Alors directeur des études à l'Ëcole polytechnique
Bien plus promptement que je ne l'avais espéré, j'ai pu confirmer, ce que mes amis et vous-même ne tarderez pas à reconnaître, que cette fameuse préface a été, de ma part, un coup décisif, heureux, quoique paraissant très-hasardeux, et qui était vraiment exigé par la situation. »
M. Mill, quoique en Angleterre et moins bien placé pour apprécier la situation, éprouva des inquiétudes, et il eut besoin d'être rassuré par les illusions de M. Comte, qui lui écrivait le 5 novembre 1842 ; « ....J'ai été frappé de l'exacte coïncidence de nos impressions successives à l'égard de ma préface. Quoique toujours décidé à l'écrire, ce dont je me félicite maintenant de plus en plus, j*ai, en effet, passé précisément par les mêmes phases que vous quant aux inquiétudes naturelles qu'un tel défi pouvait susciter ; je n'ai cessé d'y avoir égard que lorsque je me suis vu spontanément entraîné, dans le cinquante-septième chapitre, par le simple cours de mon élaboration philosophique , à une réprobation systématique tout aussi sévère, et tout aussi dangereuse pour moi, que celle que devait exiger ma défense individuelle; ce qui rendait alors cette préface, non-seulement convenable, mais même indispensable. Vous apprendrez avec plaisir que jusqu'ici l'expérience confirme pleinement notre commune prévision sur Teffet personnel de cette démarche exceptionnelle, qui ne pouvait avoir d'exemple en tant que relative à une situation encore unique. Ce qu'il y a de consciencieux dans mes ennemis scientifiques, commence à m'offrir une meilleure attitude, surtout à l'École polytechnique, et les autres baissent le ton par une certaine crainte salutaire que je suis parvenu ainsi à leur inspirer, et que je maintiendrai soigneusement. »
M. de Blainville, dont, dans ces fragments de lettres, on voit le témoignage, avait, lui aussi, porté un jugement dé- A. c. 21
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favorable. Puis, comme la ctiose était faite et sans remède, il avait fini , pour ne pas dès lors inquiéter inutilement son ami, par accepter les motift de confiance que M. Comte faisait valoir avec une singulière illusion ; mais, en définitive, les trois personnes qui, en ce moment* lui portaient le plus d'intérêt, Mme Comte, M. de Blainville et M. Hill, s'étaient alarmées d'un acte qu'ils n'avaient pu prévenir.
Jusqu'à présent on n'aperçoit pas comment de' cela doit sortir un procès avec H. Bachelier. Le voici : quelque péril qu'il y eût dans la Préface et dans l'impuissant défi qu'elle renfermait, M. Comte l'avait grandement augmenté par une note agressive contre M. Arago ainsi conçue : « Tonte personne bien informée sait maintenant que les dispositions irrationnelles et oppressives adoptées depuis dix ans à l'Ëcole polytechnique émanent surtout de la désastreuse influence exercée par M. Arago, fidèle organe spontané des passions et des aberrations propres à la classe qu'il domine si déplorablement aujourd'hui (Cours dephilosophiôpositm, t. VI, préface, p, xvi, en note). »
En lisant cette note, M. Bachelier, qqi était l'obligé de M. Arago et qui imprimait V Annuaire du bureau des hngitudes, vint trouver M. Comte et le pria de supprimer cette note, d'ailleurs indifférente à la pensée de l'ouvrage; ce que H. Comte refusa. Dans cette situation , ai tels étaient les liens de M. Bachelier avec M. Arago, qu'il lui fût très* déplaisant de voir paraître dans un livre édité par lui quelque chose qui pût être désagréable à H. Arago, il n'avait à son tour qu'à refUaer d'acluvcr l'impression. Les tribunaux auraient prononcé sur un tel refus ; et, condamné à imprimer ou dégagé de cette obligation, il aurait fait preuve, à l'égard de M. Arago , de toute la déférence qu'il jugeait lui devoir. Mais ce ne fut pas là ce qu'il fit; et le parti qu'il prit le mit tout à fait dans son tort. A Tinsu de M. Comte, il adjoignit au VI'' volume du System
de pkUosaphie paritive un Avis que je reproduis textudle-
AVIS DB l'^DFTEUR.
« Au moment de mettre sous presse la Préface de ce ▼olumei Je me suis aperçu que l'auteur y injurie M. Arago. Ceux qui savent combien je dois de reconnaissance au secrétaire de TAcadémie des Sciences et du Bureau des Longitudes comprendront que j*aie demandé caUgariquemeifU la suppression d'un passage qui blessait tous mes sentiments. M. Comte s'y est reftisé. Dès ce moment i je n'avais qu'un parti à prendre , celui de ne pas prêter mon concours à la publication de ce VI* volume. M. Arago, à qui j'ai communiqué cette résolution, m*a forcé d'y renoncer. « Ne vous in- « quiétez pas, m'a-t«ildit» des attaques dé M. Comte ; si elles « en valent la peine, j'y répondrai. La portion du public
< que ces discussions intéressent sait d'ailleurs très- bien « que la mauvaise humeur du philosophe date tout juste de « l'époque où M. Sturm Ait nommé professeur d'analyse à
< l'École polytechnique. Or, avoir conseillé, dans le cercle
< restreint de mon influence, de préférer un illustre géo- « mètre au concurrent chez lequel je ne voyais de titres
< mathématiques d'aucune sorte, ni grands ni petits, c'est « un acte de ma vie dont je ne saurais me repentir. »
< Malgré les incitations si libérales de M. Arago , j'ai cru ne devoir publier cet ouvrage qu'en y joignant une note explicative du débat qui s'est élevé entre M. Comte et moi.
Baghelhr,
libraire^éditeur.
c Paris, 16 août 1842. »
M. Comte n'apprit l'existence de cet Avis qu'en recevant son exemplaire. Son indignation fut grande et légitime.
Le domicile littéraire , comme il le dit très-bien , avait été viofé en sa personne. Aussi n*hésita-t-il pas à intenter un procès.
Il assigna Bachelier pardevant le tribunal de commerce, pour s*y voir condamner : l"" à la suppression de son placard dans tous les exemplaires qui restent chez lui; â"" à la résiliation du traité, en ce qui concerne les éditions ultérieures du Cours de philosophie posUive; S"" à 10,000 francs de dommages-intérêts pour le tort ainsi apporté au débit de l'ouvrage.
Sur ce dernier point il s'explique. ainsi dans une lettre à sa. femme du l""' novembre 1842 : c Vous concevez aisément que ce dernier article, que tous les juristes me conseillent, n'a, de ma part, d'autre but que d'empêcher Bachelier de céder à la première réquisition, et de le forcer à laisser courir l'affaire jusqu'à Taudience publique, où je lui ferai subir, ainsi qu'à son digne patron, la flétrissure que mérite sa conduite. Si je ne pensais qu'à moi, je lui proposerais une résiliation à l'amiable, que, dans sa situation actuelle, il s'empresserait trop d'accepter.... Mais je préfère prendre plus de peine et attendre plus longtemps , pour venger publiquement une avanie publique, et faire légalement flétrir, dans l'intérêt de tous les auteurs indépendants, un précédent aussi contraire à la vraie liberté de la presse. Quant à la mauvaise tournure qu'on tenterait de donner à ma demande pécunière, vous sentez qu'il me sera facile de l'éviter, en annonçant, dès l'origine, que l'argent provenu de cette punition sera par moi distribué aux divers bureaux de bienfaisance de Paris. Une telle demande accompagne d'ailleurs constamment toutes les instances portées au tribunal de commerce , que j'ai préféré sans hésitation au tribunal civil, parce que j'y aurai affaire à des juges qui, comme moi, ont l'avantage de n'avoir point étudié en droit. > . Mais la situation se compliquait et s'aggravait. D'une part,
les amis de M. Arago supportaient impatiemment la note agressive de M. Comte; et, d'autre part, M. Comte disait hautement que son adversaire était non pas H. Bachelier, mais M. Arago, contre lequel il prétendait diriger surtout son plaidoyer devant le tribunal. Les choses étant ainsi, M. Comte écrivit, le 3 décembre 1842, à sa femme une longue lettre dont il faut donner quelque analyse. Il assure d'abord que, dans son plaidoyer, il sera très-modéré : « Vous devez être, ainsi que moi, bien rassurée maintenant sur la modération de mon discours, en sachant qu'un homme aussi calme que M. Lenoir* Ta pleinement approuvé, sauf une ou deux expressions que j'ai aussitôt supprimées. Je serai, j'espère, décisif et incisif, mais sans excéder les bornes convenables et en restant toujours réellement dans ma cause , quoique ayant pourvu à tout. »
Il signale l'ascendant que la philosophie positive paraît avoir pris sur M. Marrast, alors rédacteur du National : « Le sentiment indispensable de ma supériorité philosophique ne coûte plus rien maintenant à Marrast, déterminé surtout, je crois, par la subordination volontaire que professe ouvertement à cet égard Mill, dont il fait, et avec raison, un très-grand cas. En général, je crois, à vous dire vrai, que, au point où me voilà parvenu, il ne s'agit plus pour moi que de vivre. Le genre de prépondérance que je désire . ne saurait désormais me manquer. Il ne me reste essentiellement qu'à montrer que l'énergie morale est au niveau , chez moi, de la puissance intellectuelle; et je me félicite maintenant que ce grand procès vienne m'offrir une heureuse occasion de me montrer aux yeux de tous comme un homme plus complet qu'aucun des personnages qui ont jusqu'ici occupé la scène révolutionnaire. Or, cette démonstration décisive ne pouvait se faire sans risques. »
1 . M. Lpnoir, vieil ami de M. Comte, de M. deBlainville et de Mme Comte, dirigea longtemps TAthénée.
Puis il raconte que l'affaire prend de plus en plus de grayité; que le Journal des M^eu^ enverra à l'audience un de ses principaux rédacteurs et un sténographe*; que le Naiûmal, alors politiquement lié d'une manière étroite avec M. AragOy en était alarmé ; et que M. Marrast est Tenu lui porter des paroles d'accommodement : il s'agirait» pour M. Ck)mte» de diriger sa plaidoirie uniquement contre M. Bachelier; sur qqoi» M. Arago désavouerait toute participation à la publication de VAvis de Bachelier. Cet accommodement, M. Comte le rejeta, et alors M. Marrast lui fit part des menaces proférées contre lui : on se faisait fort d'obtenir, en mai prochain, du Conseil d'instruction de l'École» sa non-réélection annuelle comme examinateur; la machine était déjà montée: deux candidats désappointés devaient porter plainte sur la difficulté de ses questions, M. Marrast se montra très-inquiet de ces projets; mais M. Comte le rassura et, dans tous les cas, persista.
Enfin il conclut en se félicitant de tout ce qui arrive : < Cette lutte animée constitue, dans mon année de repos» une sorte d'heureuse diversion qui me fait mieux sentir l'existence. C'est la juste manière dont il me convienne de faire alterner la vie active avec la vie spéculative , dont je ne fais là que poursuivre les suites pratiques. Je dois même vous annoncer que, après cette bataille contre la coterie Arago, j'en dois livrer une autre le mois prochain, en ouvrant mon cours annuel d'astronomie (voy. p. 253).,.. Enfin la troisième bataille de mon année de repos résultera de mon mémoire, déjà annoncé, sur l'École polytechnique ^. Ce sera peut-être la plus grave , mais aussi la plus déci* sive. Je ferai ce travail comme je vous l'ai indiqué , en
1. C'était UD faux bruit; du moins le Journal des Débats n'envoya personne.