‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 28 sur 71 · CLÉONE · texte numérisé non relu

CLÉONE

Andromaque est...

Incapable, toujours, d'aimer et de haïr.

Dans Britannicus,qae de haine! Dans Mithridate, voici un héros dont la vie entière ne fut que haine. Si Jules Lemaître « ignore »,confesse-t-il, « pourquoi Racine a écrit les Frères Ennemis »,il sait pourquoi Racine a écrit Bajazet : « Parce qu'il était féroce ! »

Et en effet la tragédie de Bajazet est féroce.

Racine a écrit une « farce », les Plaideurs. C'est d'une gaieté... féroce! Les plaisanteries y sont étranges. Il nous dit que torturer un malheureux est, pour le juge, un agréable moyen dépasser une heure ou deux.

Et ce bonheur dans Iphigénie, de faire égorger Eryphile, quand la tragédie grecque lui offrait une

biche pour victime... Non, Racine semble faire massacrer une amoureuse passionnée et frémissante pour le plaisir cruel de voir couler son sang.

Et Esther !... Esther, est une atroce créature.

Et il est tellement vrai que, chez Racine, — par cela seul qu'il est passionné — , tout sentiment prend la forme de la haine, que, lorsque beaucoup plus tard, il écrira des cantiques d'après saint Paul, — le doux saint Paul, — nous verrons Racine traduire les paroles les plus calmes avec des mots de haine :

Saint Paul : « Ce mal que je ne veux, je le fais. »

Racine : « Et je fais le mal que je hais/»

En somme certainement Racine identifiait la haine et Tamour. S'il en fallait encore une dernière preuve, nous la trouverions dans les Frères Ennemis.

Nous savons que cette pièce fut remaniée par Molière. Nous savons aussi, n'est-ce pas, que Racine savait sa grammaire, parlait français.

Eh bien voici une variante introduite par Molière, — ou sur sa réclamation.

Racine avait écrit :

Tout ce qu'a de plus noir et la haine et Vamour,

l'amour et la haine ne faisant quun.

Molière a soutenu que cela faisait deux. Il a conseillé de modifier le vers « la haine ou l'amour ». Quel brave homme que ce Molière !

Eh bien, maintenant que nous savons de quoi est faite la passion chez Racine, entrons donc dans sa vie, mêlons-nous à ses moindres actes.

Ce ne sera pas bien long : on sait si peu de chose sur lui, — j'entends de choses prouvées où son caractère se manifeste franchement. Or, des autres actes de Racine, nous n'avons cure en ce moment.

Une précaution utile tout d'abord 1 Dressons un tableau des actes principaux de la vie de Racine avec leur date en marge. Jamais on ne s'imaginerait la désinvolture avec laquelle maint critique, — sauf M. Mesnard et Sainte-Beuve — ont « accommodé » les dates. Pensez que nous verrons un critique aussi probe que Brunetière, un chroniqueur-historien tel que M. Funck-Brentano, l'un rajeunir de trois ans l'arrestation de la Voisin, l'autre vieillir du même laps de temps la première de Phèdre...

On nous reprochera, sans doute, lorsque Ton critiquera ce livre, d'avoir pris trop de libertés avec Racine, du moins on ne nous reprochera pas d'en avoir pris avec les dates de sa vie. Or, dans Racine, les dates ont une importance capitale.

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