AVENTURIERS ET AVENTURIÈRES. LA PRINCESSE
TARARANOF (1).
I. Italiens et Italiennes. — Le Piémontais Odart. — Le Napolitain Lascaris. — Le baron de Tott. — II. Gagliostro. — La princesse de Santa-Groce. — La duchesse de Kingston. — La princesse Tarakanof.
Évoquer l'image d'une cour, mettre en scène l'entourage d'un souverain du dix-huitième siècle sans y marquer la place de quelques aventuriers serait se rendre coupable à la fois d'oubli et d'invraisemblance. Catherine n'échappe pas à la loi commune : le Piémontais Odart figure parmi ses familiers depuis 1762. Il disparait après le coup d'État, revient quelques années après, pour conspirer contre la veuve de Pierre III, cette fois, puisque c'est elle qui est sur le trône, a tout juste le
(1) Arâpop, Annales du théâtre russe; Archive du prince Vorontso/^ V, XXI; Archive russe, 1877; Bilbassof, Histoire de Catherine II; Formeron, Histoire des émigrés; Rarmovitch, Notice sur la duchesse de Kingston, dans V « Antiquité russe n, 1877; Mémoires de Laveaux, Weickard, etc.; Rrckb (voci der), Nachricht von der bérûchtigten Cagliostro*s Aufenhalt in Mittau; Zotof, CagliostrOy sa vie et son séjour en Russie, dans V ■ Antiquité russe », XII. Pour répisode de la princesse Tarakanof, le document capital est l'ouvrage de M. pAUiiiE, publié en 1867 par la Société de Moscou pour l'étude de YHistoire de r Antiquité et complété par Bretbric en allemand sous le titre : Die VorgehHche Tochter der K. Elisabeth. On y trouve les résultats de l'enquête ordonnée à cette époque par l'empereur Alexandre II. M. Challemel-Lacour a utilisé en partie ce travail dans une étude publiée par la Bévue des Deux Mondes, mai 1870. Une série de documents complémentaires a été publiée depuis dans le premier volume du ■ Recueil de la Société Impériale d'histoire russe » . Quelques renseignements sont à puiser dans la monographie des Razoumovski publiée dans le ■ Dix-huitième siècle n , par Vassiltchikop (II, 439 et s.), et dans l'étude de Miklnikop': La princesse Tarakanof, Pétersbourg, 1868. Le livre du prince Lcbomirski : Un drame sous Catherine II, n'est qu'un roman.
temps de s'enfiiir et s'efface pour toujours — tué par un coup de foudre à Nice, à ce qu'il parait. Mais il laisse à Saint-Pétersbourg de la graine de son espèce, car en 1788 Langeron va affaire à un Italien qui lui ressemble à s'y méprendre. Celui-là s'appelle ou plutôt se fait appeler le comte Morelli, de son vrai nom Rosatti, ex-musicien dans un régiment français. Sa voix, sa guitare et sans doute quelques autres talents lui ont donné accès chez le prince Patiomkine. Au moment où éclate la seconde guerre turque, il est comte, colonel et chevalier de Saint-Georges. Langeron, qui vient d'arriver en Russie avec un passé d'honneur et de gloire, s'y morfond dans l'attente d'une commission qu'on lui a fait espérer auprès de l'armée autrichienne. Il désespère de l'obtenir quand, venant le trouver, Rosatti ou le comte Morelli lui donne à entendre qu'il doit renoncer à se faire employer s'il ne rend visite à M. Altesti. Celui-ci est un aventurier illyrien, secrétaire du favori Zoubof et ministre en second, chargé spécialement d'employer ou de surveiller au besoin les étrangers arrivant en Russie ou y étant déjà fixés. Après quelque hésitation, Langeron s'exécute : « Son antichambre n , raconte-t-il, « dès sept heures du (I matin était aussi remplie que celle de Zoubof... J'allai chez K lui après dîner, je le trouvai, je restai cinq minutes dans son « salon et ne lui dis pas un mot de mon affaire. Trois jours « après, j'étais expédié et parti. »
Nous avons eu l'occasion déjà de citer le nom sonore de cet autre coureur d'aventures à qui la protection de Betzki a valu la place de surintendant des Beaux-Arts et de directeur du corps des cadets. Ce faux Lascaris est encore un Italien, fils d'un Napolitain établi comme marchand d'épices dans l'ile de Céphalonie et s'appelantCarburi. Son imposture et sa véritable origine se trouvent un jour dévoilées par la femme d'un consul de Raguse envoyé à Saint-Pétersbourg, une vraie Lascaris celle-là. Il importe peu; mais à quelque temps de là le drôle se fait chasser du corps des cadets sous le coup d'une accusation honteuse que le chapelain de l'endroit croit devoir porter contre lui. On trouve à l'employer alors dans la police.
AVENTURIERS ET AVENTURIERES. 311
En 1764, parait à Saint-Pétersbourg un frère du baron François de Tott, ce Hongrois dont la carrière diplomatique et militaire au service de la France fut également méritoire. Il accompagne madame Saltykof, femme du ministre de Russie à Paris, que des raisons de santé rappellent dans son pays. Il est bientôt des plus répandus dans les meilleures sociétés de la capitale, obtient de servir comme volontaire dans le « camp m de trente mille hommes réuni en ce moment à Tsarskoïe, partage la tente du favori Orlof et lui doit d'être présenté à Tlmpératrice. Malheureusement, il s'endette et s'avise alors d'utiliser ses brillantes relations et l'uniforme de la cavalerie française qu'il porte, on ne sait trop comment ni pourquoi, en offrant ses services au marquis de Bausset, l'envoyé français en fonction. Bausset venant à mourir sur ces entrefaites, il caresse un instant l'espoir de lui succéder comme chargé d'affaires, puis se résigne à l'emploi moins glorieux de fournisseur de renseignements aux gages de la légation. Faisant valoir son intimité avec le comte Panine, il obtient une promesse d'appointements assez élevés et le payement de ses dettes, mais le premier ministre de Catherine a vent de ce qui se passe, et, amicalement, conseille au marchand de secrets d'État de passer promptement la frontière. II lui ouvre même sa bourse pour les frais de ce départ précipité. Dans un mémoire justificatif présenté en 177 1 au duc d'Aiguillon, de Tott se défend assez plaisamment du soupçon injurieux d'avoir obéi à des motifs d'intérêt personnel ; « Qu'on mette un Russe à la cour de u France, avec le sens commun, un nom, de bonnes manières, « en société avec le premier ministre, en liaison avec les plus a grands des deux sexes ; qu'on lui suppose peu d'amour pour a ses glaces {sic) ; qu'il ait huit mille francs de dettes, et qu'on « juge alors s'il sera embarrassé. »
V Étoile du Nord aurait failli à justifier son nom si son rayonnement européen n'avait pas attiré le plus grand aventurier du temps. Cagliostro met plusieurs mois à se préparer une entrée sensationnelle sur une des scènes les plus en vue qu^il y eût en Europe dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. Arrivé à Mittau en février 1779, il y prolonge son séjour, guettant et préparant son public, arrangeant son décor. Il s'est attribué une mission importante de Tordre maçonnique dont il est appelé à devenir le représentant dans les pays du Nord. Bien accueilli dans la maison courlandaise du comte Medeni, bien recommandé et annoncé à grands coups d'habile réclame, il se trouve, en effet, à son arrivée à Saint-Pétersbourg en possession de tous ses moyens ordinaires. Patiomkine, alors au début de sa faveur, va le voir et trouve pour revenir des raisons auxquelles la belle et fascinante Lorenza, qui porte à ce moment le nom de princesse de Santa-Croce, n'est pas étrangère. D'après un des mille on dit qui ont circulé sur les faits et gestes de Catherine, la souveraine serait elle-même intervenue pour faire partir cette rivale, avec une somme de trente mille roubles que la belle aurait refusée après en avoir reçu le double des mains du favori. La légende est peu vraisemblable. Pour se débarrasser de ses rivales, Catherine possédait d'autres ressources, et elle a mis d'autre part trop de bonne humeur à faire, en causant avec Grimm, le récit du séjour dans sa capitale et des prouesses du charlatan :
« Il est venu ici se disant colonel au service d'Espagne et tt Espagnol de naissance, faisant entendre qu'il était sorcier, tt faisant voir des esprits et les ayant à sa disposition. Quand « j'ai entendu cela, j'ai dit : Cet homme a grand tort de venir « ici; nulle part il ne réussira moins qu'en Russie. On n'y