Auguste Stoeber [microform]
Près de trois ans se sont écoulés depuis que l'homme de bien auquel nous consacrons ces pages nous a quilles. Sa mémoire n'en est pas moins resiée vivante dans le cœurde tous ceu\ qui l'ont connu. Ses amis, ses anciens collègues, ses élèves, pour honorer sa mémoire et lui donner une dernière marque de leur affection, ont orné sa tombe d'une couronne de bronze; pour conserver ses traits, le Musée historique lui a consacré un médaillon de marbre; ses amis des Trois-Epis ont placé en son honneur une inscription commémorative dans ces Ueux où, si souvent, il était venu se retremper et se délasser des fatigues d'une vie laborieuse. Le sentiment unanime des divers orateurs qui, à ces occasions, comme lors des funérailles, ont pris la parole, a été que l'Alsace a perdu en Auguste Stœber un de ses meilleurs, un de ses plus nobles lils. C'est ainsi que s'est exprimée également la presse alsacienne, qui lui a voué de nombreuses notices nécrologiques.
L'étude d'une personnaUté comme la sienne offre de l'intérêt à plus d'un point de vue.
Non seulement les exemples qu'elle nous offre stimulent nos aspirations, mais encore nous voyons se dérouler devant nos yeux une page intéressante de l'histoire de notre patrie restreinte. Cette étude nous fait comprendre les tendances d'une génération qui est sur le point de s'éteindre, et si même elles semblent s'écarter de celles d'une grande partie de la génération actuelle, nous pouvons
'';V'-ï> --;"' / ■:.-^'ftïî'^''i
y reconnaître un sentiment qui leur est commun : la ténacité avec laquelle le peuple alsacien, à travers toutes les crises et sous tous les régimes, a maintenu son individualité provinciale, toujours exposée à être broyée entre les deux nationalités rivales qui, tour à tour, se le sont disputé.
Daniel-Auguste-Ehrenfried Stœber naquit à Strasbourg le 9 juillet 1808.* Sa famille avait fourni, pendant plusieurs générations, des notaires et des tabellions à Strasbourg et à ses environs. Son père, Ehrenfried Stœber, notaire lui-même jusqu'en 182i, puis avocat, est fort connu comme poète et comme homme de lettres alsacien. Il a été, au commencement de ce siècle, une des figures les plus originales et les plus populaires du vieux Strasbourg. C'est de lui que sont ces strophes caractéristiques pour les tendances de la génération dont il a été l'un des principaux représentants : « Ma lyre est allemande; elle retentit de chants germains, mais mon épée est française et fidèle au coq gaulois. Qu'au-delà du Rhin et au-delà des Vosges puisse résonner mon cri : U Alsace est mon pays; c'est pour elle que bat mon cœur! »*
Bien qu'il fût l'un des défenseurs les plus convaincus de la langue allemande, des mœurs et des traditions alsaciennes, il n'en était pas moins foncièrement dévoué à la France (il avait commandé une
* La maison où il vit le jour est située au Vieux-Marché-aux-Vins n° 9 et donne par derrière sur le quai Desaix, où elle porte le n° 12. Au-dessus de la porte d'entrée, du côté du Vieux-Marché-aux-Vins, se trouve une sculpture en relief, représentant deux hommes en train de battre le blé et surmontée de l'inscription zum IhescJér (au batteur en grange). C'est là qu'Ehrenfried, Auguste et Adolphe Stœber ont vu le jour. On a fait remarquer à ce propos que rien ne symbolise mieux l'activité de ces trois hommes, qui, comme des batteurs en grange, ont su, au point de» vue intellectuel, extraire le bon grain de la paille inutile-
* Meine Leier ist deutsch; sie klinget von deutschen Gesàngen; — liebend den gallischen Hahn, treu ist, framôsisch mein Schwert- — Mag es ûber den Rhein und ûher den Wasgau ertônen : — „Elsass" heisset mein Land, „Klsass" dir pochet mein Hers.
légion de la garde nationale pendant l'invasion) . li connaissait à fond les auteurs allemands, et on lui doit entre autres un Précis de Vhistoire de la littérature allemande, très apprécié des deux côtés du Rhin er qui eut deux éditions. ; i iir^ >
11 n'était pas moins versé dans la littérature française, ainsi qu'en témoignent les traductions qu'il fit de différents chefs-d'œuvre contemporains, dans le but de les rendre accessibles à ceux de ses concitoyens moins familiarisés avec la langue française.
VAlsatisches Tagebuch et les nombreuses biographies d'Alsaciens, surtout celles de Pfeffel et d'Oberiin (cette dernière en français), attestent le vif intérêt qu'il portait à l'histoire de l'Alsace et qu'il transmit à ses fils Auguste et Adolphe.
Ehrenfried était en relations suivies avec beaucoup de fittérateurs marquants; nous citerons seulement les poètes Voss et Tieck, les frères Grimm, et surtout Hebel, l'aimable poète alléraanique.
Champion zélé du libéralisme contemporain, dont il fut, sous la Restauration, « l'un des représentants les plus en vue à Strasbourg » (nous empruntons ces termes à M. Rodolphe Reuss), il était de même en rapports suivis avec les hommes politiques de son parti, tels que le général Foy et Benjamin Constant.
Il est facile de comprendre l'influence qu'un tel père devait exercer sur le développement intellectuel de ses fils.
Leur mère, Dorothée-Louise Kùss, était fille d'un pasteur de Rheinbischofsheim. Pour compléter son éducation, elle avait passé plusieurs annt^es à Strasbourg dans la maison de son oncle Kampmann, alors receveur municipal. En y suivant les cours d'un pensionnat de demoiselles, elle avait entre autres reçu d«s leçons de littérature d'Ehrenfried Stœber, qu'elle épousa en 1807. Femme de cœur et d'une intelligence cultivée, elle s'intéressa et s'associa aux travaux de son mari et de ses enfants. Elle a laissé à ces derniers le souvenir d'une mère tendre et dévouée, pieuse et résignée dans toutes les vicissitudes de la vie.
Après le père et la mère, il nous reste à dire un mot du parrain. Sous ce rapport aussi Auguste avait été bien doté. A détaut de la
fée de la poésie et des lettres, Ehrenfried avait prié son ami, le fabuliste Pfeffel, de tenir son premier-né sur les fonts baptismaux. Pfeffel accepta ; la lettre qu'il écrivit à cette occasion a été publiée par Frédéric Otte dans sa biographie d'Ehrenfried Stœber {Elsdssische Neujahrsblàtter, 1846, page 15). Mais sa cécité et son grand âge ne lui permirent pas d'assister à la cérémonie, et il se fit remplacer par un grand-oncle du nouveau-né. Auguste Stœber conserva toute sa vie un attachement presque filial pour son illustre parrain, dont le buste ornait son cabinet de travail. Outre les différentes publications qu'il a consacrées à Pfeffel et à sa famille, c'est lui qui a été l'un des principaux promoteurs du monument de Colmar, qui fut élevé à sa mémoire en 1859.
Le 8 mai 1816, Auguste entra au Gymnase protestant, où il fit toutes ses humanités. Chaque année il remportait des prix, témoignages mérités de son zèle et de son application. Il n'avait pas encore dix ans quand il composa ses premiers vers pour la fôte de son père.*
Un des meilleurs souvenirs qu'il ait gardés de son enfance se rapporte à un séjour de quatre semaines qu'il fit en 1819 à Bade avec son père, alors souffrant. Ils poussèrent jusqu'à Carlsruhe, où Auguste vit le poète badois Hebel, et voici le portrait qu'il nous en a laissé : « Hebel est un homme beau et de grande taille. Sa figure expressive est encadrée de mèches grisonnantes, ses yeux sont noirs et brillants. Le tour de sa conversation est facile et agréable, surtout quand il raconte ou qu'il se complaît dans une fine raillerie. Son langage est assaisonné d'esprit et dénote une sagacité profonde. II sait garder un sérieux imperturbable quand sa verve excite l'hilarité de tous les assistants. Malgré ma jeunesse, ajoute Stœber, Hebel ne laissa pas de faire sur moi une grande impression, et c'est avec un plaisir d'autant plus vif que je goûtai plus tard ses poésies allémaniques et ses récits du Schaizkàstlein. »
Nimm, Vater, dièse Gàb', — Die dir mein Herz beschert, Das immer dich verehrt — Bis an das kiihle Grab.
- î^;->.;;^.ïSK^. j;. :" V^%^r''%-'i---?.'^
L'été de i820, ainsi que celui des deux années suivantes, Stœber le passa avec sa famille dans une petite maison de campagne située aux bords de l'Ill. « Je vécus là, dit-il, des jours heureux à l'ombre des grands arbres, près des flots argentés de l'Alsa, sous la voûte bleue du ciel. Sur une île formée par la rivière se trouvait un banc de gazon, devant lequel je me fis une table à l'aide de quelques planches. C'est là que je passais des journées entières. J'y lisais la Vie de Stilling, les poésies de Schiller, Guillaume Tell et d'autres livres qui me sont devenus chers. C'est là aussi que virent le jour différentes productions, tant en prose qu'en vers, entre autres un drame en cinq actes, intitulé : Henri de Gamus (juin et juillet 1822). » Stœber avait alors à peine 14 ans. A dater de cette époque, lui et ses amis sont pris d'une véritable fièvre littéraire et dramatique. Les greniers de la maison paternelle servaient de scène à toutes sortes de représentations. Un jour, Auguste, ses frères et ses amis y jouèrent l'histoire de Robinson Çrusoé, et tinrent à la rendre si fidèlement que Vendredi dut se présenter dans le costume de la nalure, vêtu d'un simple tablier. Ces essais les mirent en goût et, le 6 décembre 1822, ils représentèrent Philotas, tragédie en un acte de Lessing, avec un prologue d'Ehrenfried. En février 1823, Auguste offrit à son père, à l'occasion de sa fête, une tragédie de sa façon, également en un acte. Elle portait le titre de Persée et la tête de Méduse.
Deux mois plus tard il fondait, sous la haute main d'Ehrenfried Stœber, « la Société littéraire des jeunes amis. » Ehrenfried était l'âme de toutes ces sociétés; il ne négligeait rien pour guider dans de bonnes voies le talent naissant de ses fils. Il avait, à cette époque, comme pensionnaires, quelques étudiants en théologie, qui partageaient les goûts de la maison. A table, entre la poire et le fromage, les dimanches surtout, on se communiquait réciproquement ses essais Uttéraires : c'étaient des poésies, des charades, des énigmes; ces dernières n'étaient agréées qu'à la condition d'être en vers. Auguste et Adolphe, bien qu'âgés de quatorze ou quinze ans à peine, n'étaient pas les moins féconds de ces jeunes lettrés.
Les énigmes les mieux réussies étaient transcrites dans un livre, qui leur fut malheureusement volé plus tard. En juin 1823 on fonda une nouvelle société : le Charaden- und Ràthselverein, dont Ehrenfried et sa femme ne dédaignèrent pas de faire partie.
En 1824, fondation d'une nouvelle société : Frûhlingsblûthen, ayant pour but, selon les propres termes d'Auguste Stœber, « de nous former à la littérature et à la poésie ». Quoiqu'elle n'ait eu qu'une courte durée, cette association produisit néanmoins un recueil de quatre gros cahiers, qui furent dédiés à Ehrenfried.
Aux mois de juillet et d'août 1824, Auguste fit un nouveau voyage, qui cette fois le mena à Nancy et Verdun.
En 1825, Ehrenfried, toujours soucieux de l'avenir littéraire de ses fils, commença à leur faire un cours régulier de littérature allemande. Le professeur était plein de son sujet, les disciples bien doués, et la semence ne pouvait manquer de donner de bons fruits.
L'étude et l'imitation des bons modèles formèrent le goût et le style des deux frères, et c'est dans le même but qu'ils fondèrent un nouveau petit cercle littéraire : Aesthetischer Uebitngsverein, présidé par Ehrenfried. Les procès- verbaux des séajices, qui existent encore, témoignent suffisamment du zèle et de l'ardeur de chacun de ses membres.
La même année, les deux frères, de concert avec quelques amis, firent paraître, sous des pseudonymes, leur premier recueil de poésies. Il était intitulé : Alsalîsches Vergissmeinnicht. Ehrenfried lui-même en avait autorisé 1 impression. Auguste ne fut pas peu surpris de voir leur publication commune citée dans une histoire fittéraire de l'Alsace, écrite Tannée suivante par un certain Schaeffer. Quoique ces premiers essais d'un jeune homme de dix-sept ans ne soient pas sans quelque mérite, l'auteur ne trouva plus tard rien à en dire qu'un Miseremini mmœ! Quoi qu'il en soit, l'impression de leurs poésies donna encore plus d'émulation à Auguste et à son frère.
Antérieurement à la publication de ce recueil, Stœber avait déjà vu différentes feuilles périodiques, telles que le Daiinbach's Anzeige-
blatt et le Freiburyer Unterhaltungsbîatt, accorder les honneurs de l'inserlion à ses productions poétiques. Théodore Winkler, plus connu sous le pseudonyme de F. Hell, qui rédigeait alors la Abendzeitung, une des revues littéraires les plus répandues de ce temps, ne dédaigna pas de publier, en 1826, quelques pièces de vers qu'Auguste lui avait envoyées. Une visite que le poète allémanique Hebel rendit alors à son père, produisit de nouveau sur le jeune homme une impression très profonde, et les encouragements que ^excellent vieillard lui prodigua ne restèrent pas sans fruit. Auguste portait une vénération profonde à cet homme, qu'il considérait comme un idéal de bonté et de noblesse intellectuelle. « 11 vit dans rï)on cœur et y vivra éternellement! » s'écrie-t-il avec douleur en apprenant sa mort quelques mois plus tard (26 septembre 1826).
Hebel n'était du reste pas le seul poète allemand qui ait trouvé l'hospitalité sous le toit d'Ehrenfried. Voss, Haug et Tieck s'arrêtèrent à Strasbourg pour saluer le poète alsacien, et leur séjour, quelque court qu'il fût, laissa des traces fécondes dans le cœur de ses deux fils. v -' -
Le 24 août 1826, Auguste remporta au Gymnase protestant le premier prix de poésie allemande par une pièce de vers intitulée : Die Ërnle, la moisson, qu'il débita lui-même lors de la distribution.
Il avait achevé alors ses humanités et dès le 27 août il prit sa première inscription à la Faculté de théologie de Strasbourg. ,,
Sans négliger ses études universitaires , il n'en contmua pas moins à suivre ses goûts poétiques.
Le poète a, comme on le sait, une période où tout fermente en lui, une période pendant laquelle il flotte entre des tendances et des écoles opposées, jusqu'à ce qu'il ait trouvé sa voie et son centre de gravité intellectuel et littéraire. C'est la phase où Auguste Stœber venait d'entrer. Il lit, il dévore entre autres les pages fantastiques de Hoffmann. « Un soir, raconte-t-il dans ses Memorabilia vitœ, je lus encore au lit le Magnétiseur. Longtemps le sommeil fuit mes paupières. Je pensais toujours à la tendre Marie (^un des personnages du conte) et au mystérieux et incompréhensible Alban.... Cepen-
•^ *" . ■ '" ,<'• 'f^'fT!SS^l'tr-:-
dant je finis par éteindre ma lampe. Au milieu de la nuit je sentis soudain un bras m'élreindre et me secouer à plusieurs reprises; je me réveillai en sursaut : j'étais à la fenêtre et mon père auprès de moi. Il m'expliqua que j'avais tout à coup poussé un cri perçant en me jetant hors du lit. Une sueur froide perlait sur mon front et ma bouche était sèche. Je bus avidement l'eau que me versa mon père et me recouchai. »
C'était l'influence de l'école romantique allemande qui produisait ces extases maladives chez ce jeune poète de dix-huit ans. Il en lisait avec passion les œuvres les pius médiocres, et son imagination s'exaltait aux dépens de son goût. « J'ai lu Mimili par Clauren » , nous dit-il dans ses Memorabilia vitœ. « C'est un de mes livres de prédilection, supérieurement poétique et romanesque. La plus délicieuse figure est celle de la douce et virginale Mimili. Son divin caractère se combine avec un amour pur de la nature, un sentiment délicat, une pieuse atîection et une sainte innocence. Elle se meut au sein de ses Alpes comme une apparition idéale d'un pays meilleur. Son cœur est chaste et pur comme la neige éternelle de
la Jungfrau Mais où trouver une créature pareille dans nos
terrestres vallées? »
Quelques années plus tard, Slœber dut sourire en relisant ces figues, car il ajouta en marge l'exclamation significative : Ternpora mutantur !
Les œuvres du sentimental Matthison, et surtout celles de Hœlty, l'aimable poète élégiaque, qu'il relut jusqu'à cinquante fois, développèrent en lui un penchant à la mélancolie qui ne fut heureusement que passager, t Des vers charmants, dit-il, en parlant de Hœlty. Comme je partage sa joie lorsqu'il chante le mois de mai, et ses pleurs lorsque sa lyre revêt un crêpe et qu'il en tire des accords funèbres! Que j'aime à suivre ses douces rêveries au clair de lune, lorsqu'il dirige mes pensées vers un cimetière ou que, livré à son enthousiasme, il prête l'oreille aux apparitions célestes ! »
Rien d'étonnant si, pendant cetle phase, que plus d'un a traversée, Stœber est pris de regrets vagues et inexpliqués ; un dégoût
complet de la vie et des choses terrestres s'empare de son âme. Dans la nuit de la Saint-Sylvestre 1826 il s'écrie : « Achève de rouler dans l'abîme insondable des temps, année qui t'en vas. Je descendrais sans regrets dans la tombe avec toi et si, pour moi aussi, retentissait le glas funèbre qui maintenant t'appelle, que je serais heureux ! Que fais-je sur cette terre froide et égoïste, où la haine et l'imposture ne cessent d'obscurcir l'astre de la vérité et de l'amour céleste? » Puis il songe à ceux qui lui sont chers, se promettant, aprè^ sa mort, de venir les visiter pour les préparer à la vie des cieux, et il finit en s'écriant :
Tône Todtengîôeklein bald, Ton' in sûssem Bd>en, Au8 der Erde fremd wnd hût AufiDàrts mich zu hèben.
La vie malheureuse et la fin prématurée du pauvre Hœlty l'avaient profondément touché. .
Il s'indigna en apprenant qu'aucun monument, pas même une croix n'indiquait l'endroit où reposait le jeune poète. Ces sentiments arrachèrent à sa lyre les vers suivants, qui sont restés inédits :
Wo ist des Sàngers GrcA?
Wo ruht der Mûde aus?
Kein Flitterkranz noch Blm^ienstrauss . Wéht fliistemd darauf herab.
AUmàhlif^ doch beitn Stemmschein, Wenn ztoôlf die Ghcke ruft, Da tont es um die kûhle Ch^ft Wie goidner Harfenklang; Und von den kohen HimmelshàUen Die sûssen EngeUieder schaUen, Und in der Sd'gen Geisterreiche Schîcebt Hœlty; der VoUendung Schein VmstraMt die dtmMen Loeken.
So wanddn die Gestàltat nieder, So scheiden sie mit Geisterkuss.
Dort too die sûssen Klônge bebten, Wo Seraphitn hernieder schwébten, Dort ist des edUn Sàngers Grwft, Dort ruht der Mûde aus.
Heureusement cette crise sentimentale ne fut que passagère. L'étude et des travaux plus sérieux guérirent Stœber de son spleen, et lui rendirent la verve et la gaîlé qui formaient le fond de son caractère. Avec son frère Adolphe et quelques amis intimes, il fil partie d'une nouvelle société esthétique et littéraire, qui s'était formée sous la présidence d'un professeur au séminaire protestant, feu M. Th. Fritz. Auguste fut chargé d'écrire un Essai sur les Minnesànger et, lorsqu'il présenta son travail à la société, on le combla d'éloges bien mérités. Le président déclara que, comme style et comme exposition, l'œuvre était tout à fait réussie.
Ces diversions poétiques et Httéraires ne l'empêcliaient pas de se préparer avec ardeur au baccalauréat ès-lettres, et de suivre assidûment le cours préparatoire de théologie au séminaire protestant.
Ces études comprenaient, outre la théologie proprement dite, un bon fonds de philologie classique. Cet enseignement avait le mérite de faire de ceux qui le suivaient des professeurs aussi bien que des théologiens; et comme à plus d'un de ses condisciples, il arriva dans la suite à Auguste Stœber de préférer le professorat au ministère sacré.
Le 8 novembre 1828, il obtint le grade de bachelier ès-lettres et put dès lors se livrer exclusivement aux études théologiques. Elles durèrent cinq ans. C'était long, et dans la trop courte notice biographique qu'il a consacrée à Stœber, dans le Journal d'Alsace du 29 mars 1884, M. Rod. Reuss nous en dit la cause. « Si Auguste Stœber y consacra cinq ans, c'est qu'il s'occupa pendant ce temps de beaucoup de choses qui ne rentraient pas précisément dans les rubriques de l'exégèse ou de la dogmatique. M. de Polignac, les ordonnances de juillet, l'avènement de Louis-Philippe firent quelque tort, on peut le croire, aux commentaires sur l'Ancien et le Nouveau Testament. Ce qui prouve mieux que toute autre chose l'enthousiasme qui s'empara du jeune étudiant durant les journées émouvantes qui précédèrent et suivirent la chute des Bourbons, c'est le petit volume allemand intitulé : Histoire de la Révolution de Juillet, que fit paraître Auguste Stœber peu de temps après les
événements de Paris. Ajoutons à ces occupations littéraires coname à cette agitation politique les devoirs de garde national, la création d'un grand casino des étudiants, qui s'organisa en i831 sous la présidence de M. de Quatrefages, alors étudiant à Strasbourg, et d'où sortit le casino théologique et littéraire dont Stœber fut un des premiers administrateurs, et l'on comprendra facilement qu'il n'ait pu clore ses études qu'assez tard, en 1833. »
Pendant toute la durée de ses études, Auguste Stœber fut en outre membre d'une association d'étudiants, à la fondation de laquelle il avait lui-môme contribué. Cette société portait le nom d'Eugénia. Les procès-verbaux des séances hebdomadaires prouvent qu'on s'y amusait bien, tout en travaillant sérieusement. On y faisait des conférences littéraires, on recherchait la solution de problèmes philosophiques, on discutait théologie, politique, etc. On y buvait aussi de bonne bière et l'on s'y adonnait à une galté qui n'avait rien que de juvénile.
Comme garde national, Stœber, qui était alors loin d'avoir l'embonpoint qu'on lui a connu plus tard, fut incorporé dans une compagnie de voltigeurs, où il eut pour camarades son frère Adolphe et son jeune professeur M. Edouard Reuss.
Tout en prenant de la sorte part aux événements politiques qui bouleversaient alors l'Europe, Stœber n'en resta pas moins fidèle à ses études de prédilection.
Il collaborait entre autres au Morgenblatt de Stuttgart, dirigé par le poète Gustave Schwab, dont il s'était de bonne heure acquis l'amitié. En 1831, il publia, dans la Morgenzeitung, un travail sur l'ami de Gœthe et son rival, le poète Lenz', travail qui était, pour ainsi dire, l'ébauche de l'excellente monographie qu'il publia, en 1842, sous le titre de : Lenz et Frédérique de Sesenheim. Gustave Schwab ne ménagea pas les éloges à ce « très intéressant » travail, ainsi qu'il s'exprime dans une lettre à Stœber du 27 septembre 1831 .
A cette époque la position de Stœber n'était pas exempte de soucis. Ehrenfried avait subi des pertes considérables, dont les ressources de la famille s'étaient ressenties. 11 en résulta pour Auguste
la nécessité de pourvoir un peu par sa plume à ses moyens d'existence. C'est ce qui contribua aussi à prolonger ses études de théologie. En 1833, son frère Adolphe, qui avait accepté une place de précepteur à Metz, l'engagea fortement à accepter une position semblable qu'on lui offrait alors. * Dans quelques années, lui écrivit-il, tu pourras voyager et continuer tes études à une université allemande. » Auguste suivit ces conseils. Après avoir passé les examens de candidat en théologie, il devint précepteur à Oberbronn, dans une famille apparentée aux Stœber,
Il termina ses études en théologie, en soutenant, l'année suivante, sa thèse de bachelier, sous les auspices de son jeune professeur, M. Edouard Reuss. Il avait pris pour sujet l'un des Alsaciens les plus marquants au xv« siècle : Geiler de Kaysersberg, que l'on considère comme un des précurseurs de la Réforme. « L'Essai historique et littéraire sur la vie et les écrits de Geiler de Kaysersberg, dit M. R. Reuss, dépassait en importance, sinon en volume, la plupart des dissertations académiques semblables. Fruit d'études personnelles et approfondies, elle rappelait l'attention de nos compatriotes sur l'un des écrivains les plus originaux de la fin du xv« siècle ; elle indiquait aussi la direction dans laquelle Stœber allait bientôt poursuivre de préférence ses recherches littéraires et archéologiques. » Le 20 avril 1834 eut lieu la consécration solennelle du nouveau bachelier. En attendant une vacance, il desservit la paroisse d'Oberbronn, en qualité de vicaire, tout en continuant à rempUr ses fonctions de précepteur. Deux ans plus tard il se chargea, en outre, de la cure de Rothbach, petit village voisin.
En 1834 son ami Edouard Verny, alors principal du collège de Mulhouse, lui proposa la place de professeur d'allemand à cet établissement. Ils s'étaient connus comme étudiants à Strasbourg, où ils suivaient ensemble les cours de l'abbé Hautain. Bien que Verny n'eût pas séjourné longtemps à Strasbourg, ils s'étaient liés d'une étroite amitié. Verny s'était rendu plus tard à Paris, où il n'avait pas tardé à se faire la réputation d'un brillant publiciste. Appelé à Mulhouse en 1830, c'est lui qui réorganisa le collège, en essayant
■if
de foettre l'easeignemeot eo rapport avee l'esprit et les besoins modernes, et surtout avec ceux de Mulhouse. Il créa deux cours, Tun de latin et de grec, l'autre de sciences appliquées; c'est ce dernier qui se transforma plus tard en école professionnelle. Dès 1833, Verny avait proposé son ami pour une chaire alors vacante. Stœber aurait sûrement accepté à cette époque; malheureusement on lui préféra un docteur de Fribourg, qui se montra incapable de remplir ses fonctions et qu'il fallut remercier. Verny offrit alors la place à son ancien condisciple ; mais quoique cette position fut matériellement plus avantageuse, Stœber ne put se décider à l'accepter. Au point de vue social et httéraire, notre industrieuse cité offrait alors si peu de ressources, à en juger par les nombreux témoignages du temps, entre autres ceux du spirituel E. Souvestre (Dictionnaire de la conversation et de la lecture, l'« éd., article « Mùlhausen ») et de Verny (Sermons)^ que Stœber préféra rester dans son paisible et champêtre Oberbronn, où il avait alors sa mère, et dont le site était plus propre à nourrir ses goûts poétiques que les noires cheminées du Sundgau, sans compter la proximité de Strasbourg, où il avait alors de nombreux amis. ,u. .. .^i , ,i , .,
C'est à Oberbronn que Stœber commença sa vie à lui, cette vie à laquelle il ne renonça que loi-sque l'âge et les infirmités l'y obligèrent. Dans les moments de loisir que lui laissaient ses fonctions, il se mettait en route, par monts et par vaux : l'afepect de la nature inspirait ses poésies. Lorsqu'il arrivait à un endroit habité, il s'arrêtait pour recueiUir avant tout, de la bouche même des habitants, les légendes du pays, les proverbes et les dictons populaires, ks chansons et les rimes de la rue. Il notait les particularités du langage, les tours de phrases et les expressions qui le frappaient. Il transcrivait les inscriptions curieuses qui couvraient les murs des vieilles chapelles et des châteaux en ruine. Il fouillait les archives des. communes, et tirait de leur oubU de nombreux et intéressants documents inédits. Dans ces tournées il s'adressait â tout le monde, de préférence aux curés, aux pasteurs et aux instituteurs, même aux enfants, auxquels il faisait réciter leurs rondes naïves. Il
se créait ainsi de tous côtés des relations multiples et collectionnait avec une ardeur, une énergie admirable tout ce qui avait rapport à la littérature, à l'histoire, aux légendes et aux coutumes de son pays natal. Dans l'accomplissement de cette tâche il trouvait chez son frère Adolphe tous les encouragements, tout le concours désirable. \ •' ^ ■ "' En 1835 il fut vivement affligé par la mort de son père. Il ne perdait pas seulement en lui un père, mais encore son plus fidèle conseiller littéraire. Parmi ceux qui contribuèrent le plus à suppléer Ehrenfried dans ce dernier rôle, il faut citer l'historien alsacien Strohel et le poète allemand Gustave Schwab. Strobel avait été son premier maître, d'abord à l'école Saint-Pierre, puis au Gymnase protestant. C'est à lui que revient en grande partie le mérite d'avoir guidé son élève vere les études alsatiques et de Ty avoir orienté. Stœber resta constamment en relations avec son cher professeur et ne cessa de s'inspirer de ses conseils. D'autre part, Gustave Schwab, le rédacteur en chef du Morgenblatt, auquel Stœber collaborait depuis nombre d'années, était son grand oracle en matière de poésie ; bienveillant, mais sévère, il habitua son disciple à donner à ses vers une facture harmonieuse et correcte. Il sut aussi épurer son goût. En reconnaissance de leurs bons offices, Stœber dédia à ces deux hommes un recueil de poésies, qu'en 1836 il publia, de concert avec son frère Adolphe, sous le titre Alsabildér. Ce livre contient des légendes alsaciennes, mises en vers par les deux frères, qui confondaient ainsi, comme dit Spach, leurs inspirations lyriques dans un seul et même volume. Vingt-cinq d'entre elles sont d'Auguste, huit d'Adolphe. Guidés principalement par l'intérêt poétique, les auteurs ne se sont pas toujours tenus à la lettre de leurs légendes; quelquefois aussi Auguste en a créé lui-même de toutes pièces, par exemple celle des quatre chevaliers. Pour rendre un peu ses droits à la vérité historique, Strobel, qui prit conuaissance de leur manuscrit avant l'impression, leur conseilla d'ajouter des notes explicatives, ce qu'ils s'empressèrent de faire. Les critiques firent un accueil bienveillant aux Alsabildér. Schwab remercia
Slœber de sa dédicace, ainsi que des strophes à son adresse qui commencent le volume. « Il y a toutefois lieu de se demander, dit Schwab, si cette attention ne vous créera pas plutôt des adversaires en littérature que des amis. Car il paraît se former dans T Allemagne du Nord une véritable ligue (polemischer Bund) contre ce qu'on est convenu d'appeler Técote des poètes souabes. Uhland lui-même, notre maître à tous, si noble et si grand, auquel personne jusqu'ici n'avait osé s'attaquer, est depuis quelque temps en butte à toutes sortes d'agressions, aussi mesquines que malveillantes. »
L'Allemagne littéraire était alors, en effet, divisée en deux camps qui, avec des armes différentes, se disputaient vivement la suprématie littéraire. Le fougueux et sarcastique Heine, quoique issu lui-même du romantisme le plus exalté, avait, par une contradiction surprenante, mais habituelle, tout à coup tourné ses armes contre l'école même dont il sortait. Il sut gagner une grande partie de la jeunesse de l'Allemagne du Nord à ses idées et, à la tête de cette • jeune Allemagne » (dos junge Dmtschland), il dirigea des attaques virulentes contre la vieille école romantique de l'Allemagne du Sud, l'école souabe qui se groupait alors autour d'Uhland. Celui-ci ne répondit que par le silence aux sarcasmes de Heine. Stœber, qui se rattachait à l'école souabe, risquait donc d'être englobé dans cette polémique. Gustave Schwab lui adressa, à ce propos, le mot d'ordre de l'école :
L(U8 aie richten, Lass uns dichten!
(Stuttgart, le 12 septembre 1836).
Ce conseil répondait bien aux sentiments de Stœber, qui, tout en admirant le talent poétique de Heine, n'en resta pas moins fidèle à l'école souabe, dont les tendances lui étaient infiniment plus sympathiques que celles de Heine.
A propos des Alsabilder, nous citerons encore un fragment inédit de la lettre de remerciements et de félicitations que le poète Rùckert, un juge compétent s'il en fut, adressa à Auguste Stœber :
, . , * Ërlangen, le 20 juin 1836/ ..,,;^
. « Cher monsieur, - ^-^ ■^■-■'r ^i''r.i>r ;?îjVi/ifW^'
« Je vous remercie sincèfèméftt aè votre charmant volume dés Alsabild&r et me réjouis de voir aVec quelle vigueur et quelle précision on sait encore manier la langue allemande en deçà des Vosges. Le style non moins que l'expression me paraissent être en tous points fort réussis et parfaitement adaptés au sujet : simples et empreinte d'un certain cachet d'antiquité, sans toutefois devenir monotones ni donner dans un archaïsme ridicule. Quelques-unes des légendes n'ont peut-être pas une bien grande signification; mais ce n'est pas de votre faute. Dans d'autres voïîs ne l'avez peutêtre pas tout à ^ait approfondie. Deux d'entre elles (celles du pont des fées et des quatre chevaliers) répondent à tous mes vœux. Je regrette seulement que dans la note vous n'ayez pas gardé le secret au sujet des noms. ; > tnii t;' »u
f Pour ma part, je n'ai, autant que je me rappelle, traité encore aucune légende alsacienne. Cela ne rentre," en général, pas dans le cadre de mes sujets habituels; mais je n'eu aime pas moins à voir d'autres les traiter, lorsqu'ils le fout avec autant de savoir et d'amour que vous.... J'espère vous voir produire encore beaucoup de belles et bonnes choses. » - ■ ■
* Erlangen 20 Juni 1836.
Hochverèhrtar Herr,
Ich danke Ihnen frewndlichst fur Ihre schônen Alsàbilder, tmd freue mich, dass dort drUiben die deutsche Zunge noch 80 keU und hrâftig Idingt. Styl und AUidrtuik »cheint mur ûbereil treffiich §elungen und angemesstn, einfach tmd aiterthûmiich ohne eintonig tmd alterihûmélnd zu werden. Einige der Sagen haben, was nicht Ihre Schtdd ist, nickt besonders viél Bedeutung, in einigen ist sie ijieUtù^t aitch ndtiit ganz vertieft; ganz zu Dank igt mir ddes geêehehen in der Fmtbrûche tmd in den vier Beutern, nur Schade, da$8 Sie in der ^otc nicht die Namen verschtoiegen haben. Ich selbst erinnere mich nicht weiter etwas von élèœssiachen Sagen berûhrt su haben, ufie denn diètes Fdd ûberhaupt nicht da$ meittige ist; ob ich gleich andere gar gern darauf sich ergehen sehe, wenn es mit so viel Bildung und Lià)e geschiéht wie von Ihnen.... Tch hoffe noch viel Schônes und Gutes von Ihnen zu horen und eu sehen. ^Î'-^J:: ■■■ - ..■)'■ '>::-ï''- Un
Nous avons accompagné Stœber jusqu'au double début de sa carrièi'e comme érudit et comme poète, marqué d'une part par sa dissertation sur Geiler de Kaysersberg, de l'autre par les Alsabikier. . Pour rendre notre récit plus clair, nous allons rapidement passer sur la vie extérieure du savant, si simple, si unie, pour aborder ensuite sa vie littéraire, si vaste et si bien remplie.
La même année que Stœber se révélait à l'Alsace comme poète et comme patriote ^ il fit un voyage qui contribua beaucoup au développement du lettré et de l'érudit. Se rendant aux pressantes invitations de l'ami qui avait encouragé ses premiers essais, du poète Schwab, il partit pour Stuttgart. Il y fit la connaissance des litt^ateurs les plus connus : Uhiand, les deux Pfizer, Menzel, etc. G. Schwab avait organisé, en l'honneur de notre jeune Alsacien, une soirée où il se rencontra avec ces représentants si distingués des lettres allemandes. Stœber fut vivement touché de l'accueil qu'il en reçut. Uhiand surtout se prit d'une vive amitié pour lui, et lui fit don d'un exemplaire de la dixième édition de ses Gedichte.
La notoriété qu'avait acquise Stœber, le désigna au choix du comité supérieur de l'instruction publique pour les fonctions hono- ( rifiques d'inspecteur des écoles du canton de Niederbron^. * ^ - i Vers la fin de l'année 1837, l'emploi de directeur de l'école supérieure des filles de Bouxwiller étant devenu vacant, on le lui proposa dans des conditions qui le décidèrent à l'accepter. Son installation eut lieu le 4 janvier 1838 ; mais sa mère ne put le suivre dans sa nouvelle résidence, et si ce ne fut pas sans peine qu'il se sépara d'elle, du moins eut-il la consolation de la laisser avec son frère Adolphe qui lui succéda comme vicaire. Outre la r direction de l'école des filles, Stœber faisait des cours de langue et de littérature allemandes au collège. Pendant son séjour à Oberbronn, il avait si bien rempli les devoirs de sa charge d'inspecteur, que l'administration le nomma membre du comité supérieur et inspecteur délégué du canton de Bouxwiller. Stœber remplit ses
nouvelles fonctions avec son zèle accoutumé. Une de ses innovations aux écoles de Bouxwiller, ce sont les colloques scolaires, à l'instar de ceux qui avaient lieu au gymnase protestant de Strasbourg, à certaines occasions solennelles. Le plus remarquable de ces dialogues, intitulé: Die Erfindung der Buchdruckerkunst , qui avait eu pour interlocutrices quatre élèves de l'Ecole supérieure des filles, obtint les honneui-s de la publication, par ordre du Conseil municipal. Il avait été composé en 1840, à l'occasion de l'inauguration du monument de Gutenberg à Strasbourg. ' '
Pendant les heures libres que lui laissait sa position , Stœber se livrait avec ardeur à ses études de prédilection. En collaboration avec quelques amis, il avait fondé, en 4838, sa première feuille périodique VErwinia. Cette publication devait servir d'organe aux Alsaciens écrivant en langue allemande. VErwinia revendiquait énergiquement le droit d'existence d'une littérature alsacienne en France. Malheureusement, cette feuille patriotique n'eut qu'une courte durée : elle vécut deux ans à peine, et cessa de paraître à la fin de 4839.
La Muse ne continua pas moins à inspirer Stœber : ses plus beaux vers datent de son séjour à Bouxwiller. A l'occasion de la fête du troisième centenaire de la fondation du Gymnase protestant, il composa, à la prière de son ancien maître Slrobel, une ode véritablement inspirée, qui rend bien son enthousiasme pour le vénérable établissement de Jacques Sturm, et l'attachement filial qu'il lui avait gardé.
Ce qui l'occupait néanmoins le plus, c'était de recueillir avec un zèle infatigable les légendes alsaciennes.
Vers 1840, il songea un moment à fonder un Elsœssischer Sagenverein, dont on. a retrouvé parmi ses papiers les statuts, écrits de sa main. < * '^ -
En 1841, Stœber fut appelé une seconde fois au 'collège de Mulhouse. Par une lettre, en date du 28 septembre, le maire, André Kœchlin, lui proposa provisoirement les fonctions de professeur de troisième. Depuis deux ans, son frère Adolphe était venu
se fixer, en qualité de vicaire, dans cette ville, où sa mère et sa sœur Adélaïde l'avaient suivi. Dans ces conditions, Stœber s'empressa d'accepter la nouvelle position qu'on lui offrait.
Le 30 septembre, il quitta Bouxwiller, emportant les regrets de tous ceux qui l'avaient connu. Ses élèves de l'Ecole supérieure de filles lui avaient remis, lors de son départ, un album dont les feuillets volants contenaient, de la main de chacune d'elles, une poésie ou une pensée pour lui exprimer le profond attachement qu'elles lui gardaient. Stœber a conservé ce simple et touchant cadeau parmi ses plus chers souvenirs.
, A Mulhouse, il entra en fonctions, non comme régent de troisième, mais comme professeur de sixième. Il avait lui-même demandé cette chaire plus modeste, mais qui lui laissait, du moins, assez de loisirs pour qu'il pût continuer ses travaux littéraires. i L'année 1842 fut féconde en publications. Elle donna le jour à VElsœssisches Sagenbuch, au Volksbûchlein , aux Gedichte, et à une monographie : Der Dichter Lenz und Friederike von Sesenheim.
Nous reviendrons plus loin sur l'importance de ces publications, qui assurèrent dès lors à Stœber une place des plus honorables parmi les érudits et les poètes alsaciens. En même temps, il revenait à son projet d'une pubUcation périodique en langue allemande, qui fut le rêve de toute sa vie, malgré les fréquents échecs qu'il subite
En 1843, parurent les Elsœssische Neujahrsblàtter . Ces feuilles, publiées avec le concours de Fr. Otte (G. Zetter), visaient le même but que précédemment VErwinia; elles devaient servir d'organe aux Alsaciens écrivant en langue allemande, pour constituer ainsi une Uttérature provinciale, en évitant, par principe, toute polémique ou discussion politique. Malheureusement, l'entreprise sombra en 1848. Elle ne put traverser les journées agitées de la Révolution de février, et disparut dans la tourmente. " ^
Stœber, lui-même, se lança dans la politique, et devint l'un des rédacteurs de la feuille démocratique le Freiheitsbaum. Il espéra un moment qu'il pourrait, plus tard, convertir ce journal en une
publication purement alsacienne, et continuer avec lui les tradition» de VËrwinia et des Neujahrsblàtter ; mais le Freiheitshaum disparut en même temps que la liberté en France. L'avènement du régime napoléonien dégoûta profondément Stœber de la politique. Lorsqu'on décembre 1851 une circulaire du préfet du Haut>Hhin, M. de Durkheim-Montmartin , aux termes d'un décret du président de la République, enjoignit aux fonctionnaires de donner, dans les 24 heures, leur adhésion au coup d'Etat, Stœber et son ami M. Eck, professeur de dessin, furent, de tout le personnel du collège de Mulhouse, les seuls qui osèrent refuser. — ^ .
Stœber, qui ne voyait en Napoléon 111 qu'un habile aventurier, ne s'est jamais rallié à sa poUtique. Quand, le 8 mai 1870, le plébiscite appe^la les Français aux urnes pour décider du sort et de la fortune des Napoléon, Stœber resta fidèle à ses convictions. Sur l'enveloppe des pièces officielles qu'il reçut à cette occasion de son chef hiérarchique, il écrivit de sa main, sous la date du 9 mai : € Malgré la déclaration : Voter oui, c'est voter pour la liberté, j'ai voté très lisiblement : non ! La hberté napoléonienne n'est pas la mienne.» <-•■■,■ ^ <■:■ ■ - u»^ i. .ijj
Quoique la maturité de Tàge commençât à calmer bien des entraînements, auxquels il s'était abandonné naguère, Stœber ne resta pas indiflféreat au mouvement de l'opinion qui se manifesta, après 1840, contre les Jésuites. .' . ■ >r
Le besoin d'éclairer ses compatriotes sur les véritables tendances de leur ordre le poussa, en 1843, à traduire en allemand les fameux cours d'Edgar Quinet et de Michelet. Mais sauf cet intermède, Stœber ne s'occupa plus, jusqu'en 1850, qu'à publier périodiquement ses Neujahrsblàtter. C'était peu de chose en comr paraison des matériaux qu'il amassait lentement pour des travaux
futurs. r. . i. ..-■, ')!.!. ; .'Ui^^
Il étudiait avec ardeur les ouvrages des frères Grimm sur la mythologie allemande, projetant de publier bientôt, à l'instar de ces maîtres allemands et d'après leurs principes scientifiques, un recueil en prose, aussi complet que possible, des légendes alsa-
ciennes. Ce recueil, dédié à Jacob Grimmi paftiff en 4852, sotié fe titre de Sagenbuch des Elsasses. Il est, sans contredit, après le Volksbuchlein, l'ouvrage le plus original et le plus important que Stœber nous ait laissé. :^^i? ^^> ^ -^^^ - f î^ <
^^^11 avait fait la connaissance personnelle des frères Grimm, en même temps que celle d'autres savants allemands, à l'occasion d'un congrès de philologues allemands qui eut lieu à Francfort, en 1846, et auquel Stœber, ainsi que son frère Adolphe, a\^aient pris part. Les impressions qu'il en rapporta exercèrent sur son esprit une influence considérable et changèrent en quelque sorte la direction de ses études. '. ■^'■\- ^■':' ,■■=;■■■ ■• ';^y-^:,-' ■ ■.-■^-■^ •■.■-,i---: .;,....;,-.:....■,
^ M. N. Martin, à qui nous devons une notice succincte sur Auguste Stœber, dit à ce propos : c Nous pouvons considérer cette époque comme une sorte de point solstitial qui sépare un âge antérieur purement poétique d'un autre qui est plutôt historico^hilologique, avec la réserve toutefois que cette dernière tendance s'était déjà fait sentir précédemment, et que la première revenait encore à l'occasion. »--- 'vi' - - ^
« En effet, Stœber abandonnait de plus en pks la poésie et les belles-lettres en général, pour se consacrer plus spécialement à l'histoire et à la philologie. Cette tendance se fait déjà remarquer dans les derniers volumes des Elsàssische Neujahrsblàtter, où les travaux d'érudition occupent une place de plus en plus considérable. Les NmjahrsstoUen, qui parurent en 4850, sont, de même, une fMiblication essentiellement scientifique. Ils furent continués en 1854, ainsi que les années suivantes, sous le titre à^Alsatia, et parurent d'abord annuellement, puis à des intervalles moins réguliers. La série des volumes de VAlsatia fut close par une publication posthume, la Neue Alsatia (1885). VAlsatia est consacrée à l'étude de l'histoire et des légendes, des coutumes, du langage et de l'art en Alsace. Elle a été, sans contredit, .la publication périodique la plus i*emarquable en fait de travaux et de documents alsatiques. Le premier et le dernier volume de la collection, c'està-dire les JSevjahrsstollen (1851) et la Nme Alsaûa (1885) appât-
tiennent en propre à Auguste Stœber, tandis que les dix autres sont l'œuvre collective de toute une phalange d'amis et de collaborateurs qu'il avait su gagner à son entreprise., ^jj , , • .^ ^ v - v^
Stœber resta toujours fidèle à ce que l'on peut appeler le programme de sa vie, bien qu'à plusieurs reprises on lui eût proposé des positions plus avantageuses. En juillet 1847, le recteur de l'académie, M. Michelle, d'accord avec le bureau d'administration du collège de ^ouxwiller, lui proposa la place de principal en remplacement de M. Kùss, devenu professeur d'histoire au collège de Mulhouse. Stœber refusa. En mai 1852, il fut l'objet d'autres sollicitations plus honorables encore. La ville de Bàle s'occupait alors de la création d'un realgymnasium , dont le directeur, M. Schmidlin, accompagné de MM. Slsehelin, membre du Erziehungsrath et du Petit Conseil, Christen, banquier, membre dû Grand Conseil, vint à Mulhouse lui proposer la place de professeur de Uttérature française et allemande dans les classes supérieures.. Cette position était infiniment plus avantageuse que toutes celles qui lui avaient été offertes jusqu'alors. On n'en voudra pas à Stœber d'avoir hésité un instant. A Bàle il se serait trouvé dans un milieu plus littéraire qu'à Mulhouse, où prédominaient les préoccupations industrielles; il y aurait conquis bien vite4es sympathies et la considération générale. Averti de cette démarche par le principal du collège, M. Serrés, M. Vivien, alors recteur à Colmar, vint personnellement prier celui qui en était l'objet, de ne pas accepter et de rester fidèle à l'Alsace. Stœber déféra au vœu de son chef. Il était le champion des traditions alsaciennes, et il sentait que s'il avait déserté son poste, il aurait failli au mandat qu'il s'était librement donné. « Aléa jacta est! » s'écrie-t-il dans une lettre à un ami; « je ne puis abandonner ma bannière. »
En 1853 Stœber profita de ses vacances pour faire un court séjour à Paris. Il en rapporta les meilleures impressions et, à son retour, il s'arrêta pendant deux jours à Nan<;y, où il rendit visite à un de ses amis d'enfance, le pasteur et poète alsacien Candidus, qui avait été longtemps l'un de ses plus zélés collaborateurs.
En 1856 il se rendit à Nuremberg. C'est le dernier grand voyage de Stœber ; il y allait en qualité de membre délégué du Gelehrtenausschuss fur das germanische Muséum. Comme il comptait un très grand. nombre d'amis et de correspondants littéraires dans l'AUemagne du Sud, il prit le chemin des écoliers et la parcourut en tous sens. Il y renoua bien des amitiés et fît la connaissance personnelle de beaucoup de gens de lettres, avec lesquels il n'avait eu jusqu'alors de relations que par lettres. A Carlsruhe il vit Mone, Kuntzel, Draexler; à Francfort il retrouva des connaissances de 1846, entre autres Kilzer et Roth. Après s'être arrêté à Aschaffenbourg et à Wûrzbourg, il arriva enfin à Nuremberg. ^ Begeisternd schôn », écrit-il à L. Schneegans. De Nuremberg, où il se lia particulièrement avec Fromann, il se rendit à Munich, où il salua S. Muller, Steub et Aug. Becker. Il ne rentra en Alsace qu'après avoir fait à Stuttgart un séjour de quelque. durée../., . . î • . *
A l'exception de ces trois voyages, Stœber bornait ses absences à de petites excursions dans le grand-duché de Bade t)u en Suisse, surtout à Bâle, où il comptait parmi ses amis Wackernagel, les Merian, le D' Bischof et M. le D'^ Sieber.vi - \ v^ts \i -«^ !^. ïri ,
*' *I1 fit aussi à plusieurs reprises le voyage de Saint-Gall, où il visitait un de ses éditeurs, le savant poète Tschudi, descendant du célèbre chroniqueur suisse. * .
En 1860 il fut chargé du cours supérieur de langue allemande, tout en conservant la régence de sa sixième. Depuis 1848 il faisait les cours d'allemand élémentaires et intermédiaires. Il rédigea pour cet enseignement toute une série de livres de classe : grammaires allemandes, exercices de grammaire, chrestoraathies.
'-. 1-: ■-- w/.ï-*■•?'■..i'>'^'- V Histoire des Belles- Lettres en Allemagne, qu'il publia en 1843,
mérite une mention particulière. C'est un précis de Uttérature
succinct et substantiel, qui eut une dizaine d'éditions.
Ces cours d'allemand augmentaient beaucoup la charge de travail qui pesait sur Stœber. Dès 1851 il se plaignait d'être trop occupé. Sa classe, le cours d'allemand et les leçons particulières qu'il don-
nait lui prenaient de sept à huit heures, sans compter la préparation qu'elles nécessitaient. * . ,. . ;.;^:.^c:>i
Quiconque connaît les fatigues et les ennuis de la carrière pédagogique, s'étonnera, à bon droit, de la force de résistance et de la puissance de travail de Stœber. '■ f • ■' ii«^ «j ♦ir^fcîi!
A côté de son enseignement il trouvait encore moyen de suivre les études qui lui étaient chères. Il publiait assez régulièrement son Alsatia, écrivait une foule d'ouvrages ou de monographies alsatiques, fournissait des articles à plusieurs journaux et revues, notamment au Sanistagshlatt, à la Revue d'Alsace; il faisait face en même tempe à une correspondance très étendue, comme le prouvent ses Correspondenzbûchlein, carnets où il avait l'habitude déconsigner la date, la destination et le sommaire de ses lettres. Il consacrait aussi beaucoup de temps à lire et à corriger les travaux de toutes sortes qu'on venait lui soumettre. - - h> -
Voici par exemple ie relevé de ses occupations du mois de décembre 1850 : .
Correction des premières épreuves des Sagen des Elsdsses; publication de V Alsatia; enseignement au collège et leçons particulières; collaboration à la Revue d'Alsace; critique littéraire d'un ouvrage philosophique, de trois recueils de poésies et d'un poème épique; correspondance.
Grâce à sa robuste constitution, cette remarquable facilité de travail le suivit jusqu'à la fin de sa vie. Ses éludes alsatiques étaient pour lui, comme il l'a souvent dit, un délassement. Elles le réconfortaient après les fatigantes et monotones journées du professeur de sixième. .,
Stœber n'était pas de ces savants qui fuient le monde. Il était, au contraire, d'un caractère essentiellement sociable ; il recherchait les hommes, mais en les choisissant. En 1853, il groupa autour de lui quelques amis dans le but de cultiver ensemble les lettres allemandes en Alsace. Il reprenait ainsi le plan de VErwinia et des Neujahrsblàtter . Ce petit cénacle, qui tint sa première séance le 23 février, prit le nom de Concordia: il compta bientôt un nombre
assez grand de membres actifs et honoraires. Parmi ces derniers figuraient MM. Louis Schneegans, Adolphe Stoaber, Charles Schmidt et Xavier Mossmann en Alsace; M. le D' Bischoff, de Bàle; Jacob Grimm et L. Uhland en Allemagne. La Concordia se réunissait tous les quinze jours, le mercredi à 6 heures du soir, chez l'un des membres de la société. L'hôte était en même temps tenu de fournir un travail écrit en allemand. Tantôt c'était une œuvre originale traitant une question de littérature, de philologie ou d'histoire; tantôt ce n'était qu'un simple compte-rendu des ouvrages d'autrui. On y Usait aussi , des pièces de vers , des compositions d'un caractère humoristique. Stc^er surtout, grâce à sa gaité naturelle, excellait dans ces jeux d'esprit. Cette partie de la séance se terminait par une discussion générale, qui était suivie d'un modeste souper! On songea bientôt à créer un organe de publicité ; mais ce ne ftit qu'en 1856 que Zetter, l'un des membres actifs, bien connu comme poète sous le pseudonyme de Fr. Otte, fit paraître pour la première fois le Samstagsblatt. Dans cette feuille hebdomadaire, dont Aug. Stœber fut l'un des collaborateurs les plus assidus, parurent un grand nombre de travaux historiques et littéraires d'une valeur incontestable. i-^\-<a> -^<imn/ '.^>«if'r-!..fM ^;h 'nr/z -^'M --^-nûf
■ A Mulhouse même ce petit cercle littéraire faisait peu de bruit. Bien qu'il ait existé jusqu'en 1870, il y était à peu près ignoré*^ Il y a une cinquantaine d'années , on n'entendait encore guère parler à Mulhouse que le patois sundgovien. Souvestre, qui a séjourné dans notre villéj de 1630 à 1835, comme professeur de rhétorique, rfjpporte méchamment qu'à cette époque les lettres y étaient pour l'«nfant qui finissait ses études ce qu'était l'Amérique avant Colomb.' Il suffit de vingt ans pour changer cette situation. Le français était la langue des affaires et l'usage l'avait rendu familier aux classes élevées. L'allemand, dès lors, perdit pied si rapidement
au
* Voye^ CotmvoisiER, pp. 28-29. • ": t
* Dictionnaire de conversation et de les^e^ 1'^ édition,» |urticle «^Mûlhaosen».
qu'il fallut l'enseigner comme une langue étrangère à la jeunesse de 1850 à 1860. On comprenait donc de moins en moins des tendances comme celles de la Concordia. ..->-, ^ ^,. ^r > ,.\ ^^r
Gourvoisier, dans son intéressante étude sur les lettres françaises en Alsace, explique ainsi l'attitude que la nouvelle génération, de plus en plus française de mœurs, prenait à l'égard des rares défenseurs de la langue allemande et des mœurs alsaciennes : c On laissait tranquillement rêver dans leur coin les quelques hommes courageux qui voulaient s'opposer à ce courant , qui sentaient le besoin de vivre d'un peu de poésie. Eux aussi, ne cédant qu'aux inspirations de leur cœur, ne se torturèrent point pour se créer un nouvel instrument ; c'est dans la langue allemande, la langue des ancêtres, la langue du berceau et de la prière, qu'ils continuèrent à exprimer leurs sentiments ». Stœber était le centre de cette petite phalange; il y brillait au premier rang; on peut dire qu'il lui donnait l'impulsion et la vie.
Parmi les autres occupations où se dépensait la vie si active de Stœber, il faut surtout citer l'administration de la Bibliothèque municipale et, plus tard, ses fonctions de président du comité du Musée historique de Mulhouse. Nommé sous-bibliothécaire eu 1857» il devint bibliothécaire à partir de 1861. Ce poste, quoique souvent fatigant et ingrat, ne laissait pas de lui convenir beaucoup. On eût difficilement trouvé un bibliothécaire plus zélé et mieux qualifié que Stœber.
Le meilleur ordre régnait dans les rayons de la bibliothèque. Stœber s'appUquait particulièrement à réunir des alsatiques rares; il le fit avec un grand succès , comme le prouve la bibliothèque Gérard, à l'acquisition de laquelle, grâce au puissant appui de M. F. Engel-Dollfus, il sut déterminer la municipahté. .%.?V: ,.r,.?
A côté de la Bibliothèque, le Musée historique de Mulhouse était l'objet de sa plus vive sollicitude. Il avait été le premier à en concevoir le projet.' Les commencements en remontaient à 1858, •
^ Lettre de M. Engel-Dollfus du 26 mars 1876.
sans le concours de la Société industrielle ni de la ville. Il'est vrai que, faute de fonds, les progrès furent d'abord très lents; cette collection d'antiquités mulhousiennes demeura fort modeste. Cependant elle s'enrichit, en 4859, du produit des fouilles que Stœber, de concert avec son ami G. Stoflfel, fit faire au Huhnerhubel, tertre celtique qu'ils avaient découvert aux environs de Mulhouse , au Zurmwald, entre Rixheim et Zimmersheim. ^
Ce nest qu'en 1863, sur la proposition de M. Engel-Dollfus, le généreux promoteur de tant d'utiles institutions, que le Musée fut définitivement fondé par la Société industrielle et, grâce à ce patronage tout puissant, son existence fut dès lors assurée. Aujourd'hui Mulhouse peut être fier à juste titre de cette belle création, dont le succès est dû surtout à l'initiative et à l'énergie du comité d'administrali.on et de ses deux présidents, feu M. Engel-Dollfus, qui en a été le président honoraire, et Stœber, qui a rempli jusqu'à sa mort les fonctions de président effectif. Nous avons déjà parlé du médaillon de marbre que le Musée historique lui a consacré. Ce médaillon* véritable œuvre d'art, se trouve au-dessus de la porte d'entrée de la salle principale.
Les événements de 1870, suivis d'une grave maladie qu'il fit en 1871, interrompirent quelque temps ses travaux. Peu à peu l'âge et les infirmités minèrent sa constitution jadis si vigoureuse. L'amour de l'élude l'emportait malgré tout. On sait combien ses veilles ont été fécondes encore après 1870. Il est vrai qu'il se rendait plus facile la production des ouvrages d'érudition, dont beaucoup ne sont plus que de simples compilations. ,.„..,, . -.-k ,. ,.,.,,
En 1873, Stœber, alors âgé de 65 ans et de plus en plus valétudinaire, demanda sa mise à la retraite comme professeur au Collège de Mulhouse. Sur la recommandation du président supérieur de l'Alsace-Lorraine, M. de Môller, sa pension lui fut liquidée à des conditions particulièrement favorables.
Il resta bibliothécaire jusqu'en 1882 ; ce ne fiit qu'à regret que l'administration accepta sa démission, et en reconnaissance de ses
service» elle le, uoiuina bibliothécaire honoraire. Celte distinction est la dernière qui lui ait été décernée. .- .'H soi •! '^nm ."fwp
En 4865, le ministre de l'instruction publique, M. Duruy, Pavait nommé offîcier d'académie; le 8 juillet 1878, à l'occasion de son 70"' anniversaire de naissance, l'Université, de Strasbourg lui avait conféré le titre de docteur en philosophie. -
Il était en outre membre honoraire ou correspondant de différentes sociétés savantes, entre autres de la Historische und antiquarische Gesellschaft, de Bàle. il faisait partie du Gelehrtenverein des germanischen Muséum, de Nuremberg; il était maître du freies deutsches Hochstift des Gœlheschen Valerhauses, de Francfort-sur-le-Mein,
L'un des séjours de prédilection de Stœber dans sa vieillesse c'étaient les Trois-Épis, près de Colmar. < Stœber », dit M. Reuss, * l'admirateur passionné de nos montagnes, lui qui aimait tant à les parcourir, le bâton du touriste à la main, dut renoncer peu à peu à ses courses lointaines. C'est alors qu'il concentra ses affections sur ce coin charmant des Vosges qui s'élève au-dessus de la petite ville de Turkheim, sur le site des Trois-Épis. Il y faisait chaque année un pèlerinage pour y retremper son corps affaibli, pour se débarrasser en cet air pur des oppressions qui l'assaillaient, pour admirer avec une joie toujours nouvelle ces paysages variés qu'il a chantés plein de reconnaissance en son dernier recueil de vers : Drei Aehren im Ober-Elsass, Gedichte 1875 » . Le Belvédère, Bellevue, la Roche-du-Corbeau, le Galz étaient les promenades de prédilection du vénérable vieillard. Du haut du Galz il pouvait admirer le magnifique spectacle des Alpes éclairées par le soleil couchant, toute la chaîne, depuis le Tœdi jusqu'au-delà de la Jungfrau. Il se sentait rajeunir au milieu de cette belle nature. Il y retrouvait chaque année une société d'élite, amie de la nature et de la poésie. Nous citerons entre autres MM. A. Nefftzer, Th. Schimper, H. Kugler, J. Eck et Max Frey.
M. Rodolphe Reuss nous a retracé de main de maître les derniers jours de celui qui a été son ami et celui de son père : « Après un
UEtKAHr OF THE
mauvais hiver, Stœber se rendit une dernière fois, l'année passée (1883), en son séjour favori des Trois-Épis. Cette villégiature, dont il espérait les meilleurs résultats, lui fut pourtant bien peraicieuse. Il prit froid sur ces hauteurs, et les sieus durent le faire revenir à la hâte. Bientôt la maladie de cœur dont il souffrait s'aggrava, l'hydropisie fit des progrès vainement combattus, et dès ce moment ceux qui le voyaient tous les jours ne purent conserver aucun espoir. Il n'en était pas de même des amis du dehors, grâce à l'énergie vitale et au confiant optimisme du vaillant écrivain. Au milieu des angoisses souvent intolérables qui secouaient son corps, il trouvait encore moyen de travailler et d'écrire. Dans la dernière lettre qu'il m'adressait à la fin de novembre 4883, il parlait avec tant de vivacité de ses projets Uttéraires, de telle étude commencée, de telle question qu'il se proposait d'élucider plus tard, que le sentiment d'un danger immédiat ne pouvait naître en nous, malgré ce qu'il y disait des épreuves par lesquelles le faisait passer la maladie. La nouvelle de la mort de Stœber fut donc pour ses nombreux admirateurs et pour ses amis, anciens et nouveaux, une nouvelle inattendue autant que douloureuse. Pour lui qui a tant souffert dans les dernières semaines, ce fut à coup sûr une délivrance quand il s'endormit — doucement et sans agonie, nous ont dit ses proches — à l'aube du 19 mars 1884. Nous l'avons porté en terre, deux jours plus tard, par une sombre et pluvieuse journée, et le soleil a refusé l'aumône de ses rayons au poète qui tant de fois avait chanté sa beauté vivifiante et les beautés de la nature 1 »
Les orateurs qui ont pris la parole sur la tombe du savant, se sont particulièrement attachés à mettre en relief le noble caractère du défunt. Comme professeur il a été un excellent pédagogue; car il aimait passionnément les élèves et avait, malgré toute son érudition, un rare talent de se mettre à leur portée, pour éveiller et pour entretenir chez eux le goût et l'intérêt pour les choses qu'il leur enseignait. Aussi tous l'adoraient-ils et, devenus hommes, ils n'ont cessé de lui témoigner leur reconnaissance et leur vénération,
■ ' "•■'■.■ çs"'>'çr?r0^*?*?^îi
Il avait une prédilection pour ceux de ses disciples chez qui il croyait reconnaître de l'aptitude pour les études historiques. Il s'efforçait de développer en eux l'amour du sol natal, de les intéresser à l'histoire de l'Alsace, pour les pousser à travailler sur le terrain qu'il avait été le premier à défricher. Parmi ces élèves nous citerons particulièrement M. Joseph Coudre, qui devint son collègue, et M. Albert Courvoisier, dont la mort a brisé trop tôt la carrière.
La première qualité de son âme était la bonté; bonté sans pareille venant du cœur et allant droit au cœur. Entièrement dévoué à ses amis, il ne reculait devant aucun sacrifice pour les obliger. Il évitait de heurter; il possédait ce charme captivant, cet esprit de véritable politesse qui, selon La Bruyère, est une certaine attention à faire que par nos paroles et par nos manières les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes. Aussi s'est-on complu à l'appeler « l'homme qui n'a pas d'ennemis » . Tous ceux qui ont eu avec lui des rapports sociaux ou littéraires, ont vanté sa cordialité, l'absence de tout sentiment de jalousie, de toute prétention, son désintéressement. S'il tirait quelque profit de ses livres de classe, qui se vendaient très bien, il l'employait à couvrir les frais d'impression de ses autres écrits. Son bonheur était de venir en aide aux travailleurs. « Avait-on besoin, dit R. Reuss, d'un renseignement alsatique, cherché en vain dans les auteurs, demandé inutilement à de savants amis, on était sûr de le trouver auprès de Stœber. »
Il jugeait les travaux d'autrui avec la bienveillance et l'impartialité qui sont l'apanage des grands cœurs.
Mais s'il rendait pleinement justice au mérite de ses confrères, il était péniblement affecté lorsqu'il se voyait méconnu. Ce n'était ni présomption ni vanité de sa part quand il se plaint qu'on le pille et qu'on le copie, sans môme citer la source où l'on avait puisé.
A la modestie du caractère se joignait chez lui un bon sens pratique, qui le guidait dans toutes ses actions et qui était la qualité prédominante de son esprit.
L'ordre le plus parfait régnait dans toutes ses affaires. Nous avons déjà mentionné ses Correspondenzbûchlein, carnets dans lesquels,
s'^TfC ^ -«f '^- ' ^SS^-Ç^T' ■
pendant quarante ans, il a noté brièvement dates, adresses et sommaires de sa correspondance littéraire. Sa bonne humeur ne s'est jamais démentie; il avait un fonds de gaîté native qui a été l'un des charmes de ses relations. Sa vie s'est écoulée bien réglée, sans tache et sans reproche.
Son éducation première avait développé chez lui des principes chrétiens qui n'ont pas laissé d'exercer sur toute sa vie une influence salutaire. Stœber a été un homme de bien dans toute l'acception du mot; on verra qu'il a été, de plus, un homme de caractère.
L'activité littéraire d'Auguste Stœber comprend, comme on l'a vu, deux phases distinctes : l'une, où prédomine la poésie, l'autre, où viennent s'y joindre les recherches historiques et philologiques. Nous avons considéré la période de 1840 à 1850 comme l'époque de transition. Cette transition n^eut d'ailleurs rien de brusque. Dans les premières lignes de ses Memorahilia vitœ ' Stœber en parle comme suit : « Peut-être me reprochera-t-on un jour d'avoir non seulement trop « écrit, mais encore d'avoir embrassé des sujets trop différents. Le « premier de ces reproches est peut-être fondé, le second l'est moins. « Quand je considère de près mon développement intellectuel, il me ( semble comme une chaîne dont les chaînons sont parfaitement « reliés entre eux, dont chacun est nécessaire à l'autre et s'y rat- < tache sans solution de continuité. »
Dans la suite, nous esquisserons rapidement ces deux phases de la vie littéraire de Stœber.