‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 114 sur 216 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

troupes leur innombrable armée occupant tout le pays jusqu'à Lang-Son. Le général demande donc au moins six jours avant de se retirer, le temps strictement nécessaire pour communiquer avec le Tsong-li-Yamen, et recevoir les ordres indispensables; il s'engage à se retirer dès qu'il y sera officiellement autorisé. »

Vainement l'officier d'âvant-poste voulut envoyer ce prétendu parlementaire au lieutenant-colonel Dugenne. Il n'y consentit pas, et venait de se retirer lorsque parut un nouveau parlementaire, haut mandarin, se disant autorisé par le vice-roi du Quang-Si. Et lui ne demande plus la confirmation officielle du traité de paix, il la considère comme acquise, mais il déclare qu'en raison du mauvais état des chemins, l'évacuation complète des troupes chinoises nécessite un délai minimum de six jours.

. Inutilement le commandant Crétin, chef d'état-major, se porte au-devant de lui, l'invitant à se présenter lui-même au lieutenant-colonel Dugenne. Il s'y refuse, déclarant qu'il lui est interdit de franchir les avant-postes.

La colonne Dugenne occupait alors, vers le milieu du défilé, la route fort étroite, dominée d'un côté par des rochers, de l'autre adossée aux rives du Song-Thuong, couvertes, en cet endroit, d'une véritable forêt de bambous et de broussailles. Devant elle, les Chinois avaient tracé une ligne qu'il était interdit de franchir, nos soldats, du reste, fraternisant avec eux, dans un échange de joyeux procédés.

11 crut devoir faire répondre, « qu'il avait ordre de passer, et que dès quatre heures du soir, il se remettrait en route. » Et le parlementaire se retira.

Vers quatre heures, en effet, le colonel Dugenne voulut reprendre sa marche en avant. Les Chinois, cachés derrière les roches et abrités par des terrassements, le laissèrent s'engager. Ils commencèrent alors de véritables feux de salve, exécutant, en même temps, un mouvement d'enveloppement. Parfaitement abrités, ils tiraient à coup sûr et nous décimaient. Il fallut gagner un mamelon, s'y former en carré et s'y mettre, autant que possible, à l'abri de quelques retran-

chenients hâtivement creusés. La nuit (ut pleine d'angoisse, le moindre indice permettant aux Chinois de tirer à coup sûr. Dès l'aube, la lutte reprit plus terrible encore. Les Chinois avaient manœuvré de manière à nous couper toute retraite. Et c'est en se glissant au milieu d'eux que le lieutenant Bailly, de l'infanterie de marine, put arriver jusqu'à Cau-Son, pour pouvoir télégraphiquement aviser le poste de Phu-Lang et le général en chef.

« Nous sommes cernés et sans espoir » , disait cette première dépêche.

Cependant le colonel Dugenne se refusait à se replier. 11 fallut s'y décider enfin, et se frayer un chemin sous les balles d'ennemis qui demeuraient prudemment invisibles. L'arrièregarde fut confiée au capitaine Maillard, de la légion, assisté d'une compagnie d'infanterie de marine (capitaine Bucquet), et d'un peloton de chasseurs à cheval (capitaine de Laperine). Elle avait mission d'enlever tous les blessés, d'emporter également les morts, et de maintenir l'ennemi pendant que la légion forcerait le cercle. Et la retraite s'effectua sous le feu. Il fallut néanmoins abandonner le convoi, ce qui fut peutêtre le salut, les Chinois paraissant plus occupés au pillage qu'à la poursuite.

Sans doute, le guet-apens était préparé. En demandant le temps nécessaire pour pouvoir s'éloigner, les Chinois cherchaient seulement à se grouper en nombre suffisant pour nous écraser. Ils savaient la colonne à peine composée de six cents combattants, parmi lesquels plusieurs malades. Us espéraient l'anéantir.

Le colonel Dugenne, l'énergique soldat dont la légendaire bravoure en imposait à tous, qui savait d'un geste seulement incliner toutes les volontés, même celles de ses terribles zéphyrs , réputés la bande des brigands indomptables , fut-il, ce jour-là, plus que téméraire? On peut l'admettre. Peut-on lui faire un autre reproche? A-t-il véritablement négligé, ainsi qu'il en est accusé, de faire connaître au général en chef la véritable situation? a-t-il dédaigné d'attendre les renforts nécessaires? Ce sont là toutes ques-

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