‹ Aujourd'hui et demain; pensées du temps de la guerreChapitre 1 sur 14 · Bullelin des armées de la République · texte numérisé non relu

Bullelin des armées de la République

mettre le féminin : ce sont les mères, les femmes, les sœurs qui ont commandé l'ouvrage. Elles y ont pris leur grande part. Des voisins ont aidé, de vieux domestiques aussi, dont on se demandait si on ne diminuerait pas les gages, au printemps dernier, et que les fermes se disputent à prix d'or, maintenant que vous êtes aux frontières, vous, les jeunes. En ce moment, les labours sont en train. La terre est suffisamment fraîche : ne vous inquiétez pas, et vous retrouverez, quand vous reviendrez, des blés déjà tout drus, des seigles, des avoines que, contre l'habitude, vous n'aurez pas d'abord tenus en semence dans votre main et répandus à la volée.

La campagne entière, depuis que vous êtes partis, est devenue silencieuse. C'est qu'il n'y a pas que vous qui soyez à la guerre : les chevaux aussi ont été pris par la conscription. Donc, plus de carrioles ni de charrettes sur les routes, plus ce bruit de trot ou de galop qui sonne si bien dans les journées d'automne; plus de plainte des essieux dans les fondrières, ou presque plus. Il semble qu'on ait cessé de héler, par-dessus les haies, pour prévenir les

absents qu'il est temps de rentrer. La campagne, à certaines heures, a l'air d'un désert. Elle n'est pas ravagée cependant, pasmaraudée, pas inquiète : elle ne manque que devons. Elle n'a pas peur des Prussiens, parce que vous êtes en avant. Elle voit moins de maraudeurs, croqueurs de poules et de lapins, gauleurs de châtaignes, arracheurs de pommes de terre, vendangeurs de vin de lune, que dans les années de paix.

Le plus dur de la vie, ù, ce moment du monde et de l'année, c'est le soir. On n'est pas distrait par le travail. J'ai vu le père, les sœurs, le journalier de hasard, rentrer dans la salle commune de la ferme et s'asseoir des deux côtés de la table oii fume la soupe que la mère a trempée. « Eh bien! a-t-il écrit? » Les bons jours sont ceux où il a écrit. On reprend la lettre que la mère a lue la première et qui repose, en évidence, sur le coin du buffet de noyer ciré; c'est la fille aînée qui fera la lecture, et qui reste debout, le papier tremblant un peu dans ses mains et approché de la lampe, tandis que le père, attentif comme à un marché, le visage soucieux, remuant parfois les lèvres, écoute et tâche de surprendre

quelque détail, quelque expression de lassitude après un combat ou une marche qui lui permette de se plaindre à son tour et de dire : « Notre pauvre gars, tout de même? » Car la plainte est dans notre nature et de notre condition. Mais on ne s'y arrête pas. On reprend les termes de la lettre, où le troupier, bien souvent, a mis un mot pour faire rire les parents. Les souvenirs, les images, les paroles qu'on se rappelle, la lettre qui est là, presque vivante dans les mains, complètent la famille et tiennent, en quelque façon, la place de l'absent.

Vraiment, vous êtes enveloppés de la pensée de tous, même des inconnus; on prie beaucoup pour vous; on est fier de vous; les journaux sont remplis des traits admirables de nos soldats; une plus large sympathie entoure les familles en deuil : chacun de vous est devenu le parent, le protecteur, le vengeur, la gloire de tous. On voudrait vous serrer la main, vous remercier, vous acclamer. Cela viendra. Mais savez-vous une pensée que je trouve aussi partout, même chez les mères les plus tendres, même dans les maisons où vous manquez le

plus? a Monsieur, qu'ils ne reviennent pas avant d'avoir mis l'Allemagne à la raison! Ils font la guerre, qu'ils la fassent bien ! S'ils ne les muselaient pas tout à fait, il faudrait recommencer dans cinq ans! »

Ainsi la plus vive tendresse s'unit à la vue très juste du devoir qui est le vôtre et celui de toute la France : mettre pour longtemps hors d'état de menacer, d'envahir, de massacrer et de piller, un peuple qui ne croit qu'à la force et qui va justement éprouver, grâce à vous, quelle est la force du droit.

21 Janvier 1915K

Nous sommes dans une période de la guerre qui ressemble à la saison d'hiver que nous vivons, saison d'attente, où les brumes se succèdent, où le vent crie aux portes, où rien ne semble croître de ce qui sera le printemps. Cependant tout est né, bien qu'on ne le voie pas; la sève prête et cachée attend le signal divin; d'innombrables influences, dans les astres et dans le profond de la terre, acheminent vers nous ce qui est attendu. Demandons que le printemps se hâte. Il obéitcomme le reste.

Dans cette demi-nuit et cette pauvreté de

l. Cet article et ceux qui suivent ont été publiés dans VÉeho de Paris.

joie, les mères continuent d'élever les enfants, et ceux-ci grandissent qui seront la France d'après-demain. Il n'y a pas d'interruption dans ce long devoir d'éducation, et la guerre y change peu de chose. Elle ne change pas les enfants, ils rient, ils vivent par l'imagination, ils questionnent, ils s'efîorcent d'être grands, comme si cela était enviable. Leur confiance dans la vie est toujours la même. Je connais un village à moitié détruit, toits défoncés, murs traversés par les obus, église plus abîmée encore que les maisons; les habitants se sont réfugiés dans les caves; ils y passent plusieurs heures tous les jours, les Allemands ne manquant presque jamais de jeter quelques bombes sur ce bourg, qui n'a ni remparts ni soldats. Eh bien! à peine le bombardement est-il supposé fini, que les petites filles sortent de leurs caches et se mettent à jouer au cerceau. Ce n'est que par le chagrin de leur mère que les enfants, ou presque tous, soupçonnent l'épreuve à laquelle le monde est soumis. Et il faut bien qu'il en soit ainsi. Il faut que la paix demeure intacte quelque part. Quelle perte pour nous, s'ils cessaient de rire tout à coup!

De secrets désirs les pénètrent pourtant, des pensées de pitié, de dévouement, de courage qu'ils n'auraient point eus si nombreux dans un autre temps. Les enfants ne voient pas la douleur de la guerre; mais ils en devinent la noblesse. Ils entendent des récits. Ils s'enthousiasment vite. Nous ignorons le reste. Mais ils ont dit déjà, ou bien ils diront un jour : « Moi, je veux être religieuse et soigner les malades; moi, je veux être religieux et prier pour ceux qui ne prient jamais; moi, je veux être prêtre et aumônier dans les armées; moi, je veux être soldat et mourir pour la France. » Tous ces mots-là sont des mots d'enfants. Ils ont été prononcés depuis que la guerre a éclaté; ils seront répétés après qu'elle aura pris fin.

Mères françaises, vous devez avoir du respect pour ces mots-là et vous réjouir à cause d'eux. Ils ne sont point la preuve d'une vocation, pas plus qu'on ne peut dire : « Je sais une langue difficile », lorsqu'on en balbutie à peine une ou deux phrases. Mais ils peuvent l'annoncer, et ils sont farouches, et ils ne vous seront peut-être plus jamais dits, si vous vous moquez, ou si vous demeurez indifférentes à l'élan de

cette petite âme, qui découvrait le sacrifice et s'y sentait portée. Ce sont là des mystères que vous touchez chaque jour.

Or, pour ne parler que des vocations de vos fils, soyez bien assurées qu'ils ne se tromperont pas sur les besoins de notre temps, s'ils se font soldats ou prêtres.

Nous aurons besoin de soldats après la guerre, et les hommes qui prétendraient le contraire appartiendraient à la détestable espèce de ces politiciens, gens de la flatterie électorale, qui ont empêché la France d'être prête pour la guerre, et qui portent la responsabilité de beaucoup de morts, et de la ruine de plusieurs provinces. Supposez que nous ayons la pleine victoire que nous espérons tous, il sera nécessaire de maintenir une armée puissante, pour que l'adversaire ne soit pas tenté d'éluder les clauses de la paix, et qu'il ne reconstitue pas ce formidable appareil qu'il élevait contre nous et perfectionnait depuis quarante ans, tandis que les plus dangereux de nos concitoyens, endormeurs patentés, discouraient de la fraternité universelle et de l'abolition des frontières. Nous devrons veiller sur

de nombreuses colonies; nous devrons, même pour assurer la prospérité commerciale de la France, montrer aux pays lointains nos navires et le pavillon victorieux, et réhabituer aux trois couleurs les yeux de tout étranger. Nous avons fait, jusqu'à ces derniers temps, de si fâcheuses économies! Voilà quinze ans, l'empereur Guillaume parcourait la Palestine et la Syrie, cherchant à prendre la clientèle et les amitiés de la France, si nombreuses dans cet Orient des croisades et des missions. Je l'ai vu passer; j'ai vu courir ses vaisseaux blancs. Et je me souviendrai toujours de l'accent de reproche avec lequel une femme syrienne me disait : « Quand nous enverrez-vous les frégates de France? » Désormais les frégates auront d'autres nouvelles à donner au monde que celle de la triste politique intérieure des dernières années : et elles devront aller partout.

11 faudra des marins.

Il faudra des prêtres aussi, car ils meurent. Plus de vingt mille ont été mobilisés. Beaucoup d'entre eux combattent. Les conseils de revision, les majors ont montré un empressement extrême à déclarer « bons pour le service

actif », les séminaristes,- les vicaires, les jeunes curés. Je veux croire qu'ils n'obéissaient qu'à une inspiration patriotique. Ils étaient certains Je donner ainsi à nos régiments des soldats modèles, qui ne désobéiraient pas, qui relèveraient le moral des troupes, s'il en était besoin, et qui, au danger, seraient parmi les braves. Ils ne se trompaient pas. Que de traits admirables à l'honneur de nos prêtres! Les journaux de France et ceux de l'étranger les ont célébrés comme une des plus hautes leçons de cette guerre. Que de préventions sont tombées! Combien de paysans, d'ouvriers, • d'employés ont enfin connu celui qu'ils fuyaient, et qu'on leur avait appris à soupçonner ou à détester! Ils l'ont trouvé plein de cordialité, de loyauté, de compassion et de courage. Ils ont senti renaître en eux-mêmes la fraternité et bien souvent la foi. Bienfait immense et que ne prévoyaient pas, on l'a remarqué, ceux qui ont voté « la loi des curés sac au dos » ; vengeance divine et qui se résout en bénédiction.

J'aperçois cette miséricorde. Cependant, j'ai le cœur serré en lisant ces faits de guerre où des prêtres sont mêlés. Je ne peux pas ne pas

me souvenir que la place naturelle et traditionnelle des prêtres peut être dans les armées et peut être au danger, mais non pas sous les armes. Je pense qu'ils meurent en grand nombre. Hier, dans une liste que je parcourais, j'ai vu six noms de prêtres à la file, un jésuite, un oblat, quatre prêtres de paroisse. Le monde perd ses élites, mais s'il comprenait celle-là, et de quel bien nous lui sommes redevables, il n'aurait pas assez de larmes pour la pleurer. Tant d'âmes malades, et les médecins diminuent! Tant de mauvaises doctrines, et les prédicateurs de la vérité tombent sur les champs de bataille! Tant de péchés, et les prêtres qui ont mission d'intercéder et pouvoir de pardonner deviennent plus rares! Derrière les armées, dans la France protégée par elles, il y a des cantons où il ne reste que deux ou trois prêtres. De nombreuses paroisses n'ont plus d'offices le dimanche. Le clergé sera certainement très populaire, mais très diminué de nombre quand la guerre cessera. Dieu enverra sa grâce et appellera des âmes d'enfants. Que les mères françaises comprennent alors la beauté de leur devoir, et qu'elles laissent les vocations

UN DEVOIR MATERNEL. i3

nouveUes grandir dans la liberté et dans l'amour! Elles ont souffert; elles seront associées à la renaissance de l'Église de France, comme elles le furent après la Révolution. L'intelligence de ces choses ne manque point parmi elles. C'est pour moi un sujet d'admiration et l'un des soutiens de mon espérance. Je vois des pauvres qui ont de plus belles idées, et mille fois, que beaucoup d'hommes puissants et décorés. Et si vous voulez savoir à quoi je fais allusion, je vous le dirai : c'est à deux lettres qui m'ont été communiquées, et dont j'ai là, sous la main, le papier tout modeste et la grosse écriture. La femme qui les a écrites ignorera toujours qu'elle est une admirable, une sublime bonne femme de France. Elle a un fils qui, de bonne heure, est entré à l'Institut des Frères de la Doctrine chrétienne, a fait l'école aux enfants du peuple, et, à cause de cela, naturellement, a été persécuté par des bourgeois athées. Revenu de l'étranger, peu après la déclaration de guerre, il était désigné pour le service armé, et il l'apprenait à sa mère, qui répondait : « J'ai promis au bon Dieu d'être très brave, et de remettre tout à sa sainte

volonté. Quand je vois des pauvres pères de famille qui laissent trois et quatre enfants, et souvent sans ressources, je me dis : Mon Dieu! que voulez-vous que je vous demande pour mon enfant?... Si tu dois mourir, je ne demande pas que tu finisses glorieusement, mais que tu meures utilement pour le pays, ton âme en paix. » La même mère, dans les mêmes jours, songeant à la vocation de son fils, écrivait à un ami de celui-ci : « Combien je suis heureuse que Jean soit religieux, dans le dévouement absolu, et de savoir qu'il ne gagnera pas un sou dans sa vie! »

Voilà les mères qui, dans la tourmente, ont étayé la France, et qui demain vont la refaire.

28 Janvier 1915.

De plus en plus, les hommes qui pensent aperçoivent ce qu'il y a d'exceptionnel dans cette guerre. Je ne parle pas seulement de son développement, des méthodes employées et qui nous reportent à plusieurs siècles en arrière, des changements immenses qu'elle causera et de l'empreinte nouvelle dont sera marquée la paix future : non, le plus étonnant de cette guerre, c'est qu'elle est, bien plus qu'une guerre de conquête, de rivalité ou de vengeance, une lutte entre la civilisation chrétienne et la barbarie matérialiste. Dans la Revue hebdomadaire du 2 janvier, M. Gabriel

Hanotaux, essayant de définir « le sens et la portée de la guerre », observe qu'elle est menée contre une sorte de religion de la force, dégradante et menaçante. Contre elle, a les grands peuples mystiques du monde se sont levés. Les trois branches de la religion chrétienne, catholiques, orthodoxes, protestants, se sont unis pour courir sus à cet adversaire sanglant de la pensée méditerranéenne et de la loi du Christ. Avec la paix politique, la paix économique, il faudra faire une paix morale et religieuse, c'est-à-dire refouler dans la forêt et dans le cabanon de Nietzsche l'atroce morale allemande. » Et M. Hanotaux ajoute, et j'admire l'espèce de franchise noble qu'il faut pour dire ces choses à une génération trop éprise de bien-être : « Je ne doute pas qu'une heure ne sonne, après de longues souffrances, où les peuples ne s'aperçoivent que la raison du ventre est la pire de toutes, que la prospérité économique n'est pas le dernier mot du progrès humain, que la modération, l'humilité, la pauvreté sont plus hautes, et plus nobles, et plus fîères, que la violence, l'orgueil ou la richesse. Les grands saints du moyen

âge sont apparus après de longues années de malheurs publics, pour prêcher le retour à la loi du Christ. Peut-être l'avenir verra-t-il apparaître des hommes, chefs d'armées ou chefs de foule, qui enseigneront aussi aux peuples qu'ils se sont trompés, qu'on les a trompés, et que ni la loi humaine ni la loi divine n'ont la moindre conformité avec l'idéal allemand. »

Voici donc les deux camps délimités : d'un côté, la civilisation chrétienne, respectueuse de l'homme, attentive à toute justice, tendre pour les souffrants, nuancée à l'infini, ne rejetant aucun progrès matériel, mais soucieuse avant tout du progrès moral comme de la plus sûre garantie de bonheur, même en ce monde; et, de l'autre côté, un monstre d'orgueil et de dureté, dont la conquête n'est jamais que celle des armes, qui s'exalte à briser le droit des faibles, et prétend imposer au monde la loi de la force, laquelle est uniforme, cruelle et inintelligente. D'un côté, la conscience; de l'autre, une brutalité sans entrave, sans autre code que celui qu'elle se donne à elle-même et qu'elle appelle le droit. Nous ne calomnions pas nos

ennemis en affirmant cela. Nos témoins sont pris dans leurs rangs, et parmi leurs grands hommes. C'est le manifeste des 93 intellectuels allemands qui admirent la barbarie de leur nation. C'est Maximilien Harden, un de leurs principaux journalistes, écrivant, le 22 novembre dernier, pour repousser d'un seul mot les reproches faits à l'Allemagne : « Quel tribunal pourra nous juger? Notre force créera une loi nouvelle. » C'est le chancelier de l'empire qui, pour justifier l'envahissement de la Belgique, retrouve, aux applaudissements du Reichstag, l'argument allemand par excellence, la négation de tout droit, et s'écrie : « Nécessité militaire ne connaît pas de loi. » C'est un autre professeur, déclarant, à la fin d'une étude sur le droit des gens, que « le fait crée le droit », doctrine affreuse, qui mettrait désormais au nombre des droits l'incendie des villes sans défense, l'assassinat des blessés, la violation des traités, l'habitude d'aller à l'ennemi en poussant devant soi des boucliers vivants faits de prisonniers civils, puisque ce sont là quelques-unes des pratiques allemandes. C'est un poète exaltant la destruction de la cathédrale

de Reims, et se réjouissant que la ruine fût si grande : « Les cloches ne sonnent plus dans le dôme aux deux tours. Finie la bénédiction!... Nous avons fermé, ô Reims, avec du plomb, ta maison d'idolâtrie. »

Ces redoutables erreurs doctrinales, ces haines qui s'en échappent comme des petits, quelqu'un les avait condamnées, voilà plus de cinquante ans, Qui? le veilleur, le gardien, l'unique autorité qui prévoit tout le mal contenu dans les idées fausses, et qui le dénonce, pour le bien du monde, et qui est constamment assaillie, à cause de cela : le pape. Dans le Syllabus, Pie IX avait jeté l'anathème contre ceux qui prétendent que « le droit consiste dans le fait matériel » : que « tous les faits humains ont force de loi » ; que « la violation des serments les plus sacrés, les actions les plus criminelles, les plus honteuses, les plus opposées à la loi éternelle, non seulement ne sont pas blâmables, mais, au contraire sont tout à fait licites, et dignes des plus grands éloges, quand elles sont inspirées par l'amour de la patrie ».

Aujourd'hui que l'Allemagne s'est prodi-

gieusement développée, et que les erreurs des professeurs d'universités sont devenues génératrices de maux innombrables, la condamnation est sur toutes les lèvres. Le vieux président de Harvard exprime l'opinion de la plupart de ses compatriotes américains d'abord, et celle de beaucoup d'habitants des pays neutres, quand il dit : « Les sympathies américaines vont au peuple allemand dans ses souffrances et dans ses deuils, mais non pas à ceux qui le gouvernent, ni à la caste militaire, ni aux professeurs et aux lettrés qui ont enseigné, depuis plus d'une génération, que la force prime le droit. Cette courte phrase résume l'erreur fondamentale qui, depuis cinquante ans, a empoisonné les sources de la pensée allemande et de la politique allemande. » Ce n'est pas assez dire, si l'on veut juger non pas seulement l'Allemagne qui fait la guerre, mais la philosophie officielle de l'Allemagne et les ruines qu'elle a semées dans le monde. Il faut alors lui reconnaître son véritable caractère, qui est matérialiste. Et je crois exacte cette phrase d'un écrivain, M. Albert Richard, qui a habité l'étranger, — condition favorable et

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même indispensable pour comprendre le tout d'un système, — et qui écrivait récemment, dans un journal radical-socialiste d'Auxerre : « On sait parfaitement chez les neutres..., que c'est la science allemande qui a détruit, dans beaucoup d'esprits cultivés, non seulement la croyance en Dieu, mais toute sentimentalité, toute idéalité. »

L'Allemagne apparaît donc bien comme une nation opposée au christianisme, dans sa politique et dans les tendances de son enseignement, comme tout à fait éloignée, dans ces mêmes domaines, de la morale de ce Dieu qu'elle invoque extérieurement. Entre son titre subsistant de nation chrétienne, et sa manière de faire la guerre et de traiter le droit des gens, il y a une contradiction manifeste. C'est si vrai qu'un missionnaire de mes amis m'a écrit de sa mission chinoise, pour me dire l'horreur que ressentent les païens de la conduite des Allemands, et l'objection qu'ils en tirent contre le christianisme. « Vous prêchez, dites-vous, une religion de justice et de charité? Mais regardez donc les Allemands, qui invoquent le ciel dans leurs proclamations! »

Il est vrai qu'on peut répondre, et plus d'une chose, mais tout cela est long à expliquer à des auditoires de Shang-haï, de Canton ou de Pékin. Mon ami, qui est Belge, m'écrit : « Le plus grand crime de l'Allemagne est d'avoir le nom de nation chrétienne, et de promener la croix du Kaiser dans tant de fanges. Et maintenant, comment parler à nos païens? Pour nous, c'est bien clair, nous savons de quels chrétiens il s'agit, et que le nom n'est pas le tout d'une chose. Mais avant d'avoir expliqué les tenants et les aboutissants de ce drame de guerre, notre apologétique restera blessée. » Comment les sujets catholiques de Guillaume II ont-ils pu accepter, sans protestation, des déclarations et des actes aussi opposés à la foi et à la morale qui sont les leurs? On ne peut s'empêcher d'y songer. Evidemment cette guerre et, d'une manière générale, la politique extérieure de l'Empire, est dirigée par l'élément non catholique, par une autorité qui utilise les concours et néglige les conseils. Mais il y a une autre raison, et il faut admettre que quelque chose s'est gâté, chez les catholiques allemands, au contact et sous la domination de

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cette masse pénétrée d'innombrable erreurs. Plusieurs d'entre eux ont signé le manifeste des intellectuels. Ils subissent une contagion. Autour d'eux, le luthéranisme se décompose. 11 aboutit à des négations presque totales. Et la résistance au sophisme semble diminuer, dans la minorité catholique, élevée dans les mêmes gymnases et les mêmes Universités que les industriels de la Saxe ou les junkers de la Poméranie, et plus capable d'habileté en affaires, même en affaires politiques, que de fermeté doctrinale.

Et nous? Et la France? Par une suite de circonstances qu'il est permis d'admirer, elle est demeurée la nation chrétienne. Elle se trouve, en ce moment, l'âme même d'une ligue de puissances chrétiennes. Rien n'a pu prévaloir contre sa destinée. Les événements l'y ramènent. Sous peine de mort, elle est obligée de se défendre contre l'impiété insolente, et elle se défend glorieusement, comme ceux qui vont vaincre. Sans doute, si on voulait chercher, dans un passé récent, pourrait-on lui reprocher quelques-unes des violences contre lesquelles nous protestons si justement aujour-

d'hui, parce qu'elles sont commises par nos ennemis. Elle a pu voir des droits nombreux néconnus, des faiblesses méprisées, des traités déchirés, des monuments sacrés abandonnés à la ruine ou stupidement détruits. Cependant jamais ces actes misérables n'ont reçu l'approbation de la nation ou simplement de ses savants et de ses intellectuels. Elle a été préservée de la corruption doctrinale dans ses foules religieuses. L'antique baptême de son sang, mille sacrifices cachés, la ferme défense des catholiques, la grâce inexpliquable enfin, l'ont protégée. Si elle n'est pas toute religieuse, elle est, dans son ensemble et presque jusqu'aux extrêmes groupements politiques, fidèle aux idées les plus nobles sur l'obligation des traités, sur le droit de la guerre, sur le dévouement à la patrie, sur le devoir de charité, sur l'honneur national. Dans un vaste domaine, et qui peut s'agrandir, elle demeure unanime. Aussi n'a-t-elle pas été rejetée. Elle est réapparue tout à coup, dans cette très juste guerre, comme la représentante de la civilisation chrétienne menacée.

Elle a grandi aux yeux de l'Europe, à cause

de cette union inattendue de ses fils. L'Orient l'a reconnue, telle qu'il l'avait vue jadis. Elle peut revendiquer les droits de protection des chrétiens de là-bas. Il ne pourra plus dire qu'ils sont prescrits. La prescription est interrompue. La France se trouve située dans la guerre comme elle devait l'être, par son passé et par son cœur.

Elle peut avoir un rôle magnifique. Elle l'aura si elle a des hommes. On a coutume de dire, dans une certaine école de savants, que le besoin crée l'organe. Je ne crois pas que cela soit vrai dans la nature. Souhaitons que la formule se vérifie dans la conduite des affaires publiques. Demandons aux ministres qui nous gouvernent de voir que la grandeur de la France lui vient en ce moment de son profond passé, et d'y conformer leur action. Pour voir et pour agir ainsi, ne suffit-il pas d'être Français?

12 Février 1915.

Les héros ne s'improvisent pas. Comme tous les chefs-d'œuvre, ils arrivent lentement et par un long travail à leur point de perfection. Un seul instant en décide, mais les causes sont anciennes. Je crois qu'on le verrait avec une grande évidence, si l'on prenait la peine de rechercher, dans la famille, dans les croyances, dans l'éducation, dans les habitudes d'esprit et les amitiés, la cause de ces morts généreuses dont on ne peut lire le récit sans enthousiasme et sans larmes. Rappelez-vous ceux de vos proches ou de vos amis dont la conduite a été digne d'être citée en exemple, dans cette armée

OÙ il y a tant de braves; demandez-vous quels signes, autrefois, pouvaient faire pressentir cette audace, cette endurance, cette charité, cette puissance de tout perdre pour une idée : vous en trouverez toujours quelques-uns, si petits qu'ils fussent, et mêlés, et voilés. Chez la plupart des hommes, je le répète, cette préparation lointaine est éclatante.

Que de fois j'ai pensé, en rencontrant cet ami qui vient de mourir dans les batailles du Nord : « Celui-ci ne donnera sa mesure que dans le grand danger! » Je ne pouvais le voir, en ces années où la guerre pouvait paraître lointaine encore, sans savoir, de science très certaine, qu'il était un entraîneur d'hommes, un chef, un héros qui n'aurait peut-être pas l'occasion. Il l'a eue. Je ne dis pas son nom afin de pouvoir le mieux louer. En lui, beaucoup d'autres pourront être reconnus. Mince, élégant, il avait une sorte de charme viril, si ce mot peut exprimer, en même temps que l'énergie du visage, cette finesse, cette ardeur, cette attention, et parfois cet abandon et ce rêve qui n'étaient point faiblesse, mais permission, repos mesuré et volonté encore. Il était musicien, il dessinait

très bien, il causait à merveille. Et il n'y avait aucune pose chez lui. Homme du monde, homme de cœur, homme de foi et soldat. C'est le pur type français. Un colonel, qui l'a eu sous ses ordres a écrit, à son sujet, une lettre qui achève le portrait et que je veux citer à cause des mots heureux qui s'y trouvent, de la qualité d'âme qu'elle révèle, de l'honneur qu'elle fait à l'armée. Quelle armée plus humaine? Et quelle est, je le demande, l'administration civile dont les chefs sauraient rendre, à un subordonné, une justice plus intelligente, plus cordiale, plus relevée par le sentiment des ensembles et de la France elle-même? Il écrit au père de mon ami :

« Ce qu'était l'homme que vous pleurez, je le sais. Trois ans nous avons vécu côte à côte, sympathisant dès le début, liés bientôt, je le crois, par une sincère et réciproque amitié. Il avait tout pour réussir et pour plaire : une vive intelligence, toujours curieusement en éveil, des sentiments de grande élévation, un cœur ouvert à tous les enthousiasmes, une parfaite dignité de vie, un charme personnel indéniable. Comme soldat, c'était un amoureux du métier,

un chaud patriote, voyant dans la carrière militaire le moyen le plus complet de servir le pays, Par sa grande valeur professionnelle, par son ardeur au travail et sa haute culture intellectuelle, ce beau type de soldat latin cultivé el vibrant s'était fait une place à part au régiment. Toutes ces belles qualités trouvaient leur emploi dans le rôle d'éducateur d'hommes qui, en temps de paix, est le principal de notre vie. L'ascendant qu'il avait pris, dès sa prise de possession de commandement d'escadron, combien davantage encore avait-il dû le développer depuis le début de la campagne! Ses hommes l'ont, j'en suis sur, suivi là où il voulait les mener. S'il est tombé, c'est après avoir largement payé sa dette à la patrie bien aimée.

« Des mots consolateurs! à quoi bon tenter d'en trouver? Je n'en vois qu'un qui soit digne de votre fils, celui de fierté. Toute sa vie, il avait mérité la fierté des siens. En mourant héroïquement pour le pays, ill'améritée plus encore. Que son nom désormais n'évoque pour vous que l'image rayonnante d'un être d'élite qui a donné sa vie à la plus sainte, à la plus noble des causes : celle qui sera bientôt victorieuse. »

On ne peut mieux dire. Ce beau type de soldat latin cultivé et vibrant, c'est la définition même, non seulement d'un homme, mais de cette immense élite d'officiers que nos soldats comprennent bien à présent, auxquels ils rendent toute justice, en qui ils reconnaissent, dans le péril quotidien, l'autorité indispensable, l'exemple non moins nécessaire et beaucoup de vertus d'amitié. Le jeune et cher ami que j'ai pris ici pour modèle écrivait à son père, au mois de septembre dernier : « Demandez à Dieu qu'il m'inspire les gestes et les paroles capables de faire de mes hommes des héros ! » Cela pourrait être une devise. Eh bien! si je l'étudié, lui qui a réussi, — sa fin l'a prouvé, — à élever jusqu'à son âme l'âme de tous ses soldats, je reconnais que pour faire des héros il faut d'abord ea être un soi-même, non de parade, et de vanterie, et de mots qui sonnent, mais en simplicité, tous les jours, dans la résolution constamment affermie de se dévouer à une cause noble. Il faut aussi inspirer confiance et savoir le métier très difficile de la guerre. L'officier n'entraîne pas seulement, il protège. Ceux qui dépendent de lui ont vite le sentiment

l'officier. 31

qu'il est un ménager de la force, qu'il veille, prévoit, abrite, et qu'on peut être protégé, grâce à lui, tandis que cette folie dont on rntendait parler autrefois dans les réunions publiques, cette fameuse « levée en masse du peuple », ne serait qu'une sarabande destinée au massacre immédiat. Un second-maître de la marine, que je rencontrais hier, me disait : « Quand nous embarquons sur un submersible, nous regardons d'abord le commandant. S'il est calé, tranquille, à l'aise dans son réduit, où aboutissent toutes les puissances motrices du bateau, on plonge volontiers. » L'armée de terre aussi mesure le commandant. Et quand le chef est habile, vous voyez ce qu'elle fait. Mais il n'a toute puissance, pour le bien des troupes et du pays, qu'à une troisième condition : aimer les hommes, savoir le laisser transparaître toujours, avoir, à l'occasion, « les gestes et les paroles ». C'est une grande science, et qu'il faut apprendre jeune. On ignore ses voisins, trop souvent, etles préjugés accroissant l'ignorance, et l'envenimant, on peut voir, dans la société peu fraternelle où nous vivons, une réunion d'ouvriers ou de

paysans se défier d'un bourgeois et réciproquement. Mais ceux qui ont vécu près du peuple, dès leur jeunesse, et surtout ceux qui l'ont abordé par les œuvres d'enseignement, de charité ou de mutualité, ceux qui, de bonne heure, ont été mêlés à la vie d'une armée, surtout d'une armée en guerre, sont tout de suite en intelligence, sans aucun embarras, sans aucun changement d'habitude avec tout honnête homme. S'ils ont du cœur, ils découvrent mille cœurs, trompés quelquefois, mais qui se rendent vite à l'évidence; ils connaissent des délicatesses populaires, des politesses, des confidences aussi, et des misères, et dès bonnes volontés auxquelles on ne résiste point. Grande joie, grande force pour l'action, grand avantage pour l'État! Et l'école des héros n'a point d'autre commencement.

J'imagine qu'après la guerre il y aura des amitiés durables entre les bons chefs et les bons soldats. Ce sera un grand bien, même pour nous. 0 mon ami disparu, combien d'amis vous auriez eus!

25 Février 1915.

Avec raison, et soutenu par la France, un ministre a déclaré, l'autre jour, que l'Alsace- Lorraine rentrerait dans le domaine français, et que ce n'était là qu'une restitution. Ce n'est point une conquête. Chacun peut imaginer, au delà, les conditions souhaitables ou nécessaires de la paix future. Mais il semble bien que le vœu de tous les Français clairvoyants demandera, comme principale acquisition territoriale, la frontière du Rhin.

L'occasion est unique de nous mettre à l'abri.

D'abord, la ligne du Rhin est la frontière

naturelle. Ouvrez votre atlas et considérez une carte de l'Europe : le paysage même que vous avez sous les yeux explique et commande la politique française. La France est là, dessinée avec une netteté parfaite, limitée par le fleuve, par les Alpes et trois mers. Les provinces de la rive gauche nous sont toutes destinées. Si nous avons l'Alsace et la Lorraine dans notre lot naturel, nous avons au même titre le Palatinat qui en est la suite. On verrait très bien, après la guerre qui renouvellera la carte d'Europe, et sans qu'il y eût de contresens géographique, une France s'étendant au nord jusqu'à la Moselle, avec Landau, Spire, Mayence, Trêves et continuée, le long du Rhin, par la Belgique agrandie. Les géographes de l'antiquité n'ont pas manqué de noter cette leçon de choses. Strabon disait : « Il semble qu'une divinité tutélaire éleva ces chaînes de montagnes, rapprocha ces mers, traça et dirigea le cours de tant de fleuves, pour faire un jour de la Gaule le lieu le plus florissant de la terre. »

Et plus brièvement, plus nettement, un autre géographe, latin celui-là, formulait cette

même vérité avec toutes ses conséquences politiques : « Le Rhin est un fleuve qui sépare deux mondes. »

C'est bien cela, en effet : la rive droite aux tribus germaines, qui vivent dans les forêts et y préparent tout le temps la guerre; la rive franche aux Gaulois, guerriers aussi, mais qui défrichent volontiers les forêts et qui parlent bien, et que les citoyens romains considèrent déjà comme des cousins d'avenir et d'une assez jolie civilisation. Les Romains, maîtres de la Gaule, considérèrent toujours le Rhin comme la grande barrière contre la barbarie. Tout le monde sait que Trêves fut longtemps la capitale de la Préfecture des Gaules, et à tout jamais, depuis lors, comme une idée juste, comme une preuve acquise de raison politique, l'expérience romaine demeure dans la mémoire des hommes.

Elle fut renouvelée. Je ne veux pas faire un manuel d'histoire. On ne peut, cependant, se dispenser d'observer que ces régions rhénanes ne sont pas neuves à la domination française.

tiu v"' siècle, les Francs défendent le Rhin vec autant de vigueur que l'avaient fait

les Gaulois et les Romains; Clovis étend son royaume au delà du fleuve; Charlemagne va plus loin encore; au x^ siècle, les expéditions contre le roi de Germanie soulèvent le peuple de France, non pointa cause d'une haine, mais parce que l'instinct populaire a reconnu les limites nécessaires de la demeure française, et tout le monde veut qu'elles soient là, sur lé fleuve. « L'armée était si nombreuse, dit un chroniqueur, que, de loin, les piques droites ressemblaient à une forêt mouvante. » Au temps de Hugues Capet, on parlait le roman, et non pas le tudesque, à Aix-la-Chapelle, Toute l'histoire des rois de France, Capétiens, Valois, Bourbons, à travers mille vicissitudes, montre la persistance du même dessein ; on garde, on perd, on reprend un morceau de la frontière du Rhin : on la voudrait toute. Henri IV ne pensa point autrement. Richelieu écrivit que « la France devait avoir les limites que lui fixait la nature ». Mazarin projeta d' « étendre nos frontières au Rhin de toutes parts » . Sous la Révolution, les généraux, les Assemblées, les soldats bientôt furent de cet avis. La rive gauche fut conquise, organisée, divisée en

départements français. Bonaparte, puis l'Empereur, n'eut pas que des préfets : il eut des admirateurs dans les départements de la Sarre, du IMont-Tonnerre, du Rhin-et-Moselle. Et, quand la France perdit, encore une fois, ces territoires, les habitants de Bonn criaient : « Au revoir! » aux troupes françaises qui se retiraient.

Il y a donc beaucoup de choses à répondre aux personnes qui feindraient ou éprouveraient un jj^rand éloignement pour toute conquête. La conquête est légitime, lorsqu'elle est si clairement désignée à notre ambition, lorsqu'elle doit rattacher à la France des provinces qui ont été nôtres dans un passé récent, des populations certainement capables de comprendre et d'aimer tout l'essentiel de la France. Avec de la justice et de la liberté, on les attacherait à la France, d'une manière indissoluble, comme nous furent soudées tant d'autres pièces du pays, comme ces Alsaciens, par exemple, en apparence grandement séparés des Français et qui n'étaient pas depuis vingtcinq ans ménagés et choyés par Louis XIV, que Kmbassadeur de Prusse écrivait à son maître ;

« Ils sont plus Français que les Parisiens ». On doit répondre aussi, et c'est toute l'histoire qui fait cette réponse-là, que la frontière du Rhin est une nécessité. Deux fois, en quarante-cinq ans seulement, nous avons vu Paris investi, ou sur le point de l'être. Nous sommes mal protégés contre l'invasion, et nous le serons, tant que l'Allemagne nous guettera derrière les limites trop artificielles et trop rapprochées de la Lorraine et des Ardennes. Il faut mettre de l'espace entre l'ennemi et nous, et plus que de l'espace : un grand fleuve aisé à défendre. Dumouriez disait, après tant d'autres, exprimant la vraie idée de la France, qui fut non de dominer, mais d'abriter son cœur : « La France ne peut avoir de sécurité durable qu'avec la barrière du Rhin ». Dans le vingtseptième volume du bel ouvrage publié par le Touring-Club, Sites et monuments, Onésime Reclus disait la même chose, il y a quelques années, et il le disait avec un sens bien curieux de l'avenir d'alors, que nous vivons aujourd'hui. « Il n'y a guère plus de quarante lieues, à vol fl d'oiseau, de la frontière à la cité maîtresse; toutes les vallées, même celle de la Somme,

concourent vers notre capitale... Il ne faut qu'un jour de défaite, et les trois ou quatre lendemains de déroute, pour que les armées contraires marchent sans contrainte vers Paris, le long de l'Oise, de l'Aisne et de la Marne. » Nous venons de le voir. Après une guerre comme celle-ci, terrible, à la vie et à la mort, nous ne pouvons accepter, comme fruit de la victoire, d'être replacés dans les conditions d'insécurité qui nous ont valu ou qui ont permis toutes les grandes invasions de la l'iance. Et vraiment, de quelque prétexte que se couvrent ceux qui prétendraient nous ramener simplement aux frontières d'avant 1870, ils seront écartés, comme d'imprudents conseillers, par les souvenirs de la guerre de 1870 et de la guerre de 1914. On leur dira : « Nous avons trop souffert; nous avons failli mourir du défaut de nos frontières; nous voulons maintenant vivre à l'abri, et nous l'avons gagné! »

25 Mai 1915.

Les Alliés progressent dans les Dardanelles et sur les rives du détroit. Vous faites comme moi, assurément : vous regardez, sur la carte, les noms des forts attaqués; nous épelons du turc et du grec; nous nous disons qu'après Kilid-Bahr, mais surtout après la pointe de Nagara- Kalessi, le coude de fer étant franchi, la navigation [sera moins périlleuse, et qu'à Gallipoli s'ouvre la mer où renaît, chaque matin, sur les eaux calmes, l'image de Constantinople. Nos yeux errent sur le muffle carré de l'Asie aboyant à l'Europe, et sur les terres qui descendent, en arrière, et qui ressemblent à des

pattes, dans le dessin des géographes, serrées qu'elles sont entre le désert pierreux et la Méditerranée.

C'est cette bande de terre qui nous intéresse particulièrement. Si les prédictions redoutées par les sultans de Gonstantinople doivent s'accomplir, si l'empire turc doit être partagé, comme tant de signes le font croire, l'histoire la plus ancienne et d'autres bonnes raisons désignent la Syrie comme la part d'héritage qui revient à la France.

Je voudrais simplement rappeler cette histoire et quelques-unes de ces raisons, afin que notre intérêt, non moins que notre droit fussent clairs à tous les yeux.

Nos témoins, dans le passé, on ne saurait les compter, car ce sont les rois avec tout le peuple de France, le peuple se reconnaissant dans la pensée royale, ratifiant ce qu'avait fait le roi, comprenant l'honneur et le profit des expéditions, des traités et des ambassades, content d'avoir des cousins d'Orient et fier de les avouer devant la chrétienté. C'est Charlcmagne, recevant l'investiture du protectorat des Lieux-Saints, et accueillant l'envoyé du

calife, qui lui apporte l'étendard de Jérusalem; c'est saint Louis, auquel les populations de la Syrie offrirent trente mille combattants et qui voulait qu'elles fussent traitées comme enfants delà France; plus tard, c'est François 1", en faveur de qui les Capitulations furent consenties, puis chacun de ses successeurs, qui défendirent et accrurent les privilèges accordés à la France, politique d'honneur et d'humanité, 011 l'intérêt trouvait son compte, comme je l'ai dit : si bien qu'il y eut une époque où aucun bateau n'était admis dans les ports de Syrie s'il ne battait pavillon français. Dans des temps plus proches de nous, l'expédition de Syrie n'a été que l'affirmation par nous-mêmes et la reconnaissance par l'Europe de notre rôle historique. Les traités internationaux mentionnent nos droits comme un bien légitime et indiscuté. Tout concourt à la preuve : l'envie elle-même. On peut dire que la Syrie est une colonie morale de la France. Pour elle, sous tous les régimes, nous avons donné notre or, nos soldats, nos missionnaires ; nous avons fait son éducation française, lui apprenant notre langue, lui racontant notre histoire, l'initiant à nos

idées. Les dissensions intérieures ont à peine influé sur notre politique dans l'Orient des Croisades. C'est h. propos de la Syrie que Gambetta a dit son mot fameux : « L'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation. » Lorsque la foi ne guidait plus nos ministres, une sorte d'instinct les prémunissait contre l'abandon de la tradition, et les empêchait de perdre ou de laisser s'affaiblir une conquête de la foi.

On peut dire, en effet, que la Syrie n'est pas à conquérir; qu'elle est à nous, habituée à prononcer le nom de la France comme le plus beau qui soit, étonnée de ne pas nous voir plus souvent, persuadée qu'un jour prochain la puissance attendue, souveraine déjà, viendra sur ses frégates, comme une reine pacifique, pour prendre possession de ses Etats, et qu'elle laissera un chef, pour gouverner enfin selon la justice. Elle parle le français, ou elle le comprend, bien que l'arabe soit sa langue maternelle. Sa jeunesse fait ses études dans des écoles françaises, écoles primaires, secondaires, supérieures. Nos journaux sont lus dans toutes les villes. La population chré-

tienne, et surtout celle du Liban, se réjouirait de notre venue. Les Musulmans, sans avoir une affection particulière pour la France, éprouvent à son endroit une estime tenace, héritée de leurs pères, et ils savent que la France les délivrera de la tyrannie des Jeunes-Turcs. Ils ne se révolteront pas; ils accepteront notre domination plus volontiers qu'une autre; ils peuvent même nous servir grandement, voici de quelle manière.

La France est la première puissance arabe du monde. Or, la Syrie, en même temps qu'elle est plus pénétrée de christianisme qu'aucune autre contrée du Levant, renferme les plus célèbres écoles et les plus vivantee sociétés coraniques. Damas surtout est un centre rayonnant, une ville sainte pour les musulmans du monde entier. Ce qui vient de Damas est réputé préférable, les hommes, les idées, les choses. C'est de là que part la grande caravane pour la Mecque, et de là que s'acheminent, vers l'Afrique ou l'intérieur de l'Asie, les prédicants de la doctrine. Damas est une force. En l'administrant avec équité, avec douceur, et en parfaite connaissance des choses orientales, nous

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consoliderons notre empire arabe tout entier. Devant de si grands avantages, et je ne les ai pas tous énumérés, les objections ne tiennent guère. La plupart ne sont que des apparences, que la timidité appelle à son secours. J'ai entendu des gens, qui n'avaient jamais quitté la France, parler avec un sourire dédaigneux de la pauvreté légendaire de la Syrie. La Syrie que nous devons revendiquer est celle que l'histoire et la géographie ont ensemble dessinée. Or, une partie tout au moins de cette Syrie, le vilayet d'Adana, n'est pas une des provinces les moins fertiles de l'Empire turc; la plaine d'Alep, la TransJordanie et d'autres régions n'ont besoin que d'être cultivées et irriguées pour valoir autant que les bonnes terres de l'Algérie et de la Tunisie. Sans doute, j'ai présents dans mon esprit, bien nets et désolés, les paysages de pierre que traverse le chemin de fer de Jaffa à Jérusalem. Je me rappelle des promenades à travers des espaces dénués d'arbres et de moissons, abandonnés à des troupeaux de chèvres, et les collines successives, semblables à des ruines de villes très anciennes, rompues elles-mêmes par le temps

et réduites en débris. La lumière seule en jaillit en gerbes, à toute heure, le soir surtout. Mais je revois également des feuillages qui retombent par-dessus les murs blancs, des jardins d'une tiédeur printanière sous le soleil le plus chaud, et tout vivants de fruits et de fleurs, ceux de Jaffa, de Caïffa, de Beyrouth et cette oasis de Damas, où l'on entre à travers une forêt d'abricotiers, plus vaste, m'a-t-il semblé, que la forêt de Fontainebleau.

Il ne faut pas s'inquiéter non plus, outre mesure, du manque de main-d'œuvre pour la culture du sol. L'état de dévastation est l'état normal des possessions turques. Les Syriens émigrent en Amérique, en Egypte, au Transvaal, parce que personne n'est assuré, sous le régime des Jeunes-Turcs, de récolter le produit de son travail et de le conserver. Dès que nous aurions rendu la paix à ces populations molestées et pillées, elles cesseraient d'émigrer.

On peut prévoir d'autres objections, mais ce n'est pas nous qui les ferons. Elles concernent a Palestine. Plus que partout ailleurs, la France a des droits acquis en Palestine. Le

tombeau du Christ, Bethléem, les plus grands souvenirs de l'histoire du monde, ont attaché tant de cœurs à cette terre sacrée qu'il y aura sans doute des compétitions, et tout aussi ardentes que celles qui animèrent jadis les chefs des Croisés. On pourrait croire, de loin, que les nations chrétiennes veillent moins jalousement qu'autrefois sur le trésor de leurs origines. Il n'en est rien, et tous ceux qui ont visité les Lieux-Saints se souviennent, au contraire, des rivalités d'influence, des luttes publiques ou secrètes entre les différentes confessions chrétiennes, d'une foule d'incidents qui seraient mesquins et méprisables s'ils ne se rattachaient à la cause la plus sainte, s'ils ne prenaient au contact, comme les clous de fer de la Croix, une valeur inestimable, et s'ils n'étaient une preuve indirecte, médiocre dans sa forme, d'une vénération qui n'aura pas de fin.

Nulle nation n'a guerroyé, peiné, dépensé autant que la France pour les Lieux-Saints. Elle peut invoquer, comme titres de son ambition, onze siècles d'histoire, et le protectorat qui ne lui a jamais été enlevé par la papauté,

et qui n'est suspendu, en fait, que par la guerre. Elle ne saurait renoncer sans amoindrissement, ni sans froisser des millions d'âmes, chez elle d'abord, dans tout l'univers ensuite, témoin de ce qu'elle fut et de ce qu'elle est toujours, à posséder la relique vers laquelle les regards de tant de peuples sont tournés. D'ailleurs, elle ne l'aurait pas pour elle seule, mais pour tous. Administrant comme un bien personnel la Syrie, et par conséquent la Palestine qui en dépend, elle reconnaîtrait volontiers les droits et les établissements des orthodoxes et des protestants; elle s'engagerait à respecter les situations acquises et à en permettre le développement légitime. Une convention préalable pourrait régler, entre nations chrétiennes, les droits de toutes dans le sanctuaire unique. Et l'on sait très bien que nous tiendrons parole.

Si, contrairement à l'équité, il n'était pas possible de faire prévaloir cette solution, il n'y aurait qu'une formule acceptable : la Palestine à la France comme une dépendance de la Syrie; les Lieux-Saints internationalisés, sous le patronage d'un prince catholique. Et pour-

quoi pas le roi de Belgique? Pourquoi pas le successeur de Baudoin de Flandre, roi de Jérusalem?

Nous devons tous penser un peu, et beaucoup s'il nous plaît, à cette question de la Syrie, de la France du Lestant, où l'honneur est engagé, et aussi le très positif intérêt de la patrie. Elle est aussi importante qu'aucune question européenne, et c'est peut-être la pièce maîtresse sur laquelle nous serons jugés par le monde attentif. Je crois qu'on l'a compris; j'espère qu'on s'en souvient. Nous vivons en des temps prodigieux.

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