‹ Autographes: collection Adolphe CrémieuxChapitre 3 sur 3 · AUBER · texte numérisé non relu

AUBER

« 25 avril 1861. >»

Collection Adolphe C rémieux. 5 7

On est fort embarrassé de faire un choix parmi les autographes artistiques et littéraires laissés par Crémieux, — nous ne parlons'que de ceux-là, mettant de côté tout ce qui se rattache à la politique. — Un grand nombre de lettres signées Duprez, Ronconi, Damoreau, Persiani, Viardot, Nantier- Didier, etc., ont trait à des difficultés avec les directeurs; d'autres à des affaires particulières; d'autres enfin sont des refus ou des acceptations de soirées. Il y en a deux de M""^ Giulia Grisi. La première fut écrite pendant la période brillante de la belle cantatrice.

« Cher monsieur,

« M. Mario m'a dit que vous m'aviez fait l'honneur de venir me voir l'autre jour et que vous désiriez faire un peu de musique chez vous dans la matinée de dimanche pro-

oliaiii. Jo crains de vous dire un oui, puremont par compliment, car je viendrai d'avoir chanto lo soir du samedi dans rOfeZio, et je dovrai chanter le soir du dimanche chez M'"' d'Aguado, engagement que j'ai déjà pris depuis longtemps. Je crains que mes forces ne soient pas au niveau de mes désirs et ([ue jo no pourrai me rendre au vôtre pour cotto fois. Veuillez m'aider de votre sublime éloquence auprès de M™' Crémieux et lui exprimer tous mes regrets les plus sincères, ainsi que mes salutations les plus distinguées, Je suis désolée de ce que vous n'ayez pensé à nous un peu plus tôt; je vous aurais proforés à tout autre engagement.

c( Agréez, monsieur, l'assurance de ma haute considération.

« GiuLiA Gmsi.

n Ce '22 marb\ »

Collection Adolphe Crémieux, Sg

Les années s'écoulent, la voix et la beauté de la cantatrice ne sont plus guère qu'un souvenir; Mario, ce type, inconnu aujourd'hui, de l'exquis ténor italien, chante encore. Sa voix a baissé; le séduisant Almaviva a épaissi; mais enfin il chante toujours et bien des femmes par reconnaissance, l'accueillent encore, salle Ventadour, par des bravos attendris et sympathiques.

M. et M'"** Crémieux se trouvent un jour dans une de ces terribles situations que connaissent seuls les gens courageux qui organisent une soirée musicale : Tamberlick, sur lequel ils ont compté comme ténor, est malade.

Que devenir?

Crémieux se rend chez Mario, qu'il n'a pas vu depuis longtemps, et lui demande de remplacer le ténor souffrant. Il est reçu par la Grisi, qui accepte pour Mario avec le plus gracieux empressement; elle propose de faire aussi sa partie dans le concert.

Inutile de dire que Crémieux accueillit cette offre avec une parfaite galanterie; mais ren-

6o Autographes.

tré chez lui, il fut moins triomphant : il ne cacha pas à M™® Crémieux que la Grisi lui a paru fort vieillie; elle n'a, dit-on, presque plus de voix ; le programme est chargé et se serait passé de cette adjonction.

Enfin, il fallait se résigner; c'était le seul moyen d'avoir Mario.

Après le départ de Crémieux, M"® Grisi avait, de son côté, réfléchi, et voici la lettre, touchante d'humilité, qu'elle écrivit le lendemain :

« Jeudi matin.

^( Cher monsieur Crémieux,

c( Je me suis aperçue hier, quand vous avez eu la bonté de venir à la maison pour demander à M. Mario d'aller chanter dans votre salon, demain au soir vendredi, que

Collection Adolphe Crémieux. 6i

ma présence et mon faible talent n'étaient pas nécessaires ; j'ai eu la maladresse de me proposer et de vous offrir de tout cœur d aller chanter quelque morceau. Cher monsieur Crémieux, ne faites pas de compliments, je vous en prie, avec moi; ainsi, si je suis de trop et pas nécessaire chez vous demain au soir, faites-moi-le savoir, je vous en prie.

Vous avez déjà beaucoup de monde et le concert sera trop long; ainsi, si vous le voulez bien, j'aurai ce plaisir-là une autre fois. Disposez de moi, n'importe quel jour; si je suis à Paris, j'irai avec plaisir toujours.

Mille et mille compliments et à madame aussi.

« GiuLiA Grisi. »

M. et M"** Crémieux furent attendris en lisant cette lettre; ils répondirent par les instances les plus vives, et M"*' Grisi accom-

pagna Mario le lendemain soir; mais elle ne voulut chanter que dans la prière de Moïse, où elle dit un solo de façon à récolter encore de chaleureux applaudissements.

M™® Grisi était bonne. Elle en avait, longtemps auparavant, donné la preuve à Grémieux. Elle arrivait chez lui un soir de concert lorsqu'il lui dit :

— Madame, j'ai une grâce à vous demander.

— Tout ce que vous voudrez, vous le savez bien.

— Gonsentez-vous, sur ma simple recommandation, à chanter le duo des Puritains avec un jeune débutant que vous rendrez bien heureux?

— Oh ! monsieur Grémieux, que me demandez-vous là? s'écria la pauvre Grisi, navrée.

— Madame, si je vous fais une demande aussi indiscrète, c'est que, vous le pensez bien, je suis sûr de mon baryton. Ayez confiance en moi ; je vous réponds que vous serez contente de M. Géraldy.

— Gher monsieur, il faut bien que ce soit

pour vous ! Chanter avec un inconnu, sans avoir répété! Je ne l'ai jamais fait.

Elle était réellement consternée, et Géraldy était lui-même fort troublé et inquiet lorsqu'il vint se placer au piano près d'elle. Il mit tant de sentiment et d'esprit dans les trois premiers mots du récitatif : Perché mesta cosi? que la figure de la cantatrice s'illumina. Avec son délicieux sourire, elle murmura : « Ah! bravo! » et rassérénée, elle chanta le duo, qui fut un double triomphe.

Voici quelques lettres de la bonne et charmante M™® Damoreau. La première est une simple recommandation.

a Cher et aimable, permettez-moi de vous adresser ainsi qu'à votre chère petite femme, une amie intime à moi et qui mérite sous tous les rapports l'intérêt que vous voudrez bien lui porter, je n'en doute pas, quand vous la connaîtrez, et puis un peu

pour Tamour de votre sovissignéel C'est M""* Berthaud, ma compagne inséparable du Domino noir, actrice pleine de grâce, chanteuse pleine de goût, et qui est maintenant sous la direction de M. Lireux (de rOdéon). Elle vous dira tous ses griefs contre lui, vous lui donnerez tous vos bons conseils, n'est-ce pas? Elle sait, non pas par moi seulement, que vous êtes bon, aimable et obligeant, elle le saura bien mieux quand elle vous aura vu; je n'ai donc plus rien à dire, ni à elle ni à vous, mais cela ne m'empêche pas de vous remercier en vous renouvelant encore l'assurance de mon amitié bien dévouée.

(( L. D. CiNTi.

(( Un million de bonnes petites choses à la bonne Amélie que j'irai voir bientôt. Je suis à peine arrivée que j'ai déjà été au lit quelques jours.

« 4 avril 45. »

Dans la seconde lettre^ écrite le lendemain d'une soirée où elle avait chanté chez Crémieuxy Taimable femme fait d'elle-même un portrait moral que nous avons tout lieu de croire exact.

« Mon cher monsieur Crémieux,

a Je suis arrivée chez vous hier au soir avec la fièvre, le mal de tcte et le mal de gorge. Aujourd'hui, je suis quasi-étouffée par ce mal de gorge, et Tapplication de

douze sangsues a été jugée nécessaire, afin que je puisse chanter demain matin pour les crèches du X"* arrondissement. Je m'étais arrangée pour avoir deux ou trois heures de liberté aujourd'hui pour m'occuper un peu de mes affaires, je ne puis sortir, je ne puis parler!... J'écris donc à vous, mon cher monsieur Crémieux, pour un service que je viens réclamer de votre obligeance.

Vous savez que je donne un concert le 6 avril dans la salle Herz, à huit heures du soir? Il faut que ce concert soit annoncé, voulez-vous avoir la bonté de demander pour moi à M. Jules Janin quelques petites lignes qui en instruisent le public? Hier il ne m'a accordé qu'un superbe dédain, et même en m'effleurant le bras, il n'a pas semblé m'apercevoir. J'étais au même instant occupée à admirer sa jolie femme. Cependant, une femme qui a été jolie et qui en admire

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hautement et sincèrement une autre qui Test encore, cela mérite quelque attention!

Au reste, j'ai remarqué en plusieurs circonstances le silence ou l'indifférence de M. J. J, à mon égard. Pourquoi? Est-ce parce que je ne lui fais pas de visites? Eh mais, dites-lui donc, mon cher monsieur Crémieux, vous qui me connaissez si bien et depuis si longtemps, que je ne suis pas une femme comme une autre, que je ne m'impose à personne, que je ne sais rien demander ou faire pour mes intérêts, que je reste dans mon petit coin, etc., etc.; enfin, que je n'ai pas le goût de Vaplomb que je serais peut-être en droit d'avoir, et dont je vois quelques artistes si abondamment pourvus! Que pensez-vous par exemple de celui de M"*' D... qui vient, en ma présence, choisir précisément un de mes plus beaux airs et qui ne néglige pas, en le chantant,

de faire la presque totalité des traits dont je Tavais orné? (Toutefois, je dois l'en remercier car j'ai pu voir, aux premières notes de la ritournelle, une foule de regards s'arrêter sur moi, tous bienveillants et traduisant le souvenir d'un de mes plus beaux succès ! ) J'admire beaucoup cette assurance, mais je ne la comprends pas, moi qui n'ai jamais eu ni amour -propre ridicule, ni intrigue, ni camaraderie. Vous pouvez en donner une preuve toute fraîche à M. Jules Janin et qui achèvera de me peindre : hier, dans un de vos salons qui était rempli d'artistes, je voyais les hommes tendre la main et rechercher avec empressement la conversation d'un autre homme, je voyais les femmes lui adresser leurs plus ou moins jolis regards, leurs plus gracieux sourires... Quel est ce monsieur, demandai-je? — C'est M. Fiorentino. — M. Fiorentino, l'auteur

de ces feuilletons de musique si piquants, si mordants, si bien faits? Je ne le connaissais pas!... Vrai, je ne devais pas être de ce siecle-ci, c'est à me faire encadrer!

« Enfin, mon cher monsieur Crémieux, pendant que vous serez en train de faire à M. Janin Ténumération de mes vertus privées, vous pourrez ajouter que je suis une bonne femme, et que je ne me borne pas à être toujours prête quand il s'agit d une bonne œuvre, ainsi que M. Théophile Gautier Ta dit il y a quelques jours, mais que jamais artiste n'a poussé plus loin le désin* téressement. Voilà pourquoi je suis forcée quelquefois de penser à moi et de faire comme tout le mondes en donnant un concert! Voilà, mon cher ambassadeur, toutes les instructions que je confie à votre esprit, votre éloquence et votre cœur d'ami. Je n*ai rien oublié, je crois... Ah! si, M. J. J.

pourra annoncer en toute assurance qu'après cet hiver, je ne chanterai plus en public.

a Si jamais je me rencontre avec lui chez vous, présentez-moi, (puisqu'il m'a oubliée) je n'aime rien tant que les gens d'esprit...

Vous savez si je vous adore! J'ai été bien bavarde, mais pardonnez-le-moi, j'ai la fièvre.

ce Mille et mille souvenirs affectueux et dévoués pour vous et votre chère Amélie.

(( L. D. CiNTi. »

d Samedi matin 20 mars 47.

« N'est-ce pas que l'air de mon fils est ravissant? Malgré la crise de toux contre laquelle j'ai lutté hier au soir en le chantant, vous avez pu juger du succès qu'il a toujours. »

Il faut croire que M""* Damoreau s'était trompée au sujet de la froideur de Jules Janin, car voici le petit billet adressé à M"' Crémieux qui fait suite à la lettre précédente.

ce Je ne sais, encore, chère madame, si M. J. Janin a annoncé mon concert, je n'ai pas vu le journal, mais ce que je sais, c'est qu'il m'a reçue ainsi que sa femme, et que tous deux ont été aussi aimables que possible. Merci à vous.

« Voici la stalle demandée. Celles de M. et M""* Janin sont auprès des vôtres, j'ai pensé que cela arrangerait tout le monde.

oc Plaignez-moi, je suis exténuée de fatigue et j'ai la tête tournée par mon concert.

« Mille et mille amitiés à tous deux.

« L. D. CiNTi. »

La dernière lettre que nous trouvions écrite par ^1"*° Damoreau est du 11 août 1853. Elle est triste, comme le sont trop souvent, hélas ! les dernière années de la vie.

(( En effet, il y a bien longtemps que je

n'ai eu le plaisir de vous voir, mon cher

M. Crémieux, mais vous avez su de quel

coup affreux j'ai été frappée ! Après 22 mois

de la plus terrible maladie, mon cher et

pauvre fils m'a été ravi et, depuis 13 mois,

je sais qu'on ne peut mourir de chagrin!!

Je n'ai vu personne et si je n'étais obligée

de travailler, je serais déjà dans un petit

coin bien retiré. Ma fîUe aussi a été très

souffrante, je n'ai pas un moment calme...

Mais si je ne vois pas mes amis, je n'en

conserve pas moins leur bon souvenir et je

suis bien heureuse de l'occasion qui m'est

offerte de vous en assurer ainsi que la bonne

M°*" Crémieux ! Recevez donc de nouveau

Collection Adolphe Crémieux. j3

Texpression de mes sentiments affectueux et croyez tous deux au dévouement de

« L. D. CiNTi. »

Fiorentîno, ce malin critique que ne connaissait pas M"*' Damoreauy fut aussi le client de Crémieux. Citons un billet de lui.

« Le 17 janvier 1860.

<( Mon cher Cicéron,

ce Ceci est entre nous — sous le sceau du secret. — La jeune personne est complètement insuffisante. Il y a des élèves du Conservatoire de six mois qui feraient mieux.

Voix stridente dans le haut — médium nul — notes graves éreintées. — De plus, elle a eu ridée malheureuse de mettre une cage

qui, dans sa chute, a initié le spectateur à des secrets qu'il eût mieux valu lui cacher.

(( Tout ce que je peux faire pour ceux qui s'intéressent à la débutante, c'est de garder le silence.

« Dès que j'aurai une minute, j'irai m'asseoir à votre chevet pour faire une de nos bonnes causeries.

c( Vous savez que ce pauvre Girard qui a conduit hier rdeux actes, est mort cette nuit.

(( Mes compliments à madame Crémieux, à vous, mon cher défenseur, mon entier dévouement.

« P. A. FlORENTINO. »

Collection Adolphe Crémieux. y 5

Nous avons nommé Tamberlick. Transcrivons un petit billet au crayon que nous ne relisons pas sans émolion :

« Mardi 10.

« Monsieur, j'arrive de Madrid à l'instant et je me trouve dans la nécessité d'y retourner immédiatement.

c( Je n'ai que vingt-quatre heures a rester ici. Je désire vous voir, vous parler un instant pour ime affaire très urgente. Voudrezvous et pouvez-vous m'accorder quelques minutes?

« Je vous préviens que personne ne connaît mon arrivée, car j'ai un engagement à Madrid et je n'ai pas de permission.

ce Veuillez agréer l'hommage de mes respects.

« Votre dévoué

(( E. Tamberlick.

« 1, rue Laval. »

yô Autographes,

C'était un grand malheur qui avait fait entreprendre au loyal artiste un voyage aussi précipité : M™* Nantier-Didiée, séparée d'un mari que la correspondance nous montre sous un triste aspect, avait un fQs qu'elle adorait et pour lequel elle mettait de côté toutes les économies qu'il lui était possible de faire. Elle mourut, toute jeune, à l'apogée de son talent, pendant la durée d'un engagement à Madrid où elle chantait avec Tamberlick. Celui-ci avait entre les mains un titre de rente au porteur acheté avec l'argent que la mère amassait dans l'intérêt de son fils. Il eut peur que ce titre, qui lui avait été confié, ne parvînt pas à son véritable destinataire; il calcula, en rentrant de l'enterrement, qu'il avait juste le temps, jusqu'à sa prochaine représentation, d'aller à Paris, de déposer le titre entre les mains de Crémieux, avocat de M"* Nantier, et de rentrer à Madrid. Il le fit avec la plus grande simplicité, heureux de remplir les intentions de celle qui n'était plus.

A côté de Tamberlick, plaçons l'illustre

Collection Adolphe C rémieux. 77

Rubini, dont nous* trouvons une lettre datée de Romano, 29 octobre 1850.

<r Mon cher monsieur Crémieux,

a L'espoir que j'avais de vous voir ainsi que l'aimable madame Crémieux, la belle saison passée, n'a pu se réaliser : ce sera probablement pour le printemps prochain, et alors je vous remercierai de vive voix de tous les ennuis que je vous cause ; car me voici de nouveau à vous prier de vous intéresser en faveur du pauvre B... D'après la réponse que vous avez eu la bonté de me faire alors à son sujet, ses parents ont cru prudent d'attendre que quelque disposition en faveur des déserteurs lui permisse de rentrer en Lombardie ; mais c'est après avoir fait mille démarches infructueuses à ce sujet, qu'ils vous supplient, mon cher monsieur Crémieux, de vouloir bien faire en sorte, comme vous me le fesiez entendre, de lui

obtenir son congé sans dépendre de Vambassadeur d^Autrichey avec la condition qu'il serait dirigé sur quelques ports du Piémont.

Vous avez tant d'influence que j'espère que vous obtiendrez ce que cette pauvre et intéressante famille désire. Elle vous en conservera, ainsi que moi, une éternelle gratitude. Le nom de ce jeune homme est : Andréa B. . . , enrôlé dans la légion étrangère^ premier 5ataillon^ seconde compagnie. Il était à Sidi- Bellabès dans le courant du mois d'avril.

Depuis lors, sa famille n'a plus eu de ses nouvelles.

c( Adieu, mon cher monsieur Crémieux, présentez, je vous prie, mes hommages affectueux à M"' Crémieux, excusez -moi, et croyez-moi pour la vie

« Votre très obligé et dévoué a Gio. Batta Rubini. »

Rubinl mourut peu de temps après, sans avoir réalisé son projet de voyage à Paris.

Parmi de nombreuses lettres de Duprez, nous en choisissons une de l'année 1846, qui prouve qu'à cette époque, les ministres n'étaient pas toujours gracieux envers les députés de l'opposition. Crémieux avait organisé à Chinon (') un grand concert au profit des pauvres. Il avait demandé le concours do Duprez, qui, muni de l'autorisation de son directeur, M. Léon Pillet, avait accepté do participer à cette bonne œuvre. Crémieux l'attendait en Touraine, lorsqu'il reçut la lettre suivante :

« Mon cher avocat,

« Un coup bien imprévu vient nous frapper et m'empêche d*aller à Chinon donner le concert que nous y avions préparé.

(1) Crémieux était député d'Indre-et-Loiro.

8o Autographes.

« Hier 12, pendant la représentation des Huguenots y j'ai reçu la visite de MM. L.

Pillet et Perrot. Le but de cette visite fut de m'intimer Tordre de ne me point rendre à Chinon. M. Pillet s'excusa fort de devoir revenir sur une autorisation qu'il avait cru en son pouvoir de m'accorder , et M . Perrot, au nom du ministère, lui défendit, d'après des articles du cahier des charges, de me laisser aller donner ce concert... J'attends même d'un moment à l'autre la copie de la lettre ministérielle; je vous en ferai part aussitôt que je l'aurai reçue •

« Venez donc de suite à Paris si vous le jugez à propos, ou faites-moi savoir ce que vous prétendez faire, si vous tenez à donner le concert sans ma participation personnelle.

« Instrument placé entre vous, le ministère et M. Pillet, je ne puis vous offrir, quant à présent, que mes stériles regrets de ne pou-

Collection Adolphe Crémieux. 8i

voir apporter ma faible part de soulagement aux pauvres de votre département, vous dire en outre tout le déplaisir que je ressens de ne pouvoir vous être utile et de devoir ainsi, malgré moi, abandonner notre agréable voyage.

« Mes hommages à M"* Crémieux, et Ix vous l'expression de mes regrets et de mon entier dévouement.

a G. DUPREZ.

• Paris, 13 octobre 56. •

Un autre ténor, homme de cœur et de grand talent, Roger, écrivit à Crémieux, le 25 février 1848, la jolie lettre suivante :

« Cher maître et citoyen ministre,

«c Le pays, qui compte tant d'honmies de cœur et d'intelligence, vous a choisi entre

les plus dignes pour le représenter; gloire et honneur à vous dont le courage est à la hauteur de la mission que vous avez acceptée! Nous nous en réjouissons tous, nous autres artistes que votre éloquence a si souvent et si généreusement défendus :

vous vous êtes mêlé à nous comme un frère ; nous vous regardons maintenant comme le chef de notre famille.

« C'est comme citoyen, comme artiste et comme ami qui partage tous vos sentiments que je vous adresse mes vives félicitations.

« G. Roger.

« Opéra-Comique. »

Une autre lettre, à peu près de la même époque, est signée Alexandre Dumas : elle dénote certaines ambitions politiques qui n'ont pas reçu satisfaction.

<c Cher ami,

a Je suis venu pour vous voir, et j'apprends avec le plus grand regret que vous êtes malade.

« J'ai reçu une petite lettre de Lamartine, mais officielle.

« J'en voudrais une de vous, mais amicale; elle constaterait, sous une rubrique quelconque, que j'assistais à la fameuse séance de la Chambre, que je ne vous ai quitté que sur le chemin de Tllutel de Ville, et que pendant tout le temps qu'il s'est agi de faire un gouvernement provisoire je n'ai été ni muet ni manchot.

ce Puis j'avais des millions de choses à vous dire.

ce Une demande d'un brave homme à qui vous avez porté autrefois quelque intérêt.

Ci Lamartine a pris le fils d'Hugo près de lui ; pourrait-il prendre mon fils ?

« Ce serait assez curieux.

ce Et puis, voyons, quoi encore?

« Ah ! je reçois une lettre de cette pauvre M"® Lafarge. Tient-on beaucoup à la garder en prison?

c( Je viendrai vous voir. Faites-moi dire, cité Trévise, n"" 3, quand vous pourrez me recevoir.

« A vous de cœur.

(( Alex. Dumas.

<( Je serai nommé dans Seine-et-Oise. »

Nous trouvons, écrite de la main de M°"® Crémieux, la copie d'une lettre adressée par son mari à M™* Viardot, le lendemain du jour où M™* Alboni avait chanté pour la première fois, à rOpéra, le rôle de Fidès, créé avec tant d'éclat par M""* Viardot en 1849.

(( Chère Pauline,

« Dans un siècle où les royautés s'évanouissent avec tant de facilité, peut-ùtre quelques bons amis espéraient-ils voir le sceptre se briser dans vos mains ; rassurezvous : reine vous étiez, reine vous êtes.

Comment moi, fondateur de la république, je puis être ravi de contempler encore votre diadème, je laisse à votre esprit et à votre cœur le soin de le deviner.

a Quoi qu'il en soit, chère enfant, M"*' Alboni a la plus délicieuse voix du monde; c'est une chanteuse de premier ordre ; elle a montré dans toutes les parties du rôle qui demandent la grâce, le chant, les vocalises, un talent supérieur et digne des applaudissements unanimes qui l'ont justement comblée; vous entendez de Berlin

les traits ravissants qui ont entraîné, vous les devinez sans que je vous les rappelle; c'est donc un très beau et très légitime succès que celui de M*"® Alboni.

« Maintenant, quand le génie de l'artiste reviendra mettre sa flamme dans le cœur de la mère, quand les plus hautes inspirations animeront du feu sacré la voix qui chantera les prodiges, quand tour à tour la tendresse et la colère, la prière et le désespoir feront courir dans nos âmes le frissonnement et la douleur, de sympathiques acclamations s'élèveront encore dans cette salle qui saluera Pauline Viardot,

((Ad. Crémieux. »

Toute une série de lettres de Méry, pleines d'ardeur, d'exubérance méridionale, ont rap-

port à une affaire d'éditeur, à une affaire d'argent,

« Moi, s'écrie Méry, vieux joueur de Frascati et d'Allemagne, l'éternel contempteur du chiffon de mille et de la monnaie publique, moi qui ai souvent perdu, d'un coup, dix ou douze mille francs, moi qui ai lancé à tous les points cardinaux l'immense fortune gagnée dans ma vie, je ne comprendrai jamais qu'un homme riche coure la chance d'une apoplexie pour une affaire de six liards! Je ne pourrai jamais discuter avec lui ; il parle une langue que je ne comprends pas. »

Il nous semble que la langue parlée par Méry est, pour cette fois, le plus pur marseillais.

Crémieux aussi était méridional ; sa nature

expansive ne supportait pas la solitude; il n'était jamais plus spirituel, plus aimable qu'entouré de tous les siens. Aussi, lorsque, le 2 décembre, il fut emmené à Mazas, trouvat-il le régime cellulaire odieux à supporter. Il ne voyait sa femme et ses enfants que pendant de courts instants, dans de petits parloirs de faveur où il était séparé d'eux par une grille; il ignorait, dans ce moment d'effervescence politique, ce qui se passait au dehors. Pour rompre la monotonie des interminables journées, il réclama des livres, mais son esprit agité ne put s'astreindre à aucune lecture sérieuse; son cher Cicéron lui-même ne put le fixer : alors il demanda des romans. Pour la première fois de sa vie, il lut Paul de Kock, Paul Féval, etc.

Il s'en ressouvint un jour qu'il plaida pour Ronconi une grave affaire contre sa femme.

M""® Ronconi était une brune puissante, à la crinière léonine, qui pendant longtemps avait fait obéir son mari à te baguette (soit dit sans aucune métaphore). Elle avait fait grand tort

Collection Adolphe C ré mi eux. 89

à Ronconi, avec lequel elle exigeait toujours d'être engagée, bien qu'elle n'eût qu'un fort médiocre talent. Lorsqu'elle y réussissait, il n'avait qu'une seule compensation : c était de chanter avec elle Maria di Rohan. Au dernier acte, dans le duo qu'il jouait en véritable tragédien, il traînait son épouse par les cheveux et la menaçait avec une vérité qu'il aurait voulu — cela se sentait — transporter dans la vie réelle.

Un beau jour, il se décida à secouer le joug et à se séparer de sa femme. Elle était une demoiselle Raimondi, la propre sœur de cette jouvencelle qui réserva à Garibaldi une si étonnante surprise pour le jour de leurs noces.

M"° Ronconi, contre qui son mari avait les plus sérieux griefs, l'accusait à son tour de vouloir la quitter pour une certaine Carmen dont Crémieux nia l'existence. Il déclara à l'audience que « c'était un personnage imaginaire, qui n'existait que dans les livres, dans Mérimée ou dans le charmant roman de Paul Féval, les Amours de Paris ».

go A utographes .

Il reçut, quelques jours après, la lettre suivante du romancier, qui n'était pas encore devenu un Père de l'Église :

« Monsieur,

(( Permettez-moi de vous remercier de Tépithète trop flatteuse dont vous avez illustré mes Amours de Paris. Toute parole tombant de certaines bouches a un prix infini; ce qui a plus de prix encore pour moi, c'est le bonheur inespéré d'avoir été lu par un homme comme vous.

« Mille grâces encore, monsieur, et veuillez agréer l'assurance de ma haute considération.

« Paul Féval. »

La réponse de Crémieux se trouve transcrite au dos de la lettre.

« Paris, le 9 janvier 56.

« Monsieur,

<( Je garderai votre charmant billet.

« Si vous saviez où j'ai lu votre roman, vous comprendriez mieux encore ce qu'il vaut à mes yeux. Dans la plus triste prison, les heures, qui sont longues comme des jours, se sont presque rapidement écoulées.

Tout ce mouvement animait ma solitude et semblait interrompre son fatal silence. Je n'ai plus oublié les Amours de Paris, et le nom de Carmen a tout naturellement fait revivre mes souvenirs.

(( Laissez-moi vous dire aussi que « les

92 Au tographes .

(( hommes comme moi » sont très flattés quand ils apprennent qu'ils sont en si haute estime auprès d'hommes comme vous.

« Agréez, etc.

(( Ad. Crémieux. »

Ronconi était un admirable artiste, qui joignait à une gaieté tout italienne un talent dramatique des plus remarquables. Il est rare de pouvoir jouer à tour de rôle, avec le même succès mérité, Dulcamare de VElisire et A^ahuccoy Figaro et Rigoletto. Il avait chanté dans tous les pays et racontait avec beaucoup d'esprit un grand nombre d'anecdotes, qui, assaisonnées par une mimique exubérante et une physionomie d'une expressive mobilité, étaient très agréables à écouter.

Il avait été un des artistes favoris de l'empereur Nicolas, et voici comme ils avaient fait connaissance.

La première fois qu'il joua à Saint-Pétersbourg (c'était dans Maria di Roharif un de ses plus beaux rôles tragiques), la loge impériale ne renfermait que les jeunes princes; l'empereur n'était pas venu ce soir-là. Le baryton eut un immense succès; mais il lui fallait avoir l'approbation du tzar, qui s'occupait beaucoup de son théâtre italien. Ronconi eut ridée de se faire bien venir de la jeunesse impériale et, pour ce faire, voici ce qu'il inventa : pendant la scène la plus dramatique, au dernier acte, lorsque le duc de Rohan, trompé par sa femme, jure de se venger et s'écrie :

Si, si, fra. poco di sangue un rio A questa lagrimà succéderai

il se tourna vers l'avant-scène impériale et, pendant qu'il terrifiait la salle par un côté de sa physionomie, de l'autre côté il adressa aux jeunes princes une grimace irrésistible qui les fit rire aux éclats.

Cette pantalonnade italienne les divertit fort . Lorsqu'ils rentrèrent au palais, le tzar s'imforma auprès d'eux du débutant : ils répondirent qu'il avait un grand talent et qu'il les avait bien fait rire.

Rire dans Maria di Roharty c'était incroyable, et le tzar écouta avec étonnement le récit de ses fils. A la seconde représentation, il était dans sa loge. Ronconi, heureux d'avoir atteint son but, joua et chanta merveilleusement; mais, avec une audace inouïe, il ne craignit pas de recommencer pour l'empereur la gaminerie de la soirée précédente.

Quelle ne fut pas la stupéfaction du public, tout ému par le jeu dramatique de Ronconi, d'entendre sortir de la poitrine impériale un gros rire retentissant! Chacun se regarda ébahi, sans y rien comprendre. Nicolas, cependant, charmé du débutant, donna ordre à son intendant des théâtres de lui remettre une bague d'une grande valeur.

L'intendant, imbu des traditions de sa charge, garda pour lui la plus grosse partie

des fonds destinés à Tachatdu bijou, et envoya, le lendemain, à l'artiste une bague ornée d'une modeste turquoise.

Ronconi connaissait, par ses camarades, la générosité du tzar et la façon dont il était volé. 11 ne dit rien, mais, à la représentation suivante, il enfila la cravate de Figaro dans la bague de turquoise. Tout en jouant, il ne négligea pas de la toucher et de l'indiquer au tzard'un air reconnaissant. Pendant Tentr'acte suivant, Nicolas vint lui-même sur la scène et demanda à Ronconi dans quel but il lui avait montré cette bague.

— Sire répondit-il, c'était pour remercier Votre Majesté, qui a bien voulu me la faire remettre hier.

Le tzar entra dans une fureur épouvantable ; il manda séance tenante l'infidèle fonctionnaire, qui aurait voulu rentrer sous terre, et, à la seconde représentation du Barbier, Figaro put enfiler sa cravate, non seulement dans la première bague, qu'on lui laissa, mais dans une autre enrichie d'un superbe saphir.

gô Autographes.

Ronconi était un ardent patriote. Pendant la longue période où les Italiens furent réduits à faire aux Autrichiens la guerre à coups d'épingle, il tâcha d'y contribuer le plus possible.

Un soir, entre autres, il jouait VElisire (ïamoroj à Vérone, devant les autorités autrichiennes. Le mot libertk était alors proscrit du théâtre; il devait être remplacé par fedeltk ou par ledltk — tout comme amour fut jadis remplacé par tambour dans les couvents de jeunes filles. Ronconi, avec sa malice habituelle, sut tirer parti de cette prohibition et, suivant strictement les ordres donnés, il chanta d'un air navré les infortunes du pauvre Nemorino : S'è fatto soldato, ha venduto la

sua LEALTA !

On peut s'imaginer les bravos, les trépignements de la salle entière. Quant aux autorités, elles firent comparaître le délinquant. Ronconi fut stupéfait, désolé de la manifestation qu'il avait causée fort innocemment ; il n'avait fait que se conformer aux instructions reçues : s'il avait pu prévoir ! . . .

Brefy il s'en tira à son honneur, avec la salis* faction d'avoir bafoué les Autrichiens.

Puérilités, dira-t-on, guerre mesquine indigne de gens qui ont été vaincus. C'est possible; mais par ces puérilités on entretient chez un peuple la haine de l'étranger, et, lorsque le jour de la revanche finit par arriver, le sentiment public Taccueille avec transport : il n'a pas oublié !

Une lettre de Jules Janin nous rappelle une des plus parfaites plaidoiries de Crémieux, prononcée par lui dans un procès intenté à M. Th. Silvestre par Horace Vernet.

Silvestre était accusé d'avoir, dans une biographie, publié des lettres intimes écrites de Russie et que l'illustre peintre ne lui aurait prêtées qu'à titre de documents. Crémieux, dans le cours de sa plaidoirie pour Silvestre, lut un article des Débats signé J. J., dans lequel était appréciée l'œuvre de son client. Jules Janin lui envoya de Spa, le 12 avril 1856, le remerciement suivant :

gS Autographes.

« Je voudrais vous dire, ô maître éloquent, à quel point je suis heureux et fier de mon humble souvenir introduit par vous dans une plaidoirie admirable et qui restera comme unede vos grandes journées. Quelle grâce et quel esprit irrésistible, avec un si triste et si légitime regret du passé ! Quoi de plus charmant que votre contemplation au berceau de votre petite-fille, et quelles paroles plus sérieuses, ce vif regret de la tribune et des libertés de la parole indignement brisées par des monstres ! Vous aussi, vous avez eu ce jour-là, votre discours pour Archias, et comme, en fin de compte, vous étiez sûr de gagner votre cause, vous avez touché à toutes les questions qui vivent, qui souffrent et qui se lamentent de Tair que nous respirons !

Soyez loué et soyez béni de cet écho, si heureusement retrouvé dans les ruines du fatal 1852!

Collection Adolphe Crémieux. gg

ce Chemin faisant, vous avez posé vos mains puissantes sur le brigandage des biographes et sur le guet-^apens des biographies. Vous avez dit, avec un tact exquis, à M. Horace Vernet lui-même, qu'il n'est pas bon de peindre à la fois le roi et May eux, saint Vincent de Paul et Mandrin. Vous avez en un mot, apiafz maître Cauvin et (miracle au moins aussi grand !) vous Tavez redressé QVL lui parlant de oq journaliste indépendant qui vous aime et qui vous honore de tout son cœur.

(( Je pensais hier, en lisant le bruit de ce discours, que les lettres de ce temps-ci devaient vous aimer beaucoup, car vous les avez beaucoup aimées, et qu'elles seraient bien ingrates si elles ne vous rendaient pas dévouement pour dévouement.

a Quant à moi, il y a longtemps déjà que je me suis donné avons comme à la meil-

leure et à la plus éloquente nature que je connaisse ; ajoutez la conscience et la fermeté dans les choses adverses et l'exemple que vous nous donnez d'honorer tout ce qui tombe injustement.

« C'est par ce vers qu'im père de l'Église a défini Torateur :

Vir eloquentia pollens et martyrio.

ce Dans les heures mauvaises, je préfère cette définition à la définition même de Cicéron.

« Je suis avec un grand dévouement.

« Votre obéissant et tout dévoué serviteur,

« J. Janin. »

Transcrivons encore une lettre de Janin, bien vive et bien alerte, malgré la goutte qui étreignait le pauvre écrivain :

Collection Adolphe Crémieux. loi

<c maître à la parole ailée, aux pieds légers, podas okus Crémieux !

« Je suis assez semblable au nœud gordien! Je suis noué, renoué, sumoué, et, quand je reçois des invitations si cbarmantes : Venez, nous rirons, nous danserons, nous boirons, nous chanterons, nous... Mort et damnation! Je donnerais mon plus beau livre pour aller de ce pas sur les hauteurs de Notre-Dame, sauf à redescendre à clochepied.

« Oui ; mais le pied me cloche et le genou me tinte; et voici tantôt quatre mois que je suis le paralytique J.-J., votre obéissant et dévoué confrère, ô faux goutteux que je ménage encore en l'appelant un œn frère.

(c Ma femme est là qui présente à M"' Crémieux ses amitiés les plus tendres, et moi je prie en même temps la femme et le mari de plaindre un peu un brave homme qui les

I02 Autographes.

aime et qui les honore de tout son cœur.

« Jules Janin.

a Passy, le 2 janvier 1861. »

Citons enfin une dernière lettre de Jules Janin, datée du 25 mars 1872.

« Mon cher ami,

« Il faut que je sois encore un homme impotent dans toute sa locomotion pour ne pas vous avoir porté moi-même un juste souvenir d'une grande amitié. Je vous ai suivi dans toutes vos peines; j'ai partagé toutes vos tortures. Je vous ai reconnu à vos actions courageuses et généreuses; j'ai partagé le deuil qui vous couvre; enfin, que vous dirai-je ? Un grand remords s'empare

Collection Adolphe Crémieux. io3

de mon cœur, lorsque je pense aux amis qui ont pris leur part, si dignement, des malheurs de la France. Hélas! vous êtes un ferme esprit, vous êtes un grand cœur, vous avez traversé deux fois les douleurs de Ja Révolution, et j'aurais été un honmoie heureux de pouvoir vous serrer la main.

<c Permettez, cependant, que je rappelle à vos souvenirs Tun des plus modestes témoins de votre illustre vie, un des grands admirateurs de votre infatigable éloquence, et comptez bien que je n'ai rien oublié dans votre gloire et dans votre vengeance ici-bas ! Me rappelant au bon souvenir de votre vaillante femme, je vous serre la main de tout mon cœur.

« Jules Janin. »

Réponse de Crémieux :

(( Mon cher ami,

a II faut que je sois encore un homme impotent dans toute sa locomotion pour ne pas vous avoir porté moi-même Texpression de ma bonne amitié en échange de votre excellente lettre.

a Vous voyez que cette première phrase est la copie exacte de la vôtre ; que puis-je faire de mieux que de vous emprunter cette langue française dont vous avez le secret ?

Malheureusement, je vous emprunte aussi cette implacable goutte, qui, depuis bientôt cinq mois, me retient cloué sur mon lit de souffrances.

« Oui, j'ai deux fois traversé les orages

Collection Adolvhe Crémieux. io5

d'une révolution, n'ayant devant mes yeux que le devoir à accomplir : dans cette dernière et désastreuse époque, après Sedan et Metz, ce devoir était l'honneur de la France à relever. Nos armées improvisées Tout sauvé et leur courage n'a succombé que sous l'immensité des forces ennemies. Affreuse tourmente, que j'ai traversée dans d'amères tristesses, sans faillir à ma tâche !

« A toutes les douleurs que me cause le triste spectacle de notre France actuelle, viennent se joindre pour moi les plus cruelles douleurs de famille. Ma consolation, s'il en est de possible pour moi, est dans les souvenirs affectueux que me conservent mes vieux amis ; c'est vous dire combien votre lettre m'est précieuse et douce.

a Merci pour ma femme qui est, comme vous le dites, une vaillante femme, sans découragement devant les malheurs publics,

I o6 Au tograph es.

sans défaillance devant nos chagrins domestiques.

« Personne mieux que vous ne sait, du reste, jusqu'où va le dévouement d'une femme,

c( Vieille et sincère amitié,

(( Ad. Cré mieux.

« 29 mars 1872. »

Ponsard fut aussi Tarai de Crémieux. C'était un homme bon, doux, d'un caractère faible, peu brilllant dans le iponde, mais agréable et intéressant dans Tintimité. Il était timide et avait besoin de se sentir à Taise pour être luimême. Il vint, pendant Tautomne de 1859, passer quelques jours chez M. et M"*' Crémieux, dans leur forêt de la Drôme. Par une belle soirée étoilée, il se promena longtemps avec Crémieux, et la causerie eut pour sujet les

mondes inconnus que nous contemplons de si loin en cherchant à les deviner.

Le lendemain, à Theure du déjeuner, Ponsard arriva, rougissant comme un écolier pris en faute. II tenait à la main un papier qu'il oifrit timidement à Crémieux.

— J'ai essayé, mon cher maître, lui dit-il, de mettre en vers notre conversation d'hier; voulez-vous les accepter en souvenir de votre bonne hospitalité?

Voici ces beaux vers, qui, pour la plupart, ont trouvé place dans Galilée :

La nuit, qui d'une main ctciiit la terre sombre, De Tautre allume au ciel les (itoiles sans nombre. En vain l'œil effrayé plonge en ces profondeurs Et cherche une limite aux lointaines splendeurs; Par delà ces points d or, ces étincelles bleues Dont le rayon franchit tant de milliards de lieues Que, pour venir à nous, il met plus de mille ans. Lui pour qui les boulets paraissent indolents, Si bien que nous voyons des astres morts peut«étre Et ne verrons jamais ceux qui viennent de naître; Par delà cet amas de globes si nombreux Que Ton croit voir flotter des tourbillons poudreux

io8 Autographes.

Ou qu'on dirait, au fond des voûtes étoilées,

Ces brouillards du matin qui baignent les vallées;

Par delà notre ciel, d'autres cieux fécondés

Sont, comme notre azur, d'étoiles inondés.

Des îles de lumière, à la nôtre semblables.

Blanchissent dans Téther comme des bancs de sable;

Le cristal, abordant ces univers lointains,

Résout leur clarté vague en mille astres distincts.

Puis voit au-dessus d'eux, dans l'immensité morne,

D'autres îles tachant cet océan sans borne;

Et, quand le télescope étant vaincu, notre œil

Du vide et de la nuit croit atteindre le seuil,

Au regard impuissant succède la pensée

Qui, d'espace en espace, éperdûment lancée,

Ne cesse de sonder l'infini lumineux

Que prise, en le sondant, d'effroi vertigineux.

Or, ces chemins stellés qui dans le ciel poudroient,

Ces nébulosités dont les contours ondoient,

Ces confuses blancheurs, ces archipels laiteux.

Ces gouttes de lumière aux rayons si douteux

Qu'un ver luisant, caché dans l'herbe de nos routes.

Jette assez de lueurs pour les éclipser toutes,

Renferment dans leur sein des milliards de soleils

Énormes, enflammés, au nôtre tout pareils,

Environnés aussi de mondes tributaires.

De Saturnes, de Mars, de Vénus et de Terres

Qui tournent autour d'eux, qui composent leur cour

Et tiennent de leur roi la chaleur et le jour;

Et ces mondes sans an, multitude qui roule.

En tel ordre que nul n'est heurté par la ioule,

Fourmillent d'habitants, à notre sort soumis.

Semblables à peu près aux humaines fourmis,

Les uns plus abaissés, et les autres peut-être

Plus élevés que nous sur les degrés de Tétre,

Qui, d'aspirations comme nous agités,

Révent, nés pour mourir, des immortalités,

Qui divisent le temps, qui mesurent Tespace,

Fixent à leur soleil son orbite et sa place,

Et de rimmensité montant les échelons.

Nous contemplent à Theure où nous les contemplons.

Nous trouvons dans un exemplaire du Lion amoureux la lettre d*envoi qui raccompagnait :

a Cher et glorieux ami,

^ Votre excellente lettre m'a touché au fond du cœur ; c'est celle qui m'a rendu le plus heureux et m'a rendu le plus fier; je la garde comme un encouragement quand j'aurai besoin d'être fortifié par des paroles

no Autographes.

amies. Tout écrivain serait flatté de votre approbation, à vous, homme de goût, sympathique aux arts et maître vous-même dans le plus grand art de tous, celui de la parole ; tout homme s'honorerait de votre estime, car vous vous connaissez en loyauté, en courage et en dévouement. Je mets votre lettre à côté de celle de M . de Lamartine ; vos deux noms rappellent et illustrent une grande page aujourd'hui méconnue, demain glorieuse, de notre histoire. C'était alors le règne de Tintelligence et du cœur, du talent et du désintéressement.

« Mille fois merci; je ne puis vous dire combien je vous suis reconnaissant; je vous remercie autant que je vous aime.

« Michel Lévy s'est trompé dans ses calculs, ou plutôt le public a été plus empressé que nous ne pouvions raisonnablement l'espérer. Les deux premières éditions ont été

enlevées et les exemplaires manquaient, si bien que Lévy me refusait impitoyablement tout exemplaire» même pour mes meilleurs amis. Voilà pourquoi je vous ai fait attendre un exemplaire qui vous appartient plus qu a personne et que j'avais hâte de vous offrir ; je n'ai jamais eu plus de plaisir à inscrire un nom sur la première page, u A vous de tout cœur,

a F. PONSARD. D

Une autre lettre de Ponsard offre un intérêt piquant : Michel Lévy avait, paralt-il, communiqué à Crémieux la première épreuve du discours de Ponsard pour sa réception à TAcadéraie. Crémieux avait noté en marge une certaine quantité d'observations ; de plus, emporté par son ardeur classique — un peu trop exclusive^ comme tout ce qui est sincère et passionné,

— il avait réclamé en faveur de Racine, qu'il adorait, contre Shakespeare, qui choquait la pureté de son goût par certaines grossièretés. La réponse de Ponsard ne se fit pas attendre.

« Vienne, 15 octobre.

(c Cher et illustre ami.

a Merci mille fois. Michel a fait ce que j'aurais voulu faire et je l'en remercie. Ah! je voudrais bien avoir souvent auprès de moi un bon conseil et une excellent ami comme vous. En fait de style, on peut bien dire de vous : Experto credo Roberto.

a Michel vous a montré une première épreuve; j'avais déjà corrigé spontanément une grande partie de ce que vous avez noté, l'ambiguïté de la première phrase, le oit partout où, etc., etc. Je vais encore retran-

ulection Adolphe Crémteux. u3

cher JÉfit cela, et vos notes seront toujours souaÉnes yeux. Si vous étiez là, je vous émiserais pour le service que vous me renfez et pour la preuve d'intérêt extrême que vous me donnez.

« J'ai voulu éviter les phrases trop solennelles et trop académiques; j'ai essayé de faire de la causerie; peut-être est-ce trop terre à terre et n'ai-je évité un danger que pour tomber dans un autre. Pedestris esse l&boro; trivialis fio.

« Ne vous impatientez pas trop si je range dans le même ordre Shakespeare et Racine. J'aime à vous voir sauter en l'air à ce sujet ; je ferais comme vous ; je n'aime pas plus [ue vous — sauf dans ses moments de luci- [ité — ce fou et ce barbare de Shakespeare.

!als songez que dire que deux talents sont même ordre, ce n'est pas établir entre IX l'égalité. C'est dire qu'ils étaient égale-

ment doués par la nature, et il faut bien reconnaître que Shakespeare avait reçu, avec beaucoup de ténèbres, le feu sacré. Le génie public a développé le génie de Racine ; la barbarie anglaise a laissé au génie de Shakespeare Temprehite de la grossièreté contemporaine. Aussi Racine est accompli et Shakespeare n'est qu'ime sublime ébauche ; mais enfin le germe était le même et c'est tout ce que j'ai voulu dire. Songez aussi que l'admiration absolue pour Gille Shakespeare est à la mode, que je fais acte de hardiesse en blasphémant contre l'idole, qu'on jettera les hauts cris contre moi par cela seul que j'ose lui comparer Racine, que je parle devant un public dont le goût est absolument faussé, et qu*il faut bien faire certaines concessions indiflFérentes pour faire passer le reste.

« Je ne puis pas citer la déclaration de

Collection Adolphe Crémieux. ii5

Henri V ni celle de Catherine. C'est de la dernière obscénité, à ce point que la citation même serait indécente et inconvenante. . . »

Cette admiration de Crémieux pour la littérature classique, nous la retrouvons exprimée dans une lettre qu'il adressa à Victor Hugo, lors de la reprise d'Jfemani, en 1867. Le public des Français accueillit avec un immense enthousiasme Toeuvre de Tauteur des Châtiments : les applaudissements s'adressaient autant au poète exilé qu'à son œuvre; la lettre de Crémieux les lui transmit.

« Paris, le 21 juin 1867.

<c Mon bon et bien cher ami,

« Cette représentation n'a été qu'un long et continuel triomphe. On me dit que M"' V. Hugo assistait, inconnue, à la fête.

Sa joie a dû être bien grande. L'enthou-

ii6 Autographes.

siasme était général : ce qui m'a été au cœur, c'est le transport excité par tous les généreux sentiments dont l'exaltation passait, des vers du poète, dans les âmes des auditeurs. Depuis tant d'années les grandes émotions étaient arrêtées ! On les disait finies, éteintes. Non, mon ami, ignés suppositos cineri. L'étincelle électrique a tout fait éclater. . . , ce beau langage. . . , cette merveilleuse poésie... On écoutait, on recueillait, on applaudissait. Nous n'étions plus dans notre monde habituel, et cette jeunesse de 1867 a montré la noble et généreuse ardeur de notre jeunesse de 1830.

« Ainsi, vous me laisserez bien dire à moi, le classique par excellence, qu'il faut encore s'incliner devant cette pureté, ce charme, cette grandeur antique de notre xvii* siècle ; je vous dirai, en échange, du fond de mon cœur, que votre poésie élève et

Collection Adolphe C rémieux. 117

transporte les âmes, qu'elle agrandit le champ où Timagination puise ses richesses infinies. Voulez- vous ma pensée ? Le temps où vous avez franchi la barrière demandait une plus vaste arène : vous l'avez remplie avec une impétuosité qui devait tout entraîner, avec une magnificence qui devait tout éblouir. Vous avez pris possession d'une place alors inoccupée. Le temps a marché.

Sous la monarchie de Louis XIII et de Louis XIV, Corneille avait recours aux héros de Rome ; Racine, aux héros de la Grèce. De notre temps, il faut des personnages qui parlent et agissent, pour ainsi dire, au milieu de nous. Il demande pour nos âmes l'énergie, pour nos cœurs les fortes émotions, pour nos imaginations les vastes perspectives. Voilà quarante ans, mon ami (quand j'en avais trente), j'aurais ajouté : L'amour lui-même demande un

ii8 Autographes.

langage plus suave et plus expressif. Vous êtes apparu avec ces éléments de légitime succès.

« Pendant qu'on s'évertuait à rappeler des règles que le génie s'était laissé imposer dans le passé, notre nouveau théâtre, en s'adressant aux hommes d'aujourd'hui, agrandissait la scène. Ainsi, à la gloire de notre passé vient se joindre notre glorieux présent. Vous resterez, mon cher ami, avec cette double et magnifique ovation que vous décerna la jeunesse de 1860, que consacre, avec de semblables acclamations, la jeunesse de 1837 : une couronne d'or posée, il y a trente ans, sur votre jeune tête déjà illustre; une couronne d'or posée hier sur votre tête glorieusement blanchie.

a Votre vieil ami,

ce Ad. Crémieux. »

Victor Hugo répondit en ces termes :

« Hauteville-House, 28 juin.

« Mon cher Crémieux, vous écrivez comme vous parlez, avec Téloquence électrique. Votre lettre m*a fait battre le cœur. Elle vibrait en moi comme votre voix même.

Je vous remercie, mon ami, — La grande poésie orientale, le grand art grec, le grand art latin relèvent de la nature seule, qui est reine de Tart comme la liberté est reine de la cité. Le xvii* siècle est fatalement monarchique ; de là son infériorité, Corneille et Molière mis à part.

« Nous, fils de la Révolution, déployons le drapeau de Tidéal et, aux philosophes comme aux artistes, crions : En avant I

« C'est là ce que j'ai fait. 1867 Ta compris comme 1830 et mieux encore. Vous, mon

1 20 A utographes.

aini, vous me serrez la main, et je me sens heureux de n'être plus tout à fait un vaincu, quoique je sois encore un exilé.

« A vous ex imo,

(( Victor Hugo. »

Parmi ies autres lettres de Victor Hugo à Crémieux, citons-en encore une, absolument charmante. Elle est datée de Braine-F Alleu, le 28 mai 1861, et timbrée de Waterloo!

« Cher ami, je suis charmé et désolé. Je reçois votre lettre du 25 mars; mais je la reçois aujourd'hui seulement 28 mai. Le 25 mars, je quittais Guernesey, malade et allant un peu respirer un air nouveau ; depuis deux mois je vais de ville en ville, je cours les aventures de la convalescence, et

votre lettre si charmante et si bonne ne me rejoint qu'aujom*d'hui. Elle me touche profondément. Vous n'êtes pas seulement l'homme excellent, Vir bonus et tout le reste de la définition. Je ne saurais vous dire à quel point je vous aime, a quel point nous vous aimons tous. Moi, votre client, et mon fils Charles, votre autre client, nous parlons de vous sans cesse. Ne plus vous voir, ne plus vous entendre, ne pouvoir serrer votre main, ne pouvoir réchauffer son cœur au rayonnement du vôtre, c'est cela qui est l'exil.

« Pas une voix n'est plus éloquente que la vôtre; pas une âme n'est plus fière. Cela doit être, du reste : l'âme est la source de la voix.

« Ma santé est rétablie. Avant peu je retournerai à mon rocher. Si jamais une bonne étoile vous y amenait, 6 mon cher

hôte, comme je serais heureux de vous recevoir dans ma masure! Ce serait pour tous les proscrits une fête, et vous réjouiriez l'exil comme vous consolez la patrie.

(( Mettez aux pieds de votre fille la signature qu'elle veut hien désirer. J'ai cherché longtemps, pour l'écrire au bas de ce portrait, une phrase qui dît tout ce dont M"' Crémieux peut être bien fière, et j 'ai fini par la trouver. La voici :

A la fille de Crémieux.

(( Je vous serre la main, mon noble et généreux ami,

« Victor Hugo. »

Collection Adolphe Crémieux. i23

Voici une dernière lettre écrite en 1873.

Alger offrait la dôputation à Crémieux qui Tavait acceptée, lorsqu'il apprit qu'un groupe d'électeurs avait démandé à Victor Hugo de se laisser porter. Il envoya une dépèche au grand poète, absent, pour savoir si cette rumeur était réelle.

Vi ctor Hugo répondit :

a Hauteville-House» 30 septembre 73, du soir.

a Je reçois votre dépèche.

a Mon cher Crémieux, jamais vous ne me trouverez sur votre chemin que pour vous aimer, vous aider et vous applaudir.

Du moment où vous êtes sur les rangs, c'est il vous que la nomination est due. Vous êtes un des fondateurs de la République de 1848, vous êtes un des fondateurs de la République de 1870, et vous êtes mon ami. Entre

1 24 A utographes.

Crémieux et Victor Hugo, je vote pour Crémieux.

a Victor Hugo.

ce Vous pouvez publier ma lettre. »

Voici une autre lettre de proscrit qui trouve sa place à côté de celles de Victor Hugo :

« Cher et excellent collègue et ami, je réponds en hâte à votre aimable lettre, mais sans aucunement aborder le côté des affaires par cette excellente raison que je n'y entends rien du tout; depuis cinq ou six ans M. Massu, mon ami, a mes pleins pouvoirs pour traiter en mon nom de mes œuvres, et je signe les actes qu'il me donne sans les lire. Cette confiance si méritée que je lui témoigne et la connaissance que vous avez, je crois, de mon caractère doivent vous

Collection Adolphe Crémieux. i25

donner à penser qu'il s'agit d'un malentendu, oar M. Massu, non plus que moi, n'est capable d'avoir vendu au Siècle ce qui avait été précédemment vendu à M. Troupenas.

a M. Massu doit aujourd'hui même répondre à ce sujet à M. Lévy, de qui je connais depuis longtemps l'extrême délicatesse et l'honorabilité parfaite. Il ne saurait donc, je l'espère, y avoir procès entre nous lorsque vous êtes Tavocat de M. Lévy.

« Vous ne sauriez croire avec quelle joie j'ai lu ces mots : a Vous pourrez bien me voir arriver à Annecy avec M. L... » Venez donc; le voyage n'est que de vingt-quatre heures; vous ferez beaucoup d'heureux, M. Massu serait enchanté de recevoir M. Lévy; moi, de faire connaissance avec lui et de vous serrer cordialement la main; et ce désir n'est pas moins partagé par une

de nos belles voisines d'Annecy, M"^ T..., avec qui souvent, bien souvent, je parle de vous, et qui a été tout heureuse, ainsi que sa famille, de la quasi-espérance que je lui ai donnée.

« Je ne sais encore si mon retour en France sera autorisé. Vous savez ou vous ignorez qu'en sortant du mont Valérien j'ai dit à mon pauvre ami Alfred d'Orsaj'', qui connaissait ia bande : « Je ne veux pas rester en France (aucune liste de proscription n'avait encore paru); obtenez-moi un passeport pour le Piémont. — Cela se trouve à merveille, fut-il répondu à d'O...; on allait en envoyer un à M. E. S... » Je suis donc parti,

« J'ai dernièrement écrit et fait publier à Genève un petit livre au profit de la caisse des réfugiés, Jeanne et Louise ou les familles des transportés. Il a été publié aussi en

Collection Adolphe Crémteux. 127

Belgique et en Angleterre. Il a, me dit-on, un succès de larmes ; mais le 2 Décembre n'aime pas à faire pleurer de cette façon -là. L'ouvrage a été saisi à la frontière, et j'ignore si, en suite de cette saisie, on visera mon passeport pour la France, où je voudrais aller embrasser un pauvre vieil oncle de quatre-vingt-sept ans qui me demande à cor et à cri. J'ai envoyé mon passeport à Turin il y a quinze jours et je n'en ai aucune nouvelle. Si on me le renvoie, je vous verrai en France à la fm de mai ; mai ceci est aléatoire, et vous devriez, ainsi que M. Lévy, mettre votre bonne idée à exécution et venir voir cet admirable pays. En vingt-quatre heures vous serez arrivés à Genève, et de Genève ici, trois heures. Venez donc, cher et vieil ami ; nous aurons tant de choses à nous dire ! Tout mon regret sera de ne pouvoir vous offrir un asile dans ma cabane, car

128 Atographes.

je n'ai qu'une chambre. Mais mon ami M. Massu se met à votre disposition et à celle de M . Lévy , et vous trouverez chez lui le confortable qui manque à mon logis d'emprunt.

c( Adieu ; mille choses à nos amis si vous en voyez quelques-uns, à M. Goudchaux entre autres, que je ne connais pas personnellement, mais pour qui j'ai la plus vive sympathie.

ce Tout et bien à vous,

« Eugène Sue

« Annecy, 24 avril 1853. »

Plusieurs lettres, non datées, sont signées Pierre Leroux. Elles nous montrent, retiré à

Lausanne, exclusivement absorbé par des travaux religieux dont il a fait le grand objet de sa vie, ce mystique qui, en 1848, fut un des épouvantails de la bourgeoisie.

« Cîomme vous êtes bon! Mon cœur m'avait bien dit que je vous trouverais.

« La lettre que j'écris à E. P. et dont je vous envoie copie, vous dira la conversation que j'ai eue avec lui il y a trois mois, et dans laquelle il fut le premier à me parler de vous. Il pensait sans doute qu'étant à la tôte de l'Union Israélite, vous aviez plus de moyens que lui de trouver des souscripteurs pour un livre mis à un prix si élevé.

<c Cette lettre, du reste, dit tout. Faites pour moi ce que vous pourrez. Écrivez-moi le nombre d'exemplaires que je dois vous envoyer.

« S'il faut vous dire mon état, je suis

i3o Autographes.

malade de ce livre. Il m'a tant coûté qu'il m'a tué; et mon supplice aujourd'hi est que je ne puis le regarder sans penser que personne n'y voudra croire, tout le fait est miraculeux. En même temps abondent dans ma tête la multitude de preuves que je pourrais donner, et que personne ne me demandera, vu l'insouciance et le mépris des hommes de ce temps pour les prophètes,

ce Sacrés ils sont, etc. . .

(( Je crois pourtant en vous.

a Votre ami (permettez -moi ce nom), cher ancien collègue.

a Pierre Leroux.

oc Vous devez avoir reçu un volume, si la poste est fidèle. »

Collection Adolphe C rémieux. i3i

Réunissons ici trois lettres de grands avocats, homme politiques d'opinions diverses qui furent, comme Crémieux, pendant de longues années, des maîtres du barreau parisien.

La première est de Berryer. L'affaire dont il parle la fait remonter à Tannée 1843.

a Mon cher confrère, j'ai remis ce matin a M"' M . . . le petit nombre de papiers que je crois pouvoir lui être utile avec un bout de lettre que je vous adressais en réponse à votre billet d'hier. M"** M... m'a beaucoup répété qu'elle désirerait que je parusse à la cour d'assises avant la clôture des débats ; je suis assurément très flatté de ropinion des personnes qui lui redisent sans cesse : si M. Berryer se présente, tout sera sauvé. Il serait à souhaiter que ce compliment fût aussi sérieux que flatteur. Que ferais-je là que vous n'ayez fait et ne fassiez vous-même.

i32 Autographes.

que dirais-je sur une grande affaire criminelle dont rinstructîon m'est tout-à-fait inconnue, où je n'ai pas suivi les débats, où je n'ai vu aucune pièce du dossier où je n'ai entrevu ni les livres, ni les rapports, ni l'ordonnance de renvoi; vraiment c'est à ne pas comprendre qu'on me fasse une telle proposition. Je vous prie, mon cher confrère, de présenter ces graves raisons à M"' M.,, et de lui bien persuader, qu'en l'état des choses, je ne saurais lui être utile. Je sais que dans tous les cas, je ne ferais pas mieux que vous.

a Mille amitiés,

« Berryer.

« 25 août. »

Collection Adolphe Crémieux. i33

La seconde lettre, signée Hébert, porte pour date, 13 juillet. La première phrase la place après la révolution de 1848, qui avait amené Crémieux à la Chancellerie. M. Hébert fut très reconnaissant de l'obligeance toute naturelle avec laquelle M. et M"® Crémieux lui facilitèrent un déménagement inattendu; il resta en excellents termes avec son successeur au ministère.

ce Je vous prie, cher confrère et successeur, de n'être point complaisant à demi. Que l'affaire soit remise purement et simplement à huitaine sans un exposé de qui que ce soit, que je ne pourrais entendre s'il se faisait aujourd'hui. Je prierai dans la nuit de mardi à mercredi pour que vous dormiez bien en wagon, et je tâcherai mercredi de n'endormir ni vous ni nos juges par une longue plaidoirie. Et puisque je parle de wagon, ayez soin de ne pas voyager sans compagnie dont

1 34 A utographes.

vous soyez bien sûr. Je lis, à ce moment même, dans mon journal, en déjeunant, que rhorrible assassinat Poinsot vient de se reproduire en Angleterre. God save the tra^ vellers.

(c Tout à vous.

« Hébert* )^

La troisième lettre est de Dufaure.

« 30 décembre 1863.

(( Mon cher confrère,

a Je n'étais pas dans mon cabinet et ne pouvais vous faire une réponse écrite hier, lorsque votre client est venu. Je l'ai chargé de vous dire que je ne pouvais plaider pendant le mois de janvier. Je suis obligé de

Collection Adolphe C rémieux. i35

songer à mon discours de réception et je ne pourrai mettre la main à la plume qu'à condition de faire un divorce complet avec tous les clients. Je m'efforce de préparer cet heureux moment. J'espère qu'il sera arrivé le 14. La meilleure solution pour votre client, pour vous et pour nous, sera que vous puissiez f.iire divorce avec votre goutte et aller vousm}me plaider son affaire. C'est ce que souhaite de tout son cœur votre dévoué confrère.

a J. DUFAURE.»

1 3 6 A utographes.

Revenons au théâtre par un billet d'Augustine Brohan en réponse à la demande que Crémieux lui fit, en 1872, de paraître, au Conservatoire, dans un festival organisé au profit des Alsaciens-Lorrains émigrés en Algérie.

« Hélas, cher maître, vous croyez donc que tout le monde est comme vous et qu'on ne vieillit pas.

« Mais je suis retirée de tout, mais je suis absente, mais je suis enterrée.

« Il faut m'excuser beaucoup auprès do M°* votre fille dont j'ai gardé le souvenir le plus aimable, et que j'aurais tant aimé à obliger, il faut me plaindre de n'être plus bonne qu*à moi-même et me pardonner de n'en être pas trop fâchée.

« Je vous le répète, vous seul ne vieillissez pas! et certes, en me souvenant de Trouville, je vous revois toujours le même.

C'est vous dire que je suis encore et tou-

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jours votre plus grande admiratrice et votre toute reconnaissante et dévouée.

« AUGUSTINE BrOHâN. »

Nous arrivons à la plus curieuse correspondante de Crémieux, à Rachel.

Rachel était juive. Tout naturellement, elle dut rechercher la protection de Crémieux, chez qui frappaient tous ses coreligionnaires. Ses parents la conduisirent chez Tillustre avocat dès 1838. M. et M"* Crémieux furent tous deux séduits par cette nature supérieure, animée du feu sacré. Rachel était à peine une jeune fille, elle était frôle et maigre; mais quelle grâce dans tous ses mouvements, quelle profonde ardeur dans ses petits yeux noirs, quelle finesse dans ses lèvres minces, quel ravissant sourire I Une intelligence très ouverte, beaucoup d'esprit naturel, une ignorance absolue, un instinct merveilleux du théâtre,

i38 Autographes.

un organe splendide, tel était son bagage.

M. et M'°® Crémieux s'attachèrent à cette jeune fille qui leur paraissait foncièrement honnête; elle devint l'enfant de la maison. Crémieux entreprit de l'instruire; mais il s'aperçut bientôt que tout travail sérieux était impossible. Rachel détestait écrire : au bout de quelques minutes elle se mettait à bâiller; il n'y avait plus moyen de fixer son attention. Par la causerie, au contraire, par la lecture, on l'intéressait et elle n'oubliait plus ce qu'elle avait appris ainsi. Elle arrivait souvent le matin, et, soit dans le cabinet de l'avocat, soit dans le salon de M""® Crémieux, la leçon commençait. Les mots les plus simples l'arrêtaient parfois; en lisant la Genèse, elle demanda ce que c'était que le firmament.

Crémieux lui faisait répéter et travailler ses rôles, sur lesquels elle lui adressait les questions les plus inouïes, s'înformant, par exemple, du rapport qui pouvait exister entre les personnages d'Iphigénie et ceux d'Andromaque. Était-ce le même Achille, le même

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Ménélas dont il était question dans les deux tragédies?

Avant d'apprendre par Crémieux l'histoire de ce monde inconnu pour elle, Rachel s'en préoccupait peu; elle apprenait son rôle et comptait sur ses admirables inspirations théâtrales pour la guider.

Le lendemain du jour où elle avait obtenu dans les Horaces un immense succès, elle dina chez M. et M"* Crémieux, à côté d'un Bordelais enthousiaste qui lui dépeignit son bonheur d'avoir assisté à la représentation de la veille. « Venir à Paris pour trois ou quatre jours et avoir l'heureuse chance de vous entendre deux fois, c'est plus que ne peut espérer un pauvre provincial. Quelle splendide création que ce rôle de Camille I On ne sait à quel moment on doit vous admirer le plus, ou pendant les imprécations, qu'on n'avait jamais rendues avec cette fureur tragique, ou pendant que vous écoutez le récit de la mort de Curiace. Quelle merveilleuse pantomine au moment du QuHl mourût! »

Rachel se pencha vers Crémieux, à la droite duquel elle était assise, et lui dit tout bas : « Qu'est-ce que c'est que ça, Qu'il mourût ?

— Chut! répondit Crémieux; ne dites rien, nous en parlerons plus tard. »

Lorsque tout le monde fut parti, Rachei, qui avait été Théroïne de la soirée, se rapprocha de Crémieux.

(c Sérieusement, lui demanda-t-il, vous ne savez pas ce que c'est que le fameux Qu'il mourût ?

— Mais non, je vous assure.

— Que lisez-vous donc, quand vous apprenez un rôle?

— Mon rôle et la réplique. »

C'est à la suite de cette aventure que Crémieux prit le parti de raconter à Rachel l'histoire des personnages qu'elle représentait.

Rachel avait plusieurs fois témoigné un grand désir de jouer le rôle de Phèdre; Crémieux l'en avait toujours dissuadée : « Vous êtes trop jeune, lui-disait-il, vous ne pouvez pas encore comprendre le rôle. »

Un matiiiy Rachel arriva triomphante.

« Je sais le rôle de Phèdre. Voulez-vous que je vous le récite? Vous me direz ensuite si je ne le comprends pas. »

Elle le récita effectivement d'une remarquable façon. Crémieux en convint; mais il restait convaincu qu'elle pouvait faire encore mieux.

« Connaissez-vous Fhistoire de cette Phèdre, si coupable et si malheureuse ? Lorsque vous dites :

Ariane, ma sœur» de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!

Connaissez-vous la triste destinée d'Ariane?

Savez-vous dans quels égarements la fatale colère de Vénus a jeté votre mère? En un mot, vous a-t-on appris la légende de ce sang déplorable dont vous mourez « la dernière et la plus misérable » ?

— Non, répondit Rachel. Voulez-vous me

1 42 A utographes.

raconter tout cela, mon cher papa Crémieux ?

Vous me ferez bien plaisir. »

Impossible de refuser; mais comment faire un pareil récit à des oreilles que Crémieux croyait chastes et pures? Il commença pourtant et, confondant à dessein le fatal taureau avec le bœuf Apis, auquel les anciens rendaient un culte, il sortit sans trop d'encombre des amours de Pasiphaé. Quand il eut passé en revue, avec une exquise délicatesse, les aventures de la famille entière, Crémieux poussa un soupir de soulagement : il avait, dans un langage châtié, fait comprendre le rôle à son élève, qui lui dit :

(( Voulez- vous que je vous récite de nouveau mon rôle? »

Cette fois, ce fut bien cette superbe Phèdre antique, dévorée par la passion coupable qu'elle est impuissante à combattre, cette victime de la haine de Vénus, si admirablement belle dans son martyre amoureux que ceux qui ont eu le bonheur de la voir et de l'entendre ne Toublieront jamais.

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Crémieux fut stupéfait de cette transformation. Il permit à Rachel de jouer Phèdre^ qui fut un de ses plus grands triomphes.

La position de Rachel pendant les premières années qui suivirent son entrée au Théâtre- Français fut extraordinaire. Elle était recherchée par tous et reçue dans l'intérieur des familles, non seulement comme artiste, mais comme amie. Ces relations Tobligeaient à écrire des lettres, ce qui, vu son ignorance de Torthographe, était pour elle un gros embarras. Dans les commencements, Crémieux fit les brouillons de presque toutes les lettres que Rachel fut censée écrire : la correspondance qui va suivre en fera foi. Souvent on lui disait : <c Quelle femme extraordinaire que cette Rachel! Non contente d'être la première tragédienne du monde, elle é.crit comme M°** de Sévigné. Voyez la délicieuse lettre que je viens de recevoir d'elle. » Et Crémieux lisait, sans sourciller, une lettre qu'il connaissait déjà — pour cause.

Des lettres de Rachel, il en avait une grande

1 44 ^ utographes.

quantité, bien écrites par elle cette fois, sans souci du style ni de Torthographo. Il en a malheureusenient donné beaucoup ; mais enfin ce qu'il en reste est fort intéressant et d'une authenticité absolue.

Nous les donnons par ordre chronologique et sans rien changer à l'orthographe.

La plus ancienne est datée du 1 1 septembre 1839; c'est un simple bulletin de santé.

« Mes amis,

a Cela va beaucoup mieux, mais je suis encore bien faible. Voici les premières lignes que j'ai pu tracer depuis que je suis debout.

« Votre amie bien sincère, a Rachel Félix. »

Collection Adolphe C rémieux. 145

« J'arrive de la campagne, il est cinq heures du soir.

<c Pardonnez-moi, mon bon monsieur Crémieux, si je vous écris au crayons, mais j'ai oublié mon nécessaire à Montmorency.

Je ne sais ce que vous avez contre moi, mais depuis quelque temps vous ne venez plus me voir. Si j'ai pu vous offenser en quelque chose, faites-moi connaître le motif et je suis prête à réparer ma faute si faute il y a; mais si, au contraire, le tort vient de vous, eh bien, j'aime mieux, car votre pardon est assuré et le mien ne l'est peutêtre pas.

<c Bien des choses à M"* Crémieux ; pour vous, toute l'amitié qui m'est possible de de porter à quelqu'un... si vous venez.

« Rachel Félix. »

a 18 janvier 1840.

« Vous avez donc juré de ne plus voir votre fille? Ah! mon Dieu quels parents!

ne m'avoir pas même écrit ! cela est afireux, je ne pouvais penser ni croire à leur abandons; mais malheureusement je vois qu'il n'est que trop vrai. Quant à moi, mon amitié n'a point changé et ne changera jamais. Je suis donc encore votre petite amie Rachel, si vous le voulez bien.

ce Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'allez-vous encore dire de moi? Toujours promettre et ne jamais tenir! Et pourtant il n'y a pas une heure encore que je devais et voulais me rendre près de vous. Ma mère m'a conduite aujourd'hui chez M""* la du duchesse de Berwick ; vers les quatre heures, elle me reconduisit chez moi; je la priai de me mettre à

Collection Adolphe C rémieux. 147

votre porte et qu'alors moi, je prendrais une petite citadine pour me remettre à la maison, Eh bien, mes chers amis, elle s'y refusa, me disant : « Votre mère vous a confié à moi ; il « ne serait pas convenable de vous amener « autrepart que chez- vous. » Quedevais-je dire ? Rien, car il n'y avait rien à répondre, et, pour comble de malheur, le domestique sonna lui-même à la porte et dit à ma mère :

« Madame, voici votre fille que M"" la duchesse de Berwick vous rend. » Il était trop tard pour me rendre chez vous; ne me maudissez pas, mais plaignez-moi (').

tt Mille baisers pour deux.

ce Votre dévouée et sincère, « Rachel. »

(1) Tous les mots soulignés dans les lettres que nous citons le sont dans l'autographe.

« Bonjour, mes bons amis,

(( Comment vous portez-vous? Bien, je l'espère. A propos de M""^ J. de Rodchild, j'ai fait de nouvelles tentatives en sa faveur j et par conséquent en ma faveur : rien, rien . . .

« Je n'ai rien obtenu de la bonté d'un père.

(( Si je puis trouver un moment demain pour voler chez vous, je serai heureuse. Je vais me promener aujourd'hui avec M""* la duchesse de Berwick et je vous dirai bien des choses qui me concerne.

« Votre sincère et dévouée,

(( Rachel.

« 29 janvier 1840. »

Collection Adolphe Crémieux. 14g

a Mon Dieu, qu'allez-vous penser de moi?

Et pourtant il n'y a pas de ma faute . M . Vidal vient de me jouer un tour abominable. Ce matin, ne recevant aucun billet pour ce soir, j'ai envoyé ma mère. Le croiriez- vous ? pas une loge ! Et pour excuse il dit que tout était loué depuis cinq jours. J'en ai voulu une pour mon argent : impossible ; ma mère en a reçu une des premières du n" 34, mais affreuse et que je n'oserais vous proposer, si elle était à moi. Je ne sais comment je vais jouer ce soir, car depuis ce matin je suis malade, rien que des personnes qui viennent m'ennuyer, et jugez de mon chagrin, obligé de leur refuser à tous. Pardon, pardon.

« Rachel. »

i5o Autographes.

« Oh ! pour cette fois je suis coupable, bien coupable; mais voyez combien j'ai de Tamour-propre : je ne puis croire que vous m'en punirez et pourtant je mérite tous les châtiments les plus durs que Dieu a inventé, mais non celui de perdre votre amitié, car il faut punir, mais non tuer. J'attends un petit mot de réponse avec la plus vive impatience.

« Celle qui vous aime quand même,

c( Rachel

« 3 mai 1840. — U est minuit. »

Collection Adolphe Crémieux. i5i

« Pardon, mon cher M. Crémieux, si je n'ai pas répondu de suite à votre lettre d'hier soir, car, au moment môme où je l'ai reçue, ma mère revenait de chez M. Casimir Delàvigne pour le même motif.

« Ma mère a absolument voulu que j'allasse moi-même réparer ma faute. Comme j'ai trouvé cela très juste, je me suis empressée d'y aller ce matin, près de midi ; que voulez-vous que je vous dise de plus ? Il a été charmant pour nous et a bien voulu oublier l'impolitesse que nous lui avions faite hier bien innocemment et j'espère que dans peu nous aurons la lecture.

<( Quand à vous, je crois et le désire vivevement, vous ne tiendrez pas ce que vous m'avez écrit si méchamment : il est impossible qu'un bon père abandonne ainsi son enfant. S'il avait manqué à l'honneur, très

1 5 2 A litographes.

bien; mais une promesse, un rendez-vous (qui n'a pas eu lieu) !

« Décidément, mon père, le cas n'est pas pendable. Revenez me voir ou sans cela, garde à vous !

« Votre amie très affectionnée,

« Rachel. »

« Mon cher monsieur Crémieux, a Dans le plaisir que je me promettais au milieu des vôtres, j'avais oublié un engagement pris avec M. Berryer. Une invitation en bonne forme est venu contrarier mon jeudi. Si le grand orateur pouvait lire en mon cœur, il me rendrait bien vite ma parole, car il m'aime un peu pour moi ; j'avoue avec naïveté que je suis une ingrate et qu'il m'est

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impossible de lui donner ce que vous avez su prendre. Ainsi donc, étant l'ami de cœur, c'est à vous à faire le sacrifice, si sacrifice il y a. Un chagrin à deux est, dit-on, moins affreux. Eh bien, si cela est vrai, consolezvous en me laissant la plus grosse part sans crainte de vous tromper.

« A vous toute dévouée,

« Rachel.

(( J'espère bientôt redemander mon dîner. »

On voit par ces billets que Rachel était constamment obligée de dépenser force grâces et protestations de tendresse pour réparer une série continuelle d'oublis et de promesses négligées. Chez elle, la première impulsion était toujours excellente : dans son désir d'être

1 54 A utographes.

agréable, elle s'engageait formellement, quitte à se dégager sans aucune façon au dernier moment. Il en était de même de son humeur généreuse : elle offrait volontiers et de bon cœur; mais, si on hésitait à accepter, si, par délicatesse, on refusait d'emporter soi-même l'objet donné, on était assuré de ne jamais le recevoir : ou bien elle oubliait, ou bien la réflexion corrigeait le premier mouvement.

A côté de cela, une grâce et une gentillesse très séduisantes, de véritables chatteries auxquelles on ne résistait pas.

Un de ses amusements, chez M. et M"*" Crémieux, était de faire réciter à leurs enfants la grande scène d'Esther et d'Assuérus :

... Sans mon ordre on porte ici ses pas!

La petite fille, qui avait alors quatre ou cinq ans, avait une façon de dire :

Mes filles, soutenez votre reine éperdue; Ze me meurs !

Collection Adolphe Crémieux. i55

qui faisait le bonheur de Rachel. Un dimanche soir, elle jouait Esther. Elle envoya une loge à M. et M""' Crémieux, el au moment de la fameuse scène, elle regarda ses amis en lançant un Ze me meurs ! qui les amusa fort et qui dut étonner le public.

Mais reprenons la correspondance :

« Mon cher monsieur Crémieux, votre sœur est plus aimable que vous, vilain homme que vous êtes ! Ah ! vous êtes fâché, et pourquoi? Je n'en sais rien; mais vous m'envoyez un volume sans m'écrire un misérable petit mot. Vous dites que j'aurais dû vous rendre au moins une petite visite ; vous avez raison; mais est-ce moi, suis-je maîtresse? Si je n'avais plus été malade, je me serais sauvé de la maison paternelle une petite heure; mais il m'est impossible encore de sortir seul. Mais vous ne voulez pas en-

i56 Autographes.

tendre raison. Allez, vous êtes un méchant, un infâme, etc., etc.

(( Dès que je le pourrai, je viendrai réclamer mon pardon; ce qu'il y a de plus intéressant, c'est que le criminel est innocent.

c( J'espère bien que ma mère Crémieux n'est pas aussi fâché et aussi dure que vous.

(( Adieu, méchant ; pour vous punir, je ne vous embrasse pas.

« Rachel. »

« Le monde m'assiège; il m'est de toute impossibilité de vous embrasser encore une petite fois; je suis bien malheureuse, n'estce pas ? Mais je demande encore un petit service. M"'' Déjazet m'écrit à l'instant une lettre charmante que je vous envoie : une réponse, de grâce, mais bien aimable, car je refuse

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son invitation; dites-lui bien que j'en suis désolée et que tout n'est pâs perdu ; ce sera pour une autre fois. Mais une lettre comme il y en a peu, car elle la fera voir à tous ses camarades.

a Mille baisers pour vous,

« Raghel »

« Mon cher et tendre monsieur Crémieux, je viens de passer une nuit afifreuse. Â sept heures du matin seulement j'ai senti mapau* pière se fermer ; ne pouvant point dormir, j'ai appris tout le rôle de Rodogune. Vous voyez que mon temps a été au moins bien employé ; mais voici pour moi le revers de la médaille, c'est que je ne puis aller vous em-

i58 Autographes.

brasser à trois heures comme nous en étions convenus — non de vous embrasser, mais de vous voir.

<k Rose (*), qui vous remettra cette lettre, vous affirmerat ce que je viens de vous dire; elle ne m'a pas quittée et me faisait de temps (en temps) un sermon entre les dents, peu éloquent; mais il avait pour moi un certain charme : c'est qu'il partait du cœur.

« J'ignore l'adresse de M. Ségalas. Faites moi le plaisir de lui faire parvenir cette lettre. Je voudrais, moi aussi, une petite lettre de refus pour M"*' Walch. Ma semaine est vraiment trop fatiguante. Je joue Marie Stuart mardi prochain ; je ne pourrais accepter sans accident pour la Comédie- Française : faitesla donc remplie de grâce et de regrets. Le

(1) Rose était une femme de chambre que M™« Crémieux avait donnée à Rachel et qui resta auprès d'elle jusqu'à sa mort.

Collection Adolphe Crémieux. iSg

duc de Noailles vient me faire visite ; je n'ai plus que le temps de vous dire que je vous aime à la folie.

€ Votre petite amie,

« Rachel.

«31 janvier 1841. »

« Mon bon et aimable monsieur Crémieux, j'ai oublié de vous dire hier que j'avais reçu une gratification de M. Duchâtel et je désirerais le remercier : la somme était de mille francs ; ainsi qu'à M"' la duchesse de Berwick, que je n'ai pas vue depuis quelques mois; mais, comme elle n'est pas venue encore nous voir à la campagne comme elle me l'avait promis, je crois qu'elle

i6o Autographes.

est fâchée contre moi, et, ne recevant aucun petit mot d'elle, j'ai pensé que mes visites peut-être Timportunait.

« Dites-lui bien tout cela (dans) la petite lettre que vous allez répondre. S'il vous était possible de m'envoyer ces deux brouillons de suite, cela me rendrait un immense service, car je pars à midi et je désire envoyer de Paris.

c( Tout à vous de corps et d'âme.

(( Votre troisième fille.

(( Rachel. »

Nous arrivons au premier voyage que Rachel fit à Londres, voyage triomphal dont elle va envoyer les échos à son secrétaire Crémieux.

Elle fut reçue et admirée chez la reine, et toutes

Collection Adolphe Crémieux. i6i

les familles de l'aristocratie anglaise Taccueillirent non comme une actrice, mais comme une femme de génie qui les honorait en venant chez elles. Sa tenue, du reste, fut parfaite. Elle fit, en public, tout ce qu'il fallait pour entretenir les illusions des Anglais, fort sévères sur le chapitre mœurs, et pour entretenir aussi les illusions affectueuses de M. et de M"* Crémieux.

Elle se dédommageait de cette contrainte dans le particulier. On sait que le soir où elle revint de chez la reine mère, elle trouva à son hôtel joyeuse compagnie de cabotins qui l'attendait. Elle enleva un superbe cachemire que la reine lui avait fait poser sur ses épaules de peur qu'elle ne prit froid, et, le jetant sur un canapé : « Oh! mes amis, s'écria-t-elle gaiement, que j'ai besoin de m^ encanailler l »

Voici les lettres écrites de Londres :

(( Mes chers amis,

« Je vous vois d'ici faisant la moue à ma lettre un peu en retard ; mais j 'aurais voulu vous voir avec moi à Londres pour juger vous-mêmes s'il me restait une seconde pour me reposer. Dès mon arrivée, j'ai vite porté mes lettres de recommandation, et j'ai été accueillie de la manière la plus flatteuse par chacun ; puis ils m'ont rendu leur visite, et alors ça n'a pas décessé jusqu'au moment où je vous écris. Il est sept heures, et à Londres on ne fait plus de visite à cet heure là, heureusement pour moi. Si vous avez été voir ma sœur, elle se sera sans doute plaint à vous, car elle n'a pas eu encore de nouvelle de moi ainsi que mes autres petits enfants (*).

(1). Son frère Raphël et ses trois autres sœurs Rébecca^ Lia et Dinah.

Collection Adolphe Crémieux. i63

a Me voilà donc installée à Londres; j'ai donné deux représentations qui sont Andro'maque et les Horaces. J'ai fait ma première apparition dans le rôle d'Hermione, et je vous assure que ma frayeur était immense, frayeur qui s'est heureusement évanouie dès ma seconde scène. Mon entourage n'a été que pour me mieux faire ressortir (*). Ma troupe seule a eût quelques désagréments.

Je ne puis vraiment, avec la meilleurs volonté que j'ai de vous bien dépeindre mon succès, vous en donner une idée. Lisez les journaux anglais, cela vous en donnera un aperçu. Je ne voudrais presque pas vous dire même ce que je vous dis. Mais n'êtes-vous pas ce que j'aime le mieux au monde? Alors je puis me

(1) Chose étrange chez une grande artiste, Rachel s'accommodait fort d'être mal entourée. Un jour que Crémieux regrettait de ne Tavoir pas vue jouer avec Talma, elle s'écria : « J'aime bien mieux qu'il n*ait pas vécu de mon temps ! »

1 64 A utographes.

permettre ce que ma modestie de j eune artiste ne me permettrait pas avec d'autres personnes. Les Anglais ont très bien compris et senti les plus petites nuances : il est vrai de dire aussi que la crème de la société anglaise assistait à cette première représentation. La salle était éblouissante de toilettes et de jolies femmes ; les lionnes et les lions m'ont fait une entrée des plus brillantes; aussi disent-ils n'avoir jamais vu en Angleterre un succès pareil au mien. La seconde pièce, qui était Horace^ a achevé de me confirmer que j'aurai des saisons heureuses à passer chez les Anglais. On m'a rappelé; les chapeaux, les mouchoirs des dames s'agitaient en dehors des loges ; les bouquets, les applaudissements ont terminé cette soirée qui m'a rendu malade par les émotions diverses qu'elle m'a fait éprouver. Je fais mon troisième début vendredi prochain dans le rôle

Collection Adolphe Crémieux. i65

de Roxane, et ils redemande déjà les deux premières tragédies que j'ai joué. Un engagement des plus brillants vient de m'être offert pour la saison prochaine. Je n'ai point encore signé parce qu'il y en a deux qui se dispute ma proie ; les soirées, les diners ne tarissent pas; j'en refuse beaucoup, mais encore y a-t-il des exceptions nécessaires.

Quant à ma santé, j'avoue qu'elle pourrait être un peu meilleurs qu'elle est en ce moment; le climat de l'Angleterre n'est pas favorable à ma santé. Les brouillards semblent pourtant nous quitter pour quelques jours; mais il pleut continuellement depuis que nous sommes arrivés. La traversée a été heureuse; pour ma part, je n'ai point été trop malade.

a Voilà, mes chers amis, conmient je me trouve ici. 11 ne manque plus qu'une chose à ma joie entière : c'est de savoir que vous ne

i66 Autographes.

m'en voulez pas et me croire toujours votre bien sincère et dévouée

(( Rachel.

« Londres, ce 16 mai 1841.

« Obligez-moi, mon cher monsieur Crémieux, d'écrire aux deux personnes dont je vous ai parlé à Paris, M. Génie et M. Duponchel, puis à M"® la duchesse de Berwick, qui sera si heureuse d'apprendre mes succès en étranger, ainsi que M""* la vicomtesse de Noailles et de Mouchy, sa fille. Si j'ose tant vous demander, c'est que je me sens bien loin de vous et le courage est plus grand.

Écrivez -moi une longue lettre qui me donne bien vite de vos nouvelles. Je me casse la tête pour rapporter quelque chose de Londres à ma bonne maman Crémieux. Je vous

Collection Adolphe C rémieux. 167

embrasse de toute la force dont je suis susceptible et vous prie de m'en dire autant. »

ce Mon cher monsieur Crémieux,

(( Vous ririez vraiment si vous pouviez voir l'atitude que j 'ai prise pour vous écrire. Il est minuit et demi; M"* Larché, sa mère et quelques (uns) des artistes qui joue dans mes représentations viennent de me quitter.

Ce n'est pas une fort bonne compagnie : aussi ai-je pris mes précautions et ne les ai-je invités que le soir, vers les neuf heures, là où personne de la société ne vient me faire visite,

a Pour en revenir donc à mon atitude, je suis dans mon Mt, trois oreilles pour me soutenir les reins, un petit buvard sur mes genoux, l'encre, le papier, etc., et la bougie

i68 Autographes.

serrée par mes deux jambes, expression peu élégante, mais naturelle. D'ailleurs j'ai cherché et n'ai pu trouver mieux; si par hasard, chemin faisant, vous en rencontriez une meilleure, daignez me l'envoyer ; ma carrière est longue encore à parcourir et peut-être trouverai-je ime occasion pour la placer convenablement. Quelle bavarde! devez- vous penser. Une chose pourtant doit vous plaire en tout ceci, c'est que je me porte bien. Ma santé est, je crois, rétablie et je me sens aujourd'hui aussi joyeuse que quand je me trouvais avec vous dans ma petite chambre rouge où nous parlions théâtre, que vous me faisiez mes petites lettres. Je dis petites pour ne pas vous décourager, car il va vous falloir m'en écrire bien d'autres...

« Mais d'abord causons. un peu de Londres, de ceux qui s'y promènent, du temps qu'il fait, de mes nouveaux succès; puis

après il faudra vous exécuter et écrire, « Londres est une ville charmante, mais pas pour y vivre longtemps. O liberté de France, où es-tu? Les rues sont magnifiques; mais pour s'y promener, impossible. « Cela est de mauvais goût, dit l'un. — Ne faites pas cela, dit l'autre, d Les balcons ne manquent pas à Londres, mais en revanche personne n'oserait s'y mettre. Veut-on mettre un chapeau ? S*il n'est de la couleur convenue, il faut bien se garder de le porter si vous ne voulez pas être huée. Quand au temps, il est moins capricieux; il pleut beaucoup moins et cela le rend plus joli. J'ai si peu de loisir pour la promenade que je n'ai vu encore que Windsor depuis vingt-quatre jours que j'habite l'Angleterre.

« Nous y sommes allés avec le chemin de fer. Quelle diflférence avec le nôtre l Comme celui-là est bien plus confortable ! Ce petit

1 70 A utographes.

voyage m'a plu extrêmement et a contribué à rétablir, je croîs, ma santé un peu détruite par ce changement subit de climat. Que vous apprendrai-je sur Windsor, vous qui connaissez Londres et tous ces environs aussi bien que les Anglais eux-mêmes?

(( Mes succès vont toujours croissants; le rôle d'Hermione, qu'on a désiré une seconde fois, a obtenu, si c'est possible, un triomphe encore plus grand que la première représentation. Bajazet les a ravis ; mais je suis moins contente de ce dernier rôle. J'ai demandé au directeur de me faire rejouer cette dernière pièce et il a accepté avec beaucoup d'empressement. La recette a été de 24,000 francs. La dernière d!Andromaque s'est monté à 26,000 et quelques guinées; demain, vendredi 28, je donne Horace, qui a été demandé par les grandes maisons de Londres.

oc La reine, qui n'avait pu encore me faire

Thonneur de sa présence, vient demain. En vérité, si elle n'est point venu plus tôt, c'est que cela lui a été tout à fait impossible; l'anniversaire de sa naissance à tout mis Londres en dessus-dessous. Je suis aussi invité chez elle dans les premiers jours de la semaine prochaine ; elle fixera la datte, je l'ignore encore. Je vais demain aux courses d'Epsom, engagée par lord Normamby. J'ai dîné chez lui le 23; c'est le ministre de l'intérieur ; il est marié et sa dame est remplie de bontés pour moi. Je dois me promener avec elle samedi prochain ; elle doit me présenter à sa mère.

« Les rôles que je joue au théâtre étant les plus fatiguants de mon répertoire, je suis obligée de prendre plus de repos et de n'aller dans le monde que deux fois par semaine, car, si je consentais à me rendre là partout où l'on m'appelle, il faudrait commencer ma

toilette à onze heures du matin pour tous les concerts où Ton me désire. J'ai donc fait un choix et je vous prie de croire que le Cercle est peu nombreux, mais qu'il y en a peu de ce genre. J'ai dit des vers chez la comtesse Jersey, chez la marquise Ailesbury, chez la comtesse Cadogan.

« Voilà où j'ai répété. Quand aux dîners, je les refuse en grands nombres. Ah! j'oubliais! j'irai chez lord Palmerston, chez le comte Clarendon, chez lord Lovelace; puis j'ignore les noms des autres personnes où je suis demandée. Le duc de Wellington m'a fait beaucoup de compliments à la soirée de lady Jersey et est venu me faire visite le lendemain. Cela n'a pas été un de mes plus minces succès à Londres. Voilà pour le moment tout ce que j'ai à vous apprendre. D'ailleurs ne croyez-vous pas qu'il soit temps de vous donner la clef des champs? Je veux

Collection Adolphe C rémieux. ij3

bien^ à la condition que vous allez écrire à toutes les personnes que je vais vous nommer et me les envoyer de suite, afin que j'ai le temps de les faire parvenir avant ma dernière représentation : d'abord à M"* Duchâtel, à M. Buloz, notre commissaire royal, qui serait très fâché si je ne lui donnais auqu'un signe de vie et très flatté si je lui écris mes succès en Angleterre; d'ailleurs il affecte de ne pas parler de moi dans ces journaux, et cela l'obligera peut-être à me faire une politesse; ensuite à M. le duc de Noailles, qui mérite bien que je lui écrive un petit mot aimable pour tous les refus qu'il a ressus à ma porte. Je crois que d'envoyer aussi quelques lignes à M"* de la Redorte cela serait bien; elle m'a répondu un billet charmant, rempli de grâce et de bonté, à la lettre un peu fier, mais toute naturelle que vous m'avez dicté. Sa réponse, je l'ai reçue à

1 74 -^ utographes.

Paris. Mettez un mot pour la duchesse d' Abbura sa mère. Voilà tout. Soyez content.

« Je n'ai rien terminé pour l'engagement de la saison prochaine; j'ai pensé qu'il ne fallait pas trop s'empresser, et les Anglais aiment la résistance, je les connais déjà (je vous connais) y et laissez faire à moi, je tiens à les avoir longtemps et bien. Mon bénéfice est fixé pour le 4 juin : Marie Stuart. J'espère qu'il sera beaux comme argent et j'avoue que pour cette fois seulement j'y tiens. Je n'aurai cette argent qu'au moment de mon départ et ne pourrai l'envoyer à mes petits créanciers y mais j'espère avoir assez de temps en passant par Paris pour me rendre à Marseille, pour aller arranger et acquitter mes dettes avec les personnes qui ont bien voulu me promettre de m'indîquer comment il faudra arranger tout ça.

« Au revoir donc, à bientôt. Je ne vous

Collection Adolphe C rémieux. 175

envoie plus de baiser, j'aime mieux vous les donner à mon retour à Paris. Les quelques lignes de ma bonne et tendre M"* Crémieux m'ont fait un bien immance. Je ne parle pas de votre lettre à vous : il me faudrait récrire encore deux ou trois pages et je dois me rappeler avec regret que je vous ai donnée la clef des champs.

« Votre toute sincère et dévouée,

u Rachel.

<( Dites à mon petit ami Gustave que je croyais bien ne pas l'avoir oublié dans ma dernière lettre, que j'ose espérer mon pardon et qu'il comprendra comme un grand garçon que ma (vie) si agitée à Londres me fait commettre bien des fautes involontaires.

« Ils est prêt de quatre heures du matin.

a Londres, 27 mai 1841.

(( Ah ! mon Dieu, j'allais m'attirer encore une ennemie. Bonjour, ma chère Mathilde; je t'embrasse bien et te prouverai à mon retour que j'ai pensé à toi.

(( Rachel. »

« Mes chers amis,

ce A peine avais-je fait partir ma dernière lettre qu'une maladie assez grave, mais non dangereuse en ce moment, avait arrêté le cours de mes représentations. Le nom de cette maladie est hemmorrhagie. J'ai gardé quatre jours le lit et à ma première sortie ma faiblesse était extrême ; enfin je reçois votre bonne réponse et me voilà sur pied,

aussi forte et aussi seine que quand je vous écrivai ma dernière. La reine mère m'a reçu mercredi 2 juin; la reine régnante m'a beaucoup applaudie et m'a fait beaucoup de complimens devant toute sa cour assemblée.

Après la soirée, une des dames d'honneur m'a couverte d'un châles des Indes des plus magnifiques, de la part de Sa Majesté la reine mère; le lendemain, j'ai reçu lady Normamby, femme du ministre de Tintérieur, qui venait m'engager à passer, la soirée de jeudi prochain 10, à Windsor, chez la reine Victoria, ce qui prouve, il me semble, qu'elle a été assez satisfaite de ma soirée passée chez sa mère. Comprenez vous toute ma joie, tout mon bonheur?

Mais si je suis si faible encore que je vais abréger le plaisir que j'éprouve à vous ra* conter tous ces succès qui me rendent bien fière, mais non orgueilleuse.

178 A utographes.

« S. M. la reine a exprimé à lady Normamby le désir d'avoir ma signature dans son petit album; j'en ai fait part à quelques personnes des mieux posées; elles m'ont conseillée d'écrire une petite lettre à Sa Majesté le lendemain de la soirée de Windsor. Mon cher monsieur Crémieux, vous voyez que, malgré les grands progrès que je fais dans le style, il me faudra cette fois encore avoir recours à vos complaisances éternelles.

« Mais voilà bien autre chose qui arrive.

Cette maudite maladie a retardé mes représentations et j'en dois trois encore au directeur. M. Laporte, qui paraît satisfait de mes soirées données sur son théâtre, a saisi cette occasion pour me demander de finir la saison chez lui, qui serait jusqu'au 15 juillet. Le médecin m'engage fortement à ne pas aller à Marseille, les grandes cha-

leurs de ce pays pouvant m'être funestes.

Ici je suis installée ; M. Laporte (directeur), payant le dédit de Marseille, qui est de 15,000 francs, continue les trois mille 500 par représentations. Tout bien décidé, je reste à Londres jusqu'au 15 juillet; ma santé véritablement m'oblige à renoncer à Marseilles; mon bénéfice est fixé décidément pour le 11 de ce mois. Mon père fera une petite excursion à Paris pour arranger ces affaires et il vous apportera des nouvelles de Londres.

a Ne faites pas voir cette lettre à Sarah; elle est jalouse delalongueurde voslettreset du peu de lignes que je lui envoie. Dans la lettre que vous écrirai à la reine, ne parlez pas du désir qu'elle a témoigné d'avoir un autographe de moi; c'est autre chose, mais que j'ignore complètement. Je vous embrasse beaucoup. J'accepte votre dîner, et

i8o Autographes.

non seulement je dînerai, mais je vous demande asile à Tavance pour pendant les quelques heures que je dois passer à Paris.

Mes amitiés à mon petit Gustave et àM"®Matilde. Veuillez aussi me rappeler au souvenir de M""® Max, à qui je donne aussi un baiser sur la main.

(( Maman, papa vous disent les plus belles choses du monde.

c( N'oubliez pas son café, surtout après son dîné chez vous. »

a Mon cher et tendre monsieur Crémieux, je vais bien, mais tout à fait bien, et pourtant mon indisposition était grave et "point du tout un malaise naturel. Ce nouveau climat ou je n'étais pas abitué avait fait une révolution complète chez

Collection Adolphe Crémieux. i8i

moi; mais^ après la guerre, la paix, et voilà où nous en sommes.

« Il est trois heures du matin ; ce soir je vais à Windsor chez la reine d'Angleterre et le cœur me bat déjà; aussi fais-je ma petite correspondance, car il me serait plus qulmpossible de trouver le sommeil en ce moment. J'ai déjà fait usage de mes petites réponses de refus; je suis accablée d'invitations et décidément je renonce à toutes excepté là où je ne puis en conscience refuser de me rendre. N'ayant pu me résoudre à prendre de l'argent et en étant fort aise de cela, je puis refuser sans trop de gêne; d'ailleurs le secours de ma santé est toujours ce qu'il y a de mieux en pareil cas. J'ai reçu une réponse charmante de M. Buloz à la lettre que je lui ai envoyée dernièrement; je vous l'envoy; il en désire une seconde plus détaillée. Chargez-vous,

i82 Autographes.

comme toujours, de ce soin, vous qui savez maintenant aussi ' bien que moi les détails de mes succès à Londres. Oui, dites-lui que la reine en effet a fait racketter mon congé à Marseille par M. Laporte (directeur) et payer le dédit de quinze mille francs. 11 veut sans doute en faire un article de journal : il faut le madouer et le tenir dans ces bons sentiments. Au bas de la dernière j'avais mis un compliment pour MM. Bonnaire ; ne les oubliez pas encore cette fois ainsi que M""* Buloz. Je fais en ce moment l'étude du rôle de Frédégonde; dites-lui en quelques mots, ah! et que je reste à Londres jusqu'au 15 juillet. De là j'irai de suite à Bordeaux et serai de retour, bien sûr, à Montmorency, comme il me le recommande, vers le 15 août, que malheureusement cette dernière indisposition m'avait retardé de deux semaines au moins.

Collection Adolphe C rémieux. i83

ce Voilà ce que j'espère donner l'hiver prochain sur mon cher théâtre de la rue Richelieu : Chimène, Frédégonde et Jeanne d'Arc. Ces trois rôles sont sçus, mais pas tout à fait composés ; mais le plus fort est fait. Ah! si vous saviez comme je suis heureuse en pensant déjà à ce charmant hiver prochain, quelles émotions diverses je vais éprouver et comme je vais travailler I Ah !

la gloire ! la gloire ! c'est la plus belle chose après Dieu !

« Sarah vient me trouver à Londres. Ces professeurs sont en congé ; ici elle verra les Italiens; moi, elle me fera rire quelquefois; elle (est) si gaie et si gentille quand elle veut ! Puis elle verra Londres. C'est une belle occasion qu'il serait fâcheux de manquer et, à vous parler franchement, je ne suis pas trop fâchée de vous la retirer en ce moment.

Je m'aperçois que vous commencez à vous

1 84 A utographes.

faire à elle et j'aime autant que cela n'ait pas de suite (je ne ne suis point fâchée de vous glisser cela), moi étant loin vous.

(( A qui ai-je à écrire? Cherchons. Vous me parlez de Gavé; j'y ai pensé et, comme il connaît mon style, je lui en ai envoyé sans crainte; il m'a répondu une petite lettre charmante. Un petit billet à ce brave Milbert, qui m'a écrit deux fois et à qui je n'ai pas répondu : il est si heureux de mes succès, lui, qu'il faut bien lui en avoir de la reconnaissance» Ils sont si rare, ceux qui sont véritablement content! Dites un mot aimable à ce brave vieillard comte de Cherval. Je désire beaucoup savoir comme il se porte; il est bien vieux. M. Defresne m'a écrit aussi deux ou trois fois ; faut-il lui écrire? Voyez; c'est vous que cela regarde puisque c'est vous qui écrivez, mon aimable et bon secrétaire. Lady Normanby, dont

Collection Adolphe Crémieux. i85

j evous ai parlé dans quelques (unes) de mes lettres et qui est si charmante pour moi ainsi que son mari, a exprimé à ma mère, l'autre jour, en lui faisant visite, le désir qu'elle aurait d'avoir une lettre de moi. Ce serait donc avant mon départ de Londres, pour la remercier de toutes les bontés qu'elle a eu pour moi et de sa grâce à faire les choses.

ce Mon bénéfice passe positivement le 14, qui tombera lundi prochain, je fais beaucoup d'économies etj'espè?'e n^ avoir plus de dette à ma majorité. On a dit dans un journal de Paris, je ne me souviens plus lequel , que j'avais reçu une assez belle somme d'une lady où j'avais récité des vers.

Si vous pouvez faire démantir cela, vous me ferez un grand plaisir, car rien n'est plus faux; j'ai refusé tout espèce d'argent; ce n'est pas pour m'en glorifier, mais, puisque

i86 Autographes.

cela n'est point, il est inutile de dire des faussetés. Je me suis fait, comme à Paris, des amis dans le (monde) et non des cliants, comme fond les chanteurs che^ qui je le conçois; quand à moi, je le crois au dessous de ma dignité de princesse tragique. N'êtesvous pas de mon avis, mon cher monsieur Crémieux?

« Quatre heures sonnent et je ne suis point encore dans mon lit. N'importe. Il faut que je prenne encore le temps de vous embrasser tous et de me coucher bien vite si je ne veux pas avoir une scène horrible de la mère Félix, h qui le climat d'Angleterre n'est pas, à ce que je crois, très favorable aussi, car elle a le verbe bien haut à Londres ; mais elle n'est pas trop méchante, en vérité.

« Je vais m'informer chez tous les grands seigneurs que je connais déjà s'ils ne pour-

raient pas avoir un procès pour Tamour de moi et je suis bien sûr que vous seriez leur avocat. Ah! bonsoir, bonsoir; les yeux se ferment malgré moi. Mes compliments empressés à M. et à M"' Mathilde et Gustave.

C'est que je ne les veux pas pour ennemis, diable f j'en ai trop. »

« Oui, mon bon monsieur Crémieux, je vous avais promis de vous écrire de suite après ma réception chez la reine à Windsor; mais, en vérité, la force manquait à ce désir pressant de vous apprendre mon nouveau triomphes. Je vous le répète, à vous seul je parle de mon triomphe, car les autres prendraient pour orgueil une franchise toute naïve avec vous, que je répète aimer plus que tout au monde après mon art, et vous le comprendrez puisque c'est encore à lui

i88 Autographes.

que je dois le bonheur de vous connaître (ne montrez pas cette lettre à mon père).

(( Oui donc, mon triomphe! A neuf heures, un beau carrosse de S. M. la reine m'attendait pour me transporter dans cette vieille et magnifique tour de Windsor.

Pendant ce petit trajet de l'hôtel au château, je croyais rêver ; mais non, tout cela était vrai ; je dessendais bien d'un équipage appartenant à Victoria et je me vis bientôt dans les salles des Mille et une nuit. La reine avait ce jour même un couvert de cent personnes; j'ai donc pu me promener quelque temps dans ces galeries, qui, malgré l'illumination, représentent encore les scènes tragiques qui s'y sont passées. A dix heures on nous annonce S. M. la reine :

quel changement subite s'oppère sur chaque visage! On voit déjà que l'un cherche son compliment composée depuis huit jours;

Collection Adolphe C rémieux. 189

l'autre prend une phîsionomie toute gracieuse. Tous se lèvent; la reine entre lentement, jeté un regard charmant de tous côté, salu la société et prend place au milieu de l'assemblée muette, observant son moindre jeste. Les voilà donc enfin assis et moi attendant les ordres de la reine. Bientôt je vois arriver un grand homme maigre :

c'était le grand chambellan, qui me dit en assez mauvais français que la reine attendait. Ma peur redouble; mais enfin il fallait vaincre ou mourir. D'ailleurs je commençai par le second acte de Bajazet et je vis que, bien malgré moi, il me fallait composer mon visage et faire comme beaucoup de ceux qui m'entouraient.

« Un petit bonhomme de la troupe tragique avait accepté avec empressement l'honneur d'aller à la cour d'Angleterre et à me donner la réplique pour me prouver

igo Autographes.

sa reconnaissance. Roxane, la scène d'ironie entre Pyrrhus et Hermione ont obtenu des applaudissements unanimes, ce qui ne se fait jamais à cause de l'étiquete; mais Sa Majesté la reine a bien voulu commencer et donner le signal. J'ai terminé cette brillante soirée par le 3^ acte de Marie Stuarty qui a charmé la jeune reine au dernier point. C'est elle qui me Ta dit; elle me fît demander et me dit qu'elle avait éprouvé encore plus de plaisir à m'entendre répéter à Windsor que chez la reine douairière, quoiqu'elle en eu déjà éprouvé beaucoup cette première fois, et termina par un fort joli bracelet où son nom était gravé ainsi que la date. Voilà surtout te qui m'a plu dans le présent. La reine se retira; il était minuit passé. On recommença la même cérémonie qu'au commencement.

c( Ainsi fini pour moi cette soirée bril-

itÊl^mfimm

lante et si honorable pour tout le cours de ma carrière. On m'avait préparée un splendide soupe que je ne touchai pas, tant j'étais accablée par la fatigue, les émotions diverses et la chaleur accablante qui existait dans cette chambre qui avait contenu près de trois cent personnages les uns plus illustres que les autres.

« Combien je fus heureuse lorsque je me trouvai dans mon lit! Le lendemain, je vis arriver ma sœur Sarah, qui n'avait pu nous attendre à Londres et qui nous venait retrouver à Windsor. Je lui racontai bien vite mon succès de la veille ; jugez de sa joie ; la mienne n'était pas moins grande, je vous assure, en la voyant près de moi, car tant de bonheur était trop pour moi seul ; il me fallait le partager. Nous partîmes ensemble pour Londres ; elle eut Thonneur aussi d'aller jusqu'au chemin de fer, qui se trouve à

1 92 A utographes.

une petite lieue de Windsor, dans la même calèche qui nous conduisit au château.

« J'eus du repos jusqu'au lundi 14, jour de mon bénéfice. Mon père craignant que quelques places ne restassent non loués, il ne voulu point augmenter le prix des loges.

Le changement des ministres, qui est enfin décidée, l'engageait dans cette sage résolution ; les libraires seuls font bonne récolte ces jours-là. La salle était comble. Marie Stuart les intriguait beaucoup , jugez du monde : on a fait trente mille francs passés. Quatre ont été levé pour tout frais et treize m'ont été payé le lendemain de la représentation, j'en suis très contente; je n'espérais pas cela pour ma part. Les bouquets et les couronnes sont venu m'assurer mon succès dans ce nouveau rôle.

« La reine n'ayant pu venir à cette représentation a envoyé un ordre au directeur

Collection Adolphe C rémieux. igS

pour jouer la pièce au plutôt, il paraîtrait qu'on lui a fait un bon rapport sur la dernière.

tt Voilà, mon bon ami, à quel point nous en sommes.

« Ma santé se raffermie de jour en jour.

Je vous embrasse tous cinq et vous en particulier.

« Rachel.

15 juin 1818, à 4 heures du matin.

« Le temps est desplusbeau. J'entendsdéja au loin le chants du petit pierot ; il fait grand jour. J'espère que cette lettre n'est, point intéressée, et pourquoi ne demanderais-je rien? Voulez- vous m'écrire une longue, longue, longue lettre, adressée à M"' Rachel, et cette fois je ne permets pas à M™' Crémieux de rester à la campagne : il faut que

je trouve dans la lettre demandée quelques bonnes lignes de sa main. »

«Je reçois à Tinstant cette lettre charmante et bonne de M"' DuchâteL Voulezvous, mon cher secrétaire, lui exprimer toute la joie que j'en ressens par une réponse que vous arrangerez le plus gentillement possible? Elle n'a point appris par moi mes deux réceptions royales, mon séjour à Londres jusqu'au 15 juillet, ma représentation à bénéfice, qui a été des plus brillantes, mon indisposition de quelques jours seulement, que ma santé est toute remise. Dites-lui enfin tout ce que vous savez déjà, que je fais de nouvelles études pour l'hiver prochain et désire prouver à mes chers Parisiens que mes succès chez les Anglais n'ont fait que

Collection Adolphe Crémieux. igS

m'encourager à m'en rendre digne. Un petit mot à ce petit M. Chaudesaigne, pour ne pas être impolie; je ne tiens nullement à lui donner des détails, je ne veux pas entrer en correspondance avec ce monsieur-la.

« Lundi je joue Andromaque ; les Anglais aiment beaucoup Racine ; il est vrai que je n'ai donnée de Corneille que les Iloraces et que je n'ai pas à me plaindre du cas qu'ils eu ont fait.

« Faut-il vous avouer que je n'ai plus assez d'amitié vrai pour M. Samson et que, malgré mes succès, les honneurs qu'on veut bien me faire ici, je ne puis commencer une lettre pour lui. Je ne lui ai écrit qu'une fois depuis mon départ de Paris; pourtant je ne veux pas me fâcher avec lui ; je neveux avoir aucun tort, moi; écrivez-moi donc une lettre pour lui; je ne veux pas qu'il puisse croire que l'accueil des Anglais me fait ou-

I gô A utographes.

blier les bontés qu'il a pu avoir pour moi. Je n'ai pas le temps aujourd'hui d'écrire à vous ; mais dans quelques jours vous recevrez une lettre toute pour vous.

ce Je vous embrasse à la hâte.

« Votre dévouée, « Raghel. »

« Londres, 6 juillet 1841.

ce Mon cher papa Crémieux,

(( Au dernier les bons : tremblez donc à l'avance de la corvée effroyable que je vous amène; aussi est-ce de votre faute : toutes les lettres que j'ai écrites depuis mon séjour à Londres sont si charmantes que tout le

monde en veut ; ceux mêmes qui ne m'aiment pas m'écrivent des douceurs pour obtenir une de mes réponses; les pauvres gens, comme ils sont volés ! Ainsi, mon cher monsieur Crémieux, quand vous ne voudrez plus tant écrire, cela dépendra tout à fait de vous. Mais comme ce sont les dernières, je les recommande pour cette fois encore ; le reste, je vous Tabandonne. Eh bien donc il me faut écrire aux deux personnes dont je vous envoie les lettres; il vous sera plus facile, ce me semble, après les avoir lus, de faire les réponses. Ils sont tout les deux amis de M. Defresne ; vous les connaissez sans doute de réputation.

« M. Nisard est poète, je croi; sa dame est Anglaise et personne charmante, remplie d'esprit; je Tai connu chez M. Defresne. Quant à M. le marquis de Pastoret, il a été des plus gracieux avec moi à Paris; je n'ai

point été des plus polie avec lui ; souvent il m'a engagée Ou pour diner ou bien pour admirer sa galerie de tableaux ou bien encore à profiter de son balcon pour voir le feu d'artifice, et jamais je ne lui ai fait la moindre visite, ne fusse que pour lui témoigner mes regrets de n'avoir pu une seule fois accepter ses bontés pour moi. Ensuite à M. Bonnaire, qui a fait part à M. Chaudesaigne du plaisir qu'il aurait à recevoir une lettre de moi.

(ï J'ai ajouté dans la lettre pour M. Chaudesaignes que vous m'avez envoyé qu'en ce moment j'étais fort occupée, mais qu'i^ annonce à M.. Félix Bonnaire que bien certainement j'aurai le plaisir de lui écrire avant de quitter Londres. Nous étions fâchés ensemble sans trop nous l'avouer l'un l'autre; d'ailleurs c'est un bon garçon, ce Bonnairelà, et, puisqu'il veut bien faire le premier

pas, je me décide à continuer la route avec un extrême plaisir. Ne croyez pas, mon cher Crémieux, que mes succès à Londres me ramènent mes amis sincères et dévoués à toute épreuve y enfin j'en suis d'autant plus contente.

(c Maintenant que j'ai songé d'abord à mes amis de France, il faut bien au moins en seconde ligne témoigner ma reconnaissance aux Anglais, qui m'ont témoigné tant do bienveillance et d'amitié. Lord Normamby (ministre) vient de me faire ses adieux ; il quitte Londres pour jusqu'à la saison de 1842. Je vous ai déjà dit combien j'ai été choyée par ces deux personnes; j'étais invitée par eux à aller passer une quinzaine dans leur château si j'eusse prolongé mon engagement ; mais nous avons remis la partie à l'année prochaine. Lady Normamby a quitté Londres un mois avant son mari ; c'est elle

200 A utograph es .

qui est venu m'engager de la part de sa Majesté à aller à Windsor ; elle est parti depuis ce temps ; elle n'était pas à la cour lors de cette soirée ; le ministre y était. Depuis il m'a fait plusieurs visites dont j'ai été très flattée et honorée. Il m'avait demandé de poser pour lui : il désire avoir mon portrait. Vous voyez à quel point allait son amitié et sa bienveillance. En me faisant ces adieux^ il m'a prié d'accepter une fort jolie bague comme souvenir ; il n'a pas voulu me laisser l'écrain, de peur, à ce qu'il me disait, que je ne la porte pas toujours. Il doit venir passer quelque temps dans la grande capitale et me faire visite ; dans la crainte qu'il n'oublie cette dernière promesse, je lui ai demandé la permission de la lui rappeler quelquefois ; il a paru enchanté de mon offre et désire que je l'instruise du temps que je vais passer à Bordeaux. Ainsi, mon cher Crémieux, en

savez- vous assez pour leur écrire deux charmantes lettres. Je vous assure que j'avais le cœur gros lorsqu'il ma fait ces adieux. Cela ne peut être qu'une vive et profonde reconnaissance : il est vieux et laid. Respirez, voilà tout !

« Mon père m'écrit aujourd'hui que nous passerons par Paris : quelle est ma joie!

Aussi je ne veux pas vous parler de moi aujourd'hui ; je veux vous raconter tout ça moi-même et vous embrasser à chaque entr'acte que nous ferons. La conversation sera longue. J'espère que vous ferez fermer votre bureau ce jour-lu; je suis jalouse même de vos collègues ; il me faut vous avoir à moi toute seule, excepté M"* Crémieux bien entendu. Le vingt, je serai à Paris. Je quitte Londre le 18 au matin. Au revoir, donc, mes chers amis ; à bientôt. Ma santé est complètement remise et je suis persuadée que vous

202 A utograph es.

serez heureux de l'apprendre. Maman, Sarah, tout cela se porte on ne peut mieux, si ce n'est une brouille assez forte entre ma mère et moi et qui semble peu se remettre.

Je vous en dirai les causes et les raisons quand je serai chez vous. D'ailleurs je n'ai plus que le temps de faire un petit somme et je vous écris au cler de la lune, mon ami Crémieux. Je ne vous envoie plus un baiser ; je garde tout en réserve ; peut-être comprendrez-vous alors la nécessité de ne laisser entrer chez vous âme qui vive ce fameux jour que je vous réserve.

c< Raghel.

« Londres, 4 heures du matin. »

Collection Adolphe C rémieux. 2o3

Londres, 5 heures du matin, < 13 juillet 1841.

« Mon cher monsieur Crémieux,

« Vous ne voyez donc pas mon père ? Vous ne savez donc pas qu'il a changé d'idée et qu'il ne veut plus que nous passions par Paris ? Ce qui, je ne vous le cache pas, m'afflige un peu. Pourtant cela peut rechanger encore ; toutefois, si nous devons y passer quelques jours, soyez sûre, mon cher monsieur Crémieux, de nous avoir à votre charge et à vos frais pour bien la moitié du temps que nous donnerions aux Parisiens que j'aime tant. Nous quittons Londres dimanche matin, à 10 heures, qui sera le 18, et nous pourrions être à Paris le 20 juillet, y passer six belles journées, en dépenser

quatre pour le voyage de Bordeaux et donner le mois d'août à ces bons Bordelais. Qu'en pensez- vous ? Je trouverais cela très bien arrangé dans l'intérêt de ma santé d'abord; puis j'aurai revu mon Paris, mes amiset ma chère rue Richelieu, où nous irions nous installer lâchement dans une des loges de face à admirer une débutante de Corneille ou de Racifae et à en dire le plus de mal possible. Tenez, ce serait véritablement une partie délicieuse. Allez voir papa Félix; dites-lui de douces choses à ce sujet, et il fléchira son cœur, qui n'est pas de pierres.

((Vendredi je paraîtrai pour la dernière fois dans le rôle de Camille jusqu'à la saison de l'année 1842.

« J'ai envoyé aujourd'hui toutes les lettres que je vous avez demandé, et, en vérité, s'ils ne sont pas content, c'est qu'ils ne lieront pas raisonnable.

Collection Adolphe Crémieux. 2o5

« Savez-vous qu'il est quatre heures du matin et bien passée, et que j'ai joué hier Cinna, pour l' avant-dernière et que je suis tant soit peu fatiguée et que je vais me coucher parce que je dois aujourd'hui prendre congé de tout mon monde ?

« Avant-hier je suis allée chez M"* de Rodchild la veuve, à sa campagne : de là elle nous a engagé d'aller diner avec elle en famille à Richemond. Quel pays délicieux!

Comme la végétation y est jeune et riche !

C'est le paradis du Dante excepté la monotonie, qui n'existe pas dans ce panorama délicieux et toujours nouveau pour l'œil du voyageur. Nous devons diner chez elle mercredi prochain pour l'anniversaire de sa fille, qui ma paru bien charmante. Ses fils seulement (ont) l'air de marchands de chevaux.

a Bonsoir, c'est-à-dire bon matin. J'embrasse ma tendre M"*" Crémieux, je mors les

2o6 A utographes.

petits enfants, età vous je dis au revoir. Au dernier les bons, comme dit le proverbe.

a FUCHËL. »

Il est probable que Crémieux fléchit « papa » Félix, car la première lettre de Bordeaux (dont il manque toute la première partie) est datée du i*"" août 1841. Voici le fragment qui en reste :

« Je crois qu'il serait temps d'écrire à M"'"' de Girardin. N'oubliez pas non plus mes quelques Anglais et Anglaises ; l'année prochaine je retournerai vers eux. J'ai une répétition tout à rheure et je vous quitte. Ah ! j'oubliais. Savez- vous que les Bordelais m'ont déjà fait une sérénade et que je ne puis sortir le jour sans me voir suivie par

une troupe de jeunes cavaliers fort bien au reste, mais beaucoup trop nombreux,

« Je vous embrasse tous deux bien fort et vous dis mille choses aimables de la part de ma noble famille. Si vous voyez Sarah, soyez assez (bon) pour me dire ce qu'elle semble faire de son temps et si elle en donne une bonne partie aux études dont elle a tant besoin.

« Rachel.

(( Aujourd'hui seulement j'ai envoyé les deux lettres pour MM. Sargot et Lopès du Bec fils. »

2o8 Autographes.

« Bordeaux, 9 août 1841.

« Mon cher monsieur Crémieux,

« Les deux personnes chez lesquelles vous m'avez recommandé sont des plus aimables. M. Sarget est d'une simplicité qui me rappelle si peu l'étiquette de Londres que je respire ici on ne peu plus agréablement; il me donne sa loge au théâtre; sa femme est fort gracieuse avec moi. Quand à M. Lopès du Bec, je me trouve tout à fait chez moi dans son intérieur ; il m'a conduite avec sa femme voir la manufacture de Bordeaux, qui est des plus magnifique. Si M""* Crémieux me le permet, je lui enverrai un thé de cette même manufacture ; il y en a de fort jolie; qu'elle me dise son goût

pour les couleurs, et je serai trop heureuse qu'elle veuille bien l'accepter.

<c Andromsique a fait le plus grand effet; les journaux m'accable d'éloges exagérés sans nulle doute, mais cela ne fait pas mal pour la province.

« Demain Cinna. M. Jacmino, qui vient de descendre au même hôtel, est venu de suite me faire sa visite ; j 'en ai été très flattée. Il désirait assister à ma représentation de demain ; impossible de lui avoir une loge. Tout est loué, mais loué pour toutes les représentations que j*y donnerai. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de M. Wéron, qui m'envoie une lettre de M. Aguado pour les MM. Galos, où il me recommande. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Aguado, .

mais un peu M. Galos, que j*ai rencontré quelquefois chez M"* Duchâtel. Ces messieurs doivent se charger de me montrer

210 A utographes.

le château Margau, qui appartient à M. Aguado. Je désirerais donc le remercier par une petite lettre que j'enverrai à M. Wéron pour lui remettre.

(( Pour les Anglais dont vous voulez avoir quelques renseignements, voici ceux que je puis vous donner. La famille Cadogan est une de celle qui m'a rescu avec le plus d'intimité. Une des demoiselles, qui s'appelle Augusta, faisait mon portrait; je passais des heures entières avec elles, et c'est beaucoup chez les Anglais que cette confiance.

Les demoiselles me donnaient de petits j oujous pour mettre sur mon étagère de Paris.

L'une d'elle m'a donné un fort beau camé non monté ; l'autre, dont je ne me souviens plus le nom, m'a donné une résille en coraille comme on en portait à Naples, et moi, je leur ai promis une douzaine de serviette à thé pour une lotterie de jeunes orphelin ; ces

Collection Adolphe C rémieux. 211

petites serviettes, je dois les broder moimême; puis une de mes résilles tragique que j'ai oublié de laisser hors d'une malle avant mon départ de Londres; les caisses étaient déjà sur la route de Bordeaux.

« M . Stanoppe est un homme fort comiffaut que j'ai rencontré souvent au théâtre, où il s'est fait présenter à moi par un M. Lumley, secrétaire général de tous les théâtres de Londres. Nous avons dîné chez ce dernier, où cette dame de qui je vous ai laissé une lettre anglaise se trouvait ainsi que ce même M. Stanoppe, qui, un jour, voyant tomber une duchesse dans les attaques de nerfs après le quatrième acte des IloraceSy dit si naïvement qu'il était dommage seulement que cette dame ne reste pas morte sur le coup dans l'intérêt de cette représentation ; mais fort spirituel au reste et des plus aimables. C'est lui aussi qui me

fît faire mon portrait par un artiste anglais dont le nom est Schmitt et qui a un talent des plus remarquable.

« M. le duc de Noailles qui m'a dit de lui écrire aussi de Bordeaux, je ne crois pas pouvoir descendre chez lui à mon retour. Il m'avait dit qu'il ne pourrait être à sa campagne que vers le 4 septembre, et moi je partirai bien avant de Bordeaux puisque j'espère être à Paris au l*"". J'en suis fâchée; il devait me montrer Tallée de Racine et je me vois obligée d'y renoncer encore pour cette saison.

« M . Borthwick m'a dit aussi de lui écrire de temps à autre et je serais bien ingrate en ne le faisant pas. M. Ledru m'a envoyé quelques (uns) de ces procès pour les lire, je ne sais à quel propos ; mais enfin maman se charge de les lire et de m'en dire quelques mots de temps en temps. Il m'avait donné

Collection Adolphe Crémteux. 2i3

plusieurs lettres pour Londres ; je crois qu'il serait temps de l'en remercier quand vous aurez un instant. Tout cela n'est pas des plus pressés.

« M"* de Girardin demande beaucoup d'encouragement; elle veut que je la remonte ; il n'est pas besoin de lui en écrire tant : « souvent et peu », dit-elle. Il est vrai que depuis que je suis à Bordeaux je ne pense, je (ne) rêve qu'à Judith ('), Je ne veux pas rester ici un jour de plus que mon temps fixé dans rengagement pour l'étudier, cette Judith que je désire tant.

« Vous ne m'aurez pas lu dans une seule journée, mon cher monsieur Crémieux, avec toutes les occupations que vous avez ; mais prenez votre temps; je vous répette, je no suis nullement pressée, si ce n'est M"'' de Girardin; quatre lignes chaque fois. Je suis

(1.) Tragédie de M«« de Girardin.

214 A utographes.

moi-même un peu fatiguée en ce moment.

c( Au revoir, mon cher père; je vous embrasse comme une fille bien sage et qui aime son papa très tendrement.

a Raghel. »

(( Mon cher monsieur Crémieux, votre lettre pour M. Aguado est venu trop tard; j'étais déjà allée visiter son château, et un de ces amis, M. Galos, m'offrit un cadeau de la cave précieuse. M. le marquis Las- Marismas l'en avait chargé. Nous y avons fait un dîner de Balthazare. M. et M"^ Galos ont été charmants pour moi. Nous avons visités tous les trésors du château Margot ; puis nous avons fait une promenade délicieuse dans ces terres. Vous voyez, mon

cher papa Crémieux, que la dernière ne peut convenir et qu'il en va falloir une autre ; puis, pour seconde raison, c'est que M. Galos es charge de la faire parvenir au marquis.

« Je vous accable bien, n'est-ce pas?

mais encore quelques mois et j'écrirai tout cela moi-même. Mes études ne sont pas tout à fait achevées. J'espère que vous ne me laisserez pas en route. Je sais déjk accepter des diners ; bientôt viendront les soirées, et mon tour du monde sera complet.

(( J'ai été visité hier le château de Montesquieu; aujourd'hui j'ai commencé ces Lettres persannes ; j'y ai retrouvé Roxanne : est-ce la mienne? je Tignore ; mais il y a fort ressemblance au reste dans les deux que j'ai là.

ce Les invitations pleuvent. J'ai dîné chez M. Lopez du Bec. Ce sont eux qui nous ont fait admirer le dernier château. Il est

2 1 6 A iitographes.

charmant en effet, et vous aime tant que je Ten aime davantage. C'est lui qui m'a fait présent des chefs d'œuvres de Montesquieu.

(( Demain je jouerai pour la première fois hors de la grande cité des arts le rôle de Pauline. Je ne serai pas fâchée de voir Taccueil que vont faire les Girondins à ces sublimes caractères de Corneille. Bajazet est aimé par les Bordelais comme je l'aime moi-même; le dénouement seul change.

Moi je le fais étrangler, les Bordelais le^ redemandent.

(( Notre rabin a fait un péché en faveur de Rachel : il a vécu deux heures entières dans une salle de spectacle. Quel miracle !

Je suis très fière de ce dernier succès ; il refuse de m'aller entendre dans Pauline parce que je me batise ; si je puis le décider à y venir, l'orgueil s'emparera de moi. J'en userai sagement, il est vrai. Adieu, mes

Collection Adolphe C rémieux. 217

amis ; je n'ai plus que quinze jours à rester éloigné de vous ; alors je serai bien heureuse.

ce Raghel. »

<c Je désire écrire à M. Jolivet, je vous en ai dit quelques mots avant de quitter Paris; il est si bon pour moi ! c'est lui qui s'est toujours occupé de mes costumes; je lui ai promis de lui écrire de Bordeaux, ne l'ayant pas (fait) de Londres, d

<K Ma lettre est partie à deux heures, et à deux heures et demie je me souviens avoir oublié quelque chose. Dans la lettre que je reçois de ma sœur, elle me dit avoir été invité chez le marquis de Pastoret, où elle a vu M. Halévy. Us ont fait connaissance;

2iS Autographes,

M. HalévT la &it chanter chez lui et lui promet un opéra pour ces débuts, à ce qa^elle me dît. ElUe m'engage donc à lui écrire poor le remercier de Fintérêt qu'il prend à elle. Elle me reconmiande beaucoup de gentillesse ; je tous abandonne le peu que j'ai ; arrangez lui cela le mieux possible. EUle veut bien croire que cela lui fera du bien pour son avenir ; je le veux bien si TOUS le voulez.

« Mais voilà bien autre chose. J. J. {*), qu'elle a trouvé aussi chez ce même marquis.

Fa engagée à venir lui faire une petite visite. Dans mon intérêt, dit-elle toujours, elle s'y ai transporté le lendemain de la soirée (je trouve cet empressement de trop) ; enfin elle me demande une lettre pour elle dans laquelle je dois parlé de lui puisqu'il a été très bienveillant en lui parlant de moi. C'est

(j) Jules Jauin.

donc pour ma sœur que vous allez écrire quand vous aurez le temps. Comme elle doit lui montrer, j 'y mets un peu de coquetterie ; je ne veux pas qu'il mette dans son nouveau feuilleton que mademoiselle n'a pas oublié :

C'est moi que j' était au Gymnase !

(( Rachel. j>

Ici finit la correspondance intime de Rachel avec Crémieux. Elle revint à Paris au commencement de septembre. Les bruits les plus fâcheux circulaient sur son compte. M'"" Crémieux (nous le voyons par sa lettre ci-après du 5 octobre) en dit quelques mots à Rachel, en prenant, sans doute, autant de circonlocutions que son mari en avait pris jadis pour expliquer Phèdre à cette naïve jeune fille.

Rachel protesta. C'étaient d'indignes calomnies, inventées pour lui nuire par des envieux ; elle était toujours digne de Taffection de ses amis.

jyfme Crémieux la crut sur parole. Quelques jours après, des faits précis circulèrent; le public, plus rigide en ce temps-là que de nos jours, en témoigna son mécontentement en accueillant avec la plus grande froideur son artiste favorite à sa représentation de rentrée.

M"** Crémieux écrivit à Rachel une lettre navrée dont le brouillon, raturé par son mari, prouve combien était profonde chez eux l'affection qu'ils portaient à leur protégée. Elle lui dit:

ce Rachel, ma chère enfant, si mes prières ont quelque pouvoir sur vous, répondez-moi et dites-moi que vous ferez ce que nous vous demandons. Vous ne voudrez pas être à Paris et à Londres la femime que l'on va voir seulement comme actrice au théâtre

Collection Adolphe C rémieux. 221

pour son talent supérieur, voue qui avez été jusqu'à ce moment l'enfant si pure et si charmante qu'appelaient avec bonheur dans les salons et dans les palais les reines et les plus hauts personnages; vous ne voudrez pas que les jeunes filles vous évitent, vous à qui les jeunes filles de la plus haute distinction donnent et demandent le titre de

sœur..,.

« J'ai mieux aimé vous écrire que de laisser

la plume à mon mari. Il est consterné : il

étaitloinde s'attendre àce cri général. Lundi,

à une heure, il ira prendre votre réponse.

Puisse-t-elle nous permettre de publier que

vous êtes toujours, comme nous le savons,

la Rachel que nous aimons avec toute la

tendresse de notre cœur I

a Amélie Crémieux.

« Enghien, 5 octobre. »

M. et M™* Crémieux se flattaient encore de recevoir de suite une lettre répondant à leur désir. Rien ne vint. Aussi, le lundi, Crémieux n'alla-t-il pas lui-même chercher une réponse sur laquelle il ne se faisait plus d'illusion. Il envoya son domestique qui revint en disant :

« M"* Rachel fait dire qu'il n'y a pas de réponse. »

Tout était dit. Rachel ne reparut plus chez ses amis Crémieux.

La révolution de 1848 éclata; Crémieux devint ministre de la justice. Il reçut un mot de Rachel demandant une audience qu'il lui accorda. Elle vint au ministère, causa longuement avec le garde des sceaux, exprima le désir de voir M"**' Crémieux, à qui elle annonça une lettre d'elle pour le jour même, et partit sans avoir formulé aucune demande, après avoir assuré ses anciens protecteurs de la constance de son affection. Dans la journée, on apporta au ministère la lettre suivante :

oc Chère madame Crémieux,

« Pour ne vous pas trop effrayé, j'ai cru devoir ce matin vous avertir de la corvée que je vous préparais en vous obligeant à me lire ce soir.

« Ma position, restée belle malgré la République, me permet d'aller franchement au but que je me propose auprès de vous.

« L'entier bouleversement des choses passées m'enhardit à vous redemander cet ancien intérêt et amitié que vous avez témoigné à la jeune fille : si aujourd'hui je me sens encouragée vers cette démarche, c'est que mes sentiments et ma conduite me rendent digne de l'un et de l'autre appel que je fais à votre cœur. Déjà le ministre de la justice m'a reçue avec bonté ; vous qui êtes femme

et tendre mère, refuserez-vous d'ouvrir vos bras au sincère repentant, à l'enfant de Paris qui se constitue prisonnier dans la mobile?

Non, à votre bienveillant sourire j'ose encore espérer; j'en ai besoin d'ailleurs, car je vais aller jouer P/ièdre devant ce grand peuple français, et, pour me rendre digne de ces applaudissements, ne faut-il pas que mon cœur soit rempli d'espérance et de nobles élans ?

« J'attendrai mon arrêt et, si quelques .mots viennent me donner la joie que je désire, je crois que déjà je les aurai mérités par l'anxiété dans laquelle je suis de ne recevoir qu'im mot amical.

« Votre respectueuse et toujours dévouée,

« Rachel.

« 22 avril 1848. rt

Sauf dans le dernier paragraphe, exprimant un sincère attachement qui ne s'effaça jamais chez Rachel, on ne retrouve pas dans cette lettre la simplicité et le charme naturel de son style. On sent qu'elle est gênée et qu'elle n'a pas confiance dans l'issue de sa démarche.

Elle ne se trompait pas. On ne rentre pas dans une maison où on a été si tendrement reçue, lorsqu'on s'en est ainsi fermé la porte. M. et M"* Crémieux d'ailleurs avaient une fille qui devenait grande : cela seul; à défaut d'autre raison, les eût empêchés de recevoir Rachel dans leur intimité.

M"* Crémieux refusa par une lettre très franche et très nette à laquelle Rachel répondit par quelques lignes de reine de théâtre offensée.

Malgré cette pénible leçon, le sentiment profondément affectueux que Rachel avait conconservé pour ses anciens amis était si réel qu'en 1854, lorsqu'elle fut menacée d'un procès par M. Legouvé, dont elle refusait de jouer la Médée^ c'est chez Crémieux qu'elle

226 A utographes.

envoya sa mère pour lui demander s'il consentirait à plaider pour elle.

Crémieux accepta avec grand plaisir. Sa fille était mariée, il n'éprouvait plus aucun scrupule à recevoir Rachel chez lui. « Qu'elle vienne, dit-il à M"** Félix; cela me rajeunira de seize ans; je me croirai en 1838. »

Cette phrase, rapportée à Rachel par sa mère, valut à Crémieux la jolie lettre suivante, qui prouve qu'elle avait fait de grands progrès en style et en orthographe :

(( Que de temps passé sans nous voir ! Ne vous ètes-vous pas fort avancé en me rappelant 1838? Savez-vous que j'ai bien grand désir de retrouver ce bon temps où vous m'aimiez de tout votre cœur et où je vous aimais, vous et votre femme, de toute laforce du mien? Voilà que je m'emporte comme si en vous retrouvant je sentais revenir ma jeunesse d'il y a seize ans !

« Vous venez de m'écrire un mot tout

Collection Adolphe C rémieux. 227

aimable; voyez le mien charmant. Si le cœur est bon à mettre quelquefois à la place de l'esprit, vous me trouverez spirituelle, car mon petit billet n'a qu'une prétention, celle de vous assurer de ma tendre amitié.

ot Une malencontreuse indisposition me force à garder ma chambre ; sans cela certes, ce n'est pas ma plume que j'aurais fait courir, mais bien mes deux jambes pour aller me jeter dans vos bras.

ce Venez donc me voir le plus tôt que vous pourrez; je vous presserais davantage si je n'avais besoin de vous.

ce Raghel. y>

Deux jours après, elle vint chez M"* Crémieux. Elle était en demi-deuil de sa sœur Rébecca, qu'elle avait soignée nuit et jour et dont la mort l'avait profondément frappée. Sa

robe de velours noir avait un corsage à plis et à ceinture; elle était garnie du haut en bas d'olives d'or. Un chapeau de velours épingle mauve encadrait son visage si fin. Elle était réellement émue. Tout essoufflée des trois grands étages qu'elle venait de monter, elle se jeta dans les bras de M""® Crémieux qu'elle embrassa avec effusion .

« Hélas ! dit-elle, je n'ai plus mes jambes d'il y a seize ans; mais le cœur est toujours le même pour vous. Savez-vous que ce matin j'ai demandé à Rose si elle ne pouvait pas retrouver dans ma garde-robe une vieille robe de 1 838 ? J'aurais voulu la mettre pour mieux vous paraître la même! »

Voilà à peu près les paroles ; mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est la grâce, le charme, la séduction de toute la personne. Elle revint souvent rue Bonaparte; elle y dina plusieurs fois; elle y soupa un soir après une représentation extraordinaire à l' Opéra-Comique où elle avait joué Cinna. Dans toutes ces réunions, elle fut pleine d'esprit naturel et de sim-

plicité; elle raconta avec une bonhomie parfaite des anecdotes de sa jeunesse.

Elle fut, un soir, mise en gaieté par le prénom d'Hippolyte, que portait un des convives présents.

« Est-on heureux, s'écria-t-elle, de s'appeler Hippolyte et ne pas être le fils de Thésée! »

Puis elle parla de son enfance, des légumes qu'elle nettoyait dans la cuisine, tout en déclamant, drapée dans un torchon dont elle se faisait un manteau tragique.

« On m'a quelquefois reproché, ajouta-t-elle en riant, de n'avoir pas le don des larmes. Je crois vraiment en avoir trop versé en épluchant les oignons maternels; après eux, tous les Hippolytes du monde n'ont plus eu le pouvoir de me faire pleurer : la source des larmes était tarie. »

Le récit qu'elle fit de sa première visite chez Samson fut d'un comique achevé.

Ses parents avaient demandé rendez-vous au professeur pour lui faire entendre leur fille,

23o A utographes.

qui était encore toute jeunette. La mère Félix était inquiète; elle trouvait que la petite ne représentait pas. Les membres étaient trop grêles; pas trace de gorge : c'était désolant. Voici ce qu'elle imagina : après avoir acheté au marché du Temple un costume complet pour sa fille, elle la rembourra d'ouate des pieds à la tête, afin de suppléer à l'embonpoint absent. Ainsi attifTée, Rachel ne se ressemblait plus et les parents contemplèrent leur œuvre avec une certaine complaisance. Ils la menèrent chez Samson, qui, après s'être informé de l'âge de la fillette, déclara que le physique était impossible : l'enfant était trop forte; elle ne grandirait plus, elle devait être nouée.

La mère Félix, désolée de ce qu'elle avait fait, insinua alors d'une voix timide que la petite n'était pas aussi grosse qu'elle le paraissait, que tout n'était pas à elle.

(c Voulez-vous bien vite déshabiller mademoiselle et me la montrer telle qu'elle est! » s'écria le professeur courroucé.

Lorsqu'il eut vu Rachel dans ses véritables

Collection Adolphe Cémrieux. 23 1

porportionSy il fut rassuré : elle était assez maigre pour pouvoir grandir !

Nous reproduisons ici quelques billets écrits pendant l'hiver 1855-1856.

« Rien de guérit de la grippe comme une bonne et longue causerie d'homme par/aitement distingués. Lisez ce mot à votre

chère femme et, bien sûr, elle m'enverra son malade. A lundi prochain, 6 heures précises, la guérison complète.

<( Le docteur, Rachel. »

c( Mon cher ami, j 'ai tant voulu aller moimême vous dire mes regrets et faire mes excuses de ne pas vous avoir vu depuis trop longtemps que je n'ai pas répondu à votre

232 A utographes.

dernier billet; mais c'est en vain que j'espère trouver un moment de liberté. Je répète Scribe(*) tous les jours avec acharnement et je suis si fatiguée après chaque répétition que je n'ai pu encore trouver la force de vous aller voir vers cinq heures* C'est l'heure où je quitte le théâtre» Cependant il faut que je vous voie; demain je ne répéterai que deux ou trois actes et je serai chez vous vers trois heures.

« Je vous écris ces lignes embrouillées sur le coin du bureau de notre régisseur; ma mère veut bien se charger de vous les porter.

« Je vous aime toujours bien fort et j'embrasse M"** Crémieux comme je vous aime.

« Rachel. »

(l)La Czarine,

Collection Adolphe Crémteux. 233

<( Mon bon ami^

oc Je vais faire mander au théâtre le précieux petit livre dans lequel se trouve le relevé des recettes faîtes par mes représentations depuis mes débuts. Je vous l'enverrai demain, ou bien plutôt j'irai vous le porter moi-même demain chez vous vers quatre heures, je tâcherai de vous amener M, Arsène Houssaye pour vous donner toutes les explications dont vous pouvez encore avoir besoin.

« Mille tendresses à votre chère femme, un baiser pour vous.

<( Rachel. »

« Ma chère madame Crémieux,

« J'ai un grand désir de passer une longue soirée avec vous; la voulant aussi longue que possible, venez dîner chez moi lundi, avec mon ami Crémieux, votre chère fille et mon nouvel avoué, avec lequel je tiens à faire ample connaissance; puis-je espérer ce plaisir complet pour lundi prochain ? Si mon dîner est mauvais, je tâcherai de vous le faire oublier le lendemain à Rosmonde,

« Votre ancienne, mais beaucoup plus vieille

ce Rachel.

« Vendredi. »

a Puisque vous aimez la lampe de Rosmonde, voilà, chère madame Crémieux, de quoi Tadmirer tout à votre aise ce soir. Je me suis éveillée ce matin en demandant une soupe; j'espère que Rosmonde aura la force de mieux débiter son rôle qu^elle ne Ta fait il la première représentation (').

ce Votre amie et dévouée

« Rachel,

Avant son départ pour l'Amérique, fatal voyage qui devait hâter sa fin, Rachel envoya à M"* Crémieux sa baignoire pour ses douze dernières représentations. Elle passa en revue son répertoire et, quoique déjà frappée du mal qui l'emporta, elle eut des soirées admirables. Il faut avoir entendu cette merveilleuse

(l)Ea sortant de scène, après cette première représentation, Rachel avait eu un long évanouissement.

artiste pour comprendre la fascination qu'elle a exercée, le souvenir qu'elle a laissé, souvenir qui rend impossibles à revoir les pièces qu'elle a marquées de son empreinte. Nous ne croyons pas que ceux qui lui ont vu jouer Monime aient pu admirer aucune des actrices qui s Y sont essayées depuis sa mort. On pourra retrouver une femme passionnée qui enlèvera les applaudissements du public dans Phèdre , dans Roxane — et encore n'en a-t-on pas, jusqu'à présent, trouvé une seule qui fût l'ombre de Rachel; — mais Monime, mais ce rôle contenu, plein de nuances exquises où un mot, un geste enthousiasmait la salle entière, ceux qui ne Font pas vu interprété par Rachel ne le connaîtront jamais.

Elle cherchait longtemps ses effets, qu'elle voulait toujours sobres, classiques. Après avoir entendu Crémieux raconter Tanecdote de Talma dans Achille, elle eut l'idée d'en tirer parti dans Roxane. Un soir, pendant la scène où Bajazet lui avoue son amour pour Atalide, elle l'écouta, effrayante de frémissement inté-

Collection Adolphe Crétnieux. 237

rieur; elle porta une main tremblante sur son poignard^ le sortit lentement de sa gaine comme si elle voulait elle-même frapper le traître; puis» le laissant retomber, elle dit froidement le terrible : Sortez /que le spectateur sait être un arrêt de mort.

L'efïet produit fut immense et Rachel fut ravie; elle remercia Crémieux, à qui elle devait ce succès. Deux jours après, un journaliste grincheux lui reprocha de verser dans le mélodrame : cela suffit, le fameux geste fut à jamais condamné.

Un de ses plus beaux mouvements dans le rôle de Phèdre lui fut fourni par le hasard.

Elle le jouait en province : l'actrice chargée du personnage d'Œnone était gauche et maladroite; elle marcha sur la tunique de Rachel au moment où Phèdre sort après avoir maudit sa nourrice.

Phèdre, irritée, tira violemment sa robe, prise dans le pied d'Œnone : le public applaudit à outrance ce mouvement qu'il crut inspiré par le mépris. Rachel nota précieuse-

ment cette indication, et le geste de répulsion avec lequel elle retira dorénavant sa robe pour qu'elle ne fût pas souillée par le contact de la nourrice devint un de ses meilleurs effets.

Le voyage en Amérique fut la fin de Rachel.

Malade de la poitrine, les nerfs surexcités, elle ne rencontra pas le succès qu'elle espérait.

Elle revint en France condamnée par les médecins, s'installa place Royale, puis alla mourir au Ganet.

La famille de Rachel envoya à Crémieux une superbe édition des poètes classiques qui avait fait partie de la bibliothèque de la grande tragédienne et qui porte son ex libri. Crémieux remercia par cette lettre, qui sera la dernière que nous citerons ;

Collection Adolphe Crétnieux. 289

a Paris le 7 mai 1858.

c( Mon cher monsieur Félix,

oc Je n'ai besoin d'aucun souvenir pour avoir constamment devant moi l'image de cette chère enfant, dont la gloire a été si grande et qui laisse dans T histoire de l'art une mémoire impérissable ; la mort qui l'a frappée si jeune encore donne au sentiment de pure affection que mon cœur lui avait voué depuis vingt ans je ne sais quelle douceur mêlée d'amertume qui ne s'effacera jamais.

« Je n'en suis pas moins vivement touché de la pensée que vour venez d'avoir, vous et toute la famille de Rachel ; en m'adressant ces beaux volumes de sa bibliothèque, vous

240 A utographes.

avez voulu me rappeler les heures où je relisais avec elle ces merveilleuses poésies dont son génie devinait toutes les beautés.

Je vous en remercie tous ; vous ne pouviez rien me donner qui me fut plus doux à recevoir.

(( Agréez la nouvelle expression de mes sentiments les plus dévoués.

« Ad. Crémieux. »

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