‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 29 sur 216 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

expliqués. Voici, par exemple, le commandant Ghappuis qui, depuis hier déjà en route pour Hanoï, reçoit ce matin Tordre de rebrousser chemin et de ramener son bataillon du III e à Haï-Phong, où il doit se rembarquer à destination d'Haï- Zuong, appelé à devenir le centre de concentration de la brigade Négrier. Et, dit-on, ces malentendus, ces retards, ces marches et contre-marches inutiles, eussent été sûrement évités dans une entente préalable avec la marine, actuellement systématiquement écartée. De fait, et j'en acquiers ce soir même encore la pénible certitude, il y a décidément guerre sourde entre la marine et la guerre. L'amiral Courbet, obligé de se retirer, entraîne avec lui ses meilleurs auxiliaires de lutte, entre autres le général Bichot, le colonel Badens, de l'infanterie de marine, et la plupart des officiers qui, connaissant déjà le pays et les difficultés de la situation, eussent pu, sûrement, éviter de très fâcheuses hésitations. Sans aucun doute, ils voudraient pouvoir nous assister au moins de leurs conseils pratiques. Mais le nouveau commandement paraît décidé à s'en passer. Ils en sont d'autant plus affectés qu'ayant brillamment commencé l'œuvre, ils espéraient pouvoir, au moins, s'associera nos efforts pour la mener à bonne fin.

A vrai dire, du reste, et pour plusieurs d'entre eux, parmi lesquels notammentle résident, M. Marquis, dont l'autoritaire activité et l'intelligente observation sont très généralement appréciées, la question du Tonkin n'existe pas.

« Le pays, disent-ils, subit une étroite centralisation. Les ordres partent de Hué, pénètrent jusque dans les moindres bourgades, lentement mais sûrement, et y sont ponctuellement exécutés. En apparence seulement, le gouvernement annamite accepte notre autorité; mais notre influence disparait dès que cesse l'occupation militaire. Alors les mandarins redeviennent tout-puissants ; à de très rares exceptions près, et bien que paraissant soumis, ils méconnaissent nos instructions et n'ont d'autre souci que l'exécution des ordres donnés par la cour. G'est donc à Hué qu'il faudrait immédiatement envoyer des forces capables de maintenir le gouvernement,

de l'obliger à dicter nos ordres et à les faire exécuter sans hésitation. »

Tel est l'avis du résident, tel était aussi, paraît-il, celui du docteur Harmand alors que, tout dernièrement encore, il remplissait les fonctions de gouverneur civil (1).

« C'est à Hué, nous dit M. Marquis, qu'est le nœud de la question, un nœud qu'il faut trancher, ajoute-t-il froidement, avec la tête des grands mandarins. » Et l'ayant entendu, plusieurs d'entre nous partagent ses convictions.

D'autres, au contraire, parmi les marins surtout, estiment que toutes les difficultés seront soulevées par la Chine seulement, que c'est par conséquent l'influence chinoise qu'il faut combattre, etqu'il serait sage d'occuper militairement Canton.

Chacun dit son avis, plus ou moins pratique. Et c'est triste de constater si peu d'entente quand on est à quatre mille lieues de la patrie. Mais cela n'est qu'apparent, il faut au moins l'espérer.

18 février. — Le régiment d'infanterie parait devoir se concentrer à Haï-Zuong pour de là marcher sur Bac-Ninh. Haï-Phong est actuellement encombrée de troupes de toutes armes. J'ai cependant la bonne chance, grâce à l'obligeance du premier secrétaire de la résidence, M. Ranchot (2), qui veut bien partager son logement avec moi, de conserver une chambre que j'aurai sûrement à regretter bientôt.

Le passage du médecin en chef des ambulances, M. Driout,

(1) Le docteur Harmand, un de mes anciens à l'école impériale du service de santé militaire à Strasbourg, passé depuis au service de santé de la marine, et devenu, grâce à l'autorité de sa diplomatique intelligence, notre premier gouverneur général de l'Annam et du Tonkin.

(2) Mon ami Ranchot, devenu ministre plénipotentiaire à Siam et officier de la Légion d'honneur, est mort à Bankok, à peine âgé de cinquante ans, le 5 juin 1897. Soldat dans l'âme autant que catholique et patriote, il sut, en 1893, par sa loyale autant qu'énergique et prudente attitude, en qualité de Résident supérieur à Tananarive, s'opposer aux hypocrites empiétements de la colonie protestante anglaise, près la cour d'Emyrne, et fut, pendant l'expédition, le meilleur conseiller du général Duchenne. Si la gloire est le pâle soleil des morts, il a mérité, assurément, le pur rayon qui, là-bas, fait auréole à sa tombe*

Page 1