HENRI DE LAPOMMERAYE
à M. GEORGES BERTAL
Mon cher ami,
Diogène cherchait un homme; vous, du premier coup, vous VavcT^ trouvé!
Vous êtes allé droit à Auguste Vacquerie.
Heureuse inspiration!
Oui, cest un homme celui-là! Un homme estimé par tous, aimé même de ceux qu'il combat chaque jour dans les luttes politiques.
Oui, ce maître écrivain, ce poète, cet auteur dramatique, ce critique, ce journaliste, ce confrère, méritait bien qu'on lui consacrât une étude sérieuse, éloquente, complète, telle que la vôtre; pour un tel sujet la notice ne suffisait pas : la biographie devait avoir les proportions du livre.
Et ce livre nest pas seulement le tableau bien fait
IV AUGUSTE VACQUERiE
d'une existence et d'une production, il contient des enseignements féconds qui ressortent du récit de cette vie.
Par exempky dès son arrivée à Paris, Auguste Facquerie offre un magnifique et salutaire exemple.
Au sortir de ses études faites dans notre cher lycée de Rouen — car l'auteur de Formosa fut mon vétéran au lycée... Corneille — le jeune Facquerie vient à Paris non pour y goûter des plaisirs faciles, non pour chercher des places lucratives, non pour y poursuivre la réalisation d'ambitions plus ou moins avouables; ce qu'il demande à Paris c'est de faire de lui, d'abord (( un homme » et puis, s'il se peut, un homme qui honore son pays.
Pour cela, Auguste Facquerie était bien préparé; il apportait non seulement « l'ardeur de bien faire », mais encore « un immense besoin de croire et d'admirer ».
Oui, voilà la leçon, dès cette première étape : Facquerie veut croire et admirer! Il a deux forces et deux vertus; deux forces, car la foi ci V admiration
AUGUSTE VACQUERm v
sont deux puissants leviers; deux vertus, car celui qui croit sait respecter la croyance des autres; il combat l'erreur , mais il n'insulte pas le croyant; il enseigne, mais il ne persécute pas; en outre, — et le mot est de Vacquerie lui-même — jamais l'homme nest plus grand que lorsqu'il admire.
Donc, Vacquerie pénètre dans « l'âme de Paris » ; il croit à l'Art; il admire Victor Hugo; il a le Dieu, la Religion et le Temple.
Ainsi inspiré, ainsi fortifié, il travaille! Il ne cherche pas le succès, mais la vérité; il dédaigne (( les applaudissements prompts », évitant l'ivresse des triomphes faciles pour marcher plus droit et plus ferme vers le but qu'il s'est fixé : la renommée durable conquise par la grandeur du caractère et l'ampleur du talent.
Et durant ce labeur point de défaillance!
Parfois, à la vérité, le jeune homme jette un regard vers (( sa chère patrie » Villequier, vers
Ce jardin dont la Seine Lèche mollement les pieds»
VI AUGUSTE VACaUERIE
Vers
Le village abrité Par les collines boisées;
il revoit les lieux où s'écoula son enfance; il contemple, dans ce cadre, l'image de tous les siens, de tous ceux quil a chéris, mais ce nest là quun légitime besoin du cœur, un court instant de repos dans la rêverie et la tâche est vite reprise avec plus de courage et de volonté.
Les poésies succèdent aux poésies; les drames aux comédies.
Mais le poète est doublé d'un critique, ou plutôt d'un combattant.
Et alors, que de beaux combats!
Quelle vaillance pour soutenir ceux qu'on admire!
Quelle superbe furie contre ceux qui sont l'ennemi et l'obstacle!
Quelle est brillante cette campagne du critique en faveur de l'affranchissement de l'art!
Et bientôt, le sentiment d'un autre devoir accroît encore l'ardeur d'Auguste Vacquerie en lui ouvrant
AUGUSTE VACdUERIE vu
un champ nouveau : Le serviteur de l'Art se fait Je combattant du Droit; le prêtre du Beau devient le soldat du Juste; le citoyen accomplit sa tâche avec la même conscience que le poète; et voici Auguste Vacquerie journaliste y défendant le faible, r opprimé, Je malheureux; prenant en main les causes généreuses.
Quand la voix du citoyen est réduite au silence, celle du poéte^ de T auteur dramatique se fait entendre de nouveau. Auguste Vacquerie retourne au théâtre, dans <( le pays des bouches qui acclament »; il gravit « le Golgotha de ridée » ; Jà aussi J'ofi enseigne le PeupJe!
Et puis cest Je Rappel; c'est Je cri du patriote, ce sont Jes douJeurs de V Année TerrïbJe, ce sont Jes épreuves réitérées de Ja poJitique, c'est enfin Ja réussite. Je triompJje des idées et des œuvres, Jes bravos, VaccJamation sans conteste, sans protestation, sans une note discordante; et pour en arriver à ce sommet Jumineux^ à cette gJoire sans ombre, nuJJe soumission, nuJJe compromission, nuJJe variation; /'homme na jamais changé; teJ Auguste Vacquerie était iJ y a un demi-
VIII AUGUSTE VAGOUERIE
siècle, tel il est resté: fier et bon; indépendant et accessible; ferme et humain.
Au reste, la tâche nest pas finie; et elle sera poursuivie longtemps par Auguste Vacquerie, toujours aussi noblement, aussi vaillamment, aussi brillamment, car « le cœur a sei^e ans » ,
Cest cette existence si belle que vous nous montre^, mon cher Bertal; efi le faisant vous faites, je le répète, une œuvre juste et utile.
Donc je vous félicite, et je vous re?nercie aussi de m'y avoir associé en me donnant la joie de dire hautement ce que je pense — avec tous ! — de ce Confrère, de ce Maître si justement et si bien loué par vous,
Henri de LAPOMMERAYE