‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 34 sur 68 · Son agréé · texte numérisé non relu

Son agréé

les motivant avec soin el Tavertissant avec franchise que je méjugeais obligé de parler d'Arago; il devait donc loyalement m'avertir avant l'audience que le tribunal n'y consentait pas et ne point me laisser arriver, par suite de son silence y sous l'espoir naturel qu'on était disposé à m'entendre convenablement. Sa partialité était d'ailleurs évidente auprès du public , puisqu'il n'a pas une seule fois rappelé à la question l'agréé, ameutant ridiculement contre moi les morts et les vivants. En masse, les spectateurs ont dû sentir que je ne manquais pas de courage et que ma voix était comprimée.

c Quant aux mauvaises suites personnelles, je ne crains réellement rien , ayant pu convenablement dénoncer les menaces, de manière à en déjouer l'exécution. Je n'ai donc plus à m'occuper de cela, regrettant peu la perte de mon éloquence, que je retrouverai d'ailleurs en Cour royale, si je suis obligé d'y aller; ce que je ne ferais qu'autant qu'on me refuserait la résiliation; or, cette issue est vraiment bien peu probable. Le mauvais vouloir du président envers des débats publics, qu'il peut croire, de très-bonne foi, inutilement irritants, ne préjuge absolument rien, âmes yeux, contre la disposition du tribunal à me rendre finalement bonne justice d'une telle usurpation.

c La manière dont je prends cela doit vous rassurer pleinement sur la réaction que j'en éprouve. Je suis sorti du tribunal dégagé et satisfait, sentant bien que, quoi qu'il arrive, je pourrais toujours tenir la tête très-haute devant qui que ce soit, et d'ailleurs plein de confiance en l'avenir. Le bon M. Lenoir croyait ce soir-là me trouver fort abattu, et il a été agréablement surpris de me voir, à l'issue de mon dîner , corriger paisiblement une épreuve de ma corvée scolastique, et disposé d'ailleurs à m'acheminer aux Italiens, où, le matin, j'avais compté ne pas aller à cause d'insomnie, et où j'ai entendu et goûté un admirable chef-

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d'œuvre, la Semiramidôj qui m'a fait beaucoup de bien, en me tirant de Tignoble prosaïsme de la journée. Depuis troii jours je dormais fort peu, par suite de l'agitation et de Tincertitude bien pardonnables à un homme qui liyre sa pre« mière bataille rangée à l'Age de quarante-cinq ans. Eh bien, jeudi soir, au retour de mes chera Italiens, j'ai parfaitement dormi sept heures consécutiTes, et je me porte maintenant à merveille. •

Ce récit permet de voir la vérité. M. Comte n'écrifit pas plus son plaidoyer qu'il n'écrivait ses leçons pour ses cours. Est-ce à dire qu'il improvisait 7 Pas le moine du monde, excepté en quelques détails amenés par le sujet et où à la verve se sentait l'improvisation ; mais il préparait et classait avec autant de précision que s'il eût écrit. Son plaidoyer ne fut pas bon, sans doute, mais ce qui le gita ce furent des interruptions auxquelles il ne s'attendait pas. Sa demande au président de trois quarts d'heure d'audience n'avait pas eu d'autre but que de lui exposer quels seraient ses moyens de défense et de s'assurer ainsi contre lesinter^ ruptions. Le président n'ayant pas répondu, M. Comte expliqua ce silence en sa faveur. Le fait est que H. Comte ne pouvait pas plus être interrompu qu'un homme qui lit son cahier. Il le fut pourtant et se troubla beaucoup. Néanmoins il Ait souvent bien spirituel ; ses appréciations portaient juste, mais plus elles portaient, plus elles irritaient le parti de M. AragO) représenté h l'audience. Il s'agissait ds science, de savants, de tripotage académique, et tout cela ne paraissait pas amuser beaucoup le tribunal, peu au courant peut-être de ces détails, et qui d'ailleurs n'avait à juger que la conduite du libraire. Mais si M. Comte eût plaidé devant l'Académie des sciences, il eût eu quelquefois les rieurs de son côté, et qui sait? les rieurs se fussent peut-être trouvés parmi les meilleurs amis de ses ennemis. Quoi qu'il en soit du plaidoyer, son bon droit était évident, et

le 29 décembre, le Tribunal de commerce le consacra par le jugement suiTaot :

Extrait du jugement rendu k 29 décembre 1M2 par 1$ Tribu* nal de commerce de Paris^ suir faction intentée par M. Auguste Comte contre M. Bachelier ^ au sujet de l'Avif de Tédi'^ teur placé par ce libraire en tite du tome VI* et dertAer du Cours de philosophie positive.

« .... Attendu que, dans cet Ams^ M. Bachelier ne s'est pas borné à récuser d'avance la solidarité des assertions de l'auteur, mais qu'il y ajoute des expressions inconvenantes envers M. Comte; que ledit Avis n'a point été préalablement communiqué à M. Comte, lequel n'en a eu connaissance que par la publication de son volume ;

< Attendu qu'un éditeur ne peut faire arbitrairement, dans un ouvrage qu'il publie, aucune addition et suppres<* sion sans le consentement formel de l'auteur ; et que les usages constants de la librairie s'opposent à ce qu'une portion quelconque d'une publication suit mise sous presse sans que l'éditeur ait d'abord obtenu le ton à tirer de l'auteur ;

« Attendu que, dans la position respective Où se trouvent ainsi les parties^ tous rapports de confiance mutuelle de« viennent désormais impossibles;

« Par ces motifs, le Tribunal ordonne :

« l"" Que Bachelier sera tenu de supprimer dans tous les exemplaires non écoulés, le carton intitulé Aws de l'éditeur^ placé avant la préface du sixième volume de la Philosophie positive^ et ce, dans les huit jours du présent jugement» sous peine de cinquante francs de dommages-intéréts par chaque jour de retard, à quoi Bachelier serait contraint par toutes les voies de droit et même par corps ;

« S* Que les conventions primitivement arrêtées entre les parties sont dès ce moment réailiéeSt eu ce qui touche

le droit exclusif réservé à Bachelier de publier les éditions subséquentes dudit ouvrage, à la seule charge par Fauteur de n'en point émettre une nouvelle édition avant l'épuisément de la première :

« S*" Condamne Bachelier à tous les dépens, même au coût de l'enregistrement du présent jugement. »

Telle fut la fin du premier acte (c'est l'expression de M. Comte) de cette grave affaire ; les autres vont rapidement se dérouler. Le lecteur, maintenant que les choses sont sous ses yeux, peut se demander à bon droit quels furent les motifs irrésistibles qui poussèrent H. Comte à écrire cette préface et à lancer un défi qu'il était hors d'état de soutenir. Ces motifs, on peut les entrevoir dans ce fragment d'une lettre écrite le 29 décembre, le jour même du gain de son procès à sa femme, dont les craintes n'avaient pas diminué, et qui se plaignait qu'il ne consultât pas ses amis. « Vous me reprochez, en général, d'avoir les conseils en horreur; cela est bien absolu et trop tranchant. Il est vrai que, d'une part, je n'en demande que quand je suis réellement indécis, et, d'une autre part, que je ne m'adresse pas aux personnes dont je sais d'avance la disposition correspondante. Mais celte double tendance n'a, ce me semble, rien d'étrange, et s'écarte peu de la pratique des gens raisonnables et fermes. Votre remarque était ici d'autant moins fondée, qu'à propos de cette fameuse préface, je puis dire avoir très-sérieusement consulté deux personnes un an et plus avant de la faire; comme M. Lenoir est l'une d'elles, il pourrait vous apprendre si, en le consultant à ce sujet, je cherchais simplement un compliment. Si j'avais, il est vrai, consulté tels autres amis, peut-être n'eussé-je pas fait cette démarche capitale ; mais je vous avoue que je le regretterais beaucoup à présent, non-seulement pour le plaisir de m'être pleinement épanché, mais aussi quant à l'influence finale que cette mesure inattendue exercera sur

la consolidation d'une situation intolérable sans cela. L'expérience prouvera, j*espère, que j'ai mieux connu que vous le terrain sur lequel je marchais. En tout cas, plus j'y pense et repense, plus je me félicite d'avoir agi ainsi ; et cette sensation, prolongée longtemps après la verve de la production, mérite bien, de la part d'un homme raisonnable, d'être prise en sérieuse considération. Au fond, quelle plus belle occasion pouvais-je trouver, de m'expliquer sur ma position que le volume final terminant, après douze ans de profonds travaux, où jamais je n'avais parlé de moi, un ouvrage qui paraît destiné à marquer une époque importante dans le développement général de la raison humaine ? >

Trois motifs sont articulés, le désir de s'épancher devant le public, l'impatience qu'il éprouvait de dépendre d'une élection annuelle, et la confiance d'avoir désormais assez d'autorité pour s'en afiTranchir. Ces motifs font pénétrer assez avant dans le caractère de M. Comte; et, s'ils en montrent la hardiesse, ils en montrent aussi la témérité. Ce qu'il tentait ici était contradictoire : il ne pouvait à la fois engager une lutte contre ceux dont il dépendait, et leur demander ou leur enjoindre de ne pas user de cette dépendance. Mais j'abandonne un thème où il est si facile de faire voir comme quoi il aurait dû faire ceci plutôt que cela; et j'aime mieux, à la fin de cette année 1842, le considérer dans la haute position philosophique qui venait d'être conquise par l'achèvement du Système de philosophie positive. Le terme était «nfin atteint, pour lequel sa vie s'était passée dans la méditation et la composition ; ill'était pour lui, qui, avec la satisfaction d'un grand esprit qui se repose, contemplait l'œuvre accomplie; il l'était pour ceux à qui l'œuvre accomplie allait fournir un inépuisable enseignement.

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