CHAPITRE III
Tragaldabas. — Aveu d'un chroniqueur. — Fondation de VÉvénement. — Deux lettres inédites de Marie Dorval. — L'Avènement du veuple. — Six mois de prison !
Le 25 juillet 1848, les affiches de la Porte- Saint-Martin annonçaient pour le soir la première représentation de Tragaldabas,
Ce nom fit écarquiller des yeux énormes aux disciples de Ponsard, en faveur duquel ils avaient déjà sifflé Victor Hugo.
Mais ce n'est pas tout; au-dessous de ce nom, il y avait le mot : comédie. Or, il était à craindre que personne n'eut envie de s'amuser, à cette heure de rénovation sociale, où le peuple, fatigué des quatre journées de juin, n'avait pas encore eu le temps de rabattre ses manches, de jeter ses armes et de jouir en paix de sa victoire.
Avec ses becs de gaz tordus, ses pavés arrachés, ses taches de sang et ses milliers de cadavres à peine refroidis, Paris, sombre et
morne, ressemblait à un immense tombeau; du reste, c'en était bien un : celui de la royauté.
Quoi qu'il en soit, le théâtre fut envahi, et bientôt un vent de tempête souffla dans la salle.
Il s'agissait d'écraser l'aigle à son premier essor; mais l'aigle a cela de bon que volant au-dessus des sots, il ne peut être atteint par eux.
Poètes, écrivains et critiques étaient à leur poste de combat.
Les fauteuils d'orchestre avaient Victor Hugo et ses deux fils, Paul Meurice, Saint-Victor, Théophile Gautier, Théodore de Banville, Edouard Thierry, Amédée Achard, Auguste Vitu, Achille Denis, Champfleury, Murger, Plouvier et plusieurs autres dont le talent, alors en incubation, s'est affirmé depuis.
Les loges avaient Balzac, George Sand, Alexandre Dumas, Alphonse Karr, Léon Gozlan, Félix P3^at et Emile de Girardin.
Je ne cite pas les adversaires de Vacquerie, comme Alfred de Musset et Ponsard, qui venaient avec l'espoir secret d'assister à un enterrement.
Le rideau se leva.».
On sait ce que fut cette représentation : une
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véritable bataille entre classiques et romantiques, impitoyable et féroce des deux côtés. Le quatrième acte vint encore augmenter l'ardeur de Tattaque.
<j Toutefois — c*est Tauteur qui parle — ne calomnions pas même nos adversaires; le quatrième acte n'était pas du drame primitif; c'était Frederick Lemaître qui, trouvant la pièce un peu maigre pour le vaste appétit du public de la Porte-Saint-Martin, habitué aux drames à dix services et aux indigestions de féeries, m'avait demandé d'ajouter un plat. Ce quatrième acte, rattaché après coup, faisait un nœud au fil de l'action... »
De plus, le grand comédien, déguisé en militaire, s'était affublé d'une ferraille qui se mit à grincer et à couvrir sa voix.
Mais ce n'est pas tout encore.
L'auteur, ayant à énumérer les ânes à faces humaines, n'avait pas omis les siffleurs. Ceux-ci répondirent par des huées; ce fut un vacarme énorme.
Champfleury, debout sur sa stalle et désignant quelqu'un qui sifflait dans une loge, s'écria au milieu du bruit : — VoiLà l'âne!
Après la colère, la stupéfaction.
Frederick Lemaître s'avança jusqu'au trou
du souffleur, fit trois saluts, réclama d'un geste le silence et dit ces paroles mémorables :
(( Citoyens et Messieurs, intéressés comme désintéressés, c'est le moment plus que jamais de crier : Vive la République ! »
On se regarda. — Et c'est sur cet effet inattendu, au milieu d'un silence relatif, causé par l'étonnement, que se termina cette curieuse soirée.
On ne comprend pas aujourd'hui que cette œuvre ait soulevé tant de colères.
C'est une des créations les plus éclatantes et les plus originales de ce siècle.
Je ne sais s'il y a une comédie aussi complète dans tout le répertoire du Théâtre-Français; à coup sûr, il n'y en a pas de supérieure.
A côté de détails admirablement observés, de vers profonds et de scènes d'une drôlerie incroyable, on rencontre des choses délicieuses, pleines de jeunesse, de grâce et de fraîcheur. — Imaginez un rayon de soleil dans un vase de cristal, et vous aurez une idée de Tragaldahas.
Cependant, il n'eut que treize représentations; mais c'est assez, c'est même beaucoup pour un chef-d'œuvre : le Roi s amuse n'alla pas si loin.
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Le lendemain de la première représentation, quelques feuilletonistes se donnèrent la joie de mordre les talons de Tautcur.
Ces morsures n'ont pas laissé de trace.
Jules Janin crut faire merveille en appelant ironiquement Vacquerie : Tragaldabas !
— Soit! répondit le poète, je suis Tragaldabas; vous, vous êtes VAne mort!
Parmi ceux qui défendirent la pièce, il faut citer Théodore de Banville, qui écrivait d'elle : (( C'est la comédie unique! » Théophile Gautier, qui disait : « Le porc au choux deviendra légendaire comme la tarte à la crème » ; et Auguste Vitu, qui termina son article par cette phrase : « Voilà le Falstaff de Vacquerie, — à quand son Hamlet ? »
Après cela, qu'importe les insinuations d'Hippolyte Rolle.
Ce critique bizarre affirmait dans le Constitutionnel que Vacquerie était un nain singeant Victor Hugo de son mauvais côté; « comme lui, ajoutait-il, quand son génie s'égare ou s'abaisse, il se met les doigts dans le nez ».
Entre nous, je ne crois pas que Vacquerie ait la mauvaise habitude de se mettre les doigts dans le nez, et j'affirme qu'il n'a jamais imité
personne, pas plus l'auteur de Ruy-Blas qu'un autre poète.
Il est lui.
Prétendre le contraire, c'est prouver qu'on ne l'a jamais lu sérieusement; combien même, de nos jours, critiquent son Théâtre sans en connaître le premier mot.
L'anecdote suivante se chargera de le démontrer.
Un chroniqueur du Figaro, écrivain remarquable, encore très lu et très aimé, désirait beaucoup voir Victor Hugo; il pria Vacquerie de le présenter au maître.
— Volontiers, répondit l'auteur de Tragaldabas, venez me prendre demain au Rappel
Le journaUste fut exact au rendez-vous, et quelques minutes après tous les deux montèrent en voiture.
En route, on causa.
— C'est étrange, dit le chroniqueur du Figaro, comme on subit les influences du milieu où l'on se trouve. Ainsi, tenez! dans le milieu où j'étais, on passait sa vie à se moquer des oeuvres romantiques en général et de Tragaldabas en particulier. Bientôt, je fis comme tout le monde; je me rappelle même certain article de moi dirigé contre cette fameuse pièce que je
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déclarais ctrc une simple ineptie, l'élucubration d'un cerveau malade... Eh ! bien, voulez-vous savoir la vérité?
— Voyons ?
— La vérité est que je n'en avais pas lu un seul vers!
Mais bientôt de nouveaux devoirs s'imposèrent à Vacquerie.
A une époque comme la nôtre, où tout se transforme avec une rapidité vertigineuse, l'art pour l'art n'est plus possible.
Le poète ne doit pas être seulement un musicien, un joueur de flûte, un inventeur de rhythmes sonores; s'il n'est que cela, il n'est rien.
Il doit mettre sa voix au service des aspirations légitimes des peuples, et comme Tyrtée ranimait par ses chants le courage des Spartiates pendant la guerre de Messénie, il a pour mission première d'exciter nos enthousiasmes et d'enflammer nos espoirs dans les rudes combats de la civilisation.
Ce fils des dieux doit être un citoyen.
Vacquerie sentit si profondément cette vérité que saluant en Paris la capitale du monde intellectuel, la sentinelle avancée du progrés, il lui adressa des vers, magnifique profession de
foi où le patriote s'affirme aussi nettement que le littérateur.
Pour les luttes modernes, la plume vaut Tépée, et le journal est le plus fécond et souvent le plus glorieux des champs de bataille.
Ce n'est pas le moins exempt de dangers.
En créant V Événement, le i^'' août 1848, Paul Meurice, Vacquerie, Charles et François Hugo n'ignoraient aucun des périls qui les menaçaient. Mais ils étaient prêts à tout braver.
En art et en politique, ils se vouèrent aux causes justes, bien décidés à mettre Caton au-dessus même des dieux, ne se déclarant point infaillibles, mais n'écoutant que leur conscience.
Avant d'être républicains, ils furent socialistes.
A cette époque, Louis Bonaparte aussi se déclarait socialiste; ils résolurent de le soutenir.
Le successeur des Césars s'inclinant devant la majesté nationale et remettant au peuple la couronne de lauriers — quel rêve bien fait pour séduire des poètes !
Hélas ! ce n'était qu'un rêve.
Sans perdre de temps à pleurer sur leurs illusions, les rédacteurs de VEvénement avoué-
rcnt noblement leur erreur, et comprenant que si la démocratie a besoin de chefs, elle ne peut pas se donner un maître, ils résolurent de défendre désormais à la lettre ce premier article du code républicain, inscrit d'ailleurs en tête de leur journal : (( Tout pour le peuple et par le peuple! »
Belle parole!
Si belle que chacun s'en empare et que plus d un tyran lui a dû son succès. Mais à VEvénement on était sincère. On aimait le peuple pour lui-même. On le servait sans arriére-pensée et de toutes les manières possibles, par dévouement, non par ambition.
Vacquerie s'occupait surtout du feuilleton théâtral :
(c La forme dramatique, écrit-il, est la forme divine.
« Dieu est partout et ne se montre nulle part. Le grain de sable le possède, et le Mont- Blanc ne le connaît pas.
« Le poète dramatique est le grand invisible de la poésie. »
Cette conception magnifique nous reporte bien loin des théories actuelles.
Est-ce à dire que nos auteurs à la mode soient sans valeur?
Eh! non! Leurs visées sont moins hautes, voilà tout. Au lieu de nous transporter sur les pics inabordables, ils nous arrêtent à mi-côte, en des sites charmants.
Sachons gré à ceux qui n'ont pas les ailes de Tarchange de ne pas se coller au dos les ailes d'Icare.
Les romantiques voulaient que le théâtre fût un phare; or, on en avait fait une lanterne dont Vécole du bon sens s'efforçait d'aviver la flamme.
On appelait les premiers des barbares; leurs adversaires passaient pour entretenir le culte du grand art, mais au lieu d'élever la foule jusqu'à ridéal, ils mettaient tout leur talent à rabaisser l'idéal au niveau des plus vulgaires compréhensions.
Vacquerie ne cessa pas de troubler leurs triomphes.
S'attaquant aux chefs, il ne ménagea point les coups.
L'ironie, la colère, tout lui fut bon.
Ses plaisanteries sifflaient et cinglaient comme les lanières d'un fouet.
Ses mots indignés marquaient comme un fer rouge.
Plein de mépris pour cette grossière poésie
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bourgeoise qu'on présentait au peuple comme la sœur d'Apollon et des Muses, il prenait plaisir à la harceler. Il lui arrachait un à un ses oripeaux de théâtre, sa lyre de carton, ses étoiles de fer blanc, sa chevelure postiche; et Texposant toute nue aux railleries publiques, il détaillait ses laideurs, la sécheresse hideuse de sa gorge flétrie, les difl"ormités de son ventre stérile, la gaucherie de ses gestes, la lourdeur de son allure et les rides qui faisaient craquer son maquillage.
Alors, prés de la malheureuse, plus endolorie par les rayons du grand jour que Marsyas par les ongles du dieu vengeur, il faisait apparaître l'inspiratrice d'Eschyle, de Shakespeare et de Victor Hugo, la déesse splendide du drame!
Mais tous les yeux ne sont pas aptes à contempler les beautés éternelles.
Les aigles seuls peuvent fixer le soleil.
11 fallut du temps, beaucoup de temps, pour que les conventions absurdes, les préjugés, les habitudes fussent vaincus.
Dans le tas de médiocrités hurlantes, la grande voix de Victor Hugo avait peine à se faire entendre et le drame ouvrait difficilement la porte des théâtres aux vrais poètes et aux vrais comédiens.
Les chefs-d œuvre modernes attendaient patiemment que le goût se fût épuré.
Les artistes capables de les interpréter mouraient de faim.
Vacquerie ne manqua pas de plaider pour eux. et avec quelle éloquence !
Le i^^ janvier 1849, il parlait en faveur de Madame Dorval.
Oui, Dorval et George étaient sans emploi ! Ces deux vaillantes, ces deux inspirées, dédaignées par les directeurs, oubliées du public, se débattaient contre la misère !
Si nous voulions faire une comparaison entre hier et aujourd'hui, entre la pauvreté de ces deux comédiennes d'élite et les richesses scandaleuses de certaines cabotines actuelles, qu'il est superflu de nommer, quel beau lieu commun nous aurions à développer là!
Mais nous ne sommes pas de ceux que les succès d'argent indignent ou émerveillent.
Nous n'en tenons aucun compte.
Dans toutes les sphères sociales il en est ainsi.
Est-ce que les plus grands savants sont les plus riches ?
Est-ce que les miUions, même dans le commerce, vont toujours à l'intelligence et à l'intégrité ?
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L'argent est aux habiles.
Quand l'homme de génie est doublé d'un homme d'affaires, nous l'applaudissons bien fort, car c'est un droit d'estimer ses peines ce qu'elles valent; il donne à tous un excellent exemple, il venge les faibles ou les maladroits et rend à l'art cet immense service de prouver aux Philistins qu'on peut avoir de l'imagination sans que les autres facultés en souffrent.
Pour ceux qui. dépourvus de talent, savent quand même gagner les faveurs publiques et la fortune, ils ne nous révoltent pas plus que les autres épiciers enrichis; et les vrais artistes, satisfaits d'une gloire plus haute, peuvent, en matière de consolation, leur appliquer cette parole de l'Écriture : « Ils ont reçu leur récompense; une récompense vaine, bien digne de leur néant! »
A la suite d'un article paru dans VEvénewent, Vacquerie reçut de Madame Dorval la lettre suivante :
C'est avec toute mon âme que je vous remercie, monsieur. En vérité, je ne saurais vous dire combien j'ai été touchée de ce que vous avez écrit sur moi. C'est une bonne action que vous avez faite là. Ma famille et moi en avons été bien heureuses. Mais je serais trop orgueilleuse si je
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croyais mériter la moitié de vos éloges. Je fais une large part à ce que je dois à votre bienveillante amitié; et dans ce qui me reste, je suis on ne peut plus flattée d'obtenir la sympathie d'un critique et d'un poète tels que vous, — Je ne m'abuse pas. Je sais que je dois tout aux grands poètes qui m'ont fait l'honneur de me choisir pour être l'interprète de leurs œuvres;
— et quelles que soient les dernières années de ma carrière dramatique, je la trouve glorieuse. Je suis flère d'' avoir compris avec mon cœur les belles et touchantes pensées de leur génie...
Mais je ris, quand je pense à rim7nensiié qui se trouve entre ce que vous dites et ce qu'on me disait hier, chez moi, — Quelqu'un, qui parait très touché de ne me voir à aucun théâtre et qui s'intéresse vivement à mes succès, me disait, en cherchant à adoucir une coyiviction profonde par l'inflexion de sa voix la plus attendrie :
— « C'est bien fait!... Oh! la vilaine qui nous a attiré Marion Delorme et Angelo aux Français ! ! ! »
Adieu, monsieur, rappelez-moi au souvenir de Madame et de Monsieur Hugo, et croyez à tous mes sentiments les plus affectueux.
Marie Dorval.
L'auteur de Tragaldahas écrivit alors au ministre pour demander l'engagement immédiat de Madame Dorval au Théâtre-Français ; puis, il fit signer sa lettre par tous ceux qui s'intéressaient encore à Fart dramatique.
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Cependant, quelques signatures désirées se faisaient attendre et la glorieuse comédienne, appelée en province, s'adressa de nouveau à son protecteur.
Elle lui disait :
Nous voilà déjà pas mal riches, — Vous
êtes bien modeste de n avoir pas mis votre nom encore/ Ecrivez-le bien vite. Puis continuez-moi vos bieiiveillantes intentions. Vous avez mes intérêts les plus cher s entre vos mains, puisque la réussite de ceci rendra ma petite famille plus heiLreuse..., — Et puis, qui sait? Nous pourrons peut-être retrouver encore une belle soirée, n'est-ce pas?
J'ai vu M. Charles B..., il me sera dévoué, dit-il, aussitôt que cette lettre sera entre les mains du ministre, qui cédera, mfa-t-il assuré, à la rumeur publique, mais qui ne prendrait pas l'initiative vis'à-vis de Messieurs du Théâtre-Frctncais qui sont bien maîtres chez eux.
Quand vous aurez d'autres signatures, mon bon Monsieur Vacquerie, vous le ferez savoir à la maison, et Madame Luguet, ma fille, viendra reprendre la lettre pour achever l'affaire et vous la renvoyer ensuite.
Je serais venue vous voir, mais voici que Je pars ce soir pour jouer demain dimanche la Tisbé à Caen. Je serai ici dans dix jours. Ne m'oubliez pas.
Vous êtes, vous et Monsieur Hugo, deux sauveurs pour moi. — Faites-lui mes tendres remereiements, et recevez l'assurance que pour lui et pour vous mon dévouement, et mon amitié et ma reconnaissance seront sans borne.
Marie Dorval.
Au moment où le succès de la pétition paraissait enfin assuré, Vacquerie apprenait Taffreuse nouvelle par ce billet de M. Merle, mari de la pauvre grande artiste :
Mon cher et excellent confrère,
En vous remerciant de tous vos bons soins et de tous vos témoignages d'intérêt, fai à vous annoncer la triste nouvelle de la mort de Madame Dorval. Cette éminente artiste, cette haute inteU ligence que vous avez tant et si bien appréciée, vient de rendre sa belle âme à Dieu, ce matin, à midi et demi. C'est une grande perte pour l'art, pour ses amis et pour sa famille. — Pendant ses derniei's jours elle n'a cessé d'exprimer sa reconnaissance pour le mal que vous vous êtes donné afin de lui faire rendre justice; elle vous a béni dans sa dernière pensée, à laquelle elle associait votre nom à celui de son auteur chéri : Victor Hugo» — Vous et lui, mon cher Vacquerie, vivrez longtemps dans ma reconnaissance et dans le souvenir de toute sa famille.
Je vous serre la main de tout cœur.
Merle.
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La réponse de Vacquerie dans \ Evénement se terminait ainsi :
.,» On laisse Antonin Mobie se tuer et Madame Dorval mourir; pour empêcher le peuple d'être matérialiste, on lui retire l'dmef...
Cet article est un chef-d'œuvre par la beauté du style, par la vigueur de certains mots frappés à la Tacite, par la noblesse touchante des sentiments qu'il exprime et par la grandeur de l'idée sociale qu'il affirme.
Vacquerie est républicain.
Vacquerie est démocrate.
• Vacquerie est socialiste.
Mais on comprend, après avoir lu cette magnifique déclaration, quelle république le poète entrevoit !
Un peuple libre, pouvant donner essor à ses naturelles aspirations, guidé sur la route de ses destinées infinies par des chefs épris du beau et qui enseignent aux masses la religion des jouissances morales.
Chimère, dira-t-on !
Et pourquoi ?
Parce que la volonté fait défiuit. Et ce manque de volonté vient d'un manque de toi.
Prêchons le peuple sans relâche.
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Quand il croira, il voudra.
Quand il aura vu l'idéal, il saura bien le réaliser.
(c En aucun temps, écrivait encore excellemment Vacquerie, Tart n'a travaillé plus directement au labeur social. »
Mais il en coûte de tout donner ainsi à la chose publique, (c vie et pensée ».
Les procès succèdent aux procès et l'Evénement est ballotté de tribunal en tribunal, comme un canot dans une bourrasque.
Charles Hugo, quoique ou parce que défendu par son père, est condamné à six mois de prison pour un article sur la peine de mort.
Messieurs Erdan et Paradis, collaborateurs du journal, ne tardent pas à prendre le chemin de la Conciergerie.
Enfin, Paul Meurice et François Hugo, le premier comme gérant, le second comme auteur d'un premier-Paris sur l'expulsion des réfugiés, reçoivent neuf mois de prison, malgré les efforts de maîtres Desmarets et Crémieux.
Le journal, frappé d'une amende de six mille francs, est supprimé.
Mais avant de disparaître, Vacquerie lançait à ses amis cet adieu plein d'espérance : « A bientôt, camarades ! »
C'était la guerre ! Eh ! bien, on la ferait.
Qu'importe le danger!
C'est pour la France qu'on va se battre.
Qu'importe la défaite!
C'est l'honneur qu'on veut surtout sauver.
Vacquerie court au ministère.
Le préposé aux journaux le reçoit.
— Que demandez-vous?
— Je viens déposer le titre d'un journal,
— Quel est ce titre ?
— V Avènement du Peuple.
Le préposé aux journaux se retourne brusquement, veut parler, ne trouve rien à dire, hoche la tête en silence, puis après quelques minutes de réflexions profondes :
— L'Avènement du Peuple! C'est bien ['Avènement du Peuple que vous m'avez dit ?
— Parfaitement.
— Ah!...
Nouveau silence de Monsieur le préposé. Il se mord les ongles en méditant. Ses yeux se dilatent et se ferment tour à tour.
Vacquerie attend, impassible.
Enfin, Monsieur le préposé se décide :
— Vous voulez ressusciter YÉvènemcnt ?
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr.
— Ce n'est pas votre opinion que je demande, monsieur, c'est une autorisation dont j'ai besoin et que vous ne pouvez me refuser.
Le préposé regarde son interlocuteur, veut répondre, se gratte la tête pour favoriser l'inspiration, puis, tout-à-coup, se lève et disparaît.
Quelques instants après, Vacquerie se trouvait en présence d'un employé supérieur qui donna l'autorisation, en se contentant de dire : « Prenez garde ! »
Ce petit mot ne manquait pas d'éloquence.
Vacquerie prit si bien garde que V Avènement du Peuple n'eut que quelques numéros.
Mais quels numéros !
Jamais plus belle tempête de sarcasmes n'assaillit un gouvernement.
L'esprit y souffle avec furie, soulevant des vagues étincelantes.
Les falaises du pouvoir, souffletées par cette blanche écume, gémirent dans leurs profondeurs.
Ce fut un toile générai contre ce déchaîneur d'ouragans.
Les juges courroucés lui infligèrent mille francs d'amende et six mois de prison.
Parmi les chefs d'accusation, il s'en trouvait un entraînant la peine de mort.
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On voit que si les procureurs généraux ont du zélé, les magistrats ont de la clémence.
En s'écriant : « A bientôt, camarades ! » Vacquerie ne croyait peut-être pas si bien dire.
Les six rédacteurs de VEvcncment dormaient déjà à l'ombre, sous les verroux; — leur collaborateur les rejoignit.
C'était dans l'ordre.
Qu'avait-il à regretter, en somme ?
Sa tâche n'était-elle pas remplie ?
Quand le coup d'État est chose faite, quand Victor Hugo prend la route de l'exil, Vacquerie ne peut ambitionner qu'une récompense : un cachot!