CHAPITRE PREMIER
qui paraît dû, peut-être, autant à la nature argilo-ferrugineuse du sol qu'à la culture intensive du riz, qui nécessite un travail incessant et un véritable drainage du terrain. Cependant, et malgré la rareté des fièvres graves, la chirurgie conservatrice ne paraît pas heureuse. La plupart des amputés tardivement opérés ont succombé à des accidents infectieux, parfois aussi au tétanos. Du reste, au fur et à mesure qu'on s'éloigne du bas delta, la fièvre devient plus fréquente et plus grave. Dans la région montagneuse et surtout dans les forêts, où, sans doute, elle trouve des éléments d'exceptionnelle gravité dans une incessante décomposition de détritus végétaux accumulés par les siècles, on la désigne sous le nom de fièvre pernicieuse des bois. Elle revêt alors les formes les plus insidieuses qui, si elles ne sont pas immédiatement combattues, sont mortelles parfois dès la première atteinte. D'autre part, on s'accorde à tenir l'eau du delta comme étant généralement de fort mauvaise qualité. Dans le bas delta surtout, il n'y a pas de sources; l'eau du fleuve est la seule ressource, et comme elle est un mélange saumâtre d'eau douce et d'eau de mer, qu'elle est, de plus, polluée par une masse de détritus organiques, elle provoque presque fatalement la diarrhée, souvent aussi l'évolution du t;xMiia. 11 faut donc s'en abstenir autant que possible, ou du moins n'en faire usage qu'après l'ébullition. Les indigènes la clarifient parfois à l'aide de l'alun. Mais cela paraît une très insuffisante garantie. »
Dans une promenade que nous faisons ensemble au village de An-Duong, au milieu des aréquiers, il me fait remarquer que le sol, dans le voisinage des habitations, est partout très fortement tassé, soigneusement balayé et parfaitement entretenu. Bien que n'étant qu'un misérable torchis d'argile et de menus débris de paille, les habitations, encombrées cependant d'habitants au faciès d'un jaune terreux, généralement tatoué des cicatrices de la petite vérole, sont proprement tenues. Toutes sont entourées d'un jardin planté de choux, de salades, de patates et autres légumes.
Par hasard, notre promenade coïncide avec l'heure habituelle du repas du soir dans les familles du village. Et c'est
un curieux spectacle que celui de ces familles accroupies à la manière des singes, devant de petites tables basses couvertes d'une commune écuellc de riz et de très petites assiettes, contenant chacune un peu de poisson fermenté mélangé avec de la salade à saumure fortement pimentée. L'absence de l)arbe et l'aspect général permettent à peine de distinguer les sexes. Chacun saisit, avec une merveilleuse dextérité, à l'aide de deux baguettes tenues entre le pouce et l'index, le morceau de son choix, ou fait délicatement couler jusqu'à la bouche la sauce qui l'accompagne. Cela ressemble à une dînette d'enfants qui s'amusent.
A côté du village, voici le cimetière; un simple groupement de tumuli signalés à l'attention par une motte d'argile, sans inscription ni pierres. Il n'y a là, très probablement, que des corps de pauvres gens.
17 février. — Haï-Phong réunit, avec le corps expéditionnaire, un commencement de société; quelques dames, parmi lesquelles une fort intelligente et très gracieuse Parisienne, femme du trésorier-payeur M. de Custine, qui, malgré les apparences d'une très délicate santé, demeure ici depuis quelques mois déjà. Grâce, sans doute, à la présentation du docteur Rey, elle veut bien m'admettre parmi les intimes de la maison, et sait faire apprécier bien vite la femme instruite qui, sans perdre les grâces de son sexe, a acquis de l'expérience et des idées.
Notre table, servie sous paillotte par le seul restaurateur de 1 endroit, un Français assisté de nombreux Chinois, réunit tous les officiers supérieurs en résidence fixe ou de passage, parmi lesquels le capitaine de frégate Drouin, commandant d'armes, le docteur Borius, le commissaire de marine Chardin, puis le jeune lieutenant de vaisseau Hautefeuille, l'héroïque et très sympathique vainqueur de Nam-Dinh, et les capitaines Gentzet Delacroix, officiers d état-major demeurés ici pour transmettre les ordres du général en chef. Et malgré le bon vouloir de tous, les ordres donnés sont parfois ou très mal interprétés, ou, le plus souvent, très incomplètement