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Autographes: collection Adolphe Crémieux

Une grande partie des autographes qui composent ce volume ont parUj cet étéy dans la Revue politique et littéraire. Nous tenons à répondre un mot aux protestations qui se sont produites lors de la publication des lettres si pleines de grâce naïve et de finesse féminine que Rachel a adressées à CrémieuXj protestations qu^k notre avis rien ne motivait.

Chacun sait de quel milieu est sortie Vincomparable tragédienne et nul n'a jamais songé à lui reprocher de n*avoir pas, dans sa jeunesse, appris V orthographe et la grammaire française. Nous avons cru et nous croyons encore quHl est d^un grand intérêt de la prendre à ses débuts, de voir la jeune

II Avant'Propos,

fille qui aurait pu se laisser enivrer par ses immenses succès, se rendre parfaitement compte de son ignorance, n^oser écrire qu^à ses amis intimes et solliciter de son « c/ie?secrétaire » Crémieux, le brouillon des réponses que réclamaient les pîus illustres correspondants .

Cela veut-il dire que Rachel n'ait pas été, par la suite, capable d'écrire de mvissantes lettres et ne sent'^n pas, au contraire, en lisant cette correspondance ou plutôt cette causerie toute naturelle, que le moment n'est pas éloigné où Rachel volera de ses propres ailes et n'aura plus besoin de secrétaire pour laisser courir sa plume au gré de son cœur et de son esprit?

Dans une lettre datée de Londres, elle écrivait à Crémieux :

« Aux derniers les bons : tremblez donc à V avance de la corvée effroyable que je vous amène; aussi est-ce de votre faute. Toutes les lettres que j'ai écrites de Londres sont si charmantes que tout le monde en veut; ceux-

«^«WMVtAMMM^

ADOLPHE CRÊMIEUX

PARIS. — IMPRIMERIE GAUTfllER-VILLARS

55, QUAI DES GRANOS-AUÔUSTINS, 55

Talma répliqua que Lafont était en possession du rôle et qu'il était presque impossible de le lui reprendre; cependant, ému par la clialeureuse insistance du jeune orateur, il consentit à redemander le rôle et flnit par promettre solennellement de le jouer.

Au jour dit, le parterre était bondé d'élèves du Lycée, venus pour applaudir leur acteur favori, qui se surpassa. Dans la prande sci*no où Achille exhale sa fureur contre Apamemnon, au moment où celui-ci s'écrie :

Fuyez; je ne crains point votre iuipuisnant courroux Et je romps tous les nœuds qui m'attachent à vou<<,

Talma saisit la poignée de son glaive comme s'il voulait en frapper le Roi des Hois; puis, le laissant soudainement retomber, il porta d'un geste rapide la main à ses cheveux.

Aussitôt tout le parterre se leva enthousiasmé en s'écriant : « Minerve! Minerve!

Bravo, Minerve! Bravo, Talma! »

Ces jeunes gens, encore tout imprégnés

d'Homère, avaient compris le geste d'Achille. Ils se rappelaient que, dans Vlliadey Minerve le saisit aux cheveux alors qu'il se laisse emporter par son juste ressentiment contre Agamemnon, et ils acclamaient le grand tragédien qui s'était inspiré de ce souvenir classique.

Le cas échéant, notre jeune génération serai tr elle aussi lettrée?

Le désastre de Waterloo fut un profond désespoir pour Crémieux. Il était fanatique de l'empereur, qu'il avait harangué le 18 avril à la tête d'une députation du Lycée et qui — par une des plus étranges anomalies que puisse produire la politique — personnifiait alors la liberté en face de l'ancien régime, protégé par la Sainte- Alliance. La défaite de l'armée française consterna Crémieux comme impérialiste et comme patriote, puisque, nous le répétons, ces deux mots ont pu être un instant synonymes. De plus, il n'y eut pas de grand concours cette année-là, et Crémieux comptait sur le prix d'honneur. Découragé, il retourna à Nîmes, sa ville natale; puis il alla faire son

droit à Aix, où il eut pour camarade Thiers, Mignet, Augier (le père d'Emile), Barbaroux (le fils du girondin). — Thiers disait déjà, dans ses rêves d'avenir, sans étonner ses camarades qui prisaient fort sa vive et nette intelligence : « Quand je serai ministre... »

Quant à Crémieux, il rimait beaucoup. Il fit, en dehors de Técole de droit, force paroles de romances dans le goût du jour; pour payer au confiseur les bonbons offerts aux belles dames d'Aix, il descendit même jusqu'aux devises pour papillotes.

Au reste, tout le petit groupe d'amis était fort lancé dans la littérature. Augier et Barbaroux firent représenter sur le théâtre d'Aix une comédie, fruit de leur collaboration. Elle tomba à plat. A chaque coup de sifflet, Augier se levait de sa place et criait : « Ça, c'est de Barbaroux! », tandis que celui-ci protestait en criant : « Non, c'est d'Augier! »

Et toute la salle de rire... et de siffler!

L'affectueuse confraternité qui unissait ces jeunes gens subsista malgré les différences de

carrières et d'opinions qui auraient pu les séparer. Thiers et Crémieux, partis du même point d'opposition libérale, luttèrent Tun contre l'autre sous Louis-Philippe et sous la seconde république; mais ils se retrouvèrent, dans leur vieillesse, unis par un même sentiment de résistance patriotique à l'empire.

L'ancien ministre royaliste se trouva ensuite amené par la logique des événements à se rallier à la République, que son vieux camarade avait pour la seconde fois aidé à proclamer et que tous deux — enfin d'accord ! — considéraient comme la salut du pays.

Une lettre piquante, adressée à Crémieux par Thiers quelques jours après la révolution de Févi'ier, montre que la politique n'avait pas éteint chez eux les souvenirs amicaux de la jeunesse.

c( Mon cher Crémieux,

(c Je ne vous ai rien demandé depuis que vous disposez de la justice de France en

dictateur. Je vous ai laissé hacher mon département sans me plaindre, et vous l'avez fait sans vous gêner, bien qu'en fouillant dans votre mémoire la plus récente vous eussiez pu trouver quelques raisons d'avoir des égards pour moi. Mais vous êtes républicain, et je trouve cela tout naturel. Cette fois, je mets toute considération de côté pour une raison de justice qui me touche au cœur. Votre collègue qui est chargé de hacher les postes vient d'ôter son pain à un ami à moi, M. Goschler, au nom des principes les plus respectables, dit-on, et que vous violerez la semaine prochaine.

Vous pouvez dédommager M. Goschler d'une manière qui ne lui laissera rien à désirer en le plaçant aux archives du Louvre.

M. Goschler y fouille depuis dix ans. Seul il les connaît en France, et je le sais, car je Ty ai employé. C'est l'un des hommes les

plus capables, les plus honnêtes que je connaisse, et en fait d'histoire de l'empire, le seul avec moi qmi la sache. Peut-être m'accorderez-vous que je la sais et que j'ai qualité pour témoigner sur un sujet pareil. J'ajouterai de plus que vous faciliterez beaucoup mes recherches en plaçant M. Goschler au sein du dépôt qui contient seul toute l'histoire impériale. Peut-être ai-je mérité, non de la république, mais de la France, qu'on facilitât l'achèvement d'une œuvre qui n'a pas nui à sa gloire. Si enfin une raison peut vous décider, je vous dirai que vous m'aurez procuré le seul plaisir que j'aie eu depuis longtemps. Je vous demande donc instamment cette mesure, d'ailleurs indispensable, car le dépôt le plus précieux qu'il y ait dans le monde ne peut pas rester sans un gardien. Sachez qu'il y a là quarante mille lettres de l'empereur,

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composant Fun des plus beaux monuments de Fesprit humain, et que l'homme qui avec moi les lit et les relit depuis dix ans peut mieux qu'un autre les classer avec connaissance et amour. J'attends cette occasion pour juger si vous êtes un bon enfant, tout en étant un républicain.

(( Tout à vous, (( A. Thiers,

« 7 mai 1848. »

Crémieux prouva à Thiers qu'il était bon enfant : il pardonna au vaincu Tamertume, d'ailleurs spirituelle, de la forme, et donna à M. Goschler le poste réclamé par son protecteur.

Les premiers vers de Crémieux que nous connaissions datent du mois d'août 1813. Il était encore au Lycée, il avait diné un soir chez M. et M"' de Montalivet, dont il aimait beaucoup le fils, son camarade de classe. Après le

repas, les deux jeunes gens restèrent seuls pendant que M"® de Montalivet s'habillait pour se rendre à une réception impériale.

Elle reparut au salon avant de partir. Elle portait une robe décolletée à Tempire — c'est tout dire — et un immense chapeau qui mettait dans l'ombre sa charmante figure. Elle crut remarquer que sa toilette étonnait l'ami de son fils, elle l'interrogea à ce sujet sans qu'il osât répondre; enfin, encouragé par une seconde demande de l'aimable femme qui insistait pour connaître son opinion, Adolphe Crémieux répondit par ce couplet qu'il venait d'improviser sur l'air des Visitandines : Ah! daignez rrC épargner le reste :

Mesdames, vous avez en vous Ce qui nous charme et nous attire; C'est un coup d*œil aimable et doux, C'est un tendre et joli sourire.

Quittez ces chapeaux odieux Qui nous cachent un front céleste, Mesdames; montrez un peu mieux Votre petit nez, vos grands yeux.,.

Et ne montrez pas tant le reste !

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Ce couplet eut un succès fou, malgré la critique qu'il renfermait, critique d'ailleurs assez piquante chez un censeur de dix-sept ans.

En 1817, Crémieux, devenu majeur, se fit inscrire au barreau de Nimes. Lorsqu'il se maria, en décembre 1824, il était déjà célèbre; on l'appelait constamment à Aix, à Montpellier, il plaidait toutes les grandes affaires de la région.

En 1818, Talma vint à Nimes, muni d'une lettre de recommandation pour le jeune avocat. Il fut ravi de reconnaître en lui le lycéen enthousiaste qui lui avait valu une de ses plus douces ovations.

Talma ne quitta guère Crémieux pendant les quelques jours qu'il passa à Nîmes. Il alla l'entendre plaider dans une affaire d'assises fort importante ; il s'agissait d'une accusation qui pouvait amener une condamnation capitale. Talma voulut visiter le prévenu avec Crémieux ; il resta confondu devant l'inertie de cet homme dont la tète était en jeu, « Il faut, s'écria-t-il,

qu'il ait une paralysie d'âme! » En revanche, il fut stupéfait, après la plaidoirie, qu'il avait beaucoup admirée, de voir dans quel état de fatigue et de transpiration était le jeune avocat. Il l'aida à changer de linge, il le frictionna et finalement lui dit :

« Ah çà, mon ami, plaidez- vous toujours comme cela?

— Sans doute.

— Mais vous êtes fou ! Vous n'en avez pas pour dix ans.

— Vous croyez ?

— J'en suis sûr. Vous y mettez tout votre cœur!

— Naturellement.

— Mais non, pas du tout, ce n'est pas ainsi qu'il faut faire : la tête, oui; le cœur, jamais.

— Est-ce bien vous qui me donnez ce conseil, vous qui nous faites pleurer, trembler, haïr, suivant que vous ressentez la haine, la colère, la pitié?

— Erreur, mon ami; je ne ressens rien. Je

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fais tout avec ceci (touchant son front) et (touchant son cœur) rien avec cela. Faites-en autant, si vous ne voulez pas que la lame use le fourreau.

— C'est impossible, je ne vous crois pas. Si votre cœur n'y était pour rien, le nôtre ne battrait pas si fort.

— Erreur, vous dis-je. Je vous le prouverai dès ce soir àdiH^ Andvomaque. Je jouerai pour vous et vous m'en donnerez des nouvelles. »

Le soir, Crémieux était dans sa petite loge sur le théâtre. Au moment des fureurs d'Oreste :

Eh bien! fiUes d'enfer, vos mains sont-elles prêtes?

Talma regarda Crémieux et dit tout bas à son confident :

« Recule-toi.

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?

i6 Autographes.

— Recule-toi donc, imbécile ; tu me gênes. »

Crémieux sortit du théâtre anéanti, et lorsque Talma, venant souper chez lui, lui demanda en riant s'il l'avait convaincu :

« Taisez-vous, lui dit-il; je suis navré, désillusionné. Vous avez été sublime; mais si je plaidais comme vous jouez, je serais exécrable. N'en parlons plus. »

« J'étais jeune alors, disait plus tard Crémieux, je ne réfléchissais pas qu'après tout, l'acteur, quelque inspiré qu'il puisse être, n'est qu'un interprète. Il récite l'œuvre d'un autre, tandis que nous, avocats, orateurs — surtout ceux qui improvisent, — nous devons donner le meilleur de nous-mêmes : il nous faut être convaincus pour convaincre, émus pour émouvoir. »

Une lettre écrite par Talma pendant son séjour à Nîmes dépeint l'enthousiasme qui l'y accueillit et la situation troublée du Midi à cette époque. Elle est adressée à un M. Arnaud, à Marseille.

« Nîmes, 23 juin 1818.

a Mon cher monsieur Arnaud,

a J'espère que vous m'avez excusé de n'avoir pas répondu de suite à votre aimable lettre; vous savez combien pou de moments me laissent mes occupations et mes fatigues.

Depuis que j'ai quitte Marseille surtout, j'ai véritablement dépassé les bornes de la prudence : aussi ma santé s'en est-elle un peu ressentie. Nous avons pris beaucoup de part à la perte que vous avez faite. C'en est une grande, sans doute; mais, mon cher Arnaud, la mort est bien moins que la dou* leur, et votre pauvre mère souffrait horriblement. Vous savez mes idées sur cette misérable vie et je vous assure que je supporterais avec plus de constance la perte

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d'un être chéri que ses longues douleurs dans une maladie sans ressource. C'est là le spectacle le plus poignant, le plus insupportable que le cœur d'un homme puisse endurer.

(( J'ai joué hier ici pour la neuvième et dernière fois. Nous avons eu une affluence de monde peu commune. Tous les environs de Nîmes s'y étaient rendus en masse (*).

Une seule recette a été un peu faible; deux ont passé six mille francs. L'accueil que j'ai reçu ici a passé mon espérance ; je n'ai qu'à me louer, môme de mes ennemis. Mes représentations ont produit le meilleur effet; les partis se sont mêlés, et cela a fait uno espèce de réconciliation, si toutefois il peut

1. C'est dans une de ces représentations qu'un homme de la campagne, voyant Talma dans le rôlede Néron {Britannicus) y îut frappé de sa ressemblance avec l'empereur et s'écria tout haut dans son patois : Dou Dio! coumo semblo un escu de cin francs!

y en avoir entre gens si divisés (*). Le parti protestant a été prudent et mesuré; il s'est défendu de toute explication trop violente et trop à bout 'portant^ et l'autre parti lui en a su gré. Enfin tout s'est passé à la satisfaction de chacun. Ils disent tous que c'est une époque pour Nîmes. Hier un nombre considérable de personnes de la ville est venu à minuit me faire ses adieux. J'étais couché et dormais profondément. Plus de soixante musiciens m'ont agréablement réveillé par une symphonie charmante. Il a fallu s'habiller et descendre au milieu d'une foule de monde; une personne m'a récité d^s vers et offert une couronne au nom des habitants de Nîmes; enfin, mon cher Arnaud, je n'ai rien vu de plus charmant; et nulle part je n'ai été reçu avec plus d'enthousiasme et de cordialité véritable. »

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