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LA TERREUR

Diipré était bon, mais fruste; il avait de plus^ de son pays^ le don de ténacité et le besoin d'arriver. Sa situation^ tout à coup considérable, devait lui faire des ennemis. Par ces temps passionnés, ceux-ci trouvèrent des alliés dans les partisans de Tancien régime et parmi les amis de Tancien graveur général Duvivier. Nombreuses furent les dénonciations, les tracasseries à son égard : tels de ses coins cassèrent, et ces accidents peuvent être attribués à la malveillance. En pleine Terreur, alors que les plus purs tremblaient, on l'accuse de cacher des cartouches destinées aux Vendéens : renseignements pris, ce sont des rouleaux de monnaie.

Déjà, en 1791, un certain Beyerlé, ex-conseiller au parlement de Toulouse, avait tenté de disqualifier ses modèles, notamment le Génie des Lois. Deux artistes bien oubliés, Dugourc et Bélanger, avaient même prêté leur nom à cette maiiœuvre. Dupré avait répondu (i). Ce Beyerlé, que Ton retrouve membre de la Commission des Monnaies, en 1792, fut certainement pour quelque chose dans les nouvelles at-

(i) Réponse à l'écrit de M. Beyerlé sur la fabrication des pièces de i5 sols par Dupré, graveur général, — in-8". — De rimprimcric du Cercle social.

taques qu'eut alors à subir le graveur général des monnaies à propos du Mémoire sur la refonte des inonnoyes présenté, au nom de la Commission générale des monnaies, à la Convention^ par Clavières, ministre des contributions publiques (3o octobre 1792).

De graves critiques étaient faites, non seulement sur la gestion de la Direction des monnaies, mais encore sur « la fabrica- » tion de la monnaie d'alors si mal combinée, si mal dirigée « et tellement plus mal exécutée encore, qu'heureusement M son effigie nous contraint à la refondre (i). »

Dupré répondit. Selon son habitude il ne se contenta pas seulement de se justifier, il attaqua et en profita pour insister sur les réformes qu'il avait déjà proposées dans sa brochure de 1791- Il s'adjoignit pour ce travail de soixante-dix-sept pages in-8°, le citoyen Verlac, homme de loi et employé au ministère de la Marine (2).

Il y a eu des malversations peut-être, répond Dupré, mais ce qui me regarde : la gravure des poinçons, matrices et coins, est inattac|uable : « J'offre de soumettre mes coins « et mes poinçons à l'examen des gens de l'art et j'ose me « flatter qu'ils seront reconnus d'une exécution propre à (( fournir de belles empreintes. » — A propos des effigies, devenues suspectes de Louis XVI, il dit encore : « Je conviens

(1) Dans sa dénonciation de 1791, Beyerlé spéculant sur l'antipathie bien connue des révolutionnaires pour l'Académie royale de peinture et de sculpture, insinuait traîtreusement : « que la très servile Académie de peinture qui a choisi; « que ce graveur général quia été choisi, n'ont pas l'ombre de connaissances dans <■ l'art monétaire et dans celui de la gravure. »

(2) Observations relatives au Mémoire que la Commission des Monnayes et Je Ministre des Contributions Publiques ont présenté à la Convention Nationale, le 3o octobre i7<)2, sur la Refonte des monnoyes et des nouvelles empreintes présentées à la Convention Nationale par Dupré, graveur général des Monnoyes de France. Rédigé par Verlac, homme de loi. — in-8°.

a que cette effigie pourrait tout au plus exciter le prétexte H hypocrite de quelques esprits faibles; mais je pense qu'elle « n'inspirera jamais à de vrais républicains que le mépris et « l'indifférence. » Et plus loin : a Combien elle sera vaine « et impuissante cette effigie pourvu que la royauté soit « déracinée de nos cœurs, pourvu que les rois et les des- « potes aient disparu de dessus la terre; qu'elle circule donc « jusqu'à son terme naturel, qu'elle nous rappelle leurs '( crimes, si nous pouvions les oublier. »

Bientôt il attaque : « Lorsque vous proposez pour em- « blême dans votre pièce de 40 sols la France victorieuse « assise sur un cube, tenant de la main droite l'olivier de la « paix, à ses pieds une corne d'abondance, et que vous (1 recommandez à l'artiste de placer avec intelligence une « charrue, un ballot de marchandises, des livres avec ces « mots : philosophie, art et loix, je me permets de vous ob- « server que jamais vous n'auriez indiqué un type si diffus, « si préalablement vous l'aviez dessiné avec le crayon. . . Vous « vous occupez encore des empreintes, mais cette occupa- « tion n'appartient-elle pas plus spécialement aux artistes ? » Enfin il conclut pour cette partie : « Sans les travaux de « mon art, vos fonctions seraient nulles. »

Pour accélérer l'émission des monnaies nouvelles que nécessiterait la refonte des anciennes, la Commission générale des monnaies proposait la nomination de plusieurs graveurs. L'adoption de cette proposition entraînait en fait l'abrogation du décret du 11 juillet 1791 qui confiait cette fonction à un seul artiste. Dupré défendit son privilège. Cette fois encore, habilement, en motivant son opinion et en confondant ses intérêts avec ceux de la généralité : il prouva que jamais le paysan ne consentirait à échanger ses écus et

ses louis contre une monnaie nouvelle d'un titre forcément inférieur, puisque le gouvernement comptait bénéficier de cette conversion; il démontra de plus, à Taide de comptes authentiques, les énormes dépenses qu'entraînerait pour le Trésor une refonte des monnaies dont ne bénéficieraient que les gros fonctionnaires et les spéculateurs. Ici, Dupré, dédaigneux de la question d'argent, sacrifiait la somme considérable, — plus de cent mille francs, — que pouvait lui rapporter la gravure des nouveaux coins et le taux de la tolérance légale, à sa vanité d'artiste : il entendait rester unique graveur général. Lui seul suffirait à la fabrication de la monnaie courante. N'avait-il pas depuis sa nomination, c'est-à-dire depuis moins de dix-sept mois, fourni à la monnaie environ 1200 poinçons et 5oo matrices valables? Et non seulement il entend rester seul, mais il voudrait que Ton supprimât les dix-sept hôtels des monnaies qui existent encore. Il s'appuie sur Mirabeau qui dans son beau rapport du 12 décembre 1791 voulait réduire leur nombre à sept. A Mirabeau encore il emprunte cette critique de l'aménagement de la Monnaie de Paris : « Je vois à Paris, dit Mirabeau, « un hôtel bâti avec toute la profusion du luxe intérieur « et extérieur, et l'ignorance la plus stupide des principes « de l'art et des simples notions d'un jugement droit. Au « lieu de tout sacrifier à des écuries et à des remises, au lieu « d'une mauvaise distribution des bureaux, pourquoi n'avoir « pas donné plus de soin aux laboratoires. Les ateliers pour « Tor et pour l'argent sont confondus; les laboratoires pour « ces fontes, placés ridiculement au dessus du rez-de-chaus- « sée, sont si petits qu'il peut arriver journellement des « accidents. Enfin l'on a construit un palais, tandis qu'il ne « fallait qu'une manufacture. »

Cette sagace critique d'un monument utilitaire ne pourrait-elle pas s'appliquer aujourd'hui encore à mainte encombrante construction qui répond moins à sa destination qu'aux besoins de réclame des architectes?

Dupré, qui avait un peu malmené tout le mondC;, malgré ses ennemis, sortit vainqueur. Les propositions de la Commission générale des monnaies ne furent pas agréées par la Convention.

Absorbés par des besognes rudes, préoccupés par l'invasion étrangère et les prodromes d'une guerre civile imminente, les conventionnels ne songèrent pas tout d'abord à modilier les monnaies. Jusqu'au 5 février 1793 aucune mesure n'est prise (i). On continue même à frapper des pièces à l'effigie de Louis XVI, avec le millésime 1793.

L'Administration des monnaies avait cependant fait divers essais républicains vers la fin de 1792, mais ce ne fut que par les décrets des 5 février et 26 avril 1793 que la Convention décida de changer le type des pièces en cours.

Le décret du 5 février visait les monnaies d'or et d'argent; il ne fut pas mis à exécution. Celui du 26 avril, au contraire, provoqua la frappe de pièces de cuivre et de bronze de 2 sous, de i sou et d'un demi-sou :

Art I. — Les monnaies de cuivre et de bronze de lu République française porteront pour empreinte une table, sur laquelle seront ins-

(1) L'Assemblée législative avait, par décrets des 20 août, 2 septembre et 18 septembre, décidé la fabrication d'une menue-monnaie de cuivre portant à l'avers le buste de la Liberté et au revers une couronne de chêne. Ces monnaies ne furent pas frappées.

crits ces mots : Les hommes sont égaux devant la loi; au-dessus de cette table sera gravé un œil rayonnant (i), aux deux côtés seront gravés une grappe de raisin et une gerbe de blé; la légende sera composée des deux mots : République Française ; Texerguc désignera l'année de la République, en chiffres romains.

Art. II. — Le revers de la pièce portera pour empreinte une balance, dont les deux bassins sont en équilibre, jointe à une couronne civique surmontée du bonnet de la Liberté. La valeur de la pièce sera gravée dans le milieu de la couronne. La légende sera composée des deux mots : Liberté, égalité; l'exergue contiendra le millésime de l'année en chiffres arabes.

Art. III. — Le ministre des contributions publiques donnera les ordres nécessaires pour que les divers ateliers servant à la fabrication des monnaies de cuivre et de bronze soient promptement fournis des matrices et poinçons nécessaires pour l'exécution du présent décret. »

Les nouveaux coins ne furent prêts qu'au mois d'aoïÀt ; et malgré la vigilance apportée à la frappe, la nouvelle monnaie circulait lentement. Ces retards exaspérèrent les patriotes, et Hébert, se faisant leur interprète, dénonça le 29 brumaire an II, à la tribune des Jacobins, l'Administration des Monnaies.

Entre temps, 25 août, 12 septembre lygS, la Convention décide la création d'une menue monnaie basée sur le système décimal et en choisit le type :

Les pièces d'un décime auront pour empreinte la France assise sur un globe, appuyée sur la table de la loi, tenant d'une main une baguette

(i) " En lygr, l'œil devient l'emblème de la constitution et se montre dans les " transparents qui en célèbrent la fête, le i8 septembre. Il se place sur le sou de « l'an II. Dans les figures allégoriques les plus considérables, il occupe le sommet « des sceptres ou plutôt du calumet que tient la Raison. De là il devint la marque " des extraits des procès-verbaux de la Convention, l'emblème des Sociétés po-

pulaires, surveillantes de l'autorité, et fut place sur la bannière de la Société des « Jacobins, sur leur carte d'entrée, et sur beaucoup de lettres, circulaires et cachets " officiels. » Renouvier.

AUGUSTIN DUPRÉ. yS

vindetta, sarmontée du bonnet de la Liberté, et de l'autre main le niveau, avec la légende : Egalité, liberté.

Ce sujet est encore assez clair, d'autres le sont moins. Aussi les quelques essais de ces monnaies, — non mises en cours, — et plus encore la bizarre médaille du Triomphe de la Convention, où une sorte d'archange, sur les ordres de cette assemblée, met en fuite un grouillement d'hommes

PIÈCE d'un sol 1793.

(Bronze ou métal Je cloche.)

et de reptiles, — médaille dont le sujet embrouillé fut évidemment imposé à Dupré qui en exécuta le dessin et la matrice , aujourd'hui au Musée Carnavalet, — montrent-ils combien le médailliste, dans sa brochure de 1793, avait raison de conseiller aux législateurs de faire des lois et de lui laisser le soin de composer les types des monnaies et des médailles : le symbolisme indigent de leurs confuses idées ne pouvant se prêter à nulle interprétation artistique.

Dupré tira cependant du sou de 1793, un heureux parti : par l'ordonnance parfaite des emblèmes, les belles proportions de la table de la loi, le soin apporté à la gravure des lettres, un sou de cette époque, bien conservé, rappelle à merveille la grandeur roide, l'emphase héroïque des hommes et des idées d'alors.

Le 28 octobre 1792, Louis David, à propos de la défense glorieuse des habitants de Lille et de Thionville, avait dit à la Convention : « Je désire que des médailles soient frappées « pourtous les événements glorieux et heureux déjà arrivés et « qui arriveront à la Républiq^ue, et cela à Timitation des Grecs « et des Romains, qui, par leurs suites métalliques, ont non « seulement donné la connoissance des événements remar- « quahles, celle des grands hommes, mais encore celle des « progrès de leur art. »

Cette proposition n'avait pas alors été mise à exécution.

La fête du 10 août 1793, pour Tacceptation de la Constitution républicaine, permit au conventionnel Guillemardet de la reprendre : « Lorsque le despotisme, couvert d'une cou- « ronne royale, souillait encore notre révolution, il fut frappé « une médaille pour transmettre à la postérité Tépoque mé- « morable de la fédération du 14 juillet. Je demande que Té- « poque de demain, où le peuple français tout entier votera « la République, et qui sera bien plus mémorable dans les (I annales du Monde, soit consacrée par une médaille qui (I sera donnée à chaque député des assemblées primaires. »

David ayant offert d'en tracer le sujet, la Convention décida que « David présenterait à la Convention Nationale le dessin de la médaille destinée à rappeler la journée du 10 août ». Le grand peintre exécuta immédiatement sa promesse et, le 20 août, au nom du Comité d'Instruction Publique, fit voter le décret suivant :

Art. I''''. — Il sera frappe une médaille pour perpétuer le souvenir de la réunion républicaine du i o août pour l'acceptation de la Constitution.

Art. II. — Cette médaille aura deux pouces de diamètre; elle représentera sur une des faces la figure de la Nation et la scène touchante de la régénération; sur l'autre face on verra l'arche de la Constitution et le faisceau, symbole de l'unité et de l'indivisibilité, avec ces mots : Constitution acceptée individuellement par les Français, et proclamée le 10 août 1793, l'an II de la République une et indivisible.

Art. III. — Le citoyen Dupré, graveur général des monnaies de la République, est chargé de l'exécution de cette médaille.

Art. IV. — Cette médaille sera frappée en bronze et ne pourra jamais l'être ni en or ni en argent.

Art. V. — Elle sera envoyée à tous les commissaires des assemblées primaires et distribuée aux membres de la Convention Nationale.

Art. VI. — Il est défendu à tout citoyen de porter cette médaille en signe de décoration.

Art. VII. — Les coins des médailles frappées pour la fédération de 1790 seront brisés. Aucun citoyen ne pourra porter ces médailles comme décoration, sous peine d'être regardé comme traître à la République,

Art. VIII, — La Convention Nationale abolit la distinction d'une couronne murale accordée aux vainqueurs de la Bastille, et ordonne que la médaille du 10 aotit sera distribuée à chacun d'eux en reconnaissance de leur dévouement à la liberté.

Malgré la décision de la Convention, cette médaille ne fut pas frappée, mais le type a été employé comme avers d'un projet de pièce de 5 décimes dont la fabrication fut décidée à la suite d'un rapport fait par Loysel à la Convention, le 12 septembre 1793, au nom des Comités réunis des Assignats et Monnaies et de llnstruction publique, et dans lequel il était dit ; « Rien n'est plus propre à perpétuer le souvenir « des principaux événemeiits d'une révolution que de les « employer comme empreintes sur les monnaies. Chaque ci- « toyen contemporain voit à tout instant l'image des scènes « auxquelles il a participé. Le père de famille s'en sert pour « apprendre à ses enfants les efforts qu'une génération a faits « pour assurer la liberté aux générations suivantes. C'est une

« leçon gravée en caractères ineffaçables pour inspirer Ta- « mour de la liberté, Thorreur des tyrans, et faire passer aux

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