Caroline est le nom de Mme Comte
C'est sur ce sentiment de reconnaissance que je clorai le chapitre; tous ceux qui, disciples de la philosophie positive, en retirent journellement profit pour la conduite de leur intelligence et de leur cœur, sont redevables à Mme Comte, sans qui une grande lumière s'éteignait prématurément sous les fatalités de la maladie.
' CHAPITRE VIIL
Lettres de M. Comte à M. Gustave d'Eichfhal, 1824-1629.
AL G. d*£icbthal, dont il a été déjà parlé plusieure fois dans les pages précédentes, a bien voulu me communiquer les lettres qui lui furent écrites par M. Comte ; c'esl un docoment précieux qui clôt à propos la première partie.
Je les donne à la suite les unes des autres dans leur ordre chronologique, sauf une qui a été distraite pour figurer comme pièce essentielle dans le deuxième chapitre.
Je les imprime textuellement; l'exactitude textuelle est affaire de bonne foi. Seulement, j'ai retranché des passages qui étaient ou des redites d'une lettre à l'autre, ou sans intérêt pojur le lecteur.
Je les fais précéder d'un court sommaire qui en indique le contenu et aide à en faire comprendre les particularités.
1. Sommaire : M. Comte se félicite de l'effet que produit la publication de roposcule sur la politique positive (?oy. plus haut, p. 16), il parle de ses conrersations avec M. Guizot sur la séparation des deux pouvoirs^ temporel et spirituel. Son opinion sur H. Guizot. — i JT. Gustave <FEichthal^ à Berlin. 6 juin 1824.
c Depuis ma dernière lettre, j'ai eu toi]gours de nouveaux motifs d'être content de ma publication. Un suffrage remarquable, qui vous fera sans doute le même plaisir qu'à moi, est celui de l'Académie des Sciences. Je lui ai envoyé officiellement un exemplaire avec une lettre explicative, dans laquelle cependant j*ai cru ne pas devoir aller jusqu'à
demander un rapport ; je m'attendais à un simple accusé de réception par forme de politesse, ou même à un silence total, qui est la mesure ordinaire de l'Académie pour les ouvrages politiques. J'ai été très-agréablement surpris en recevant du secrétaire perpétuel , au nom de TAcadémie, une lettre contenant une adhésion aussi expressive que puissent se la permettre des gens qui ont et qui doivent avoir la crainte de se compromettre. Le secrétaire, qui était le prudent Guvier, y a même joint, pour son compte, un petit post-scriptum assez formel. C'est là le suffrage qui m'a le plus étonné. En tout, je suis bien aise maintenant qu'une suite d'événements non calculés ait arrangé les choses de la manière dont elles ont eu lieu. Ceci n'est point et ne passe point pour une publication, puisque Saint- Simon ne met rien en vente et que ses envois sont à peu près perdus (comme des traités d'optique envoyés à des aveugles). Or, dans cette mesure, il n'y a pas d'inconvénient à cette communication anticipée, et, au contraire, elle prépare à merveille la sensation que doit produire la véritable publication, celle du volume entier. Sous le rapport matériel même auquel je ne pensais pas d'abord, cela facilitera cette publication; car je vois que l'effet produit me fera trouver aisément des libraires avec lesquels je puisse traiter pour le volume, ce qui m'aurait été peut-être difficile sans cela, en supposant d'ailleurs que je sois obligé d'avoir recours à cette ressource, ce que je tâcherai d'éviter si je le^uis, désirant rester autant que possible mattre suprême de mon travail....
< Je continue de causer de temps en temps avec M. Guizot, et j'en porte toujours le même jugement. ... Le kantisme le domine encore en dernière analyse. Notre principale discussion a roulé sur la division entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, qu'il ne veut pas absolument admettre. Je crois , en effet, que ceux qui ignorent les sciences,
LETTRES A M. D'EIGHTHAL. 149
ne doivent pas poavoir comprendre clairement la distinc* tion tranchée et le rapport de la théorie et de la pratique, dont le grand principe social des deux pouvoirs n'est aujourd'hui que Tapplication. Il m'a semblé en outre, par ce que j'ai vu en lui, que les honmies qui ont été au pouvoir pendant quelque temps sont nécessairement faussés, en ceci qu'ils ne peuvent pas admettre la possibilité de raisonnements positifs sur la conduite générale de la société chez ceux qui n'ont jamais manié les affaires publiques temporelles. En tout, c'est grand dommage qu'un homme tel que lui soit presque ainsi paralysé pour le progrès réel de la société ; car il a une très-forte tète. Son cas est un exemple bien frappant de l'importance de l'éducation dans les hommes même les plus marquants.... »
2. Sommaire : Cette lettre est importante, parce qu'on y voit apparaître les premiers linôameotsde la philosophie positive.— i If. Gustave d'Eiehihaî, à Berlin. 5 août 1824.
c Je ne puis m'empècher de me rappeler votre judicieuse réflexion sur l'influence qu'exercera la physique sociale une fois formée sur la philosophie scientifique. Je vais même plus loin que vous, car je pense que ce ne sera qu'a* lors qu'il pourra exister une véritable philosophie des sciences. Toutes les idées philosophiques qui y sont aujourd'hui, quoique fort précieuses jusqu'alors, ne me paraissent avoir qu'un caractère simplement provisoire. Je parlerai un peu de cette relation dans la préface générale que je vous annonce et où j'expliquerai que le véritable titre de mes travaux serait philosophie positive^ et que, si j'ai préféré politique, c'est à cause que c'est là l'application philosophique la plus urgente et qui doit fonder la science, mais que, plus tard, moi ou vous ou d'autres compléterons ce système d'idées par la refonte encyclopédique de toutes nos connaissances positives , qui doivent réellement être conçues
comme une seule masse, quoique, pour la bomae culture, il soit indispensable d'y conserver et d'y pousser même, en un sens, plus loin qu'elle ne Test, la division du travail, mais de manière que chaque savant spécial puisse toujours, dans la suite, concevoir la relation de sa branche et même de son rameau avec le tronc universel. >
3. Sommaire : Lettre très-intime où M. Comte, se plaignant de voir son présent si difficile et son avenir si peu assuré, reconnaît son inaptitude aux soins ordinaires de l'existence matérielle. Il fait des démardies auprès de M. de Villèle alors ministre. Son opinion sur le livre de la Heligiofij sur B. Constant et sur de Maistre. — AU. Gustave d'Eichtkdlf à Berlin. 6 novembre 1824.
« Je TOUS remercie sincèrement, mon cher ami, du vif intérêt que vous témoignez si cordialement prendre à ma situation. Je n'ai pas voulu, sentant que vous n'y pouviez rien, vous tourmenter des diverses causes de chagrin que j'ai eu à subir, et je suis même f3ché de vous en avoir laissé paraître quelque chose. Mais comment résister entièrement à l'entraînement de l'amitié? Ce serait lui faire perdre un de ses plus précieux avantages. Et puisque j'ai tant ftiit que de commencer, je puis vous indiquer la principale sorte de contrariété que j'éprouve. Je ne me suis jamais fort inquiété, comme vous le savez sûrement, de mon existence temporelle; mais je vous avoue que, quand j'y pense, je Bie sens accablé de me voir à vingt-sept ans sans aucune assiette fixe dans le monde, et obligé d'être littéralement au jour la journée. Je me trouve, par exemple, au commencement de cette année scolaire, avec un nombre trèsrestreint de leçons et sans motif réel d'en espérer l'augmentation prochaine. Je n'ai jamais, il est vrai, regardé ce mode de nutrition que comme provisoire, mais je ne vois pas trop de chances d'en obtenir bientôt un définitif quelconque supportable. Il est très-probable que c'est ma faute, puisque, si j'avais mis à la consolidation de mon matériet
plus de soén et d*acti?ité, on, pour mieux dire, si je m'en étais occupé un peu sérieusement, je serais aujourd'hui délivré de cette insipide espèce d'inquiétudes. Mais enfin, que la faute en soit à moi ou non, je n'en souffre pas moins, et je sens d'ailleurs que cette incurie est physiologîquement combinée avec le reste de mon organisation. Je sens que, sous œ rapport, je suis plus propre à faire partie d'un pouvoir spirituel régulièrement organisé, qu'à contribuer à en fonder un, car il n'est rien de plus mortel pour mon esprit que la nécessité, poussée jusqu'à un certain degré, de devoir songer, pour ainsi dire, chaque jour, à la nutrition du. suivant. Heureusement, je pense peu et rarement à tout cela ; mais, quand cela m'arrive, j'éprouve des moments d'abattement et de véritable désespoir qui, si leur influence se tournait en habitude, me feraient renoncer à tous mes travaux, & tous mes projets philosophiques, pour finir comme un sot Je vous avoue que la considération de cette pénible situation n'a pas été pour peu de chose dans la démarche que je viena de commencer auprès de M. de Yillèle. Je veux essayer si, par son influence, il ne serait pas possible de fixer mon sort physique en prenant pied soit à l'École polytechnique, soit à la Faculté des sciences ou ailleurs, pourvu qu'il ne fallût pas quitter Paris. Je ne sais encore quel sera le résultat de cette démarche qui s'opère lentement, par la négligence des personnes qui me servent d'intermédiaires. J'ai écrit à YiUèle une lettre que je crois assez adroite (je vous la montrerai à votre retour), et qui est, je pense, de nature à l'intéresser en ma faveur et à piquer sa curiosité au profit de mon travail.
< Je n'ai pas jugé convenable de faire, en ce moment, mon envoi (l'envoi de son livre) à H. Ganning, d'abord parce qu'il aura plus de valeur avec la seconde partie, ensuite à cause de l'explication relative à Saint-Simon, qu'il serait impossible ou ridicule de donner à cette distance ;
j'ai voulu attendre une publication qui sera débarrassée de toute trace de cette relation qui nuirait vraisemblablement beaucoup à l'effet de mon envoi ; mais je n'en attache pas moins une grande importance à cette communication sou4 le rapport philosophique. Elle peut d'ailleurs, en la cultivant, s'il y a lieu, devenir plus tard une heureuse pierre d'attente pour moi, si, dans quelques années, l'impossibilité de vivre en France me force à aller chercher une existence en Angleterre, ce à quoi je pense déjà, en cas que ma situation ne s'améliore pas:
« Toutes les inquiétudes que je vous ai indiquées n'empêchent pas mon travail d'avancer ; mais elles le ralentissent considérablement. J'espère cependant, si je puis prendre le dessus, terminer avant la fin de l'année....
« •.. Vous pouvez regarder l'ouvrage (le livre de B. Constant sur les Religions) comme réfuté d'avance par de Maistre, qui y est, du reste, traité fort lestement. A ce propos, je ne puis m'empécher de vous faire part d'une petite observation, c*est que H. de Maistre a pour moi la propriété particulière de me servir à apprécier la capacité philosophique des gens par le cas qu'ils en font. Ce symptôme, dont je me suis beaucoup servi, ne m'a encore jamais trompé. Guizot, malgré tout son protestantisme transcendant, le sent assez bien... »
4. SoMVAiRE : M. G. d'Eichthal s'était alors déterminé à faire, dans une maison de banque de Berlin, l'apprentissage des affaires; M. Comte approuve son jeune ami de cette résolution et se garde de l'engager à suivre une carrière purement philosophique. Puis, faisant un retour sur lui-même , il constate qu'au contraire la carrière philosophique est la seule qui lui convienne et à laquelle il convienne. Il rappelle à ce propos que sept ou huit ans auparavant il a failli devenir ingénieur chimiste dans une manufacture. 11 remercie avec cordialité M. G. d'Eichthal de ses offres cordiales de service. Ses embarras et ses inquiétudes n'ont pu diminué. Il exprime vivement l'impression que lui cause la lecture de l'opuscule de Rant (voy. plus haut p. &3), dont M. G. d'Eichthal lui avait envoyé une traduction. C'est encore par l'entremise de M. d'Eiehthal
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qu'il fait une certaine connaissance avec Hegel, & qui M. d'Eichthal remit l'opuscule de Comte sur la Politique potitive. Enfin, passant à la politique intérieure, il déplore le système de corruption qui prévaut. — Â Jf. G, d^EichUialj à Berlin, 10 décembre 1824.
«... De tous les travaux spirituels ' qui méritent ce nom, les recherches spéciales sont, dans Tordre scientifique^ les seules qui aient une appréciation courante ; les travaux philosophiques, les seuls certainement auxquels vous vous livreriez, ne sont malheureusement pas encore sentis, et ne le seront vraisemblablement pas de longtemps, même chez les hommes qui exercent leur intelligence. J'avoue qu*en ne considérant que soi, il n'y a pas dans cette perspective une consolation suffisante pour un sacrifice qui, en eflet, serait blftmé généralement dans la classe où vous vivez principalement, et faiblement approuvé dans la section spirituelle de la société. Il n'est même que trop vrai que, dans l'époque anarchique et matérielle qui dure encore et qui nous enterrera peut-être, les idées sont tellement brouillées, que l'argent est un moyen indispensable de considération , même dans l'ordre spirituel ; la tendance à la richesse est évidente dans ,nos savants, qui se croiront subalternes tant qu'ils ne pourront pas donner à dtner comme des banquiers. Quoique l'illustration scientifique donne des droits à la considération, il est cependant vrai que, sous ce rapport comme sous tous les autres, la société n'est point aujourd'hui organisée ; cela rentre dans la fusion générale du spirituel dans le temporel opérée depuis Luther. Ainsi, quant à vous personnellement, j'ap*prouve fort votre détermination, et je vous engage à y persister. Ma position est tout à fait difTérente. De ma part, d'abord, il n'y a pas de sacrifice ; et au contraire, par suite
1. Par gpiritueU M. Comte entend ici théoriques, scientifiquet.
de mon éducation, de ma situation sociale et, probablement aussi, d'une prédestination philosophique encore plus prononcée, la carrière à laquelle je suis attaché est vraiment la seule qui me soit ouverte, à moins de vaincre des difficultés presque insurmontables. La considération est pour moi le seul moyen d'arriver à l'aisance ; et cette voie est, malheureusement, trop au rebours de notre siècle pour me laisser grand espoir de succès, si mes désirs en ce genre n'étaient pas Irès-modérés. Ainsi j'ai toutes sortes de motifs pour ne pas m'appliquer les observations que je vous présente. Et, malgré cela encore, telle est l'énorme difficulté de conserver le caractère spirituel dans toute sa pureté au milieu d'une société toute temporelle, que je me surprends quelquefois à regretter de n'avoir pas embrassé une carrière industrielle, ou de ne pouvoir plus m'en for^ mer une, regret qui, cependant, bien analysé, n'a pas le sens commun de ma part ; car je n'aurais ainsi probablement réussi à rien. C'est un grand malheur, sous plusieurs rapports, qu'une organisation trop caractérisée. J'ai été sur le point, il y a sept ou huit ans, de devenir une sorte d'ingénieur chimiste dans une grande manufacture. Je ne pois m'empêcher de sourire en me rappelant que, même à cette époque, je me faisais, en pensant à cette place, de beaux plans d'expériences chimiques qui, pratiquées dans leur conception première, dérivaient promptement à la théorie et dont l'exécution m'aurait probablement, à moins de quelque heureux hasard, fait remercier tôt ou tard....
< Je TOUS remercie bien vivement, mon cher ami, du pressant et sincère intérêt que vous me témoignez. Vous savez bien que je n'en ai jamais douté. Je ne vous dirai point que je n'accepte pas votre offre amicale \ car il se peut que
1. Cette offre amicale portait sur une somme en rapport avec les ressources modestes dont pouvait disposer un jeune homme de vingt ans, c'est-à-dire sur quelques centaines de francs. U en est de même des offres
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je sois obligé plus tard d'y avoir recours. Quand je dis obligé^ ce n'est pas, comme vous le pensez bien, que je n'aimasse mieux m'adresser à vous qu'à tout autre, si votre assiette dans le monde était déjà prise ; mais, par cette circonstance, je vous avoue franchement qu'il me serait pénible de recourir à votre amitié, à moins d'une nécessité tout à fait forcée.... Malgré toutes ces considérations, qui sont, comme vous le voyez, bien étrangères à votre franche amitié, je crains beaucoup, je le répète, que la nécessité ne m'oblige à accepter votre offre. Ma situation n'a pa» éprouvé la moindre amélioration depuis ma dernière lettre; et plus nous avançons dans l'année scolaire, plus cette détresse devient inquiétante; mon esprit en est presque absorbé. Rien de nouveau sur ma relation, avec Villèle. Plusieurs personnes qui m'avaient promis des leçons n'ont encore rien amené. M. X*** m'a fait à cette occasion une gasconnade quia un peu altéré la bonne opinion que je m'étais formée de son caractère. Je crois qu'il voudrait faire, et faire à bon marché, le protecteur envers moi ; si cette disposition se manifeste positivement, je cesserai de le voir absolument. Je suis très-porté à la fraternité; mais je ne souffre pas la paternité, surtout dans un philosophe ; elle y est bien plus dure que dans tout autre.
« Il est bien temps que j'arrive enfin, mon cher ami, à répondre directement à vos communications.
'« J'ai lu et relu avec un plaisir infini le petit traité de Kant ^ il est prodigieux pour l'époque, et même, si je l'avais coonu six ou sept ans plus tôl^, il m'aurait épargné de
ou des services analogues dont il est question plus loin. H. d'Eichthal a désiré que cette note fût jointe à l'extrait que je publie de la lettre de M. Comte.
1. Idée zu einer aUgemeinen Gescfaichte in welibûrgerliober Absicfat (Uée d'util histoire générale au point de vue de VhumaMté)^ 1784.
2. M. Comte écrit ceci en 1824 ; ainsi, dans cette lettre toute confiden-
la peiné. Je suis charmé que vous Tayez traduit ; il peut très-efGcacement contribuer à préparer les esprits à la philosophie positive. La conception générale ou au moins la méthode y est encore métaphysique, mais les détails montrent à chaque instant l'esprit positif. J'avais toujours regardé Rant non- seulement comme une très-forte tête, mais comme le métaphysicien le plus rapproché de la philosophie positive. Mais cette lecture a beaucoup fortifié et surtout précisé ma conviction à cet égard. Si Conddrcet avait eu connaissance de cet écrit, ce que je ne crois pas, il lui resterait bien peu de mérite, puisqu'il ne peut prétendre qu'à celui de la conception, qui est presque aussi ferme et même, à quelques égards, plus nette dans Rant. Pour moi, je ne me trouve jusqu'à présent, après cette lecture, d'autre valeur que celle d'avoir systématisé et arrêté la conception ébauchée par Kant à mon insu, ce que je dois surtout à l'éducation scientifique; et même le pas le plus positif et le plus distinct que j'aie fait après lui, me semble seulement d'avoir découvert la loi du passage des idées humaines par les trois états théologique, métaphysique et scientifique, loi qui me semble être la base du travail dont-Kant a conseillé l'exécution. Je rends grâce aujourd'hui à mon défaut d'érudition; car si mon [travail, tel qu'il est maintenant, avait été précédé chez moi par l'étude du traité de Rant, il aurait, à mes propres yeux, beaucoup perdu de sa valeur. Je conçois maintenant, comme vous le disiez, que, pour les philosophes allemands qui sont familiers avec ce traité, mon ouvrage n'aura vraiment un grand efiet qu'avec la seconde partie '. Je suis bien aise d'avoir fait connaissance
tielle, il fait remonter ses méditations indépendantes sur la philosophie de l'histoire à ISIS ou 1S19.
l. Je trouve que M. Comte exagère, sous Tinfluenoe d'une première impression, la portée de Popuscuie de Kant. Voyei plus haut, p. 69, lea remarques que cet opuscule m'a suggérées.
avec Hegel, et je regrette que votre extrait ne soit pas plus étendu; il est bien moins fort que Kant, mais c'est, sans aucun doute, un homme de mérite. II me semble encore trop métaphysique ; je n'aime point du tout son esprit, auquel il fait jouer un râle si singulier. Hais je trouve, comme vous, un esprit positif dans les détails ; j'aime surtout qu'il ait vu que le monde n'a été vraiment chrétien qu'au onzième siècle; une observation de cette importance prouve beaucoup pour lui. En tout, je crois qu'il y a entre lui et nous un grand nombre de points de contact, quoique je ne croie pas jusqu'ici, comme vous, à l'identité de principes; et je pense que nous ferons fort bien de nous rapprocher de lui. Je suis très-content de l'accueil qu'un homme aussi dis* tingué a fait à mon travail. Si vous le jugez convenable, vous pouvez l'en remercier de ma part, et lui dire le bien que je pense de lui. Vous me ferez grand plaisir de me faire connaître son cours plus amplement, si vous en trouvez l'occasion. Je vous en reparlerai plus tard ; car, pour cette fois, j'avoue que la supériorité du traité de Rant absorbe un peu mon attention....
< Il n'y a ni doctrine, ni passion qui puisse rallier les esprits dans cette époque d'anarchie. Le gouvernement a la grande main sans contestation ; chacun cherche à faire ses affaires ou avec lui, ou autrement. Le système politique (si on peut, lui donner ce nom) propre à l'état présent de la société, c'est-à-dire le gouvernement de l'argent, prend de plus en plus son caractère prépondérant et s'établit partout. Gela est inévitable tant qu*il n'y aura pas d*idées sociales, de doctrine générale, puisque l'intérêt personnel est le seul procédé pour agir politiquement sur des individus qui ne savent plus ce que c'est que bien et mal en politique; qui n'ont, en un mot, aucune moralité politique organisée. C'est à nous à changer cette situation déplorable. Ce mode honteux de direction, dont la faute n'est certainement pas
au gouvernement, pourrait être supportable comme nécessaire, si on évitait les gênes en détail qui n'y tiennent pas essentiellement. Mais il est bien triste de vivre aune époque où on ne peut gouverner que de cette manière. Malheureusement, cela n'est pas prêt à finir; et cela se développera de plus en plus, vous le voyez comme moi. Il me semble que, comme it faut aux hommes le stimulant d'un grand désordre matériel pour leur faire tenter des remèdes, le développement du système de corruption est dans la série générale (j'allais dire dans les vues de la Providence), comme moyen de faire ressortir les inconvénients de l'anarchie spirituelle de notre société, et de les pousser à une régénération morale dont, sans cela, les têtes fortes sentiraient seules la nécessité, puisque l'existence de l'homme, au lieu d'être en souffrance, s'améliore et s'améliorera toujours dans une progression très-rapide. Du moins telle est la tendance que j'y vois, et la relation qqe je trouve entre les événements et nos travaux. >
5. SoMUAiRB : M. Comte est toujours préoccupé, et à juste titre, de sa situation précaire, d'autant plus qu'il vient de se marier. Pourtant les besoins de l'année courante sont parés à l'aide d'une somme que lime Comte, de qui elle provient, a mise à la disposition de son mari, n sollicite une place de professeur à Sorèie. Le calme provisoire que sa femme lui a procuré tourne en faveur de ses travaux qu'il reprend avec ardeur. L'Âthênée lui a proposé de faire un cours de politique, ce qu'il ajourne. Son opinion sur la reconnaîasance de l'Amérique du Sud, par le ministère anglais, et sur les mesures que ce gouvernement prend pour faire disparaître le système prohibitif ; il l'en loue sans réserve. — A M. G. d'Eiehthal, à Berlin, 6 avril 1825.
« Voilà déjà bien longtemps, mon cher ami, que je vous dois une réponse ; je ne pense pas cependant que ce silence ait dû beaucoup vous étonner, en considérant la position dans laquelle vous me saviez. Le fait est que, d'une part, rhorrible préoccupation où je me trouvais, et, d'une autre, l'«spoir d'en voir bientôt cesser les causes m'ont porté suc-
cessivement à ajourner jusqu'ici une lettre qu'il m'eût été bien doux de vous écrire plus tôt. Mais» pour ne vous mander que des jérémiades (et, dans ma position , je n'eusse pu l'éviter), j'ai préféré attendre. En effet, j'ai maintenant le plaisir de vous annoncer que ma situation est améliorée, au moins pour le moment, et que j'espère, par les mesures que je prends, éviter de retomba* àisormais dans le terrible état d'où je viens de sortir. Une petite somme sur laquelle je ne comptais pas, provenant de ma femme, a produit cette transformation. Elle est suffisante pour assurer pleinement ma tranquillité pendant tout le reste de cette année, indépendamment même de toute autre ressource, à la rigueur; et, dans cet intervalle, je ne doute pas que, d'une manière ou d'une autre, je ne sois tiré d'embarras pour toujours par une place qui assure ma vie temporelle. J*en sens aujourd'liui tout autant que vous l'ezti'éme importance; et, si j'eusse été plus tôt convaincu de cette vérité pratique, depuis longtemps je serais sans inquiétude. J'ai actuellement plusieurs motifs d'espérance sous ce rapport ; entre autres, une chaire de géométrie descriptive à l'Ecole de l'état-major; c'est là, de tout ce que je vois à ma portée, ce qui me conviendrait le mieux; mais je doute si je pourrai l'obtenir; je crains d'être supplanté. Enfin figurez- vous, mon cher ami, combien est vif en moi maintenant le sentiment de la nécessité d'être casé : j'ai failli aller professer la physique et la chimie à l'école de Sorèze; malheureusement (ou peut-être heureusement), la place n'était plus vacante quand ma lettre est parvenue à M. Ferlus.
c Je vous prie, mon cher ami, de recevoir l'expression de ma reconnaissance pour la petite somme que vous avez bien voulu m'envoyer. Elle est venue on ne peut plus à INTopos pour m'épargner des démarches qui m'auraient vivement contrarié. Vous voyez que maintenant j'ai la cer-
titude presque totale de n'avoir jamais besoin de recoarir à votre amitié.
« La cessation de mes inquiétudes temporelles a singulièrement et heureusement réagi sur mes affaires spirituelles. Il est, dans le fait, impossible de travailler avec le calme et la tenue suffisante, au milieu des tourments qui me préoccupaient. Si nous étions dans un temps de pouvoir spirituel régulièrement organisé, il suffirait de constater la mission sous ce rapport, pour n*avoir pas autrement à s'inquiéter de son existence. Hais il n'en est nullement ainsi aujourd'hui. Je vois, quoique un peu tard, que la simple manifestation de capacité n'est pas suffisante, et que, dans ce siècle tout pratique, le savant pur, sans un peu d'hubistrialismôy ne saurait se tirer d'afl'aire. Je tâcherai doréna« vaut de conformer ma conduite à ce véritable état des choses, autant que mon caractère pourra le permettre....
c L'Athénée m'a offert cette année d*y faire un cours de politique; mais j'ai remercié et ajourné à la prochaine série, c'est-à-dire en décembre, afin d'être tout entier à ma seconde partie et d'avoir on auditoire plus préparé. Tout d'ailleurs dispose admirablement les esprits aujourd'hui à goûter cet ordre d'idées.
c Mon livre et ma lettre ont été enfin remis à M. de Yillèle,qui m'a répondu très-poliment, mais comme un homme qui n'a encore lu ni l'un ni l'autre. J'espère cependant, à l'aide de son beau-frère et de sa curiosité un peu stimulée, obtenir à la longue qu'il en prenne connaissance;' mais je ne compte guère sur tout cela....
« Je vous dois mille remerciements pour le zèle que vous avez mis à me faire valoir auprès de Hegel, et je vous charge de lui témoigner ma reconnaissance du bien qu'un homme de ce mérite daigne penser de mon ouvrage. Je crois qu'il est en Allemagne Thomme le plus capable de pousser la philosophie positive....
< Je pense que, sans nous être expliqués, nous avons la même opinion sur les derniers événements politiques. La reconnaissance de TÂmérique du Sud est un événement décisif qui supprime partout et à jamais le système colonial. Je suis bien persuadé, quoi qu'on en dise, que ce grand acte ne fera pas tirer un coup de fusil en Europe, et que tout se résoudra en mauvaise humeur de la sainte alliance, à laquelle d'ailleurs ceci porte une rude atteinte; mais comme elle est un des besoins réels et capitaux de répoque, elle ne croulera pas pour cela.... Vous avez sans doute remarqué avec un vif intérêt le beau spectacle politique que continue d'offrir le ministère anglais. Le plan, large et suivi, de suppression du régime prohibitif, entrepris évidemment comme la meilleure des spéculations commerciales, est le plus grand pas qui pût être fait aujourd'hui par des praticiens pour la réorganisation de TEurope. Je doute que l'oligarchie anglaise en aperçoive les conséquences; elle-même est entraînée par la tendance générale; elle ne voit pas que, lorsqu'il n'y aura plus ni système douanier à combiner et à maintenir, ni colonies, ni guerres commerciales , la capacité des lords n'aura plus d'exercice possible, et que leur importance disparaîtra forcément devant celle des grands entrepreneurs, à moins qu'eux-mêmes ne le deviennent; ce qu'ils sont peut-être assez raisonnables pour effectuer. Convenez, en tout cas, qu'il est bien satisfaisant de voir une bonne fois un gouvernement important remplir sa véritable mission et marcher à la tête de son pays, sans cependant en être détaché. »
6. SoMMAiBE : Les ressources fournies par les leçons de mathématiques restant toujours fort insuffisantes, M. Comte se décide, malgré son désir de ne pas se détourner de son grand trayaU philosophique, à écrire dans le Producteur f journal qui yenait de se fonder. Jugement qu'il porte sur ce journal ; il se plaint de la morgue et de l'esprit étroit des indus-
A. C. "il
triels, qui ont la prétention de dominer la société. £loge chaleureux de M. de Blainville, qui Tient d'être nommé membre de l'Académie des sciences. —A M. G. (TEichthal, au Havre. 24 novembre 1825.
€ Depuis mon retour de Languedoc, j'ai fait bon
nombre de démarches pour parvenir à consolider ma positioTi matérielle. Mais je vous dirai qu'elles n'ont eu aucun succès, et qu'il n'y a pas d'apparence que j'y parvienne, tant que la direction actuelle de Tinstruction publique ne sera pas modifiée, ce qui peut-être n'est pas tout prochain. J'ai même assea de malheur pour que mon professorat ambulant ne puisse pas prendre une grande extension : ce que je ne sais à quoi attribuer; cependant voilà l'année scolaire déjà bien entamée, et le peu de fruit de mes soins jusqu'à ce moment ne me promet pas un grand succès pour le reste de Tannée. Je n'aurais su absolument comment sortii; d'embarras, même en n'ayant en vue qu'une existence purement provisoire, s'il ne s'était offert à moi une ressource accidentelle que j'ai dû forcément saisir, bien qu'elle ne me convienne pas en tout point. C'est l'apparition du Produc^ leur, journal dont vous avez sans doute entendu parler déjà, puisque, si je m'en souviens bien, votre frère m'a dit que vous l'aviez chargé de vous le faire parvenir. J'ai été longtemps à me décider d'y coopérer, craignant soit une direction trop hostile, soit la censure de Rodrigues et compagnie, à laquelle je n'aurais jamais voulu me soumettre. Mais enfin j'ai vu que les éditeurs ont eu le bon esprit de choisir un directeur^ exclusivement chargé du journal et qui se trouve être un homme de mérite, étranger à cette coterie, avec lequel je m^entends fort bien. D'un autre côté, l'apparition des premiers numéros m'a pleinement rassuré sur les tendances du journal, indépendamment de la confiance que m'inspirait le directeur; j'ai reconnu que, s'il y ftvait à craindre de la nullité ou tout au moins de la mêlé X. CeroleU
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diocritéy dans l'esprit du journal, je ne courais aucun risque d'être compromis par un caractère révolutionnaire, aussi éloigné de mes intentions que de l'esprit de mes travaux. Après avoir ainsi constaté qu'il n'en pouvait résulter pour moi d'autre inconvénient qu*une perte de temps pour la grande série de mes travaux y je me suis décidé à y coopérer comme ressource matérielle provisoire. Si vous avez reçu exactement les numéros de ce journal, vous savez déjà que je m'y suis engagé. J'ai essayé de faire res- Bortir^ par une démonstration directe, la loi que j'ai trou* vée dans ma première partie sur la succession des trois méthodes de l'esprit humain. Cette loi que, dans ma première partie, je n'avais pu qu'énoncer afin de m'en servir immédiatement, me paraît propre à être mise dès aujourd'hui en corrélation , comme une première découverte générale en physique sociale. C'est là le but de trois articles de ce journal, dont vous avez probablement lu le premier. Ces raisonnements sont assurément très-mal encadrés là où ils tombent, on pourrait dire, entre la poire et le fromage. Mais je crois néanmoins que cela pourrait être de quelque utilité , pour appeler directement l'attention sur cette idée première, du moins chez un certain nombre d'esprits réfléchis. Je m'attends d'être tancé par Cousin et par ses élèves du Globe; mais peut-être y aurait-il possibilité quecela donnât lieu à une discussion utile. Vous pouvez être assuré que, si cela se réduit à des personnalités ou à des déclamations, je ne me dérangerai pas d'une ligne pour y répondre; je ne le ferar que si j'y entrevois jour à quelque éclaircissement réel.
« Si j'avais pu ne consulter que ma volonté et mettre de cAté toute exigence matérielle , je me serais bien gardé d'écrire dans ce journal d*ici à quelque temps. Car je suis enfin (je puis maintenant vous l'affirmer) au moment d'écrire irrévocablement ma seconde partie, et ces travaux
secondaires me retardent. Afin d*en être dérangé le moins possible, je prends le parti de faire de suite une certaine collection d'articles (qui porteront principalement sur la question du pouvoir spirituel), et qu'on insérera peu à peu pendant deux ou trois mois, que je me suis exclusivement réservés pour écrire ma seconde partie et préparer eiifin une publication réelle de mon ouvrage. J'aime mieux me débarrasser tout d'un seul coup du journal pour quelque temps , que d'être continuellement interrompu dans une composition qui demande l'emploi exclusif de toutes mes forces. Nous avons une direction d'esprit si heureusement identique, que je parie que vous pensez comme moi sur la destinée de ce journal. Il a assez de fonds pour se soutenir par lui-même environ deux ans ; mais je serais bien étrangement surpris si son existence se prolongeait davantage. La nouvelle philosophie n'est certainement pas assez avancée pour comporter encore un journal, qui est la dernière forme de développement. Pour entreprendre l'éducation des masses, il faut sans doute que celle des esprits réfléchis soit d'abord effectuée. L'entreprise me paraît donc radicalement vicieuse aujourd'hui par sa nature; et, sous un rapport du moins, elle tend peut-être davantage à retarder la besogne qu'à l'avancer, puisque la discussion, qui aurait besoin aujourd'hui d'être concentrée dans les têtes fortes, continue par là à être disséminée dans le peuple des parleurs. D ailleurs, le titre seul du journal prouve une conception manquée; car le mot producteur^ qui est maintenant, dans l'acception vulgaire , synonyme d'industriel, ne peut prendre une signification plus étendue sans devenir insignifiant et métaphysique. Si on lui donne la torture pour comprendre, avec les industriels, les savants et les artistes, il est clair qu'au même titre il comprendra tout le monde, gendarmes, légistes et même prêtres. Aussi le conséquent J.-B. Say n'hésite pas à les qualifier tou^ depro-
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ducteurs immatériels. Vous voyez à quel gâchis mataphysique cela conduit ! Pour tous dire à ce siget toute mon opinion, peut-être y aurait-il possibilité aujourd'hui d'un journal purement pilosophique qu'on pourrait intituler le Positif j et encore je ne réponds nullement de la réalité de cette conjecture. Mais, à coup sûr, il n'y a pas moyen de faire un journal politique industriel qui ait à la fois de l'énergie et le sens commun, puisque la formation correspondante n'est pas à beaucoup près assez mûre et ne le sera peut-être pas avant deux générations au moins. Tout ce qu'on peut tenter jusqu'alors dans ce sens se réduit à de la polémique industrielle, puisque les industriels ne seront, d'ici à longtemps, qu'un simple parti d'opposition....
< Vous ne sauriez vous faire d'idée, mon cher ami, combien le commencement d'activité politique que prennent les industriels fait obstacle à la production et à l'intelligence d'idées philosophiques. Il faut être sur les lieux pour le bien sentir. Ces gens-là croient aujourd'hui toucher à la possession exclusive du pouvoir, et ils deviennent impertinents comme des nobles, peut-être même beaucoup plu?. Si on leur laissait leurs coudées franches, ils feraient des savants de purs ingénieurs qu'on mettrait au pain et à l'eau toutes les fois qu'ils n'inventeraient pas une pratique nouvelle par semaine. Le point de vue matériel prend de jour en jour une prépondérance effrayante, et je prévois que le pouvoir spirituel aura bien de la peine à s'installer au milieu de gens qui ne conçoivent pas ce qui peut leur manquer quand ils voient la nation boire, manger, se loger et se vêtir mieux que jamais. Je ne vois, comme je vous l'ai déjà dit autrefois, que le développement du système de corruption qui puisse engendrer d'assez graves inconvénients pour faire désirer un remède à l'anarchie morale. Enfin figurez-vous qu'on ne sait pas encore si les savants auront même la moindre influence dans la société corn-
manditaire. Peu s*en faut que ces messieurs ne se croient à eux seuls capables de tout décider , même sans ingénieurs. Mais heureusementque la théologie est là pour nous forcer à des conceptions positives générales, comme seul moyen de la faire déguerpir....
« Comte, du Censeur, est de retour depuis peu à Ptris, où il va s'établir définitivement; il est revenu de son exil plus encroûté que jamais dans la direction bâtarde de l'économie politique. Il va bientôt faire un livre, tout à fait à Tordre du jour, pour prouver que toutes les théories qui ne sont pas immédiatement applicables à la pratique industrielle, doivent être sur-le-champ abandonnées. Voilà un homme conséquent à faire, peur! c'est lui qui a écrit dans le temps que, si l'astronomie était vraiment utile, les particuliers sauraient bien la payer, et partant qu'il fallait supprimer l'observatoire.
« Le livre de Dunoyer * qui vient de paraître semble dans une meilleure intention. Je ne le connais encore que par les conversations de l'auteur; mais je crois que, quoique évidemment mal conçu, il peut contribuer très-utilement à l'éducation politique de nos industriels. Il n'est pas trop en avant pour qu'ils ne le goûtent pas ; et il est cependant assez dans la vraie direction pour exercer une bonne influence. Les idées positives y percent un peu. Je lui sais bon gré d'avoir senti l'importance politique de la question des races et d'avoir combattu à sa manière la perfectibilité indéfinie. C'est là un progrès très-remarquable dans un métaphysicien. Je l'avais cru jusqu'ici inférieur à Comte» mais maintenant je le place au-dessus....
« Vous apprendrez, j'en suis sûr, avec autant de plaisir que moi, que Blainville vient enfin d'entrer à rAcadémie des sciences. Je l'ai trouvé enchanté d'un succès qui hii
1. L'industrie et la morale danslean rapporta avac la liberté. Paris, 1825.
était dû depuis si longtemps et qui lui donne désormais une autorité indispensable à Tinfluence de ses grandes innovations en physiologie. Je regarde ce fait comme d'un très-heureux augure pour le perfectionnement du caractère philosophique de notre Académie des sciences. La philosophie positive ne peut qu'y gagner, par l'ascendant que cela donne à celui de tous les savants qui, à ma connaissance, sent le plus fortement la grande destination politique de la science, et qui, en même temps, a dans le caractère le plus d'indépendance réelle. Cuvier a beaucoup contribué à cette nomination, en voulant à tout prix faire nommer son frère. Comme il a fait de cela une affaire d'État, en ameutant dans ce sens tous les membres qui dépendent forcément du gouvernement, plusieurs des autres, qui, personnellement, n'aiment pas beaucoup Blainville, lui ont donné leurs voix par esprit d'indépendance.
< On m'a parlé, ces jours-ci, de mon cours à TAlhénée, que l'administration me presse de faire cet hiver; mais i'ai prié qu'on me réservât cette faculté pour Tliiver prochain. Étant au moment d'écrire ma seconde partie, outre mes autres occupations, je ne puis pas mener de front une pensée aussi distincte que celle d'un cours, qui a besoin, pour que l'effet n'en soit pas manqué, d'être médité d*une manière spéciale, ce que je ferai expressément quand je serai quitte de mon premier volume. D'ailleurs, la publication de Fouvrage me semble, pour l'auditoire , une préparation indispensable, sans laquelle ce cours ne serait jamais convenablement entendu. »
7. Sommaire. Billet de M. Comte à M. Adolphe d'Eichthal, qui recevait de lui des leçons de mathématiques, pour Tinvîter au cours qui fut interrompu par la maladie (M. A. d'Eichthal est le frôre de M. G. d'Eichthal). Mercredi 29 mars 1826.
« Je m'empresse de vous prévenir, mon cher monsieur Adolphe, que, quoique n'ayant pas atteint le minimum que
j'avais d'abord fixé pour le nombre de mes souscripteurs, je me suis décidé à ouvrir mon cours de philosophie positive dimanche prochain , 2 avril, à midi. Il se continuera tous les dimanches et mercredis, à la même heure, jusqu'au 1" juillet, pour être repris ensuite au 1" novembre jusqu'à la fin. Tespère que j'aurai le plaisir de vous compter définitivement dans l'auditoire.
« Après avoir beaucoup tâtonné , j'ai fini par prendre le parti le plus simple, en me décidant à faire le cours chez moi. »
8. SoMifMRB : M. Comte constate que sa santé est assez rétablie pour qu'il puisse reprendre Tensemble de ses trayaux. Opinion fa70rable qu^U exprime sur les esptits supérieurs parmi les Anglais. Anecdote qu'il raconte sur des tentatiyes qu'il fit pour entrer dans rUniyersité. On parlait alors de former une école industrielle (projet qui n*eut pas de suite) ; on lui avait proposé d'y faire le cours de mathématiques. Il annonce qu'il est sur le point de reprendre son grand cours de philosophie positive ; il compte commencer le dimanche 21 décembre (il ne cornmença que le 4 janvier 1839) ; il espère avoir parmi ses auditeurs Humboldt, de Blain ville, Fourier, Poinsot, Arago. Il informe M. G. d*Eichthal que, rinspeciion du commerce n'ayant pas été fondée, les recommandations importantes quMl avait trouvées et les espérances qu*il avait conçues sont annulées. 11 se raUle sans ménagement du projet de fonder une religion, lequel occupait alors les élèves de Saint-Simon.^il Jf. C7iwtare dCEichthdl, à Londres. 9 décembre 1828.
« .... Ainsi que vous l'avez présumé, ma santé, depuis votre départ, n'a pas cessé de se fortifier de plus en plus. Vous la trouverez maintenant excellente, bien meilleure et beaucoup plus ferme qu'elle n'a jamais été avant ma maladie : je me suis déjà assez remis au trayail pour m'étre suffisamment éprouvé sous le rapport cérébral, et je me trouve parfaitement de cette expérience. Vous me reverrez, à votre retour, en pleine activité de travail.
« Vos observations sur l'Angleterre m'ont vivement intéressé; elles s'accordent parfaitement avec ce que mes propres réflexions m'en avaient déjà appris. Je partage, je
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YOUsTavoue, votre prédilection pour le caractère de cetle nation, observé dans les individus bien organisés et convenablement élevés. J'aime surtout la réserve et la posUivité (passez-moi ce néologisme) de leurs esprits supérieurs. Cependant je crois que vous avez dû trouver l'esprit général de ce peuple bien arriéré sous le rapport théorique et singulièrement porté à ne tout considérer que sous le point de vue de l'utilité immédiate et grossière. Vous, surtout; qui connaissez l'Allemagne, avez dû être frappé de cette grave imperfection. Il me semble que notre esprit français, dans son état actuel , et considéré chez les hommes supérieurs, réunit véritablement les deux grandes qualités opposées de ces deux esprits du Nord, ou du moins qu'il est éminemment apte à en réaliser la combinaison.
« Ayant beaucoup de choses à vous dire qui me sont personnelles, vous ne trouverez pas mauvais que, pour cette fois, je me dispense de vous présenter sur l'état de notre pays des observations que votre prochain retour rendrait peu importantes, d'autant plus que je ne pourrais ébaucher que bien imparfaitement dans une lettre ce que j'ai à vous dire à ce sujet.
c Je commencerai par vous rapporter un fait à la fois personnel et d'intérêt public. Je m'étais enfin décidé, cet automne, sur les instances de tous mes amis, et particulièrement les vôtres, si vous vous en souvenez, à tenter de m'introduire dans l'Université, c'est-à-dire à me présenter au concours pour l'agrégation qui a eu lieu au commencement d'octobre. Après avoir rempli les différentes formalités exigées, au moins celles qui m'avaient été indiquées officiellement, sauf la momerie religieuse, dont on m^avait déclaré que, cette année, il était possible de se dispenser, j'attendais patiemment le moment du concours. Heureusement il ne valait pas la peine que je perdisse du temps à m'y préparer. Au moment de concourir, je reçois une
lettre du Conseil d'instruction publique qui m'avertit que le concours m'est interdit, faute par moi de remplir la condition imposée par l'arrêté du l*' décembre 1827. Vous sentez que je tombais des nues; je ne savais de quoi il s*agissait. Cependant je réclame dans ce vague, je demande au ministre Yatimesnil une explication et une audience particulière. Elle m'est, il est vrai, accordée immédiatement, mais voici ce que j'y apprends : La belle condition qu'on avait en vue, et dont certes je ne pouvais me douter, c'est que dorénavant nul ne peut se présenter au concours pour l'agrégation sans avoir été trois ans maUre dCètude dans un collège royal. Vous sentez que je n'en ai pas demandé davantage et que je n'ai pas manifesté la moindre envie de remplir dans l'avenir cette singulière obligation. C'est une mesure dictée par Frayssinous expirant à M. de Yatimesnil, qui n'a pas répudié la succession, et qui, à cheval sur l'ordre légal, en poursuit rigoureusement l'exécution, du moins à mon égard. Vainement ai-je essayé de lui en faire sentir l'absurdité, en lui montrant que, recruté dans une telle pépinière , le corps des professeurs offrirait dans dix ans une singulière composition; il m'a répondu, et je vous répète textuellement ces paroles caractéristiques: « Nous ne « tenons pas à avoir les premiers sujets dans l'Université. » Bref, j'ai été débouté. Vous concevez, vous qui me connaissez, qu'au fond j'en suis fort aise. Je suis charmé, sans que mes amis aient rien à me reprocher du côté de la prudence, de ne pas me trouver étouffé dans cette sotte corporation pourrie, qui ne saurait éviter de tomber lourdement dans quelques années. Je vous conterai Tanecdote avec plus de détail à votre retour ; elle vaut la peine d'être connue.
« Quelque temps après cet heureux échec, une autre affaire s'est présentée, de nature à introduire enfin, et peut-être prochainement, un changement avantageux dans ma situation. On s'occupe actuellement à organiser à Paris,
en dehors de l'Université, une école industrielle pour Téducation des classes supérieures de Tindustrie. Le cours de naathématiques, dans cette université libre, m'a été proposé, et j'ai accepté. Sous le rapport matériel, la place sera avantageuse, si, comme il est probable, l'établissement prospère. En tout cas, je trouve ce qui m'a toujours manqué jusqu'à ce jour : une base fixe d'existence obtenue par un moyen satisfaisant. Nous comptons pouvoir ouvrir l'école au 1"' janvier, et avec quelque succès. Comme cet établissement répond à un besoin réel, et qui commence à être bien senti, je ne doute pas qu'avec de la persévérance nous ne finissions par réussir. Le gouvernement a accordé sans façon l'autorisation nécessaire, et il a même poussé la courtoisie jusqu'à nous accorder un local provisoire à la Sorbonne. Les élèves seront externes, mais resteront à travailler dans l'école depuis dix heures du matin jusqu'à cinq heures du soir. L'enseignement n'est pas aussi élevé que je l'aurais voulu, même pour un tel établissement; mais le besoin de ménager les préjugés des parents oblige à se restreindre d'abord dans des limites assez étroites, que j'espère bien reculer successivement en quelques années jusqu'au point convenable. L'idée mère est bonne et utile, c'est essentiel; les perfectionnements désirables arriveront plus tard.
« Enfin, pour terminer le récit sommaire de ce qui me concerne, il me reste à vous apprendre que je suis sur le point de reprendre mon grand cours de philosophie positive. Je vous envoie deux copies du programme général. J'espère que , si je suis obligé de commencer sans vous, j'aurai le plaisir de vous avoir tous deux après quelques premières séances. Mon cours est tout préparé ; mais je ne puis commencer qu'^^rès être parvenu à réunir le minimum de dix souscripteurs que je me suis fixé pour débuter. J'espère que cette condition sera très-incessamment rem-
plie, car elle l'est en grande partie. Quant aux auditeurs bénévoles, ils ne manqueront pas. Outre Humboldt, qui sera probablement de retour un de ces jours, je puis compter sur MM. deBlainville, Fourier , Poinsot, Ara[$o, etc., qui m'ont promis d'être assidus. Je crois pouvoir commencer le dimanche 21 de ce mois, pouc dernier délai. Malheureusement, plusieurs de mes anciens souscripteurs ne sont pas disponibles, et j'ai été obligé de recomposer l'auditoire presque en entier. M. de Montebello, comme vous savez, est aux États-Unis; le général Maransin est mort; Garnot va partir pour l'Allemagne.
« Je m'aperçois que j'allais terminer ma lettre sans vous dire un seul mot de l'affaire que je poursuivais, au moment de votre départ, pour être nommé inspecteur du commerce. Vous avez probablement appris par la voie des journaux que cette institution n'a point été fondée, la Chambre ayant refusé de consentir à l'allocation demandée à cet effet. Ainsi mes espérances ont été déçues. C'est grand dommage; car j'étais presque certain du succès, le ministre m'ayant formellement promis une des places projetées. J'avais présenté pour cela une pétition apostiilée de la manière la plus positive et la plus péremptoire par le nombre de signatures importantes, comme Ternaux, de Laborde, Thénard, Arago, Ch. Dupin, Fourier, Chaptal, Poinsot, etc. Il est probable néanmoins qu'à la prochaine session la Chambre prendra une décision plus favorable; c'est du moins ce qu'on pense généralement au ministère du commerce et en dehors. Si cela est, mes espérances ne seraient donc qu'sgournécs. J'aurai à voir, le cas échéant, s'il me convient encore de prendre ce parti.
« Pour ne pas vous sevrer entièrement de nouvelles générales, je vous annonce, ce que vous savez peut-être déjà par Rodrigues, que le Producteur va reparaître au V^ janvier. Heureusement, ces messieurs ne m'ont pas appelé à
leurs conciliabules; de sorte que je puis m'abstenir de toute participation directe ou indirecte, et que je conserve à leur égard une entière indépendance et tout mon franc parler. J'en suis fort aise, car ils ne vont pas tarder à s'éteindre dans le ridicule et la déconsidération. Imaginez-vous que leurs têtes se sont peu à peu exaltées, à ce point qu'il ne s'agit de rien moins que d'une véritable religion nouvelle, d'une sorte d'incarnation de la Divinité en Saint-Simon. Enfin, il ne reste plus qu'à dire la nouvelle messe, et cela ne tardera pas, au train que prennent les choses. C'est là l'objet essentiel et même exclusif de leurs travaux actuels, et le but du nouveau Producteur. Voilà où les conduit le sentimentalisme. Tous pouvez juger par là du ravage que font les spéculations générales dans les cerveaux qui ne sont pas assez énergiques pour supporter un tel régime. >
9. Sommaire : U. G. d'Eichtbal s'étant séparé de M. Comte pour se joindre aux Saiot-Simcoiens , M. Comte, se défendant de les juger sans les connaUre, dit que leur doctrine est une mauvaise transformation de ses propres conceptions mêlées aux conceptions hétérogènes de Saint-Simon. Suivant lui, le retour à la théologie, chez des gens qui en étaient d'abord tout à fait sortis, est un signe de décadence intellectueUe ; il trace d'une manière expressive les phases de ce retour. ^À M. Gustave itEichthal, à Paris. 11 décembre 1829.
« .... Il faut que ces messieurs (les saints-simoniens religieux) se soient singulièrement emparés de votre esprit, pour que vous commenciez par me faire le reproche de les juger sans les connaître. Gomment avez-vous pu écrire cela, quand vous savez fort bien que je les ai vus nattre, si je ne les ai formés (ce dont je serais du reste fort loin de me glorifier}? Quoique vous ne connaissiez pas bien tout ce qui s'est passé entre nous, vous en savez pourtant assez pour être convaincu, si vous prenez la peine d'y réfléchir librement, que les prétendues pensées de ces messieurs ne sont autre chose qu'une dérivation ou plutôt une mauvaise
174 PREMIÈRB PARTIE.
transformation de conceptions que j*ai présentées, et qu'ils ont gâtées en y mettant les conceptions hétérogènes dues à M. de Saint-Simon, le tout élaboré ensuite par des esprits incapables de saisir et de suivre convenablement des idées générales, et surtout fort mal préparés à des travaux dont ils sont loin de soupçonner même les véritables conditions préliminaires.... Le retour à la théologie, de la part de gens qui en étaient d'abord tout à fait sortis, est pour moi aujourd'hui un signe irrécusable de médiocrité intellec* tuelle et peut-être même de manque de véritable énergie morale.. «•
M Lorsqu'un esprit, déjà parvenu à l'état positif, retombe en enfance et revient, par une véritable indisposition mentale, à l'état théologique, ce n'est pas de prime abord et de plein saut qu'il se rembourbe dans l'ornière. D se tient ordinairement, pendant un certain temps, dans ce panthéisme vague que je vois indiqué dans votre lettre et qui se rencontre constamment dans tous les cas pareils. Mais, si la maladie persiste, cet état ne saurait se prolonger, et l'esprit retombe involontairement dans la théologie ordinaire, la seule solide et conséquente, parce qu'elle a été construite par des esprits d'une tout autre trempe.... Je suis donc convaincu, ou que, l'excellence de votre organisation cérébrale l'emportant sur l'influence délétère de votre coterie, vous reviendrez à l'état positif (ce que je me plais à espérer pour un ou deux ans d'ici, au plus tard), ou que vous retomberez tout entier dans le catholicisme. Dans l'un ou l'autre cas, la discussion sera plus nette. >