‹ Autour d'un trône, Catherine II de RussieChapitre 5 sur 43 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES HOMMES DE GUERRE (l).

. Soldats et généraux. — Roumianttof. — Ramientki. — Repnine. — Panine.

— Vice» et vertus militaires. — II. Souvorof. — Un émule de Turenne. — Comédie ou folie? — L'homme de guerre, le courtisan, le père. — La Souvorotehka. — En Grimée et en Italie. — Masséna et Moreau. — III. Le» généraux étrangers. — Une recrue manquée. — Bonaparte. — Le dernier des grands condottieri, — Le comte de Nassau-Siegen. — IV. La marine russe. — Catherine à Cronstadt. — Une revue navale désastreuse. — Le grand amiral Galitzine. — Spiridof. — Les amiraux anglais. — Elphinstone, Dugdale et Greigh.

— Le premier des grands hommes de mer russes. — Tchitchagof. — Encore un étranger. — Ribas.

— Comment avez-vous fait pour vaincre Frédéric II ? demandait un jour Catherine à Saltykof .

— Moi, matouchka? répondait le héros de Kunersdorf en

(1) Archive russe, a. 1874, 1876, 1878; Archives du Sénat de V Empire, publiées en 1869 ; marquis d' Aragon, Le prince de NassauSiegen, Paris, 1893 ; Biographie de Souvorof dan» V «Antiquité russe», XIV; Beiiiiii4Rdi, Vermisckte Schriften; Bocdanovitch, Les campagnes de Boumiantsof, Patiomkine et Souvorof ^ Pétersbourg, 1852; BrucK5ER, Guerre russo-suédoise; Casteluau, Essai sur r Histoire de la nouvelle Bussie; Choubihski, Esquisses historiques; Chrapowicki, Journal; Correspondance politique aux Archives du Ministère des affaires étrangères; Correspondance de Catherine avec Patiomkine, dans le « Recueil de la Société d'histoire russe" , XVII; Correspondance de Souvorof, dans V • Archive russe», 1866; Dastgeau, Journa/; Goloyatchef, La flotte russe dans la guerre avec la Suède; Grot, Souvenirs sur Dierjavine ; Journal de Bobrinski, dans r « Archive russe », 1877; KLEi^scaaiiDT, Busslands Geschichte und Politik; Lebedief, Les comtes Panine; Maslovski, Ecrits de Souvorof, de Patiomkine et de Boumiantsof, Pétersbourg, 1793; Mémoires de Boger de Damas, de Longeron (inédits^, de Bounitch, de Ségur; Petroucbevski, Biographie de Souvorof; SoKOLOF, Campagnes de V Archipel dans les « Mémoires du département hydrographique » , VII ; Sosostovitch, Biographie de Boumiantsof, Moscou, 1893; Souvenirs et anecdotes, hist. dans V « Antiquité russe ", X; Tchitchagof, Bio" graphie de Boumiantsof, Péterbourg, 1849; Zirkeissh, Geschichte des Osmanichen Beichs,

simulant un grand étonnement. Ce n'est pas moi; ce sont vos petits soldats.

Sans faire d'injustice à personne, si ce n'est peut-être à Souvorofy cette boutade du vieux soldat pourrait, elle aussi, être appliquée à toute l'histoire militaire du règne de Catherine, si rempli pourtant de gloire. Le grand Roumiantsof, lui-même, n'est qu'une capacité contestée et contestable. Le célèbre feldmaréchal eut pour père un simple soldat aux gardes, que Pierre I" récompensa pour un service exceptionnel en lui faisant épouser une de ses maîtresses. La récompense valait le service. Ce premier des Roumiantsof connus avait été chargé de découvrir et de ramener en Russie le malheureux Alexis. Il s'empara du fugitif à tapies et le conduisit sous la hache du bourreau. Un demi-siècle plus tard, Alexis Orlof devait s'illustrer par un exploit analogue. Sombre est l'origine de la plupart des grandes fortunes et des grandes illustrations de la Russie d'alors ! La mère du futur vainqueur de Kagoul survécut quarante ans à son mari et demeura jusqu'en 1788 à Saint-Pétersbourg comme un monument vivant du grand règne dont Catlierine s'appliquait à continuer la tradition. Elle mourut nonagénaire dans cette ville , dont elle avait vu poser la première pierre. Conservant toute la présence et toute la vivacité de son esprit, elle évoquait des souvenirs qui ressem* blai^nt à des rêves : le dîner de Louis XIV, auquel elle avait assisté ; la toilette de madame de Maintenon, dont chaque détail l'avait frappé ; sa visite dans le camp de Mariborough et les attentions dont elle avait été l'objet à Londres de la part de la reine Anne. Elle parlait aussi de celles dont le grand tsar l'avait honorée et montrait volontiers qu elle ne s'y était pas montrée insensible.

Né en 1725, Pierre Roumiantsof passa pour un fils posthume du monarque. Capitaine à dix-neuf ans, il commanda la réserve de l'armée victorieuse à Gross-Jaegerndorf et le centre de celle qui triompha à Kunersdorf. Quinze ans après, le 2 1 juillet 1 774, il signait sur un tambour la paix ds Koutchouk- Kainardji. Catherine lui prépara à Moscou une réception digne

de tant de succès, digne aussi de sa propre imagination éprise de grandiose ; elle voulut le rencontrer sous un arc de triomphe d'où, sans descendre de cheval, il marcherait à son côté jusqu'au Kremlin. D'humeur timide et farouche, il se refusa à cette apothéose; elle lui en fit agréer l'équivalent sous une forme moins théâtrale : il eut le surnom honorifique de ZadounaTski{d'sLU delà du Danube), l'ordre de Saint-André, une épée d'honneur garnie de diamants, un bâton de maréchal orné de même, un chapeau couronné de laurier, et des paysans par milliers et des roubles par millions. Hélas ! quelques années après, l'objet de tant d'honneurs et tant de largesses n'était plus qu'une lamentable épave flottant à la dérive dans l'orageux tourbillon où surnageait la fortune d'un Patiomkine. Au moment de la déclaration de la seconde guerre turque le vainqueur de Kagoul reçoit bien un commandement, mais Patiomkine s'arrange de façon qu'il ne puisse en tirer aucun parti ; il lui refuse troupes, vivres, munitions et occasions de combattre. Une partie de la correspondance échangée entre les deux généraux pendant cette campagne a été récemment publiée. On s'en est servi pour établir que Roumiantsof reconnaissait la supériorité de son rival. Elle prouve tout au plus qu'en dépit de ses affectations de sauvagerie, il savait être bon courtisan. Ses lettres sont plus que courtoises, elles sont tendres ; celles de Patiomkine sont pleines de déférence apparente, mais vides d'égard réel pour la situation du vieux soldat. A un moment, celui-ci semble admettre, il est vrai, qu'il faut un homme comme le favori de Catherine pour conduire une campagne dans un pays comme celui où sa fantaisie a transporté le théâtre de la guerre, et où lui, Roumiantsof, se fait l'effet « d'un roseau secoué par les vents dans un désert » . En 1789, las de commander une armée imaginaire contre un ennemi introuvable, incapable de sortir du cercle où on l'a enfermé par quelque improvisation hardie où se serait révélé son génie, il demande un congé qui lui est lestement accordé, se retire dans son domaine de Tachane, en Ukraine, s'y bâtit un château qui ressemble à une forteresse, s'y enferme dans

une chambre qu'il ne quitte presque jamais et où il ne reçoit presque personne, fait mine de ne pas reconnaître ses propres enfants, qu'il laisse dans la misère, et y meurt en 1796, survivant de quelques jours seulement à Catherine. Il passe pourtant pour avoir inspiré encore en 1794 la campagne rapide de Souvorof, couronnée par la prise de Varsovie. Soldat victorieux, mais victorieux contre les Turcs seuls, peut-être lui manqua-t-il un autre théâtre pour développer des qualités de stratège, que ses opérations sur le Danube n'ont pu mettre suffisamment en lumière (1).

En lui donnant Souvorof, alors qu'elle négligeait d'utiliser Roumiantsof, la fortune fit preuve une fois de plus envers Catherine d'une prodigalité dont son histoire offre tant d'exemples. Et le futur prince d'Italie fut lui-même longtemps tenu à l'écart. En attendant, dans les rangs de ses beaux régiments de la garde où elle découvrait aisément des favoris, Catherine eut quelque peine à trouver des commandants d'armée. Elle trouva im Kamienski, brute sauvage, mordant ses hommes à la manœuvre et leur emportant des morceaux de chair avec ses dents, faisant déshabiller ses prisonniers par trente degrés de froid et ordonnant de les inonder d'eau jusqu'à congélation parfaite (2) ; triste héros qui eut plus tard un commandement en chef devant Napoléon et n'y brilla guère. Elle trouva Repnine, soldat plus heureux qu'habile, diplomate vénal, débauché et vaniteux, se dédommageant du rôle subalterne qui lui échoit sur les champs de bataille par ses allures, de satrape sur le pavé de Varsovie, n'y servant guère, comme ailleurs, que sa propre fortune et ses passions, mais s'y faisant payer par tout le monde, prenant les roubles de Catherine, les ducats de Stanislas-Auguste et les faveurs de la princesse Czartoryska. Au congrès de Teschen (1778) où il figure comme plénipotentiaire, le baron de Breteuil arrive à désarmer son hostilité, en

(1) Pour rappréciatioD des talents militaires de Roumiantsof, voy. BERztUàRDi, Vermischte Schri/ten, t. I, p. 74 et suiv. ; RoueriTCU, Rousshaiçi Starina, t. II, p. 129; Langeror, Mémoires.

(2) LiRGEROif, Mémoires.

5S CATHERIME LE GRAKD.

faisant disparaître de sa table une vaisselle de vermeil dont Repnine s'avise d'être jaloux. Homme d'éducation, d'ailleurs, et de bonnes manières, avec un vernis de littérature qui le rend correspondant de Voltaire et de Diderot (1), avec une pointe de libéralisme qui le fait membre d'une loge maçonnique : le vrai Russe demi-civilisé d'une époque de transition.

Panine, le frère du ministre, que Catherine fut heureuse de ravoir en 1774 contre Pougatchof après en avoir fait bon marché pour plaire au bel Orlof, était au moins un homme de caractère. A Moscou, au milieu de l'affolement général provoqué par l'approche du terrible samozvaniets, il fut à peu près seul à conserver son sang-froid avec une attitude digne d'un héros de l'antiquité. A ceux qui, avant qu'il eût reçu son commandement lui demandaient ce qu'il y avait à faire, il répondait, impassible : « Mourir ! » Les lettres écrites par lui à son frère pendant ces jours d*épreuve sont un beau monument de grandeur d'àme et de généreux dévouement à la patrie. On ne saurait le méconnaître, chez la plupart de ces hommes, enfants d'une société en voie de formation et « corrompue avant d'être mûre » , ainsi qu'on s'est plu à le dire non sans une apparence de raison, l'amour du patrimoine commun, la foi en sa destinée et l'esprit d'immolation au bénéfice de sa grandeur, paraissent en même temps avec une intensité qu'on n'a guère chance de rencontrer ailleurs à la même époque. Ils sont grossiers et féroces souvent, vils parfois, mais ils aiment leur Russie, et, du général au soldat, ils la servent sans réticence et sans réserve, donnant leur peine, donnant leur sang, donnant surtout, ce qui est plus rare , donnant toujours et partout l'obéissance entière, aveugle, à la consigne, la fidélité absolue, invariable, au drapeau. L'histoire ne connaît pas de traître parmi ceux que Catherine envoie à la mort dans des pays perdus, sous des chefs de hasard, et Patiomkine lui-même, le général indolent et fantaisiste, n'y trouve pas d'indisciplinés.

Quand Pougatchof, vaincu, est amené devant Panine, les fers

(1) CeUe correspondance a brûlé en 1812, au passage des Français.

aux pieds, les mains liées derrière le dos, celui-ci Tinterroge :

— Comment as-tu osé me faire la guerre?

— Batiouc/ika, je l'ai bien faite à Tlmpératrice elle-même! Un rugissement, un bond de tigre, et voici le général aux

prises avec son prisonnier, le souffletant à tour de bras et lui arrachant des poils de sa barbe. Le trait est bien d'un Asiatique à demi sauvage encore, qui le lendemain, oubliant sa colère, donnera au captif ainsi maltraité le nom familier et caressant de lemelka (diminutif d'Émilien) et lui dira d'avoir foi eix la clémence de rimpératrice. Le même homme se montre parfaitement susceptible de noblesse de cœur et même de générosité. Trois ans plus tôt, en 1771, les autorités de Moscou se refusant à faire Bgurer une escorte militaire derrière le cercueil de Saltykof, le héros de la guerre de Sept ans, tombé en disgrâce avant sa mort, Panine revêt son uniforme de parade, prend place sur la tombe de son ancien compagnon d'armes et déclare qu'il y restera en faction jusqu'à ce que l'on se soit décidé à le relever par le piquet d'honneur auquel a droit le défunt.

Le mérite de la défaite et de la capture de Pougatchof a été d'ailleurs attribué, et avec justice, ce me semble, à un de ses subordonnés. Mais celui-ci s'appelait Michelsohn, et n'eut guère que l'oubli pour récompense.

Avec Souvorof apparaît au rang des chefs militaires illustrés sous le règne de Catherine un type plus compliqué. Par son origine suédoise, celui-ci a racine dans le vieux sol cultivé de l'Europe occidentale; par sa première jeunesse, passée dans la maison de son grand-père, archiprêtre {protoieret) de l'église de Blagoviechtchensk au Kremlin, il a pris contact avec le mysticisme religieux de la Russie orthodoxe ; par les com-

mencements obscurs de sa fortune, simple sous-of6cier au cours de la guerre de Sept ans, il est et demeure peuple y avec le mélange de naïveté, de finesse, de sauvagerie et de fantaisie qui distingue la race. Le tout fondu et amalgamé dans un esprit vif, mais inquiet, dans une âme ardente et tourmentée, dans un tempérament particulièrement nerveux, produit un ensemble bizarre, déconcertant, une silhouette tour à tour héroïque et saugrenue, avec des apparences d'énigme indéchiffrable et un air de perpétuelle mystification. Les interprétations mainte fois essayées des excentricités dont il est coutumier n'arrivent qu'à se contredire : les uns y découvrant le souci de se singulariser aux yeux de Catherine qui passe pour aimer l'originalité et les originaux ; les autres, le désir de désarmer la jalousie inquiète des favoris. Langeron, qui a l'occasion d'observer le héros de près, pense qu'il a commencé par simuler la folie, mais qu'il est arrivé à s'en faire une habitude et une seconde nature. Le matin, au camp, on le voit sortir de sa tente nu comme ver et faire des culbutes dans l'herbe. Bastoptchine, ayant à lui remettre des dépèches envoyées par Patiomkine, le trouve un jour dans cet état. Sans sourciller, Souvorof reçoit le message, se fait apporter de quoi écrire, et, l'expédition faite, reprend ses exercices. Présenté au général au lendemain de la prise d'Ismail, — un sanglant triomphe, assaut furieux suivi d'un massacre et d'un pillage qui durent huit jours, — Langeron lui-même éprouve une réception curieuse :

— Où avez-vous gagné cette croix ?

— En Finlande, avec M. le prince de Nassau.

— Nassau! Nassau! C'est mon ami.

Il lui saute au cou. Puis aussitôt :

— Savez- vous le russe?

— Non, général.

— Tant pis ! c'est une belle langue.

Il se meta réciter des vers de Dierjavine, mais s'interrompt pour dire :

— Messieurs les Français, vous êtes tombés du Voltairia-

nisme dans le Jean-Jacquisme, ensuite dans le Raynalisme et de là dans le Mirabeautisme, et c'est la fin de tout... Vous boitez?

— J'ai eu le pied foulé en tombant du rempart.

— Que ne le disiez-vous?

Il saisit le jeune officier à bras-le-corps, le charge sur ses épaules, le porte au bas de Tescalier et Ty laisse dans la boue sans lui dire adieu.

Blessé un jour lui-même devant OtchakoF, après un assaut infructueux, il s'enferme dans sa tente et refuse toute assistance. Aux exhortations du chirurgien français, Massot, que Patiomkine lui a envoyé, il ne répond qu'en balançant la tète d'un air de désespoir et en répétant : Turenne ! Turenne ! — Il prétend ne compter que trois grands généraux dans l'histoire militaire moderne : Turenne, Laudon et lui-même. Plus tard il accusera Dieu d'avoir envoyé exprès Bonaparte en Egypte pour le priver, lui Souvorof, de la gloire de vaincre « l'ogre de Corse » . — Massot, impatienté, finit par lui dire :

— Eh bien ! Turenne, quand il était blessé, se laissait panser !

— Ah!

Aussitôt il se jette sur son lit et se livre docilement aux mains du chirurgien.

Au feu il parait ivre, mais aussi un Cosaque l'accompagne toujours, porteur d'un bidon que le héros fait remplir avec du punch très fort, qu'il appelle u sa limonade » et qu'il réclame à tout moment. En use-t-il hors du champ de bataille? On le croirait. Agréé comme volontaire dans les rangs de l'armée russe et chargé par le prince de Nassau de conduire devant Otchakof deux bâtiments réclamés par le général, le comte de Damas attend à son bord les ordres de son nouveau chef. Sour dain il voit surgir devant lui un homme inconnu qui, sans autre préambule, l'interroge d'une voix brève :

— Qui étes-vous ?

— C'est à moi de vous le demander.

— Je suis Souvorof. A qui écrivez-vous?

— A ma sœur.

— Je veux lui écrire aussi.

Et le jeune homme interdit voit son visiteur inattendu lui prendre la plume des doigts et improviser en français quatre pages d'un galimatias inintelligible. La visite se termine par une invitation à diner. A Theure indiquée Damas se présente.

— Le général est couché, répond son ordonnance.

— Mais le dîner. . .

— Le général dîne à six heures du matin.

En 1794, le général devient maréchal. A cette occasion, il fait chanter le Te Deum, ordonne de placer dans Téglise, sur une double colonne, autant de chaises que Tarmée compte d'officiers généraux plus anciens que lui, arrive vêtu d'une simple veste et se met en devoir de franchir les chaises ainsi placées une à une, comme s'il jouait à saute-mouton. C'est seulement en arrivant au bout de cette course symbolique qu'il endosse l'uniforme de son nouveau grade et invite les prêtres stupéfaits à commencer l'office . En 1795, Catherine écrit à Grimm :

tt Vous ignorez peut-être qu'il (Souvorof) signe son nom « avec de fort petites lettres : primo par humilité, secundo « afin qu'on n'ignore pas qu'il ne se sert pas de lunettes. Outre « cela, s'il fait une question à quelqu'un, il faut lui répondre * sans hésiter, sur-le-champ, et ne jamais lui dire : Je n'en (c sais rien, car alors il se met dans une colère terrible; mais u la réponse la plus absurde ne le fâche pas. »

En effet, les mémoires du prince Galitzine nous le montrent demandant à un de ses aides de camp combien il y a d'étoiles au ciel et se contentant d'un chiffre indiqué au hasard, et le comte Rastoptchine mentionne la colère qu'il manifeste en voyant le grand-duc Paul se servir d'une lorgnette au théâtre, alors qu'il a proscrit dans l'armée l'usage des verres grossissants.

tt On dit Souvorof un homme de talent » , lisons*nous dans une des lettres récemment publiées du futur gouverneur de Moscou; tt je croirais qu'il doit plus à son bonheur qu'à son o génie. On s'est débarrassé de lui à Saint-Pétersbourg, où ses

a folies ont fini par ennuyer Tlmpëratrice qu'il faisait rougir. tt II est maintenant en Pologne ; il habite la maison de la comte tesse Félix Potocka; il dîne à sept heures du matin; il u porte des vêtements en grosse toile avec un casque sur la a tête ; il chante à Téglise et assure à tout le monde qu'il a ft une belle voix de basse, alors qu'on Tentend à peine. »

L'homme ne manque pourtant pas d'esprit. lien fait preuve parfois au détriment de ses compagnons d'armes, d'une façon fort mordante. Il dit de l'un d'eux : « C'est un très galant « homme..., j'espère qu'il se souviendra un jour qu'il y a de te la cavalerie dans son armée. » Après la défaite de Zurich, dont il impute la responsabilité à Rimski-Korssakof, il mande auprès de lui son malheureux lieutenant et lui prépare une réception solennelle, A ceux qui lui font observer que le triste vaincu aimerait mieux sans doute éviter cet appareil, il répond : « Comment donc ! c'est un homme de cour, c'est un « chambellan, il présente les armes à V ennemi jusque sur le a champ de bataille! » Quand Korssakof parait, il s'empare d'un esponton d'officier, et, se plaçant devant lui au port d'armes :

— Alexandre Mikailovitch, est-ce ainsi que vous avez salué Masséna à Ztirich? Oui, c'est ainsi, n'est-ce pas? mais, vive Dieu ! pas à la russe ! non, pas à la russe !

Des fragments de sa correspondance publiés en 1866 et plus récemment (1893) dans le recueil de M. Maslovski, le font voir sous un jour encore différent. La plume à la main, il extravague toujours, écrivant soit en français, soit en russe, avec une incorrection fantastique, avec une incohérence d'idées et d'expressions qui semble déceler l'ivresse ou la folie; bizarre, excentrique et fréquemment incompréhensible jusque dans les bulletins officiels qu'il adresse à ses supérieurs. En voici un échantillon autographe, portant la date du 20 juin 1788 et l'adresse de Patiomkine :

tt Monseigneur, grand homme! récompensés Poletaiew, tt Kroupenikov du Blokfort : rien du gros n'échapa dès l'apa- « rition de la Lune. Le Héros est épris de sa nouvelle frégate.

tt donné lui le nom. Prince Cliarle! émulation comune. P. S.

Cl était cochon : à la première entrée il me félicita par sa

« défensive... »

Mais en même temps il se montre homme de carrière, courtisan docile et avisé, quoi qu'en aient dit la plupart de ses biographes, très assidûment à l'affût des occasions d'avancement, très fort au courant des intrigues de cour et des questions de préséance, très inquiet de parvenir et très occupé de ne pas se laisser devancer. S'il témoigne des égards à Roumiantsof en présence de Patiomkine, ce dont on lui a fait gloire, c'est que le favori lui en donne l'exemple. Il ne manque pas, à côté de cela, une occasion de se prosterner devant le

a grand homme » ; il lui baise les mains dans ses lettres. Il est plat à souhait, mais par contre altier en proportion avec ceux de ses rivaux dont il n'a rien à craindre et férocement jaloux. En 1793, une décision de l'Impératrice qui, rappelant au service le vieux général en chef prince Dolgoroukof, lui donne un rang supérieur au sien, le met hors de lui. L'année d'après, il ne cesse de se plaindre de l'inactivité dans laquelle on le laisse, au lieu de l'envoyer combattre « les régicides de France». Car il est un antirévolutionnaire ardent. En 1795, il écrit au général de Charette :

tt Héros de la Vendée, illustre défenseur de la foi de tes

tt pères et du trône de tes rois, salut! Que le Dieu des armées

« veille à jamais sur toi... »

Cette lettre n'est pas de sa main ni certainement de sa composition. Son style personnel que nous connaissons déjà est très différent. En voici un autre exemple emprunté à une lettre qu'il écrit au comte Ribas, le lendemain de la prise de Varsovie :

u Excellence, cher et intime ami Ossip Mikailovitch ! D'ail-

tt leurs vous ne le pouvez ignorer. Mais l'auriez-vous présumé?

tt Moi j'y resterai sceptique jusqu'à la mort. Salues mes amis :

« le temps me manque de leur écrire ou plutôt la santé affai-

« blie par les travaux, les peines et la joie excessive. Au pre-

« mier pas, Isleviev^r et général, entrée partout, table perma-

a nente et compagnie. Lendemain Te Deum, deux cents coups, « Tauguste souveraine à genoux, Taccueil le plus gracieux à « ma fiye, pain et sel de Warsovie goûtés et emprésentés à « ma fille de la propre main; table, au milieu déclare... je « pleurs, ma santé debout, deux cents coups, j'ai honte de « dire les expressions; dernier serviteur de Dieu et de l'Impé- « ratrice. La magnanimité s'abaisse jusqu'à recommander à « Tiszczenko à son départ ma conservation. Gorczakof accablé

o de bontés, aussitôt expédié avec le b je crains de nom-

« mer. Dieu vous propice! Je vous embrasse, n

On devine qu'il s'agit du bâton de maréchal que l'Impératrice vient de lui envoyer et d'un toast qu'elle lui a porté à cette occasion. Qu'on ne s'étonne pas de le voir pleurant à la nouvelle des honneurs qui lui sont rendus : ce soldat implacable, à l'àme durcie, pourrait-on croire, recuite au feu des batailles et rendue réfractaire aux sentiments les plus communs à l'humanité, ce contempteur hautain de la souffrance et de la mort, cet organisateur impassible de massacres effroyables, est susceptible de sensibilité et même de poésie, il a la larme facile. Il pleure après sa première victoire en Pologne; il pleure au milieu des décombres fumants du faubourg de Praga, où sous ses yeux ses soldats précipitent dans les flammes et font rôtir des corps vivants de femmes et d'enfants; il pleure en faisant ses adieux au roi de Pologne, à la royauté duquel il vient de mettre terme. Comédie? Grimace de bouffon? Nous n'en savons rien. Il a une fille qu'il fait élever au couvent de Smolna, dont il surveille l'éducation avec une sollicitude toujours en éveil et à laquelle, entre deux batailles, il adresse des lettres étranges invariablement et incohérentes, mais où respire une tendresse éperdue et s'épanouit une imagination pleine d'inspirations délicates.

« Souvorotchka, mon âme, bonjour. . . Chez nous les outardes « crient, les lièvres courent, les sansonets voltigent en l'air : « j'en ai pris un dans son nid, je l'ai nourri en le laissant a manger dans ma bouche, et il est revenu chez lui. Noisettes « et noix ont déjà mûri dans les bois. Écris-moi souvent, si

K occupé que je sois, je lirai tes lettres. Demande à Dieu que tt nous nous nous revoyions. Je t'écris avec une plume d'aigle ; Cl j'en ai un qui vit avec moi et mange dans ma main. Te « souviens-tu de la dernière fois que nous nous sommes vus. « Depuis je n'ai plus dansé. Ici c'est à cheval que nous gam- « badons ; nous jouons avec de grandes balles en fer, que tu tt aurais de la peine à soulever avec tes petites mains et avec tt des grains en plomb. SMl en tombe un dans l'œil, la tète « est perdue. Je voudrais t'envoyer des fleurs de champs; « elles sont très jolies, mais elles sécheraient en route. Adieu, Cl chère âme, ma sœur. Le Christ soit avec toi (1). »

Pour cette fille, pour cette Souvorotchka adorée, qu'il appelle fréquemment sa sœur, quand il ne lui décerne pas le titre de « comtesse des deux empires » , il n'hésite pas un jour à risquer sa disgrâce, il refuse de la laisser installer, son éducation finie, au palais impérial, où Catherine lui a réservé une chambre à côté de la sienne. On comprend ses motifs. Et, fièrement, il annonce à ses amis la résolution où il est de quitter le service pour sauver son honneur et celui de son enfant. La fin du règne le voit en effet éloigné de la cour, exilé presque, rendu étranger en tout cas aux choses de la guerre, dont les deux jeunes Zoubof s'occupent à sa place.

Grand capitaine à travers toutes ces bizarreries? On l'a afBrmé. On a soutenu aussi le contraire. Quelques-unes des parties dont s'est composée la valeur des chefs dont il aimait lui-même à se proclamer l'émule, d'un Turenne ou d'un Laudon, lui ont certainement manqué. Langeron a noté dans ses Mémoires : « Ses adjudants, ses directeurs de chancellerie, « ses écrivains sont composés de tout ce qu'il y a de plus « infâme et de plus frippon en Russie. Il ne s'occupe jamais tt ni des subsistances ni de l'ordre. » Faisant profession d'autre

(i) De Belgrade, 21 août 1789. Traduction du russe. Le français de Souvorof est habituellement à peu près inintelligible; témoin encore ce passage d'une lettre au comte Ribas : « Feldm. longtemps particulier d'un élan généralis. tout de suite borné à une barrière, point d'influence ailleurs; répartition des tr. — retourne au col de g... n Le traducteur russe de la correspondance du héros s*est tiré d'affaire en omettant ces lignes et d'autres semblables, sans autre observation.

LES HOMMES DE GUERRE. Oi

part d'un mépris absolu pour les combinaisons et les manœuvres savantes, prenant volontiers la défense de la routine contre les conceptions plus modernes de ses rivaux, réduisant à peu près son art à une formule unique dont le sens est d'aller au plus droit du côté de Tennemi et de foncer sur lui avec toute rimpétuosité dont on est capable, le vainqueur de Rymnik et de la Trebia semble s'être appliqué à faire ressortir luimême la nature différente de son génie. Peut-être, il est vrai, n'en avait-il pas lui-même la conscience exacte. Il lui est arrivé d'écrire ces lignes :

tt Jamais en retraite : le risque est insurmontable ; la meilleure en est toujours à pleines jambes (1). n

' Et c'est une retraite qui lui a fait inscrire au Livre d'or des grandes actions militaires la plus belle page de son histoire.

Commandant à des soldats d'une vigueur physique incomparable, d'une trempe d'esprit exceptionnelle, âmes d'enfants dans des enveloppes de fer, il s'entendit comme personne à faire valoir, à exalter cette double énergie et à en décupler l'élan. Dur, mais payant de sa personne, écrivant : « Il faut tt exercer à tout temps, aussi l'hiver; cavalerie dans la boue, « marais, ravins, fossés, éminences, bas-fonds, même sur des a remparts de terre sabré (sic) ! » sachant se mettre au niveau de ceux qu'il avait à entraîner, faisant servir ses excentricités même à échauffer leur imagination, il arrivait à faire corps pour ainsi dire avec les armées qu'il conduisait et à les convertir en de formidables machines de guerre mues par sa volonté et poussées en avant par son esprit qui était un esprit de feu. Il alla ainsi, bousculant Turcs et Polonais, troupes sans consistance qu'il affolait avec son initiative toujours prompte et hardie, qu'il désarmait avec son premier choc toujours poussé à fond. Il ne lui en fallut pas davantage encore pour triompher, en 1799, de l'impéritie de Scherer et de la mollesse de Macdonald. Tout se gâta quand, Masséna et Moreau survenant, il eut besoin pour leur tenir tête de ce talent de

(1) Correspondance publiée par Maslovski, p. 60.

manœuvrier qu4I avait volontiers plaisanté chez les généraux autrichiens pendant la seconde guerre turque. Enfermé dans la vallée de la Reuss, il s'en tira en imposant à ses hommes un effort qu*un autre n'aurait pu sans doute obtenir d'eux ; mais c'était fini de la marche en avant par la ligne droite et du foncément impétueux à tête baissée imitant la course du taureau. Le taureau avait été pris par les cornes.

La Russie n'en est pas moins légitimement fière d'avoir eu cet enfant,, qui, lui, eut au plus haut degré la fierté de son pays et de sa race, et qui dut en partie ses succès à l'assurance conservée jusqu'au bout d'être le premier capitaine de l'Europe à la tête des premiers soldats du monde.

Il garda cette conviction même en présence de Bonaparte et des soldats de Marengo. Savait-il qu'à un moment le vainqueur de Marengo avait failli devenir son rival dans les rangs mêmes de cette armée russe placée par lui au-dessus de toutes les autres? Il s'en était fallu de peu, — s'il faut en croire du moins le récit du général Zaborovski , un des lieutenants de Patiomkine, envoyé en 1 788 sur les bords de la Méditerranée. Un jeune officier d'artillerie sortant d'une école française, mais séjournant momentanément en Corse auprès de sa famille, s'y était présenté un jour au quartier général du corps expéditionnaire pour solliciter un engagement. Une question de grade, au sujet de laquelle le postulant se montra intraitable et que Zaborovski ne put résoudre à son gré, mit obstacle à l'enrôlement. Cet officier s'appelait Napoléon Buonaparte (1). La carrière de Napoléon en Russie! Quelle énigme redoutable! Quel horizon de rêve prodigieux et troublant, à faire reculer l'imagination la plus hardie !

(1) Archive russe, 1866, p. 1375.

LES HOMMES DE GUERRE. Oa

A défaut d'une recrue d'un ordre aussi exceptionnel, parmi les officiers de fortune empruntés par elle aux armées étrangères y Catherine posséda plusieurs hommes de valeur qui lui rendirent de fort bons services, mais dont elle fit fort peu de cas, et un matamore prestigieux qui lui coûta gros et qu'elle estima à son prix de revient. Nous Tavons dit : elle affectionnait cette espèce aventurière avec laquelle elle se sentait un lien de parenté. Par son origine, sa carrière accidentée et un peu par son génie , le prince de Nassau-Siegen était bien de sa famille.

Un livre aimable récemment publié nous dispense de tenter une esquisse biographique du personnage, qui risquerait fort de déborder le cadre étroit de ce chapitre. Dernier condottiere de grande marque que l'Europe devait connaître, homme d'épée sans patrie, sans foyer et presque sans famille, le nom qu'il porte est sa première conquête. Emmanuel-Ignace, son a'ieul, celui-là même que la princesse Palatine, duchesse d'Orléans, « l'implacable commère » , représente dans ses lettres, rôdant à Paris, en quête d'un morceau de pain, avait épousé en 1711 Charlotte de Mailly-Nesle avec laquelle il fit, au rapport de Dangeau, assez triste ménage — jusqu'au point que la propre famille de la trop vagabonde beauté intervint pour la faire enfermer dans un couvent, en passant par la Bastille. La leste et déjà aventureuse princesse avait eu , on ne sait trop comment, un fils dont elle ne jugea à propos d'annoncer la naissance qu'après la mort de son époux. Le conseil aulique de Vienne refusa de ratifier cette tardive déclaration , et c'est ainsi que le futur amiral de Catherine eut pour père un bâtard. En 1756, le parlement de Paris rendit au jeune Othon, alors âgé de onze ans, le nom de ses ancêtres, mais ne put en faire autant pour leur patrimoine. Volontaire à quinze ans, le prince fit tout ce qu'il put pour réparer le dommage : il fut tour à tour lieutenant d'infanterie, capitaine de dragons, puis, brusquement, marin , accompUssant avec Bougainville le fameux tour du monde (1766-1769), et aussitôt après explorateur, essayant avec le chevalier d'Oraison de pénétrer, dans

ce continent noir de l'Afrique, objet de nos jours de si ardentes entreprises. En 1779, on le retrouve colonel d'infanterie française pour risquer une tentative infructueuse sur Jersey. L'année d'après, il est au service de l'Espagne et marin derechef, pour commander sous Gibraltar des batteries flottantes insubmersibles et ininflammables, qui coulent à pic ou sautent en l'air. Chemin faisant, il a, parait-il, séduit la reine de Taïti et combattu victorieusement un tigre. Il n'a pas encore rencontré la fortune. Le roi d'Espagne, il est vrai, lui a fait cadeau de trois millions en cargaisons de navires, sans compter la grandesse de première classe et le brevet de major général; mais les millions ont été pour ses créanciers. La fortune vient à lui à un moment et à un endroit où il l'attend le moins. A Spa, rendez-vous à la mode de l'Europe élégante, où il ne songe qu'à se divertir, elle se jette dans ses bras avec la princesse Sanguszko, née Charlotte Gozdzka, qui devient princesse de Nassau. Le voilà Polonais, riche aussi et possesseur d'une femme qui, ses domaines de Podolie et d'Ukraine à part, est un trésor — sinon de beauté, du moins de bonté, de tendresse et d'inépuisable dévouement. Il met largement le tout à contribution. Sans cesse en course d'un bout à l'autre de l'Europe, tantôt luttant avec les Czartoryski au sein d'une diétine polonaise, tantôt rivalisant de luxe avec les grands seigneurs autrichiens à Vienne, où on lui envoie un cheval de Varsovie, en le faisant voyager en voiture, il n'est presque jamais avec sa femme; il se contente de lui écrire pour la charger d'une foule de commissions fort onéreuses qu'elle exécute du mieux qu'elle peut. Mais cette vie errante ne suffit pas encore à sa dévorante activité, et comme, à un moment donné, il ne trouve nulle part à se battre, il change une fois encore de carrière. 11 lui aurait manqué de ne pas être diplomate à une époque où les négociateurs improvisés de son espèce fourmillent dans les chancelleries. Le voici en Crimée auprès de Patiomkine, puis à Saint-Pétersbourg auprès de Catherine avec une mission confidentielle du cabinet français, dont M. de Ségur lui-même, le représentant officiel de ce cabinet, est quelque temps à

ignorer le secret. On se souvient encore à Versailles de Louis XV et de sa diplomatie à double tiroir. Il a tôt fait de conquérir les bonnes grâces de Tlmpératrice et de son favori, et de les disposer Tune et Tautre à la conclusion d'un traité d'alliance. Mais Versailles se dérobe : on n'y songeait pas à aller si vite en besogne. On s'y inquiétait surtout de défendre les intérêts des malheureux Turcs auxquels la tsarine vient de mettre encore les armes à la main. Il s'en console en courant sous Otchakof pour y offrir ses services et combattre ces mêmes Turcs qu'il avait été chargé de protéger. Le voilà Russe , et cette fois il se trouve dans son élément. Avec des hommes comme ceux qu'il va commander et contre ceux qu'il va avoir devant lui il peut tout oser. Il ne s'en fera pas faute. L'amiral anglais Paul Jones a beau essayer de le convaincre qu'on n'affronte pas une bataille navale avec des bâtiments qui ne tiennent pas la mer, il lui prouve le contraire par la raison démonstrative : en quatre combats il attaque et détruit la flotte et la flottille du capitan- pacha, fait, au rapport de Langeron, plus de prisonniers qu'il n'avait de soldats, brûle neuf gros vaisseaux de ligne, enlève le grand pavillon amiral, force le reste de la grande flotte à se sauver à Constantinople, le reste de la flottille à s'enfermer dans le port d'Otchakof, et a bien gagné le grade de vice-amiral que Catherine, reconnaissante, s'empresse de lui conférer. Mais la guerre de Suède, qui éclate peu après, l'appelle dans le Nord. Là il rencontre d'autres adversaires. Il commence par triompher encore; en deux rencontres avec la flotte ennemie, le 13 juin et le 14 août 1789, il remporte des avantages décisifs, quoique chèrement achetés. A ce moment il passe aux yeux de Catherine pour un demi-dieu et à ses propres yeux pour le plus grand homme de mer des temps passés, présents et futurs. Aussi sa confiance en lui-même et sa témérité naturelles, un instant réprimées par le contact qu'il vient de prendre avec ses adversaires nouveaux qui ne sont pas des Turcs , reprennent le dessus et ne connaissent plus de bornes. Ayant réussi à enfermer le roi de Suède lui-même dans la baie de Svenksund, il s'apprête à le

faire prisonnier, prépare un appartement à son bord pour le recevoir et décide d'attendre le jour anniversaire du couronnement de rimpératrice pour mettre son dessein à exécution : flatterie fort en usage dans les guerres conduites par les généraux de Catherine et leur valant comme à elle d'assez fréquents mécomptes. Au jour fixé (12 juillet 1790), il donne le signal de Tattaque, et c'est un désastre épouvantable qu'il subit, perdant cinquante-trois vaisseaux, mille quatre cents canons, six mille prisonniers. Le lendemain, l'Allemand Sievers lui-même, homme de sang-froid et de réflexion, est disposé à le considérer comme « un traître et un coquin » . A Saint- Pétersbourg, Catherine est à peu près seule à prendre la défense du vaincu ; mais elle se hâte de faire la paix avec le vainqueur. Les témoignages sont contradictoires au sujet de l'attitude prise, au milieu de cette épreuve, par l'infortuné amiral : les uns le représentant comme absolument décontenancé, les autres comme n'ayant rien perdu de sa jactance habituelle. Ce qui est certain, c'est que l'année d'après — détail passé sous silence par son plus récent biographe — il songe encore une fois à changer de nationalité. Le mois de juin 1791 voit arriver à Saint-Pétersbourg un émissaire des anciens Régents des Provinces- Unies , dépossédés par Guillaume V. Le chargé d'affaires français, Génet, s'abouche avec lui et lui demande « si, dans le cas où un général illustre, ennemi juré de la « maison d'Orange , protégé puissamment par la Russie , bien « vu par les cours de Vienne, de Paris et de Madrid, voulait « se charger de faire valoir l'intérêt de ses commettants, ses « pouvoirs lui permettent de lui offrir au nom des patriotes a de se mettre à leur tête, de renverser le trône que Guillaume tt a élevé sur les ruines de la liberté batave et de prendre à a sa place le commandement suprême, mais légal, des forces ic des sept provinces » . Le général illustre réunissant toutes les conditions indiquées, c'est évidemment Nassau, et Génet ne songe pas à moins qu'à engager de cette façon la Russie ellemême dans une coalition contre l'Angleterre et la Prusse : ce rêve de la diplomatie française. Nassau prend feu et flamme

pour le projet; il en entretient l^Impératrice ; à en croire Génet, a il électrise de la manière la plus positive » Patiomkine, Bezborodko et Gobenzl, Tenvoyé autrichien. La « marche rétrograde » , comme dit Gënet, de T Angleterre et de la Prusse met les espérances communes à néant.

Pour utiliser de quelque façon son héros, Catherine Tenvoie à Coblentz. Le voici au service des princes français et de l'émigration. Il y dévore les huit cent mille roubles qu'il tient de la générosité impériale et n'y brille pas autrement. Il fait la campagne de 1792 comme volontaire dans Tarmée du roi de Prusse et n'a pas l'occasion d'y cueillir des lauriers. Sa carrière semble terminée. Quelques-uns de ceux qui l'ont approché attendent pourtant encore de lui quelque chose d'extraordinaire. En 1796, Langeron écrit : « Monsieur de Nassau ne a finira pas comme un autre; je ne sais où ni comment; mais tt si c'est dans l'obscurité, il étonnera tous ceux qui le connais- « sent. To II était dans sa destinée d'étonner ses contemporains. Retiré dans une terre de sa femme, en Podolie, y vivant péniblement des débris de trois ou quatre fortunes gaspillées, il s'y éteint en 1809, obscur en effet et oublié de tous, devenu étranger, comme le dit son biographe, aux grands événements qui bouleversent le monde et s'intéressant lui-même à peine aux causes pour lesquelles il avait combattu.

Type accompli d'une espèce disparue, condottiere sans peur ni reproche, il ne lui appartenait pas, comme tel, ni de vivre ni de mourir pour une causé quelconque. Comme capitaine, un contemporain, bon juge, appréciait ainsi ses mérites : « Né w avec le coup d'oeil d'un général, il a peu de théorie, mais « son génie supplée à son peu d'instruction. . . Il ne pense jamais » à la retraite. S'il est vainqueur, sa victoire est complète; s'il ft est vaincu, il est détruit. Il a le défaut d'aimer à s'entourer « d'aventuriers ; la violence de son caractère lui permettant a rarement de mesurer ses expressions, un homme de nais- K sance et de cœur peut difficilement s'attacher à lui (1). »

(i) Labobboh.

Pourtant, au rapport de madame Vigée-Lebrun, qui le rencontre à Vienne, il a Tair « doux et timide comme une demoiselle qui sort du couvent » . Rien dans sa personne, quoiqu'il soit grand et bien fait, n'annonce le héros de tant d'aventures. Le champ de bataille le transfigure. Il a la bravoure héroïque, impétueuse et théâtrale de ses ancêtres historiques, les paladins du moyen âge. A Svenksund, il échappe par un miracle à la mort, « jouant, raconte un témoin, au ma- « tamore avec son uniforme blanc et son cordon bleu, criant, « s'agitant, un pistolet d'une main et une épée de l'autre, sur « sa chaloupe bariolée qui courait de rang en rang, conduite tt par dix-huit rameurs également en blanc avec des plumets tt et des ceintures orange » . Quelques semaines plus tard, sachant que la paix est signée, il s'obstine à vouloir venger son échec en courant sus aux Suédois. — a Je vois, dit alors le tt roi de Suède, que j'ai fait la paix avec la Russie, mais pas « avec M. de Nassau. » L'année d'après, en rade de Gronstadt, il tire à boulets sur un bâtiment anglais qui ne lui rend pas tt un salut assez profond » , et amène le capitaine à se déclarer prisonnier de guerre (1).

Avec son imagination et son tempérament qui le portent à ne jamais douter de rien et à rêver toujours aux plus hautes destinées, sa vie est une longue déception, et il fait partager celle-ci à sa femme, dont le rêve est de s'asseoir à ses côtés, si ce n'est sur le trône de Pologne, du moins sur celui de la Courlande. Les airs de supériorité et l'humeur frondeuse qu'elle fait voir à Saint-Pétersbourg déplaisent à Catherine, qui l'accuse « de porter partout sa république avec elle » . Du moins la princesse a-t-elle la consolation de régner pendant deux ans à Paris, qui la met à la mode, tout en s'amusant de ses originalités et de ses prétentions.

Quoique né loin de la Russie, Nassau doit aux bizarreries de sa naissance et de sa carrière de ne pas passer pour un étrantranger aux yeux de Catherine. « J'espère, lui dit-elle, un an

(1) Dépêche de Génet à Dumouriez, 25 juin 1792.

a après son arrivée, que vous voilà devenu tout à fait Russe. « Les temps ont bien changé depuis le jour où rAllemand Bohren, qui plus tard seulement se fit appeler Biron, disait en présence de l'impératrice Anne aux plus hauts seigneurs de sa cour, les Galitzine et les- Dolgorouki : « Vous autres, tt Russes, vous avez toutes les audaces ! " Le Hessois Bauer passe pour avoir contribué dans une large part aux succès de Roumiantsof , comme le Livonien Michelsohn à ceux de Panine : ni l'un ni l'autre n'arrivent à se pousser très avant soit dans la hiérarchie militaire, soit dans la faveur de la souveraine. Ils sont des Allemands. Et puis il leur manque, pour faire oublier leur origine, autre chose, un art ou une faculté, qui, au goût de Catherine, l'emporte sur beaucoup d'autres, qui, chez Patiomkine, le grand metteur en scène des féeries impériales, est portée à un degré suprême et qui parait aussi chez Nassau. C'est ce qui se fait voir surtout dans l'histoire de la marine russe pendant la durée du grand règne.

Le 8 juin 1765, à bord d'un yacht qui l'a conduite à l'embouchure de la Newa, où elle se proposait d'inspecter sa flotte, voici ce que Catherine écrivait confidentiellement à son premier ministre Panine :

« Notre course a été si heureuse, que nous sommes arrivés « le lendemain de notre départ de Saint-Pétersbourg, à huit a heures du matin, à la vue de la flotte. Voilà ce que vous « direz à mon grand amiral, en l'assurant de ma tendresse. u Mais voici ce que vous garderez pour vous, et dont vous « n'aurez pas moins de déplaisir que moi : nous avons des a vaisseaux et du monde dessus à foison, mais nous n'avons « ni flotte ni mariniers. Au moment que j'ai arboré l'étendard a et que les vaisseaux passaient et rendaient le salut, deux

tt ont pensé périr par la faute de leurs capitaines, qui dontt nèrent Tun avec sa poupe au travers des cordages de l'autre a à cent toises peut-être de mon yacht. Us furent une bonne « heure à débarrasser leurs bords et enfin y réussirent au grand a détriment de leurs mâts et corduges. Puis Tamiral voulut « qu'ils tinssent ligne, mais aucun vaisseau n'en put venir à « bout, quoique le temps était fort beau. Enfin, à cinq heures u de l'après-midi, on s'approcha de la côte pour le bombara dément de la soi-disant ville ; on plaça un bateau à bombes « devant, et lorsqu'on en voulut mettre un second, on ne a parvint qu'avec peine à le trouver, personne ne tenant en « ligne. On tira à boulets et à bombes sans qu'ils portassent tt au bout jusqu'à sept heures du soir, qu'enfin, ennuyée et « ayant le tympan de l'oreille offensé de ce tintamarre aussi « inutile que ridicule, je fis prier l'amiral de passer à mon « bord, où je pris congé de lui, le priant de ne plus s'opiniâtt trer à brûler ce qui restait de cette ville, car on avait eu la « précaution, avant que d'y tirer, d'attacher des traînées de ' « poudre en divers endroits, qui ne manquèrent pas de faire « leur effet mieux que les bombes et les boulets. Cette expé- « dition à bouts de chandelles est aussi tout ce que nous avons a vu. L'amiral lui-même était extrêmement penaud... Il faut « avouer qu'ils ont l'air de la flotte pour la pêche des harengs « qui part d'Hollande tous les ans, et non en vérité d'une « flotte de guerre. »

Cette flotte était l'héritage légué l'année d'auparavant à ses successeurs par le grand amiral qu'Elisabeth s'était donné, que Pierre III avait fait descendre de son poste et que Catherine y avait fait remonter. Frère cadet du maréchal qui s'illustra aux côtés de Pierre P', le prince Michel Galitzine débuta sous l'impératrice Anne comme président du collège de la justice, alla ensuite en Perse comme ambassadeur, immortalisa sa mission dans les fastes de l'horticulture et de la gastronomie nationale en en rapportant l'arbre du pécher, qu'il acclimata dans sa terre d'Ousskoïe, depuis résidence des comtes Tolstoï, et, comme récompense, fut placé à la tête de

ramirauté. Parfait gentilhomme , honnête et loyal, il justifiait à d'autres égards un dicton populaire, qu'on ne saurait d'ailleurs sans injustice appliquer indistinctement à tous les membres de son illustre famille, et d'après lequel, à la naissance d'un des siens, la doyenne d'âge de la famille prenait l'enfant dans ses bras et lui tenait ce langage : « N'oublie jamais que a tu es prince Galitzine, sois béte, sois avare, habite Moscou c dans le voisinage de la Tverskaïa, et tu seras enterré au cou- « vent de Donskoï. »

Amené par sa mort, en 1764, à lui chercher un successeur, Catherine ne sut que faire tomber son choix sur un des frères Tchernichof, et les choses de la marine restèrent à peu près en l'état oii il les avait laissées, jusqu'au moment où éclata la première guerre turque. Alors seulement, quatre années après l'expérience qu'elle en avait faite dans la rade de Cronstadt en passant sa flotte en revue, la souveraine s'avisa qu'elle avait besoin de marins pour commander ses vaisseaux ; et comme elle n'en trouvait pas en Russie, elle dut se résigner à en chercher ailleurs. Elle essaya bien de Spiridof. Parti de Gronstadt le 26 juillet' 1769 avec une escadre de quinze bâtiments, celui-ci parvenait à la fin de décembre seulement à paraître en vue de Minorque, n'ayant plus avec lui que huit vaisseaux: les autres étaient restés en route. Désespérée, Catherine s'adressa à Londres : on lui envoya Elphinstone. Elle s'en montra ravie tout d'abord : a En voilà un qui saura surmonter tous les obstacles ! » Cela ne dura guère ; deux années plus tard, Sabatier mandait de Saint-Pétersbourg : « M. Elphinstone est « entièrement oublié, personne ne lui parle à la cour ; il se c présente vainement à l'antichambre de M. Panine... » Et deux semaines après : « M. Ivan Tchernichof vient d'écrire en tt deux mots â Elphinstone que l'Impératrice n'avait plus c besoin de ses services. »

Pourquoi cette disgrâce ? Après avoir , avec Greigh et Dugdale, déterminé la destruction de la flotte turque dans la baie de Tchesmé, haut fait dont Alexis Orlof dut recueillir tout rhonneur, Elphinstone s'est avisé de transgresser, en une

autre circonstance, les ordres du favori, dont Texécution eût compromis les fruits de cette victoire. Il n'a pas su aussi s'effacer à propos. Plus dociles et plus modestes, simples capitaines de vaisseau, d'ailleurs, et s'y résignant, Greigh et Dugdale demeurent à leurs postes. Le premier parvient même, avec le temps, au grade d'amiral. Mais le désir et l'espoir constant de Catherine sont de lui trouver un remplaçant dans les rangs de la jeune marine russe. Quand Tchitchagof, le père de l'amiral qui s'illustra sous les règnes suivants, a réussi à remporter sur les Suédois quelques modestes avantages, elle ne se possède pas de joie et d'orgueil. Le buste du héros prend place à Tsarskoïe dans la galerie des grands hommes, et Catherine tient à y inscrire des vers russes de sa façon, que Dierjavine a grand'peine à mettre d'accord avec les règles de la poétique. Lui-même est invité à faire devant la souveraine le récit de ses exploits. Il hésite, balbutie, prononce des phrases incohérentes, puis s'animant peu à peu, fait éclater sa voix, sacrant, jurant, employant les termes les plus grossiers de son vocabulaire de marin, jusqu'au moment où l'épouvante qu'il aperçoit sur le visage des assistants l'arrête bouche bée. Il tombe à genoux; d'un geste, la souveraine le relève et le rassure: — a Continuez, je vous prie ; je ne comprends pas bien toutes ce les expressions techniques que vous employez, mais votre « récit m'intéresse. »

Guère savant, mais navigateur hardi, vrai loup de mer, Tchitchagof a, dans une certaine mesure, de quoi justifier la faveur que lui témoigne Catherine. Et tout à fait justifiable, d'une manière générale, serait chez celle-ci le sentiment auquel elle obéit en lui accordant ses préférences, si elle s'y montrait conséquente. Mais la souveraine qui fit bon marché des services d'un Elphinstone, et méprisa ceux d'un Paul Jones, eut dans le rang de ses amiraux, à part Nassau, un étranger qu'elle favorisa de toutes les manières, et celui-là s'appelait Ribas.

A la date du 25 juin 177G, nous lisons dans une dépêche du marquis de Juigné adressée de Saint-Pétersbourg au comte

de Vergennes : « II y a ici un jeune homme, M. Ribas, d'oritt gine espagnole... un bon sujet, qui a des talents, de Thon- « nêteté, et dont j'ai lieu d'être content... Il vient d'épouser « une femme de chambre de l'Impératrice et sa favorite. a Sa Majesté l'a dotée et marque à M. Ribas toute espèce de a bontés. Elle désirerait même de lui accorder des distinca tions, mais elle voudrait, vis-à-vis du public, avoir des (c titres qui justifiassent ces faveurs particulières, et il parait a qu'une recommandation de la part du roi d'Espagne serait tt du plus grand effet. »

Le marquis de Juigné avait ses raisons pour se dire content de ce jeune homme; pour en dire du bien, il avait besoin de beaucoup d'indulgence. Né par aventure à Naplessous un nom de hasard (son père s'appelait, paraît-il, Boujon et était originaire de Barcelone), Joseph Ribas débuta dans la vie par quelques fredaines : vol de passeport et falsification de lettres de change, qui l'engagèrent à vouloir quitter l'Italie. Il en trouva le moyen en rencontrant Alexis Orlof à Livourne et en l'y aidant dans l'accomplissement d'une vilaine besogne, dont nous avons fait mention déjà et dont nous reparlerons encore : l'enlèvement de la fameuse princesse Tarakanof. Arrivé à Saint-Pétersbourg avec le grade de lieutenant de vaisseau, il faisait un second coup de maître en épousant une protégée de l'Impératrice, une fille naturelle de Betzki.

« Cette femme, dit Langeron à son sujet, jolie, spirituelle « et intrigante, joignait l'insolence d'une parvenue de tous les ii pays à l'astuce ordinaire d'un courtisan. Elle vint à Paris a avec la femme du prince Galitzine, depuis ambassadeur à tf Vienne... Cette princesse se lia avec mademoiselle Clairon, a et c'est d'elle que madame Ribas a appris tous les vers de K Voltaire, dont elle a la mémoire ornée. »

Les vers de Voltaire, complaisamment récités, d'autres complaisances plus intimes, firent d'elle la confidente préférée de Catherine et de son mari un grand personnage. Il dirigea le corps des cadets et l'éducation du jeune Bobrinski, le fils naturel de Catherine. Le journal de ce dernier, annoté par

Lechner, un de ses précepteurs, nous dit ce que fut cette éducation. Mademoiselle Davia, la sultane favorite de Bezborodko, la maîtresse intérimaire de Joseph Ribas, et aussi de son frère Emmanuel, y jouait un rôle considérable. L'élève partageait son temps entre le salon de cette dame et une loge maçonnique que Ribas avait établie dans sa maison. Gela n*empécha pas l'Espagnol de commander en 1789 une flottille dans la mer Noire sous les ordres de Patiomkine. Il est vrai qu'entre temps il était devenu le proxénète habituel du favori. C'est à lui que le conquérant de la Tauride devait la connaissance de madame de Witt, « la belle Grecque » , devenue plus tard comtesse Potocka. L'organisation matérielle du fameux voyage de Crimée fut aussi en partie l'œuvre de Ribas, qui avait l'imagination féconde et l'esprit rempli de ressources.

tt Ce Ribas, dit encore de lui Langeron, était un homme tt extraordinaire et doué des plus rares talents. A force d'esprit tt il s'était fait bon général, excellent négociateur et même a honnête homme. »

Nous aurons l'occasion de revenir sur cette dernière appréciation. La carrière de l'homme auquel elle s'appliquait accentue d'un trait vigoureux tout un côté de la physionomie de Catherine que nous aurons à mettre en lumière. La femme qui eut un Orlof à ses côtés au moment où elle montait sur le trône et un Zoubof auprès de son lit de mort, devait avoir un Ribas dans son entourage. Elle devait aussi arrivera en faire un homme presque utile.

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