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CHAPITRE X

T>ERNIERES EXHORTzÂTIONS

M. Héroux, mis au courant de ce qui venait de se passer, résolut de faire un dernier appel aux bons sentiments de ses paroissiens. Le dimanche suivant, au cours de son senmon, il expliqua à ses chers auditeurs la mission du prêtre auprès des âmes. "Le prêtre, dit-il, est placé par Dieu pour veiller sur le troupeau fidèle, le guider dans la voie du salut, le prémunir contre les dangers, le conduire à la vie éterne,lle. Par sa vocation sublime, il est chargé de chacune des âmes qui lui sont confiées ; aussi en répondra-t-il devant Dieu ! Si une seule venait à se perdre, par sa faute ou sa négligence, il en portera la responsabilité.

'' Le prêtre, conscient de son devoir, doit, à cause de sa mission, s'élever contre les abus et contre les scandales. Il serait indigne de remplir les fonctions de son ministère s'il laissait faire le mal sans élever la voix pour avertir ses ouailles des dangers qu'ils courent. Que diriez-vous d'un père qui verrait son enfant jouer avec un couteau tranchant et qui, de crainte de lui faire de la peine, n'oserait le lui enlever? Vous

diriez avec raison que ce père est un insensé ou tin sanscœur.

" Un ipère qui aime son enfant ira même se précipiter dans le danger pour sauver ce cher petit être. Or, iMes Frères, le prêtre aime les âmes , toutes les âmes sont ses enfants; c'est pour elles qu'il dépense sa vie, ses forces; aussi doit-il, même au péril de sa vie, lutter contre les scandales qui se rencontrent si nombreux en ce monde. Et une des premières causes de ruine pour les âmes, pour les familles, c'est l'auberge. C'est à l'auberge que vont nos pères de famille, nos jeunes gens, c'est à cette école de tous les vices qu'ils apprennent à blasphémer, à boire, à négliger leurs devoirs les plus sacrés. Ils s'habituent dans l'oisiveté, pei^dent l'amour du travail, et se laissent aller peu à peu dans toutes sortes d'excès.

" Je comprends. Mes Frères, pourquoi le démon de l'alcool fait tant de bruit quand il est question dans une paroisse d'enlever cette cause de péchés. Ah ! il sait bien, le menteur, mettre isur le chemin des apôtres de la bouteille, qui emploieront toutes leurs énergies pour combattre le prêtre.

" Ils diront qu'une auberge est absolument nécessaire, donnant à entendre que la paroisse ne pourrait subsister sans dlle, qu'iî y va de l'intérêt d'un chacun ; que ce n'est pas du ressort du prêtre. . . et que sais-je encore? S'ils voient que leurs arguments ne produisent

pas les résultats qu'ils atberid'aient, ils se tourneront, les malheureux, contre le prêtre. Ils travailleront à soulever les passionis contre le représentant de Dieu. Et les catholiques, je ne parle pas des méchants, mais les endormis, les lâches, feront quelquefois cause commune avec ces révoltés, ou du moins entendront sans les réprimer des propos infâmes, des accusations portées gratuitement contre celui qui les aime et qui veut, malgré eux, les sauver.

" Alais, laissez passer Iles années, et vous verrez que ces meneurs, ces révoltés, seront heureux un jour sur leur ilit de mort de recevoir de prêtre qui lèvera sa main pour des bénir et leur pardonner.

" Si aujourd'hui je fais appel à cette paroisse pour combattre l'auberge, c'est pour répondre au voeu de Monseigneur l'Evêque qui le demande. C'est pour répondre à mon coeur de prêtre, de pasteur de vos âmes, car vous êtes mes enfants. Depuis tant d'années que je suis au milieu de vous, n'ai-je pas pris s©in de vous, n'ai-je pas veillé sur chacun de vous? Pour riez-vous refuser encore à votre vieux Curé ce qu'il demande quand vous savez que c'est pour votre bie»?

" Dites-moi si jamais l'aubergiste a eu soin de vos malades autant que moi, vous a donné des directions plus sages que les miennes, vous a aidés à réparer les pertes que vous pouviez faire .... ? Non ! toutes les fois que vous avez besoin de consolations, c'est à moi

que vous les demandez et vous avez raison,

vous n'avez pas de meilleur ami que votre Curé.

" Ce sont ces titres d'ami et de père qui me poussent à travailler contre l'alcool. Car celui qui s'habitue à prendre de ce poison s'abrutit insensiblement. Les ravages de l'alcool sont incalculables. Que de maladies il engendre ! Cette boisson briile des organes, l'estomac, le foie, le rein, Je coeur. Elle occasionne les dérangements du cerveau, les syncopes du coeur, l'apoplexie, l'épilepsie, la démence C'est la boisson qui peuple les asiiles d'aliénés. Oh ! combien il est coupable ie gouvernement de notre pays qui n'élève pas une digue puissante contre ce courant envahisseur, de crainte de voir ses revenus diminuer. Oui! Mes Frères, les ministres, les députés, sont responsables de cet état de choses qu'ils tolèrent. Ils ont peur des hôteliers des grandes villes. Pourquoi reculent-ils? pourquoi ne font-ils pas des lois sévères contre ces buvetiers ? pourquoi ne protègent-ils pas notre race contre l'alcool? Pourquoi?. ... je vais vous le dire: C'est que la plupart de nos représentants ont pour amis des hôteliers qui, dans les luttes électorales, mettent à leur disposition, pour corrompre le peuple, l'argent et J'alcool.

" La seconde raison, c'est que l'alcool rapporte un bénéfice énorme au gouvernement. Mais ce bénéfice n'est pas clair. . . ! Non! il y a des pertes: le gouvernement doit entretenir de son argent des asiles, des hô-

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pitaiix, qui recevront les milliers de fous que la boisson aura faits. Et les prisons! qui les peuple? Toujours l'alcool. C'est l'ailcooil qui cause les meurtres, les assauts, 'les injustices. Retrainchez l'alcool, et vous enlèverez les deux-tiers des délits, (i)

" Voilà, Mes Frères, pour le pays en général. Que penser ide cette paroisse où le mal n'est pas moins grand ? Combien dafcnos pères de famille, de nos jeunes gens qui vont à l'auberge et qui tboivent ce qu'ils gagnent. Ce sont des \scènes, des orgies qui suivent chacune de ces visites. Mais, il n'y a pas que ces misères.

" Combien de familles ont été ruinées parce que leurs chefs ont fréquenté l'es auberges? Pouvons-nous compter les mauvais marchés, les déj>enses inutiles de ces hommes? Comprenez donc enfin que l'auberge est nuisible à vos plus chers intérêts. Oui ! pères de famille qui faites pleurer vos femmes et qui refusez à v^os enfants le nécessaire, avez-vous perdu toute dignité? Ne

(1) Voici une étude intéressante : " Sur 100 condamnés pour meurtres, OQ trouve 53 alcooliques ; sur 100 vagabonds et mendiants, 70 alcooliques ; sur 100 incendiaires 57 alcooliques; sur 100 condamnés pour coups et blessures 90 alcooliques. Chaque année, en France, l'alcoolisme

produit en moyenne 87,600 inculpés de toutes catégories Supprimez

l'alcool, bannissez les boissons fortes et vous pourrez fermer les trois quarts des prisons. "

Mgr GIBIER.

sentez- VOUS pas que vous êtes coupables en voulant conserver au milieu de vous la cause directe de votre ruin€? Vous devez, parce que vous êtes faibles, vous en éloigner, et l'éloigner de vos enfants. Rappdezvous ce proverbe si souvent vrai : *'Qui a bu boira." Déjà, vous avez pris la résolution de ne plus fréquenter d'auberge, et cependant vous êtes retombés à quelque temps de là. Que faut-il condure? Que le temps est venu pour vous de vous liguer avec ceux qui veulent votre bonheur temporel et étemel.

" Vous devez cela à vos enfants. Rappelez-vous cet autre proverbe: "Tel père, tel fils." Un père ivrogne fera de son fils, dans la plupart des cas, un ivrogne comme lui. MaHheur! miMe fois malheur aux pères de famille adonnés à la boisson ! Honte à ces hommes, à ces êtres sans entrailles qui refusent à leurs enfants un morceau de pain pour avoir l'abominable plaisir de boire !

'' Qui dira les larmes que l'auberge a fait répandre à nos bonnes mères de familles? Que de nuits sans sommeil, passées dans l'inquiétude, pour attendre Je mari qui ne vient i>as !

" Je fais appel encore à la jeunesse de cette paroisse. Jeunes hommes qui entrez dans la vie, qui voulez vous établir bientôt, voulez-vous être heureux? Fuyez les auberges et les compagnons qui vous y conduiraient. Ecoutez la voix de celui qui aime le plus vos âmes: la

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voix du «prêtre qui vous dit : Soyez sobres ; fuyez Talcool; il n'y a de bonheur que dans la sobriété et la tempérance. Unissez-vous donc à votre Curé, dans cette campagne. Suppliez vos pères de se montrer apôtres dans cette lutte.

" Vieillards qui descendrez dans la tombe bientôt, vous avez peut-être des scandales à réparer ? Profitez de cette occasion qui, naturellement, s'offre à vous et travaillez à améliorer île niveau moral de la paroisse.

" Pères de familles, ieunes gens, vieiMards, jeunes fiMes, tous nous devons nous liguer ensemble et lutter contre -l'alcool, les uns par Heuirs actions, les autres par leurs paroles et encore par leurs pnières. Messieurs les Conseillers, vous aurez demain à délibérer cette grave question. Bh bien! vous entendrez les prières de votre pasteuir, les cris des enfants qui demandent du pain, vous compterez des larmes des mères et des enfants, et vous mettrez tout cela en parallèle avec les raisons de ceux qui veulent conserver cette nuisance publique. Je ne doute pas qu'alors lia balance penchera du côté de la tempérance.

" L'auberge disparaîtra et la paroisse rentrera dans le calme. Le bonheur reviendra dans les foyers d'où il est parti de longtemps, et enfin, votre vieux serviteur pourra fermer les yeux à la lumière en chantant son "Nunc Dimittis", et en vous bénissant."

Tel fut le discours du bon M. Héroux qui, tout

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ému, descendit de chaire pour continuer la sainte messe.

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