Au théâtre du martyre [microforme]
Le 3 septembre de cette année restera une date mémorable dans les annales de Notre-Dame des Martyrs.
Sur l'invitation des l’ères Jésuites de la province de New-York- Maryland, les membres du tribunal institué pour s’enquérir, eu vue de la béatification, de la vie héroïque et du martyre pour la foi des lères de Brébeuf, Jogues, Gabriel Lalemant, Daniel, Garnier et Chabanel, prêtres de la Compagnie de Jésus, de René Goupil et Jean de la Lande, se rendirent à l'endroit où fut consommé le sacrifice du P. Jogues et de ses deux compagnons qu’on vient de nommer. Les Jésuites de la province de New-York s’étaient généreusement chargés de toutes les dépenses du voyage.
Le groupe des pèlerins, à la tête desquels se trouvait Sa Grandeur Monseigneur l’archevèque de Québec, président du tribunal, comprenait M‘ Têtu, M‘ Gagnon, les abbés P.-B. Garneau, du séminaire de Québec, C. Beaulieu, sous-secrétaire de l'archevêché, le P. Forest, missionnaire du Sacré-Cœur, tous membres du même tribunal, ainsi que le P. E. Désy, S. J., vice-postulateur de la cause, et directeur du pèlerinage. Les abbés R. Casgrain, L. Lindeay et E. Maguire avaient eu le privilège de se joindre À eux, et suppléaient ainsi à l'absence des RR. Pères J. Girard, C. S. C., et J. Forbes, des Pêres Blancs d'Afrique, et de l’abbé Omer Cloutier, qui font partie de la même commission.
L'itinéraire suivi fut, presque tout le long du chemin, celui-là même que parcoururent le P. Jogues, René Goupil et Guillaume Couture, la première fois que le missionnaire se rendit au pays des Iroquois, où l’humble donné ! de la compagnie de Jésus devait, e1. versant son sang pour le Christ, être le protomartyr de l'Eglise de la Nouvelle-France, On sait qu’ils avaient été faits prisonniers près des Trois-Rivières, puis emmenés de là par la voie du Saint- Laurent, de la rivière Richelieu, (alors nommée Rivière des Iroquois), des lacs Champlain et George, et, après quelques portages, du fleuve Iludson et de la rivière des Mohawks, sur les bords
1— René Goupil.
ET
de laquelle se dressnient le fort et le village d'Ossernenon, dont Auricsville occupe aujourd’hui le site !.
Partis de Québec le 30 août, vers midi, les pèlerins, après une courte halte à Montréal, qui fut aussi jadis témoin du zèle du P. Jogues, se rendirent à llattsburg, situé vers le premier tiers du lac Champlain. C’est le point où leur itinéraire devait s'identifier avec celui des deux martyrs. Mais quel contraste entre le voyage de 1642et celui de 1905 ! Les pèlerins n'avaient qu’à jouir des agréments d’une civilisation, dont Jogues et ses trères dans l’apostolat avaient planté le germe en prêchant l'Evangile et en mourant pour la foi. Ils pouvaient également goûter à loisir les charmes de cette nature incomparable, s’extasier devant le panorama tour-à-tour grandiose et gracieux des deux lacs que décharge le Richelieu. Pendant que le Vermontet le Sagamore, véritables palais flottants, lee voituraieut rapidement sur le vaste sein du lac Champlain, ou par les détours sinueux des myriades d'îles du lac George, ils ne pouvaient s'empêcher de songer à la voie douloureuse parcourue, il ÿ a deux cent cinquante ans, par les deux héros chrétiens, Ces arbres antiques qui ombragent les villas des richissimes Américains ont été sans doute témoins desçcruautés et des ignominies dont les féroces Iroquois abreuvèrent leurs captifs durant leur pénible voyage. Ces eaux limpides, où se mirent le ciel bleu et les verdoyantes collines qui bordent le rivage, ils les ont rougies du sang de leurs blessures ; ils y ont mêlé leurs larmes et les sueurs du travail brutal dont on les accablait à plaisir.
Deux aus plus tard, le P, Jogues devait parcourir encore cemême chemin, car, pour grandir son mérite et embellir sa couronne, le drame de son martyre devait compter deux actes sanglants, avec un interlude de calme et de paix relative. La seconde fois qu’il se rendit au pays des Iroquois, ce fut comme ambassadeur de M. de Montmagny auprès de ce peuple pour y négocier la paix ; il voulait aussi y prôcher de nouveau l'Evangile : c'était en 1646.
1— Ce nom poétique a pourtant une origine assez vulgaire. Aaron (dans le langage populaire des Hollandais « Auiie) est, paraît-il, le nom du dernier lroquois qui vécut et mourut en cet endroit. Un sait que les Anglais appelaient « Mohawks », les sanvages d'une des Cinq Nations, que les Français désignaient sous le nom d’. Agniers ».
Arrivant le 30 mai, jour de la Fte-Diou, au lac George !, 11 lui donna le nom de lac Saint-Sacrement. ÿ } La mission où il se rendait, celle-là même où il avait tant souffert quatre années auparavant, durant les treize mois qu'il y avait séjourré, portait, depuis la mort de René Goupil, le nom significatif © Mission des Martyrs. Et pourtant il ne devait pas | encore y consommer son sacrifice, car ses anciens bourreaux, [ feignant d’avoir oublié les tortures qu'ils lui avaient infligées, l’accucillirent avec joie, ct dans la crainte que ia guerre ne se . rallumât bientôt, lui conscillèrent de retourner dans la Nouvelle- France. Fe **x
La nremière halte des pèlerins fut À Alban, jadis Fort Orange, à autour duquel s'était groupée la colonie hollandaise, A l'époque de la captivité du P, Jogues, un bourg situé près de là s’appelait Rensselaerswick, du nom d’un de ses principaux habitants, dont la desce idauce, illustre dans les annales de la république américaine, compte à l'heure qu'il est un père de la Compagnie de Jésus.
C’est de ce lieu que, cédant aux instances bienveillantes du gouverneur hollandais, le P. Jogues, après avoir médité et prié, consentit à s'évader des , as de ses maîtres inhumains, auxquels il devait, plus tard, par le plas héroïque des holocaustes, demander une seconde fois la grâce du martyre. De passage à New- Amsterdam (aujourd’hui New-York) il entendit la confession d’un Irlandais catholique, accomplissant ainsi le premier acte du saint ministère dans l’île de Manhatte.
Après avoir admiré la cathédrale, le capitole ct les parcs d’Albany, avec les couvents de Ker:wood (Sacré-Cœur) et des SS. Noms de Jés:- at de Marie, et visité les églises canadiennes de cette ville, et des villes voisines de Cohoes et de Watervliet, dont les aimables et zélés pasteurs rivalisèrent de prévenance et de générosité pour offrir à l'archevêque de Québec et à sa suite la plus cordiale hospitalité, les pèlerins devaient se rendre, les uns
1 — Ainsi nommé par les Anglais on honneur du roi George IIl. Il est question, dit-on,—et même les protests :s n'y objectent pas—de substituer à ce nom trop britannique pour les Américains, celui de lac Jogues, en mémoire du martyr jésuite, Déjà une ile du lac Champlain porte son nom.
ln veille (samedi), les autres, le matin même du jour fxé ponr la réunion À Auriesville (dimanche, le 3 septembre).
Il était désirable que le temps fût beun. Pourtant, tout présageait le contraire, Une pluie lente et continue commencée dès la veille au soir, ne promettait pour le lendemain que désagrément et ennui. Aussi, un bon nombre de pèlerins, attendus de toutes les villes voisines, ont-ils cru prudent de ne pas courir le risque d'être trempés juequ’aux 08 en assistant À la messe dans une chapelle ouverte, capable d’abriter —et cela incomplètement — au plus uu millier FA personnes, Sur les quinze mille pèlerins qu’on atten-* dait, il en vint près de cinq mille, Et c’est vraiment un beau uombre, eur lu pluie, qui avait duré toute la nuit, ne cesea de tomber que vers les huit heures du matin.
Les plus vaillants seuls, ceux qu’on ne saurait appeler les fair weather Christians, arrivèrent le matin par groupes, d’Albany, de Cohoes, de Troy, d’ Amsterdam, de Schenectady, d'Utica et d’ailleurs,
A mesure que les trains les déposaient à la gare, ils gravissuient lentemert, bannière en tête, priant ou chantant, les lacets du chemin qui conduit au sommet de la colline, pour assister À quelqu’une des nombreuses messes qui furent célébrées des l’uurore à la chapelle de Notre-Dame des Martyrs.
Avant de parler brièvement du site incomparaule de ce lieu de pèlerinage et des souvenirs sacrés qui s’y rattachent, il importe de savoir comment on a pu l'identifier de façon authentique avec le pays occupé jadis par les bonrgades iroquoises d’Ossernenon, d’Andagaron et de Tionnontoguen. Grâce aux recherches consciencieuses d’un savant topographe, le général Clarke, d’Auburn, N.-Y., dont le témoignage est corroboré par les meilleurs historiens, on ne peut plus avoir de doute raisonnable sur l'identité des licux. Les données qui out servi à cette reconnaïssance,comme à celle du théâtre du martyre des Pères de Brébeuf, Lalemant, Daniel et Garnier, au pays des Hurons, sont la mesure précise des distances, telies que consignées dans les Relations et les letires des missionnaires, la conformité du paysage, des cours d’eau, et des accidents de terrain avec les descript'ons contenues dans ces mêmes documents, et les traditiohs fidèlement conservées des indi-
ST
gènes et des blancs relativement À l'endroit du séjour des Iroquois et de leurs missionnaires. Les vestiges, encore visibles, des
lissades formant l’enclos du fort, les ossements de sauvages et es têtes de flèche que chaque excavation met au jour servent aussi À confirmer cette cation.
Au reste, les points h° ‘oriques signalés à l'attention ou à la dévotion du pèlerin correspondent si fidèlement au texte des Relations qu'on peut facilement, en les parcourant l’un après l'autre, faire revivre exactement par l'imagination les différents épisodes du martyre de Jogues, de Goupil et de la Lande,
Au pied de la colline, en quittant la gare, on entre dans la voie douloureuse, où les serviteurs de Dieu passèrent entre deux haies de bourreaux qui les criblèrent do coups de verges et de baguettes de fusil.
A l': trée de ce chemin doit s'élever plus tard une porte mujestueuse avec trois arches dont la pierre angulaire a été bénite récemment, On a voulu par là commencer À réaliser la vision du P, Jogues, qui, dans u1 sommeil prophétique, crut voir les palissades de l’enclos du fort remplacées par des murailles magnifiques avec des portes construites en belles pierres équarries et polies, au-des” . desquelles on pouvait lire ces mots: Laudent nomen Domini
Au sommet de cette colline était jadis dressé le théâtre où l’on exposait à la cruauté et aux moyueries des spectateurs les victimes vouées à la torture. A peine Jogrs, nouvel Isaac, eût-il gravi cette montagne du sacrifice, qu'o: ui arracha les rares ongles qui lui restaient, et que, sur l’ordre :! un sorcier, une femme lui coupa avec les dents un de ses pouces. A cet endroit s'élève maintenant un oratoire digne de couronner ce nouveau Calvaire. On y vénère une pietà, Notre-Dame de Pitié soutenant sur ses genoux la tête du Christ mort: admirable statue en marbre blanc, exécutée d’après le modèle du célèbre sculpteur Achterman, qui se trouve dans la cathédrale de Munster (Allemagne).
C’est au pied de cette Madone qu’aux jours de fête on dépose une couronne d’épines, toute en or et en pierres précieuses, faite des bijoux offerts par la piété et la reconnaissance des fidèles. Cette couronne a la forme d’une coiffure, conformément à la tradition soutenue par Rohault de Fleury.
Comme site de forteresse,comme poste stratégique, rien ne pourrait égaler cette colline qui commande la rivière Mohawk, jadig
seule voie navigable desservant toutes les bourgades du pays des Iroquois, et d’où l’œil contemple à perte de vue la vallée qu’elle baigne! De ce plateau, où s’élèvera plus tard un temple magnifique à la gloire de Notre-Dame des Martyrs et, nous l’espérons, des apôtres de la nation iroquoise, le regard embrasse un panorama unique. Au loin, jusqu’à l'horizon, s’étend la radieuse et verdoyante vallée qu’arrose de ses eaux sombres et paresseures le Mohawk aux sinueux méandres. Quand le ciel est serein, la rivière étincelle sous les feux du solcil qui mûrit les blés dans les champs qu’elle fertilise, ou, comme un miroir fidèle, sa surface reflète l’image des demeurcs élégantes et des ormes majestueux qui bordent ses rives.
Souventes fois le missionnaire captif, ravi par la beauté de ce spectacle, a dû rendre grâces à l’Auteur de telles merveilles, et s’écriant avec le saint fondateur de la Compagnie : Quam sordet tellus quum cœlum aspicio ! s’élever par l'esprit, de la vue de ce paradis terrestre, À I: contemplation du ciel où ses souffrances allaïent bientôt recevoir leur couronne.
Tout parle de la Croix dans cet endroit où le « citoyen de la Croix » *, comme s’intitulait le fervent imitateur d’un Dicu crucifié, devait marcher à la suite du Maître dans la voie royale de la souffrance : la statue de la Mère des Douleurs, le Calvaire, avec son grand Christ qui termine les quatorze stations du che: min de la croix, et, sur la « Montagne de la prière, » la croix commémorative érigée en 1885, À l’occasion du deuxième centepaire de la disparition de la mission. Sur le piédestal de cette croix on a gravé les événements les plus importants dont ce lieu aétéle théâtre. Traduicons ces inscriptions qui résument en quelques mots l’histoire de la Mission des Martyrs.
Le sang des martyrs est la semence de l'Eglise. Près de cet endroit René Goupil, novice de la Compagnie de Jésus, fut mis à mort pour le signe de la croix, 29 septembre 1642, et avant et depuis cette date, en différentes années,
ï beaucoup d'autres chrétiens, hommes et femmes, compagnons et disciples des missionnaires, de race française ou de diverses tribus indiennes, offrirent ici leur vie.
En mémoire des prosélytes indigènes de la mission, Hurons, Algonquins
1— Aujourd’hui le canal Erié, qui fait communiquer le lac de ce nom avec l'Hudson, coule ici parallèlement au Mohawk.
2— Le P. Jogues était né à Orléans, dont la cathédrale est dédiée à la croix adorable de Jésus-Christ,
et Iroquois, dont les vertus, comme celles des premiers chrétiens, brillèrent dans la captivité et les persécutions ; spécialement du « Lys du Mohawk D Kateri Tegakwitha, la vierge iroquoise, née ici 1 en 1656, baptisée dans l'église de la mission, le dimanche de Pâques 1676, morte au Canada en 1680.
Sur cet emplacement de village indien la mission des martyrs fut fondée dans son sang par le Père Isanc Jogues, S. J., mis à mort le 18 octobre 1646. Dans cette mission, la première et la rincipale chez les Iroquois, quatorze prêtres de !a Compagnie de Jésus DT dr et travaillèrent jusqu’à sa destruction en 1684 2,
Cette croix commémorative a été donnée par le Rév. James F..X. Hourigan, qui fut pendant longtemps le seul missionnaire des trois cemtés de Browne, Delaware ct Chenango, et maintenant, depuis trente-huit ans, est curé de l'église Saint-Patrice, à Binghamton, N. Y.
Cette croix fut érigé à l’occasion du 200: anniversaire.
Parmi les quatorze Jésuites qui cultivèrent cette vigne ingrate, on trouve plusieurs missionnaires dont les noms reviennent sou. vent dans l’histoire de la Nouvelle-France.
En 1658, le P. Poncet fut pris et torturé en cet endroit. Il fut le premier À exercer le saint ministère À Albany. La mission de Saïnte-Marie des Martyrs fut fondée en 1667,par les P. Fremin ct Pierron, sur le site d’un des villages des Agniers, détruits en 1666 par les troupes du Marquis de Tracy.
En 1675, le P. Jacques de Lamberville y apporta la statue de Notre-Dame de Foy qu'il exposa à la vénération des néophytes le jour de l’Immaculéc-Conception. Il y baptisa, l’année suivante, Catherine Tegakwitha.
La statue miraculeuse ayant disparu en 1684, lorsque les missions furent abandonnées par suite de la guerre entre les Français et les Anglais, les Jésuites de la province de New-York, en ressuscitant le pèlerinage à la Mission des Martyrs, ont substitué à l'antique modèle de Notre-Dame de Foy une vierge debout au pied de la Croix. A leurs yeux ce type est plus confurme au nom de la mission et aux souvenirs des souffrances qu'y ont endurées pour le Christ ses héroïques fondateurs. Le titre de la vierge de Foy, Virgo fidelis, signifie dans leur pensée, non pas la foi qui fit appeler «bienheureuec celle qui avait cru,» mais la
1— Catherine est née à la mission de Saint-Pierre, aujourd'hui Fonda, qui comprenait encoie récemment Auriesville dans ses limites.
2— A ces détails historiques, on aurait pu ajouter que, de cet endroit, partirent en 1648-49-50, des bandes de guerriers qui prirent part à la destruction des chrétientés huronnes et au massacre des PP. Daniel, Brébeuf, Lalemant et Garnier,
constance de la Mère des Douleurs, fidèle jusqu’à l’immolation suprême au pied de la Croix de son Fils bien-aimé,.
Il est près de onze heures. Les derniers convois attendus sont arrivés, portant à plus de quatre mille le nombre des pèlerins. Il ya parmi eux grand nombre de Canadiens-français des villes d’Albany, de Troy et de Cuhoes ; il y a aussi des groupes assez notables d’Italiens, de Polonais et de Lithuaniens, venus d’Amsterdam, avec leurs pasteurs respectifs,
A mesure qu’ils arrivent, ils sont accueillis par le Père J. Wynne, S. J., qui est véritablement l’âme de ce mouvement des pèlerins à Auriesville, et qui travaille activement depuis longtemps à promouvoir la cause de béatification des martyrs Jésuites. Durant les six semaines que dure la saison des pèlerinages, il s’arrache, le plus souvent possible, à son bureau de rédaction, pour venir, de la parole et de l’exemple, stimuler l’ardeur et la dévotion des fidèles. Directeur de trois revues, le Messenger, Catholic Mind, ct le Pilgrim of Our Lady of the Martyrs, (organe du pèlerinage d’Auriesville) il s’occupe aussi sérieusement de la rédaction et de la publication prochaine de la Catholic Encyclopædia, première œuvre de ce genre dans la langue anglaise. L'éditeur de cette encyclopédie, M. Robert Appleton, bien que protestant, s'était associé à la fête du 8 septembre.
La grand’messe, retardée depuis 10 heures, va commencer. Elle est chantée au fauteuil par Monseigneur l’archevêque de Québec, à qui, par une exquise délicatesse, ont été réservés tous les honneurs de la journée. A vec lui figurent le Révérend Père T. Gannon, provincial des Jésuites de New-York, comme prêtre assistant, et les abbés E. Maguire et P.-B. Garneau, comme diacre et sous-diacre. L'abbé C. Beaulieu fait l'office de cérémoniaire, et l’abbé H. Baillargeon, curé de Saïnte-Aune, Cohoes, celui de thuriféraire. Sa Grandeur M" Farley, métropolitain de la province de New-York, qui comprend le diocèse d’Albany, assiste au trône, accompagné de M“ Têtu, de Québec, et de M Reilly, de Schencetady ; M“ McDonnell, évêque de Brooklyn, occupe un siège d'honneur. Parmi les prélats présents se trouvent Mr Swift, vicaire-général et administrateur du diocèse d’Albany en l’absence de l’évêque, M“ Lynch, d’Utica, M“ Lavelle, de
New-York, M“ Gagnon, de Québec, et M Barrett, de Brooklyn. Permi les Jésuites venus de New-York, de Philadelphie ou de Woodstock, on remarque les Pères Campbell, ex-provincial, Brosnan, Donnelly, O’Sullivan,O’Gorman, McNiff, Bostler, Kelly, Coveney, Kilroy et plusieurs scolastiques.
Parmi les prêtres séculiers, outre les Guébecois déjà nommés, il y avait les Révérends P.-J. Hayes, chancelier du diocèse de New- York, Driscoll, curé de Fonda, Quinn, d’Utica, DiDonna et Stagliano (Italiens), Gorski (Polonais), et Zydanowiez (Lithuunien).
Par une très heureuse coïncidence on celébrait, à Auriesville, comme À la basilique de Québec, la messe des saints martyrs ; Jà-bae, en l'honneur des saints Flavien et Félicité, dont les reliques insignes sont exposées dans la cathédrale, et des parcelles, enchâssées dans l'anneau pastoral du vénérable François de Laval. A Auriesville, c'était, d’après le propre des Jésuites, la fête du bienheureux Antoine Ixida et de ses cinq compagnons, martyrisés au Japon en 1632. La leçon du bréviaire appelle le premier lumen Ecclesiw Japonicæ, « lumière de l Eglise japonaise ».
Etait-ce pour nous rappeler ce titre glorieux, ou pour exaucer les prières de tous les pèlerins que le ciel, jusque là indécis et couvert de nuages, se rasséréna subitement, et qu’un rayon de soleil, traversant la fenêtre du modeste sanctuaire, vint éclairer l'autel, le célébrant et les ministres parés de leurs vêtements empourprés, et faire briller les gemmes du calice d’or, formé, comme la couronne d’épines, des bijoux offerts par la piété des fidèles? Le Pontife venait de donner à ses ministres le baiser de paix en leur disant: « La paix soit avec vous.» Le chœur achevaît de chanter l’Agnus Dei, et suppliait «l’ Agneau qui efface les péchés du monde » de donner à tous les fidèles présents, et à l’Église entière qu’ils représentaient, le don suprême de la paix, quand le soleil vint illuminer la scène du sacrifice. N'était-ce pas, plutôt, pour nous rappeler le saint missionnaire, héraut de la paix promise «aux hommes de bonne volonté, » et de la lumière de l'Evangile auprès des peuplades croupissant dans les ténèbres de la mort; le martyr qui, en ce lieu même, versa son sang pour l'amour du Christ, dont la tête fut plantée sur un des pieux de la palissade voisine, et le corps jeté comme uue chose vile dans les ondes du Mohawk qui coule à nos pieds? N’ent-ce pas à son intercession que nous étions redevables de la tempé-
rature radieuse qui s’annonçait et qui allait donner à la fête un charme inoubliable ? Il est permis de le croire, et cette confiance ne servit qu’à accroître la ferveur des assistants.
Il passait midi quand la messe fut terminée, et mulgré la fatigue du jeûne et da voyage, un graud nombre de pèlerins avaient dû attendre jusqu’à cette heure pour communier.
La foule se dispersa pour dîner sur la pelouse, ne cessant de maintenir durant toute la journée le plus parfait décorum, et la plus respectueuse attitude.
À trois heures, s’organisa la procession du Très Saint Sacremen’ Le P. Wyÿnne conjura la foule de profiter de ces moments solennels et précieux, où Notre-Seigneur est prodigue de ses grâces, pour prier avec une plus grande ferveur, leur rappelant que c’est à des heures semblables q1’à Lourdes et ailleurs éclatent les miracles les plus étonnants.
À la suite de la croix marchent le clergé, les prélats, l’évêqne de Brooklyn et l'archevêque de Québec. M“ l’archevêqué de New- York porte le Saint Sacrement, assisté des abbés Lindsay et Gorski, et les fidèles, les hommes d’abord, puis les femmes, viennent à la suite.
La procession, qui duga une heure, À part le sermon, se rendit au «ravin,» pour revenir à la chapelle du pèlerinage. Quel ravissant spectacle que celui de cette promenade triomphale de Notre- Seigneur, sur ce plateau témoin jadis de tant d'actes d’héroïque vertu, de tant de souffrances endurées pour son nom, aujourd’huï rayonnant de verdure et de lumière, mais surtout de la joie et de la ferveur de tous ces fidèles accourus pour le supplier, pour honorer le souvenir de ses martyrs, et tout prêts À crier À haute voix, ne les retenait la sainteté de la cérémonie : «Hosunna au fils de David!»
Et la procession avançait toujours par la voie sablonneuse qui conduit au « ravin.» Elle passe sous les arceaux de la forêt qui font à l’ostensoir un dais de leur feuillage ; elle s'engage dans la descente qui conduit au ruisseau qu’elle franchit sur un pont rustique, gravit une colline escarpée, et là, près de la grotte où repose une statue représentant le cadavre meurtri de René Goupil, l’officiant dépose sur un autel en marbre le Saint Sacrement, qu’il encense et devant lequel on place un voile,
C’est le temps de jeter un coup d'œil sur ce mystérieux ravin
et d’en rappeler brièvement l’histoire.
C’est ici que le P. Jogues retrouva le corps de René Goupil, « cet ange par l’innocence et ce martyr de Jésus-Christ », comme il l’appelait plus tard dans une de ses lettres. C’était deux jours après la fête de saint Michel, 29 septembre 1642, où il avait expiré sous le {omahawlk: de ses bourreaux en prononçant le nom de Jésus. Dans ce ravin, derrière la colline où s'élevait alors la bourgade d’Ossernenon, là où un ruisseau se joint à un cours d’eau plus considérable fuyant vers le Mohawk, il découvrit le corps ensanglanté de son compagnon déjà rongé parles chiens. A cette vue il môla ses larmes aux eaux du torrent. N’ayant pas d’instrument pour l’enterrer, il le fixa avec des cailloux près d’une grosse pierre plate qui occupe encore le centre du ravin. Mais, lorsqu'il retourna, récitant en chemin l'office des morts, pour rendre les derniers devoirs à René, le cadavre avait disparu. Au printemps, à la fonte des neiges, il apprit l'endroit où les jeunes gens l’avaient caché, ‘ais n’y trouva que quelques os à demi rongés, laissés là par les chiens, les loups et les corbeaux, et un crâne fendu en plusieurs endroits. Baisant avec respect ces saintes reliques, il les confia à la terre, dans l'espoir qu’un jour elles auraient une sépulture plus digne.
Pendaut que nos yeux contemplaient avec ravissement l’ensemnble et les détails de ce gracieux et pittoresque ravin, la scène que nous venons de raconter se répétait dans notre imagination, et, attendri par ce touchant souvenir, pénétré par la présence réelle du Maître qui remplissait de sa majesté voilée tout cet endroit mémorable, électrisé par l'attitude pieuse et recueillie de la foule, qui après avoir adoré le Dieu eucharistique, allait ensuite s’asseoir par rangées sur le versant des collines qui s’élèvent en amrhithéâtre tout alentour, nous pleurions d'émotion et de reco!-. . + sance, et nous priions le Seigneur de ne pas renvoyer à jeûn ce multitude affamée de grâce et de vérité. N'était-il pas, en ettet, « descendu avec eux, s’arrêtant dans un lieu champêtre », et n’allait-il pas, par la bouche de son ministre, leur distribuer le pain substantiel de sa divine parole ? On se serait cru vraiment au pied de la « Montagne des Béatitudes », à voir ce peuple assis sur les pierres ou sur la mousse au pied des arbres, écoutant avec
une attention avide le prédicateur qui, d’une estrade rustique, élèvant la voix pour dominer le bruit du ruisseau et atteindre tout son vaste auditoire, leur disait en paroles éloquentes la signification de cette réunion solennelle.
Après une apostrophe aux deux archevêques, de New-York et de Québec, pour leur souhaiter la plus cordiale bienvenue et leur exprimer la reconnaissance des fils de Loyola envers ceux qui étaient venus de si loin pour honorer la mémoire d’un des leurs, et concourir ainsi efficacement au procès de sa glorification, le
rédicateur, le Révéreud Père Campbell, rappela à la foule les
motions qu’il avait resenties en visitant à Québec les lieux sanctifiés par l’apostolat du P. Jogues, et en prêtant, dans la vénérable basilique de Québec, le serment solennel de ne rien dire dans le procès qu’il ne crût conforme à la vérité:
Appuyant sur la haute signification du pèlerinage de ce jour :
Cet endroit, s'écriat-il, est un des plus sacrés dans les Etats-Unis. Voici un jour à inscrire en lettres d'or dans l'histoire d’Auriesville, Nous sommes ici les interprètes de tous les catholiques de l'Amérique, quand nous demandons la canonisation de ces héros. Nous la voulons, cette canonisation, et nous la voulons maintenant. Pourquoi ? Parce que, à l'heure qu'il est, la plus grande erreur est la négation de toute religion doctrinale. La presse, les revues répètent sans cesse que le christianisme peut être sépaté de la : »ligion. Contre cette hérésie s'élève aujourd’hui pour protester la figure sv glante du Père Jogues. Pourquoi estil venu dans ee pays? Il n’y est pas venu seulement pour enseigner aux sauvages à être bons. 11 est venu leur enseigner qu’il y a un Dieu éternel, qu'il y a trois Personnes dans l’adorable Trinité, que Jésus Christ n'est pas seulement homme, mais Dieu également. que le baptême est nicessaire au salut. Il venait enseigner une religion dogmatique. 11 savait que, s'il devait y avoir quelque majesté et quelque force dans le pouvoir, quelque beauté dans les lois et les mœurs, ce serait dû à la doctrine de Jésus-Christ, sans laquelle notre condition ne serait pas plus enviable que l'esclavage et la dégradation des mahométans et des sauvages.
Il convient donc que ce glorieux missionnaire soit exalté en face de notre nation pour que la voix de son sang la ramène à la vérité.
Nous sommes, poursuivit l’orateur, une grande nation. Nos flottes couvrent le vaste océan. Notre richesse dépasse toute imagination... Notre président est un des plus grands luminaires du monde et paraît même précéder les empereurs et les rois. Cet homme donne du lustre et de l’honneur au siège présidentiel. Mais, en dessous de tous ces dehors brillants, existe la corruption. Un des porte-voix de ce même président disait naguère que nous nous effrondrions dans un abime de corruption. En premier lieu, par le divorce. Nous sommes la risée de l'univers. Il se commet des crimes en Amérique qui remplissent de consternation tout homme qui sait penser. Du haut en bas de l'échelle politique il y a des maux à déplorer. Tout l'c :ganisme de notre commerce est corrompu de part en part. Nous ne pouvons sans appréhension envisager l'avenir.
| CANEM=RRE à
Es peut sauver cette glorieuse nation si l'on ne metun frein à ces maux ? Qui peut nous sauver? Rien autre que la doctrine de Jésus-Christ, la croyance’ en sa divinité. 11 a établi une loi qu'on ne saurait violer sans provoem les foudres de Dieu qui nous précipiteront vers la perdition. Les leçons
onnées par le prêtre catholique devraient résonner par tout le pays, non seulement pour ceux de notre foi qui, Le négligence, l'ont mise en oubli, mais pour ceux qui veulent se contenter du sentiment pour toute religion. Ces enseignements salutaires emprunteraient une nouvelle efficacité à la canonisation du Père Jogues......…….
Le sermon terminé, l’archevêèque officiant bénit avec la divine Hostie la foule agenouillée, et la procession retourna par la même voie. Il y eut une seconde halte, avec bénédiction du Très Saint Sacrement, à la croix commémorative, puis une dernière à la chapelle du pèlerinage. Ce fut le digne couronnement de cette journée inoubliable, tout embaumée des plus salutaires émotions et de la « bonne odeur du Christ », laissée en ce lieu béni par les pionniers de la foi, et ravivée ajourd’hui par la ferveur des suecesseurs des premiers apôtres du pays et par la piété des fidèles qui ont remplacé les néophytes de cette primitive Eglise du Nouveau-Monde.
Les trains sont en gare et attendent les pèlerins qui retournent chez eux, qui aux villes environnantes, qui au vieux Québec, d’où sont partis les apôtres qui ont planté dar: leur sang ces chrétientés aujourd’hui floriseantes.
Il nous est, peut-être, au cours de ce récit trop rapidement écrit, échappé quelque épithète imprudente à l'adresse des serviteurs de Dieu dont la cause s’instruit actuellemen’ Nous n’avons pourtant pas l'intention de devancer le jugem :t de la sainte Eglise. Au reste, si nous avons prononcé parfois le mot «martyr», en parlant de ces glorieux confesseurs Lx la foi, nous ne voulons pas être plus téméraire que le grand pape Urbain VIIT, l’auteur même de la discipline sévère qui oblige en pareil cas. C’est, en effet, ce même pape, alors régnant, qui, en réponse à ceux qui demandaient en faveur du P. Jogues la dispense requise pour toucher de ses doigts mutilés le calice et l’hostie consacrée, déclara qu’il serait « indigne qu’un martyr du Christ ne pût boire le sang du Christ. »