‹ Auguste RodinChapitre 3 sur 39 · DESSIN · texte numérisé non relu

DESSIN

a briser ses plâtres, comme cela arriva pour le Penseur actuellement placé en son bronze magnifique près du Panthéon. Cela tient à ce que Rodin est un novateur puissant et tranquille, d'autant plus redoutable pour ceux qui ne savent que le petit métier de la sculpture, qu'il ne se repand point en manifestes, mais qu'il bouscule tranquillement les conventions, par une production ininterrompue de belles œuvres. Son voisinage dans un Salon est terrible. Sa sculpture fait paraitre froid tout ce qui est exposé autour d'elle. N'est-ce

point assez pour justifier des haines furieuses.

Lorsque Rodin exposa ainsi seul en 1900, quelques amis et non des moindres parmi les artistes tinrent à lui prouver leur admiration et leur amitié en faisant précéder de quelques lignes, un catalogue préparé par Arsène Alexandre et publié à l'occasion de cette exposition. Tous les peintres ne sont

point d’éloquents stylistes, et c'est pour-

L'ART ET LE BE AU 103 (239

quoi Claude Monet, notre merveilleux paysagiste, se borna à affirmer sans phrases le trés-grand cas qu'il fait de Rodin, Jean Paul Laurens, le plus beau peintre, le seul peintre, qui soit à l'Institut, écrit sobrement de Rodin, ce grand éloge: «Il est de la race de ceux qui marchent seuls. » Carrière et Besnard plus disposés à écrire et à détailler leur avis, donnèrent alors en tête de ce catalogue, des opinions moins brièvement motivées, et dont l'intérêt est incontestable, car personne ne parle aussi bien, aussi justement,

aussi nettement d'un

grand artiste que d'autres artistes éminents alors qu'ils comprennent et admirent celui dont ils parlent.

Ecoutons d'abord Carrière.

«L Art de Rodin sort de la terre et il y retourne, semblable aux blocs géants, rochers ou dolmens qui affirment les solitudes et dans l'héroique grandissement desquels l'homme s’est reconnu. La passion dont Rodin est le serviteur obéissant, lui a fait découvrir les lois qui servent a l'expression; c'est elle qui luia donné le sens des volumes, des proportions, le choix de la saillie expressive. . .

Ainsi la terre projette au dehors ses formes apparentes,

images, statues qui

nous pénètrent du sens de sa vie intérieure. .. Les arbres, les plantes lui ont révélé leurs analogies avec les belles jeunes femmes aux jambes lisses, montant en frêles colonnes, au torse mouvant ou se gonflent les seins, sur lequel lourdement s'appuie la tête dans l'accompagnement d'un cou souple et fort ; ainsi un beau fruit de sève pressé contraint sa branche. L'esprit généralisateur de Rodin lui a imposé la solitude. Il n’a pu collaborer à la cathédrale absente, mais son désir d'humanité le relie aux formes éternelles de la nature.»

Ainsi Carrière, le peintre touchant et profond de tant d'intimités,

RÈVERTE.

ce déchiffreur doux de gestes humains familiers est surtout frappé chez Rodin, par la puissance. Et aussi s'il le rapproche des auteurs des vieux monumeats primitifs, et son œuvre des dolmens, des rochers sculptés par les artistes des premiers âges, c'est pour bien exprimer que ce qui le frappe chez Rodin, c'est d’un côté l'obéissance absolue à la nature, d’un autre le don de simplification si puissant chez les maîtres des époques primitives. Il note aussi avec infiniment de soin et de précision heureuse,

comment Rodin dé-

chiffre l'alphabet de

la nature, et saisit la concordance des for mes, trouvant Ja formule de ressem blance de l'organique et de l'inorganique, saisissant les similitudes qui rellent dans la ligne l'homme et l'arbre.

En disant que Rodin na pu collaborer à la cathédrale absente, il fait allusion à un désir fondamental, base de l’esthétique de Rodin, à un désir d'intégralisme de l'art plastique sur lequel nous aurons l’occasion de revenir, et sa conclusion est juste qui signifie que Rodin apparait à ses con-

temporains comme

une force essentielle et une des in telligences où s'est peint, avec le plus de force et de cohésion, le spectacle multiforme et la va-

riation infinie sur

quelques grands themes principaux qui sont la Vie.

Après ce profond et renfermé Carrière, écoutons parler de Rodin, Besnard qui au contraire de Carrière excelle aux prestiges de la couleur et dans la capture des irisations du monde, soit l'antithèse exacte d'un Carrière. L'admiration n'est pas moindre. Besnard écrit: Je suppose en regardant cet œuvre de Rodin que son cerveau comme celui de tout grand artiste contient l'idée totale du monde, avec toutes ses formes, ses symboles et leurs complexités innom-

brables d'où naissent les hautes synthèses. La contemplation

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