A DU U STE
d’adulation qui provoquent le dégoût du lecteur. Au fond, il croyait se moquer de ceux
qu’il flattait, mais il n’aurait jamais consenti à s’exprimer de la sorte s’il n'avait eu l’autorité et l'exemple des poètes d’Auguste.
Vous comprenez, messieurs, que cette contagion, si elle a séduit et corrompu des esprits d’un ordre supérieur, sera un danger aussi pour des esprits plus communs, qui n’écrivent pas mais qui flattent, qui ne pensent pas mais qui agissent, qui ne font pas de vers mais qui se soumettent, qui ne divinisent pas leurs maîtres mais qui sont prêts à tout.
Or, quel est le mal de notre époque? Nous devons nous dire nos vérités en face : le mal de notre époque, c’est la langueur des esprits, l’abandon de nous-mêmes, le goût du repos,
l’insouciance, le sentiment individuel substitué au patriotisme, l’art de demander beaucoup à
!a chose publique et de lui donner peu, la confiance dans l'Etat et l’abdication de nos droits et surtout de nos devoirs de citoyens. Nous croyons nous justifier en imputant le mal à ceux qui nous dirigent, et en accusant sans cesse les événements supérieurs à, notre volonté. Quand un peuple est tombé à ee point, il ne doit chercher la cause de sa chute qu’en lui-même. Il est certain que le développement du commerce, les inventions multipliées de l’industrie, cinquante ans de paix et de prospérité, l’accroissement des richesses, les fortunes subites, les spéculations scandaleuses, le goût du luxe et du faux éclat, un bien-être qui n’a été égalé à, aucune époque et qui a pénétré toutes les classes, même les plus pauvres, il est certain que tout a contribué à créer cher nous un besoin incessant de jouissances. Le jour où l’homme ne pense qu’à ses jouissances, ii se détache de la
société, il se croit supérieur à tout devoir parce qu’il ne voit plus que des besoins.
C’est là un péril, et un péril grave, messieurs; il est temps de le conjurer, il est temps d’y chercher un remède. Pour nous guérir, nous sommes un peu vieux, mais pensons à nos enfants et efforçons-nous de leur donner une éducation plus forte, plus morale, plus politique que ne l’a été la nôtre. Nous sommes trop Latins avec nos maîtres, nous sommes trop épicuriens avec Horace , trop languissants avec Virgile , trop courtisans avec Auguste.
Il faut à nos fils, si nous voulons qu’ils soient meilleurs que nous, un aliment plus viril et plus généreux. Reléguons le latin au second plan; il aura toujours un rang, puisqu’il est nécessaire à l’intelligence de nos lois , de nos sciences, de notre langage même et des modèles qui ont inspiré notre littérature, mais il
n’aura que le second rang. La plus grande part , la plus longue , appartiendra à la littérature grecque. Là sont les sources pures, abondantes, irréprochables ; là se préparent les philosophes, les penseurs, les citoyens, les hommes d’État. Là, vous pouvez mettre entre les mains des enfants les œuvres les plus simples et les plus admirables. Il y a des auteurs sans doute que nous devrons écarter. Je ne conseillerai pas de leur faire lire Anacréon et Aristophane, ou du moins un choix serait nécessaire. Mais, en sacrifiant même ces deux poètes, quel immense horizon devant nous! C’est Homère, plein dr leçons et d’héroïsme, Hésiode avec sa belle morale , Solon avec ses exhortations patriotiques ; puis Eschyle, Sophocle, Euripide, où l’âme apprend à penser avec grandeur et à s’exprimer dans un langage magnifique. Si nous vou-
1 mis des prosateurs, c’est Hérodote, le conteur
AUGUSTE
merveilleux , dont les récits sont faits pour oharmer l’imagination de l'enfant aussi bien que la raison du vieillard , c’est Thucydide , à kt fois grand historien, grand politique , grand philosophe, c’est Xénophon, qui a sur les lèvres Fc parfum du miel de l’Hymette et qui en ■aème temps retrace avec énergie les exploits inmortels d’une poignée de Grecs, c’est Platon, qui transporte L’âme dans les sphères les plus levées et dont la forme harmonieuse est un modèle de proportion et de beauté, c’est Aristote, qui a guidé le moyen âge, qui est parfois aride, mais qui donne aux esprits la netteté, la précision, et qui enseigne quels sont les droits du citoyen , les règles des États, les constitutions des sociétés, c’est Théophraste, le plus pur et le plus charmant des moralistes, c’est Tucien, le plus spirituel et le plus fin des critiques, c’est Démoslhène, l’énergique patriote.
c’est Eschine, c’est Lysias, c’est toute l’écoîe des orateurs attiques.
Calculez, messieurs, le résultat de renseignement de cette grande littérature. Supposez une génération qui, dès l’enfance, serait initiée à la connaissance de la langue grecque , qui aurait grandi en se pénétrant de toutes ces beautés : elle s’épanouirait, à son insu, à tout ce qui est beau, grand, généreux. Elle serait au-dessus des convictions systématiques, des théories préconçues qui appartiennent à l’àge mûr ou h. l’esprit de parti ; la nourriture intellectuelle qu’on lui présenterait chaque jour éveillerait sans effort les nobles sentiments qui. Dieu merci! ne sont pas morts aujourd’hui, mais qui sont affaiblis ou du moins silencieux. L’élévation du sentiment moral, que respirent tous les livres grecs, serait la santé et la force de notre jeunesse. Je ne parle pas de la pin-
AUGUSTE
losophie, que les Grecs ont inventée, analysée, développée & un tel point, que la philosophie moderne n’a pu que marcher sur leurs traces; .mais la morale elle-même a trouvé dans les écrivains grecs des interprètes si admirables qu’ils n’ont pu être surpassés que par le christianisme ; encore plus d’un docteur chrétien regardait-il Socrate et Platon comme des précurseurs de la morale évangélique.
Mais à la morale pratique j’ajoute une autre morale qui en est le couronnement, et que je serais tenté d’appeler la morale politique. Dans la littérature grecque, vous verrez constamment dominer un sentiment qui est le secret de toutes lés nations qui grandissent : le patriotisme opposé au sentiment individuel. Aujourd’hui, hélas! notre maladie, c’est le sentiment individuel, non pas hostile, mais indifférent au sentiment patriotique.
L’individualisme n’existe pas dans la société grecque, le citoyen n’est rien auprès de la cité, l’homme est absorbé au profit de l’État, l’individu au profit de tous. On naît, on vit, on meurt pour la patrie. Les lois sont quelquefois dures et difficiles devant l’ennemi comme dans l’intérieur de la cité ; elles exigent le plus magnifique déploiement de tout ce que fâme humaine contient de forces pour le bien et pour le sacrifice. Il y a là une admirable école que les maîtres de la Grèce présenteront sans cesse à notre jeunesse. En outre, quel air pur, salutaire, éthéré, elle respirerait au milieu de cette atmosphère vivifiante, où la pensée est reine, où le seul culte est celui du beau, où les plus grands exemples lui sont rendus attrayants, irrésistibles, faciles, tant le génie l’enlève par son souffle et la remplit d’une généreuse ardeur. C’est donc la littérature grecque qui est, par
AÜGESTE.
excellence, digne de former des hommes, et surtout de former des hommes libres. Or, messieurs, vous vous rappelez la définition des Grecs : « Ceux-là seuls qui pensent et agissent « en hommes libres méritent le nom de ci- « toyens. »