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SI

En un temps où l’image tient une si grande place dans les publications contemporaines , oz'i /e crayon du dessinateur s’associe si volontiers à la plume de l'écrivain ou à la fantaisie du penseur , où le rapide plaisir des yeux devance et supplée quelquefois la foi moins spontanée de l’esprit , je tiens, avant tout, à caractériser la manière de M. Henri Boutet, ce qui constitue pour moi l'originalité réelle de son œuvre , et me fait trouver un sincère plaisir à en présenter au public un des plus gracieux fragments.

Inutile d’abord de dire qu’il n’est pas de ceux qui

plient V idéal féminin à des intentions de caricature , en le mêlant aux choses grotesques de la vie, ce qui m'atoujoursparuune profanation, la femme n’ayant, à vrai dire, en art, de raison d’être que sa beauté, et la laideur étant cheq elle douloureuse infiniment plus que comique. Or je sais à V artiste un gré infini de ce respect pour le trésor merveilleux de V harmonie dans les formes qu’elle est pour nous, seule immuable dans le bouleversement stupide des modes et des choses, et qui fait les belles filles de notre Montmartre sœurs lointaines de celles du mont Aventin.

Et ce qui me charme non moins dans ces fantaisies charmantes, c'est que M. Henri Boutet nous y montre la femme toujours seule , sans le concours de ce facile repoussoir que nous lui sommes, nous, le sexe laid ; oui, toujours seule et dans une atmosphère bien à elle, dans la façon de chapelle voluptueuse où sa beauté s’exhale en d’invisibles encens et que ferment les rideaux de sa chambre, où elle se complaît à être sa propre idole, délicieusement consciente des adorations qu’elle mérite, mais dont elle retarde l'hommage pour rêver quelque folie enfantine et raffinée, et n’évoquant notre image que pour s’en moquer, comme il convient. A quoi bon nous montrer, en effet, le bourdon auprès de la rose, le prêtre auprès du dieu , la victime auprès du bourreau ? Je trouve encore une piété singulière de la femme dans ce parti pris de ne rien souffrir qui puisse distraire de sa contemplation.

Dans cette intimité égoïste de la vie féminine, en ses riens les pins apparemment futiles , la fantaisie du dessinateur s’est révélée singulièrement observatrice , et volontiers je croirais qu’il a glissé, derrière les tapisseries , plus d’un regard indiscret dans la chambre des Candaules absents, où Madame Candaule était demeurée seule. Il est vrai que celle-ci a toujours gardé sa chemise et quelquefois son jupon, non qu’elle se crût observée, mais parce qu’un bout de vêtement est encore une coquetterie et que, même pour elle seulement, la Femme reste volontiers coquette. Diderot a dit quelque part que l’indécent n’était pas le nu, mais le troussé. Il aurait dû ajouter : le troussé voulu. Car ce qui trahit simplement la nudité est aussi chaste que la nudité elle-même. Est-ce que le bout de draperie des Vénus antiques ôte quelque pureté à leur image?

Vous m’alle^ repondre que ces jolies figures contemporaines ne procèdent pas du même idéal plastique. Et pourquoi donc, s’il vous plaît? La beauté dans les formes et dans le mouvement est de modernité éternelle. La différence des habitudes de la vie, en dépit des théories de M. Darwin, n’y a rien fait, ce qui prouve que celles-ci s’appliquent aux singes et à l’homme seulement. Par une pitié du Destin, la Femmey a échappé, et cette source de grâce qui, de tout temps, fut en elle, jaillit aux fleuves imperturbables où continue de se refléter l’image divine de l’originelle Beauté. Moi, je crois qu’elle a tout em-

■porté du Paradis en le quittant, avec le beau crespellement ou le ruissellement majestueux de sa chevelure, avec le sillon gracieux de ses épaules aux vivantes poussières d’argent , avec la courbe voluptueuse de ses bras qui se referment sur nos ivresses rapides , avec V épanouissement tentateur de ses hanches , et je me demande vraiment ce que l’archange au glaive de flamme prend encore la peine de garder au seuil du grand jardin aux inutiles pommes.

Ce que hauteur de ces jolies pages écrites avec le crayon a merveilleusement exprimé , c’est l’impeccable harmonie , la grâce indélébile des moindres mouvements d'un être, le seul avec la chatte , — et la comparaison n’a rien de blessant, puisque je crois fermement, avec les Égyptiens d’autrefois, que les chats sont des dieux , maîtres des éléments, et qui ont en particulier le pouvoir de faire pleuvoir rien qu’en se mouillant de la patte le haut de l’oreille , ce qui vaut bien le quos ego? de Jupiter, — d'un être, dis-je, dont chaque transformation de pose amène une harmonie nouvelle de lignes, comme le roulement du kaléidoscope amène une combinaison de couleurs. Aucun hasard, mais une loi éternelle de Beauté préside à ces changements, même les moindres, d’attitudes, et M. Henri Boutet le montre à merveille, en abordant les plus familières et, en apparence, les plus abandonnées de celles-ci. La Femme demeure plastiquement digne d' admiration

dans les laisser-allers les plus éperdus de sa solitude relative , quelle cherche sa boucle d’oreille sons son lit, ou rattrape malaisément sa pantoufle sur son tapis, ou s’ébroue, comme un moineau au soleil, sur un large coussin , le haut du corps à demi couché sur un guéridon , pour y écrire quelque épistolaire mensonge exempt des préoccupations littéraires de Madame de Sévigné. Que tout cela est exquis d'inflexions linéaires, d'indications de reliefs , et comme tout cela est exquis parce que cest la pure vérité , et que l'essence de la Femme est de nous agenouiller, avec des adorations muettes sur les lèvres, devant les moindres intimités de son être ! Car, dans la hiérarchie mythologique que je professe, ce dieu-là est encore plus puissant que le chat, et il n'a pas besoin de caresser la nacre rose de son oreille du bout de ses doigts fuselés par Omphale pour faire pleuvoir dans nos cœurs.

Puisque j'avoue cyniquement toutes mes superstitions, je dirai qu'à mon avis, ce n’est pas un simple caprice du dieu Terme (celui qu’on fête tous les trois mois ), mais une fatalité plus haute, l effet d une mystérieuse attirance et d'une obscure sympathie, qui a réuni, à la même adresse et dans un voisinage d'ateliers, l’aimable dessinateur qu'est Henri Boutet et le sculpteur admirable qu est Falguière. Vous n attende^ pas de moi, pour justifier cette belle pensée, un parallèle entre eux. Je n’ai pas encore, bien que mûr, l’àge qu aurait aujourd’hui Plutarque.

Mais il est certain qu’entre ces deux modernes à outrance, — car je ne sais pas un artiste plus puissamment moderne que Falguière, — il y a cette parenté très nette que tous les deux sont épris , avant tout , du mouvement, et que le souci de la forme proprement dite ne leur vient qu’ ensuite. Surprendre la vie dans une attitude spontanée, essentielle à un ordre de sentiment ou de caprice, cette chose immédiate et fugitive, comme un voile dont les plis s'envolent et se déforment, mais après avoir laissé à V impression de la forme le temps rapide de s’y figer , voilà, ce qui les intéresse l’un et l’autre et les charme, et voilà ce qui les fait inexorablement les interprètes de l’idéal féminin, celui-ci étant le seul qui conserve sa plasticité intacte , son inaltérable harmonie, même dans ces désordres apparents. Et la parenté se continue, sensible seulement pour les délicats en art, entre les modèles qui attirent le ciseau du grand sculpteur et qu'il immortalise dans la majesté du marbre, et ceux dont Henri Boutet confie au papier, du bout de son crayon, le plus souvent même au pollen, fragile comme celui de l’aile des papillons, du pastel, une moins solide image, mais non moins dévotement caressée et rêvée. Et voye % comme tous les deux aime?it la femme moderne, la Parisienne dans sa gracilité quelquefois un peu ténue, mais flexible comme les roseaux de V Attique et chantant encore, comme eux, la chanson immortelle à travers les âges de la Beauté et de l’Amour!

A côté de cette parenté contemporaine, si je cherche à Henri Boutet une paternité dans le passé, c’est le nom de Fragonard qui viendra tout naturellement sous ma plume. Mais je me figurerai un Fragonard plus attendri, plus respectueusement épris de la Femme , presque bigot dans la religion que nous professons tous les deux. Et puis c’est encore un Fragonard infiniment moins théâtral que son ancêtre, et voilà ce qui m’ enchante encore dans ces jolies compositions , — -non, impressions plutôt ! — que je me reproche de commenter, par avance, si longuement : rien qui sente la scène et la fausse image de la vie que nous donne celle-ci. Trouver , en ce moment, un homme qui ne soit pas comédien ! quelle aubaine ! assister à une évocation de la nature et non à un spectacle ! quel enchantement ! Non ! non ! toutes ces délicieuses créatures qui tirent leurs bas, boivent leur thé matinal en songeant à leur capote rose, lisent, en crevant de rire, les sonnets d’amoureux attardés , proclament à elles-mêmes notre bêtise qui les empêche de nous aimer, enfoncent , dans leur oreiller parfumé, Vor crépu de leur chevelure, font avec leur couvre-pied de soie une mer en furie, ne jouent pas un rôle. Elles sont bien ainsi dans la réalité, dans la cruauté exquise de leurs jugements sur nous, dans le mépris où elles tiennent leurs commanditaires naturels, dans la folie de tromper qui leur tient lieu même de caprice, haïssables pour nous si nous étions sages et justes, adorables parce que,

au fond , nous sommes iniques et fous, Dieu merci! faisant , sans l'ombre d'un remords , leur facile état de bête de proie , mais tenant, dans le seul secret de leur beauté , ce/z/z des pardons infinis et des absolutions éternelles.

Et je crois vraiment qu’ Henri Boutet me les fait aimer plus encore en les révélant , d’un crayon plein de mansuétude passionnée, dans cette intimité parfaite de leurs délicieuses attitudes et de leurs sentiments pervers. Non que rien au monde soit moins vicieux que ce qu'il nous en montre , — un peu tout, — et de plus exempt de sous-entendus polissons, et de moins empreint des nostalgies immorales contemporaines . Non ! ce que j’aime, au contraire, dans ces délicieux petits monstres aux crinières ébourriffées, aux ongles nacrés de rose , aux narines frémissantes de santé , aux mots jetés en l'air , comme des éclats de rire, c'est qu'ils sont bien franchement sains , gais et de belle humeur dans leur épanouissement fatal à notre repos. Voilà qui repose de la névrose générale et du désenchantement envahissant « des femmes damnées », comme disait Baudelaire . Leurs petites dents aiguës ne saignent pas aux pommes qu'elles mordent. Elles mordent comme elles parlent, en riant. Aucune rêverie mauvaise ne complique leur naturel instinct du mal. Elles n’en sont pas meilleures, mais elles en sont plus charmantes. Elles n’ont jamais pensé une minute qu'elles étaient ineffablement méchantes , mais elles en feraient

la découverte avec un entrain satisfait et sans le moindre remords.

Heureux l’artiste qui les a surprises dans une telle sincérité de leur pensée, — si toutefois elles pensent , — et dans cette familiarité de leur beauté, car assurément elles sont belles. Moderne Actéon, — ayant même d’ailleurs risqué peut-être la même coiffure , — il a poursuivi Diane jusqu'au seuil de son bain, non pas dans la profondeur caressante du grand bois , mais dans le mystère , plus suggestif encore à l’âme contemporame , de la chambre parfumée où, non moins exquise que Diane , la beauté de nos jours prend ses innocents ébats'.

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