CONCLUSION
Je suis arrivé au bout de mes notes.
Il ne me reste maintenant qu'à conclure, et je vais le faire en quelques mots.
Il existe dans le département de la Seine- Inférieure un coin de terre délicieux.
Ce n'est ni un jardin, ni une forêt, ni une colline, mais c'est le tout ensemble.
On y voit de belles fleurs que le soleil dévore de ses ardents baisers, on y nage dans des flots de parfums, on y respire un air salubre, on y contemple de vastes horizons et on y est bercé par la plainte mélancolique des vieux arbres.
L'été, tout y est charmant; Thiver tout y est mystérieux!
Du mois d'avril au mois d'août, on dirait un tableau composé par Virgile, et du mois de septembre au mois de mars on dirait un décor animé par Shakespeare.
Ce coin de terre, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler au commencement de cette étude, a
io6 AUGUSTE VACQUERIE
un nom désormais immortel, puisque l'auteur des Contemplations l'a gravé dans ses strophes : il s'appelle Villequier.
C'est là qu'Auguste Vacquerie se repose un mois par année; là qu'il se rappelle, là qu'il rêve et qu'il espère, qu'il s'entretient avec ses morts adorés, et puise de nouvelles forces pour de nouveaux combats.
Il semble rajeunir avec les choses.
A son retour de Villequier, au mois de septembre, on ne lui donnerait guère plus de cinquante ans.
La vérité est qu'il en a soixante-neuf; mais le temps a passé sur lui sans le toucher de son aile sombre.
Par la verdeur de son style, par l'énergie de sa polémique, par la verve endiablée dont ses articles quotidiens débordent, par la somme de travail qu'il entasse encore miraculeusement, Auguste Vacquerie est le plus jeune de tous nos écrivains.
On ne voit pas de rides à son esprit; comment en pourrait-on voir à son front ?
Ce coucher de soleil a la fraîcheur d'une aurore.
Ce vétéran de nos grands combats littéraires se refait chaque jour une moisson de lauriers.
Ce maître, qui n'a pas d'égal dans le journalisme, qui a doté la scène française de plusieurs chefs-d'œuvre, et qui, tout en se jouant, en ne voulant ramasser que des Miettes, s'est assis au banquet de l'histoire, à côté de Michelet et d'Augustin Thierry; ce maître a beau faire, il n'a pas encore mérité l'épithéte de vénérable.
L'Académie (dont il se moque bien, du reste!) ne pense même pas à lui : — Il est trop jeune!
Mais, en attendant qu'il vieillisse, ce qui nous reporte loin dans l'avenir, n'avons-nous pas le devoir, nous tous qui tenons une plume, d'entourer de notre respect et de notre admiration l'homme en qui nous trouvons de si parfaits exemples et de si nobles enseignements ?
Pour ma part, j'ai raconté sa vie afin de rendre hommage à l'art, à ce culte divin du beau éternel auquel il s'est voué dés l'enfance, et dont il restera comme une des plus glorieuses incarnations.