‹ Ausone Cham JaphetChapitre 2 sur 2 · DE L’ÉMIGRATION DES NÈGRES CHEZ LES BLANCS · texte numérisé non relu

DE L’ÉMIGRATION DES NÈGRES CHEZ LES BLANCS

CONSIDÉRÉE CORME M01%N PROVIDENTIEL M RÉGÉNÉRER LA RACE NÈGRE ET DE CIVILISER L* AFRIQUE INTÉRIEURE.

Depuis soixante ans que la religion, la philosophie et tous les gouvernements de l'Europe ont sérieusement mis à l'étude la question de l'esclavage, des millions d'esclaves attendent encore l'heure de la rédemption.

La religion, malgré quelques heureux essais de rachats partiels, mais en face de l'impuissance où tout son dévouement serait de les généraliser, devra-t-elle s'en remettre, avec Bossuet, à cet acte de résignation : « Condamner l'esclavage, ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Pierre, de demeurer en leur état, et n'oblige point les maîtres h les affranchir ' ? «

Des philosophes modernes, les uns, après s'être égarés à la recherche de la raison d’être de l'esclavage dans une société cbré-

* Variations, t. III.

tienne, et désespérant d’y pouvoir opposer une formule de rachat générale et pratique, se sont tristement réfugiés dans cet acte de fatalisme : « (Test un hiéroglyphe de la Providence que la philosophie de l’histoire aborde l'oreille basse et le regard troublé, sans pouvoir en déchiffrer nettement l'explication 1 . »

Les autres, arrivés au pouvoir en 1848, se sont trop hâtés de mettre en application ce mot de leurs devanciers de 93 : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! »

De tous les gouvernements de l’Europe enfin, pu un, si ce n’est celui de la France, n’a fait autre chose que de donner satisfaction aux vues étroites des philanthropes, sans bénéfice aucun, même pour la philanthropie*

Que si tant d’esprits supérieurs cependant ont cherché sans . le trouver le sens de la fatale énigme, ne serait-ce point que tous ont tenté d'expliquer par des considérations de politique, d’économie agricole, de nécessité sociale, ce fait étrange d’hommes passés à l’état de marchandise, d'hommes propriété d'autres hommes, et que pas un ne l'a considéré comme une loi providentielle? De là sans doute, et faute d’en avoir connu la cause, l'inertie des différents systèmes expérimentés pour en faire cesser l’effet.

Dans l’antiquité l’esclavage était une conséquence de la guerre, et la guerre une nécessité d’ordre divin. Chaque victoire donnait des esclaves; on les appelait servi, ce qui veut dire préservés : c’étaient autant d’ennemis de moins à vaincre dans la lutte prochaine et toujours renaissante,*- mais dont le terme était fixé, — et que ces millions d’hommes eussent indéfiniment prolongée s’ils fussent restés libres.

Dès que l'œuvre divine fut accomplie par l'agrégation de tous les peuples dans l’unité romaine, ce furent autant de cœurs ouverts à l’Evangile : l’Evangile s’adressait aux simples, aux pauvres, aux proscrits; les esclaves étaient tout cela, ils devaient être les premiers chrétiens.

Désormais sans raison d’être, l’esclavage disparut peu à peu de la société à mesure qu’elle se faisait chrétienne.

1 Eugène Pelleta n.

Cependant il restait deux mies continents, tous deux inconnus du monde civilisé et par conséquent inaccessibles à la loi nouvelle» 1* Afrique et l'Amérique ; — elles furent simultanément découvertes 4 . Etait-ce de leurs habitants que le Christ avait dit : « J'ai encore d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie, il faut que je les amène? ■

Quoi qu'il en soit» l'œuvre d'initiation des Africains ne pouvant s'opérer ni sous la froide latitude de l'Europe, où ne sauraient vivre les nègres, ni sous la zone tropicale du Soudan, où ne sauraient vivre les blancs, il leur fallait un terrain neutre, intermédiaire, où les uns elles antres pussent s'acclimater; Dica leur donna rendez-vous en Amérique, et deux courants d'émigration s j précipitèrent aussitôt, l'un portant les initiateurs, l'autre les initiés. Ces derniers, inertes et casaniers de nature, n'eussent point émigré spontanément, tout moyen d'émigration leur manquant d'ailleurs : Dieu les expatria de force. — Nous ne pouvions aller à eux, il nous les envoya, et dans la seule condition qui pôt mettre en rapport les deux races.

Cette fois encore l'esclavage était providentiel. Que nous en ayons abusé, c'est une question de libre arbitre qui ne prévaudra point contre Dieu.

En d'autres termes, Dieu ne livre le nègre au btanc que pour mettre celui-là à l'école de celui-ci ; s'il le livre esclave, c'est à la fois pour que l'élève soit placé dans les conditions les plus absolues de soumission, et pour qu'au prix de son travail il trouve un maître qui consente à lui servir d'éducateur. Il est remarquable que l'antipathie des deux races tend à s'atténuer aussi longtemps que l'une est esclave de l'autre, et qu'elle se produit au contraire dans son expansion la plus exagérée, aussitôt qu'elles sont, par un lait quelconque, appelées à traiter d'égale à égale.

« Le préjugé de race, a dit M. de Tocqueville, me parait plus fort dans les Etats qui ont aboli l'esclavage que dans ceux où il existe encore, et nulle part il ne se montre aussi intolérant que dans les Etats où la servitude a toujours été inconnue. »

Or, cette antipathie du maître qui s'accroît en raison du pro-

1 Personne ne se méprendra sur ce que j’entends ici par la découverte de l’Afrique.

grès de l'élève est ait enseignement non compris oa trop dédaigné des deseeîns de k Providence, qui ne les • point rapprochés pour qu'à jamais ils rivent côte à cèle, assis pour que, rédacalion do barbare étant faite, il soit repoussé d'an pays où sa présence est inutile et dangereuse, et renvoyé dans sa terre natale, où nul autre que lui ne peut aller porter sa contagieuse civilisation.

La volonté divine est en cela si manifeste, qu'elle se traduit sans pitié par la réprobation dont est frappée, même aux yeux de ses pères, la race malheureuse issue des blancs et des négresses* — non point que j'aille jusqu'à penser qu'elle soit, comme il a été avancé, le fruit maudit du crime de bestialité 1 ; mais die porte évidemment la peine d'une origine désavouée, sinon par la nature, du moins par la société, et, à ce titre, condamnée par un arrêt mystérieux ; — car ce n’est pas seulement l'affranchi de sang pur, le nègre noir, que le blanc metàpartet relègue hors de son milieu à toute la distance de son mépris,— c'est encore le mulâtre, le quarteron, tout homme de descendance nègre, à quelque dose imperceptible que le sang africain soit mêlé dans ses veines. Et Toril du blanc créole a, pour découvrir cette altération, des facultés d’instinct prodigieuses, incroyables, que n'atteindra jamais la physiologie. 11 n'y a point de baptême qui puisse laver le métis de cette tache originelle, ni le baptême du chrétien, ni le baptême d'un grand nom, ni celui de la fortune, ni celui de la science, ni celui de l'esprit, — c'est un paria.

11 n’est pas jusqu’au nègre noir qui ne dise orgueilleusement à l’homme de couleur : « Moi, je suis de sang pur; toi, tu es de sang mêlé. »

Or, un fait aussi considérable a sûrement sa raison d'étre : c'est que, je le répète, les nègres ne sont vis-à-vis de nous, pr& miers-nés dans l'ordre social, que des enfants derniers venus, confiés à notre tutelle temporaire, et qu'il nous est imposé de moraliser par le précepte et par l'exemple, — rien de plus,

1 < Les nègres et mulâtres même se sont qu’ose variété de l'orang-outang; et, pour faire cesser le crime de il importe de déclarer infâme et vilain tout

blanc qui désormais s’unirait à une femme de couleur. > (Beauvais, conseiller supérieur à Saint* Dotningue, 1790.)

sous peine d’attentat, sinon contre nature, incestueux du moins de tuteurs à pupilles, portant désaveu devant Dieu et réprobation devant Hminanité de la race nouvelle ainsi créée, et à qui la Genèse n'a assigné aucune place dans le monde.

Nous voici, quant à cette loi de principe, en opposition avec HN. d’Eichthal et Ismaëi Urbain , à qui « le noir parait être la race femme dans la famille humaine, comme le blanc la race mâle..., le noir, de même que fa femme, étant privé des facultés politiques, scientifiques et créatrices ; mais, comme elle, possédant au plus haut degré les qualités du cœur, les affections et les sentiments domestiques, la passion de la parure, de la danse et du chant 1 .*

De là cette conclusion : « que les moyens d’associer les blancs et les noirs se résument par ces mots : domesticité et plaisir; » — conclusion qui, pour les auteurs que je cite, prendrait appui sur ces paroles de Napoléon :

« Lorsqu'on voudra, dans nos colonies, donner la liberté aux noirs et y établir une égalité parfaite, il faudra que le législateur autorise la polygamie, et permette d’avoir à la fois une femme blanche, une noire et une mulâtre. Dès lors les différentes couleurs, faisant partie d’une même famille, seront confondues dans l'opinion de chacun. Sans cela on n’obtiendra jamais de résultat satisfaisant. Les noirs seront ou plus nombreux ou plus habiles, et alors ils tiendront les blancs dans f abaissement, et vice versâ*. »

Graves paroles que celles-là ! car, en raison même des conditions auxquelles l’émancipation des noirs serait possible, elles en portent condamnation sans appel et proscription écrasante au nom de la morale qui ne saurait accepter la polygamie; au nom de l'économie sociale, menacée dans les colonies par l’envahissement de l’élément noir.

Les conséquences que nous déduisons de l’opinion émise par l’empereur philosophe sont donc diamétralement opposées à celles qu’en ont déduites MM. d’Eich 4 Vl et Urbain. Que si d'ailleurs en partant de cette juste observation : « que le noir a beaucoup des qualités de la femme, » ils en sont arrivés à cette

1 Lettres st*r la race noire et ta race blanche . Paris, 1839.

• Mémoires de Napoléon, t. V, p. 103.

formule un peu mystique : « donc le noir est la race femme de la famille humaine, » ne serait-ce point pour n avoir pas assez remarqué qu'il a bien plus encore les défauts de l'enfant? — Race enfant donc que la sienne, et nous lui devons, à ce titre, la tutelle et l'éducation ; d'où il soit que nos moyens, à nous, d'associer les blancs et les noirs sont ceux-ci : domesticité , moralisation, émancipation, rapatriement.

Nous avons donc mal compris jusqu’à présent la mission évangélique et moralisatrice dont les peuples blancs sont, à l'égard des peuples nègres, les apôtres.

Deux hommes éminents, M. de Toequeville et M. le baron Baude, ont eu de ces prémisses une apparente révélation ; mais ni l'un ni l'autre n'en ont tiré un suffisant enseignement.

M. le baron Baude a dit :

« Les sociétés blanches ont en elles-mêmes le principe de la perfectibilité ; tandis que les sociétés noires obéissent à l'impulsion du dehors et ne font aucun progrès qui leur soit propre. L immersion dans tes sociétés blanches semble donc être la condition à laquelle les nègres deviendront capables de liberté .

« L* abolition de f esclavage des noirs parmi les blancs ne serait au fond que le maintien de l'esclavage des noirs parmi les noirs. L'un est un pas vers la liberté, l'autre est à perpétuité la consécration de la servitude *. »

D est à regretter que cette lumineuse intuition n'ait conduit H. Baude qu'à mi-chemin de la solution du problème; soit au rétablissement de la traite par caravanes du Soudan en Algérie. L'Algérie y gagnerait des travailleurs sans contredit, et ces travailleurs y gagneraient sans doute eux-mêmes d'être moralisés ; mais qu'y gagneraient la question de l'esclavage en général et les colonies de l'Océan et les cinquante millions de nègres qui peuplent l’Afrique intérieure?

M. de Tocqueville, après avoir exposé la situation, prospère au delà de toute prévision, de celte colonie fondée sur les côtes de Guinée par les Etats-Unis, avec des nègres émancipés, sous le nom de Libéria^ ajoute :

« Des barbares ont été puiser les lumières au sein de la civilisation, et apprendre dans l’esclavage l'art d’être libres. — Jus-

• V Algérie, t II.

qu’à nos jours l’Afrique était fermée aux arts, aux sciences des Mines. Les lumières de l’Europe, importées par les Africains, j pénétreront peut-être 1 . »

Pourquoi peut-être, quand une première expérimentation concluante affirme?

Deux cents pauvres nègres, exportés des Etats-Unis et conduits par quelques membres dévoués de la Société américaine décolonisation, confiants dans cet adieu de leur président : Je sais que ce dessein est de Dieu, débarquent en 1822 sur les plages désertes du Mesurado. Deux ans après, ils ont bâti une ville en pierres , Monrovia, armé un fort, élevé des chapelles, des écoles, un hôpital. Un peu plus tard, de nouveaux immigrants fondent Caldwel; des villages se créent et des fermes se groupent dans la banlieue des deux cités. A cette société naissante, qui n’a point oublié ses traditions originelles, il faut déjà la libre expansion de sa pensée : une imprimerie s’établit à Monrovia, et les Etats-Unis étonnés reçoivent le premier numéro du Liberia- Herald.

Deux établissements nouveaux se forment . l’un au cap Monte, avec un comptoir fortifié; l’autre dans le Bassa, où s’improvise la ville d’Edina ; en même temps que diverses sociétés de colonisation en créent d’autres avec leurs propres ressources à Bassa, à Cove et sur différents points.

Si pourtant la plupart des rois nègres de la côte se prêtent volontiers à ces envahissements de leur territoire, légitimés d’ailleurs par achat, et s'engagent même, comme condition du mar~ ché, à renoncer à la traite, ceux de l’intérieur, lésés par contrecoup dans leurs intérêts de marchands d’esclaves, en appellent malavisémeqt aux armes. Ce fut pour les Libériens, organisés en milice, bien armés et appuyés par leurs alliés, l’affaire de quelques combats, pour s’en faire des voisins plus prudents d’abord, des amis ensuite.

De 1839 à 1847 enfin, tous ces éléments épars de colonisation, jusque-là sans unité politique, s’organisent définitivement en corps de nation ; la jeune république, sous le nom de Libéria , prend rang au nombre des Etats civilisés, avec un gouvernement

* De la Démocratie en Amérique.

électif, un parlement, un jury, des magistrats, — toute une cûnstitation calquée sur celle de sa patrie mère, -— mais qui se personnifié par cette mtrictHm absolue qu'aucun blanc no pourra être admis à titre de citoyen sur ce sol de refuge, tout entier acquis h la race noire ou mulâtre.

Libéria dès lors a des imprimeries, des journaux, des écoles, des églises, des hôpitaux, des associations de charité, des prêtres chrétiens, des magistrats, une milice, des ports, une flotte, un pavillon que saluent de vingt et un coups de canon les escadres américaines, anglaises et françaises, et qui, plus tard, est officiellement reconnu par toutes les nations du globe.

Aujourd'hui son territoire, où se développe la culture de la canne è sucre, du café, du coton, de toutes les plantes tropicales ; où se font des essais de drainage, d'assainissement et d'industrie mécanique, occupe 567 kilomètres de côtes sur une profondeur de 64, avec une population de 250,000 âmes.

Le commerce extérieur s'y traduit par un mouvement de*4 è 6 millions de francs, et telle est à l'intérieur son influence de rayonnement et d'attraction que Mourovia, sa capitale, et Edina se sont élevées, Fune sur un ancien marché d'esclaves, l'autre sur l'ancien emplacement du fameux ùutoon du diable , autour duquel les calamités publiques étaient conjurées par des sacrifices humains, et que nombre de rois nègres envoient de cent cinquante à deux cents lieues leurs enfanta è ses écoles *.

Et pendant qu'en Europe, enfin, le recrutement des travail-’ leurs africains, par voie d'engagement, soulève tant d'oppositions irritantes, la république de Libéria vient de décréter « que tout individu résidant, ou venant s'établir sur son territoire, peut (è certaines conditions), y enrôler des émigrants natifs d'Afrique et les transporter en pays étrangers (session législative de 1856).

Singulière actualité l

Il n'est pas un peuple blanc qui ne pût s'honorer de l’acte d'état civil national de Libéria, le premier qu'un peuple nègre ait fait enregistrer dans l'histoire de l numanité.

t Revue des Deux- Mondes, numéro de juillet 1852 ; les Soirs libres et tes Noirs esclaves , par H. Casimir Lecomte. — Moniteur universel , novembre 1856. — Courrkr des Etats-Unis , septembre 1836. — L’ Encyclopédie anglaise, de Knight.

Par contre, opposon$-lui celui de Saint-Domingue ou pour mieux dire d'Haïti, car cette pauvre reine des Antilles, honteusement prostituée dans les orgies de ses esclaves d'hier, ses maîtres aujourd'hui de par l'émancipation brutale, s'est pudiquement débaptisée de son nom chrétien.

A peine la proclamation de l'émancipation est-elle proclamée, ce sont des bandes déguenillées, ivres de tafia, qui se ruent au pillage, avec un enfant blanc au bout d'une fourche pour drapeau. — C'est Jean-François qui se fait un sérail de ses prisonnières blanches, et. quand il en est las, les livre & ses bandits.

— C’est Biassou qui brûle ses prisonniers à petit feu, leur arrache les yeux avec des tire-balles et les scie entre deux planches.

— C'est Jeannot qui se fait au bivouac une double décoration de têtes sur une haie de lances, de cadavres accrochés aux arbres par le menton, et qui, lorsque la scène est prête, se donne le spectacle de blancs qu'on écorche tout vifs, qu'on étire s'ils sont trop courts, qu'on rogne par les jambes s'ils sont trop longs. Si Jeannot a soif, qu'on lui coupe une tête choisie, et il en exprimera le sang dans une tasse de tafia. — Jeannot boit 1

Ce sont Rigaud et Toussaint, le nègre et le mulâtre, combattant chacun à son profit au nom de la régénération des esclaves. Guerre d'hypocrites des deux couleurs, qui finit par un massacre de mulâtres; mais aussi par l'expulsion des Anglais, la conquête de la partie espagnole de l'ile, une ébauche de constitution et un semblant d'unité nationale.

Toussaint Louverturc îst l'homme de génie de cette révolution de sauvages, — car toute révolution a son homme de génie. — Après avoir autant que possible discipliné ses bandes, réhabilité la religion, rendu l'instruction obligatoire, il lui fallait reconstituer le travail. Le vieux nègre avait été esclave avant d’être dictateur, il connaissait son monde, et ce fut à coups de sabre et de mousquet qu'il renvoya ses nègres libres à leurs ateliers, avec Obligation d'y travailler pendant cinq ans sans en sortir, à moins d'une permission expresse *.

Ses deux inspecteurs de culture, Moïse et Dessalines, procédaient contre les fainéants par le bâton ; contre les mutins, en

• Rapport au ministère de la marine sur l'examen des questions relatives à l'esclavage (1845).

en prenant on au hasard dont Us Faisaient sauter la cervelle, ou qu'ils faisaient enterrer vivant jusqu'au cou devant les ateliets assemblés 1 .

Aussi les nouveaux citoyens ne disaient-ils plus de Toussaint ce qu'ils avaient dit du commissaire de la Convention Polverel, qui leur prêchait les droits de l'homme : Commissa i li bête trop, li cannai à yen .

On sait comment le général Leclerc, dans la période heureuse de sa malheureuse expédition, s'empara de Toussaint, et le premier des noirs vint mourir en France au fort de Joui, prisonnier du premier des blancs.

Cest alors l'empereur Dessalines, un nègre du Congo 9 , dont le gouvernement ne fut que l'exagération de celui de Toussaint, et de qui H. Thiers a dit : « Véritable monstre tel qu'en peuvent former le massacre et la révolte, ne songeant qu'à pousser avec une profonde perfidie les noirs sur les blancs, les blancs sur les noirs, à irriter les uns par les autres, à triompher au milieu du massacre général et à remplacer Toussaint dont il avait le premier demandé l'arrestation. »

Toussaint était un hypocrite en politique et en morale. — Dessalines était un impudent d'immoralité. Le soir, il jetait son manteau impérial aux orties pour rentrer plus à l'aise dans son rôle natif de sauvage et s'enivrer d'amour brutal et de tafia, en dansant la bamboula s .

Abrégeons : laissons les assassins de Dessalines, — Christophe, dans le nord de l'île, jouant au saint Louis en rendant la justice sous un cocotier, avec cette modification qu'il condamnait toujours à mort ; — et Pétion, dans le sud, où, disait-il, « il aurait créé une France nouvelle, » si son peuple n'eftt traduit la liberté républicaine par le droit de ne rien faire, vivant à la grâce de Dieu du pain quotidien du bananier.

Découragé par ce résultat en sens inverse de celui qu'il avait rêvé, Pétion se laissa mourir de faim, en même temps à peu près que Christophe, dans un accès de rage, se déchargeait un pistolet dans le cœur.

' Mémoires du général Pamphile Lacroix, t. II, p. 47. * Le général Rames, cité par Lamartine.

3 D’Alaux, Soulouquc et son Empire.

Le général Boyer recueillit leur double héritage , non sans s’aider de quelques massacres, bien entendu; mais du moins était-ce un homme hors ligne que celui-là, tout impuissant qu'il ait été à vaincre la paresse des ateliers, malgré son code draconien, et à dominer l’opinion systématiquement stupide qui, du sénat, avait gagné les masses à l’état de conspiration. — Pressé par la révolte, moins encore que pris par le dégoût, Boyer s’embarque pour la Jamaïque.

Encore l’anarchie avec les deux Hérard, Salomon, Dalzo, Pierrot, le féroce Âccaau et Guerrier, qu’un intérêt commun porte à la présidence et qui, pour avoir coupé court à son état d’ivresse habituelle, meurt d’un excès de sobriété. — Pierrot n’arrive au pouvoir que pour y jouer le double rôle de tyran et de niais. On a conservé de lui cette sentence mémorable par la* quelle, en vertu du privilège inhérent à sa position de chef de l’Etat, il commua en peine de mort une condamnation à trois mois de prison.

L’intelligent Riché « réalise un moment l’idéal d'un gouvernement haïtien, » mais il est emporté par une mort subite ; et, au grand étonnement de tous les partis, Faustin Soulouque, ancien palefrenier du général Lamarre et son aide de camp, attaché ensuite, en façon de secrétaire des commandements, à la belle mulâtresse de Boyer, puis général et commandant du palais, parvenu d’antichambre, enfin, est élevé à la présidence.

C’était un ci-devant beau dans son espèce ; timide, balbutiant en public, poltron au feu et croyant aux sorciers plus qu’à Dieu, jusque-là que, le jour de sa consécration par un Te Deum, il repoussa, comme ensorcelé, le fauteuil qui lui avait été préparé dans l’église.

Le Parlement haïtien s’était donné là, pensait-il, un président soliveau, comme tout Parlement constitutionnel, blanc ou nègre, les aime. L’erreur ne fut pas de longue durée : par un effet combiné du pouvoir qu’il avait en mains et de sa peur de tout, peur du sénat, des fonctionnaires, de la bourgeoisie, de ses généraux même, des mulâtres surtout et des esprits, Soulouque s’était transformé en terroriste. La première année de son gouvernement fut un long massacre d’un bout à l’autre de nie, mais qui s’inaugura dans la capitale où se ramifiait néces-

sairement une insurrection prétendue des mulâtres du sud.

Massacre par le sabre, la fusillade et la mitraille, au coin des rues, sur les places publiques, dans la cour du palais de la présidence et jusque dans la Chambre des représentants, de ministres, de sénateurs, de généraux, de fonctionnaires, de bourgeois, tous plus ou moins jaunes ou suspects, à ce point que plusieurs administrations cessèrent de fonctionner faute d'écrivains.

Port-au-Prince pacifié , il fallait pacifier le sud : Soulouquc s’y fait suivre par une armée et par les anciens bandits d’Accaau, semant sur sa route des proclamations qui toutes commençaient par quiconque , et se terminaient invariablement par sera fur sillé .

Massacre par exécution sommaire, par commission militaire, par irruption, par guet-apens aux Cayes, à Aquin, à Jérémie, à Cavaillon, où le chef de bande Voltaire Castor, ancien forçat, poignarde de sa main soixante-dix noirs, compromis par leurs relations avec les mulâtres, et coupables d’être riches, en vertu de cet axiome d’Accaau : Nègue riche cila mutât e.

C’est ainsi que Soulouque préludait à sa mascarade impériale, avec ses ducs de Marmelade , de limonade et de Trou-Bonbon ; ses comtes de Coupe-Haleine , de la Seringue , de Numéro-Deux ; ses barons de Gilles- Awr % ses chevaliers de Mésamour-Bobo , et toute une aristocratie de chimpanzés, dont les noms incroyables illustrent le Moniteur haïtien ; mais sans une gourde dans le trésor public d’où ne sortent que des assignats, sans un navire dans les ports, sans industrie, sans commerce, sans agriculture sur le sol le plus fécond du monde.

Saint-Domingue exportait autrefois pour 150 millions de produits que M. Thiers 4 évalue à 300 millions de valeur actuelle. — Haïti n’en exporte pas 12 aujourd’hui.

La situation morale de ce peuple régénéré va de pair avec sa situation économique. « Haïti a des journaux et des sorciers, un tiers parti et des fétiches ; des adorateurs de couleuvres y

{ roclament tour à tour depuis cinquante ans, » en présence de 'Etre suprême, « des constitutions démocratiques et des monarques par la grâce de Dieu *. »

* Histoire du Consulat et de l'Empire,

* D’ À toux, Heu cilé.

L'histoire d'Haïti peut sg résumer en deux lignes : extermination des blancs, — extermination dés mulâtres,'— extermination des nègres entre eux.

Libéria. — Haïti.

Entre la régénération de la race noire par le rapatriement* après un temps donné de serrage « sous des maîtres supérieurs, » et le rêve de sa régénération spontanée* nous avons à choisir.

Et quel obstacle s'oppose donc à ce que* par un double mouvement d'immigration et de rapatriement de nègres engagés, tous les gouvernements à colonies s'entendent pour multiplier les Libéria sur les deux côtes de l'Afrique, et fassent ainsi rayonner, de la circonférence au centre de la Nigritie, l'industrie, le commerce, l'agriculture, la foi chrétienne et la civilisation?

Montesquieu semble avoir eu la prescience de cette solution du grand problème que nous a posé la Providence, quand il a écrit :

« Si j'avais à soutenir le droit que nous avons de rendre les nègres esclaves, je dirais : Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique pour s'en servir à défricher tant de terres.

« Le sucre serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

« Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très-sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps noir.

« H est impossible que nous supposions que ces gens-là

soient des hommes; parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes des chrétiens.

« De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l’on fait aux Africains; car si elle était telle qu'on le dit, ne serait-il pas venu dans la tête des princes de l'Europe , qui font entre eux tant de conventions inutiles , d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié*. »

* Esprit dts lois, cbap. v.

U y a plus d'an siècle, et nous devons, au nom de la France, constater cette date, il y a plus d’un siècle que Montesquieu, n’o* - sant heurter de front les trop grands intérêts qui se rattachaient alors À la question de l'esclavage, s'en prenait, ne pouvant mieux faire, par cette mélancolique ironie, aux tristes raisons avancées par l'avarice, par l'anatomie, par l'orgueil de l'esprit et la yanité de la peau, pour motiver l'esclavage et s'en absoudre. La question a depuis fait un grand pas ; mais la convention de miséricorde et de pitié du philosophe est encore & mettre à l'étude.

L'honneur de cette vaste idée appartient, on le voit, à la philosophie française ; elle est depuis devenue catholique dans le sens grammatical du mot et dans son sens religieux.

Que si en souvenir des paroles de Bossuet, que nous avons citées plus haut, on accusait la religion d'avoir été moins humaine en cela que la philosophie, je répondrais qu'elle a dû l’être ; elle n'est point humaine , en effet; son royaume n'est point de ce monde ; elle voit et prend les choses de plus haut ; peu lui importe, jusqu'à un certain point, à elle qui a dit : Bienheureux ceux qui souffrent 1 peu lui importe la condition de bonheur ou de malheur matériel de l'homme sur la terre. Elle fait bon marché de l'inégalité dans la vie pour se rattraper dans l'égalité de la mort. C'est alors seulement qu'elle règle — terrible compte 1 — avec le maître et avec l'esclave. Elle n'entend point, d'ailleurs, que jusque-là l'un ou l'autre n'accepte pas la condition qui lui est faite. — La résignation est la première vertu du chrétien.

En progrès, la religion n'est point et ne peut pas être primesautière, parce qu'elle est de son essence éminemment conservatrice, et que tout progrès tend nécessairement à la modification d'un ordre de choses établi ; mais elle accueille tous les progrès, les sanctionne et les consacre, lorsqu'ils peuvent, d'ailleurs, être accomplis en vue d'intérêts légitimes et sans ébranlements politiques.

La philosophie, au contraire, si spiritualiste qu'on la suppose, touche toujours par quelque côté aux questions économiques, d'où il suit que son rôle, à elle, étant plus ou moins humain , son but doit être de combiner théoriquement les élé-

monts sociaux, de façon à leur départir, sur la terre, la somme de bonheur la plus grande possible.

Voici pourquoi l'inégalité des conditions la blesse et la révolte ; et pourquoi encore elle a dû faire le premier pas sur cette voie, désormais ouverte, où nous essayons de la suivre et où viendront la rejoindre tous ceux qui, dans ce monde, ont charge d’âmes, gouvernants quels qu'ils soient, et ministres de tous les cultes, pour résoudre le problème où l'a laissé Montesquieu, il y a cent dix ans : faire en faveur des races noires, au nom de la religion et d'accord avec la politique, une convention de miséricorde et de pitié.

le l'état des eadiTM énot mom mImIcs et elles les ■uabwuia

avaat l’émaaelpatloa.

Avant d'aborder notre sujet proprement dit , nous devons peut-être à ceux de nos lecteurs qui ne le connaissent que par son côté populaire et sentimental, et pour ne l'avoir étudié que dans la Case de fonde Tom, les éléments d’une appréciation plus sérieuse de l’état des esclaves, sinon dans toutes les colonies, dans les nôtres du moins et chez les musulmans en général, par conséquent en Algérie, avant l’émancipation.

L’opinion publique, en effet, s’est trop aisément laissée prendre au grand bruit qu’ont fait les abolitionnistes de tortures, de cachots, d’oubliettes* de mises à la question, et elle l’a trop généralisé.

Je m’étonne qu’on n’ait pas dit de nos belles créoles qu’elles faisaient assister à leur toilette un bourreau, comme les dames romaines, pour fustiger leurs caméristes maladroites ; et de nos planteurs, qu’ils déportaient, comme Caton, leurs esclaves trop vieux dans une île déserte ; ou que l’un d’eux, au moins, a fait crucifier son cuisinier pour une caille rôtie, comme Auguste.

Bien longtemps avant Mrs. Stowe et Mrs. Langdon, on avait mis tous ces malheurs en gros livres, en discours de tribune*

en feuilletons, en romances. C’était surtout de mode en Angleterre : les rôles étaient partagés ; de leur côté, les gentlemen* réunis en société pour l'abolition de l’esclavage, émettaient cet avis : « que le gouvernement anglais ne devait, sous aucun prétexte, permettre fintroduction dans les marchés anglais du sucre produit par le travail des esclaves 1 ; » et, du leur, les ladies ne voulaient plus sucrer leur thé avec ce triste sucre ; il leur fallait du sucre libre.

D est malheureusement trop vrai que, dans les ateliers ruraux des Etats-Unis surtout, tel maître a fait abus jusqu’à l'atrocité de la latitude que la loi lui laisse ou qu’il s’arroge de punir ses esclaves * ; mais dans les colonies de l’Espagne et de l’Angleterre, ce n’a jamais été là qu’une rare exception , plus rare encore dans tes nôtres où, d’ailleurs, elle était flétrie par l’opinion d’abord, par les tribunaux ensuite.

Et cependant on croit encore trop généralement en France, le pays du monde où l’on écrit le plus , et où on lit le moins, que les nègres, abandonnés par toute providence humaine et divine à la merci de l'avarice et de la brutalité, n’avaient pour eux ni protection ni sauvegarde. C’est un absurde préjugé.

Les esclaves étaient, il est vrai, immeubles par destination, — ils étaient choses . « L'esclave est une propriété, a dit un jurisconsulte, dont on dispose àPson gré, par vente, donation, etc., etc. Cependant la femme, le mari et les enfants impubères ne peuvent être vendus séparément, s’ils sont sous la domination d’un même maître... Si l’esclave doit l’obéissance a son maître, celui-ci doit le protéger* le nourrir, le vêtir et en avoir soin quand il est vieux et infirme *. »

Aux termes d'une ordonnance du roi, d’août 1833, les maîtres étaient tenus de fournir annuellement un état de recensement de leurs esclaves, avec nom, prénoms, sexe, Age, signes particuliers des individus ; de faire, dans le délai de cinq jours, devant un fonctionnaire désigné, la déclaration des naissances et des mariages, et, dans les vingt-quatre heures, celle des décès de leurs esclaves ; l’inhumation ne pouvait avoir lieu qu’après

1 Séance de la Chambre des communes. Question des sucres, 1840.

* E. Montégut, De l’Esclavage aux Etals-Unis. a Favarlcilé par Dalloz. — Répertoire de jurisprudence, art. Colonies.

respiration de ce dernier délai, et après autorisation du fonctionnaire qui avait reçu b déclaration.

II était difficile, on l'avouera, d’éluder ces garanties d'identité et d’état civil, et de se défaire d’un esclave.

Voilà pour les oubliettes.

Une ordonnance du roi, de 1632, et une loi de 1839, réglementaient les affranchissements, les provoquaient, les facilitaient, en multipliaient les causes de droit, et conféraient à l’affranchi l’exercice des droits civils et politiques.

Un esclave était-il reconnu hors d’état de pourvoir à sa subsistance, en raison de son âge et de ses infirmités, et son maître, pour se défaire d’une bouche inutile, voulait-il l’affranchir, le ministère public pouvait former opposition à l'affranchissement.

Une loi de 1833, avec ce considérant remarquable : « que la législation comprend des pénalités qu’il est nécessaire d’abroger explicitement, quoique t application en ait cessé depuis long temsp, soit par désuétude , soit par des ordres ministériels ou des actes de l'autorité locale , » abolissait la peine de la mutilation et de laniarque*

Une ordonnance du roi, de 1846, en complément d’une autre de 1841, toutes deux concernant le régime disciplinaire des esclaves, portait :

« Le droit de police et de discipline n’appartient au maître qué dans certains cas : refus de travail, injures, ivresse, marronnage qui n’a pas excédé huit jours, faits contraires aux mœurs, larcins, etc., etc. Tous autres délits sont justiciables des tribunaux .

« L’emprisonnement ne pourra pas excéder quinze jours ; une salle de police devra être établie à cet effet sur chaque habitation ; l’emploi des fers, des chaînes et des liens est prohibé. Les entraves ne pourront être employées qu’à la charge d’en rendre compte au juge de paix. — Le fouet est maintenu pour certains cas; mais on ne peut l’infliger qu’une fois par semaine, par quinze coups au plus et six heures seulement après la faute. 11 sera tenu chez tout propriétaire un registre coté et paraphé par le juge de paix, où seront inscrits les punitions et leurs causes, le nom de la personne qui les aura ordonnées et de celles qui auront été chargées de leur exécution. Les esclaves peuvent porter plainte contre leur maître. »

Voilà pour 1 m tortures. Les soldats des deux tiers de r Europe, qui sont réputés gens très-libres, échangeraient volontiers contre cette législation celle qui les régit.

Par une loi de 1840, tes procureurs généraux, les procureurs du roi et leurs substituts, étaient spécialement chargés de se transporter périodiquement sur les habitations, dans tes maisons de ville et les bourgs, tes uns tous les six mois, les autres tous les mois et toutes les fois qu'il y aurait lieu, pour s'assurer de l’exécution des règlements relatifs aux esclaves, et consigner les résultats de leurs tournées dans des rapports portant notamment sur la nourriture, l'entretien, le régime disciplinaire, tes heures de travail et de repos des noirs ; — les exemptions de travail, motivées sur l'âge et les infirmités ; l'instruction religieuse et les mariages des esclaves, etc., etc. Toute contravention rendait le maître passible d'une amende prononcée en police correctionnelle.

La même loi imposait aux maîtres l'obligation de faire instruire leurs esclaves dans la religion chrétienne, et aux ministres du culte de pourvoir à l'accomplissement de cette obligation par des exercices religieux à jours fixés, par l'enseignement du catéchisme et par des visites mensuelles sur toutes les habitations de la paroisse.

Aux termes d'une ordonnance de 1846, des sœurs appartenant à des congrégations religieuses étaient chargées de concourir, en ce qui concernait spécialement les femmes elles filles esclaves, à l'exécution des mêmes dispositions, et d'ouvrir des salles d'asile où étaient reçus les enfants des deux sexes, qui, d'ailleurs, à partir de l'âge de quatre ans, étaient admis dans les écoles gratuites.

D'après les ordonnances des 30 septembre 1827, 24 septembre et 21 décembre 1828, les Cours d'assises, appelées à connaître des crimes commis envers les esclaves, étaient composées de trois conseillers à la Cour royale et de quatre assesseurs. Les assesseurs étaient tirés au sort parmi les colons éligibles aux conseils coloniaux, les membres des ordres royaux, les fonctionnaires, avocats, médecins, etc., etc., et concouraient avec les magistrats aux décisions des points de fait et de droit. Cette combinaison mixte, où l'élément judiciaire était en minorité,

m semblait pas suffisamment garantir aux esclaves les conditions d’une parfaite impartialité. «C'est sous l'impression dé cette insuffisance et de quelques acquittements étranges que fut rendue ta loi de 1847 *. •

Dès lors, les individus libres, accusés de crimes envers les esclaves, et les esclaves accusés de crimes envers des libres, furent traduits devant une cour criminelle , formée de sept ma- (filtrats pris parmi les conseillers titulaires de la Cour royale , les conseillers auditeurs, et, en cas de besoin, les juges royaux. Et la déclaration de culpabilité ne put être prononcée qu’à la majorité de cinq voix sur sept.

L'équité, cette fois, n’avait plus rien à craindre delà justice.

Tel était, très-abrégé, le nouveau Code français des esclaves ; je n'en ai toutefois analysé que les lois principales dans leurs principales dispositions.

Le fait de l'esclavage admis, fait déplorable sans aucun doute, on rendra cette justice à notre législation, qu'elle avait pris toutes ses mesures pour lui enlever tout caractère odieux.

La loi musulmane, et par là j'entends le Coran, les Hadits f ou livres des traditions, et les nombreux commentaires du livre sacré, la loi musulmane veille sur les esclaves avec une sollicitude plus humaine, plus religieuse encore que la nôtre.

« Vêtez vos esclaves de votre habillement, et nourrissez-leS de vos aliments, » a dit le Prophète.

« Le fidèle doit fournir consciencieusement à la nourriture et à l'entretien de son esclave, et ne point lui imposer une tâche audessus de ses forces. » (Hadits.)

« Si vôtre esclave à travaillé pendant le jour, qu'il se repose pendant la nuit. » (Malek.)

« Si vous ne pouvez pas entretenir vos esclaves, vendez-les. » (Sidi Kbelil.)

« Si quélqu'un de vos esclaves vous demande son affranchis* sement par écrit , donnez-le-lui si vous l'en trouvez digne, s (Coran.)

« Le fidèle qui affranchit son semblable s'affranchit lui-même

* Galisset, Corps de droit français

des peines de l'humanité et des tourments du feu éternel. * (Coran.)

« Pardonnes à votre esclave soixante-dix fois par jour, si vous voulez mériter la bonté divine. » (Hadits.)

« Ne dites jamais : mon esclave, car nous sommes tous esclaves de Dieu; — dites : mon serviteur ou ma servante. » (Abou- Harira.)

« Si le maître commet envers son esclave une action blamâble et patente, il lui donne par là droit à la liberté ; par exemple, s’il lui coupe un doigt, s'il lui arrache un ongle, s'il lui fend une oreille, s'il lui brûle une partie quelconque du corps, s'il lui arrache une ou plusieurs dents. » (Cheikh ben Salomon.)

Une esclave est-elle vendue en état de grossesse du fait de son maître, l'enfant naît libre et il hérite du père.

Celte qui a donné un enfant à son maître a désormais sa place et un logement dans la tente ou dans la maison. On la désigne par une qualification particulière, qui, sans l'élever au rang d'épouse, la place au-dessus de sa première condition : elle s'appelle oum el oulcd , la mère de l'enfant ; et son enfant jouitde tous les droits de liberté et d'héritage, comme ses frères légitimes.

Un maître ne peut forcer deux sœurs à s’unir à lui ni à être ses concubines.

Un maître a-t-il maltraité son esclave, lui refuse-t-il la nourriture, le vêtement ; lui a-t-il promis la liberté et manque-t-il à sa parole ; l'a-t-il associé à son commerce et lui retient-il sa quote-part de gain, le cadi prononce.

Est-il prouvé qu'un maître ne peut nourrir ses esclaves ; qu’en partant pour un voyage il ne leur a pas laissé le nc/fca, somme nécessaire à leur entretien, le cheikh El Blad les fait vendre 4 .

En quelques mots enfin, la loi musulmane prescrit et définit, avec un soin scrupuleux, les formes et les conditions de vente et d'achat des esclaves ; de leurs mariages, de leurs divorces, de la tutelle de leurs enfants, et les modes d'affranchissement qu’elle a faits très-nombreux. Il est même accepté en principe qu'un esclave, après dix ans de services, doit être rendu à la

1 Général Damnas el Ausone de Ghaucel, le Grand Désert, En noie : le Code

liberté» « parce que son travail a payé son prix. » Les bons musulmans affranchissent également celui qui sait lire dans le Coran et qui peut demander son affranchissement par écrit. Les docteurs ont donné cette interprétation à la parole de Mohamed que j’ai citée plus haut.

La loi mahométane a plus fait pour les esclaves que les traités de 1815, la suppression de la traite et l’émancipation.

J'ai sous la main bien des textes à l’appui de ce que j’avance ; j’en choisirai un anglais pour qu’il soit moins suspect.

« Une fois installé dans la maison de l’acheteur» l’esclave» s’il est fidèle» est bientôt considéré comme un membre de la famille. Les plus intelligents apprennent à lire et à écrire, et acquièrent plus tard quelque teinture du Coran. Celui qui est parvenu à en lire et à en comprendre un chapitre recouvre dès ce moment sa liberté. Il en est dont l’intelligence se refuse à comprendre les principaux fondements de la religion musulmane ; ceux-ci ne sont affranchis qu’au bout de huit ou dix ans. Le musulman consciencieux regarde le nègre comme un domestique. Il est remarquable que le fait de l’émancipation de l’esclave est tout à fait volontaire de la part du maître, et j’ai vu des noirs si attachés à leurs maîtres, ^ '‘'s préféraient rester esclaves auprès d’eux plutôt que d’accepter la liberté qui leur était offerte.

■ Il ne faudrait pas cependant s’imaginer que les Arabes et les Maures soient tous dans des dispositions aussi bienfaisantes à l’égard de cette race dégradée; quelques-uns, dans la classe du peuple la moins considérée, font des noirs un trafic infâme: ils les achètent et les marient pour revendre ensuite leurs enfants L »

Ce fait, constaté par M. Léo de Laborde 3 sur les rives du Nil, et par le voyageur anglais dans le Maroc, se reproduit malheureusement sur tous les grands marchés d’esclaves ; mais, comme cet autre lait déplorable, la mise en vente impudente et brutale de la marchandise humaine dans les bazars, il n’inculpe pas autrement la loi mahométane que les atrocités des négriers n’inculpent notre loi.

De çes deux législations, il faut bien l’avouer, n’en déplaise

1 Jackson, Voyage au Maroc.

* Léo de Labordc, Chasse aux hommes dans le Cordofan. 1S44,

à ûotre forfanterie de civilisés, la nôtre n'était qu’humaine, Iq musulmane est tonte paternelle. Le musulman accueille à son fojer Je nègre qu’il achète, et ne lui fait, ni à la mosquée ni an cimetièi*, place à part des croyante. Ches lui, la femme esclave se rachète par la maternité, F homme par f éducation ; et l’affranchi, rentré dans la vie normale, n’y est point, eomme cher nous, poursuivi par ce préjugé que toute notre raison est impuissante à vaincre ; il se fond dans la société blanche, sans que son origine et sa couleur soient un stigmate d’infamie qui le désigne au mépris public.

Les musulmans ont compris ce que n’avait pas compris l’antiquité, qui laissait Esope et Térence esclaves, et qui faisait des philosophes tout exprès pour les vendre au marché ; ce que nous n avons pas compris non plus, nous : que l’affranchissement de l'esprit doit racheter l’esclavage du corps.

Nous n’étions ni sages ni logiques , ni sages comme les musulmans, ni logiques jusqu’au bout comme les Etats-Unis, où les esclaves sont systématiquement voués à la stupidité.

Nos esclaves, on l’a vu, étaient initiés & la pensée, à la comparaison, et, selon leur intelligence, à toutes les opérations d r * l’âme, par l’enseignement religieux et celui des écoles ; dans l’Evangile, ils apprenaient que tous les hommes sont égaux devant Dieu ; par la lecture de quelque livre que ce fût, qu’ils sont égaux devant la loi. U n’y axait pas pouf eux et pour leurs maîtres deux baptênqes, deux communions, deux prières; c’était le même prêtre qui les accueillait, eux et leurs maîtres, su? le seuil de la vie, qui les léguait au même ciel par delà le seuil de la mort; et pourtant, tout le long de leur existence, ils se heurtaient, eux esclaves, à deux lois dont l’une, si bienveillante qu’elle fût, les subordonnait à l’autre. Alors, il leur fallait bien s'avouer ou que Dieu était moins puissant que leurs maîtres, ou que leurs maîtres usurpaient sur Dieu. Gomme conclusion, quelle réserve de haine et d’aspiration vers la liberté devait s’amonceler dans leurs cœurs 1

Dieu veuille que l’émancipation n’ait pas pour résultat la propagande plutôt que l’atténuation de ces idées rudimentaires de droit naturel 1 Parmi les nègres libres, plus encore que parmi |es esclaves, ne peut-il pas se trouver des hommes relativement

au moins supérieurs, et qui, comme les chefs des guerres serviles autrefois, comme les chefs de Saint-Domingue hier, appelèrent la masse à Tinsurrection 7

L'aff ra n ch issement par l'éducation de la loi musulmane, en enlevant à leur milieu ces demi-savants dangereux, en fait, dans un milieu nouveau, des citoyens utiles. Aussi l’histoire de Tes* clavage dans les pays mahométans ne fournit-elle pas un seul exemple de sédition.

Cette même expression calme et de dignité qu'on a pu remarquer dans les textes épars du Coran et de ses commentateurs que j’ai cités, le musulman, dont elle est le caractère essentiel, la transporte dans tous les actes de sa vie publique. S’il est quelquefois expansif, s’il s’abandonne, ce n’est jamais que par exception et sous le rideau, pour ainsi dire. Ses sentiments, comme ses femmes, sont d’autant mieux voilés qu’ils sont plus distingués. De là, pour lui, deux existences : à l’extérieur, celle de l’homme ; à l’intérieur, celle du père de famille. L’homme a des esclaves, *le père de famille a des serviteurs; et, comme si celui-là voulait racheter de leur condition humiliante les esclaves de celui-ci, et les relever à leurs propres yeux, il leur donne des noms de bon présage : Mebrouk, — Said, — Nasseur, — Salem, etc., etc. : l’Heureux, — le Béni, — le Protégé, — le Sauvé. — Tous ces noms ont leur féminin.

Il y a là, ce me semble, quelque chose de profondément touchant ; et je remarque que les noms des esclaves ont, de tout temps, caractérisé leur position dans la société.

Dans la Rome primitive et patriarcale, où ils étaient les familiers de la maison, on leur donnait le nom du chef de la famille : Marci puer, Lucii puer, Quinti puer : l’esclave de Harcius, de Lucius, de Quintus.

Dans la Rome des empereurs, où on les jetait aux animaux du cirque, lorsque la viande était trop chère ; à Athènes, où on leur déniait une âme; à Sparte, où on s’amusait à les chasser à l’affût, ils étaient trop peu de chose pour qu’on leur donnât à chacun une appellation propre ; on les désignait par celle de leur pays : le Syrien, le Gaulois, leThrace, le Cappadocien.

Quelques-uns cependant; c’étaient ceux, jeunes filles et jeunes garçons, réservés au service intime; quelques-uns avaient des

noms choisis, capricieux , passionnés : Hyacinthe, Narcisse, Phryné, Noeére.

Dans les colonies, où on les tient pour si pea d’importance, qu'une créole s'habille devant son nègre, comme une Parisienne devant son king’s-charles, leurs noms sont ridicules : Jupiter, Pierrot, Jeaunot, Tartufe, Pourceaugnac 4 . K y avait neuf cents Jacquot à Bourbon.

L’esclavage, qui, chez nous, comme autrefois chez les païens, avilit à la fois l'homme et l'humanité, n'est, chez les musulmans, qu'une condition inférieure, rien de plus.

Un fait bien singulier , c’est que le seul des compagnons du Prophète qui soit nommé dans le Coran est Saïd, son affranchi.

En résumé, nos lois sur l'esclavage, si elles étaient justes relativement, n'avaient point ce caractère religieux de la loi musulmane. Rancunières, pour ainsi dire, elles classaient, comme le blanc, le nègre à sa naissance et après sa mort, mais sur un registre à paît. Elles ne les conduisaient point de l'arrivée au départ de la vie par la voie droite ; elles lui faisaient prendre un détour ; l’état civil en faisait presque un citoyen, le baptême en faisait un ehrétien, l’éducation en pouvait faire un homme ; il restait chose dans tout cela. C'est ou trop ou trop peu. — Nous avions mieux à faire; et je ne veux pas dire que ce mieux soft résulté de l’émancipation et de l’abolition de la traite.

ni

0e V émmmuApmUem

L'abolition de la traite et l'émancipation, comme moyen d'améliorer le sort des races nègres et de les régénérer, sont deux sophismes de bonne foi que nous a légués le dix-huitième siècle.

Inclinons-nous pourtant devant cette loyale erreur qui, si elle a tous les défauts d'un premier mouvement, en a toutes les

1 Assises de la Pointe-à-Pitre, 1855.

qualités; et qui, pour avoir failli dans la mise en pratique de ses théories généreuses, n'en témoigne pas moins du grand coeur de ses promoteurs.

Elle a aujourd’hui fait son temps; mais, comme l'honnête Wilberforce mourant, elle peut offrir à Dieu et léguer à l’humanité cet élan de sa conscience :

« Ce que j’ai fait est bien I »

Il pouvait paraître logique, en effet, que pour couper court à la traite des noirs on l’interceptât simultanément dans son alimentation et dans ses débouchés ; et que pour relever le monde chrétien d’un crime passé chez lui — voudra-t-on y croire un jour? — à l’état d’institution sociale, il dût suffire de proclamer libres et citoyens ses esclaves.

Erreur de cœur, erreur de chiffres qui, dégagées de toutes subtilités paradoxales, ne sauraient, sans défaillir, être mises en face de l’histoire telle que nous allons l’écrire, sans parti pris et sans récriminations irritantes ; car il ne s’agit plus aujourd’hui d’accuser le passé, mais de l’absoudre et de lui concilier l’avenir.

La France philosophique avait émis la formule abolitionniste, la France républicaine l’appliqua. — Cette première expérience ne fut pas heureuse, on en connaît les conséquences : le sac et le pillage de toutes nos colonies et la perte de Saint-Domingue.

Les nouveaux citoyens, qu’on appelait les ci-devant noirs , avaient pris le mot à la lettre ; nègue cè blanc , blanc cè négue , disaient-ils : les nègres sont les blancs, les blancs sont les nègres.

H fallut les vaincre deux fois : dans leur révolte d’abord, dans leur paresse ensuite ; en vain les commissaires, envoyés par la Convention, élargissaient-ils le salaire et rétrécissaientils le travail ; à leurs proclamations, à leurs arrêtés, les exesclaves répondaient : Moi libre, moi pas travailler !

Sous le Directoire, on en était venu pourtant aux moyens énergiques, aux fers, à la prison, au fouet, mais en y mettant des formes pour être conséquent avec la devise républicaine. Ce n’étaient plus les maîtres qui punissaient, il n’y avait plus de maîtres : c’étaient des inspecteurs chargés de la police des habitations, c’était la loi ; et pour sauvegarder la dignité du

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