‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 9 sur 216 · CHAPITRE PREMIER U · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER U

Mme Russovich, et son mari; vaine attente! Et le commandant Traub, qui subit aussi péniblement que nous l'inquiète surveillance des Anglais, étonnés, semble-t-il, de l'inertie de notre gouvernement en présence de leur mainmise sur le canal de Suez, nous laisse tout juste le temps de confier quelques lignes à la poste. Notre consul est là, du reste, redoutant peut-être quelque protestation de la part des soldats de France, et lui aussi presse notre départ, qui, cette fois, doit précéder celui de V Annamite > obligé de renouveler ses approvisionnements de charbon.

Le canal de Suez, construit par les Français, avec de l'argent français, est-il donc véritablement devenu la propriété des Anglais? On voudrait en douter, espérer encore qu'il redeviendra, sinon propriété française, du moins libre passage international, garanti par une convention des puissances intéressées. Et cependant, comme à Port-Saïd, non seulement une frégate armée en garde la sortie, mais encore les rouges casaques groupées en un camp retranché, dans le voisinage de la digue, paraissent le vouloir conserver sans partage. Gomment n'être point attristé de notre apparent consentement de cette sournoise occupation progressive de l'Egypte, où la France, très généralement aimée des indigènes, a semé si largement son sang et son argent, où depuis longues années déjà, elle a construit, sur le cours du Nil, plusieurs barrages qui assurent la constante fertilité du sol, où, surtout, elle a, du fait même de sa situation en Europe, de si puissants intérêts l Ce ne sont pas, certes, les avertissements qui lui ont manqué : « La conquête de l'Egypte, a dit déjà Leibnitz à Louis XIV, assure la possession des Indes, le commerce de l'Asie et la domination de l'univers. » Les Anglais le savent bien, et c'est là ce qu'ils veulent. Ils tiennent Gibraltar, il leur faut l'Egypte avec le canal de Suez et toutes les issues de la Méditerranée. Ainsi, sûrement, ils domineront le monde, fit la France et les grandes puissances paraissent s'y résigner ! Rule Britannia l

En route donc pour Aden ; le golfe s'élargit, Suez disparait Et voici, disent les érudits, que nous traversons, à notre

tour, ce passage que Moïse fit à pied sec, alors qu'il entrai* naît à travers la mer Rouge les Israélites qu'il voulait soustraire à l'esclavage égyptien. Tout près de nous, à la côte, voici sa première étape dans la presqu'île, au pied du mont Sinaï, où il devait recevoir la loi de Dieu avant de conduire son peuple à la conquête de la terre promise. Voici la miraculeuse fontaine qu'il fit sortir de l'aride rocher pour étancher sa soif. C'est l'histoire de l'émigration d'Israël que nous revivons en passant. Puis, tout s'efface, la nuit vient subite; et le Saint-Germain poursuit sa route.

20 janvier. — À sept heures, ce matin, le thermomètre, à l'ombre, accuse 29 degrés ; et l'eau de la mer, lentement puisée à 7 mètres de profondeur, en marque 21. Vainement, du reste, nous lui cherchons la rouge couleur que lui communiquent parfois, paraît-il, des algues microscopiques observées par les Hébreux, qui, de ce fait, l'avaient désignée sous le nom de mer des Algues. Elle n'est pas actuellement apparente.

Vers midi, nous côtoyons, par tribord, les îles des Frères, deux rochers dangereux, paraît-il. Et ce soir, nous reconnaissons les feux des îles d'El-Haura. C'est dans cette région, disent les anciens matelots, qu'on observe, le plus habituellement, le mirage, ce phénomène de réfraction dont l'armée française, pendant ses étapes dans les plaines de la Basse- Egypte, a si souvent éprouvé la décevante illusion, et dont l'illustre Monge fut le premier à donner une scientifique observation.

Cette nuit, nous franchirons le tropique du Cancer.

21 janvier. — Nous voici donc par le travers des côtes de Nubie, en pleine région tropicale. Et ce matin, malgré le temps couvert, le thermomètre marque 32 degrés. Vers midi, nous sommes à hauteur de Djeddah par 21°28 de latitude nord, et 36°40 de longitude est, mais au large, et ayant complètement perdu les côtes de vue. C'est à Djeddah que se trouve, dit la légende, le tombeau de notre première mère;

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