‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 61 sur 104 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

préalable, écrasé de son talon la tête du serpent tentateur Kaliza (1). Ne croirait-on pas, en vérité, se retrouver en présence du dogme catholique de l'Immaculée Conception? Et comment, dès lors, ne pas admettre que ])rahmanistes et bouddhistes ont eu connaissance ou révélation, eux aussi, de la prophétie bien antérieure à la venue du Christ : « Voici que la Vierge concevra dans son sein et enfantera un fils, et il sera appelé Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous! »

Que conclure de telles analogies?

Jésus, en tant qu'homme, a sûrement ignoré la doctrine brahmaniste autant que le bouddhisme. Et les législateurs juifs les ignoraient presque certainement aussi. Peut-être même, Jésus ignorait l'Ancien Testament : « Comment sait-il les Écritures, disent de lui les Juifs, lui qui ne les a pas étudiées? »

Et Jésus de répondre : « Ma doctrine n'est pas de mol ; c'est la doctrine de Celui qui m'a envoyé. » Puis encore : « Je ne suis point venu abolir, mais compléter la loi. Quoi donc de plus rationnel qu'admettre que le brahmanisme et son dérivé le bouddhisme, le judaïsme comme le christianisme ont leur source originelle dans une révélation première qui vient de Dieu? Le catholicisme est la perfection de cette révélation, complétée par l'enseignement du Christ, interprétée par l'Esprit saint. « La parole, le verbe est de Jésus, son intelligence et son amour sont de l'Esprit saint » , a dit Bossuet.

Que si, d'ailleurs, il est absolument démontré que le brah manisme et le bouddhisme, comme le judaïsme, ont de plusieurs siècles précédé le christianisme, il n'est aucunement démontré que les doctrines brahmaniques ou bouddhistes, telles que nous les connaissons aujourd'hui, sont antérieures au (îhrlst.

Brahmes et Bouddhas, comme Zoroastre, Confucius et Socrate, ont été des précurseurs. Les prophètes avaient, de tout temps, annoncé le Messie, la grande lumière qui éclai-

(1) La vierge Maya est dite aussi : la inère de la nature, l'euiblèuie de 1« matière ou de l'illusion, la source de tous les phénomènes, la cause de la manifestation de toutes les existences.

jnj, AU TONKIN

Ferait les peuples errant dans les ténèbres; la lumière Illuminant tout homme venant en ce monde. Et l'enseignement des apôtres a fait ou fait journellement connaître au monde entier le Christ sauveur, préparé pour être à la face de tous les peuples, venu pour éclairer toutes les nations de sa divine lumière.

N'apparaît-11 pas que les analogies dans la doctrine devraient aboutira des analogies dans l'application? Cela n'est pas absolument parce que la doctrine chrétienne a seule été dite par Dieu lui-même, parle Christ-Dieu, qu'elle est, par conséquent, à l'abri de toute erreur, alors que la doctrine brahamanisle, mazdélsle ou bouddhiste n'est rien que Thumaine interprétation d'un principe révélé? Eri'are hiiinaniim est. Le principe est et demeure immuable. L'interprétation diffère et les applications varient.

Brahma, disent les livres sacrés, fit les diverses catégories sociales. Il voulut les brahmes ou prêtres sortis de sa tête, les Kchatrias ou guerriers sortis de ses bras, les vaissiahs ou commerçants sortis de son ventre, les soudras ou agriculteurs sortis de ses pieds; il arriva successivement ainsi jusqu'aux plus infimes catégories, les Pariahs, fatalement méprisées des autres et dédaignées à l'égal des animaux. Atout homme, cependant, il donne une àme distincte, émanée de son propre esprit. Et pour tous la destinée finale est une, comme une également la voie morale qui y conduit.

Bouddha, plus rapproché de Jésus, prêcha l'abolition des castes privilégiées. Et sa doctrine déjà perfectionnée se rapproche insensiblement ainsi de la véritable doctrine évangéllque.

Il Tous les hommes sont égaux devant Dieu (1). Aimez-vous es uns les autres. Soyez bons et charitables. Pardonnez les offenses. Dieu seul est le souverain juge... »

Les siècles passent, les peuples demeurent. Les Védas, le Décalogue et l'Evangile demeureront autant que l'homme.

(1) Curpore diversi, sed mentis luminc fralres. (Lifjue contre l'asthé-

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Ils sont la loi de Dieu pour la satisfaction du cœur et de la raison. La tradition brahnianistc est l'arche sainte d'une antique société; l'Evangile, qui en est la divine expression, est et demeure le firmament des sociétés nouvelles. « Seules les Ecritures sacrées, a dit Lacordairc, ont pu fonder d'immenses et durables nations. '>

La Irinité brahmaniste se traduit, dans la statuaire habituelle, tantôt par l'inlime adjonction de trois corps sur une seule tête, parfois par deux têtes sur un seul corps émergeant d'un (l'uf [)orlé sur une fleur de lotus. L'ceuf, c'est le Verbe, Brahma le Pur Esprit, les deux têtes sont l'une Shiva, le Dieu créateur-destructeur-régénérateur; l'autre Wishnou, le Dieu rédempteur, incorporé dans le sein immaculé d'une vierge. Une seule tétc sur trois corps unis traduit l'unité de Dieu en trois [)ersonnes.

Bouddha, issu, de même que Jésus, fait homme, de race royale, est devenu pour ses adhérents le Dieu rédempteur qu'avait été, et qu'est encore Wishnou chez les brahamanistcs. Il a, de même que lui du reste, subi dans l'imagination des hommes, par la statuaire, de très nombreuses transformations. La légende les a montrés, l'un et l'auti-e, changés en poisson, forme sous laquelle ils auraient arraché les livres sacrés au génie des mers, Diachivaran; en tortue, portant sur son dos la montagne du Refuge pendant le cataclysme des mondes. Elle dit encore Parasouvanah enlevant à l'Esprit du mal la vache merveilleuse symbole de l'abondance; Ramah, épousant l'Idée sous forme d'une vierge qui lui fut enlevée par le Méchant, et qu'il ne retrouva qu'à la tête d'une armée de singes et d'ours recrutée à Ceylan.

Et la croyance ajoute qu'ils reparaîtront à la fin des temps, sous l'aspect d'un guerrier, pour livrer combat au soleil, à la lune et aux étoiles, qui seront anéantis et retourneront éternellement en Dieu. Telle est, paraît-il, l'interprétation des Védas appropriés à la crédulité populaire, et au besoin du merveilleux.

Les véritables brahmanes sont habituellement, dit l'observation, des saints' personnages, législateurs politiques en

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même temps que ministres de la religion, souvent des savants dédaigneux des jouissances matérielles, soucieux de leurs devoirs plus que de leurs droits, esclaves du culte de l'idée, pratiquant volontiers la médecine, et se considérant comme étant ainsi chargés d'une mission sacrée.

Il en est de même des prêtres bouddhistes de la doctrine de Confucius, sinon au Tonkin, où la pratique de la religion parait n'être plus guère qu'une superstitieuse habitude, du moins en Chine et surtout au Japon.

Pour les uns et pour les autres, la sainteté s'obtient dans la méditation, dans une incessante tension de l'intelligence, et dans un absolu détachement des choses de la terre, ce qui, du reste, n'exclut pas du tout le manifeste sensualisme du plus grand nombre.

Les brahmanistes actuels, dit-on, voient Dieu partout. Pour eux tout ce qui vit est Dieu ou doit retourner à Dieu. C'est ainsi qu'ils déclarent la métempsycose, qu'ils prescrivent la bonté vis-à-vis des animaux, défendent les sacrifices sanglants et s'interdisent l'usage alimentaire de tout ce qui a vécu, proscrivant notamment l'usage de la viande, qu'ils prétendent, non sans raison, du reste, la cause de la plupart des maladies.

Les bouddhistes proclament l'unité de l'espèce humaine pareille à l'unité de Dieu, admettent également la métempsycose, et déclarent la supériorité de l'homme, à qui doit être laissé le libre usage de tout ce qui est créé à son intention.

Chez les brahmanistes et chez les bouddhistes, de même que chez les chrétiens, des croyances identiques dans l'unité de Dieu, dans l'immortalité de l'âme, dans la nécessité de soumettre le corps pour le salut de l'esprit, etc., etc., ont fait le mysticisme des ordres contemplatifs et des couvents. Avec le dogme, pour les uns et les autres, le corps n'est qu'une misérable loque qu'il faut asservir à l'ànie, dont le salut doit être l'unique préoccupation.

Et le couvent est le meilleur refuge contre l'obsession des sens, dans l'observation du célibat, dans la méditation et la prière, dans la pratique de la charité et des méri-

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