‹ Au TonkinChapitre 21 sur 23 · ERNEST FOURNIER · texte numérisé non relu

ERNEST FOURNIER

Capitaine de frégate,

Ministre plénipoteDtiaire de la République française en Chine.

Ils firent, comme on dit vulgairement, un bien drôle de nez! Comment! ce petit officier, « en complet gris », en « gris de chauffe », qui feignait d'étudier les fortifications chinoises, les avait joués de la sorte? Ils le félicitèrent tout de même, et vinrent au dîner, mais on devine quelles figures ils y portèrent !

Or, ce n'était pas pour le simple plaisir de les tromper que M. Fournier avait agi si mystérieusement. M. de Braridt, l'ambassadeur d'Allemagne à Pékin, se méfiait de sa présence à Tiensin. M. de Brandt, dont on retrouverait aisément la main dans les affaires

Bourée, est un gallophobe aussi actif qu'ardent; il avait réuni à Pékin tous les représentants étrangers dans une ligue anti-française. M. de Lucca, ministre d'Italie, était son bras droit. M. Fourriier trouva ce dernier à Tien-sin, mais sut le déjouer. Après Tltalien, le ministre de Belgique lui-même, celui des États-Unis surtout, le représentant de l'Espagne, et tous enfin, nous avaient combattus auprès du Tsong-Li-Yamen, encourageant la Chine à la résistance et calmant ses peurs avec des promesses d'arbitrage.

Sir Harry Parks, le ministre d'Angleterre, plus encore que son confrère allemand, avait un intérêt immédiat à mettre des bâtons dans nos roues. L'un et l'autre donc, s'ils avaient eu vent des opérations de M. Fournier, auraient empêché la cour d'adopter la convention : « Qui est-ce qui vous presse? auraient-ils dit. Gagnez du temps, à tout prix. La France veut en finir avec vous pour se retourner du côté de Madagascar et de l'Egypte. Plus vous attendrez et la ferez attendre, plus douces et bénignes seront ses conditions... »

Le 10 mai, M. de Brandt, de plus en plus intrigué par la présence du commandant du Volta, se mit en route pour Pékin, résolu à s'y employer contre Li- Hung-Tchang, dont les tendances pacifiques l'inquiétaient. Ils comptaient qu'en son absence, le teri'ain serait surveillé par sir Harry Parks, incessamment attendu de Corée. Mais il n'avait pas tourné les talons et le ministre anglais n'était pas signalé encore, que le tour était joué, le traité signé et l'acceptation

de la cour reçue par télégraphe. Ce fut un joli coup de théâtre !

Il est au moins inutile d'ajouter que je n'avais pas attendu la fin de ma petite enquête pour me réjouir du résultat obtenu par M. Fournier. Lçi lecture attentive du texte entier de la convention.m'avait désabusé déjà. Toutefois, je mentirais en n'avouant pas l'heureuse sensation très bébéte mais bien française que me procura ce désappointement trop visible des Anglais et Allemands, de tous les étrangers^ pour dire vrai. On ne saura jamais combien l'on nous aime ! ...

J'ai eu l'honneur, à mon retour, de voir le commandant du Volta. C'est un très jeune officier supérieur. Il n'a que quarante-deux ans. Extrêmement sympathique, il corrige la bonté de ses yeux et de ses traits par une grande finesse dont son regard résolu trahit l'acuité. Ce marin dégage extérieurement ce je ne sais quoi, ce cachet latent de supériorité que j'avais remarqué tout de suite chez un autre homme de grande valeur, le général de Négrier. Bien que brunie par le soleil, la tête est belle, d'une beauté énergiquement mâle. Le sourire dans la force, l'intelligence avec l'esprit. Mi-Toulousain et mi-Lorrain, le commandant a pris les qualités des deux races. C'est un fier Gaulois.

Naturellement, nous avons parlé du traité, mais j'ai trouvé le jeune plénipotentiaire très discret. En un mot, pour une malheureuse fois que j'aurai essayé de me transformer en reporter y j'ai remporté un échec.

La vengeance étant le plaisir des dieux et de»

hommes, je me suis alors donné le régal de raconter à mon hôte, rebelle à l'interview, Thistoire de ses négociations. Il ne m'a dit ni oui, ni non, mais à la viva cité de ses interrogations sur la source de mes renseignements, à ses sourires mal dissimulés, j' aurais appris si je ne l'avais su déjà, que mes informations étaient bien exactes.

Et maintenant, puisque cette lettre est la dernière ou l'avant-dernière de la série que j'ai consacrée au Tonkin, on me promettra de l'allonger de quelques lignes qui en seront la moralité et qui expliqueront la vive et profonde joie que, patriotisme et chauvinisme à part, je rapporte de mon voyage.

Le succès du commandant Fournier, c'est le triomphe de la Marine : voilà pourquoi j'ai été si heureux de féliciter cet homme de talent et de cœur. Ce succès consolera bien des gens, bien des braves, qui, par devoir, ont tu leurs désillusions et leurs chagrins.

11 faut avoir le courage de le dire, maintenant que tout est fini, et je me fais honneur d'avoir ce courage : la marine, flotte et troupes, durant cette campagne, n'a pas toujours été traitée par nos gouvernants ainsi qu'elle méritait de l'être. L'État n'a pas le droit d'être ingrat. Et ce mot ingrat, ils ne le trouveront pas exagéré, ceux qui ont vu l'amiral Courbet pleurer sous l'affront !...

Il fallait le remplacer, puisqu'on organisait une armée véritable. Soit, mais devait-on le reléguer? Ne pouvait-on créer deux commandements parallèles?

Peut-on et a-t-on pu faire la guerre au Tonkin sans le ^ concours constant de la marine? J'arrive à un point délicat. . .

11 est malaisé de parler d'un homme avec qui l'on n'a eu que d'excellentes relations, mais puisque une erreur typographique a fait précéder ma seconde chronique de quarante et une lignes formant une lettre particulière, puisque l'on m'a fait ainsi publiquement avouer ce que je pensais de lui tout bas, j'irai jusqu'au bout de nia pensée :

Pourquoi a-t-on nommé M. le général Millot commandant en chef?

Comment ! on possède un général de division d'infanterie de marine, un officier distingué, M. Bossand, et on le met de côté, quand sa spécialité le désigne pour une guerre coloniale! Alors, il y aura toujours dans notre brave armée des sacrifiés ? L'infanterie de marine restera éternellement de la chair à canon et à épidémie, sans qu'aucune grande récompense, sans qu'aucune faveur vienne lui témoigner la reconnaissance du pays ? Ce n'était pas un marin, M. Bossand, c'est un soldat : il pouvait commander des troupes de la guerre et au besoin, pour contenter tout le monde, demander à celle-ci ses deux brigadiers. On lui a préféré M. Millot.

Était-il donc indispensable au succès des luttes futures que M. Millot eût les privilèges du soldat quia commandé en chef devant l'ennemi??? M. Millot, enfin, pour justifier ce que j'appellerai un passe-droU^

— car le sang français qui, en l'arrosant, a fait française cette terre du Tonkin, c'est le sang de l'infanterie de marine et de la flotte — M. Millot est-il, comme M. de Négrier, un de ces hommes pour qui l'armée rêve les plus grands commandements? L'ofûcier qui me répondra : u Oui ! » aura la reconnaissance de la boutonnière enfoncée jusqu'entre cuir et chair I

Un brave soldat? Je le sais bien. Ils le sont tous d'abord... Mais il y avait la politique, la politique à laquelle des hommes qui ont l'honneur de porter l'épaulette descendent parfois jusqu'à s'engluer, la politique qui fait oublier à un très brave homme et à un très vaillant soldat que l'ofâeier a la propriété de son grade, même s'il est prince, et que c'est un singulier moyen de se rapprocher de la timbale ministérielle que de prétendre le contraire ! La politique, enfin, qui guide les choix des gouvernants et les guide si bien que, lorsque le gros de l'œuvre est fait au Tonkin et fait par l'infanterie de marine et la marine, on sacrifie l'une et l'autre pour triompher sans elles — trois mois après Son-Tay !

Une jolie chose, la politique, et qui arrange fameusement l'armée ! Pour un écrivain, c'est une flère joie d'y être étranger et de pouvoir déclarer malpropre le baquet où tant d'autres barbotent allègrement...

Soldat avant d'être écrivain, je devais dire ces choses, que mes camarades^ mai'souins ou officiers de vaisseau, ne peuvent exprimer, Peut-êtra en trouvertr t-on la forme trop amère, mais six mois de campagne

LA PAIX a03

excusent bien des vivacités. Aussi bien, je le répète, cette lettre étant la dernière, il m'eût été trop dur de n'y pas mettre ce que j'avais sur le cœur.

Le succès du commandant Fournier, c'est la reyanche de la Marinai

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE

A bord de VActiVt 6 mai.

VActiv battant pavillon danois, on mange à son bord beaucoup de pommes de terre, mais personne n'y parle français. Mon compagnon de route est malade ; je demeure seul à table avec le capitaine et son collègue passager, un Yankee pur sang. Tour à tour, je m'escrime en allemand, en petit nègre, en provençal, mais je ne puis me faire entendre. Au dessert, pour me reposer, je feuillette la collection reliée d'un journal illustré de Copenhague, heureux lorsque j'y retrouve une vue de France ou la reproduction d'une de nos œuvres d'art, pour la toucher du doigt et la montrer à me^ hôtes. Ils sourient, répètent: « Paris !... Paris I splendide Paris I » puis, reprennent leur cigare, graves

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 308

comme devant. Et cependant, nous en arrivons à échanger quelques idées. Le croirait-on? nous causons (?)... littérature I Le Yankee me donne en anglais le titre de nos principales œuvres contemporaines. Il en a lu et retenu la traduction ; il me cite, en estropiant leurs titres, les romans de Balzac, de Zola^ de Daudet. Toujours il a en poche une livraison de revue anglaise ou américaine, très littéraire et qui semble suivre de près le mouvement intellectuel du continent. Si bien que j'en viens à admirer ce dur marin, dont la face s'est tannée à tous les soleils, s'est hâlée au vent de toutes les mers. Il n'a rien d'un gentleman, mais il utilise son cerveau. Cet homme a lu V Assommoir et sait par cœur Shakespeare. Qui donc parmi nos capitaines au long cours possède son Molière et son Corneille ? qui donc surtout connaît Dickens ou Edgar Poë ?

Hors de la cabine du capitaine, lorsque Bourde dort ou travaille, les heures tombent lentement, fatigantes à les pouvoir considérer comme un acompte de purgatoire. La mer elle-même ne console plus mon ennui. Elle demeure d'un vert jaune sous l'implacable soleil. Combien plus belle, le matin, avant que l'envahissante lumière ait exagéré Tazur du ciel ! Alors, elle est bleue, comme en Provence, et mes rêves y coulent de longues minutes. De l'étrave sur les flancs, ils suivent les bouillonnements écumeux, se perdent à l'arrière dans le sillage aux plaques translucides veinées elles-mêmes de remous salins, ou criblées de globules blancs qui crèvent dans une

mousse. L'hélice tourne avec le même han étouffé, la même plainte souràe sous laquelle -nbre le caillebottis. Dans ce tremblement dont l'accoutumance fait un va-et-vient berceur, si Ton cesse de contempler la blancheur courante, si Ton relève les yeux jusqu'à rhorizon, on découvre un sillage plus sombre, un grand ruban bleuté et moiré que le navire dévide sur la mer. On le suit jusqu'à ce que l'œiLse ferme, et l'on goûte, avec la volupté de la vitesse, cette somnolente hébétude que soufflent les immensités pacifiques an sein desquelles la mort semble devoir être nn reposant sommeil.

Mais quand commence la pluie de feu, quand le grand ciel s*embrase, l'eau se décolore. Elle verdit, puis jaunit, comme s'ils déteignaient en ses flots les sequins ensoleillés qu'elle lave. Une coulée de métal en fusion s'étend sur elle, glisse avec l'astre qui s'y mire. Une chaleur s'élève de son aveuglante surface, dans une réverbération qui nous rejette, la prunelle cuisante et le front moite, sous la tente du bateau.

Là la chaleur reste obscure, mais, par contre, s'exagère en d'écœurantes puanteurs d'étable : VActiv emporte un chargement de porcs.

Ils sont ficelés — boudins anticipés — dans des paniers aux mailles énormes, filets d'osier tressés sur eux, en forme de manchons- Empilés les uns sur les •autres, incapables de mouvements, ils geignent tout le jour. Ceux qui sont en façade, sortent leur nez rose, nous reniflent au passage, et grognent lamen

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 301

tablement. Les pauvres animaux ne boivent, ni ne

1 mangent de la traversée ; même leurs airs deviennent si comiquement malheureux qu'on en arrive à les plaindre, pour tristement odorante et agaçamment criarde que soit leur laideur.

Parfois, un porc conservé à l'état libre par les cuisiniers du bord, et qui se gave, lui, des débris de notre table, s'approche et gravement considère ses frères emmaillottés. Sa vue met les prisonniers en des rages plus fortes, mais l'égoïste s'en soucie peu. Crevant de graisse, le groin suintant encore les victuailles, il va de panier en panier, flairant leurs hôtes, plissant sa peau luisante ; et sa petite queue en tire-bouchon a des frétillements qui se moquent.

Plus loin, sont des cages à volailles. De gros pigeons cendrés, la gorge renflée» y roucoulent. Soir et matin, un steward chinois vient remplir leurs terrines d'eau fraîche, de miettes et de riz, mais alors, les deux pigeons du capitaine, accourent et, sans vergogne, picorent la nourriture des captifs à leur bec. On ne les nourrit pas, ceux-là : sont-ils pas libres ? C'est tine loi vitale que l'indépendant en ce monde, homme ou bête, doive trouver lui-même sa pitance, unguibus et rostro. Ces pigeons libres simplifient le combat pour la vie : ils vivent, aux dépens des pigeons esclaves ; à vrai dire, ils ont l'excuse du désert d'eau qui les entoure.

Combien de,., pigeons en ce monde.,.

Ne philosophons point : Hong-Kong est proche !

HoDg-KoDgf 15 moL

Toutes les fois que la réalité dépasse son imagination, le voyageur sent se réveiller son égoïsme. Il est tout à la joie de ne pas être désillusionné, mais sa paresse puise une excuse dans la jouissance même de sa pupille. Or, Hong-Kong que je croyais être le plus triomphal monument du génie anglo-saxon ne m*a point déçu. D'ailleurs, n'est-il pas pardonnable, le misérable que trois mois de Tonkin ont sevré de pittoresque comme de confort, si, dans ses flâneries sur la praya de la Gênes chinoise, il oublie son journal de route ? Aussi bien encore, elle est terminée ma tâche. Sous leur titre générique Au Tonkin, mes lettres ne sauraient se consacrer aux colonies anglo-chinoises et à la Chine sans faiUir à leur programme, sans m'exposer surtput à redire des choses trop dites, à enseigner des choses trop sues. Quant au plaisir de décrire, quant à mes enthousiasmes de touriste, tout

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 309

cela est mort, bien mort, sous la vulgarité fatigante des derniers jours de cette campagne sans combats. Ces enthousiasmes, je les pourrai, çà et là, goûter encore, mais elle s'est évanouie la juvénile ambition de les traduire, et, très paresseusement, je les savourerai en silence, sans plus jamais ce mouvement machinal à la poche renfermant carnet et crayon, qui, au début, me faisait noter chaque effet de couleur, chaque curiosité découverte.

Est-ce bien, pourtant, de la lassitude ? Est-ce bien du découragement ? Ma passion d'écrivain se réveilleraitelle quand même j'aurais l'impossible certitude de voir bien accueillies, aux premières colonnes delà première page d'un journal mondain, ces impressions purement littéraires, et, de parti pris, dédaigneuses de l'actualité, quand le vent des batailles ne rend point celle-ci passionnante ?

Je n'ose répondre oui, et'je n'ose point surtout aller au bout de ma pensée. Faut-il expliquer pourquoi, malgré l'obsédant retour de ce je qui paralyse ?...

C'est d'abord la vague nostalgie que m'inspire tout l'Extrême-Orient. A moins que le Japon, dont l'art m'a toujours captivé, ne modifie, si j'ai le temps de l'aller parcourir, ce premier sentiment, j'emporterai, emmaganisée toute pareille un peu partout, en Indo- Chine, à Hong-Kong, à Macao, à Canton, la même sensation infécondante. La poésie est morte en ce sol trop vieux. Le grandiose y fait défaut dans les choses comme chez les hommes. Le sol, enfin, aux accidents

des côtes près, y étend généralement la banalité fertile des terres que l'homme a façonnées à son modèle. Les choses y sont petites et mesquines, y suent la civilisation, une civilisation différente de la nôtre, mais dans laquelle l'excentricité exclut la grandeur, et dont la vieillesse détruit l'intérêt. Rien de sauvage, rien de saisissant, rien qui émeuve. Tout y est domestiqué dans la faune et dans la flore, et l'arithmétique a presque entièrement détruit chez l'autochtone l'art qui pourrait consoler de cette conquête trop centenaire ou, plus moderne, s'en inspirer. En vain, parfois, je morigène la folle du logis mécontente. L'indocile se cabre, et, pour toute réponse, évoque malgré moi l'Amérique du Sud, la forêt vierge, l'Afrique et le désert noyé de soleil. Celles-ci sont les jeunes maîtresses dont chaque caresse recèle une révélation, celles qu'on aime, qu'on désire, qu'on regrette. Leurs charmes primitifs soufflent des passions brûlantes comme elles, et leur coquetterie, pour nous mieux prendre, s'arme de dangers. 11 faut se battre pour les posséder, jouer du sabre d'abatis ou de la carabine, affronter les grands fauves ou l'indigène plus cruel, mais les bonheurs qu'elles donnent sous leurs arbres monstrueux, sous leurs cieux éclatants, sont dignes des épreuves qu'elles exigent. L'Extrême-Orient, au contraire, la Chine du Sud et l'Indo-Chine du moins, c'est la vieille maîtresse, dont les bras tatoués ont pressé des générations. Caduque, lasse à mourir, l'antique courtisane s'est ossiûée. L'âme est morte en elle : sa chair

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 341

trop foulée s'est banalisée, son ciel a pris les tons passés des ciels de lit des anciennes alcôves ; parfois il s'embue de vapeurs. Aussi se pare-t-elle violemment, relique édenfcée, chère aux archéologues- Fardée, musquée, luisante, elle ressemble à une châsse qu'un enfant aurait ornée en même temps qu'un artiste. Or et chrysocale, argent et étain ! Mais les métaux ne s'y mêlent point seuls. La robe est de soie reprisée de coton, la soutache grossière y continue les broderies ; diamants et stras, nacre et paillettes s'y heurtent, misérables et luxueux, scintillants par-ci, ternes par là, inharmonieux toujours. Œuvre d'art et jouet d enfant à la fois. La curiosité de cette énigme fait la seule attirance de la vieille attardée. Ulcus an faciès? murmure l'Européen, et il la visite, les navrements entrecoupant surprises et joies. Une idole polynésienne dont un Phidias a plissé les draperies, qu'un peintre en bâtiment a enluminée, qu'un impressionniste japonisant a coiffée et que la main d'une enfant, lasse de sa poupée, a jetée, guenille inutile autant qu'invalide: voilà à notre point de vue esthétique la vieille Chine î...

On me dira que la poésie n'est pas tout en voyage, et que les laideurs bariolées de l'Extrême-Orient, par leur originalité même et par le pittoresque de leur puUuUante vie, sont pour tenter un peintre réaliste. Je n'y contredirai point, et cependant, ne voyage-t-on pas dans l'espoir de trouver autre chose ? Certes, à défaut du Niagara, la cascade des Buttes-Chaumont est

sinon curieuse et belle à voir, du moins intéressante à dépeindre. Encore faut-il avoir le loisir de l'étudier et le temps surtout d'observer ses visiteurs. Les Buttes- Chaumont n'auront, littérairement, de raison d'être que si l'écrivain y promène la noce de V Assommoir. La Martinique vue du fort Desaix, les goulets de la .Trinitad, la forêt du Haut-Maroni, le Pic d'Adam à Colombo, voilà, par contre, des tableaux qui n'ont pas besoin de l'homme. J'ai dit tableaux : le reste est cadre. Tableau la baie d'Along, cadre la rivière de Canton. Voit-on maintenant où j'en veux venir? Comment le voyageur qui passe, rapide, en un pays où tout lui est inconnu, hommes et langues, pourrait-il utiliser ces divers cadres? Çà et là, il en note les saillies, les dorures extravagantes, en un mot les points qui accrochent le plus ses regards, et, au souvenir, dans son cerveau surchargé d'image», surgissent le plus crûment dans le papillotage général. J'estime que six mois à Canton en compagnie d'un interprète européen — l'interprète indigène ne démêlant rien de nos curiosités ou mentant effrontément— ne seraient point un trop long séjour à qui voudrait écrire sur cette ville étrange vingt pages exactes et colorées suffisamment pour la faire vivre aux yeux du bon lecteur.

Il est vrai encore que certaines gens, danseurs de corde du paradoxe, ne détestent point la tradition humoristique des voyageurs imitation Swift. Ceux-là se pâment quand on leur écrit :

— Tous les Annamites sont borgnes. Les oculiste»

ou UAUTEUR EST LAS, ET LE PIIOUVE 313

feront sagement, à la paix, en n'exportant ici que des monocles...

Mais outre que ce genre fantaisiste exige, comme un civet un lièvre, de l'humour, c'est-à-dire, pour , nous Français, de la verve et de l'esprit — denrées ' que je n'ai point Theur de loger en mon sac de touriste, — il répugne un peu à mon instinctif besoin de vérité. Je voyage entre douze et treize nœuds à l'heure : je n'étudie ni n'écris point de même, et tout l'or de la caisse du New-York Herald ne me déciderait point à parler des choses que' j'ai seulement entrevues. Néanmoins, je ne récrimine pas. Foin des clichés où l'on . pleure sur Tantique diligence ! La vitesse est une volupté daAs tous les modes de locomotion, et le sage regardant le voyage comme un rêve dont au réveil on 96 souvient, on doit rêver vite pour rêver souvent

Les gioDe-trotters — généralement des gentlemen oisifs — ont, je le sais bien, mis à la mode, et aux vitrines de Pion, les brèves relations de leurs courses autour du monde. Celles que j ai sous les yeux fourmillent d'erreurs et semblent écrites par le maître d'hôtel d'un paquebot. On souffrira à Paris que sans les rééditer, je me borne à envier leurs heureux auteurs.

Au reste, ma mélancolie se console à penser qu'au fond, rien n'est perdu de ces choses trop hâtivement vues. Un cadre s'utilise toujours. Voici justement la jeune école américaine qui commence à placer par les plus exotiques milieux le théâtre de ses romans. Si

donc de Macao, où j'ai passé vingt-quatre heures à peine, si de Canton dont une effrénée passion du bibelotage ne nous a montré, à Bourde et à moi, que les inoubliables boutiques, je n'envoie nulle description, les notea et les souvenirs que j'en rapporte me serviront plus tard. Dans ce cadre chinois, se développeront romans et nouvelles, et leurs descriptions, écourtées par l'action mais liées à l'étude des personnages, seront peut-être moins fastidieuses qu'en ce livre trop fastidieux déjà.

Que si enfin Ton m'objecte que j'aurais aussi tôt fait de transcrire, malgré leur brièveté, mes impressions de portefeuille, au lieu de me disculper à longues et ennuyeuses pages, je me tiendrai pour battu, mais je m'excuserai d'un mot:

Il pleut sur la praya; il pleut à verse. Hong-Kong a ce matin, des airs londoniens, spleenétiques à mourir, et, autour de moi, des mangeurs-de-Français roux et roses s'ingurgitent incessamment d'atroces sodaswater l..«

Dong-KoTïg, 18 mâî.

Le Victoria-Hôtel, où nous sommes descendus, possède une terrasse qui domine la praya, et d*où le coup d'œil est merveilleux. C'est la rade avec ses trois ouvertures si bien masquées par les navires et par les rochers resserrant les passes qu'on la pourrait prendre pour un lac. Une flotte y dort à Tancre, s'y amarre aux appontements. Or, rien n'égale la richesse de ce coup d'œil. C'est la forêt de mâts classique, mais une forêt animée, vivante, où la fumée des innombrables cheminées de steamers monte entre les vergues, comme la fumée des cabanes de bûcherons se volute entre les branches.

La ville, conquise sur la montagne, dévale jusqu'à ce lac, y mire ses maisons pareilles à des palais, 'et ses roches escarpées, et les merveilles de végétation que le patient et industrieux génie anglais a fait produire aux pierres de l'île elles-mêmes ; mais elle ne m'ins-

pire que tristesse, cette ville superbe à laquelle nous n'avons point encore su créer de rivale. La rade ellemême m'irrite, charriant, comme les rues, des millions. Ici, tout sue For, tout est lucre. Le tintement des piastres que les compradors chinois comptent, de l'aube au soir, dans les banques et dans les comptoirs anglais et allemands des quais ou de Queen-street, plane sur la ville entière, semble être la musique qui rythme la fiévreuse animation de ce peuple affairé.

Je cherchais, avant-hier, à démêler quelles sensations me paralysaient, et me laissaient maussadci l'œil vagabond, en face du papier blanc de mes lettres, interrompues. Hélas ! ce n'est p^s que ce parfum de mercantilisme répandu sur Hong-Kong. Ma poésie qui protestait contre la laideur plate à peu près générale en Extrême-Orient, s'accommoderait fort bien, au contraire, de cette chasse furieuse au gain. A défaut de la forêt vierge et du Désert, va pour une Bourse ! La vie sous toutes ses formes empoigne quand une passion l'émeut. Cette fièvre commerciale, cette danse des millions, cette lutte avec le sol dont le roc résiste, et avec la civilisation orientale dont la vieillesse se révolte devant le progrès européen, voilà, certes, des choses captivantes, car, avant tout, ils sont modernes mes caprices. Un sonnet de Baudelaire, un site comme la baie d'Along les poussent à l'adirtiration, mais tout autant peut-être la scientifique conquête d'une terre ingrate et d'un peuple inférieur. Mes enthousiasmes enfin sont complexes. L'isthme de

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 317

Suez percé leur semble aussi beau qu'une toile de Millet, et la vue d'un port asiatique où renâclent cent vapeur^ bondés de marchandises et envahis par une foule bigarrée qu'étreint ou qu'exaspère la même folie laborieuse, leur paraît égaler la plus personnelle des œuvres d'art. Il vaut bien un combat de gladiateurs, le struggle for life de la science contemporaine !

Par malheur, mon patriotisme a la mesquinerie voulue des sentiments qui absorbent : ce port asiatique est veuf de nos trois couleurs ; il n'est ni notre œuvre, ni notre conquête ; il appartient à un peuple qui nous hait et que je déteste ; — voilà pourquoi ma tristesse me laisse sans désirs de le décrire, abattu par une admiration boudeuse sur la terrasse de l'hôtel Victoria.

On ne dira jamais assez combien peu Ton nous aime hors d'Europe, et quelle bile anime les Anglais contre nous. Dans ces quinze derniers jours, à constamment entendre le méprisant « Frenchman » dont on insulte ici tout ce qui est nôtre, je mlmaginais être encore en Allemagne, au lendemain de la guerre...

Hoog-KoDg, ^8 mai.

L'heure du retour a sonné : le Ljemnah des Messageries Maritimes chauffe à mi-rade, en face de Thôtel ; demain il m'emportera loin de Chine. Déjà la pensée de la traversée dernière adoucit la mélancolie où m'a jeté le départ de Paul Bourde. Plus heureux, mon cher compagnon revient en France par le Japon et les États-Unis ; l'autre semaine, je l'ai conduit à bord de la City of Tokio. Depuis, si ce n'est aux rares moments que peuvent me donner nos quelques compatriotes établis à Hong-Kong, je rumine une déplaisante sensation, conséquence ordinaire de la solitude en un pays étranger dont on ignore la langue. Cela n'est pas, non plus, pour peu dans ma paresse. Les conversations avec un ami, l'habitude de juger différemment les choses vues ensemble pour l'unique plaisir souvent de discuter : voilà les meilleurs stimulants littéraires que je sache. En les perdant, j'ai

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 319

senti de la tristesse. Notre jeune amitié d'ailleurs s'était développée dans des épreuves communes ; les causeries affectueuses, souvent pareilles à des confidences et si faciles au bivouac où jamais on n'est sûr de demain, ravalent resserrée : mon égoïsme de touriste n'a donc pas souffert seul de cette séparation. Mais la vie s'écoule ainsi. Chaque vent qui passe nous enlève un lambeau d'affection, bourgeons ou feuilles complètes^ tout s'envole. Heureux ceux que la mort abat avant qu'ils se soient vus dépouillés, la sève éteinte I...

Ce soir, mes malles fennées, je m'oublie sur la véranda en attendant le traditionnel dîner d'adieux. Et ma lassitude n'a plus d'impatience, à sentir tangible, très prochaine, la fin de mon spleen. Comme à la veille de tous mes embarquements, je prépare l'impression sur laquelle je veux rester pour l'évoquer d'un seul coup, plus tard, et bien vivante. C'est un tableau que je me brosse, une photographie plutôt que j'arrange. Le fond en sera cette ligne de montagnes qui, au-dessus de Kao-Lown, ferment la rade, montagnes rouges, rocheuses, sans verdure, mais pittoresquement découpées et se profilant, superbes, sur le ciel. A leur pied sera la rade, bleue comme à Toulon, et flambant au centre, sous une averse de soleil tropical. On la verra par bandes irrégulières, plus bleue encore ainsi, entre les files de navires, steamers monstrueux, courts voiliers, clippers étroits, jonqueg massives. Et je rendrai à cette marine sa vie intense, sa fièvre de travail sous l'éclaboussement de la lu-

mière. Le quai formera le premier plan. Une foule y grouillera, comme à cette heure, avec ses types, et ses costumes étrangement multicolores. Or, pour mieux graver en moi l'image de son défilé, je m'accoude au balcon, et la prunelle prise, je m'amuse à suivre à perte de vue, jusqu'à ce qu'un torticolis me fasse retourner, la frétillante théorie. Je note tous les membres du cortège : les coolies chinois demi-nus et bronzés à sembler nègres qui galopent, portant sur d'immenses bambous une gracieuse chaise, ou traînant la djirinkicha, cabriolet minuscule et laid, — les Parsis vêtus en gentlemen et coiffés d'une tiare, — les riches Célestials habillés de soie bleue, et parfois arborant un feutre mou, souvenir de San Francisco de <c Cisco », d'où ils s'enorgueillissent d'être revenus — les commis anglo-saxons, adolescents roides, gravures de mode animées, qui se pressent, mâchant ce seul mot : Business, et percent la foule, violemment, pour porter au patron le dernier cours du change à Londres et de la piastre à Shangaï ou Calcutta, — les matelots allemands ou anglais qui titubent, le chapeau su, l'oreille, — les policemen indiens aux yeux d'escar, I boucle, — les soldats de la Reine, la badine à la main, crevant de graisse et rêvant de désertion, — les employés macaïstes, pauvres serfs qui s'essaient à singer leurs maîtres et qui tiennent de leurs parents portugais et chinois une invraisemblable fusion de laideurs...

Je les suis tous, las de les cataloguer, la paupière

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 32i

lourde à la fin, et battant devant le moutonnement des têtes. Puis ce sont les femmes seules que je considère: les prostituées chinoises et japonaises qui s*en vont, voiturées par des coolies, parées comme des châsses et crûment fardées, les femmes macaïstes, la tête voilée comme des religieuses, et noires désespérément ; les Européennes enfin... Oh! les filles de John Bull, les anguleuses et suaves créatures I Elles vont jouer auiawn-ténnis, escortées de bons petits midship's qui, plus roses dans leur blanc costume de flanelle, portent gravement leur raquette et leurs souliers à semelle de caoutchouc. Misses des gravures, où êtes-vous donc? Pourquoi faut-il que je ne vous aie jamais rencontrées, si ce n'est aux vitrines de Goupil, depuis des années que je voyage ? Et devez-vous être follement jolies pour faire oublier toutes vos caricaturales compatriotes!... Par bonheur, derrière les jeunes filles*çt les dames de la gentry, défilent quelques Américaioes. Celles-ci du moins sont à peu près habillées, celles-ci du moins sont jolies, mais on leur refuserait certainement l'entrée de notre Bois de Boulogne. J'en vois deux, grises encore de la veille : leur tenue ne semble étonner personne ; car les États- Unis fournissant les ports chinois de ces jolies filles qui y vivent en saint-simoniennes, la pudibonderie anglaise, toujours pratique, tolère aisément leur débraillé de rapport. Malheur^ du reste, au fremhman Qu'une reconnaissance mal placée ppusse à saluer ces dames au passage l.On le montre du doigt...

Le temps coule, le soleil tombe. Aux premiers réverbères qui s'allument, je me laisse aller dans mort rocking-chair. Le tableau que je veux emporter est à présent précis en mon souvenir. Demain à. pareille heure, je fie considérerai plus que le ciel et la mer... C'en sera fait de la Chine. Et sur cette pensée, rœil demi-clos, je revois mentalement d'autres chinoiseries trop vues dont ma mobilité cérébrale me donnera peut-être, avant un an, le court regret I Macao reparaît surtout.

Macao ! la morne ville, triste et silencieuse... Macao, la cité condamnée que le typhon ravagea et que rhomme plus cruel a laissée au navrement de ses ruines I... Plus étrange que tout ce que j'ai visité, elle sur^t la première, avec ses rues silencieuses où mes pas faisaient seuls quelque bruit, avec son port rfesert qu envahit la boue, avec les décombres laids qui disent l'histoire de sa prospérité déchue et de sa gloire morte — morte à tout jamais.

Seulement, comme il faut que les visions du touriste se concentrent toujours en quelque point autour duquel se groupent ses divers souvenirs, je retrouve la maison fossile de l'excellent vieillard qui possède le parc où dormit le Camoëns... Je le retrouve lui-même, le brave et pauvre exilé, souriant, ratatiné, touchant et ridicule. Son affabilité joyeuse nous reçut dans un salon si vieux, si poussiéreux, que, malgré le meuble empire, nous le crûmes un instant contemporain du Camoëns. Avec des grâces de bonhomme en Saxe, le

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 323

bon Portugais nous versait d'un vin pareil à du sirop, vénérable à faire mal, et qu'on dut sans doute embouteiller Tannée du grand tremblement de terre de Lis- / bonne. On feignit de le boire. Le vieillard claquait de la langue entre ses mâchoires édentées, puis, ravi de s'exprimer en français, commençait des histoires. Notre idiome, il l'avait appris dans les romans philosophiques du dix-huitième siècle, et la forme surannée de ce parler complétait sa vieillesse à merveille. Il avait un registre où chaque voyageur consigne son passage. Nous signâmes â deux doigts du paraphe pâli et cinquantenaire du prince de Joinville, car les touristes sont rares à Macao : le vétéran mourra sans avoir vu remplir plus de deux feuillets de son album.

En le quittant, on devait une visite à la grotte du Camoëns ; notre sainte ignorance française put s'étaler à Taise devant le monument, d'ailleurs sans goût, qu'une tardive piété a consacré au poète, et que de fort mauvais vers souillent de tous côtés. Sous toutes les latitudes, il faut que des commis- voyageurs qui, parfois, sont gens du monde, bavent des sottises au pied des monuments publics, ou sur les livres d'or des pèlerinages de Tart ! Tout en les déchiffrant, mes compagnons s'interrogeaient sur Câmoëns. Suave éducation universitaire ! Le plus savant d'entre nous rajeunissait le poète d'un demi-siècle, et je ne pus venir à bout de citer la fameuse scène d'Adamastor, le géant des tempêtes. Sur quoi, un enseigne du Lutin, à moins que ce ne soit le docteur du bord, nous fit former

autour de la statue un vaste cercle qui, bientôt, se mit à tourner comme une ronde d'enfants, comme un monôme d'étudiants. Nous chantions — l'aveu palliera peut-être ce crime de lèse-majesté ! — le dernier refrain de café -concert rapporté de Paris :

Les Portugais sont toujours gais; Qu'il fasse chaud, qu'il fasse frais.

Les Portugais sont toujours gais ! . . ,

A quoi tiennent pourtant les associations d'idées ? Voilà qu'à présent, cet air banal et ces paroles bêtes à pleurer se lient intimement en ma cervelle au souvenir d'un des plus grands poètes que les races latines aient donné à l'humanité. Si quelque soir, je retrouve Arsène Houssaye au café-concert des Ambassadeurs, me croira-t-il lorsque, à l'audition de cette chanson stupide, interrogé par lui sur mon silence rêveur, je répondrai, très naturellement :

~ Cher Parisien de Paris, je songe au CamoënsI Existe-t-il une traduction lisible des Luciades ?

Involontairement, de Macao ma pensée retombe à Canton, mais, par la même loi, mes souvenirs se ramassent encore là sur un coin particulier. Ce ne sont ni la rivière des Perles, ni le port, ni les bateaux-fleurs, — chastes restaurants à tort célébrés par une légende aussi fausse que les diverses légendes courant sur la ' Chine, — ni la Concession européenne de Chamyne où, leur territoire toujours inutile et nu, la France et les Français vivent à l'auberge chez les Prussiens et

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 325

chez les Anglais, prospères jusqu'à la pléthore, ce ne sont enfin ni les monts-de-piété, logés dans des tours élevées, ni la pagode des Cinq Cents Génies, ni la pagode des Cinq Étages, ni les merveilles diverses de la ville qui, au passage, happent ma rêverie flâneuse. Ce que je revois, c'est une rue :

Longue, étroite et sombre, elle flle entre des maisons dont on ne découvre point les toits. Des nattes, tendues d'un rez-de-chaussée à l'autre, couvrent les dalles d'uni dôme que ïa lumière perce par endroits seulement. On dirait un de nos passages parisiens, toiture de vitres sales. Point de trottoirs: deux mètres séparent les boutiques qui se font vis-à-vis. Dans cette ruelle, un fleuve coule, indescriptible, et étrange à affoler le poète ou le prosateur qui le voudraient représenter. Ce sont des Chinois et des Chinoises de tous rangs et de toute profession, dont on s'étonnerait moins sans nos idées préconçues d'Européens mal informés.

Les gens du peuple nous coudoient, vêtus simplement d'un très court pantalon bleu, pareil à celui de nos journaliers, mais plus large. Le torse est nu, jaune à peine, glabre, et rayé entre les omoplates par le serpent ement de la queue du chignon. Coudoyant ces ouvriers, dans une démocratique égalité, des lettrés circulent, roses, violets et noirs. La soie de leurs robes splendides est mince et transparente. La lumière vague filtrant d'entre les nattes obscurant la rue y casse des éclairs changeants. Des bonzes, au crâne couturé de cicatrices, croisent les lettrés, puis des

marchands dont Tobésité semble obscène, Çà et là circulent des soldats déguenillés ; une tunique de toile constitue leur uniforme, timbré, par devant et par derrière, d*une lune blanche sur laquelle, en caractères rouges, s'étale la notation matriculaire de leur régiment. Ils passent, nous regardent, crachent dans la direction de nos chaises à porteurs, expectorent un cri de mort que llnterprète n'ose nous traduire, puis se rangent devant le palanquin historié d'une aristocratique chinoise. La promeneuse se dissimule derrière les stores, nous épie furtivement avec son étemelle curiosité de femme pour le Barbare dont fibres, amants et maris ré vent ou préparent devant elle la vengeresse extermination.

n n'est pas à Canton de circulation possible pour les voitures. Nous n'en voyons point. La foule n'est composée que de piétons. Nos minuscules chaises, ainsi que celles où se prélassent des indigènes, ne peuvent elles-mêmes avancer toujours. Les porteurs, couronnés comme de vieux chevaux, les épaules ensanglantées par le poids des brancards, ruissellent, mais trottinent sans relâche avec l'éternel cri chinois de « gare I gare I... » qui ressemble à un aboiement. Par moments, contraints enfin de s'arrêter, ils figent autour d'eux le courant humain dans une passagère stagnation. D'aucuns alors, pour ne point perdre leur vitesse initiale et leur entraînement, piétinent sur place, pareils à des conscrits. Et, entre leurs jambes, des gamins incessamment se faufilent, comiques et

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 327

parfois demi-nus. Nous assistons à des sorties d'écoles semblat)lcs aux nôtres. Des enfants, une houppette sur \e crâne, caricaturent leur maître avec un morceau de charbon sur les murs. D'autres nous tirent la langue et rient, pleins de grimaces. Une odeur forte, faite de relents de sueur, de parfums d'épices, d'arômes opiacés, d'exhalaisons de halles, de parfums féminins et de toutes les puanteurs humaines, roule avec la cohu« des passants. Nos rues, aux jours d'émeute ou à la Mî- Carême, ne sont pas animées davantage dans une atmosphère plus raréfiée. Muets de surprise, nous regardons de tous nos yeux l'enveloppante foule. Dans nos étonnements, un étonnement bientôt l'emporte, désillusionnant presque. Au costume et à la langue près, tout ce monde est européen. Voici des rôtisseries que la rue du Faubourg-Saint-Denis pourrait revendiquer pour siennes, des bouillons Duval qu'avec les bâtonnets en moins le boulevard croirait à lui, des magasins de bijouterie dont l'intérieur, voire les vitrines, rappellent à s'y méprendre les magasins du Palais-Royal ou de la rue de la Paix. Mais que dire des boutiques de curiosités ? Pareillement aménagées à la française, il nous semble les avoir déjà vues, aux environs de l'Hôtel des Ventes, ou boulevard Haussmann. Plus frappantes encore les échoppes au seuil desquelles, arrêtés par une croissante marée d'hommes, nous stationnons toutes les deux minutes : bazars « tout à treize sous », éventaires de faux jade, décrochez-inoi ça des antiquaires du rebut, bric-à-brac pit-

toresquement sales, baraques où l'on ravaude cuir et laine^. Des chiens, des oiseaux les peuplent comme nos loges de concierges. Dans les arrière- salles, des mirotons aliacés empoisonnent dans un cercle de moutards que rôdeur du fricot distrait de Tabécédaire chinois étalé sur leurs genoux. Puis, ce sont des musiciens ambulants, des mendiants, des diseurs de bonne aventure, des conférenciers au nez chaussé de lunettes, Sarcey de carrefours, ou des marchands de chansons. La rue a des kilomètres de longueur, se coupe par des agglomérations de professions semblables, dont les magasins s'accolent par séries. Là les luthiers, là les cordonniers, outillés classiquement comme les nôtres, là les fabricants de jouets d'enfants, là les faïencière, là les ébénistes. Des devantures surchargées de comestibles coupent seules leurs files régulières : poissonneries très propres où, purifiante, Teau coule de toutes parts, par blanches cascades, sur les entrailles roses des poissons, sur les écailles azurées et changeantes, sur les sombres coquillages ; boucheries et triperies, où des porcs fraîchement écorchés et rubescents, des chiens à la peau dorée par la fumée de Tâtrc, s'égouttent sur des linges blancs entre des assiettes garnies, très appétissantes ; fruiteries et épiceries où les concombres, les salades aquatiques, des fruits mûrs, des fruits séchés au soleil, les ailerons de poisson, des cartilages inconnus de bêtes, les vers à soie frits à Thuile, les conserves innommées, des vermicelles vivants dont la putréfaction grouille au fond des porcelaine», cù

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 329

mille denrées inconnues, odorantes, menues, s'étalent 80US les vols lourds des mouches, pour la folie des yeux et la torture de l'estomac...

Des faits-divers dont à Paris notre pupille a contracté l'accoutumance, peuplent la chaussée de bruits plus forts, distrayants ou pitoyables. C'est un voleur à la tire qu'on arrête, un criminel qu'on transfère ou que l'on confronte, une chaise dont les bmncards se cassent, un débiteur insolvable dont, au milieu des cancans d'un quartier, les huissiers — engeance impitoyable sous tous les cieux, — marbrent d'affiches sang-de-bœuf la misérable devanture, une famille en larmes qui pleure sur un cercueil, parfois encore une noce, un baptême bouddhiste, une prise de bec entre commères, une vente de mont-de-piété. La vie revêt des formes pareilles sous toutes les latitudes, et Canton a quinze cent mille habitants ! Alors, las de la nonnouveauté de ces rumeurs et de ces agitations, nous nous rejetons sur l'observation des choses ou des types isolés.

Ce soir, je reconstitue ainsi — vivantes à les croire encore sous mes yeux, — certaines femmes du peuple, mal vêtues, en guenilles presque, qui, transfigurées par leur maternité triomphalement heureuse, portaient ' sur leurs bras, à quelque fête de famille, des fillettes assez grandes pour marcher, mais qu'elles craignaient de salir ou de blesser dans la foule. Les gamines, vêtues de soie miroitante, dominaient ainsi la cohue, et immobilisées, abêties pai* leur coquetterie, savon-

raient le bonheur de leur endimanchement criard, la joie d'être fardées à cru comme les modèles de nos modistes rustiques ; leur sourire fixe, leur oeil hiératique en faisaient les reproductions fidèles et réduites des idoles d'Asie.

Ensuite, je découvre, comme photographié en moi, le cortège d'un haut mandarin qui se rend chez le vice-roi. La misère et la pompe orientales, le luxe et le haillonnage s'y confondent. Ce sont des marmiteux qui portent des parasols, des flambeaux, des idoles de bois invalides ou fendues, des drapeaux loqueteux, des insignes sans forme ni couleur ; ce sont des soldats déguenillés, superbes et ridicules, sous leurs défroques de figurants de cirque, sous leurs armes de pompiers chinois. Derrière leur armée de porte-piques, de portebannières, de clients, de mendiants, de solliciteurs, d'argousins, de moutards, s'avancent quelques chefs militaires juchés, comme des singes, sur des poney» tout en crins. Ils ont des selles orange, des harnachements couleur chrome, des étriers de deux kilogrammes, des uniformes écarlates, sales et râpés . Ce sont des braves, moustachus à la façon des chats, imberbes du menton. A notre vue, ils se redressent, paradent, ricanent, ravis de nous voir nous coller contre les murs, désireux de ne point être écrasés et, à tout dire, peu rassurés par les goguenardes clameurs, parfois menaçantes, du public. Un chapeau de lampe en soie jaune terminé par un bouton de jade ou de corail d'où retombe un gland de soie carminée, coiffe ces manda-

ou L'AUTEUR EST LAS, ET LE PROUVE 334

rins farouches. Leur troupe précède une chaise dans laquelle se vautre un poussah de paravent, ventripotent et flasque, aux yeux abrités d'énormes lunettes, qui nous sourit au passage et ressemble à un tenancier de maison publique. Volontairement, dans ce rappel d^impressions, j'oublie, malade encore, les musiques grotésquement infernales qui escortent le haut personnage...

D'ailleurs, ce défilé n'est qu'un incident de la rue. La rue elle-même m'obsède davantage, plus intéressante . J'en rebâtis les boutiques aux piliers laqués, et, dans le fond de leurs alvéoles, les autels des ancêtres mouchetés jour et nuit par les flammes blafardes de cierges parfumés ; à côté des porches, je revois le buste ou l'image du Plutus chinois au nez duquel roussine une baguette de papier, traditionnel hommage. J'en reconstitue surtout les parties non-européennes, vraiment étranges, vraiment neuves, et surtout les enseignes verticales accrochées par le haut aux devantures et perpendiculaires au sol, les planches bariolées qui font ressembler les ruelles cantonaises à d'infinis couloirs de théâtre, glissant entre deux haies d'interminables dé cors. Merveilleuses sont ces enseignes, soitqu'une nacre azuré, dans le bois de teck, le creux zigzaguant de leurs lettres idéographiques, ou qu'une dorure mate, qu'un plaquage d'argent fassent scintiller leurs caractères; soit que ceux-ci enfin, purpurins ou verts, s'étalent en reliefs étranges sur la laque luisante dont la clarté fugitive qui tombe entre les toits, adoucit les miroitement?. Inéga-

les, variées à Tinfini, humbles ou larges, elles peuplent la rue de reflets divers, de sautillements de couleurs, d*arcs-en-ciel aux cassures roides. Souvent, à des angles, elles paraissent masquer la suite de la rue, titillent la rétine . de leur muraille illuminée, dans laquelle couleurs fauves, rutilances de prisme, içradiements de vernis se contrarient à peine, attendris par la pénombre.

Et je songe à ceux de mes amis, peintres doués, à qui notre esthétique officielle et notre Ecole démodée de Beaux-Arts ont passé au cou le carcan ; je songe aux castrations de talents, fruits des ventes assurées par ce temps de Mécènes yankees... L*an prochain, je les retrouverai au Salon, ces peintres condamnés aux antiquailleries classiques, ou aux tableaux de genre déjà faits, exposant les sempiternels re s souvenirs de la villa Médicis et de l'Espagne. A pas un, l'idée ne sera venue de retremper son imagination dans un voyage en TExtrême-Orient, et, par exemple, de rendre sur la toile, cette rue principale de Canton qui me hante, que j'ai là sous le crâne, mouvementée, colorée comme je l'ai vue, mais qu'avec un outil puéril dans ma main malhabile et novice, je nà'exténue bêtement à rendre par blanc sur noir, sur du papier, en cette lettre suprême qui, imprimée, fera sourire les confrères, mais, par contre, me fera pleurer sur mes impuissances d'écrivain !

Baste ! à quoi bon rêves et regrets ? la fosse commune est au bout des résignations comme des ambi-

ou L'AUTEUR EST LAS,' ET LE PROUVE 333

tlons. Qu'on s'y traîne en cul-de-jatte, qu'on y galope sur de vacillantes échasses : tôt ou tard, on y toml)e. Alors à quoi bon se souvenir ? à quoi bon prévoir ? à quoi bon souhaiter ?

\ Ma tâche est faite : foin du reste I Si je ne sais pas rendre mes sensations d'artiste, je ne les en aurai pas moins goûtées ! Est-il besoih, après une voluptueuse nuictée d'amour, de trompetter sur les toits l'analyse de ses jouissances, pour en ruminer longtemps, dans la solitude propice aux rêves, le savoureux et très vif souvenir ?

Adieu, Chine ! adieu, lettres d'étapes ! Voici venir, voyageur, le moment suprême et le dîner d'adieux î Le Champagne se frappe dans les glacières et tes compagnons d'un jour préparent tout bas leurs toasts ! Secoue-toi sur un dernier regard à la rade où des feux s'allument, vers-luisants de cette mer qui, demain, te bercera!... Elle a sonné, l'heure du retour, l'heure du repos — précédant le moment des déconvenues littéraires pour le voyageur fantaisiste, oublieux des conventions...

Au diable tout ! Je veux boire ce soir par avance à tous ceux qui m'attendent, à ceux qui m'aiment, à ceux qui me haïssent, à ceux enfin qui, bouche bée, me guetteront au débarcadère pour me demander, ahuris, quelle fantaisie m'a poussé d'aller, à quatre mille lieues, tâter de la cuisine anglaise, des balles chinoises et de la crasse annamite !

Car, déjà, pour me consoler de tout, je la déguste,

la joie du retour, et je le profère tout haut, devant mon boy qui me croit fou, le vers délicieux du bon La Fontaine :

J'étais là: telle chose m'advint...

Il y a bien quelques amis que cette citation de bachelier ne contentera qu'à moitié. A ceux là, je réserve la riposte de Dickens ; elle fermera la bouche aux amitiés les plus indiscrètes.

— Qu'alliez-vous chercher en Amérique ? demandaiton au poète des déshérités.

Le doux conteur des Christmas répondit :

— La joie d'en revenir !

Et Dickens était Anglais !..•

Page 1