‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 157 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME OT · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME OT

fièvre, et la débilita tion générale s'accentue visiblement, aussi bien pour tout mon entourage que pour moi-même. A peine avons-nous encore le courage de quelques matinales promenades aux environs. Et cependant, elles sont engageantes, avec les villages semés çà et là, parmi des bouquets d'arbres qui les dissimulent et les rendent impénétrables pour quiconque n'a pas l'habitude de se débrouiller dans les sentiers-digues qui paraissent y aboutir, et qui, à l'exception du plus impénétrable de tous, se terminent impitoyablementdevànt un talus protecteur ou quelque infranchissable marais. Les montagnes voisines ne sont pas assez sûres pour nous permettre de nous y aventurer en petit nombre. Cependant, disent les indigènes, cette année nous pourrons conserver nos récoltes; les pirates qui nous les enlevaient à peu près complètement, n'osent plus s'aventurer jusqu'ici.

10 novembre. — Décidément, les troupes paraissent s'immobiliser dans leurs tristes cantonnements. La saison est meilleure, cependant, et les chaleurs très supportables. Mais les effectifs sont si réduits qu'il serait, paraît-il, fort imprudent de marcher de l'avant. Les routes vers Lang-Son, autant celle qui, partant de Kep, remonte le Song-Thuong et aboutit au redoutable défilé de Bac-Lé, que celle parallèle de Chu par les cols de Déo-Quan et de Déo-Van, sont, parait-il, formidablement retranchées. Les Chinois, en très grand nombre, y ont accumulé des défenses qu'il faudrait enlever de vive force. Nous sommes trop peu* nombreux pour cela. Et la diplomatie s'en mêle. L'inertie chinoise est voulue, sans doute. Et bien qu'elle soit, ici surtout, notre plus redoutable ennemie, notre gouvernement paraît préférer la diplomatie à l'action. C'est le moyen de nous épuiser misérablement, et sûrement sans compensation.

16 novembre. — J'ai lutté jusqu'au bout, je suis épuisé de forces, la fièvre et la dysenterie m'abîment. Sur les instances du colonel Donnier, qui commande actuellement le cercle de Phu-Lang, et dont la prudente énergie

égale la bonne camaraderie, je suis rappelé à Hanoï, où je pourrai, j'espère, me remettre avant la reprise des opérations de guerre.

17 novembre. — De Phu-Lang à Ti-Kao et de Ti-Kao à Hanoï, à cheval; deux bien longues étapes pour un malade. Je résiste, cependant, grâce surtout à mon ordonnance, le brave Lambert, qui me réconforte autant qu'il lui est possible. Puis, le cordial accueil que je reçois de mes jeunes camarades de l'hôpital de Ti-Kao, que j'ai la joie de voir organisé suivant mes précédentes indications, malgré l'opposition première du général Millot, ou plutôt de son chef d'étatmajor, est un grand allégement à ma fatigue.

18 novembre. — Dès ce matin, le général de Négrier et mon ami le capitaine Fortoul viennent me voir au mirador de la porté ouest, mon ancien logement, que j'ai péniblement réintégré. Sur mon refus d'entrer à l'hôpital, dont j'ai conservé un si triste souvenir, le général m'engage à me soigner, sans autre préoccupation que celle de ma santé. Sa bienveillante sympathie m'est un puissant réconfort. Une haute intelligence chez un homme de cœur. Heureux qui a l'honneur d'être apprécié de lui !

Mon état, d'autre part, nécessite un très minutieux examen de mes camarades Driout et Hocquart, qui l'un et l'autre voudraient me renvoyer immédiatement en France. Je résiste, je puis lutter encore.

27 novembre. — Un télégramme du ministre de la marine annonce le départ d'Alger de deux mille tirailleurs et soldats de la légion étrangère, avec un matériel complet et quarantetrois officiers. Un second bataillon, fort de mille hommes, part à la même date pour Formose, où le colonel Duchenne, quittant Hong-Hoa, ira les rejoindre, à la disposition de l'amiral Courbet. Ces renforts n'arriveront pas avant le commencement de janvier. Seront-ils, alors, suffisants pour combler les vides ?

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