CHAPITRE V
Le Faiseur de Rois et la Consun». — La Devise de KaclioL — Souvent homme varie. — Les Funérailles de VHonneur. — Un Succès (^touflé. — Madame de Girardin et les Esprits. — Jean Baudnj. — Le Fils. — Encore une lettre inédite de Victor Hugo.
Arsène Houssaye était alors administrateur de la Comédie-Française : c'est dire que les vrais poètes avaient encore quelque chance d'être, tôt ou tard, accueillis favorablement dans la maison de Molière.
En tout cas, ils pouvaient, sans déchoir, aller frapper à sa porte et réclamer l'honneur de faire combattre leurs personnages sur le champ de bataille littéraire qui vit passer, au milieu des acclamations de la foule : Rodrigue, Alceste, Figaro, Hernani et Saint-Mégrin.
L'auteur de Tragahlabas avait déjà demandé à Rachel de vouloir bien entendre la lecture d'un drame en vers : le Faiseur de Rois, qui devait n'être joué que trente-cinq ans plus tard, sous le titre de Fonnosa.
La fameuse tragédienne répondit au jeune
poète sur une feuille de papier à bandes d'or, portant cette fière devise : Tout ou rien!
Monsieur^
Tous les jours je suis chez moi de quatre à six heures; mes 7^épétitions au Théâtre-Français ne me laissent pas libre avant. Je serai fort heureuse d'entendre une pièce que vous espérez devoir être un succès 'pour moi.
Recevez, monsieur, V expression de mes senti-
ments distingués.
Rachel.
L'écrivain propose et la censure dispose.
Grâce à celle-ci^ le succès n'a pas été pour Rachel, en 1850, mais pour Mademoiselle Tessandier, en 1884.
Une heure vint, cependant, où cette bonne censure impériale laissa le Théâtre-Français libre de représenter le Faiseur de Rois, Mais Vacquerie avait déjà lu au comité une autre pièce, purement littéraire, qu'il aima mieux faire jouer d'abord.
(( Au moins, pensait-il, on reconnaîtra que la religion, l'ordre, la famille et la propriété n'ont cette fois rien à craindre. »
En effet. Souvent homme varie est simplement une fable adorable d'où les vers amoureux s'envolent à tire-d'ailes.
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La prcmicjrc rcprcscntation de celte comédie eut lieu le 2 mai 1859, et dans la salle comme dans la presse on n'entendit que des bravos.
L'impétueux auteur de Profils et Grimaces démontra sans peine qu'il pouvait, au besoin, être le plus délicat des poètes.
Quelle pureté dans les sentiments, quelle jeunesse dans les idées et quelle science dans les vers !
Mais Vacquerie ne se tint pas pour satisfoit; ses bras avaient besoin d'enlacements plus vigoureux et ses lèvres de baisers plus chauds.
Après avoir fécondé Thalie, la rieuse aux cheveux d'or, il appela Melpomène, la muse farouche, et de cette nouvelle union naquit bientôt un enfant que les spectateurs de la Porte-Saint-Martin regardèrent avec effroi.
C'est, en effet, à ce théâtre — le 30 mars 1861 — que furent représentées les Funérailles de THonneur,
Les funérailles de l'honneur! beau titre; mais, à cette époque, titre dangereux.
Ah! certes, il était imprudent de glorifier l'honneur après le triomphe du parjure, et de lui faire des funérailles grandioses, alors que toutes les fanfares saluaient le lils de la reine Hortense.
Les habitués de la cour s'indignèrent, M. Joseph Prudhomme tira du fourreau son vieux sabre de garde-national, les roquets de la presse bien pensante aboyèrent aux talons du trop audacieux écrivain; les cocottes crièrent à l'immoralité et les admirateurs du Pied de mouton se cabrèrent tout droit!
Empressons -nous d'ajouter que d'autres eurent le courage de répondre à ces sifflets par des applaudissements et d'imposer silence à ces sottes clameurs par de chaleureuses acclamations.
Nous n'analysons pas les pièces de Vacquerie, tout le monde les a lues ou les a vu jouer. — Mais qu'on nous permette de rappeler ici le dénouement des Funérailles de l'Honneur : un dénouement dont la hardiesse et la grandeur sont incomparables!
Nous sommes dans le cimetière d'un cloître.
Doria Beatriz et son fils don Jorge sont en présence; lutte poignante et terrible, pleine des larmes et des sanglots de la mère, coupable d'être la maîtresse du roi, pleine aussi des révoltes superbes de l'enfant qui veut se faire le justicier de son honneur.
Un mort doit être enterré devant don Pèdre lui-même et toute la cour.
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Bientôt, le tintement des cloches annonce le commencement des funérailles.
Les moines entrent, puis la bière, puis don Pédre et tout le cortège royal.
— Où est le cadavre? demande le roi.
— Je vais vous le dire, répond don Jorge. « Si c'était ma chair qui eût péri, les yeux n'auraient pas assez de Larmes et la bouche pas assez de psaumes. Mais la partie supérieure de mon être : la joie, l'espérance, le nom rayonnant, la fierté que j'avais au front comme un panache, qu'est cela pour être pleuré? Moi je pense autrement. J'estime mon âme autant que mon corps, et mon honneur était ma vraie vie. Donc, le cloître a été tendu de noir, et les cierges se sont allumés par milliers, et les cloches ont sangloté. Ce spectacle aura été donné une fois d'un homme qui regarde la honte comme la la mort, et qui fait des funérailles à son honneur! — Descendez le cercueil. »
Ah! quel drame merveilleux et quelle idée sublime s'en dégage!
— Soit ! objecteront les admirateurs de M. Audran, mais dans tout cela il n'y a pas assez de modeniisme, pas assez de maillots, pas assez de flons-flons; c'est trop grand, trop pur, trop inspiré!
Hélas! oui. Si les Funérailles de VHonneur n'eurent que onze représentations, « c'est qu'on n'y danse pas le cancan, » comme l'écrivait Théophile Gautier au Moniteur; ce c'est que ce drame est de trop grande maison. Il est le neveu d'Hernani et le cousin des Sept infants de Lara, » comme le disait Paul de Saint-Victor dans la Presse; c'est aussi, devons-nous ajouter, parce que la direction du théâtre s'effraya.
En somme, les sifflets étaient dominés par les applaudissements, et la vraie foule arrivait, se dégelant peu à peu et se remettant du Pied de mouton.
Or, le directeur de la Porte-Saint-Martin ne s'attendait qu'à un succès d'estime qui l'aurait mené au t^'' mai, jour fixé dans la sagesse de ses desseins pour la reprise d'une rengaine quelconque.
(( Et voilà, écrit Mario Proth, qu'au lieu d'un succès d'estime, chauffe un grand succès... c( Voilà que l'on ne pourra plus dire à la littérature : Tu es une rêveuse, et le public ne veut pas de toi, passe ton chemin!. . »
Il faut mettre ordre à cela — en retirant de l'affiche les Funérailles de VHonneur; et on les retira, en effet! Une vilenie, quoi!
Deux ans après, Auguste Vacquerie publia les Miettes de VHistoire.
Ces Miettes, selon le mot de Louis Ulbach, furent la saveur du pain de Texil.
La légende de Madame Hélène, le chapitre sur les émigrés, l'étude consacrée à Chateaubriand, la réponse au sifflet, Vinnocence des arbres.., — j'en passe et des meilleurs! — eurent bientôt fait de se gagner les sympathies de ceux qui aiment à rencontrer à la fois dans un même volume de l'originalité, de la finesse, de la force et de l'érudition.
Les Miettes de VHistoire rapportent un souvenir curieux : « Madame de Girardin alla visiter les illustres exilés, et, durant son séjour en Angleterre, elle s'ingénia, le soir, à faire parler des tables. Mais, d'abord, personne n'eut confiance.
« Pour ma part, dit Vacquerie, j'étais déterminé à douter jusqu'à l'injure! »
Bientôt, cependant, Madame de Girardin se trouva en communication avec un esprit.
— Qui est-tu, toi? demanda-t-elle.
La table répondit le nom d'une morte, vivante dans le cœur de tous ceux qui étaient là.
La défiance renonçait.
« Personne, déclare Vacquerie, n'aurait eu
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le front de se faire devant nous un tréteau de cette tombe. Une mystification était déjà bien difficile à admettre, mais une infamie! Le soupçon se serait méprisé lui-même. »
Les termes qu'il emploie pour qualifier celle qui se serait servi en cette circonstance du nom de Léopoldine Hugo, dans le seul but d'augmenter la confusion de ses auditeurs, ne me permet pas de dire toute ma pensée...
Et cependant!...
Mais pourquoi insister, puisque l'auteur des Miettes de V Histoire ajoute plus loin :
<i Si l'on me demandait ma solution, j'hésiterais... La certitude est si peu naturelle à l'homme qu'on doute même des choses qu'on a vues de ses yeux et touchées de ses mains. J'ai trouvé saint Thomas bien crédule. >
Ce maître écrivain faisait mieux que de croire aux esprits, il en créait.
Jorge de Lara en est un superbe, Jean Baudry en est un autre, digne du premier.
C'est au Théâtre-Français, le 19 octobre 1863, que fut joué Jean Baudry.
L'idée de cette pièce est résumée dans une phrase : « J'ai toujours pensé qu un homme n'est quitte envers Dieu qu'après avoir fait pour un autre ce que Dieu a fait pour lui. >
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Olivier a été recueilli et élevé par Baudry; c'est une nature farouche, une âme travaillée par le mal.
Un jour vient où ces deux hommes aiment la même femme.
Leur rivalité amène une lutte terrible. Mais bientôt, Baudry se sacrifie.
Le cœur qu'il a fait à Olivier, il ne peut se résoudre à le briser. Non; il mariera ce jeune homme, il terminera son oeuvre de dévouement par une renonciation sublime, et s'en ira ensuite bien loin, cacher ses larmes.
Le dénouement de Jean Baudry, si bien fait pour plaire aux délicats et aux passionnés de l'art, ne fut pas accepté par George Sand :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Elle écrivit à Tauteur une longue lettre où nous lisons ceci :
Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve
un seul reproche à la manière dont vous l'avez déroulé et dénoué : c'est que la brave et bonne Andrée ne se mette pas tout à coup à aimer Jean à la fin, et qu'elle ne réponde pas à son dernier mot : c( Oui, ramenez Olivier, car je ne l'aime plus, et votre femme Vadoptera; ou bien guérissez-le, corrigez-le et revenez sans lui... )^
Ce à quoi Vacquerle répondit :
Il me semble que Jean Baudinj serait
considérablement diminué, et avec lui l'enseignement qu'il personnifie, s'il était aimé d'Andrée à la fin. Je doute que Roméo et Juliette fussent touchants à perpétuité s'ils s'étaient mariés tranquilles et s'ils avaient eu beaucoup d'enfants. Je ne repousse pas absolument les dénouements heureuXy mais je les crois d'abord moins vrais, ensuite moins efficaces. Je vous avoue que Tartuffe cesse presque de rnêtre odieux au moment où on V arrête.
La moralité n'est pas dans le fait, mais dans Vimpression du fait. Puisque vous regrettez que Jean Baudry ne soit pas heureux, Vimpression finale est donc pour la vertu
La majorité donna raison à Vacquerie, et sa pièce fut acclamée — comme si ce n'était pas un chef-d'œuvre!...
Il faut le dire bien haut, ad perpetuam rei memoriam!
Vacquerie ne s'arrêta pas en si beau chemin; après cette éclatante victoire, il se remit à l'œuvre, et le 30 octobre 1866, au même théâtre, il livra une nouvelle bataille.
La presse ne fut pas moins élogieuse et la foule pas moins empressée.
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Le poète triomphait définitivement de ses adversaires, et par la seule puissance de son génie s'imposait à l'admiration de tous.
Rien de simple et d'émouvant comme le sujet du Fils.
L'héroïne est bien un peu sœur de doria Beatriz de Lara, mais les temps sont changés, les lois sont devenues moins féroces, les caractères moins impérieux, les passions moins farouches, et cette fois la mère coupable ne meurt pas pour expier sa faute : elle vit comme par le passé avec son enfant, heureuse et pardonnée!
Elle dit ce mot qui résume la pensée de l'auteur : c( Rien n'est irréparable ».
Auguste Vacquerie a cette qualité rare d'être vrai sans cesser d'être grand.
Il s'approche avec joie des humbles et des malheureux, des faibles et des malades, pour les relever, les fortifier et les transfigurer.
A l'un, il trouve une excuse; à l'autre, il donne une ambition; à celui-ci, il verse un baume; à celui-là, il prêche un devoir.
Il va sans fatigue, sans trouble, sans colère, sans dédain « des astres aux pavés »; il veut
Que le prêtre du beau soit le soldat du juste!
Le pardon qu'il fait accorder dans son œuvre à la mère repentie, il le demandera bientôt, dans le Rappel, pour toutes les fautes — car toutes les fautes viennent de l'ignorance.
« Ne frappons pas, éclairons! pense-t-il, ne faisons pas de lois impitoyables. C'est bien assez des défaites, des misères et des deuils dont le sort nous menace à chaque pas. »
Auguste Vacquerie, en effet, ne fut pas épargné.
En 1867, après la mort de sa mère, il reçut de Victor Hugo le billet suivant :
Votre cœur ne peut pas être frappé sans que le mien saigne. Cher Auguste, votre vénérable mère était pour ^tnoi comme une sœur de destinée et de deuil.
Je la pleure.
Que d'âmes douces et tendres au-dessus de nous, dans le bleu so'inbre de la mort !
Regardez-les avec Vœil de votre grand esprit.
Vous les voyez, n'est-ce pas?
Moi aussi.
Aimo7is-nous.
Bientôt, Vacquerie se releva plus vaillant, plus audacieux que jamais.
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Il s'agissait alors d'écraser la bande impériale, et il fut le premier à jeter le cri de guerre.
Sonder la conscience des tripoteurs effrontés, des ruffians de tout étage et des ministres de l'alcôve; regarder la honte en face pour la faire reculer, telle est la tâche qu'il se donne et qu'il commence le 27 avril 1869.
C'est en effet ce jour-là que parut le Rappel,
La bataille est livrée; essayons maintenant de la décrire et de juger les coups.