvre, nous observait avec stupeur, en son habit noir. L'on jouissait de la douceur de se sentir méprisé de ce brillant individu. Vers le café, sur un coup d'œil que nous échangeâmes, sa perte fut résolue. M. Marras, donc, lui tendit, gravement, un monstrueux paradoxe —

auquel, se prenant, comme à de la glu, l'attendrissant éphèbe, avec un suffisant sourire, répliqua :

— Cependant, messieurs, slvous attendez après les mots, votre poésie n'aura souvent pas de sens ?

— Oh! répondit, d'un ton froid, M.Jean Richepin, le sens n'est qu'une plante parasite qui pousse, quand même, sur le trombone de la sonorité.

— La sonorité ? reprit le gommeux les yeux un peu hagards : mais... le bruit n'est rien ; il est des vers discrets dont le charme... Enfin, rimez-vous pour l'œil ou pour l'oreille ?

— Pour l'odorat, monsieur, répondit avec mélancolie M. Léon Dierx.

— ■ Vous riez ? Soit. Mais au bout du compte, le sentiment, qu'en faites-vous ? essaya de reprendre le malheureux élégant, en se tournant vers M. Stéphane Mallarmé. L'élégie, en dépit de nos mœurs, demeure, quand même, d'un succès assuré près des femmes. Dès lors, pourquoi s'en priver ? Vous ne pleurez donc jamais, en vers, monsieur ?

— Ni ne me mouche ! répondit de sa voix didactique et flûtée M. Stéphane Mallarmé en élevant, à la hauteur de l'œil, au long du geste en spirale, un index bouddhique.

Durant ce colloque, Ninaetles habituées féminines de ces soirées, pour ne point rire au nez de l'intéressant jeune homme, étaient rentrées dans la maison.

— Vous n'êtes, alors, d'aucune école, messieurs, continuait celui-ci.

— Nous sommes de l'école du Pas-de- Préface ! répondit, en souriant, M. Catulle Mendès.

— Tiens ! je vous croyais de celle de M. Lecontede Lisle, murmura le pschutteux désorienté : et, à ce propos, ajouta-t-il en se tournant vers moi, compte-t-il donner,

enfin, bientôt, quelque chose de sérieux,

Leconte de Lisle ?

— Non, monsieur, répondis-jeenm'inclinant : il vous laisse ce soin.

Voyant qu'il avait affaire à des gens insociables, incompréhensibles, qu'il devait renoncer à convertir, l'amateur s'écria, sans transition vaine, après avoir tiré sa montre et en se levant :

— Avant de vous quitter, j'eusse voulu présenter mes devoirs. . . Où sont donc ces dames ?

— Mais, au salon, je pense ! répondit négligemment M. Marras.

Sur cette réplique, toute naturelle, — mais dont l'intonation bizarre le fit presque chanceler, le brilllant invité de passage, saluant à l'anglaise, rentra, s'échappa très vite et, sans doute, court encore, — irréprochable ».

Est-ce parce qu'il a senti quelquefois un dédain analogue chez les habitués de Nina que Henry Fouquier a eu la platitude et la sottise d'écrire, dans le Figaro du 25 août 1889, ces lignes qui le jugent bien mieux qu'il ne juge Villiers. « Le connaissant de longue date, ayant fréquenté avec lui cette maison, depuis visitée par la mort, et qu'on appelait «le nid des poètes» , j'avoue que je l'évitais, tant est douloureux pour mon esprit le spectacle ordinaire du pays des bohèmes, le spectacle des forces mal dirigées et perdues. Il a passé, certes, sans faire le mal : mais il a passé sans faire le bien qu'il eût pu. La Fantaisie ne suffit

AU TEMPS DES PARNASSIENS. lit

plus à notre siècle : elle ne suffit même plus à faire le bonheur de celui qui la pratique et la suit. Ses ivresses, quand on les prolonge trop, ont de tristes réveils ». Ah ! tant pis pour le moraliste Henry Fouquier!

Achevons, d'après Villiers, le récit de cette soirée chez Nina. Son article de Chez les Passants est l'un des meilleurs documents que nous possédions sur Nina et son entourage.

Le mondain congédié, tout le monde revint au jardin, et Marras lut, aux éclats de rire de l'assistance, quelques scènes d'une bizarre féerie où les amoureux ne s'exprimaient qu'en langue médicale. Et puis, la douce soirée, d'automne invitant au silence, on rêva un moment. Nina se balançait, une cigarette aux lèvres, en un fauteuil américain, sous un magnolia. A côté d'elle Marras se mit à parler d'arcanes magiques avec Henri La Luberne et Charles Cros. Jean Richepin, passant la tête entre de proches feuillages, considérait avec un sourire silencieux M. de Polignac, l'anarchiste à la tenue correcte etauxmanières exquises. Près du jet d'eau

qu' elle semblait écouter, Augusta Holmes , la grande musicienne, au bercer d'un hamac, regardait vaguement la nuit.

Debout, appuyée à une petite charmille qu'elle dépassait presque de son front, la belle Manoël de Grandfort méditait sans doute l'une de ses fantaisies de la Vie parisienne ou du Gil Blas. Mme Marie Lhéritier fredonnait un air des Amants de Vérone, du marquis d'Ivry, qu'elle chantait au Théâtre-Italien. Dans une allée, se promenant sous la clarté lunaire, Catulle Mendès et Stéphane Mallarmé devisaient.

Un incident amusant vint égayer les invités. Aux lueurs d'une bougie posée sur un guéridon, Auguste de Châtillon, des lunettes d'or chevauchant son nez, avait lu une récente poésie à Toupié-Béziers.

Or, il était arrivé que, discutant une rime, Toupié-Béziers avait fait sauter, en gesticulant, les lunettes du poète, qui s'étaient accrochées à une branche folle et y demeuraient suspendues . Vainement Toupié-Béziers offrit-il ses excuses, Auguste de Châtillon lui garda rancune et il évita,

par la suite, le voisinage du trop nerveux écrivain.

Bientôt Ton servit du Champagne et Ton se réunit autour de la table verte, sous les ombrages. Nina, se tournant vers Léon Dierx, le pria de dire des vers.

Villiers de l'Isle-Adam rend, dans Une soirée chez Nina de V illard, un très beau et très juste hommage à Léon Dierx qu'une enthousiaste jeunesse devait nommer plus tard prince des poètes et vénérer jusqu'à sa mort pour la dignité de sa vie secrète et vouée au seul culte désintéressé de Part. « Léon Dierx, écrit Villiers, avait alors trente ans ou à peu près. On avait représenté de lui un drame en un acte, en vers, La Rencontre, se résumant en trois scènes d'une donnée amère, mais laissant l'impression d'une très pure poésie. Nous avions connu M. Dierx, autrefois, chez M. Leconte de Lisle. C'était un pâle jeune homme, aux regards nostalgiques, au front grave ; il venait de l'île Bourbon dont l'exotisme le hantait. En ses premiers vers, d'une qualité d'art qui nous charma,

Dierx disait le bruissement des filaos, la

houle vaste où s'endormait son île natale, et les grandes fleurs qui en encensaient les étendues ; puis les forêts, les lointains, l'espace, et les figures de femmes, ayant des yeux merveilleux, les yeux de Nyrria, par exemple, apparaissaient en ses transparentes strophes... En cette poésie vibrent des accents d'un charme triste, auquel il faut être initié de naissance poulies comprendre et pour les aimer ; sous ses rythmes en cristal de roche, ce rare poète, si peu soucieux de réclame et de succès, connaît l'art de serrer le cœur ; il y a, chez lui, quelque chose d'attardé, de mélancolique et de vague, dont le secret n'importe pas aux passants... Quant à la physionomie de M. Dierx, elle donne l'idée de l'un de ces enfants du Rêve, désireux de ne s'éveiller qu'au delà de toutes les réalités ». A la prière de Nina, Léon Dierx récita Au Jardin^ qu'il publia ensuite dans son recueil : Les Amants :

Le soir fait palpiter plus mollement les plantes Autour d'un groupe assis de femmes indolentes Dont les robes, qu'on prend pour d'amples floraisons, A leur blanche harmonie éclairent les gazons.

Une ombre, par degrés, baigne ces formes vagues, Et, sur les bracelets, les colliers et les bagues, Qui chargent leurs poignets, leurs poitrines, leurs

doigts Avec le luxe lourd des femmes d'autrefois. Du haut d'un ciel profond d'azur pâle et sans voiles L'étoile qui s'allume allume mille étoiles. Le jet d'eau dans la vasque au murmure discret Retombe en brouillard fin sur les bords...

Tous écoutaient, émus, les vers adorables. « Nous étions encore sous leur charme, conclut Villiers, lorsque nous nous séparâmes, la soirée finie » .

L'auteur des Contes cruels aimait ces soirées dans lesquelles les conversations graves, la musique et les beaux vers succédaient à de folles gaietés. 11 aimait entendre François Coppée récitant ses Intimités, Verlaine un poème des Fêtes galantes, Mallarmé un pantoum, Augusta Holmes, souverainement belle sous ses cheveux d'or dressés en forme de casque, avec ses traits de déesse antique, chantant Les Argonautes en s' accompagnant ellemême ou interprétant des passages de Lutèce.

Quand il ne se livrait pas à sa progre invention, Villiers, doué d'une mémoire

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prodigieuse, récitait à son tour, et sans hésiter, les plus longues et les plus abstruses nouvelles d'Edgar Poë, des fables de La Fontaine et deux mille vers de Ponsard « qu'un mépris zélé pour l'auteur de Lucrèce, raconte Gustave Guiches, l'avait engagé à apprendre afin de les ridiculiser en les déclamant » . Et Henri Cros, le sculpteur cirier, riait dans son coin en modelant la petite tête de la maîtresse de maison.

Parfois Villiers s'asseyait lui aussi au piano et entonnait à pleine voix la superbe invocation du chœur du premier acte de Lohengrin, ou modulait, sur un rythrne berceur, morbide, dissolvant, les vers de Baudelaire :

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux !

Le Vin de V Assassin, Recueillement , et les poèmes de Baudelaire lui suggéraient également, dans un accent d'horreur ou de volupté incomparables, les plus belles improvisations. Il se plaisait aussi, certains soirs, à scander les rythmes de chan-

sons guerrières, ironiques et populaires, qu'il avait composées en 1870, nous apprend son biographe du Pontavice de Heussey, en collaboration avec quelques artistes réunis dans le même corps franc, pour charmer les tristes veillées du siège. En outre, n'était-il pas l'auteur d'un opéra-bouffe dont les principaux personnages, le roi Paf et son ministre Toc, déchaînaient l'hilarité de Nina et de ses amis ?

Chez Nina encore, au dire de M. Edmond Bailly, dans un article de V Ermitage de septembre 1892, consacré à Villiers de risle-Adam mélomane, le poète faisait entendre l'opéra que IuL avait inspiré la Esmeralda de Victor Hugo, et lorsqu'il interprétait au piano les principales scènes, il donnait, paraît-il, malgré d'énormes fautes et de constantes inexpériences, l'impression, d'un réel génie musical et révélait des beautés de premier ordre.

« Pour peu que l'on fût susceptible de quelque émotion artistique, affirme du Pontavice de Heussey, il était impossible de ne pas être empoigné lorsque, après

Il8 AU TEMPS DES PARNASSIENS.

une introduction bruyante, remplie de phrases heurtées, où le choc des verres, le froissement des épées, le tourbillon des danses, les hurlements de l'orgie s'enchevêtraient en un savant désordre, Villiers attaquait d'une voix stridente de truand le chœur à l'allure endiablée du début de son Esmeralda. » L'air de Claude Frollo était, pour Villiers, un triomphe certain :

Reçois sous ton aile Le prêtre infidèle !

L'enfer avec elle, C'est mon ciel à moi !

Après avoir accentué cette phrase finale avec une énergie furieuse, Villiers, d'habitude, bondissait de son siège, dans un état indescriptible : les mains au ciel, les yeux étincelants, il marchait, répétant sur tous les tons :

L'enfer avec elle, C'est mon ciel à moi !

Son opéra, ses chansons, ses mélodies à « l'accent magique et profond » , déclarait François Coppée, Villiers les portait dans son cerveau, et, malheureusement,

ne possédant que des dons naturels, le sentiment des rythmes et de la mesure, la justesse d'oreille et la mémoire, il ne notait rien, faute d'une suffisante culture musicale. Chabrier, sollicité de transcrire quelques-unes des plus belles improvisations de Villiers, négligea d'exaucer ce vœu, en sorte qu'il ne nous reste rien, ou presque, de Villiers compositeur, et c'est grand dommage.

Bizarre et brusque, selon sa coutume, Villiers, las de musique, s'interrompait tout à coup, se levait et quittait le piano pendant que Charles Cros commençait son hilarant monologue, Un bon placement, ou que Francès se décidait à narrer, en faisant férocement rouler les r, comment on avait pris Sarrrragosse.

Dès que Francès avait terminé son monologue, Cabaner, intraitable, exigeait que les assistants admirassent les tableaux qu'il leur présentait. Cabaner avait pris sous sa protection de bizarres impressionnistes qu'il gâtait, qu'il appelait doucement ses peintres, et qu'il produisait avec accompagnement de pompeux éloges. Les

peintres reconnaissants offraient à Cabaner des toiles devant lesquelles il fallait, bon gré mal gré, se pâmer. Tantôt, c'était un Moulin de la galette se dressant rose sur la terre d'un bleu pâle et sous le ciel fait d'or jaune. Tantôt, c'était une gerbe de fleurs émergeant d'un vase japonais. On y voyait des pensées rouges, des roses violettes, des lys bleus et des bleuets jaunes. Et le vase couleur d'arc-en-ciel portait sur les flancs d'étranges oiseaux violets et verts ignorés des ornithologues. Un autre protégé de Cabaner peignait des marines.

La mer roulait des flots de sirop de groseille ou bien la nappe d'eau ressemblait à de la bière et l'écume des bords paraissait figurer un faux-col. L'horizon, immuablement violet, était troué de blanc : la place occupée par le soleil. Les peintres de Cabaner, mariés et pères de famille, ont aujourd'hui renoncé à l'art. lisse sontcontentés de divertir les habitués de Nina.

Hélas! l'originalité de Cabaner, les plats succulents de Mme Gaillard, les attentions de Nina, l'intérêt des discussions, les monologues amusants et les beaux poèmes,

le bruit et le mouvement, ne parvenaient pas toujours à rendre gai le pauvre Villiers, gêné par le manque d'argent, voué aux hasards d'une vie misérable, et obligé d'habiter de douteuses chambres où il installait ses meubles éclopés et son piano — quand il avait des meubles et un piano.

Un soir, obsédé par son infortune, il racontait avec un triste sourire qu'il se rappelait d'avoir été riche, à une lointaine époque, et d'avoir sottement gaspillé ses ressources. Peu de temps après son arrivée à Paris, Villiers avait fait un héritage d'une trentaine de mille francs. Il crut qu'il allait vivre éternellement riche, se montra généreux avec tous ses amis, acheta une voiture et deux chevaux. Le cocher avait très bonne tenue. Seulement, comme les amis de Villiers, épris de littérature, passaient, pour la plupart, leur temps à converser au Café de Madrid et au Café des Variétés, réputés à cette époque pour abriter les Parnassiens, la voiture stationnait, en permanence, devant l'une ou l'autre terrasse de ces Cafés. La ruine vint vite et gaiement, sans que le maître de l'équipage eut trouvé

Poccasion de s'en servir. Cependant, à la veille de congédier son cocher, Villiers voulut faire une promenade, et, s' étant interrogé longuement sur le but à choisir, il resta perplexe. Le cocher, avec une douce familiarité, lui glissa ces mots : (( Monsieur le comte, si nous allions au Bois ? » Villiers n'avait point songé au « tour du bois ». Ce fut Tunique exhibition de la voiture.

La misère, souvent atroce, de Villiers, Catulle Mendès en a parlé dans la Maison delà Vieille, où il n'apoint oublié de peindre l'auteur d'Isis sous le nom d'Odon. Mendès réédite dans son livre l'anecdote qui veut que, le trône de Grèce étant vacant, Napoléon III ait songé à le proposer à Villiers de l'Isle-Adam. Ce dernier aurait même fait une démarche aux Tuileries, et le romancier prête à Villiers un récit de cette visite à l'Empereur. « Nous avons causé, dit Odon- Villiers négligemment.

Ou plutôt il n'a fait que répondre, de temps en temps, la voix distraite, la parole évasive. Sa situation l'oblige à quelque réserve. Il m'avait indiqué un fauteuil, à

côté d'une grande table de mosaïque aux pieds d'or. Il était debout contre la cheminée, la tête un peu vers l'épaule, les yeux vagues, en qui l'âme ne transparait pas. Il parle lentement, avec des gestes où il voudrait que l'indolence, volontairement somnambulique, inspirât la peur d'une brutale explosion, qui serait terrible. En somme, un peu d'indifférence, exprès, quelque affectation d'impérial ennui.

Naturellement, le neveu d'un parvenu.

N'importe, il a été très bien » . Là-dessus Mendès attribue à Odon de copieux, grandiloquents et excessifs discours où il vante la sainteté, le faste, le désintéressement, les actions éclatantes de ses ancêtres. Villiers était, en effet, coutumier de ces propos magnifiques. N'avait-il pas le droit d'exalter sa race, lui qui descendait de Philippe de Villiers de PIsle-Adam, le premier grand-maître des chevaliers de Malte? Catulle Mendès ne manque pas de se souvenir également du procès que l'auteur des Contes cruels intenta pour protéger l'honneur de son nom. Le maréchal Jean de Villiers étant représenté comme traître

et lâche dans Perrinet Leclerc, pièce d'Anicet Bourgeois et Lockroy père, Villiers, indigné, avait protesté et réclamé la suppression ou la rectification des passages heurtant son orgueil familial.

Mais, je viens de le dire, Catulle Mendès, dans La Maison de la Vieille, nous entretient surtout de la détresse, de la perpétuelle et harcelante pauvreté de Villiers. « Dante, crie Odon aux invités de Nina, était à peu près sûr de sa paie, même à Sienne ouà Vérone. Shakespeare, avant la gloire, gagnait à garder les chevaux à ra porte du théâtre de Southwart de quoi payer sa pinte et son gîte chez Mme Vabon-train. Le Roi pensionnait Corneille... La belle malice de prouver son génie, quand on en a, et quand on a le temps. J'ai du génie ! je n'ai pas le temps. Pourquoi ? Parce que je n'ai pas d'argent, parce qu'il faut que j'en trouve ou que j'en vole, — la foi en soi donne droit au vol, — pour ne point crever avant l'œuvre ! Je perds ma vie à la gagner. Je me tue pour vivre. Savez-vous ce que j'ai dans ma poche ? cinq francs ? A h ! bien oui ! Un

franc ? Non pas ! Deux sous ? Vous me flattez. J'ai dans ma poche une lettre d'emprunt ; une lettre demandant un louis à un imbécile qui me le refusera. »

Odon, c'est-à-dire Villiers, raconte ensuite sa pitoyable existence aux artistes et aux écrivains réunis là. Il a couché pendant six mois dans une chambre de maison en construction. Rentrant la nuit, par la vaste baie de la porte où manquaient les vantaux, il allumait, pour grimper l'escalier de service en bois blanc, sans rampe /encore entre les murs de plâtre frais, des allumettes emportées de labrasserie,etdes rôdeurs, des filles réfugiés là, se*levaient, surpris, s'en allaient. Il a dormi dans un bureau de Revue sur un lit de fer pliant, loué à la semaine. Le jour, fermé, on corrigeait les épreuves dessus ; le soir, Villiers l'ouvrait et s'y étendait. Le vent du couloir faisait avec le vent de la fenêtre, durant les nuits d'hiver, des courants d'air qui le glaçaient, le recroquevillaient sous une couverture de coton où ne s'ajoutaient que sa redingote et son gilet puisqu'il n'avait pas de pardessus.

« Moi, ajoute Odon, qui vaux, par la race, les Valois et de qui les Bourbons sont les cadets de gloire, moi qui égale, par le génie, Eschyle, Edgar Poë, Baudelaire, j'ai joué, en paiement du droit au couvert, le personnage du « fou guéri » chez le docteur Filicaja qui avait installé un traitement d'aliénés dans les dix-huit mansardes d'une maison neuve, boulevard Haussmann ». Ce docteur qui soignait des agités, des névrosés, des maniaques, des gâteux,- recevait les parents de ses malades, et ses amis particuliers, donnait des dîners et des bals auxquels prenaient part ses pensionnaires quand ils étaient calmes. Les soirs de fête, on appelait Villiers, on l'interrogeait avec ménagement. Filicaja expliquait que l'articulation de son patient était nette, que les mouvements n'avaient plus rien de particulier, d'anormal, et l'amélioration constatée inspirait confiance en le traitement du docteur... Ces propos tenus par le poète d'Akèdysséril dans le salon de Nina, et relatés par Catulle Mendès qui les y entendit, sont impossibles à transcrire sans une

gêne affreuse et sans que Ton se sente laface empourprée de honte. Villiers disait vrai, cependant, et n'exagérait rien. Ouvrons le Journal des Goncourt et lisons ce que M. Paul Bourget racontait aux auteurs de Madame Gervaisais : «Savez-vous quelle est à l'heure présente la profession de Villiers de l'Isle- Adam ? » « Non. » « Eh bien, il est mannequin chez un médecin de fous... Oui, il est le faux fou dont le docteur dit :« Il n 'est pas tout à fait guéri , mais il va mieux » . Villiers, ayant avoué l'excès de son infortune dans le cénacle de Nina, concluait, douloureux : «J'ai droit à l'argent puisque ma pensée en a besoin pour s'épanouir ! Il me faut le temps, la paix, les livres, la musique, et, après le bruit des glorieuses fêtes, le silence, au bord du golfe, près des lagunes, dans des palais où de belles jeunes femmes aux mains de songe viennent, patiemment attentives aux douleurs créatrices, apaiser de lafraîcheur d'âme qu'elles ont au bout des doigts le front déchiré et tout pantelant encore de l'enfantement sublime. Faites-moi riche, pour que je sois grand, et que je répande l'aumône de ma grandeur».

Ces atroces confidences, Villiers ne les adressait pas souvent aux invités de Nina ; ces désirs et ces rêves, il ne les formulait que rarement. Sa pudeur et son orgueil le retenaient. Il préférait exagérer sa joie, étant de ces misérables condamnés au rire éternel dont parle Baudelaire. Alors il mimait Tribulat Bonhomet, en traqueur d'hermines, chassant, avec un fantastique fusil chargé d' encre , les bêtes immaculées que lamoindre tache fait mourir, ou bien il montrait Tribulat Bonhomet, costumé en général, haranguant ses troupes, leur demandant de mourir pour l'agriculture, l'industrie, le commerce, et leur signifiant que, les idées de gloire et de patriotisme étant enfin abolies, il était préférable de sacrifier sa vie pour le salut de nos chemins de fer que de combattre pour des abstractions démodées.

Quelquefois aussi, Villiers se reprenant tout à coup, après l'aveu, s'entourait les mains de serviettes en guise de gants de boxe, se cambrait, les manches au coude, et envoyait des coups de poing à un adversaire de bonne volonté en discutant de l'excellence de la méthode britannique ou

de la méthode française. « Touché », criaitil, avec un brusque renversement du buste, en essuyant du revers de la main, à son menton, une blessure imaginaire. On

riait On riait parce que l'on ne savait

pas toute la vérité. Le comte de Viiliers de l'Isle-Adam n'avait pas joué que le personnage du fou guéri. Il se souvenait d'avoir été moniteur de boxe dans un gymnase, afin de vivre, afin d'avoir le droit d'écrire Axel et L'Eve future!

Ce qui sauva Viiliers de l'irréparable désespoir, ce qui le préserva d'accomplir le geste de la libération suprême, ce qui lui permit, malgré tout, de laisser une œuvre admirable, ce fut sa faculté prodigieuse de se réfugier, de s'isoler dans son rêve, toujours et quand même, ce fut son tenace amour des lettres. A cet égard son assiduité aux réceptions de Nina lui offrit une excellente ressource . Aux heures de lassitude et de dégoût il trouva dans 1 ' amitié de la jeune femme et dans l'entourage de celleci l'enthousiasme, l'allégresse, la fièvre qui le réconfortaient, lui rendaient la foi et lui valaient avec l'oubli une nouvelle ardeur.

Ceux qui recherchaient l'hospitalité de Mme Gaillard et de sa fille ne venaient pas seulement chez elle parce que Nina était bonne et charmante, parce qu'ils espéraient rencontrer, dans cet intérieur un peu bohème, la femme facile qui distrairait leur solitude, parce que, pauvres pour laplupart, ils savaient que le déjeuner ou le dîner était prêt à leur intention. Ils venaient surtout, riches ou pauvres, pour tromper l'angoisse de leurs débuts difficiles, pour se consoler, parfois, de leurs insuccès et de leurs déboires : ils venaient, encore que leurs idéals fussent différents et même violemment opiposés1, mettre en commun leur foi dans l'art, s'entretenir de leurs espérances, s'exciter au bruit de leurs querelles etde leurs discussions, s'affirmer leur droit de penser et

de créer, se reconnaître enfin et s'exalter les uns les autres, les uns par les autres.

Nous ne devons pas oublier que le salon de Nina, après celui de Mme de Ricard, vit se préparer, puis éclore, l'école parnassienne. « Vint le temps, a écrit Catulle Mendès dans La Maison de la Vieille, où, guidés d'un Maître austère et pensif (Leconte de Lisle), de qui les nobles distiques, comme des colonnes deux par deux, soutiennent l'œuvre pareille à un Parthénon,' de jeunes poètes contempteurs des débraillements bohèmes et des sensibleries élégiaques où s'était avilie la poésie de France, s'efforcèrent de rénover, d'imposer aux âmes la religion de l'éternelle beauté. »

Depuis le romantisme l'on n'avait pas vu pareille effervescence. Coppée, Verlaine, Mérat, Valade, Dierx, sages et paisibles employés de bureau durant le jour, devenaient féroces, le soir, chez Nina, si quelqu'un touchait à leur art, et ne demandaient qu'à combattre. Ils combattirent, tous, en effet, ces jeunes poètes glorieux, et, sous les noms successifs et saugrenus de stylistes,

de formistes, de fantaisistes, d'impassibles, de parnassiens, acceptèrent gaiement que les critiques de la grande presse et les chroniques des petits journaux leur prodiguassent les ironies, les plaisanteries, les railleries, voire V insulte. Plus on les chansonnait, plus on les caricaturait, plus on les bafouait, plus on les tournait en ridicule, plus leurs idées s ' affermissaient et davantage ils persévéraient à les défendre. Qu'on leur attribuât des rôles d'idiots dans les revues de fin d'année, qu'on leur prêtât des mots stupides dans les nouvelles à la main, qu'ils obtinssent ensemble l'ironie et le dédain, la colère et la charge, c'était la preuve, justement, de leur force et l'annonce de leurs prochains succès. Ils le savaient; Catulle Mendès, dans La légende du Parnasse contemporain, a raconté ces luttes épiques avec bonne humeur. «Nous fûmes, dit-il, pendant un temps, Jes Jocrisses, les Calinos et les Guibollards de la poésie française. Il suffisait de prononcer le mot « Impassible » pour que tout le monde pouffât de rire, et quelqu'un m'a affirmé qu'un jour, dans un embarras de voitures,

un des cochers qui se querellaient, après avoir épuisé tout le vocabulaire populaire des outrages, avait enfin jeté à ses adversaires vaincus cette injure suprême à laquelle il n'y avait rien à répondre : « Parnassiens, va ».

Catulle Mendès, ayant fondé La Revue fantaisiste, les habitués du salon de Nina se groupèrent d'abord autour de lui. Les bureaux de la revue étaient installés passage des Princes, et, chaque jour, vers trois heures de l'après-midi, dans la petite pièce où des tentures de perse verte et rose contrastaient fâcheusement avec les armoires et les tables d'acajou, on voyait arriver non seulement les poètes de la jeune pléiade, mais encore de glorieux aînés. Baudelaire, Théodore de Banville, Léon Gozlan, Charles Monselet, Alphonse Daudet, Jules Claretie, LéonCladel, ignorés de la gloire à cette époque, apportaient leurs premiers articles à Mendès.

La Revue fantaisiste disparue, les Parnassiens trouvèrent en Louis-Xavier de Ricard un mécène qui publia le journal Z/.4rô, sans grand succès. Louis-Xavier de Ricard

abandonna son journal, et, avec Mendès et l'éditeur Lemerre, créa Le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux.

Vous devinez de quelles aclamations Le Parnasse contemporain fut salué chez Nina. D'ailleurs la jeune femme ne tarda point à y collaborer et, dès la publication de la seconde série du Parnasse, on y découvre son nom.

Le Parnasse contemporain eut la chance d'être très mal accueilli par la critique, et copieusement ridiculisé. A cette époque l'audacieux éditeur Lemerre — qui eut fort à se louer de son audace — n'avait publié que Ciel, Rue et Foyer de Louis- Xavier de Ricard, Les Poèmes saturniens de Verlaine et Le Reliquaire de François Coppée. On ne connaissait les nouveaux poètes que par ces trois recueils et les fragments épars dans La Revue fantaisiste et L'Art. Le Parnasse contemporain, malgré la présence de poètes déjà illustres, offrait le caractère d'une manifestation collective de la jeune école, et, par conséquent, une occasion excellente de s'en moquer et de l'attaquer. On n'y manqua pas.

Paul Arène, Alphonse Daudet, Jean du Boïs, capables des pires audaces, n'hésitèrent même pas à publier Le Parnassiculet contemporain. Quelle fureur dans le salon de Nina le soir qu'un fervent des novateurs apporta ce mince petit recueil où Ton pastichait les vers des Parnassiens ! Et il y avait un Avertissement de l'éditeur, un féroce Avertissement. « On sait le bruit disproportionné avec leur mérite, disait l'éditeur, qu'ont fait récemment une trentaine de poètes de tous poils avec un volume devers nouveaux présentés par eux au public comme l'expression de la poésie contemporaine . Une demi-douzaine d ' autre poètes , à bon droit scandalisés d'une si énorme prétention, ont voulu ramener à plus d'humilité leurs frères en Apollon, en leur démontrant que les premiers venus pouvaient accoucher d'uneaussi petite souris qu'eux, sans pousser les mêmes cris -de montagne en mal d'enfant. »

Les ennemis des Parnassiens ajoutaient à l'insulte de V Avertissement l'ironie blasphématoire d'un chapitre intitulé : Une séance littéraire à l'hôtel du Dragon bleu.

L 'hôtel du Dragonbleu était une allusion à la maison meublée proche de la rue Dauphine où habitaient Catulle Mendès et plusieurs de ses compagnons. La maison meublée était misérable, les chambres sordides, et leurs locataires devaient souvent se contenter de déjeuner d'une page de Ronsard ou de la contemplation d'un tableau du Titien. Souvent aussi il n'y avait pas de feu dans la petite chambre où brûlait une bougie unique. Mais la bougie s'éteignait tard et l'on ne sentait ni le froid ni la faim dans l'allégresse du labeur continu et l'espoir de revanches certaines.

Telles ne sont pas présentées les choses dans Une séance littéraire à V hôtel du Dragon bleu. On y racontait la visite de Li-tien-Li, mandarin lettré. Li-tien-Li franchit une obscure allée, monte un escalier étroit qu'éclaire la flamme grêle d'un bec de gaz, tâte des mains les murs du corridor, pousse une porte, et qu'aperçoit-il ?

Dans la chambre trois lanternes en papier découpé pendent au plafond, jetant de multicolores reflets, et une cassolette orientale fume dans un coin sur un vieux piano. Les

Parnassiens, assis par terre, mâchent du haschich. Ils regardent, sans rien dire, une jeune femme nue qui fait des poses plastiques, au milieu de la chambre, sur un tapis de pourpre fanée. A chaque nouvelle pose, un petit homme noir qui se démène au piano plaque un accord pendant qu'un adolescent à longs cheveux bouclés, vêtu de velours sombre, indique à la jeune fille les poses diverses qu'il faut prendre, la pose du Cygne, la pose du Ganymède.

Voilà qui séduit et décide Li-tien-Li. Il entre, salue et reçoit un accueil cordial. « Vénérable mandarin à bouton de cristal, lui dit un Parnassien, vous nous surprenez ici au milieu d'une dé nos séances parnassiennes, en train d'habituer nos yeux au spectacle des belles formes et des colorations singulières. Ces exercices hebdomadaires servent à entretenir intacts parmi nous le sentiment du bizarre et l'esprit des doctrines pures. Mandarin, avez-vous un critérium ? Il faut avoir un critérium, mandarin ! Barrer son cœur aux passions humaines, et demeurer, ainsi qu'il convient, le spectateur farouche et froid du

drame de la vie ; écrire en un style pompeux et compliqué auquel ne puisse rien entendre le vulgaire, et s'inspirer toujours des temps et des régions énigmatiques sur lesquels flottent comme un voile divin Pldéal et 1' Ombre : voilà le vrai critérium, le seul, le nôtre, celui de l'hôtel du Dragon bleu ! Car c'est nous qui sommes les Impassibles ! Je suis, moi, impassible Indou, et je m'en fais gloire; ce monsieur, là-bas, est impassible Turc ; son voisin de gauche, impassible Scandinave ; son voisin de droite, impassible Marocain ; et nous sérions très heureux si vous vouliez représenter chez nous l'impassibilité chinoise. » Li-tien-Li ayant lu un poème, l'intéressant jeune homme continue sa dissertation en définissant le Vers. Le Vers est une coupe en cristal de Bohême sonore tant qu'elle reste vide. Si on la remplit, si on verse dans ses strophes le vin fade de la réalité, la coupe ni les strophes ne tintent plus... La soirée à l'hôtel du Dragon bleu se termine par une longue beuverie et le mandarin s ' en va, trébuchant.

Ces plaisanteries sacrilèges et les pas-

riches ironiques qui les accompagnaient irritèrent beaucoup les Parnassiens. «Il y eut, dit Edmond Lepelletier, des protestations en mouvement, des gifles dans Pair. Des duels à l'épée : Mendès contre Arène ; des combats à coup de poing : Verlaine contre Daudet, faillirent se produire. » Aux attaques du Parnassiculet, il faut ajouter celles de Barbey d'Aurevilly qui, dans Le Nain Jaune, ridiculisa à son tour la jeune école en publiant Les Trente-sept rnédaillonnets du Parnasse contemporain. Louis - Xavier de Ricard lui répondit et Barbey d'Aurevilly répondit à Louis-Xavier de Ricard. Que de querelles ! Que de ferveurs ! Que de colères ! Que d'allégresses ! Le salon de Nina n'avait jamais été plus bruyant, plus animé, et il va sans dire que la jeune femme défendait énergiquement ses amis.

A certaines époques cependant Nina et ses familiers oubliaient un peu leurs préoccupations littéraires et artistiques. Il s'agissait d'organiser les grandes fêtes que Mme Gaillard, et sa fille aimaient à donner parfois et qui fournissaient l'occasion de

jouer la comédie. Catulle Mendès, dans La Maison de la Vieille, nous a laissé ie truculent récit d'une soirée de ce o-enre et des préparatifs qu'elle exigeait. Le logis était bouleversé. Tous déployaient une fiévreuse activité. Les femmes travaillaient dans les chambres d'en haut, taillaient et cousaient les velours, les dentelles, les brocarts qui serviraient aux costumes. Peintres et poètes envahissaient le salon, et, se démenant avec une hâte enragée, clouaient, tapaient, agençaient le théâtre, ou bien, juGhés sur une double échelle de cuisine, peignaient les toiles de fond et les portants des décors.

M. Jean Richepin, déjà célèbre par son recueil Les Caresses, vêtu superbement d'un gilet brodé de fleurs vermeilles et boutonné de corail rose, M. Jean Richepin pareil, en sa radieuse et triomphante jeunesse, à quelque roi barbare, donnait des conseils, approuvait, désapprouvait, dirigeait, le geste altier et la voix impérieuse, à moins qu'il n'interrompît Nina, plantant des clous elle aussi, pour l'enlever dans ses bras robustes et l'embrasser, ou pour lui réciter,

d'une voix tendre et emportée, le rôle que, auteur et acteur, il jouerait prochainement; car M. Jean Richepin interprétait ses pièces quand on les jouait chez Nina.

Aux instants de repos, la cuisinière servait une liqueur de sa composition; les actrices, vêtues de leurs costumes, descendaient se faire admirer, et le tapage joyeux redoublait tandis que Charles Cros, très calme, expliquait qu'aucun geste lumineux de la planète Mars ne pourrait échapper à cent kilomètres de miroirs d'acier étendus sur la plus vaste plaine de Sibérie. Villiers de PIsle-Adam riait: un autre chantait.

Une amie de Nina, debout sur un coffre à bois , récitait la scène qui lui avait valu d ' être refusée au Conservatoire. Les chiens de Mme Gaillard aboyaient, et son singe contemplait, ironique et grimaçant, ces gens agités.

Enfin, la nuit s 'avançant, on songeait à partir. Il fallait éviter les pots à colle, les malles béantes, le pupitre du chef d'orchestre, les scies dangereusement posées, les tables mi-renversées, les circuits de fil de fer, et, ces dangers surmontés,

chacun disait adieu à Nina, lasse mais ravie, et la cohue des manteaux sombres se dispersait dans la nuit.

Venait le jour de la fête. Artistes, poètes, sculpteurs, écrivains, hommes politiques, gens du monde (on les admettait ces soirslà sans brimades), s'entassaient sur les banquettes de velours aux franges d'or, louées modestement chez un tapissier de banlieue, ou sur des bancs de jardin. On se serrait dans les angles, on se tassait dans les embrasures, on montait sur les chaises, on s'immisçait entre les fauteuils, et deux cents personnes tenaient dans le salon qui pouvait en contenir soixante. Les pardessus, les sorties de bal et les chapeaux remplissaient l'étroit vestibule. La dernière rime tonitruée, les applaudissements crépitaient, et, comme pour se venger de la contrainte admirative qu'elle venait de subir, la foule se ruait à de violentes excentricités, se livrait à mille folies bruyantes.

Oh ! les réceptions de Nina n'avaient rien de grave ni d'officiel ! Les acteurs, gardant leurs costumes, étaient portés en triomphe.

M. Jean Ricbepin, enlevé sur de robustes épaules, oscillait dans le flux et le reflux des invités, parmi les habits noirs, les claires robes et les chairs nues des femmes, les costumes verts, roses, pourpres et bleus de ses camarades de théâtre. Nina, encore vêtue de la tunique de brocatelle d'argent qui lui avait servi pour murmurer, en jouant de la mandole, le monologue du second acte, connaissait également, malgré ses protestations, la gloire d'un pavois d'épaules. Et d'autres étaient soulevés, acclamés, entraînés, les trois frères Cros, ceux qui avaient joué, ceux qui n'avaient pas joué, ceux qu'on aimait. Le cortège gesticulant s'écrasait vers là salle à manger. Mme Gaillard oubliant ses habitudes d'économie à cause de la solennité des circonstances, le buffet était servi avec une abondance et un luxe inaccoutumés. Chacun s'emparait d'un escabeau, d'un fauteuil, d'une chaise, et, à défaut de meuble, s'installait sur les épaules de gens déjà assis...

Ces soirs-là, chez Nina, on voyait des invités qui s'isolaient un peu, moins turbu-

lants, corrects, et fort amusés quand même par le spectacle. C'étaient Leconte deLisle, José-Maria de Hérédia, Anatole France, Camille Pelletan, Stéphane Mallarmé, Verlaine, Forain, le voyageur Louis Boussenard, des Essarts le marin. Les convives ne leur prêtaient que peu d'attention, trop occupés à se rassasier et à acclamer, voire à embrasser la cuisinière qui arrivait chargée de victuailles ! Bientôt le bruit devenait intolérable. Les rires, les sifflets, les huées, les vociférations se croisaient et se multipliaient . La fête s ' achevait , à la grande joie de Nina dans le tumulte et la déroute.

Est-ce à l'occasion d'une soirée de ce genre que Nina composa avec M. Jean Richepin, Germain Nouveau — lequel, aujourd'hui, signe Humilis de beaux poèmes catholiques — et, peut-être, Villiers de l'Isle-Adam, le drame ahurissant, cocasse, grandiloquent, bouffon, que l'on trouve à la fin des Feuillets parisiens, et qui a nom Le Moine bleu ?

Ce drame pseudo-romantique est une farce énorme remplie de réminiscences irrespec-

tueuses des pièces de Victor Hugo poussées à la caricature monstre, déformées en des charges gigantesques. Le Moine bleu évoque une blague de rapin accompagnée de grosses tapes dans le dos et sur le ventre, triviale et comique, follement absurde, stupéfiante et frénétiquement gaie. Comme personnages : Yseult, Enguerrand, un moine, Tristan et Fenimore «nègre tantôt muet, tantôt sourd ».

Au début du drame Yseult est seule, écoutant. Une horloge sonne huit heures. Yseult, qui a très faim, frappe dans ses mains et le nègre arrive, met le couvert, apporte la lampe à pétrole et son abat-jour : , Le Moine bleu se passe au moyen-âge ! . .

Enguerrand, mari d'Yseult, fait son entrée. C'est un chasseur « barbarement vêtu, qui secoue sa capeline pleine de neige, la neige de ses cheveux, de sa barbe et de ses bottes ». Enguerrand se présente :

Moi, des Mâchicoulis, duc et cousin du Roy, Comte de Monguignon, baron de Sombreflamme...

Mais, jaloux . Enguerrand regarde sa

femme d'un àir soupçonneux. Il ne déteste pas de troubler la pauvre Yseult, et lui demande :

D'où viennent cet œil calme et ce calme maintien? Mais tremblez, tremblez donc un peu, sous mon ton-

[nerre !...

Yseult répond, docile :

Je fais ce que je peux, ainsi qu'à l'ordinaire.

Le farouche Enguerrand et sa femme se mettent à table, et pendant que le chasseur se persuade qu'il est trompé et qu'il va « en découvrir de belles », Yseult, docile et douce, lui demande le résultat de son expédition dans les bois.

Enguerrand, se souvenant de Ruy Blas, répond :

Il fait un froid de loup ! — et j'en ai tué trois ! Ma jument, Tricolore, a la jambe cassée. La pluie, au matin rouge, affreuse, était passée A midi ; mon cor, blême, épouvanta les bois ! J'ai déjeuné fort bien sur l'herbe, et dans un mois A moi seul j'ai tué cent des plus belles bêtes. J'ai très soif, cette soupe est trop chaude. Vous êtes Charmante, et moi je suis hideusement jaloux !

Yseult essaie de calmer son mari et lui offre « un quartier de volaille », mais

Enguerrand ne se soucie pas, pour l' instant, de continuer à dîner. Ce rude chasseur qui pourrait être le héros d'Hernani et de Marion Delorine, si Ton en juge par son langage, déclare :

Le moment est très grave. Écoutez-moi, Marie, J'ai pour tout nom Didier, je m'appelle Enguerrand. J'étais nu quand je vins au monde, et pas très grand. L'Italie est en proie aux ducs, l'Espagne aux comtes, Monaco ne veut plus — coup dur — rendre ses

[comptes.

Ici, ceci ! c'est bien ; là, cela ! c'est mieux. Donc Sous le poids des soucis, mon chef souffre, et mon

[tronc .

Puis Charles-Quint, puis Mac-Manon, puis Charle-

[magne.

Voilà pourquoi je veux aller à la campagne. Vous ne m'écoutez pas ! Vous n'entendez que mieux. Le train part à midi. Midi ! c'est curieux. La police le sait, elle n'y peut rien faire. Insidieux, brutal, tendre, voilà ma sphère ! La France étant dans cet état, lugubre sort, Ce qui rentre n'est pas semblable à ce qui sort. Qu'en pensez- vous?

Les propos d' Enguerrand manquent de suite. Yseult a plus de logique dans les idées, mais il est impossible de comprendre l'histoire d'écurie et de palefrenier qu'elle raconte à cause de son mari qui interrompt le récit à chaque instant,, et de façon sau-

grenue. Il est question d'un palefrenier; donc il a été trompé ; il ne sort pas de là. Enragé, il s'écrie :

Mais osez donc, pour voir, osez donc le nier !

Yseult, paisible, réplique : « C'était avant mon mariage. » Eno;uerrand se reconnaît vaincu : « Ah ! très bien, pardonnez! » La conversation, cependant, se termine très mal. Yseult reproche à Enguerrand de manquer d'éducation. Quoi ! il n'a pas d'éducation, lui des Mâchicoulis, duc et cousin du Roy, comte de Monguignon, baron de Sombreflamme! Indigné et véhément, il proteste : « De l'éducation! J'en suis pourri, madame ! » A quoi la tendre Yseult riposte : « Pourri vous-même. »

Heureusement le nègre interrompt les époux irrités. Il apporte la carte du moine bleu. Enguerrand ayant consenti à le recevoir, le moine bleu fait son entrée . Le moine bleu s'exprime à merveille. S 'inclinant : « Madame, et la société. » Tout de suite, Yseult admire son hôte qui déclare s'appeler Tristan.

Il a du monde, il est très bien, en vérité.

pense- t-elle, et, déjà tendre, elle s'avise que Tristan « paraît façonné pour les jeux de P amour ».

Les présentations terminées, Enguerrand ayant énuméré une fois de plus, et avec une complaisance manifeste, ses titres innombrables, Yseult invite le moine à partager leur repas. Il refuse, et comme Yseult n'a pas faim, Enguerrand continue seul le dîner, mangeant fort, buvant sec, puis, s'adressant à sa femme, il décide : « Le frère, pour votre instruction et ma digestion, fera sans passion une allocution. » Tristan aime mieux chanter, et il chante :

Le p'tit moine qui fait pénitence Se lèv' d'ordinaire au p'tit jour, Puis dans sa p'tit cellul' commence Par faire un ou deux petits tours.

Aussitôt après sa prière Il faut qu'il aille à l'Angélus Faire un grand salut au p'tit père Qui lui rend un petit salut.

Les couplets se suivent. Entre les couplets Enguerrand, ravi, se verse de copieuses rasades. «Bravo ! bravo ! buvons

un coup. Allons, en garde! » Yseult, tout à fait amoureuse, observe :

Il est exquis ; son œil de flamme me dévore,

et, soudain, elle est illuminée : « Ah ! je comprends ! C'est un amant que Dieu m'envoie. »

Enguerrand, son dîner terminé, a...

d'autres appétits, et il congédie le moine :

Il suffit, c'est bien. Allez-vous-en.

Quand on a bien mangé, bien bu... je bois encore, On sent : Qu'est-ce qu'on sent?... Yseult, je vous

[adore !

Je suis marié... Vous, moine, il faut prier. Et puis... Allez voir dans mon oratoire si j'y suis.

La pauvre Yseult subit son destin, et, Enguerrand s 'étant endormi « comme un cheval alourdi par l'avoine », elle appelle Tristan. Celui-ci, décidément, lui plaît. Admirative, elle le compare au chanteur florentin et pense :

Réduit en bronze, il ferait bien sur ma pendule.

Le moine n'est pas moine, et nous nous y attendions. Le moine est en réalité un jeune homme qui s'est épris d' Yseult

quand il l'a vue à la sortie de l'église, « un voile blanc flottant aux pointes du hennin » et laissant traîner derrière elle sa robe armoriée sur le chemin poudreux.

Quelle horreur il éprouve de savoir son Yseult adorée à un autre homme, à ce brutal Enguerrand auquel elle a juré fidélité devant l'autel ! Lui seul a tous les droits ; lui seul peut se conduire avec « l'audace d'un hussard », et, au retour de la chasse, meurtrir les bras neigeux de la douce créature, ployer sa taille sous son dur gantelet, ordonner, exiger l'amour!

Yseult, afin d'apaiser l'angoisse de son cher Tristan, ment avec effronterie. « Oh ! ne crains rien, lui dit-elle, ce n'est qu'un époux apocryphe... Depuis longtemps, mon cher Tristan, c'est bien fini de rire. » Tristan, hélas ! n'a pas la mémoire si courte. Il reste d'un scepticisme absolu et pense :

Croyons-le, c'est poli. Toujours la même histoire.

Après quoi, il clame son amour :

Ange d'amour, merci, je crois à ta candeur, Le ciel n'est pas plus pur que le fond de ton cœur ; C'est un doux paradis où tout seul je pénètre, Une ineffable joie envahit tout mon être.

Pâmée, Yseult réplique :

Mon cœur est un boudoir dont toi seul as la clé,

et elle admire la jeunesse de Tristan qu'elle compare à la décrépitude d'Enguerrand. « Quel contraste entre cet éphèbe et ce pandorre ! » Tristan n'a point de fausse honte. Il ne fait pas difficulté de reconnaître qu'il est jeune et beau, et il vante à Yseult ses joues ornées du « coton viril », ses yeux noirs éclatants, sa sveltesse, ses reins souples, ses mollets, son pied fin, ses cheveux, ses ongles, ses dents qui sont blanches matin et soir. Yseult peut vérifier. Elle vérifie avec délice et l'embrasse. Fort bien.

Mais Enguerrand se réveille, et hurle : « Ha! Ha! connaissez- vous le réveil du lion, du tigre, du condor, du loup ! » Il s'inquiète ensuite de savoir qui est ce faux moine, mande son nègre muet, et l'adjure de parler. Fenimore ne répond rien.

Enguerrand le chasse. Aussitôt, — prodige, — ce nègre extraordinaire recouvre la voix et réclame ses gages. Stupeur

générale. Fenimore, puisqu'il s'est décidé à parler, prétend dire « tout ce qui remuait d'angoisse » dans son cœur de domestique. Il en a assez d'astiquer des glaives, des hauberts, des heaumes qui ne servent à rien, de cirer des bottes, de marquer des torchons, de laver des casseroles, de supporter les reproches et les coups, de boire du vin bleu baptisé dans les hanaps, de manger du pain rassis, des côtelettes étiques sans moutarde, et, suprême grief, « des œufs jamais au beurre noir » . Il en a assez. Et Enguerrand ;

Ah ! nous traiter ainsi, nous, duc des moyens âges. Vassal, manant, vilain, croquant, cocher !

Fenimore se contente de demander une seconde fois ses gages. Ses gages, Enguerrand va les lui donner. Justement, il a pris, le matin, un billet de cinq mille ! . . . Fenimore peut-il rendre la monnaie?

Fenimore le peut, et Enguerrand, qui n'a pas le sou, est déconcerté. Il s'avise de demander dix francs à Tristan qui les avance volontiers, et le nègre les empoche. Du coup, il refuse de partir :

Puisque Monsieur paiera dorénavant, je reste.

Il reste à la condition de devenir sourd et il profite de sa nouvelle et soudaine infirmité pour ne rien entendre des ordres qu'on lui donne.

Enguerrand, le nègre parti, songe enfin à se venger. Il n'est pas pressé... Tristan et Yseult s'ingénient à le distraire de ses furieuses pensées. Tous deux signalent au mari outragé des sons de trompe qui annoncent la chasse du dauphin. Ils lui persuadent qu'il a des souliers trop étroits, que son armure le gêne, qu'il a besoin d'être mouché. Enguerrandse laisse moucher par sa femme, mais ne renonce pas à sa vengeance. Il accuse Tristan d'être l'amant d' Yseult. « Vous en avez menti », répond Tristan. Enguerrandne supportera pas une telle insulte.

Ah ! j'ai menti ! menti !... moi, menti. Je pardonne A l'amant de ma femme, — au fond j'ai l'âme bonne, Mais me dire que j'ai menti, moi, menti, moi ! Moi, des Mâchicoulis, duc et cousin du Roy, Comte de Monguignon, baron de Sombreflamme !... Ah ! voilà ce qu'il faut laver de cette lame !!

Tristan refuse de mourir; il n'a pas fait

son testament. Peu importe à Enguerrand qui repasse son glaive. Tristan adresse ses adieux à la nature, au ciel bleu, à sa mère, à sa sœur ainée, à sa sœur cadette, et Yseult, compatissante, s'enquiert :

N'as-tu pas oublié quelqu'un de ta famille?

Enguerrand, lui, continue à aiguiser son arme et presse sa victime :

Dépêchez ! Dépêchez ! J'entends le son du cor, Je repasse toujours, — dépêchez-vous encor.

Heureusement, Tristan parvient à s'éclipser, et Yseult supplie : « Guy... rien ne s'est passé de décisif, en somme ! » Les madrigaux du jeune homme étaient bien innocents. Elle ajoute :

Je savais que pendant cette églogue éphémère Vous étiez là, veillant sur nous comme une mère, Et malgré sa jeunesse, et malgré mes appas, Vous voyant près de nous, nous ne tremblions pas ! Tel un ruisseau coquet épris d'une pervenche Gargouille aux chants d'amour et dans son cœur

[s'épanche.

Le chêne qui, noueux, étend son lourd arceau En veut-il à la fleur, en veut-il au ruisseau?

Il ne plaît pas à Enguerrand d'être comparé au chêne, si auguste et si noble qu'il

soit. Il ne plaît pas à Enguerrand de pardonner, et pensant à son ennemi, il proteste :

Je ne me mêle pas des affaires du chêne, Qu'il ne se mêle pas des affaires du frêne !

Yseult Quel frêne?

Enguerrand

Moi, le frêne ! Et j'ai bien ma raison ; Ma comparaison vaut votre comparaison !

Yseult Triste frêne, Monsieur, vous êtes frénétique.

Enguerrand

Frénétique, en effet, mais non pas frêne étique. La force, dans mon bras d'acier, abonde à flots.

Le sauvage ! n'entend-il pas prouver sa force en perçant le flanc d'Yseult ! Elle se lamente, proteste. Le flanc de marbre qui va servir de cible à Enguerrand, le flanc qu'il va massacrer sans remords, percer, trouer, ce flanc mystérieux, ce flanc délicieux, les dieux l'ont façonné, en style d'Yseult, pour servir de berceau à la race d'Enguerrand. Il oublie qu'elle peut être

la mère de ses enfants . Enguerrand répond : « Ta, ta, ta, rien du tout. » Du reste, il se refuse à réfléchir. On tue d'abord ; on réfléchit ensuite. La maxime est excellente :

Si l'on réfléchissait, l'on ne tuerait personne.

Yseult, outrée, demande :

Mais alors, quelle femme Était donc, entre nous, ma belle-mère infâme Qui mit au monde un fils barbare et tel que toi? Je te tutoie enfin, car c'est plus fort que moi.

Elle s'offre à ses coups. Le faux moine entre, sauve la situation, persuade le furieux. Suit une réconciliation générale. Des Mâchicoulis, passant d'un excès à l'autre, et trop confiant cette fois, donne Tristan pour directeur à sa femme, et dit à l'ingénieux personnage : « Votre lit sera fait. » L'impudente Yseult ne manque pas de certifier à son amant de demain : « Ton couvert sera mis. »

Quelle jeunesse et quelle intrépide gaieté dans ces pages! La farce de Nina, de Jean Richepin, de Germain Nouveau et

de Villiers a gardé toute sa verdeur et son mouvement. Mais qui croirait, en la lisant, que les Parnassiens vénéraient Hugo et exaltaient Wagner, traités ici avec tant de joyeuse irrévérence ?...

La malice, la gaminerie, l'espièglerie, la fantaisie des auteurs de ces pages, les tristesses de la guerre de 1870 les firent taire comme elles interrompirent les réceptions de Nina et dispersèrent ses habituels commensaux. Après la Commune Mme Gaillard et sa fille vécurent un assez long temps à Genève. Nina ayant reçu chez elle Raoul Rigault, Flourens, Peyrouton, Ernest Lavigne, FernandRévillon, Bazire, qui s'étaient dangereusement signalés au cours des récents événements, craignait d'être inquiétée. Les communards réfugiés à Genève avaient choisi, entre autres lieux de réunion, les Charmettes, dans la campagne Brot, aux Pâquis, sur l'emplacement du kursaal actuel. «Les Charmettes, écrit M. Lucien Descaves dans Philémon

vieux de la vieille, étaient le nom d'une pension de famille tenue par les parents de Mlle Emilie Lerou, la tragédienne qui appartint à la Comédie- Française. La maison, au milieu d'un grand parc et de beaux ombrages, fut la plus paisible du monde jusqu'au jour ou le père Lerou y reçut, sans savoir à qui il avait affaire, le jeune et séduisant Léon Massenet de Marancour et sa maîtresse, une soi-disant comtesse italienne, qui avait un œil de verre, puis, bientôt après, Nina Gaillard, son imposante mère, et leurs trois chats, Mioche, Carmagnole et Tirelipette ! » Espérons que Mme Gaillard n'avait, non plus, oublié son singe.

Il ne paraît point que l'exil de Nina et de sa mère ait été trop mélancolique. La jeune femme, fidèle à ses goûts et à ses habitudes, n'avait pas tardé à grouper autour d'elle les plus intéressants des réfugiés politiques. Maxime Vuillaume, du Père Duchène, et son ami Bellanger, collaborateur de Vallès au Cri du Peuple, les dessinateurs Slom et Pilotell, Laprade, le neveu de l'académicien, et Arthur

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Arnould, d'autres encore étaient ses compagnons assidus, et, quand elle n'allait pas donner quelque concert de musique classique au casino Saint-Pierre ou lorsqu'elle ne se promenait pas dans les rues de Genève en compagnie de Babick, son singulier factotum, qui l'escortait en bottes montantes et en redingote serrée à la taille par une ceinture rouge, Nina jouait la comédie ou dansait, fort avant dans la nuit, sous les chênes et les ormaùx du parc des Charmettes. Après quelques mois de cette existence, on songea au retour.

Mme Gaillard et sa fille s'installèrent aux Batignolles, rue des Moines, où elles avaient acheté un hôtel, et, les horreurs de la Commune enfin apaisées, Paris lavé du sang de l'abominable guerre civile, Nina reprit sa vie d'avant- guerre, sa vie turbulente et chatoyante. De même que la grande ville oublieuse, elle voulut les fêtes et les joies de jadis. Un déjeuner chez Ledoyen, une robe nouvelle à montrer à un vernissage ou à une Première, une réunion dans un atelier ou elle improviserait une mazurka et jouerait des valses de

Chopin qui étaient son triomphe, où quelque élève du Conservatoire dirait ses derniers dizains, recommencèrent d'être ses préoccupations essentielles. On la revit au théâtre et au concert ; les affiches de la salle Erard et de la salle Pleyel, les programmes des fêtes de charité annoncèrent de nouveau la brillante virtuose. Son nom était cité, ses faits et gestes racontés dans les échos de tous les journaux boulevardiers. Des revues imprimaient ses vers et Ton connaissait ses Rêveries et ses Valses. La docile Mme Gaillard, avec sa mantille, suivait toujours son enfant.

Les habitudes qu'avait eues Nina rue de Londres et de Turin, puis rue Chaptal, demeuraient identiques rue des Moines.

Chaque soir une quantité de convives se pressaient autour de sa table et ne quittaient la maison qu'aux premières lueurs de l'aube. Mais les assistants n'étaient plus les mêmes. Devenus académiciens, rangés, décorés, célèbres, plusieurs des compagnons de jadis s'abstenaient de paraître, et, sauf Léon Dierx, Charles de Sivry et quelques autres, manquaient à

l'amitié ancienne. Il fallait, pour que Richepin, Coppée, Villiers, Mallarmé revinssent, une circonstance exceptionnelle, un dîner, une fête, une de ces fêtes à illuminations, à lanternes vénitiennes, à feux de bengale, avec des chansons, des poèmes, de la musique, comme Nina les aimait, parce qu'elle s'y sentait particulièrement choyée et adulée.

D'ordinaire, des gens disparates se pressaient rue des Moines. La jeune femme ne s'était jamais souciée de choisir ses relations et de savoir exactement qui entrait chez elle. Elle répugnait à l'effort de se renseigner, surtout lorsque la découverte, après la peine de l'effort, aurait pu la chagriner. On abusait de plus en plus de son indifférence, de sa naturelle indolence en ces sortes de choses. « Les décadents, les mystiques, les magnifiques, coudoyaient les fumistes poétiques des brasseries à Guignol, nous dit Edmond Lepelletier dans son Paul Verlaine, et de vagues anarchistes venaient causer de bombes inédites et d'explosifs nouveaux, en faisant sauter le bouchon du Champagne

à trois francs, qui coulait, comme par le passé, à flots. » Catulle Mendès, lui aussi, stigmatise les nouveaux habitués de la rue des Moines dans La maison de la Vieille. « Montmartre, écrit- il, non celui qui rêve et qui chante, mais celui qui ne travaille pas, lâcha sa racaille. Les ateliers où l'on ne peint ni ne sculpte, les brasseries où Ton s'est saoulé jusqu'à plus-crédit, les bureaux de rédaction, dans quelque soussol, des journaux qui n'ont jamais paru, conjoignirent leurs fainéantises, leurs ivrogneries, leurs envies. La foule s'accrut d'une tourbe. A la bohème, basse par quelques-uns, fi ère et presque sublime par d'autres, s'ajouta la crapule; après les fous, les sots ; après les furieux, les méchants ; après les fourbes, les infâmes ; là, mangèrent des affamés qui n'avaient pas le droit d'avoir faim. »

Certes, les jugements sévères de Lepelletier et de Mendès ne s'appliquent pas à tous ceux que Nina accueillit rue des Moines. N'est-ce pas rue des Moines qu'Emile Goudeau fut présenté à Nina ?

Emile Goudeau, employé au Ministère des

Finances et meilleur poète que bon employé, allait publier, chez Lemerre, grâce à Anatole France, ces Fleurs de Bitume qui lui valurent un moment la notoriété. Dans sa chambre d'hôtel garni du Quartier latin il préparait ce recueil, trop oublié aujourd'hui, où passent des poètes vagabonds et des filles, ces vers racontant les mornes rêveries sous les becs de gaz, les plaisirs frelatés des bals publics et des restaurants nocturnes, l'angoisse de la faim et la détresse d'un cœur sans amour, les désespoirs solitaires que l'on cache aux passants et qui s'exhalent la nuit, dans la mansarde où le maigre feu de coke, rougeoyant sur une grille minuscule, donne des idées de suicide. A cette époque Emile Goudeau s'ennuyait. Il ne pensait pas encore à fonder le club des Hydropathes où Paul Mounet tonitruant récitait La Grève des Forgerons , et Maurice Rollinat Le Soliloque de Tropfirnann, et Coquelin Cadet Le Hareng saur de Charles Cros, où M. Paul Bourget coudoyait M. Edmond Haraucourt, et Rodenbach Paul Arène.

Emile Goudeau, dis-je, s'ennuyait, bien

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qu'il lui fût permis, après les mornes heures du bureau, de gagner, sur le boulevard Saint-Michel, la taverne du Sherry - Gobler présidée par la belle Joséphine et servie par d'engageantes personnes sans farouche vertu, ce Sherry-Gobler où les boissons américaines étaient totalement inconnues, mais qui avait la gloire insigne de réunir et d'abriter tous les Parnassiens. Et, jeune aspirant de lettres hanté du désir de triompher à son tour, Emile Goudeau, modestement installé dans un coin, regardait et écoutait de loin Coppée, Mendès, Mallarmé, Villiers, Valade, M. Paul Bourget, M. Jean Richepin, M. Raoul Ponchon et M. Alexandre Hepp. Après quoi il rentrait dans sa mansarde et s'acharnait à parfaire quelque poème des Fleurs de Bitume.

Il arrivait que le dessinateur Georges Lorin et Maurice Rollinat, qui préparait alors Les Brandes, vinssent dans la mansarde d'Emile Goudeau. Or, Georges Lorin et Maurice Rollinat étaient des amis de Nina. « Un soir, raconte Emile Goudeau dans Dix ans de Bohème, Lorin me déclara qu'on

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s 'ennuyait ferme vers l'Odéon, qu'il existait un omnibus unique au monde : Batignolles-Clichy-Odéon, indiquant par son intitulé même qu'un trait d'union existe entre ces localités éloignées ; que, d'autre part, c'était mercredi, et que le mercredi Mme Nina de Villard, aidée de sa très aimable mère Mme Gaillard, recevait des poètes, des peintres, des sculpteurs et des musiciens... Je me rappelle quel accueil me fut fait en cette maison, et comme ma timidité s'évanouit peu à peu... Là, je récitai Les Grecs, Les Romains, et bien d'autres poèmes ; je me débarrassai du terrible accent gascon ; au lieu d'avoir l'air de mâcher de la braise et du feu, je m'appris, en compagnie des musiciens poètes et des diseurs de vers nouveaux, à adoucir les sons barbares, à discipliner les syllables fauves. C'est dans cet artistique salon de Nina que je fis ainsi véritablement mes premières armes . »

Les nouveaux invités de Nina n'étaient donc pas que des individus tarés et des voyous de lettres, et certaines soirées, comme celle que Villiers de l'Isle-Adam

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a racontée dans Chez les Passants, gardaient un charme de bonne compagnie, d'intime et délicate causerie. Mais il y avait les autres invités et les autres soirées... Des gens bizarres ou peu recommandables franchissaient le seuil de l'hôtel de la rue des Moines : polémistes vivant de leur fiel, prodigues à bout d'expédients, romanciers sans talent, photographes spécialisés dans les sujets obscènes, séducteurs professionnels vivant de leurs charmes, fondateurs de journaux qui ne paraissaient pas, collaborateurs de revues qui devaient paraître. F.a réputation de l'hospitalité de Nina s'étendait si loin qu'un jour cent vingt félibres et quatorze tambourinaires vinrent, par un train de plaisir organisé exprès, envahir le domicile de Mme Gaillard et menèrent un tapage infernal ! Des auteurs et des cabotins de concert amenés par leurs camarades dînaient et soupaient là. Tout un beuglant de Levallois-Perret y tint plusieurs semaines ses assises, avec le longcomique mirlitonesque, le baryton barbu et obèse, la fausse Thérésa et la fausse Judic, la chanteuse sentimentale et poitrinaire. Et

ils chantaient, honnêtes à leur façon, pour payer leur écot. Ils chantaient leur s refrains ignobles et stupides dans cette même salle où, parfois encore, sonnaient de beaux vers. Le temps s' écoulant, les convives abondèrent de plus en plus. Chaque hôte introduisait des amis et des amies ; une foule montait, le soir, aux Batignolles. A la table trop petite s'ajoutaient, insuffisamment encore, des servantes, des guéridons, des coffres à bois. Quand il n'y avait pas de place les convives allaient chercher n'importe quel meuble dans l'antichambre ou le salon : une fois on fit rouler le piano dont on recouvrit le palissandre d'une nappe ; une autre fois, les invités étant trop nombreux pour que la maison, même toutes chambres ouvertes, pût les contenir, cinquante au moins occupèrent le jardin ; et, de la fenêtre, levant tour à tour des soupières, des plats, des compotiers, Nina, bras nus, blanche et belle, heureuse de folie et de bruit, leur faisait passer le dîner. Nina riait. Les gens n'organisaientils pas autour d'elle une fête continue d'amusement et de gloire? Ne l'applaudis-

salt-on pas quand elle jouait dans une mairie, pour les pauvres, et dans un salon, pour les riches ? Ne lui affirmait-on pas que ses dizains valaient ceux de François Coppée? N'était-elle pas reconnue quand elle passait au Bois, ou quand elle entrait dans sa loge ? N'avait-elle pas sa légende d'originalité et d'excentricité ? Mme Gaillard, elle, s 'obstinant à ne rien voir, persévérant à ne rien entendre, se bornait à tolérer toutes les fantaisies de sa fille, à caresser son singe, ses chiens et ses chats, à se parfumer et à collectionner des bibelots. Elle ne se soucia point d'autre chose jusqu'au jour où Nina, à bout de nerfs, la cervelle brisée par la trépidation constante de son entourage et la fatigue de son existence anormale, la raison sombrée dans cette bousculade où on l'avait jetée et maintenue, devint démente.

La folie de Nina, Catulle Mendès l'a expliquée, dans La Maison de la Vieille , par des excès de toute nature. Selon lui, Nina souffrait d'une impuissance physique d'aimer, de l'impossibilité d'être une femme normale. Déçue par Charles Cros, toujours

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selon Mendès, elle aurait pris un nouvel amant, Bazire. Le romancier nous dépeint, sous le nom d'Aristide Couthon Bazire, un être original, atteint de bégaiement intermittent, collaborateur de Rochefort à La Marseillaise, puis à L'Intransigeant, républicain convaincu, et qui fut poursuivi pour avoir invectivé l'empereur Napoléon III se promenant sur la terrasse des Tuileries.

Nina, du reste, ne se serait pas contentée de Charles Cros et de Bazire. Inquiète, obsédée de découvrir ce qui la fuyait, elle ne refusait point, paraît-il, les aventures, et des aventures faciles, nombreuses, rapides. Il m'est difficile, on le comprendra, d'insister sur un sujet de ce genre, et les allégations de Mendès ne sauraient être accueillies qu'avec une extrême prudence. Toutefois reconnaissons que les Feuillets parisiens contiennent plusieurs poèmes qui, dans leurs discrets aveux, semblent donner raison à l'auteur de La Maison de la Vieille. Il en est un, Camélia, particulièrement significatif. Nina se compare au camélia dont elle avait la

chaude pâleur. Lisez maintenant cette strophe :

Et, pourtant, mon triomphe est assombri d'envie.

Nul visage ne s'est penché Sur mon pétale clair qui semble être sans vie.

Parfum ! en vain, je t'ai cherché. Être tentation, soit... Fleur inassouvie,

Je voudrais plus : être péché.

Catulle Mendès prête encore à Nina une lassitude extrême, une invincible tristesse vers la fin de sa vie, et cette lassitude, cette tristesse auraient conseillé à la jeune femme de chercher l'oubli, la distraction dans l'alcool. « Bien que, chaque matin, dit Mendès, elle résolut de se borner, le soir, à deux ou trois grogs très légers, Stella, après le dessert, en buvait huit ou dix, forts, tous les jours plus forts ; parce que c'est très amusant d'être gaie parmi tant de bruit, parce que tout le monde, dès qu'elle avait vidé plusieurs verres, lui paraissait beau, charmant, spirituel, héroïque ; et, de ce tas de gens, la griserie, montant en doux effluves de contentement, lui faisait, illuminatrice, une cour comme celles qu'eurent en leurs

châtellenies les Dames d'amour qui précédaient les tendres Plaids et de qui les troubadours, en leurs sirvantes, vantaient la gloire princière et fleurie. » Nina buvait peut-être en ses dernières années, comme le prétend Mendès, et, peut-être, buvaitelle en effet jusqu'à 1' hallucination, jusqu'à l'ivresse totale, pour se libérer d'ellemême. J'ignore ce qui est vrai ou faux dans ce tragique récit, mais, en ouvrant une seconde fois les Feuillets parisiens, je constate que Nina connut réellement des instants de détresse, des heures où les rêves, le bruit, les folies de son milieu, ses triomphes mondains et l'art ne purent la distraire, ne surent la combler. Ces vers le prouvent :

Sur les vieux murs détruits pousse la giroflée. Comme un dernier désir au fond d'un cœur meurtri. Après avoir tout éprouvé, la désolée Veut essayer encore de fuir l'horrible ennui.

O Printemps, tu permets à la noire ruine

De retrouver bouquets, parfums et chants d'oiseaux

Ouvre à mon désespoir l'inépuisable mine

Des recommencements et des frais renouveaux.

Quel aveu encore dans ce passage du monologue de Nina : La duchesse Diane !

A mon cœur c'est en vain que je voudrais mentir, Hélas ! ce n'est pas lui qui me fera sortir De cette indifférence amère où je m'ennuie Affreusement, ainsi qu'une reine obéie... N'avoir pas un regret, n'avoir pas un désir, Ignorant le bonheur, vivre dans le plaisir ; Rien, rien, pauvre Diane. Oh ! que ne donnerais-je Pour voir fondre au soleil cette froideur de neige?

Comment aussi ne pas se souvenir de ce qu'elle écrivait déjà à sa confidente au moment de ses amours avec Hector de Callias : « Ah ! chère, j'ai tant besoin de m'étourdir... hélas ! la vie s'écoule à regretter le passé ! Notre part de bonheur est si limitée... Quelques heures bleues à peine dans toute une existence. »

Qu'importent, d'ailleurs, les motifs de la folie de Nina durant les trois années qui précédèrent sa mort ! Sur la nature et le genre de cette folie nous sommes renseignés de façon certaine par plusieurs témoignages. « Mme de Callias, écrivaient les Goncourt dans leur Journal, était devenue folle à la fin de sa vie, et sa folie consistait en ce qu'elle croyait qu'elle était morte. On lui demandait comment elle allait une, deux, trois fois. Elle ne répon-

dait d'abord pas, mais enfin à la troisième, fondant en larmes, elle vous soupirait en un rire de folle : « Mais je ne vais pas, puisque je suis morte. » Alors il était convenu qu'on lui dirait : Oui, oui, vous êtes bien morte... Mais les morts ressuscitent, n'est-ce pas ? — elle faisait un signe de tête affirmatif, — et peuvent jouer du piano ?» Alors, prenant le bras que vous lui tendiez, elle allait s'asseoir au piano où elle jouait d'une manière tout à fait extraordinaire. »

Mme Manoèl de Grandfort nous a parlé également de l'étrange, de la navrante folie de la jeune femme. Je cite son article de La Vie parisienne :

« Nina ne voulait plus quitter son lit. Je la vois encore. Elle avait fait un peu de toilette pour me recevoir. Une chemise de soie bleue garnie de dentelles blanches, un nuage de poudre sur les joues, et ses cheveux toujours bien lissés autour de son front. Je la trouvai à peine changée. Aucun signe ne trahissait le mal qui devait l'emporter. Elle se disait morte, et, souvent, cette phrase revenait sur ses lèvres déco-

lorées : « Quand je vivais. — Quand je vivais, j'aimais encore cela ; je portais des robes claires et des grands chapeaux à plumes tombantes. . . On venait me voir. . . On me trouvait belle... On m'aimait. — Aujourd'hui que je suis morte, on me laisse seule, je fais peur... et je n'ai rien pour m 'habiller. »

« Quand nous parvenions à la faire se lever, il y avait des soirs où la Nina d'autrefois reparaissait presque entière avec sa fine gaieté, son entente admirable des choses artistiques et la façon tranquille, aisée et correcte dont elle savait faire sa phrase ; si, sur mes instances, elle se mettait au piano, c'était toujours la musicienne exquise — elle n'avait rien perdu de son talent ; ses petites mains étroites, fluettes, couraient alertes sur le clavier comme des oiseaux apprivoisés ; si, autour de la grande table, on s'asseyait pour faire des vers ou des bouts-rimés, l'inspiration de Nina était toujours la meilleure et la plus prompte ».

Un soir, Mme Manoël de Grandfort voulut distraire Nina' qui avait eu une crise

très violente dans la journée, et elle pria la pauvre malade d'écrire quelques vers.

Avec une lucidité singulière dans sa folie, Nina se pencha sur la table, prit du papier et traça spontanément, presque sans corrections, les vers suivants adressés à son amie :

Vénus aujourd'hui met un bas d'azur

Et chez Marcelin conte des histoires ;

Elle garde au fond, dans le vert très pur

De ses grands yeux clairs sous leurs franges noires,

Le reflet du flot son pays natal.

Quand au boulevard on la voit qui passe,

Diane fuyant de son piédestal

Et venant chez nous promener sa grâce,

On lui voudrait bien dresser des autels,

Mais elle répond que cela l'ennuie

Et qu'elle permet aux pauvres mortels

De parler argot en sa compagnie.

Sa folie n'empêchait pas Nina d'écouter et de comprendre. Assise dans un fauteuil, le visage placide, le corps un peu affaissé, elle discernait encore les beautés du conte ou du poème qu'on lui lisait ou en découvrait, avec un prompt jugement, les faiblesses. Elle aimait surtout, cette femme qui se croyait morte, à revivre les mille petits détails intimes, tendres ou joyeux,

du passé. Manet l'avait peinte, quelques semaines avant que sa raison ne s'assombrît, à demi couchée sur un canapé bas, entourée de fleurs et d'éventails, un griffon montrant son museau éveillé derrière elle, et vêtue de la robe japonaise de satin noir, brodée de fleurs éclatantes, achetée pour elle à Yeddo. Elle se la rappelait et éprouvait une joie enfantine à regarder ce portrait montrant ses admirables cheveux noirs massés en un nœud lourd et traversés d'épingles bizarres, de même provenance que la robe, qui formaient une sorte d'auréole autour de son chignon. Elle désignait tristement son pâle et paisible visage qui contrastait avec l'éclat bruyant de sa toilette excentrique, et elle disait, mélancolique : « J'étais belle parce que j'étais heureuse. » Puis, dans un accès de désespoir, elle demandait, elle réclamait la mort, les mains jointes, les yeux remplis de larmes, en poussant des cris déchirants, tout son être passionnément révolté.

Se souvenait-elle comme elle l'avait chansonnée et traitée gaiement, la mort,

dans une prose rythmée, écrite jadis, et qu'elle intitulait son testament ?

«Je ne veux pas que l'on m'enterre — Dans un cimetière triste ; — Je veux être dans une serre, — Et qu'il y vienne des artistes. — Il faut qu'Henri (Henri Cros) me promette — De faire ma statue en marbre blanc, — Et que Charles (Charles Cros) me jure sur sa tête — De la couvrir de diamants.

« Les bas-reliefs seront en bronze doré. — ■ Ils réprésenteront — Les trois Jeanne, puis Cléopatre, — Et puis Aspasie et Ninon.

« Qu'on chante ma messe à Notre- Dame, — Parce que c'est l'église d'Hugo ; — Que les draperies soient blanches comme des femmes, — Et qu'on y joue du piano.

« Que cette messe soit faite par unjeune homme — Sans ouvrage et qui ait du talent. — Il me serait très agréable — Que de la chanteuse il fût l'amant.

l8o AU TEMPS DES PARNASSIENS.

«Enfin que ce soit une petite fête — Dont parlent huit jours les chroniqueurs. — Sur terre, hélas ! puisque je m'embête, — Faut tâcher de m 'amuser ailleurs-. »

Nina mourut en juillet 1884, âgée de trente-huit ans, rue Notre-Dame-de-Lorette où on Pavait transportée, et, suivant ses dernières volontés, on chaussa ses pieds de bas de soie rose et de souliers de satin, on Phabilla de sa robe japonaise... C'est dans cette tenue de mascarade, à l'image de sa vie étrange, qu'elle descendit au tombeau.

Ceux qui suivirent le convoi se rendant au cimetière Montmartre, ceux qui consolèrent la mère désolée ne furent pas nombreux. De la foule de gens que Mme Gaillard et sa fille avaient reçus, obligés, distraits, aidés et encouragés, moins d'une vingtaine avaient pris la peine de venir, et les plus célèbres se montrèrent les plus ingrats !... Il y eut pourtant quelqu'un que l'on n'attendait pas. Hector de Callias, qui n'avait conservé aucune relation avec sa femme, crut convenable d'assister à l'enterrement. Très

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digne, en habit noir et cravaté de blanc, Callias conduisit le deuil et fit les honneurs de la cérémonie funèbre aux rares assistants surpris et déconcertés par cette présence. Les obsèques terminées, Callias évita de recevoir les poignées de mains de condoléances, et, laissant ce soin à Charles Cros, s'éclipsa. Son émotion avait altéré l'incorrigible ivrogne. Il courut au plus prochain comptoir afin d'étancher sa soif. Trois jours après, vers deux heures du matin, on le rencontrait dans le quartier Pigalle, buvant toujours et haranguant les becs de gaz. Il avait gardé son habit noir et sa cravate blanche. Hector de Callias n'était pas encore rentré chez lui ! Qui sait ? Ce pauvre être dégradé donna peutêtre à la morte, lui seul, de sincères regrets et des larmes vraies dans les hoquets de l'ivresse.

Pour nous, sachons plaindre Nina qui était bonne, indulgente, prompte à aimer, à comprendre et à sentir les belles choses. Placée dans d'autres conditions, soutenue, conseillée, elle aurait été sans doute une

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grande artiste au lieu de rester une virtuose très douée. Protégée contre ellemême, contre sa faiblesse et son indolence naturelle , défendue de son avidité au plaisir et de son goût de la vie futile et facile, aidée à chercher en son art la satisfaction d'un idéal hautain, elle ne se serait pas contentée de demeurer la spectatrice insouciante et amusée de la vie. Nina ne fut que cela, je le sais. Mais si nous étions tentés de le lui reprocher trop amèrement, si certaines choses nous choquaient trop en elle, dans ses mœurs et dans ses habitudes, il faudrait se rappeler le prix qu'elle a payé de pauvres joies, il serait juste de ne pas oublier l'amertume des poèmes que nous citions tout à l'heure, et quel vertige s'emparait de la malheureuse femme quand elle découvrait brusquement le vide immense de sa vie.

Pensons que Nina de Villard a dit, bien des fois, aux poètes, aux écrivains, aux artistes, à tous ceux qui venaient la visiter, la parole qui réconforte et que l'on attend durant les mauvais jours, la phrase affectueuse qui encourage à persévérer dans

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l'œuvre commencée, dont on a besoin comme de pain, et qui empêche parfois de mourir. Pensons à tous ceux qu'elle a sauvés de la tristesse et de la faim, pour qui elle fut une compagne, une conseillère et une amie au sortir de leur solitude, à tous ceux qui avaient chaud au cœur et qui avaient dîné en s'en allant de la maison bruyante.

Alors, dans un légitime hommage, nous associerons Nina à d'éclatantes renommées et à de modestes réputations, nous cesserons de la trouver inutile, et nous nous garderons de condamner son emportement au plaisir. Cherchez en marge de ces jolis livres des Parnassiens que Lemerre a édités. Je vous jure que vous y découvrirez de légers croquis d'une Nina attentive, sérieuse, souriante, et très intelligente, et très douce, et très tendre. Ce sont de légers croquis, à peine indiqués, mais le temps ne saurait les effacer.

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