CHAPITRE TROISIÈME
plateaux garnis de mets fumants, de fleurs, de baguettes d'encens et de divers objets en carton qui, tous, ont une signification liturgique déterminée.
Cet immense cortège en haillons, et cependant si riche, n'a d'autre préoccupation, paraît-il, qu'éloigner les mauvais esprits errants autour du cercueil, et cherchant à s'emparer de l'âme dorénavant séparée du corps.
Les funérailles, me dit le père Landais, sont chez les Annamites et Tonkinois l'occasion d'une grandiose manifestation de croyances et d'espérances. Ils ont, en effet, une évidente conception de l'immortalité de l'âme. Mais ils l'imaginent double. Après la mort, disent-ils, l'âme immatérielle retourne dans l'éternité. Mais Yesprit demeure, même après la destruction de la matière. Au moment de la mort, il se sépare du corps, mais il continue à vivre ; il peut même, au moins dans l'apparence, s'unir encore à la matière, réapparaître ainsi, et par conséquent agir. C'est donc l'esprit du mort qu'il faut fixer, et qu'il faut honorer dans un culte quotidien, pour se l'attacher toujours. Car suivant qu'il est plus ou moins honoré après la mort, il demeure fixé au foyer des ancêtres et continue à protéger la famille, ou bien, errant dans l'espace, livré au caprice des méchants esprits, parfois même s'incorporant, et semant partout le mal.
C'est pour éviter cet éloignement de l'esprit, pour le maintenir au foyer familial, que sont pieusement prévues et religieusement observées, même dans les milieux les moins fortunés, toutes les cérémonies des funérailles.
Le riche baldaquin qui précède le cercueil abrite un mannequin fait des diverses étoffes qui ont été déposées sur le corps, et dans lesquelles s'est réfugié l'esprit au moment de la séparation. Il faut l'empêcher de s'en éloigner. C'est dans ce but qu'il est entouré de parents et d'amis qui ont mission, tant par le vacarme assourdissant des gongs, flûtes et tamtams, que sous la lente mélopée des ardentes supplications, d'écarter les mauvais. Dans le même but, des porteurs d'innombrables oriflammes et banderoles, rappelant les vertus du défunt* s'avancent en un long cortège chargé de
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lutter, dans une incessante agitation, contre les efforts des méchants. Devant le cercueil, précédé de l'officiant, qui a dû, au préalable, après longues méditations et supplications, préciser l'endroit exact de la sépulture, marche le fils aîné, ou, suivant le cas, le premier représentant de la famille. Il est revêtu, en signe de deuil, de vêtements blancs faits d'une grossière étoffe, il a la tête couverte d'un large chapeau de paille; ses cheveux dénoués tombent en désordre sur ses épaules, ses yeux sont voilés d'épaisses lunettes qui l'empêchent de rien voir autour de lui. Et, pour marquer sa douleur, il s'avance pieds nus, marchant à reculons, appuyé sur un bâton de bambou d'une longueur strictement mesurée suivant le degré de la parenté, et le dos voûté à la manière d'un vieillard incapable de résister à la fatigue et au chagrin. Souvent aussi, le fils cadet se tient accroupi sous le char, se roulant parfois à terre sans souci des porteurs, et indiquant ainsi que l'âme du défunt doit continuer à les protéger, sa famille et lui, jusqu'à la consommation des siècles.
Telle est, sommairement exposée, la cérémonie pendant que le corps est porté en terre. Mais elle a été précédée de longues pratiques rituelles, toutes également prévues. C'est ainsi qu'immédiatement après la mort, le plus proche parent a dû s'approcher du défunt pour lui demander, très respectueusement, la permission de procéder aux diverses opérations de la mise en cercueil. Et d'abord, il a placé sur sa poitrine une légère étoffe de soie destinée à contenir l'âme, pendant que des serviteurs et des amis, montés sur la toiture de l'habitation, et placés exactement au-dessus de l'endroit où repose le corps, agiteront ses habits au nord, au sud, à l'est et à l'ouest, la supplieront de demeurer dans la famille. L'officiant a pu, seulement alors, procéder avec cette étoffe à la confection du mannequin symbolique, et lui rendre les mêmes honneurs qu'au défunt lui-même, avant la mort.
Cette disposition prise avec la conviction que l'esprit est ainsi conservé, conviction qui, du reste, se rencontre chez bien des peuples même parmi ceux qui admettent l'âme une, immatérielle et immortelle, il a fallu procéder %u