CHAPITRE PREMIER
résidents ont adopté ce même système coercitif, mais avec toute l'atténuation qu'il comporte. A de très rares exceptions près, les lourds madriers qui, chez les détenus des mandarins, écrasent absolument les épaules, sont remplacés par de légers bambous qui paraissent facilement supportés. Aussi bien, les Tonkinois, véritables esclaves des Annamites et des Chinois, paraissent peu sensibles aux peines corporelles. Du riz, un peu.de poisson fermenté, quelques légumes, très rarement un peu de viande de porc, constituent leur habituelle alimentation. Et la monnaie, divisée à l'infini, parait démontrer que les dépenses sont généralement fort minimes. Le franc, au cours actuel., vaut six à sept cents sapèques, soit une ligature. La sapèque est une petite pièce percée d'une ouverture carrée. Les indigènes la portent enfilée à la manière d'un chapelet; elle sert à toutes les opérations commerciales. Il faut un homme, dit-on, pour porter, en sapèques, une valeur approximative de quinze francs. On rencontre également, dans les transactions commerciales, des barres d'or et d'argent d'une valeur nettement déterminée. Mais elles sont fort rares dans le commerce courant. Certains prétendent, même, que des billets, représentant une valeur fiduciaire conventionnelle, ont eu cours dans le pays, il y a plusieurs siècles déjà. Ils auraient été émis dès 1395, à l'instigation d'un ministre chinois, et admis dans la circulation au même titre que nos billets de banque. On ne les rencontre plus aujourd'hui.
Les mandarins et fonctionnaires tonkinois ne reçoivent, de leur gouvernement, que des appointements insignifiants, 10 à 15 francs par mois. On tong-doc ou gouverneur de province estgénéreusement rétribué à raison de 250 à 300 francs par an. Mais le peuple supplée largement la parcimonie du gouvernement. Les cadeaux sont incessants, et chacun obtient, non pas suivant l'équitable justice, mais bien seulement suivant qu'il donne plus ou moins. C'est ainsi qu'un fonctionnaire, s'il jouit de quelque autorité, peut officiellement recevoir .des .appoifttenienl§ de. 250 à 300 francs par an, niais très facilement aussi se constituer un revenu de dix à vingt mille francs. Il en a, du reste, grandement besoin, afin
de pouvoir lui-même payer sa rançon, quand le gouvernement, l'appréciant suffisamment engraissé, imagine pratique de l'accuser de quelque méfait justiciable de la prison, des supplices ou de la peine capitale. C'est l'habitude chinoise, paraît-il; les Annamites au pouvoir s'en servent naturellement, et les Tonkinois la subissent en parfaite résignation.
Il y a, du reste, si complète différence d'aspect entre Chinois et Annamites d'une part, entre Annamites et Tonkinois d'autre part, que la soumission des seconds vis-à-vis des premiers parait véritablement d'ordre naturel. De fait, les Tonkinois «ont des émasculés, sans barbe pour la plupart, indistinctement revêtus de longues robes ; on a peine, sous l'habituel chignon qu'un peigne d'écail maintient sur le sommet de la tête, à distinguer un homme d'une femme. Les linh-mà eux-mêmes, qui cependant sont des soldats, conservent cette allure féminine. Et, malgré le tricolore chapeau de bambou qu'ils fixent sur leur tête à l'aide de larges rubans rouges flottants, malgré leur courte blouse et leur large pantalon fixé à la taille par une ceinture, malgré la cartouchière et le sabre, nos soldats, les turcos notamment, ne savent les désigner que sous la rubrique : « soldats mamzelles » . Ils ne manquent ni de courage ni d'énergie cependant, alors qu'ils sont bien commandés; et déjà dans plusieurs affaires, notamment à Sontay, ils en ont donné des preuves. « Aussi bien, disent les lettrés, les Tonkinois furent autrefois des hommes ; ils sauront le redevenir. Sans doute, avec l'invasion chinoise, ils ont perdu l'idée de l'indépendance, oubliant jusqu'à leur propre langue, et notamment leur écriture phonétique, pour un mélange de chinois et d'annamite actuellement seul en usage, au moins dans les relations officielles. Mais il n'en sera pas toujours ainsi; les Français nous viennent en libérateurs, nous ne l'oublierons pas. »
Et dans le peuple : « Les Chinois et les Annamites ont été nos maîtres. Vous êtes plus forts qu'eux, vous nous promettez de nous arracher à leur exploitation : nous devons donc vous obéir. » Leur patriotisme ne paraît aucunement alarmé du changement de pouvoir. Seront-ils plus heureux