CHAPITRE III
Une descendante des Lé. — Les origines du protectorat français au Tonkin. — Action climatérique. — Visite aux pagodes à Hanoï. — Des funérailles; bouddhisme, brahmanisme et christianisme. — L'immortalité de Pâme et les esprits. — Colonne de Lang-Son. — La pagode des Dames et le petit pied. — M. Pâte nôtre et le traité de paix. — Le rapatriement officiellement annoncé. — Le lieutenant-colonel Dugenne et l'affaire de Bac-Lé. — Les blessés à l'hôpital de la citadelle. — Le docteur Claude; épuisement physique. — A Haï-Phong et Quang-Yem. — La mission espagnole. — Le général B ri ère de l'Isle et le chef d etat-major. — L'amiral Courbet à Fou- Tchéou. — Une fête tonkinoise.
20 mai. — Dans un coin des plus retirés de la citadelle, enlre la grande tour du mirador central, devenu poste de télégraphie optique, et la porte sud-ouest, entouré d'étangs qu'une digue de séparation permet seule de franchir, se trouve un nid de verdure qui impose le recueillement. C'est là, dans une masure faite de torchis et recouverte de feuilles de palmier, à côté d'une antique pagode où ses ancêtres ont dormi le dernier sommeil, que demeure la vieille descendante de l'illustre famille des Lé, qui pendant des siècles a gouverné le Tonkin et maintenu l'Annam.
La majesté des arbres, de superbes banians étroitement unis en dôme tant par leurs branches que par leurs racines aériennes, y symbolise la puissance de résistance. Des tombes, dont une vieille femme est la gardienne oubliée, y consacrent le passé dans un présent sans avenir.
Grandeur et décadence! Dans l'expression du visage, sous la finesse des traits, sous la blanche chevelure de l'octogénaire, sous le large front bombé, sous la fugitive étincelle de deux grands yeux noirs, on retrouve les signes habituels des nobles races. Et cependant, la misère et les chagrins, autant
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que l'âge sans doute, ont étouffé le sentiment de la dignité* Pour entretenir le culte des ancêtres, la descendante des Lé se trouve dans l'obligation de tendre la main.
J'étais seul, en promenade, lorsqu'arrivant à l'extrémité d'une digue, devant une épaisse clôture de bambous et de cactus, j'eus le désir de pénétrer. Un boy était là, partageant avec la grande aïeule son modeste réduit. Il me fit entrer. Et de suite, elle vint à moi, péniblement inclinée dans l'attitude habituelle aux indigènes en présence d'un officier. Puis, abîmée dans un sanglot, elle vint s'agenouiller devant des tombes.
Voici, me fit-elle comprendre, le Deng-Hong, la sépulture des rois. Les pierres ont été brisées, les tombes violées et les ossements misérablement jetés à l'eau. Et j'ai vu, j'ai subi l'outrage. Mais les Français sont enfin venus; ils sont bons et justes; ils ont fait de mon sanctuaire un asile inviolable, et c'est par eux que je vis. Puis, me montrant, avec un ordre de garantie signé du général Millot, quelques pains de munition que lui procure, paraît-il, la charité des officiers, elle me tendit la main.
Et, toute satisfaite de ma modeste offrande, elle me reconh duisit jusqu'à la porte de son enclos, ne me laissant partir qu'après d'inutiles efforts pour échapper à la tristesse de ses humiliantes prosternations.
La descendante des Lé ! On voudrait en douter devant si misérable déchéance. Se peut-il, en vérité, que cette humble vieille femme, implorant la charité, ait encore dans les veines quelques gouttes de sang du fier Lé-Loï; de ce Lé- Loï, le chef de famille, qui sut, il y a plus de cinq cents ans, en 1414, arracher le Tonkin à la féroce exploitation de la Chine, et s'en faire acclamer le roi! Il avait alors, dit l'histoire, une armée de cent cinquante mille soldats, avec dix mille cavaliers, trois cents éléphants de guerre et une puissante flottille.
Et, la sagesse de son gouvernement ayant consacré ses victoires, il put transmettre à ses héritiers un pouvoir respecté de tous. Mais, après des siècles d'une autorité incon-