‹ Auguste VacquerieChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nouvelle lettre inédite de Victor Hugo. — La Librairie universelle. — Départ pour l'exil. — Profils et Grimaces. — Le Style et la Pensée. — Alfred de Musset. — Le Triomphe d'un critique.

Le journaliste prisonnier recouvra sa liberté le 8 mai 1852.

Victor Hugo lui écrivit de Bruxelles le même jour :

Mon cher Auguste^

C'est aujourd'hui le grand Jour. Vous sortez, Louis Bonaparte devrait sortir en même tetnps que vous, mais pour l'instant la Providence en a décidé autrement.

Je veux que cette lettre vous trouve demain matin chez vous, et vous souhaite le bonjour à votre réveil. — Nous sommes heureux, Charles et moi, de vous voir hors de prison; pour vous d'abord qui pourrez respirez à pleins poumons ce qui reste d'air en France; pour nous, ensuite ^ qui allons, j'espère, vous revoir bientôt. Nous sommes ici le pied sur la branche. Il y a une sorte de persécution contre les proscrits français,

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persécution à laquelle f échappe, je ne sais trop pourquoi.

Serait-ce le nom ?

Cependant, je m attends d'un instant à l'autre à recevoir quelque invitation polie à la suite de laquelle je m'en irai.

Les journaux ont annoncé que j'étais à Jersey. Pas encore, mais bientôt...

Vous serez libre pour la grande mascarade du 10 mars. On en parle beaucoup ici. Force Belges font à cette occasion le voyage de Paris pour aller contempler de près l'éclat des lampions et des sénateurs. — A propos, est-ce que c'est vrai? On dit que Cousin manque aux saines lois de la platitude et refuse de prêter serment!

J'admire !

J'ai reçu une nouvelle lettre de Londres qui m'annonce que mon idée de librairie universelle va bien. J'attends un Anglais, nommé Piddipson, pour jeter les bases. Mon livre sera le premier ouvrage publié. Cette librairie serait l'usine intellectuelle du monde entier, la France soufflant la forge.

Vous avez dû, cher ami, faire de belles choses dans votre prison. Vous aurez un de ces jours, comme Paul Meurice, une grande acclamation de votre nom et un grand succès aussi.

Faites vite, et venez nous rejoindre bientôt.

Chose étrange qu'il y ait à cette heure en France un homme auquel on puisse dire : Vous êtes libre ! Je me dépêche de vous le dire, pour la.

curiosité dit fait, ce mois, 8 mai. — Vous, de votre côté, dépêchez-vous de mettre votre liberté en sûreté dans l'exil.

Je vous serre les deux mains.

Victor Hugo.

Cette lettre est intéressante à plus d un titre, mais le projet du maître désireux de fonder une librairie universelle, n'est-il pas surtout digne de remarque ?

Tous les grands génies, ces voyants, ont le sens intime des lois éternelles. Ils savent que les forces éparses doivent se réunir pour former une force réellement féconde.

Ils sont tous centralisateurs.

Hugo l'était comme Napoléon, mais à un point de vue différent. L'empereur ne songeait qu'aux conquêtes matérielles ; le poète ne voyait que les conquêtes de l'intelligence; et pour les victoires philosophiques et littéraires, il voulait réunir en un point la grande armée des penseurs, créer l'arsenal formidable des livres.

L'antiquité avait eu la bibliothèque d'Alexandrie, amas colossal de toutes les idées du passé. Nous aurions eu, grâce à l'auteur de la Légende, la bibliothèque des temps modernes, prodigieux assemblage des idées de l'avenir.

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De tous les rayons auquel l'homme se réchauffe, l'Homère français eût fait un vivifiant soleil.

Avec le temps, cet astre se formera de luimême.

La critique condense chaque jour l'immense nébuleuse de laquelle on le verra surgir; elle élimine les matériaux périssables et rapproche ceux qui dureront toujours.

Nous avons perdu, sans doute, à ce que le vœu de Hugo ne se réalisât pas, mais lui n'a rien perdu.

Son œuvre, maintenant, comme alors, surpasse toutes les autres; elle reste le noyau des clartés qui nous enchantent. Et le seul honneur que puisse ambitionner un écrivain, c'est de briller encore auprès de ce foyer.

C'est la gloire d'Auguste Vacquerie. Il n'est pas seulement lami du maître, le premier de ses disciples; il est souvent son émule.

On aime à voir ces deux hommes si bien faits pour se comprendre, si dignes l'un de l'autre, réunis par les mêmes enthousiasmes, par les mêmes douleurs, par les mêmes deuils et les mêmes espérances.

Aussitôt libre, Vacquerie s'empressa de régler à Paris toutes les affaires qui pouvaient

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l'y retenir, comme, par exemple, la vente des meubles de Victor Hugo, et le lendemain il partait pour Jersey.

Exilé de France et de Belgique, l'auteur de Napoléon le petit ne tardera pas, non plus, à quitter Jersey, par ordre du gouvernement.

Vacquerie le suivra alors à Guernesey et nous les retrouverons enfin tous les deux à Hauteville-House, achevant en paix les travaux commencés.

Victor Hugo termine le plan des Misérables; Auguste Vacquerie corrige les épreuves de Profils et Grimaces.

Ce dernier livre parut en 1856.

Son succès foudroyant n'a fait que croître avec les années.

C'est désormais un chef-d'œuvre classique.

Il n'y a pas d'ouvrage qui soulève plus de questions audacieuses, qui résolve plus de problèmes, qui fasse davantage penser.

Vacquerie y plane sur ces trois sommets : l'art, l'histoire, la métaphysique.

On peut n'être pas d'accord avec lui sur toutes les questions, mais on ne peut s'empêcher de l'applaudir.

Il y a, dans ce volume, des pages où le fond

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et la forme s'unissent dans une égale perfection pour éblouir et charmer.

Le fond et la forme !

L'auteur ne les sépare pas. — Et il a bien raison, puisqu'il le peut.

(c Le style, écrit-il, n'existe pas plus sans l'idée, que l'idée sans le style. »

A merveille! Mais si les grands, les vrais, les seuls poètes, sont ceux dont la pensée et le style ont la même beauté, il n'en est pas moins certain que trop souvent l'humanité s'est laissé prendre à de faux poètes qui savaient harmonieusement habiller de déplorables banalités.

Que le style soit un mâle et la pensée une femelle sans l'accouplement desquels il n'y aura pas de création durable, cela ne souffre pas la discussion. Mais, n'en déplaise à l'illustre écrivain, ils ne sont pas une seule et même chose.

Leur séparation est regrettable; elle ne se voit que trop-souvent.

Qu'est-ce que l'art grec ? De la forme.

Qu'est-ce que l'art chrétien ? De la pensée.

Il y a bien aussi de la forme dans celui-ci, mais imitée de l'autre.

Il y a bien quelque idée dans celui-là, mais si peu, et toujours la même!

Ne soyons pas injustes pour certains mai-

très, parfois impuissants à traduire ce qu'ils pensent.

Il y en a.

Vacquerie raille à miracle « ces fiers penseurs crevant d'imaginations qu'ils ne pouvaient faire sortir, ayant trop d'idées pour pouvoir en exprimer une seule, Shakespeare vagissants, énormes prisonniers de la syllabe... »

Toute la tirade est aussi juste qu'étincelante, à la condition de n'être pas prise trop k la lettre.

Un exemple.

Claude Bernard n'avait pas de songeries vagues; rien de plus net, de plus précis, en même temps rien de plus beau que les trouvailles de sa puissante imagination?

Eh! bien, le mot de Vacquerie : « avoir trop d'idées pour pouvoir en exprimer une seule », lui convient admirablement.

Ses cours étaient inintelligibles, excepté pour de rares initiés. Il bredouillait horriblement et n'arrivait jamais à prononcer une phrase.

Comme il était bien de la race de ceux qui font des enfants, rentré chez lui, dans le silence de son cabinet d'études, la plume à la main et avec beaucoup de peine, il arrivait à donner la vie extérieure à ses créations intimes; mais la lutte

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incessante de la pensée pour trouver le mot qui l'exprime, est la preuve indéniable qu'en art le fond et la forme ne sont pas une seule et même chose.

Rousseau n'a-t-il pas dit que ses idées lui coûtaient beaucoup à rendre.

Musset n'a pas pris tant de peine.

Lui refusera-t-on pour cela le titre de poète?

Vacquerie se montre sévère pour lui.

Ses œuvres, où sa personnalité féminine, maladive et nerveuse domine, ont les qualités et les défauts de leur temps : élégantes et sceptiques, d'une gaîté fausse, d'une joie amére, d'une tristesse vague, elles agitent sans rire tous les grelots de la folie, arrosant de pleurs la coupe dorée des festins.

Ne dites pas que Musset est impuissant. Ses créations vivent encore. Mais ses fils sont pâles et chétifs comme leur père; ils sont dévorés par son mal, le plus douloureux, le plus terrible de tous : le pessimisme.

Avant de jeter la pierre à ce malheureux poète, songeons à ceux qui lui ont succédé.

Quand Vacquerie, tout débordant de foi et d'enthousiasme, lui demande, dans une sainte colère, ce qu'il a fait de son génie, et lui reproche si éloquemment ses faiblesses, il fait le

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procès moins à Alfred de Musset qu'à son siècle, à ce magnifique dix-neuvième siècle que l'art, le peuple et Dieu lui-même semblaient emporter vers les régions sublimes delà vérité complète, mais qui, blessé profondément déjà par une flèche partie d outre-Rhin, n'était plus apte à respirer Tair des cîmes.

L'influence de Gœthe se faisait déjà sentir.

Le souffle empoisonné de Shopenaucr empestait déjà la France.

Ah! depuis Musset, quel efl;rayant progrès du pessimisme.

Ce n'est plus le doute cruel, interrogeant l'espace et le temps, la douleur et le plaisir, ne trouvant nulle part le mot de l'énigme, le mot libérateur, mais, jusque dans ses anathémes, lançant des cris d'adoration.

Non, ce n'est plus le doute.

C'est la négation absolue et froide, négation de Dieu, négation de l'âme, négation du progrès, négation du beau, négation du devoir.

Voilà dans quelle nuit va peut-être sombrer le dix-neuvième siècle dont l'aurore illumina l'univers.

L'auteur de Profils et Grimaces ne prévoyait pas alors ces horizons sinistres.

Il eut été plus indulgent pour RoUû.

Vacquerie reproche encore à Musset de n'avoir pas suivi son siècle; mais lui non plus, et c'est sa gloire, ne l'a pas suivi.

Il eut assez de virilité pour résister aux entraînements néfastes.

Il a cru toujours et quand même.

Sous l'Empire, il a cru à la liberté;

Sous la Commune, il a cru au peuple;

Parmi les flots montant du naturalisme, il a proclamé l'idéal.

En somme, il est en opposition avec le siècle athée.

Mais ce vaincu sera le vainqueur de demain.

La postérité fera justice des monstrueuses doctrines qui désolent aujourd'hui le monde; une religion nouvelle surgira des religions en ruine, et alors on relira les pages éclatantes où Vacquerie annonce qu'à l'athéisme philosophique du dix-huitième siècle, succédera le lumineux déisme que l'imagination réclame et que les sciences pourront accepter.

Quand un critique d'art est doublé d'un tel philosophe, ceux-là même qu'il discute le plus sévèrement ne sauraient lui garder rancune.

Aussi n'est-on pas étonné de voir l'amitié qui régne entre Vacquerie et Emile Augier.

Augier ne se borna pas à pardonner les vives

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critiques du feuilletoniste de YEvénement, il se convertit à sa doctrine; ainsi, Fauteur du Fils de Gihoyer se réconcilia doublement avec l'auteur de Jean Baiidry.

Ponsard n'avait pas l'envergure assez vaste pour s'élever comme Augier, d'un bond, aux cîmes bleues de l'idéalisme; mais il comprit que la vérité littéraire n'était pas de son côté.

Il le reconnaît loyalement, noblement, non sans une certaine pointe de mélancolie, dans une lettre écrite au lendemain de la première représentation ai Horace et Lydie :

Je n'ai trouvé d'amis que chez mes ex-ennemis, disait Ponsard : Gautier, Meurice et vous. Mais je n'ai pas perdu au change. Les autres s'étaient servi de moi, mais ne m'avaient jamais franchement accepté. Je crains bien qu'au fond ils ne détestent la poésie.

Ponsard, lui aussi, fit mieux que de reconnaître le critérium de ses adversaires, il écrivit Charlotte Corday; il passait donc de la théorie à la pratique. Ce drame n'est pas un chef-d'œuvre, mais c'est assurément la plus remarquable des pièces de Ponsard.

Quel triomphe pour un critique, et quel rôle : forcer les convictions et agrandir les talents!

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De tels résultats sont si rares que Vacquerie semble en avoir gardé le secret.

Publié pendant l'exil, le livre de Profils et Grimaces lui était antérieur. Mais le séjour de l'auteur en Angleterre ne fut pas inactif. Nous lui devons : Souvent hounue varie, les Funérailles de l'Honneur, les Miettes de rHistoire, et d'autres œuvres encore dont il nous reste à parler.

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