CHAPITRE VI
Histoire de la philosophie positive. • Auguste Comte.
le ne puis clore cet tatstorïque sans le prolonger jiMqvCà Auguste Comte. J'ai, le premier, groupé Tui^t, Kant, Gondorcet, la profonde intuition qui présida à la création de l'École polytechnique, certaines pensées choisies parmi le désordre de Saint-Simon, certaines idées du docteur Burdin ; et ce groupement, qui mettait ensemble la force de plusieurs hommes et le produit de plus de soixante années, a montré que de lumineux aperçus avaient sillonné les intelligences durant cet intervalle. Quand je me suis engagé dans ces recherches, j'ignorais ce que j'y trouverais ; je savais seulement que j'étais résolu à ne rien dissimuler. Ce travail, le voilà terminé et mis sous les yeux du lecteur ; j'ai d'un seul coup épuisé tout ce qui peut être recueilli làdessus. Il est bon, une fois pour toutes, d'avoir dissipé des allégations qui n'en étaient pas moins dangereuses pour être vagues, et fait voir quelle était la somme et quel caractère des antécédents que M. Comte avait eus.
En disant tout à l'heure que j'ignorais ce que j'allais trouver, j'ai outrepassé ma pensée, et il me faut la restreindre. Je ne savais pas sans doute, en particulier, ce que Turgot, Kant ou tel autre pouvaient m'offrir ; mais je savais en général que, chez pas un d'eux, je ne rencontrerais la philosophie positive, œuvre de M. Comte. Ce qui me donnait cette pleine assurance, c'est la séparation tranchée entre
le régime mental dont il se dégage et nous dégage, et le régime mental où il s'engage et nous engage. Tant qn* Auguste Comte n'a pas paru, le champ de la spéculation générale appartient à la théologie ou à la métaphyûque, et celui de la spéculation particulière à la science. Quand il a paru, les positions sont îatenrerties : la spéculation scientifique derient générale, et la théologie et la métaphysique deviennent particulières, c'est-à-dire qu'elles ne se montrent que comme d» stages de l'histoire et de l'esprit hinnain. Ponr la première ibis, ce qu'elles ont d'essentiellement particulier se masilesle, et l'on yoit clairement que, comme méthodes, elles ne sont que les attributs d'une époque congénère 1 nn certaîn étal de Tintelligenoe. Pour la première fois, ce que la science a d'essentiellement général se manifesle, et l'on voit clairement qu'elle seule peut fournir une phBoBophie congénère à l'intelligence telle que tout le passé l'a préparée : c'est là oe qu'Anguste Comte a nommé philosophie positive ; nul antre n'y peut prétendre, ni peu ni beaucoup, ni directoiiiCBl ni indirectement.
Cette assertion, qui va être dtoontrée, n'est en rien contredite par les passages que j'ai réunis dans les trois cfiapitres précédents et qui peut-être, à un premier coup d'oeil superficiel, semblentempiéter sur les domaines de M . Comte. En réalité, ils n'y empiètent point ; on le reconnaît à trois caractères : le premier, c'est "qu'ils sont fragmentaires et ne dépendent pas d'une conception générale qui en soK Ton gioe ; le second, c'est qu'ils «mt Indiscernables au nrilie* des erreurs et des contradictions tant que la philosophie pe sitive d'Auguste Comte ne vient pas en indiquer la place et la liaison ; le trmstème, c'est qu'ils sont absohnnent stériles tant pour les conteknporains que pour les successeurs aussi longtemps que l'ntililé partîcalière n'en est pas révélée par l'utilité générale de k philosophie positive. Qu'aucune pensée générale de l'ordre de la philasopfaie
positive ne les inspire, c'est ce qui ressort à première vue. Turgot reconnaît la succession de nos conceptions par les trois phases que Comte a nommées les trois états ; il touche là à une des lois de l'histoire ; mais ni elle ne lui sert à faire l'histoire, ni elle ne le conduite un aboutissemennt supérieur ; au lieu que, dès que cette vue est saisie par H. Comte, elle devient la base du tableau de l'évolution humaine et le couronnement qui permet l'établissement de la n^ilosophie positive. Rant appartient trop notoirement à la métaphysique pour qu'il faille lui faire Thonneur d'autre chose que d'avoir aperçu, à travers d'assez faibles raisons, la réalité des conditions naturelles de l'histoire; et Condorcet manque justement son esquisse parce qu'il n'a point de théorie sociologique, encore moins de philosophie qui dépasse ce qui est connu sous le nom de philosophie du dix-huitième siècle. Quant à Saint-Simon et à Burdin, sans parler de l'extravagante idée de l'un sur le râle philosophique de la gravitation universelle et de l'insuffisance absolue de la déCnition de l'autre, il est visible que les citations que je leur ai empruntées sont des dires heureux sans doute et notables, mais non des parties d'un système. Le système n'est nulle part; il n'est que dans M. Comte; chez lui seulement on trouve la raison de ces passages qui n'en ont point dans leur place primitive.
Donc on a beau les rapprocher, les combiner, les résumer, on ne peut rien en tirer. Conune ils ne sont pas la conclusion d'un système qui les ait précédés, il est impossible de remonter d'eux à un système. Ils ne renferment pas une doctrine qu'ils soient capables de donner ; au contraire, ils sont réellement inclus dans une, doctrine qui, trouvée, les donnera. Ainsi il est vrai de dire que, soit que H. Comte ait tiré de son propre fonds les propositions qu'ik contiennent, soit qu'il les doive à ses souvenirs, elles n'en sont pas moins siennes ; car il a découvert la doctrine dont
tout cela n'est que cas particulier. La différence du particulier au général est la suprême démarcation entre M. Comte et ses précurseurs. Ces précurseurs, à c6té de bons passages, ont des passages je ne dirai pas mauvais, mais ce qui, philosophiquement^ est pis, contradictoires; en effet, ils ne tiennent pas entre leurs mains un ensemble d'idées cohérentes. M. Comte n*a aucune contradiction ; chez lui le système existe; et tout est conséquence et conséquent. La contradiction des propositions est la preuve décisive que celui qui se contredit rencontre le vrai, non en vertu de sa propre conception , mais fortuitement , par le fait de conditions extrinsèques, et par l'inspiration d'un milieu favorable.
Cette contradiction que je signale est aussi ce qui rend les bons passages indiscernables, par eux-mêmes, des mauvais. Les auteurs qui les ont émis simultanément n'en ont pas eu le discernement; les lecteurs ne l'ont pas eu davantage. Comment en aurait-il été autrement, puisque les auteurs ne pouvaient communiquer aux lecteurs une doctrine supérieure qu'ils n'avaient pas et qui aurait signalé l'importance des conséquences en signalant la fécondité des principes? Puis vient un moment où la lumière qui manquait apparaît; les passages valables se séparent des passages sans valeur; et ce qui était vil et méconnu devient reconnaissable et précieux. Où est la cause d'un tel changement ? Uniquement dans ceci : Auguste Comte a conçu la philosophie positive et l'a mise entre les mains de tout le monde ; dès lors tout le monde, avec ce guide fidèle, peut, dans les écrits antécédents, aller à la quête de ce qui, avant la philosophie positive, appartient à la philosophie positive. G^est ce que j'ai fait, etj'en suis revenu non sans butin; mais j'en .suis revenu aussi avec la preuve manifeste que tous les prédécesseurs immédiats étaient restés loin au-dessou5 de la conception d'une philosophie qui mtt l'homogénéité dans la pensée humaine ; point culminant où Comte seul
102 PREMIÈRB PARTIE.
atteignit. Celte âérnonstration définitive n*est pas le moindre résultat de mon excursion historique.
Il ne me reste plus qu'à exanEiiner quelle fut l'utilité de tous ces antécédents dont j'ai faitminutieusemeot la collection. J'entends parler ici de l'utilité philosophique, c'est-àdire du service qu'ils ont pu rendre en devenant enseignement pour les esprits avancés. L'utilité patente fut nulle ; j.e ne parle que de l'utilité latente, qui demeure. Personne ne songea, ne put songer à les employer eonune des élé^ ments de développement, et comme des principes desquels il était loisible de partir pour faire des trouées, soit dasA l'histoire, soit dans la philosophie.. Et cela se comprend : si ces antécédents avaient ed leur appui dans l'ensemble du présent,, l'esprit aurait saisi les attaches et usé de netioos quin'anticipaiait pas.; mais,, justement, ces notions étaient anticipantes, avaient leur point d'appui dans un aveiir qui était ^core voilé, et ne devaient devenir philosophique^ ment intelligibles que quand la philosophie dont elles relevaient implicitement aurait été découverte. Puis, derechef, la découverte de cette philosophie les rejeté hors du domaine philosophique pour les fixer dans le domaine historique où elles reprennent de la valeur. C'est ce que j'appelle leur utilité latente.
Tel est le résultat de la discussion. Maintenant, en déreulant de la sorte une histoire peu connue, quel est le but q;Be î'ai voulu atteindre ? Après avoir fait aies recherches d avoir acquis les diverses convictions qu'elles suggèrent, j'aperçus bien vite, dès que tout fut rassemblé sous mes yeux, qu'il en provenait deux avantagea non sans importance, l'un d'élargir historiquement la base de la philosophie positive, l'autre »de mettre l'originalité de M. Comte dans le jour le plus vif, en lui assurant le bénéfice d'uo passé qui l'annonce.
Pour la philosophie positive, il n'est poiat indifférent de
mSTORIQVK. — AUQ08XE COMTE. 103
jBoolver les racines par leatpi^es elle s'enfonce dans le soL A l'écttle eMteflDqfKMraine qa'éOa fonne, il laui igooter une écidA qui l'a pressentie. Oasaura maint^oant que cette philosophk n'est point isolée^ et que le temps où elle parut a été précédé d'un temps où elle se préparait C'est une garantie qu'on ne lui connaissait pas. Sans doute, la vérité est !& vérité et subsiste de soi ; mais les vérités scientiftqpies et philosophiques, étaoi filles du dévdoppement bumaii^ gagnent toi^ours en autorité quand elles gagnent en cennexîofis historiques. Et ce n'est point une illusion de l'esprit : plus les spéculations sont compliquées et difficiles et plus eues touchent de près au régime social, plus aussi il est nécessaire qu'elles témoignent de leur conformité avec l'époque. Or un des plus concluants témoignages est d'avoir des commencements qed les montrent d'abcMrd comme se dégageant peu à peu et insciemment, ea attendant que le génie qui doit leur donner la pleine naissance et la pleine lumière arrive à son tour.
Ici, dans des spéculations les plus compliquées et les plus élevéesque nous connaissions, ce génie fut Auguste Comte* Luè aussi gagne à ce prolong^nent de la philosophie positive dans les temps qui le précèdent immédiatement. Si, avant mes recherches, on m'eût cité la loi des trois états daiœ Turgcrt, l'histoire considérée comme un phénomène naturd dans Kant, et quelques propositions de Saint-Simon on de Burdin, on m'eût peut-être inquiété» ou du moûks on m'eût irrésistiblement poussé à voir jusqu'où allai^it ces conformités. Maintenant il est établi qu'elles ne vont que jusqu'à la limite où dks sarvent M. Comte et ne lui dérobent rien. Son oeuvre et sa gloire sont placées plus haut» je veux dire dans la philosophie positive. Là toute compé<titton expire» et nul ne la lui diqMile. Une ibis monté sur ce fiilte, il peut se retourner avec complaisance vers ceux qui L'ont précédé, et, sans se plaindre de priorité» qui ne le
touchent plus, se féliciter d'origines et de rudiments qui lui sont précieux. Dans la question de la loi des trois états que perd-il? Une priorité en un point particulier. Quegagne-t-il? Turgot pour prédécesseur. Mieux vaut Tavoir à ce prix que ne ravoir pas. Et, à vrai dire, ce prix est peu de chose pour celui qui est l'auteur de la philosophie positive ; car là était le nœud ; celui qui n'y atteignait pas, fût-il Turgot, n'avait rien fait; celui qui y atteignait, et ce fut Comte, faisait tout.
L'universalité est un des caractères essentiels du génie d'Auguste Comte. Ce fut cette grande qualité qui le conduisit à pénétrer profondément dans le domaine de toutes les sciences abstraites, depuis la mathématique jusqu'à la sociologie. Si l'on se reporte à l'esquisse que j'ai donnée de la philosophie positive au début du chapitre troisième, on reconnaîtra que cette philosophie n'exigeait rien de moindre que l'universalité des sciences abstraites. A ce moment, Comte était le seul en état de la concevoir, le seul en état de l'exécuter. On peut promener les regards sur les philosophes et les savants d'alors, on n'en apercevra aucun qui eût satisfait à un pareil programme ; une éducation régulière, hiérarchique, complète, manquait. C'est, dans l'histoire de Comte, un trait grandiose de se l'être donnée par la seule impulsion d'un esprit qui en sentait l'importance décisive. La récompense suivit le labeur ; et, une fois que, dans cette tête, le savoir se trouva égal au génie, l'œuvre procéda comme ces jets puissants d'une matière en fusion qui remplissent d'un seul coup tout le moule.
Il faut se représenter exactement ce qu'est la philosophie positivé par rapport aux sciences dont elle émane. On se tromperait fort si l'on pensait qu'il a suffi, pour la constituer, de les rapprocher même dans l'ordre hiérarchique si heureusement trouvé par H. Comte. Un travail d'une bien autre portée, d'une bien autre difficulté, y était exigé ; la philosophie positive se compose non de sciences partielles, mais
mSTORIQDB. — AUGUSTE COMTE. 105
de philosophies partielles. Auguste Comte a donc fait, ce que personne n'avait fait avant lui, la philosophie des six sciences fondamentales; et, ce qui était, s'il est possible, plus étranger à tous ses prédécesseurs, à tous ses contemporains, il a opéré cette condensation successive de tout le savoir abstrait avec une idée d'ensemble qui a mis cfans la dépendance et Tenchalnement le commencement avec la fin, la fin avec le commencement. Chacune de ces philosophies de chaque science a été écrite avec une telle connais- • sance et une telle profondeur, que les hommes du métier, même ceux qui sont en désaccord philosophique avec H. Comte, y trouvent à apprendre pour leur domaine spécial ; et le tout est si puissamment coordonné , qu'il sert aussi bien à former les disciples qu'à fortifier ceux qui ont franchi ce degré.
L'occasion se présente de répondre à une objection qui a été soulevée par des hommes éclairés. On dit : « La philosophie ne peut pas être une suite de philosophies partielles; elle est quelque chose de plus. Quand M. Comte nous a con« duits au terme de son ouvrage, à la philosophie de la sociologie, on attend une conclusion. Et voici pourquoi : toute philosophie embrasse à la fois le sujet et l'objet. La métaphysique part du sujet et tente d'arriver à l'objet; les positivistes disent qu'elle y échoue :soit; mais, à leur tour, les positivistes commettent un manquement non moins considérable; eux n'arrivent pas au sujet. Ce serait, de leur part, une mauyaise raison de dire que, la biologie comprenant la doctrine des fonctions intellectuelles, c'est là que se trouve le rapport du siget à l'objet; ce rapport, philosophiquement parlant, ne peut y être ; car, au lieu d'être placé en conclusion, il se trouverait placé dans un point intermédiaire et dans un ordre qui fausserait toute la méthode. » n est satisfait à ce que cette objection renferme de juste, dans le chapitre intitulé Conclusion^ à propos de ce que je
106 PREHIÈHE PARTIS.
nomme théorie subjective de rhumaoiié. En attendant, il me suffit de noter que la philosophie positive , pendant qu'elle construit la sârie des philosophies partielles et embrasse ainsi tout le savoir objectif, construit en mÊme temps la série des méthodes effectives et embrasse ainsi tout îe pouvoir logique; j'emprunte cette expression k M. Comte, qui a si heureusement nonuné ces méthodes effectives les pouvoirs logiques de l'esprit humain. C'est pourquoi la philosophie positive a, dans le nouveau régime de l'intelligence, avec une plus ample efficacité, le rôle qu'ont eu la théologie et la métaphysique dans le régime ancien ; et celui qui essaye ici de le prouver en théorie, le prouve depuis longtemps en pratique, car il n'écrit plus une ligne qui ne se soumette sans effort et d'elle-même an contrôle direct ou indirect de cette philosophie.
De toutes ks puissantes et admirables opérations indnctives dont le savoir humain été le suget, il n'en est pas, à mon avis, de plus puissante et de plus admirable que celle par laquelle Comte, découvrant l'enchaînement des sciences et leur système hiécardiique, découvrit du mteie coup la philosophie positive* C'est, ai effet, l'induction qui l'y mena, l'induction pratiquée non plus entre les &it& é'un domaine particuIieF, mais entre tous lea domaines qui eonstituent le savoir humain. S'il avait Canné son induction avec les sciences partielles, il serait arrivé à un fait de l'ordre scientifique ; mais, la formant avec les philosophies partielles des sciences, il arrive à un fait de l'ordre philosophique. Ici s'effectua comme dans toutes les iaductioBS bitt amduites, la transformation de particularités positives en une généralité de même natare. Les philosophies partielles, considérées dès lors dans r^cfaatnement des notions réelles et dans cdui des méthodes effectives , produisent» p«r ub sq»réme effort de la pensés, la philoso]^e positive.
Cette philosophie étant telle, il en résulte (et cela frappa
mSTORlOUB. — ADGUSTl! COMTE. 107
incoQtinent M. Comte avec une grande force) que toates les questions absolnes, c'est-à-dire les questions qui s'occupent de Torigine et de la fin des choses, sont hors du domaine de la connaissance humaine, et, par conséquent, ne peuvent plus diriger les esprits dans la recherche, les hommes dans k conduite et les sociétés dans le déveloi^memt. L'origine des choses, nous n*y avons pas été ; la fin des choses, nous n'y sommes pas; nous n'avons donc aucun moyen de connaître ni cette origine ni cette fin. Aussi les hommes n'ont-ils cru la connaître que par les coBununicati<His avec les êtres surnaturels qui y présidèrent (c'est le caa du polythéisme), ou par une révélation du Dieu suprême (c'est le cas du judaïsme, du christianisme et du mahométisme). Les sciences particulières, qui n'auraient pas été moins curieuses que la théologie et la métaidiysique de notions sur l'origine et sur la fin, ont senti Timpossy^ilité d'y parvenir; là l'obstacle a été insurmontable; elles s'y engagèrent au dâ>ut et ne firent de progrès que quand elles s'ea fiirent retirées. Aussi leur renonciation à ce genre de spéculations a été expresse; et, pour récompense de ce sacrifice fait à la raison mûrie, elles ont élevé peu à peu sur le fondement de l'expérience et du relatif cet ensemble de notions quiest une des merveilles de l'esprit humain. Mais la conséquence est inévitable : ou avoir une philosophie, soit théologique, soit métaphysique, en contradiction irréconciliableavec les sciences ; ou avoir une philosophie positive qui, assise sur les sciences et leurs philosophies partielles, par* ûâfA k la fois de leur caractère relatif et de leur sâidité. Gontinuanl d'esquisser les grands traits de la philosophie positive, je dis que l'on doit à M. Comte de pouvoir dorénavant traiter toute question du point de vue de l'ensemble. Auparavant, cela était impoasiUe. A la vérité, la philo* Sophie théologique ou métaphysique remplissait l'office de généralité ; mais elle ne le remplissait que d'une manière
également provisoire et illusoire; car elle n'avait pas plus alors qu'aujourd'hui la vertu de s'appliquer aux faits et aux théories scientifiques. Les sciences particulières n'ont jamais prétendu à la généralité. De sorte qu'au moment où M. Comte entreprit son œuvre, on commençait à s'apercevoir qu'un pont manquait pour passer, soit de la philosophie aux réalités scientifiques, soit des réalités scientifiques à la philosophie. Ce vide a été rempli par M. Comte, et désormais tout homme qui spécule peut spéculer d'une manière à la fois positive et générale.
Il est encore un grand enseignement donné par M. Comte et que je ne veux pas renoncer à faire valoir. Les révolutions et des aspirations pressantes témoignent que la société est en désaccord avec le régime qu'elle a reçu du passé, et qu'un régime nouveau, quel qu'il doive être, préoccupe à la fois les esprits et les cœurs. Mais de quelle façon cette rénovation peut-elle procéder? M. Comte a établi les deux degrés de cette grande opération : d'abord constituer l'ensemble abstrait des notions qui concernent le monde, rhomme et la société ; puis, de ce fonds , tirer les directions qui doivent présider à la rénovation et à l'évolution. \vant M. Comte, ces deux degrés étaient confondus, et l'on pensait que l'on pouvait innover, par la seule considération des éléments sociaux, sans savoir que ces éléments sociaux ne sont eux-mêmes qu'une portion d'un ensemble dont il faut d'abord avoir déterminé les lois. M. Comte, qui, le premier, par le vrai système d'une éducation philosophique, montra à quelles conditions on peut désormais philosopher, montra, le premier aussi, à quelles conditions on peut désormais agir dans la politique.
J'exprime vivement, comme je la ressens, mon admiration pour M. Comte, non pourtant que je me fasse illusion sur les difficultés que le milieu oppose à cette philosophie et que je croie la victoire gagnée ; mais, quelles que
doivent être la longueur et les péripéties de la lutte, ce qui est certain, c'est que la lutte a commencé. Une philosophie est née, qui, délaissant les interveations surnaturelles et les conceptions à priori^ entend soumettre tout le régime mental à la doctrine d'une action et réaction progressives de l'humanité sur le monde et du monde sur l'humanité. Je dis l'humanité et non pas Thomme individuel ; là est le point capital de la philosophie d'Auguste Comte.
Je n'ai point la chimérique pensée d'évaluer la grandeur des esprits scientifiques par les découvertes qu'ils ont faites. Seulement je constate qu*il y a difficulté croissante à induire à mesure que les sciences se compliquent, ou, dans le langage de M. Comte, deviennent supérieures. En mathématique, l'induction, qui adonné les axiomes, est si simple qu'elle échappe à la vue, et aussitôt on se met à déduire. Dans les sciences physiques, l'induction commence à exiger déjà un puissant labeur; cependant c'est, relativement, un domaine bien plus facile que les autres. On a beaucoup loué Newton, et on ne peut le louer assez d'avoir fait cet!e mémorable induction qui a donné la clef du système du monde; mais si c'est l'induction la mieux réussie, c'est aussi la plus simple entre toutes celles que les sciences supérieures allaient demander. Je n'ai pas besoin d'indiquer la complication progressive des inductions en chimie, en biologie , en sociologie ; enfin , la complication croit encore quand il s'agit de passer de la philosophie partielle de chaque science à la philosophie totale. C'est cette complication suprême qui est échue à Auguste Comte, et dont il a fait jaillir la lumineuse conception de la philosophie positive ; et par là il mérite qu'on lui applique la simple et grande phrase de Dante, et qu'on le range parmi les maîtres de ceux qui saventS
1. Dante nonuDe Aristote il maettro di color che ianno. Celle qualifica-
110 FIIEBUËRE PARTHS.
M. Comte, jiifltenwitt Ueasé de la oonduite de Saint- Simon et d'attaques hainaiaes, s'irrita ; il prit nne plume «t painsa un trait sur les mois élève de Samt-Simony qui sont dans le titre de son Système de politique positive. Vainement sa femme essaya-t-elle de retenir sa main, lui représentant que c'était non oe trait de plume, mais ses trayaux ultérieurs et ses succès philosophiques qui apprendraient au public ce qu'il devrait penser de ces qualifications d'élève et de maître. Le temps prévu psr Mme Comte est arrivé. Sans doute, avoir biffé ainsi une iif;ne n'empêche pu qw M. Comte ait ^té plusieurs années auprès de Saint-Simon, et que d*abord le jeune homme ait profité auprès de l'homme qui le dominait par l'ftge et la position. Mais, sans revenir là-dessns, il est hors de conteste que la philosopbie positive appartient tout entière à Auguste Courte; et •quant à cela, qui est tout, ses travaux, ses succès et le public efvt rayé le titre d'élève plus efficacement que ne fit m rsm trait de plume.
On a dit plus d'une fois que, si Newton n'avait pas essté, le vrai système du monde n'en aurait pas moins été bientôt découvert par une des générations de géomètres qui allaient suivre , tant les dioses étaient préparées 1 G^es, je ne prétends pas nier ce qu'une pareille proposition adevrai, ni soutenir que, si tel homme avait manqué, l'évolution scientifique aurait été interrompue. Cependant je ne fais pas volantiensnon plus bon marché de l'apparition des grands esprits, et n'aime point à ranplaœr en idéci par des exislenoes hypothétiques, ces puissantes individualités. Ce qu'ett été VtEovre de leurs remplaçants, nous ne le savons pas ; oe qu'a été Ja leur, nous le savons. Et, pour ne parler ici que dé
tion, qui conTient si bien à Aristote, ne convient pas moins aux autres grands e8prits*desquels émane renseignement supérieur, distribué ensuite par les esprits secondaires au reste de l'humanité.
H. Comte, comment imaginer qu'il se fût trouvé un autre esprit qui, d'un seul jet, eût produit cette œuvre colossale de la philosophie positive? Et par quelle qualité aurait-il pu remplacer cette faculté suprême de concevoir, en une seule idée, un tout immense dans ses rapports avec les parties, et les parties innombrables dans leurs rapports avec le tout.