‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 31 sur 83 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la création d'une chaire de Phistoire des sciences demandée à M. Gulzot, alors ministre de l'instruction publique, par M. Comte.

On lit dans les Mémoires de M. Guizotj t. III, p. 125 et suivantes : < Teus à la même époque quelques rapports avec un homme qui a fait, je ne dirai pas quelque bruit, car rien n'a été moins bruyant, mais quelque effet même hors de France, parmi les esprits méditatif, et dont les idées sont devenues le Credo d'une petite secte philosophique. Ces chaires nouvelles, créées soit au Collège de France, soit dans les Facultés, mettaient en mouvement toutes les ambitions savantes. M. Auguste Comte, l'auteur de ce qu'on a appelé et de ce qu'il a appelé lui-même la philosophie positive, me demanda à me voir. Je ne le connaissais pas du tout, et n'avais même jamais entendu parler de lui. Je le reçus et nous causâmes quelque temps. Il désirait que je fisse créer pour lui, au Collège de France, une chaire d'histoire générale des sciences physiques et mathématiques ; et, pour m'en démontrer la nécessité, il m*exposa lourdement et confusément ses vues sur l'homme, la société, la civilisation, la religion, la philosophie, l'histoire. C'était un homme simple, honnête, profondément convaincu, dévoué à ses idées, modeste en apparence, quoique, au fond, prodigieusement orgueilleux, et qui sincèrement se croyait appelé à ouvrir, pour l'esprit humain et les sociétés hu-

maines, une ère nouvelle. J'avais quelque peine, en l'écoutant, à n&. pas m'étonner tout haut qu'un esprit si vigoureux fût borné au point de ne pas même entrevoir la nature ni la portée des faits qu'il maniait ou des questions qu'il tranchait, et qu'un caractère si désintéressé ne fût pas averti par ses propres sentiments, moraux malgré lui, de l'inmiorale fausseté de ses idées. C'est la condition du matérialisme mathématicien. Je ne tentai même pas de discuter avec M. Comte ; sa sincérité, son dévouement et son aveuglement m'inspiraient cette estime triste qui se réfugie dans le silence. Il m'écrivit, peu de temps après, une longue lettre pour me renouveler sa demande de la chaire dont la création lui semblait indispensable pour la sdence et pour la société. Quand j'aurais jugé à propos de la fSedre créer, je n'aurais certes pas songé un moment à la lui donn^* » Avant de faire les réflexions que suggère ce passage dei Mémoires de M. Guizot, et avant de relater la lettre de M. Comte qu'il transcrit dans ses pièces jtLstifieativeSj et qui est du 80 mars 1833, il faut mettre sous les yeai du lecteur la note remise antérieurem^t à IL Guizot par M. Comte, et que celui-ci, l'affaire manquée, publia dans le National^ 8 octobre 1833 :

Sur la création d^une chaire dChiOoire générdle des sciences physiques et mathématiques au Collège de France (Note remise à M. Guizot, ministre de l'instruction publique, le 29 octobre 1832).

« La belle institution du Collège de France a été oonslmioient destinée, dès son origine, à servir de rompk'mcint nécessaire au système générai de l'inalrucUon pijAÂqoe en organisant un moyen r^;ulier et pennaneot de le perfectionner sans cesse, conformément aux nouveaux besoins manifestés par la nuirche graduelle de l'esprit humain.

CHAIRE D*HI8T0mB DES SCIENCES. 203

S'adressant exclusivement par sa nature à des intelligences déjà suffisamment préparées, le haut enseignement de ce collège s'étend, pour ainsi dire spontanément, à des matières nouvelles, aussitôt que le progrès continu de nos connaissances en fait sentir la nécessité, et ménage ainsi successiTement des améliorations ultérieures dans l'éducation même de la jeunesse, qui, ne devant c(»nprendre que des notions arrêtées, doit repousser toute innovation hasarflée. Une telle conception a donc permis de réaliser, relativement à l'instruction publique, cette combinaison, si rarement obtenue et néanmoins û nécessaire, de l'esprit d'ordre et de l'esprit de progrès, dont l'harmonie constitue la difficulté fondamentale de tout établissement social. Aussi ce collège (si bien nommé, puisque la pensée en appartient exclusivement à la France) a-t-il constamment résisté, depuis trois siècles» à toutes les révolutions, par son aptitude spéciale à recevoir sans effort toutes les modifications légitimes. C'est en grande partie sous son influence que se sont successivement accomplies, pendant ce long intervalle, toutes les améliorations introduites dans le système de notre éducation nationale.

« L'esprit de cette institution , qu'il était nécessaire de rappeler sommairement ici, parait exiger aujourd'hui la création d'une chaire nouvelle et permanente consacrée à l'histoire générale et philosophique des siciences positives» et qui semble évidemment adaptée à l'état présent de notre développement intelkctueL

« C'est seulement de nos jours qu'une telle chaire pouvait être convenablement établie, puisque, avant notre siède, les diverses branches fondamentales de la philosophie naturelle n'avaient point encore acquis leur caractère définitif ou n'avaient pas manifesté leurs relations nécessaires. Mais aujourd'hui, d'une part, la science mathématique, tant £nfin un immense système de méthodes gêné-

ri; i«

raies et de principes universels, premier fondement de la philosophie naturelle tout entière, a organisé sur des bases invariables son admirable harmonie avec l'étude positive de la nature inerte, soit dans la physique céleste, soit dans les principales parties delà physique terrestre; d'une autre part , les sciences plus compliquées, qui ont pour objet l'étude des corps vivants, sont enfin parvenues à leur véritable état positif, relativement aux trois points de vue gé* néraux sous lesquels ces corps peuvent être envisagés : l'organisation, la vie normale ou anormale, et la classification; et en même temps, la physique organique, tout en conservant sa physionomie propre, s'est profondément coordonnée à la physique inorganique.

< Dans cet état de notre intelligence, la science humaine, en ce qu'elle a de positif, peut donc enfin être envisagée comme une^ et par conséquent son histoire peut dès lors être conçue. Impossible sans cette unité, l'histoire des sciences tend réciproquement à rendre l'unité scientifique plus complète et plus sensible.

« L'observation exacte de la marche, souvent en apparence si peu rationnelle, suivie à travers les siècles par la succession des hommes de génie pour acquérir ce petit nombre de connaissances certaines et étemelles qui constitue notre domaine scientifique actuel, doit inspirer à tous les esprits élevés un profond attrait, et peut, en même temps, faciliter le progrès efiëctif des sciences, en faisant mieux connaître les lois naturelles de l'enchatnement des découvertes. Outre cette utilité propre et directe du nouveau cours proposé, il est clair que toutes les considérations de quelque importance relatives à la philosophie des sciences, à leur méthode, à leur esprit et à leur harmonie, viennent s'y rattacher naturellement, et avec cette heureuse garantie que, liées ainsi au développement historique de la science humaine, toutes les notions vagues et arbitraires s'en

trouvent nécessairement exclues, pour n'y laisser subsister que ce qu'elles offrent de positif. Enfin , sous un dernier point de vue général , l'étude de l'histoire philosophique des sciences se présente comme constituant un élément indispensable dans Fensemble des études historiques, qui offrent aujourd'hui, à cet égard, une lacune fondamentale, dont tous les bons esprits sont vivement choqués.

< Ces divers motifs inspiraient sans doute l'illustre Guvier, lorsqu'il entreprit, dans ses dernières années, le beau cours d'histoire des sciences naturellesj que sa mort a laissé incomplet. L'ascendant si justement acquis à son génie ne permit pas de remarquer l'infraction incontestable qu'il commettait ainsi au programme de la chaire qu'il occupait au Collège de France. Mais un privilège aussi personnel n'est pas de nature à se reproduire. D'ailleurs, la chaire d'histoire naturelle , conçue d'une manière si large et si philosophique par M. Guvier, ne saurait aucunement comporter désormais une telle excursion , depuis que cette chaire, la seule en Europe où l'histoire naturelle fut réellement considérée dans tout son vaste ensemble, vient d'être entièrement dénaturée par sa déplorable transformation en une simple chaire de géologie minéralogique.

« Une considération rationnelle tout à fait décisive établit incontestablement la nécessité de consacrer à l'histoire des sciences positives une chaire spéciale et nouvelle. Pour répondre convenablement à sa destination et produire toute l'utUité réelle dont il est susceptible, un tel cours doit, en effet, porter indispensablement sur l'ensemble de toutes les sciences fondamentales; car les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie et fes sciences physiologiques s'étant toutes, en réalité, développées simultanément et sous l'influence les unes des autres , il est impossible d'exposer une véritable histoire, c'est-à-dire de démontrer la filiation effective des progrès, en observant exclusive-

ment une partie quelconque d*entre elles. Sans cette conception d'ensemble y un cours destiné à l'histoire sdentifique tend inévitablement à dégénérer en une simple bibliographie ou en une suite de notices biographiques, ce qui, quoique utile à certains égards, est loin de correspondre à l'importance de l'institution du Collège de France, et ne saurait y motiyer la création d'une nouvelle chaire ; ainsi envisagé, ce cours provoquerait de simples recherches d'érudition, et ne pourrait aucunement aboutir à augm^iler la masse de nos connaissances positives^ en iaiaant découvrir par l'observation les lois naturelles qui président au grand phénomène du développement scientiûque de l'esprit humain.

« Le cours historique de M. Cuvier, avec quelque profonde habileté qu'il ait d'ailleurs été exécuté» offre Iniméme une confirmation frappante de la justesse nécessaire de œs principes. L'impossibilité ob se trouvait M. Guvier , par suite d'un cadre trop peu étendu, de prendre convenablement en considération l'histoire des mathématiques , de l'astronomie, etc., pour se borner à celle de ce qu'on appelle vulgairement les sciences naturelles , c'est-à-dire, essentiellement les diverses parties de la physique organique, a rendu nécessairement incomplets tous ses aperçus principaux, conçus d'ailleurs dans un esprit philosophique. Il a paru ainsi presque entièrement méconnaître l'influence directrice exercée à toutes les époques par la science mathématique et par la physique iuorganique sur la méthode et sur le développement des autres parties de la philosophie naturelle, qui, relatives aux phénomènes les plus compliqués et les plus particuliers, se trouvent par cela même sous la dépendance nécessaire de celles qui étudient les lois des phénomènes les plus simples et les plus généraux. C'est ce qu'on peut vérifier aisément en considérant, par exemple, la manière extrêmement imparfaite dont M. Gu-

▼ier a apprécié l'inflaence d'Archimède et d'Hipparque, et, pour les temps Bdodernes, l'action de Galilée sur son siècle, celle même de Leiboltz et surtout celle de Newton. Toutes ces imperfections capitales eussent nécessairement disparu si le cours de Cuvier eût pu embrasser l'ensemble de l'histoire scientifique.

< Les divers motifs indiqués dans cette note, paraissent propres à rendre parfaitement sensible la nécessité d'instituer aujourd'hui, au Collège de France, une chaire nouvelle exclus vement consacrée. à l'histoire des sciences positives envisagées collectivement. Ils montrent clairement l'impossibilité absolue d'atteindre le but proposé en faisant d'on tel enseignement un simple appendice d'aucun cours sur une branche quelconque de la philosophie naturelle, et surtout de ceux qui se rapportent aux sciences les moins avancées et les plus dépendantes.

« Afin de mieux manifester à tous les esprits le vrai caractère de ce nouveau cours, il semble même convenable de l'intituler Cours cChûtoirt générale des sciences physiques et nuahimaliques j pour rappeler par l'emploi d'une dé»gnatîon officiellement consacrée qu'il correspond à l'entmnhle des sciences dont s'occupe la première classe de rinstitut

< Paris, S8 octobre 1832.

« AuGUSTS Comte,

c ancien élève de TEcole polytechnique.»

Maintenant voici la lettre écrite par H. Comte à M. Guizot.

« Paris, le samedi 30 mars 1S33.

< Monsieur,

< Quoique, depuis plus de trois semaines, je diffère à dessein de vous écrire, je dois d'abord vous demander sincèrement pardon de vous entretenir d'affaires si peu de temps

208 D EUXIÈME PARTIE.

après la perte cruelle et irréparable que vous venez d'éprou* ver et à laquelle je compatis vivement. Mais comme» d* après ce que .vous aviez bien voulu m*annoncer dans notre dernière entrevue, c'était vers le cx)mmencement de mars c;ue devait être examinée définitivement la proposition que j'ai eu l'honneur de vous soumettre, le 29 octobre dernier, sur la création d'une chaire d'Histoire générale des sciences physiques et mathématiques au Collège de France, je craindrais, en gardant plus longtemps le silence à cet égard, de donner lieu de croire que j*aurais renoncé à ce projet.

« Il serait déplacé, Monsieur, de rappeler ici, même sommairement, les diverses considérations principales propres à faire sentir l'importance capitale de ce nouvel enseignement, et sa double influence nécessaire pour contribuer à imprimer aux études scientifiques une direction plus philosophique, et pour combler une lacune fondamentale dans le système des études historiques; c'est, ce me semble, le complément évident et indispensable de la haute instruction, surtout à l'époque actuelle. Je m'en réfère à cet égard à ma note du 28 octobre; ou, pour mieux dire. Monsieur, je m'en rapporte à votre opinion propre et spontanée sur une question que la nature de votre esprit et de vos méditations antérieures vous met plus que personne en état de juger sainement. Car je vous avoue. Monsieur, que ce à quoi j'attache le plus d'importance dans cette affaire, c'est que vous veuillez bien la décider uniquement par vousmême, à l'abri de toute influence, en usant de votre droit à l'égard du Collège de France, qui se trouve heureusement, et par la loi et par l'usage, hors des attributions du Conseil d'instruction publique. Les deux seuls savants qui fassent actuellement partie de ce conseil , quoique distingués d'ailleurs dans leurs spécialités, sont, en effet, par une singulière coïncidence, généralement reconnus dans le monde scientifique comme parfaitement étrangers à tout

ce qui sort de la sphère propre de leurs travaux, et comme pleinement incompétents en tout ce qui concerne la philosophie des sciences et l'histoire de l'esprit humain. Il y aurait/Monsieur» je dois le dire avec ma franchise ordinaire, plus que de la modestie, dans une intelligence comme la vôtre, à subordonner votre opinion à la leur sur une question de la nature de celle que j'ai eu l'honneur de soulever auprès de vous. Si vous pouvez à ce sujet recueillir des conseils utiles, ce n'est pas du moins de la part de vos conseillers officiels.

< Gomme depuis cinq mois vous avez eu certainement le loisir d'examiner cette affaire avec toute la maturité suffisante, sans être importuné de mes instances, je crois pouvoir enfin, Monsieur, sans être indiscret, réclamer à cet égard votre décision définitive. Je suis bien loin de me plaindre de la situation précaire et parfois misérable dans laquelle je me suis toujours trouvé jusqu'à présent ; car je sens combien elle a puissamment contribué à mon édqcatîon. Mais cette éducation ne saurait durer toute la vie, et il est bien temps, à trente-cinq ans, de s'inquiéter enfin d'une position fixe et convenable. Les mêmes circonstances qui ont été utiles (et, à mon avis, indispensables ordinairement) pour forcer l'homme à mûrir ses conceptions et à combiner profondément le système général de ses travaux, deviennent nuisibles par une prolongation démesurée, quand il ne s'agit plus que de poursuivre avec calme l'exécution de recherches convenablement tracées. Pour un esprit tel que vous connaissez le mien, Monsieur, il y a, j'ose le dire, un meilleur emploi de son temps, dans l'intérêt de la société, que de donner chaque jour cinq ou six leçons de mathématiques. Je n'ai pas oublié. Monsieur, que, dans les conversations philosophiques trop rares et si profondément intéressantes que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous autrefois, vous avez bien voulu m'exprimer souvent combien

VOUS me jugeriez propre à contribuer à la régénération de la haute instruction publique, si les circonstances vous en conféraient jamais la direction. Je ne crains pas, Monsieur, de vous rappeler celte disposition bienveillante et d'en réclamer les effets lorsqu'il s'agit d'une création qui, abstrac* tion faite de mon avantage personnel, présente en ellemême une utilité scientifique incontestable et du premier ordre, et qui se trouve en une telle harmonie avec la nature de mon intelligence et les recherches de toute ma vie, qu'il serait, je crois, fort difficile aujourd'hui qu'elle pût convenir à une autre personne.

« J'espère, Monsieur, que vous ne trouverez pas déplacée mon insistance à cet égard après un si long délai. Vous n'ignorez pas que, bien que ce projet fût pleinement arrêté dans mon esprit avant votre ministère, je n*ai point essayé de le soumettre à votre prédécesseur, par la certitude que j'avais de n'en être pas compris, et il est plus que probable que la même raison m'empêchera également d'en parler à votre successeur. Vous concevez donc, Monsieur, qu'il est de la dernière importance pour moi de faire juger cette question pendant que le ministère de l'instruction publique est occupé, grâce à une heureuse exception, par un esprit de la trempe du vôtre et dont j'ai le précieux avantage d'être connu personnellement.

< Gomme cette fonction ne présente heureusement aucun caractère politique, je ne pense pas qu'on puisse trouver, dans le système général du gouvernement actuel, aucun motif de m'exclure, malgré l'incompatibilité intellectuelle de ma philosophie positive avec toute philosophie théolo* gique ou métaphysique, et par suite avec les systèmes politiques correspondants. Dans tous les cas, cette exclusion ne saurait offrir l'utilité d'arrêter mon essor philosophique, qui est maintenant trop caractérisé et trop développé pour pouvoir être étouffé par aucun obstacle matériel^ dont Tef-

fet ne pourrait être au contraire que d'y introduire, par le sentiment involontaire d'une injustice profonde, un caractère d'irritation contre lequel je me suis soigneusement tenu en garde jusqu'ici. Comme je ne pense pas que les veiations purement gratuites et individuelles se présentent à l'esprit d'aucun homme d'Ëtat, dans quelque système que ce soit, je dois donc être pleinement rassuré à cet égard. Si, cependant, Monsieur, quelque motif de ce genre contrariait ici l'efifet de votre bienveillance, je ne doute pas que vous ne crussiez devoir me le déclarer franche* ment, par la certitude que vous auriez que je vous connais trop bien pour ne pas regarder un esprit aussi élevé que le v6tre comme parfaitement étranger à toute difficulté de cette nature.

< Je ne pense pas non plus avoir aucun obstacle à ren* contrer dans les considérations financières ; car le budget du Collège de France me semble actuellement pouvoir comporter aisément cette nouvelle dépense sans aucune addition de fonds, la chaire d'économie politique ne devant point probablement être rétablie, à cause du caractère vague et de la conception irrationnelle de cette prétendue science, telle qu'elle est entendue jusqu'ici. Dans tous les cas, il est nécessaire d'abord de reconnaître en principe la convenance du cours d'histoire des sciences positives, sans y mêler aucune question d'argent. Je^uis d'autant plus faciliter une telle décision que je consentirais volontiers à faire ce cours sans aucun traitement, jusqu'à ce que la Chambre eût alloué des fonds spéciaux, si le budget était réellement insuffisant.

« Par ces divers motifs, j'espère, Monsieur, que vous voudrez bien m'assigner prochainement une dernière entrevue pour me faire connaître, au sujet de cette création, votre détermination définitive, soit dans un sens, soit dans un autre. J'ai besoin de n'être pas tenu plus longtemps en sus-

pens à cet égard^ afin de pouvoir donner suite, si une telle carrière m'était malheureusement fermée, aux démarches susceptibles, dans une autre direction, de me conduire à une position convenable, ce qui est devenu maintenant pour moi, après une insouciance philosophique aussi prolongée, un véritable devoir.

« J'ai dédaigné, Monsieur, d'employer auprès d'un honune de votre valeur les procédés ordinaires de sollicitations indirectes et de patronages plus ou moins importants que j'eusse pu néanmoins mettre en jeu tout comme un autre. C'est moi seul, Monsieur, qui m'adresse à vous seul. Il s'agit ici d'une occasion unique de m'accorder une position convenable sans léser aucun intérêt et en fondant une institution d'une haute importance scientifique, susceptible, je ne crains pas de le dire, d'honorer à jamais votre passage au ministère de l'instruction publique. Je crois donc pouvoir compter sur l'épreuve décisive à laquelle je soumets ainsi votre ancienne bienveillance pour moi et votre zèle pour les véritables progrès de l'esprit humain.

c Veuillez agréer. Monsieur, l'assurance bien sincère de la respectueuse considération de votre dévoué serviteur,

« n*, 159, rue Saint- Jacques.

c P. S. Je VOUS prie, Monsieur, de vouloir bien accepter l'hommage du premier volume de mon Cours de philosophie positive^ dont j'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint un exemplaire. La publication de cet ouvrage, que les désastres de la librairie avaient suspendue pendant deux ans, va maintenant être continuée sans interruption par un autre éditeur. Je m'empresse de profiter de la première disponibilité de quelques exemplaires pour satisfaire le désir que j'avais depuis si longtemps de soumettre ce travail à un juge tel que vous. »

CHAIRE D'HISTOIRE DES SaENCES. 213

Avant tout, il faut remarquer le danger que l'on court en écrivant de souvenir, et sans avoir la moindre envie d'altérer les faits. Ainsi, voilà M. Guizot qui, pour avoir ainsi écrit de souvenir, dit qu'en 1832 il vit M. Comte pour la première fois et n'avait même jamais entendu parler de lui, et qui, dans ses pièces justificatives, publie une lettre prouvant péremptoirement qu'ils avaient eu ensemble, bien auparavant, des conversations philosophiques et profon^ dément intéressantes. La publication de cette lettre montre que la mémoire, non l'intention, est en faute; et l'oubli d'un homme et d'un rapport est concevable au milieu de tant d'hommes et de rapports qui, depuis, ont absorbé la vie de H. Guizot; mais elle montre que la mémoire, même la plus Gdèle et la mieux soutenue par le désir d'être vrai, est un guide qui a toiyours besoin de s'appuyer sur les pièces et les documents. Au reste, quand même M. Guizot n'aurait pas publié cette lettre, il aurait été facile de montrer, tant par les souvenirs de Mme Comte que par les lettres écrites à M. d'Eichthal, et insérées plus haut, que H. Guizot et M. Comte n'avaient pas été étrangers l'un à l'autre.

M. Comte, revenant sur cette affaire en 1842, a dit : < Quelques ouvertures de sa part (de M. Guizot) me conduisirent à lui proposer de créer, au Collège de France, une chaire directement consacrée à l'histoire générale des sciences positives, que seul encore je pourrais remplir de nos jours, et à laquelle j'eusse spontanément donné un caractère convenablement relatif à l'ascendant scientifique et logique de la nouvelle philosophie {Cours de philosophie positive, t. YI, p. xz). »

Dans cette expression, sciences positives^ il y a une confusion qu'il faut dissiper. Pour nous, disciples de M. Comte, nous entendons par là les sciences physico-mathématiques, la chimie, la biologie et la sociologie. Or, ce n'était pas

f 14 DEUXIÈME PARTIE.

précisément pour cet ensemble que M. Comte demandait une chaire : c'était pour quelque chose d'un peu plus restreint, pour le domaine de F Académie des sciences ^ c'est-àdire pour le tronçon s'arrétant à la biologie inclusivement. Mais remarquons qu'alors rien autre ne pouvait être demandé. Les trois volumes que M. Comte a consacrés à la théorie de l'histoire dans le Système de philosophie positivey sont postérieurs à l'époque où il sollicita la création de la chaire. Si cette théorie n'existait encore qu'en préparation dans l'esprit de M. Comte , elle n'existait en aucune façon et sous aucune forme pour le public. En se renfermant dans l'ensemble scientifique représenté par l'Académie des sciences, il offrait un cadre naturel, saisissable pour tous, d'une vaste étendue, et où une lacune provisoire n'était visible qu'à celui-là même qui le proposait.

M. Comte dit que, seul, il était capable de remplir une chaire de l'histoire générale des sciences; M. Guizot, au contraire, afSrme que, si elle eût été créée, il n'aurait pas songé un seul moment à la lui donner. Mais, en vérité, j'ai beau repasser en ma mémoire les hommes les plus éminents de ce temps-là dans la science, je n'en vois aucun à qui M. Guizot eût pu confier un tel enseignement. Il est notoire que, dans l'Académie des sciences, les sections physico-mathématiques et chimiques sont inhabiles aux spéculations biologiques, et que les sections biologiques ne le sont pas moins aux mathématiques et aux sciences qui reposent sur ce fondement. Seul, M. Comte était un mathématicien capable de parler de biologie, et un biologiste capable de parler de mathématiques. De plus, comme il avait déjà rempli, à part lui, les conditions d'une initiation complète, il était aussi le seul qui eût fait des sciences une philosophie et établi par là l'élément essentiel de leur histoire.

Avant d'achever ce récit, je dois à M. Comte, à moi, &

tous ceux, en un mot, qui mettent leur moralité en dehors de toutes les conditions théologiques, de ne pas laisser sans réponse la phrase où M. Guizot stigmatise Vimmorah fausseté de telles idées. Je n'ai aucune envie de récriminer et d'imiter l'exemple du xvuv siècle, qui taxait d'immorales les influences théologiques. Il est certain que la moralité humaine s'est développée sous ces influences ; mais il est certain aussi que des hommes, désormais en grand nombre, obéissent à une morale qui ne le cède en rien à celle dont le point d'appui est dans les cieux. Répondre par le fait est beaucoup ; mais cela ne suffit pas pour des philosophes, et U faut répondre par la théorie. Dans son application aux iloctrines de la philosophie positive, la pensée de M. Guizot est que toute morale qui n'a pas son origine dans une volonté divine et souveraine est illusoire, et ne forme qu'une somme de préceptes qu'on ne peut ramener à aucune autorité valable. Telle est, je le sais, la doctrine traditionnelle : la morale y est intimement unie aux religions, grossière dans les religions grossières, épurée dans les religions épurées ; celle-là s'ébranle nécessairement quand les notions théologiques s'ébranlent, et je conçois les inquiétudes d'hommes graves qui, admettant que la morale est à la fois un idéal formé sur un type suprême et un code dicté d'en haut et sanctionné par des peines et des récompenses, qualifient d'immorales les négations de l'origine surnaturelle. Et elles le seraient en effet, si la nature humaine possédait la morale comme un commandement, et non comme un développement tiré graduellement de son sein au même titre que le développement de la science.

Tournons-Bous donc vers cette nature humaine : nous trouvons, dans l'homme, des impulsions personnelles, des impulsions impersonnelles, et la raison qui juge les unes et les autres. A mesure que la raison de l'humanité se développe, elle. limite les impulsions personnelles et agrandit

les impulsions impersonnelles. Et ainsi se forme une morale progressive qui, justement parce qu'elle est progressive, témoigne de son caractère purement naturel, et qui lie les hommes par la sanction de la conscience, comme la science les lie par la sanction de Tentendement. C'est donc une erreur philosophique d'attacher aux doctrines de la morale humaine le reproche d'immoralité. Philosophiquement, la morale humaine' a la même solidité et la même grandeur que la science humaine ; elle est le résultat du travail de la raison sur les sentiments, comme la science est le résultat du travail de la raison sur le monde extérieur. L'une pas plus que l'autre n'a le besoin de prendre un appui hors de la nature ; et l'une aussi bien que l'autre renonce, quand le temps est venu, à cet appui que la philosophie positive appelle provisoire.

Si nul ne nie l'origine naturelle de la science, nul n'est en droit de nier l'origine naturelle de la morale. Si nul ne nie la force coactice de la science naturelle qui a prévalu contre le témoignage des sens et contre les traditions les plus chères, nul n'est en droit de nier la force coactive de la morale naturelle, dont l'empire gouverne déjà tant d'hommes. L'ascendant du bon sur le cœur est de même nature et n'est pas moindre que l'ascendant du vrai sur l'esprit.

C'est ce qui explique, chose absolument inexplicable à nos adversaires, comment, de leur aveu même, il y a des hommes véritablement moraux sans que ces hommes rattachent leur moralité aux sanctions théologiques. Mais on insiste et l'on dit que ce qui arrive exceptionnellement en quelques individus, ne peut s'appliquer aux sociétés qui, elles, ont besoin de ces sanctions pour être morales. Je ne ferai pas à ceux contre qui j'argumente, l'injure de voir en leur dire ce qu'on peut y trouver, si l'on veut, un simple motif d'utilité ; j'y verrai seulement ceci : que la société est

liée d'une union indissoluble avec le principe théologique, qu'elle en reçoit sa vie morale, et qu'elle en est la réalisa* tion vivante. Mais, à cette proposition, je tire de l'histoire une contradiction formelle. S'il est vrai, philosophiquement, que les sociétés n'ont de souffle moral que par le principe théologique, il sera vrai, historiquement, que plus ce principe prévaut, plus la moralité doit être élevée; et inversement, que plus ce principe perd de sa puissance, plus la moralité doit se dégrader. Là est Tépreuve et la contre-épreuve.

Or, s'il est un point confessé de tous, amis et ennemis^ c'est que, depuis la fin du moyen âge, l'autorité du principe théologique s'est amoindrie. Cet amoindrissement se manifeste sous deux formes corrélatives : l'opposition scientiûque qui l'attaque dans les esprits ; et l'opposition des gouvernements, qui chaque jour dénouent quelque attache ecclésiastique, et partout tendent à devenir purement laïques. Eh bien ! dans ces circonstances, qu'est-il advenu de la moralité commune ? Elle a dû recevoir de graves dommages, si le fondement en est uniquement théologique ; elle a dû, au contraire, croître et se développer si le fondement en est dans cette condition inhérente à la nature humaine, une éducabilité indéfinie.

La vraie mesure de la moralité des époques successives, celle qui, selon moi, comporte essentiellement une appréciation positive, est le degré de la morale sociale. A son tour, cette morale sociale a excellemment pour indices de son progrès la croissance de la justice et de l'humanité. Avec cette notion fondamentale, tout lecteur peut faire sans difficulté la comparaison morale des époques. Aussi me contenterai-je d'appeler l'attention sur la guerre, dont l'opinion publique ne tolère plus les antiques barbaries; sur la magistrature, qui répudie avec horreur les tortures et la question ; sur la tolérance, qui a banni les persécutions

religieuses; sur l'équité, qui soumet tout le monde aux charges communes; sur le sentiment de solidarité, qui du sort des classes pauvres fait le plus pressant et le plus noble problème du temps présent. Pour moi, je ne sais caractériser ce spectacle si hautement moral qu'en disant que rhumanitéi améliorée, accepte de plus en plus le devoir et la t&che d'étendre le domaine de la justice et de la bonté.

J'ai aussi à répondre, mais plus brièvement, la chose étant moins importante, à une expression dont M. Guizot s'est servi pour qualifier la doctrine de M. Comte : malérialisme mathématicien. On ne peut pas commettre de méprise plus complète sur le procédé logique de M. Comte; et son niatérialism$y quoi qu'on en pense, dépend d'une philosophie qui non-seulement ne reçoit pas de direction des mathématiques, mais encore les écarte comme radicalement impropres à la solution des problèmes posés par les sciences supérieures. On se rendra facilement compte de cette incapacité des mathématiques : elles ne donnent que les conditions numériques, géométriques, mécaniques des choses; de la sorte, elles ne peuvent ni affirmer ni infirmer le matérialisme; je me sers toujours de l'expression de M. Guizot. C'est seulement quand on les a beaucoup dépassées, quand on s'est enquis des conditions de la matière brute et des conditions de la matière vivante, qu'on détermine si l'on peut établir que, dans le monde tel qu'il nous est connu, nous n'apercevons que la matière et ses propriétés. Si c'est là du m>atériaiisme, celui-là ne peut être atteint qu'après avoir embrassé tout le cycle du savoir humain.

H. Comte, désappointé et irrité, fit suivre dans le Na* tioncUàu 8 octobre 1833 sa Note de quelques remarques. Intitulées Observations de Vauteur.

< M. Guizot avait d'abord paru sentir vivement la haute importance du nouvel enseignement proposé dans cette note, et se déclarait disposé à en provoquer l'établisse-

ment. Néanmoins, après avoir manifesté pendant six mois de telles intentions, il finit par prononcer non le rejet pur et simple de ce projet, ce qui eût été trop expressif et trop contradictoire à ses promesses, mais, ce qui est bien plus commode, son ajournement indéfini. Du reste, depuis le mois de mai, M. Guizot n'a pas daigné énoncer un seul motif de cette décision, et s'est borné à déclarer qu'il agissait ainsi d'après Favis de personnes dont U honore les lumières ^ c'est-à-dire, en style ordinaire, qu'il cédait à l'influence de la coterie de sophistes et de rhéteurs dont il est entouré.

« U existe à Paris seulement, tant au Collège de France qu'à la Sorbonne, quatre chaires consacrées à Fhistoire de œ qu'on appelle officiellement la philosophie^ c'est-à-dire exclusivement destinées à l'étude minutieuse des rêveries et des aberrations de l'homme pendant la suite des siècles; tandis qu'il n'y a pas en France ni même en Europe un seul cours pour expliquer la formation et le progrès de nos connaissances réelles, soit quant à l'ensemble de la philosophie naturelle, soit quant à aucune science en particulier. Un fait aussi sensible est propre à caractériser Tesprit de notre système d'instruction publique, et peut donner une juste mesure de la véritable portée des hommes éTÉtat auxquels un tel contraste est actuellement signalé sans qu'ils y fassent aucune attention, quand ils peuvent y remédier avec tant de facilité!

< M. Guizot a la prétention d'être positif, et il s'oppose directement à l'extension naturelle de l'esprit scientifique, en même temps qu'il favorise de tout son pouvoir la conservation factice de l'esprit métaphysique et théologique. M. Guizot, qui s'est occupé d'histoire, se croit appelé à étendre et à élever l'enseignement historique ; et cependant, loin d'avoir la pensée d'y introduire l'étude de l'histoire des connaissances humaines qui constituent sans doute

220 DECJXIÈME PARTIE.

rélément le plus important de notre passé, il refuse dédaigneusement de combler une aussi monstrueuse lacune, lorsqu'elle lui est hautement signalée.

c II faut néanmoins rendre à M. Guizot la justice de reconnaître qu'il croit très-sincèrement à sa positivité ; mais son exemple offre une bien frappante confirmation de cette vérité si essentielle aujourd'hui : même avec une organisation très-distinguée et avec un sentiment réel de la nécessité de Tesprit positif, on reste inévitablement sous le joug de la métaphysique, quand on est malheureusement , par l'ensemble de son éducation, entièrement étranger à toute espèce de méthode scientifique et de connaissances exactes.

« Quels auront été, après d'aussi emphatiques annoncés et malgré quelques intentions réellement progressives, les résultats effectifs de Tannée du ministère de M. Guizot pour seconder la marche de l'esprit humain ? La consolidation, autant qu'il est en lui, de l'influence sacerdotale dans l'instruction publique et la résurrection solennelle d'une congrégation légale de métaphysiciens politiques (l'Académie des sciences morales et politiques). »

Bien des années après, une lettre du 3 septembre 1846, à M. Mill, nous apprend qu'il renouvela sa tentative auprès de M. de Salvandy, alors ministre de l'instruction publique : c Vous apprendrez sans doute avec un véritable intérêt, à la fois privé et public , la tentative nouvelle ou plutôt renouvelée, que je viens de commencer hier, auprès du ministre de l'instruction publique, pour faire créer, en ma faveur, à notre Collège de France, la chaire d'histoire générale des sciences positives dont j'ai parlé dans ma fameuse préface, comme ayant été, en 1832, d'abord accueillie par l'instinct philosophique de H. Guizot, et finalement repoussée par ses rancunes métaphysiques. Le temps m'a paru opportun pour reproduire cette proposition, d'après la sage énergie avec laquelle le ministre actuel vient de

briser la tutelle pédantocratique dont ses prédécesseurs n'osaient pas s'affranchir; il faut d'ailleurs saisir le moment, sans doute très-passager, où un tel ministère se trouve confié à un homme étranger aux divers corps enseignant. En offrant aussi au gouvernement une occasion formelle de compenser noblement l'iniquité dont il déplora de n'avoir pu me préserver en 1844, je puis d'ailleurs compter sur l'appui spontané des deux ministres de la guerre qui ont pleinement apprécié ce cas inouï.... En tout cas, je n'ai tenté cette démarche que parce qu'elle n'offre d'ailleurs aucun inconvénient, sans toutefois en espérer sérieusement le succès. »

Deux ans ne s'étaient pas écoulés depuis cette lettre, qu'une révolution éclatait. Croyant le moment favorable pour intervenir, je publiai dans le National un article où je faisais valoir l'importance d'une chaire de l'histoire des sciences, et, si on la créait, les droits incontestables que H. Comte y avait.

Le titre de l'article est : De Vhistoirt philosophique des sciences^ et de la nécessité qu'il y aurait d'introduire cet ensei-gnement au Collège de France. Après des préliminaires, qui alors étaient neufs dans la presse quotidienne, sur le développement des sciences, et qui ici feraient double emploi, je venais à mon objet propre:

« Comment, dira-t-on, faire l'histoire des sciences, et qu'entendez-vous par là? Vous pouvez tracer l'histoire d'une science, mais comment retracer l'histoire de toutes? Est-ce que la science est une? Oui, sans doute, elle est une, et par conséquent, l'histoire en est possible ; oui, elle est une, et la démonstration de cette unité est un grand service rendu par M. Comte. Une classification a résolu le problème, et je ne connais rien de plus profond et de plus simple, de plus ingénieux et de plus naturel que cette classification. •

222 DEUXIÈliE PARTIE.

En cet endroit j'exposais la dassification des sciences» puis je continuais : < La science, étant devenue une par une admirable classification, se transforme en philosophie. Un système philosophique, c'est-à-dire un ensemble d'idées auquel tout soit rapporté, est indispensable, tellement indispensable, qu'en l'absence du véritable, qui était encore dans l'ombre d'un lointais avenir, les hommes s'en sont créé qui étaient hypothétiques, mais non arbitraires, transitoires, mais conformes à l'état intellectuel du moment. Ces systèmes furent la théologie et la métaphysique. Ils sont sous nos yeux en lutte avec la science; et, si le désordre et la divergence sont aujourd'hui portés au plus haut point dans les esprits, cela tient justement à cet interrègne philosophique où, la théologie et la métaphysique perdant leur crédit, la science positive n'a pas conquis le sien.

< Et jamais elle ne le conquerrait, si elle devait rester indéfiniment dans l'état où elle est présentement Un vieux respect, entretenu par le souvenir des immenses services que la science a rendus à la révolution des idées, et par les prodigieuses ressources qu'elle apporte à l'industrie, empoche de la juger avec sévérité, et cependant elle mérite un jugement sévère. Formée de sciences particulières, qui sont nées l'une après l'autre, n'ayant aucune conscience de son unité, c'est là surtout que régnent l'esprit dispersif et le désordre intellectuel. Chacun prend ce qu'on appelle une spécialité, et la poursuit sans aucun souci de ce qui se fait à côté. L'instruction scientifique est tellement au-dessous de ce qu'elle devrait être, que, dans le corps le plus éminent, l'Académie des sciences, il y a réellement plusieurs académies distinctes, étrangères l'une à l'autre, et qui ne peuvent rien entendre à leurs travaux respectifs.

« Le seul remède à ce mal est une philosophie. Mais les sciences n'accepteront jamais le joug d'une théologie ou d'une métaphysique, avec lesquelles elles sont incompati-

CHAIRE D'HISTOIRB DES BGIENGES. 223

bles. Il leur en faut une qui, née de leur propre sein, soit en parfaite concordance avec leurs notions et leurs procédés. Hors de là, elles repousseront obstinément toute tentative de subordination ; mais, là, elles trouveront l'unité et le but. Or la science coordonnée est cette philosophie même, base de l'éducation de tous les savants (car il sera facile de montrer une autre fois comment on peut leur faire parcourir ce cercle); base de l'éducation nationale (car on montrera aussi que tous les éléments de l'éducation nationale doivent être pris à cette source).

< La science, après cette coordination, trouve une bis* toire, matière d'un cours aussi beau qu'utile. C'est dans cette histoire que se montrera la corrélation intime du développement de l'humanité avec celui de la science ; c'est là que se donnera la déGnition nette et précise du mot progrès. Un cours pareil suppose, dans celui qui en sera chargé, non-seulement une connaissance approfondie des six sciences qui constituent la philosophie positive» mais encore l'habitude de se mettre au point de vue social et d'y rapporter constamment la science, qui n'y est étrangère que pour un examinateur superficiel. Ces conditions, qui sont de rigueur, je ne connais en Europe qu'un seul homme qui les remplisse, c'est M. Auguste Comte, auteur du Sys* tème de philosophie positive,

< Ce cours n'a jamais été fait, et, véritablement. Il était jusqu'à présent impossible à faire. Pour que cette impossibilité cessât, il fallut trois choses : que les linéaments de la science sociale fussent tracés ; que les sciences fussent classées systématiquement, de manière à ne former plus qu'une science; et que de cette science une, on flt une phi-« losophie, héritière des doctrines théologiques et métaphysiques, qui de jour en jour sont plus impuissantes à conduire des esprits émancipés. Ces trois offices capitaux ont été remplis simultanément par M. Comte.

< Quelque zèle que j'aie pour ravancement des sciences qui sont l'occupation de toute ma vie, toutefois, dans le grave moment où nous sommes S je n'aurais pas demandé au National une place pour mes idées, si j'avais cru qu'il n'y avait d'engagé qu'un intérêt scientifique. Mais, à mes yeux, c'est d'un intérêt social qu'il s'agit. Le désordre matériel est un symptôme du désordre intellectuel . S'attaquer au symptôme n'est que médecine palliative. Comme c'est la science positive qui, seule, peut désormais fournir la philosophie sociale destinée à réformer les idées, et, par les idées, les institutions, on comprend comment il importe de mettre la science au niveau de la haute fonction qui lui échoit iNatiomly 7 juillet 1848). »

A la suite de cet article, j'allai trouver H. Yaulabelle, qui fut en 1848 ministre de l'instruction publique, et je le i^oUicitai instamment de fonder la chaire et d'y nommer M. Comte. Rien ne put être obtenu. Le ministre, faisant allusion aux chaires créées, non pas par lui, pour MM. Lamartine, Ledru-RoUin, Marrast et autres, chaires qui ne furent jamais occupées, me répondit qu'il était impossible de songer à augmenter le nombre déjà embarrassant des chaires créées. Ainsi repoussé et terminant la conversation, je lui dis qu'il était bien regrettable qu'il (&t si facile de faire de mauvaises créations, et si difficile d*en faire de bonnes.

Ainsi les trois ministères de l'instruction publique, en 1833, en 1846 et en 1848, faillirent à l'occasion d'inaugurer en France un enseignement de la plus haute impor-

1. On TOit par la date de l'article qu'un mois seulement s'était écoulé depuis la terrible insurrection de juin. Sous Témotion de cette crise, je développai surtout l'intérêt social et indiquai seulement rintérêt scientifique. Aujourd'hui, si je récrirais l'article, je développerais surtout rintérêt scientifique , et indiquerais seulement l^intérét social , que je n'omettrais pas ; car, aux yeux de la philosophie positive, ces deux intérêts sont connexes.

tance, et qui aurait été un modèle pour FEurope entière. Ils faillirent également à l'occasion de récompenser dignement de ses travaux , celui qui seul avait rendu possible une pareille chaire, et qui seul était capable de la remplir. L'utilité et Tà-propos restant toujours les mêmes, je n'hésite pas, quelque perdue que soit ma voix, à recommander une telle création au gouvernement impérial. Ce gouvernement a institué deux chaires d'une haute importance pour la biologie, celle de physiologie expérimentale, donnée à M. Claude Bernard, et celle d'anatomie générale, donnée à M. Charles Robin. 11 serait beau d'en instituer une pour l'histoire des sciences considérées dans leur unité. C'est maintenant le pas à faire pour hausser l'enseignement supérieur ; et c'est toujours un grand honneur pour un gouvernement que de remettre à ses successeurs l'enseigne* ment plus élevé qu'il ne l'a reçu.

Page 1