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Autobiographie d'un Aveugle Geographe

Depuis plusieurs annees, chaque ete, la presse de province relate avec eloges les faits et gestes d’un aveugle geographe qui excite la curiosite des baigneurs de Yicliy et des habitants de diverses villes : Bourges, Moulins, Orleans, Tours, Bordeaux, etc. Les demonstrations geographiques qu’il fait a l’aide de grandes cartes construites par lui sur le sol (voir le Valentin Ilauy, decembre 1892, page 146) attirent et retiennent un grand nombre d’auditeurs. (Jet aveugle, nomine Louis BOUQUIN, a raconte lui-meme son enfance, sa premiere education et sa vocation dans les pages qu’on va lire.

Gertes, ce n’est pas a titre d’exemple que le Valentin- Haiiij cite cette carriere quelque peu singuliere, il est trop evident qu’on ne saurait engager les aveugles a suivre de telles voies, oil, pour la plupart, ils ne trouveraient que d’ameres deceptions et se livreraient a une veritable mendicite. Mais ce document est interessant an point de vue psychologique, il montre bien ce qu’un enfant aveugle, intelligent, tenace et doue de beaucoup d’initiative pout arriver a faire.

Menetrol-siir-Saulde (Cher) le 29 Janvier 1b95.

Je suis ne de parents pauvres, le 25 novembre 1868, et suis atteint de cecite depuis l’uge de quatre mois. Mes parents habitaient une petite maison de campagne ; ils me tirent trader pendant tres longtemps par un mbdetin qui

habitait la commune de Clement - sur - Saulde, canton d’Arjan, mais toutes les pommades, toutes les eaux furent inutiles.

Au mois de novembre 1875, mes parents sont all6s de-ueurer dans line maisonnette situee a un ou deux kilomouvs du petit bourg de la commune, ils l’ont quitlee an mois de novembre dernier; elle esl a environ 100 metres de la petite Saulde, au milieu d’utre grande propriety* appurtenant a M. bejoux. Dans celte maison je suis resle jusqu'a 'ige de douze ans, coniine un pauvre (liable, au milieu des brwyei es et des sables de la Sologne.

Kn 1881 , on m’envoya au cateehismc pour ma premiere communion. En septembre 1 88.? , quelques personnes cliercherent a s’occuper de moi ; mes parents, ne sachant a qui s’adresser pour me fairereutrer dans une institution d’aveugles, M. le Cure de la paroisse proposa de me faire entrer a l- Institution des Jeunes Aveugles de Paris. Comme il fallait une bourse du departement, M. le Maire de la commune, qui etait mal avec M. le Cure, lit opposition a la demande envoyee a la Prefecture, et les pieces furent renvoyees au Maire sans que rien me fdt accords. Au mois d’uvril 1883, M. le Maire m’a obtenu une fciible somme de 60 fr. , je touche 15 fr. tons les trois mois. Au mois d’ootobre suivant, M. le Maire dit a mes parents qu'il fallait m’envoyer a l’6cole primaire avec les enfants de la commune, que j’avais une bonne intelligence et que je pourrais apprendre beaucoup de choses ea attendant les classes de recitation et de lecture. II esparait, en seal occupant seul, me faire entrer dans un iiablissement d'aveugles. J’entrai a l’bcole le 29 octobre ; dans les cinq premiers mois, il n’y avait pas de science qui m’attachat particulierement, toutes me plaisaient egalement en les pnldnuant reciter par les enfants, aussi bien I histoire de France que la g6ographie et l’histoire uaturelle. De ces

trois sciences, celle que j’avais la plus retenue, c’est la geographic, car je savais Lous les departeme'nts de la France avec leprs chefs-lieux, quatre grands bassins des lleuves, leur ceinture et leurs affluents. Dans la eour de l’dcole, on avait monte un trapeze pour exercer les enfants au gyrnnase. sous lequel on avait ere use et inis de la sciure de bois, pour pour eviter que les enfants ne se Assent du mal en tombant. Dans cette sciure, je m’etais exerce a tracer une carle de France. Pour represenler l’Ocean, j’y creusais des cavites ; dans cette sciure, je tracais les montagnes ; enAn jerepresentais les cours d’eau en tracant de petites cavites a y cacher le doigl, si bien qu’au bout dEun pen de temps l’instituteur avait Aui par se recon naitre a peu'pres partout.

Le Conseil de revision s’etant reuui dans les premiers jours dejuin 1884, au chef-lieu de canton, M. le Maire avait fait presser le Prefet du Cher de veuir visiter la Mairie, dans Tin ten lion- d’obtenir une pompe a incendie; M. le Maire el les Conseillers muhicipaux me presentment a M. le Prefet ; l'instituteur me At tracer ma carte de France devan l lui ; il m’adressa des felicitations et prornit de s’occuper de moi, mais il ne s’en est jamais occupe. *

J'avais alors commence a apprendre l’histoire de France, c’6taient les enfants qui me I’apprenaient pendant les recreations. J’ai termind ce cours au rnois d’avril 1885; a partirde cette epoque, j’ai commence a me faire apprendre de la geographie, c’etait un cours moyen que les enfants suivaient, je l’ai termini au 20 aout suivant ; j’avais bien moins de peine pour l'apprendre que pour l’histoire, car la geographie me convenait bien mieux. Depuis tres longtemps, j’entendais parler des pays lointains, soit par des jeunes gens qui avaient fait leur conge de service militaire, soit par d’autres qui avaient un peu destruction.

L’art de a navigation mftrit dans mes pensees ; en certains endroits, j’avais barrb l’eau avec une lev6e de terre, je creusais ensuite un petit canal qui avait 25 centimetres de largeur sur 10 a 15 de profondeur d’eau prenant la direction du snd-ouest pendant 1 metre 50 centimetres, il faisait ensuite un coude en arc de cercle pour reprendre la direction du sud-est el revenir rejoindre le courant naturel, au d6bouche de ma rigole ; je couchais sur les deux rives un billon qui 6tait a lleur de l'eau. II y avait, a environ cent metres de la maison ou habitaient mes parents, un fosse d'irrigation ou coulait 1 eau de plusieurs marais situ£s au milieu des bruyeres. Quand je n’allais pas a l’ecole, je prenais des Doites en m6tal leger que je chargeais de petils objets ; de la main droite, je les metlais dans l’eau et le courant les emportait et les ramenait au barrage ; quand je les entendais toucher le baton, je les rattrapais de la main gauche, c’6tait un grand plaisir pour inoi, je les entendais se toucher les unes les autres, par l’activite du courant et par les petites pierres, qu’elles touchaient : la, je pensais aux grands navigateuis el aux grandes decouvertes de geographie. Pour y aller, de la maison de mon pere, je connaissais tres bien le chemin par coeur, en le tatant des pieds et au moyen de mon organe de l’ouie. Pendant la belle saison du prinlemps, en'me promenant dans ce chemin, j’entendais le gai chant des oiseaux, le bruit du courant de la riviere, je respirais le parfum des feuilles, des lleurs el des plantes.

Ce n’est qu’au prinlemps de 1887 que je commencais i tracer'rnes cartes ; je reslais a coujeclurer avec quoi je pou vais imaginer les materiaux ; j’ai songe a faire les mers avec des uiles a couvrir les toitures des balimenls, les montagues avec des pierres, les lleuves avec des balayettes de bois, les villes de l’inl^rieur des pays avec des petites pierres minces de la grandeur d’une piece de 5 francs, les villes de com-

merce avec de petits morceaux de briques a batir ; pour les villes capitales des contrees, je plantais des fiches en bois de 40 a 50 centimetres de haut ; j’y me ttais des papiers de diverses couleurs en place de drapeaux ; pour les colonies, je meltais de petits bois de 25 a 30 centimetres. Ma.is ce n’est pas la premiere anriee que j’ai pu faire mon travail complet, car je ue connaissais pas assez la geographie.

Pendant les troishivers suivants, j’allai de nouveau a l’ecole ; j’y trouvais toujours de nouveaux renseignements, et, au printemps, je tracais de nouvelles cartes. Ce n’est qu’au mois de mai 1891 que j’ai debule ; tous les ans, il y a le 27 mai, au chef-lieu du canton, un comice agricole. Des gens de chez moi m’avaient conseille de demander a y aller ; j’en parlais a l’institnteur, il me ditqu'il connaissait serieusemenl et amicalement M. le president du cornice ; il lui dcrivit et et celui-ci repondit que mon travail n’avait pas de rapport avec l’agriculture, mais qu’a cause de ma situation, il ferait son possible pour me donner quelque petite chose. Pour transporter mes materiaux, j’btais bien en peine.

Il y avait, dans un chateau d’une commune voisine du bonrg, un M. Pradel,romancier, venu’de Paris dcpuis 1888. 11 avait fait connaissance avec moi un jour qu’il etait venu se promener et pecher dans la riviere tout pres de chez mes parents. 11 avait avec lui M lecuredema paroisse qui lui parla de mes travaux geographiques. Il m’engagea a aller un jour lui faire une visite a son chateau et m’assura qu’on me ferait bon accueil ; je m’y lis conduire le dimanche suivant et on fut tres content; il y avait aussi plusieurs aulres messieurs de Paris, qui travaillaient comme lui aux romans, entr’autres un nomine M. Montjoyeux et un M. de Rodais. Tous ces bons personnages avaient pour moi beaucoup de sympathie ; ils me procurerent des papiers de diverses couleurs pour l’organisation de mon planisphere. J’y allais de

temps a autre ; ils me firent cadeau d’un volume d'histoire de France en 23 livraisons.

Quand il s'est agi de transporter mes materiaux au cheflieu de canton, je suis alle leur demander de me faire conduireen payant. 11s m’ont donne un de leurs domesliques, avec un cheval et un tornbereau, mais ils n’ont pas voulu que je les paie. Le jury du cornice m’a donn6 une prime do 25 francs et j’ai recu quelques petites choses des gens tie la localile. de n'uvais pas encore songe a alier dans les villes un pen eloignees, mais tons Its ans, le samedi d'avant la seinaine du 2i juin, il v a une ioue de domestiques, c’est le jour du marehe et il y a beaucoup de monde; j’ai song6 que j'y pourrais faire quelques petites choses, j’ai demande a M. le Maire de la ville la permission de m’installer dans une promenade el j’ai on du monde en foule toute la journee. J'ai fait une recette de 20 fr., mais e’etaient, en grande partie, des gens de lacampagiie n'ayant pas beaucoup d’intclligence; dans une autre ville, j’aurais fait une plus grosse recette. 11 y avait, oe jour-la, a cote de moi, des gens qui faisaient des exercices tie gymnastique et } u i etaienl tres intelligents ; ils me dirent que si j allais a Bourges pendant les l'oires de Jacques-Cceur j’aurais beaucoup de succes. Je ne savais comment faire pour y aller tout seul. Le lendemain, quand j’ai 6te de retour, j’en ai parle il M. l’Instituteur, il m’a dit qu’ii cOunaissait amicalement M le Maire de Ho urges ; il lui a ecrit. et le Maire a repondu que je “pouvais m’y rend re et qu’ou mettrait tin emplacement a ma disposition. L'our m'accompagner, je n’avais que mon here, qui voyage aujourd’bui avec moi ; il est atteint do paralysie depuis 1882, il la suite d’une grande maladie, mais a col to epoque, il ne voulul pas venir avec moi.

Beaucoup de gens parlaient ii tort et a travors ; ils disaient

mes parents que s’i’.s me laissaienl aller dans les villes, on

me ferait Louies sorles d’escroqueries : la, region du Berry de la Sologue est arrieree ; malgre lout cela, je me suis de'cide a partir soul. Mais il y avait a Bourges des gens qui tenaient 1’ hotel Saint- Joseph, ’pres du marche eouvert ; ils etaient d’une commune situep a 26 kilometres de chez moi, ils etaient ties bien avec mes parents, je suis alle login- cliez eux ; tons les jours ils me faisaient eonduire a mes travaux par un de leurs domesti(j[ues ; j’y suis reste depuis le 8 juillet jusqu’au 2 aout et pendant ce temps j’avaia realist; quelque bbnefioe, tous mes frais payes. Je suis retourne a Bourges, pour un concours de musique, qui avait lieu le 15 et le 1G aout. M. le Maire m'a donne la permission de reconstruire mon travail ; dans ces deux jours, ma recelte a ete bonne et mes depensesetaient peu blevees.

Apt-es un sejoor a Vierzon, du 11 septembre au 5 novembre, je suis rent re chez moi avec quelques francs de benefice, tous mes frais payes. Au mois de mai 1892, je suis alle a Tours, on l’on m’a donne une tres belle place ; j’avais du monde en foule presque toute la journGe. Cette fois, j’avais mon frere avec moi, car il avait vu que l’annee precedebte j’avais fait quelques petits benefices

Louis BOUQUIN.

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