NOUVEAU TABLEAU DES PREMIERS TEMPS DE L'ÉGLISE
- Les historiens qui jusqu'ici avaient tracé le tableau des origines du christianisme ne dissimulaient pas que l'Église se fût fondée au milieu de toutes sortes de difficultés, de luttes et de persécutions : les Juifs Pavaient poursuivie d’une haine ardente, elle était suspecte aux Romains, sa doctrine rebutait la raison
humaine, la sévérité de sa morale révoltait les passions
de la nature; et, comme si ce n’était pas assez de ces obstacles pour entraver sa diffusion, de ses entrailles mêmes avaient surgi des traîtres pour la déchirer et mettre son existence en péril. Mais, du moins, ils nous la montraient au feu du combat comme une phalange serrée autour de ses chefs, rejetant de son sein les éléments impurs et, forte de sa foi, de son unité et de sa discipline, résistant aux assauts de l’ennemi.
M. Renan (1) place sous nos yeux un tout autre spectacle: cette foi, cette unité, cette discipline n’existaient pas; bien loin d’avoir un seul esprit et un seul cœur, : les membres de la primitive Église ne s’entendaient ni ne s’aimalent entre eux. Que parlait-on de traîtres obscurs ? Les chefs eux-mêmes étaient divisés et se poursuivaient les uns lés autres avec acharnement. Jésus, leur maître, n’avait point d’ailleurs laissé un corps de doctrine: de beaux préceptes de morale, des paraboles souvent obscures, deslégendes de miracles, voilà tout ce qui restait de lui. Il ne s’était même pas prononcésur une question capitale : avait-il voulu fonder une religion nouvelle se suffisant à elle-même, ou s'était-il proposé seulement une rénovation du Jjudaïsme ? Il ne l’avait pas dit clairement. Ceux de ses disciples qui avaient été le plus avant dans son intimité,etqu'on appelait les apôtres, entendaient demeurer Juifs. — Tout à coup, un homme, hostile jusqu'alors au nom de Jésus, se rallie à l’Église, et voilà que ce dernier venu, au lieu de se soumettre à l’enseignement de ses aînés, prétend interpréter à sa manière la doctrine du Maître et leur imposer ses vues. Génie ardent et ambitieux, esprit élevé et vaste, il ne se propose rien moins que d’englober toutes les nations dans la société nouvelle et il ne recule pas devant une rupture complète avec le judaïsme pour atteindre ce but grandiose. De là, entre ce novateur et les apôtres, une lutte dont la persécution de Néron et l'incendie de Jérusalem purent seules atténuer la vivacité. Puis: les survivants de ces terribles catastrophes se rappro-
(1) Renan, Vie de Jésus, — Les Apôtres, — S. Paul,— L'Antéchrist, — Les Évangiles.
.chèrent., des conciliateurs s'interposèrent, on arriva à une entente et on essaya d’effacer la trace des discordes passées. Dans ce sentiment, on inaugura, par la composition des Actes des apôtres, un système d’exposition des faits où l’animosité fait place à la bienveillance, où les divergences se fondent dans l’accord. — M. Renan trouve ce système fade. Il est certain que sa manière d'écrire l’histoire ecclésiastique est plus piquante. La vérité y gagne-t-elle? Voilà la question qu'il s’agit d'examiner, en dehors, bien entendu, de toute préoccupation favorable ou contraire à une opinion religieuse quelconque.