‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 39 sur 104 · CHAPITRE DEUXIÈMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈMK

(1 Les hôpitaux, m'écrit le rommissairc lîoucart, sont par ordre ministériel sous la direction de 1 administration <le la marine, alors même que des médecins et des infirmiers de la guerre y demeurent affectés. "

« Le ministre consulté, dit une dépêche du -iO mars, sur la question de savoir à qui doit appartenir la direction du service de santé au Tonkin, a décidé que M. Key, médecin en chef de la marine, aura la direction supérieure du service de santé, et dirijjera les hô[)itaux et les ambulances fixes; que le médecin principal de deuxième classe Driout dirigera, par délégation, les ambulances volantes et le service de santé dans les colonnes expéditionnaires. "

Et notre chef d'état-major, le lieutenant-colonel Guerrier, ajoute : « H y aura en conséquence deux branches de service parfaitement distinctes; aucun mouvement de personnel ni de matériel ne se fera de l'un dans l'autre sans un ordre du général en chef, avec lequel chaque chef de service correspondra directement, à l'exclusion de toute autre autorité militaire ou civile. "

L'ordre ministériel est précis; interprété par le lieutenant-colonel Guerrier, il devient confus, il apparaît à tous comme devant être une source de conflits et de difficultés.

2 avril. — De fait, je reçois de mon chef immédiat, M. Driout, un ordre qui consacre les dispositions premières que j'avais estimées pratiques.

« Conformément à la dépêche ministérielle du 30 mars, m'écrit-il, la direction de l'hôpital de Bac-Ninh doit appartenir aux médecins de la marine. En conséquence, vous remettrez le service à l'un d'eux, et vous ferez réintégrer à l'ambulance le personnel et le matériel qui lui appartiennent. Dans le cas cependant, ajoute sagement M. Driout, où les médecins de la marine ne pourraient assurer le service, soit à cause du manque de personnel, soit à cause du manque de médicaments, vous viendrez à leur secours, car il faut, avant tout, que nos malades soient bien soignés. »

Mais voici, quelques instants après, un télégramme émané, cette fois, directement de TEtat-major :

« Laissez à l'hôpital de Bac-iXinh le médecin-major Baudot, assisté du pharmacien Manget et de rofficlcr d'administration Darbon, avec huit Infirmiers et tout le matériel de l'ambulance. Le personnel libre et les brancards rentreront à Hanoï avec le général de Négrier. Le service de l'hôpital sera exécuté, sans aucune intervention de la marine, jusqu'à ce que celle-ci soit en mesure de l'assurer complètement. »

J'ai donc, conformément à cet ordre, à m'enquérlr, auprès de mes collègues de la marine, de la possibilité, pour eux, d'assurer j)ratlquement le service. La réponse ne se fait pas attendre : « Nous déclarons, m'écrivent officiellement les deux médecins de la marine et le commissaire Boucart, pouvoir assurer le service de l'hôpital de Bac-Nlnh sans l'intervention du service de santé militaire. « Cette déclaration n'est j)as d'une rigoureuse exactitude, puisque les médecins de la marine ne disposent ni d'aucun infirmier ni du matériel indispensable. Je crois donc pouvoir mettre officieusement, à leur disposition, les Infirmiers et le matériel dont ils ont besoin.

Mais bien évidemment telle n'est pas la solution voulue par le chef d'état-major. » Lorsque je reçus copie du télégramme du ministre de la guerre qui fixait les attrll>utions respectives des chefs de service des hôpitaux et des ambulances, je vous adressai, m'écrit aujourd'hui même mon chef, ^^ Drioul, l'ordre de remettre immédiatement le service de Thôpltal de Bac-Ninh aux médecins de la marine, vous invitant d'ailleurs à leur prêter votre concours, afin que nos malades ne manquassent de rien. Et vous m'avez alors avisé que ces médecins étaient arrivés à Bac-Nlnh sans infirmiers et sans matériel. Je donnai communication de votre note au général en chef. Il me fit répondre par le colonel Guerrier : « En réponse à la " lettre que vous m'avez adressée ce matin, j'ai l'honneur de « vous faire connaître que le service de l'hôpilal de Bac- <t Ninh doit rester entièrement entre les mains du personnel « médical fourni par l'armée de terre jusqu'au jour où

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« M. Rcy m'aura fait connaître qu'il est en mesure de le « prendre, ce dont vous serez informé. Rapportez donc (i l'ordre que vous avez envoyé à M. Challau de prêter sou <i concours aux médecins de la marine, et ne j)erdez pas de <i vue que je ne veux aucun mélange dans les deux ser- (i vices. Sitjné : Lieutenant-colonel GuEituiKit. »

« Ainsi donc, ajoute M. Driout, il ne faut plus songer à laisser le service à la marine, en lui prêtant les infirmiers et le matériel nécessaires. Quand les aura-t-elle? Il est difficile de le prévoir. Voire dépêche d'iiier, dans hujuelle vous me rendiez co(nj)te de l'exécution des mesures transitoires prises pour permettre aux médecins de la marine d'assurer le service avec l'assistance de nos infirmiers, a été communiquée à l'état-major, qui a jugé bon de vous répondre directement, et a négligé de me faire connaître sa réponse. Je sais, cependant, officieusement que vous avez reçu l'ordre de laisser à l'hôpital MM. Baudot, Manget et Darhon avec huit infirmiers seulement. Evidemmentcela est insuffisant; vous inviterez, en conséquence, M. Baudot, à requérir pour le service les médecins régimentaires de la garnison de Bac-Ninh, et à réclamer à l'autorité supérieure les coolies indigènes indispensables. »

Au résumé, alors qu'il eût été si facile de réaliser l'entente nécessaire, notre chef d'élat-major s'est efforcé de l'empêcher. Ordres et contre-ordres se sont succédé, qui, s'ils eussent été ponctuellement exécutés, eussent été sûrement préjudicial>les à nos malades. Sans autrement s'en préoccuper, il fallait agir pour le mieux. C'est ce que j'ai fait. Cela m'exposait à quelque blàmc, et de fait je ne l'ai pas évité. Mais, ainsi que me le dit le général de Négrier, déplorant comme nous tous cet incompréhensible dualisme créé par l'état-major général : « Il n'y a pas lieu de s'en émouvoir, p)as plus que je ne m'émeus moi-même des blâmes que m'adresse journellement le lieutenant-colonel Guerrier, sous le couvert du général en chef. Cela ne tire pas à conséquence. »

3 avril. — Ainsi qu'il était à prévoir, le médecin-major Bau-

dot, chargé, par ordre, d'assurer seul le service de l'hôpital, à l'exclusion des médecins de la marine, s'en déclare impuissant. Dans l'intérêt des malades, l'entente se fera avec la marine, il n'y a pas à en douter. Mais combien elle eût été plus facile sans l'antagonisme entretenu, semble-t-il, par le mauvais vouloir de l'état-major.

Voici du reste qu'arrive l'ordre de départ. Le général de T^égrier et la petite portion de la brigade dont il dispose encore doivent immédiatement se rendre à Hanoï, et de là, sans doute, marcher sur Hong-ïloa, qui est, paraît-il, le dernier poste occupé par l'ennemi dans le delta.

4 avril. — En route dès sept heures du matin. Suivant son habitude, le général a fait connaître, à chaque détachement, l'heure obligatoire de son passage au point initial. Il évite ainsi toute confusion ou retard. Et la colonne avance sans le moindre à-coup. La route, si mal entretenue qu'elle soit, est du reste facile. Le pavs parcouru est admiraldement cultivé, les rizières, au moins à proximité des nombreux villages perdus dans la plaine, paraissent moins étendues et remplacées par des cultures de maïs, de patates, de haricots, de mûriers et de coton. Tous les villages sont entourés d'un épais remblai, destiné à les protéger contre les inondations et probablement aussi contre les pirates.

Vers midi, la colonne franchit le canal des Rapides sur des sampans réunis à cet effet. Et l'ambulance vient cantonner dans une fort riche pagode du village de Gia-Lam, à proximité d'un solide blockh'aus qui couvre la route. C'est une massive construction, formée de deux tours reliées entre elles par une vaste plate-forme armée de canons. Elle paraît destinée à protéger les approches du fleuve Rouge et la ville de Hanoï, qu'on aperçoit en face, à trois kilomètres environ.

J'ai hâte de connaître la capitale, et surtout de m'entretenir avec mon chef. Vite un sampan, le fleuve en est sillonné. Pour une poignée de sapèques, qui représente à peine une valeur de cinquante centimes, des indigènes au torse nu manœuvrent vigoureusement la pagaie, et nous accostent en

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