OÙ ‘ROUGEAUD ENTRE EN CAMPAGNE
Comme il l'avait promis, Rougeaud, le soir même de son entrevue avec Sellier, se mit en campagne. h voulut, cette fpis encore, suivre la marche ordinaire des années passées, qui lui avait toujours réussi. Il:se rendit chez les gens du bas de la rivière qui, à de rares
autre. — Len net Due si l'on se croise les bras... — Dans tous les cas, M. Rougeaud, comptez ne tabl 2e var Baptiste.
Ce soir-là, le zélé compère visita une dizaine de familles, toutes plus ou moins atteintes du mal qui ronge notre société: l’ivrognerie. Il n’était pas tard, le lendemain, lorsque Rougeaud se rendit au moulin pour rendre compte à son maître du résultat de ses premières démarches.—Tant mieux! dit Sellier, plus les affaires iront rondement, mieux nous réussirons. Prenons le devant, car si ton vieux “porteur de soutane” se met dans la tête de faire la lutte qu'il dit, ça va être chaud. Pour moi, je ne comprends pas, Rougeaud, que des hommes intelligents comme les Canadiens se laissent faire la leçon sans rien dire, et qu'ils se laissent prendre ainsi aux beaux discours de ces calotins qui, après tout, sont payés pour vivre grassement, tandis que vous-' autres, vous ne recevez que des injures. Tiens !.. Rougeaud, “ai -e'éteit le mode dans le paye, tu vermnis tes.chérs curés, et des premiers, tenir des auberges pour s'enrichir ! Oh ! alors, ils ne diraient plus rien {! La religion, tu sais, je la connais, c'est de l'argent, toujours de l'argent ! ces
- Ce jour-1à, Sellier était en verve, et il en débita longuement sur le compte des pauvres curés...
: Rougeaud, les deux soirs suivants, continua à visiter les familles du bas de la rivière, On le reçut par-
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tout avec politesse. N'était-il pas le digne représentant de Sellier, Seigneur et maitre dela place ?: Quelquès jeunes gens, cependant, à la grande surprise de Rougeaud, semblaient plus froids qu’à lordinaire Bah! après tout, se dit-il, notre affaire est en excellente voie, Jamais on n'aura l’audace de nous résister, Ils sont : à la crèche : et quand un homme sent la faim, il réfléchit
à deux fois pour faire un coup de tête. Rassuré, par
cette réflexion, il s’en revint chez lui, tout fier de son succès. | Sa tâche n'était pas finie; le lendemain, comme il
. devait se transporter dans le rang du haut de la rivière,
il devint plus perplexe. C’est là qu’habitent ce diable de Verneuil et le vieux Bonneterre. S'il fallait, se disait-il en lui-même, que je les rencontre ! De Verneuil a la parole facile, et Pourrait bien battre la campagne.
Pär où commencer ? Il en était là, lorsque tout à coup
- Une idée qu'il trouva lumineuse lui traversa l'esprit.
Le démon laisse rarement ses amis sans leur envoyer des secours en temps opportun. Tandis que-les bons catholiques aiment mieux fuir la lutte, les mauvais, eux,
sous l'inspiration de Satan, savent touj. trs combiner des
plans pour réussir dans leurs projets. — Tiens, se dit-il, ce soir il y a une partie de cartes chez Jean-Baptiste Latulle, si j’y allais ! Je Pourrais, sans qu'il y paraisse le moins du monde, sonder le terrain. Groleau, Bancheron, Poulin seront peut-être là ? Qui sait, si ce
les hommes se levèrent pour lui donner la main.
n'est pas trop tard ? — Il attela son cheval à la hâte; et s’en alla d’un bon train à la maison de Latulle, En moins d’une heure, il fut sur les lieux. Après avoir frappé d’un coup sec et avoir reçu une inwitation d’entrer, il vit la porte s'ouvrir. Latulle lui souhaite la bienvenue. Deux voisins, Bancheron et Poulin, avec leurs femmes, faisaient la partie de cartes. En le voyant, —Ne vous dérangez pas pour moi, dit Rougeaüd, je ne veux pas être longtemps. J'ai affaire à M. Latulle, et je retourne. :
—Mais, qu'est-ce qui vous presse, dit ce dernier, vous ne venez pas so: vent. Que ne faites-vous un bout de veillée avec nous ?
Rougeaud se fit prier un peu, puis à ia fin, consentit.
—Tout le monde se porte bien par ici ? dit-il.
—Très bien même, et chez vous ? fit Latulle.
—Sur les roulettes à la maison ; mais je rie parle pas de Jeannette, ma fille de: quinze ans, qui souffre continuellement. \
—Efle n'est pas mieux, la pauvrette, dit Mme Latulle, c est bien de valeur !
—Non, reprit Rougeauwd, tout de même elle traîne depuis. longtemps ; les soins ne lui manquent pas non plus, le médecin vient la voir Hleux fois le jour.
— Je ne comprends pas pourquoi vous n’essayez
à CE 4
pas à lui donner du “brandy”, ça donne des , Ça réchaufe et ça aiguise l'appétit, Pour moi, lorsque je me sens malade, mon vieux m’en prépare et je reviens tout de suite, Si vous lui donniez du vin et de-la quinine ,de la bière, “du porter”, ça lui ferait un changement, et vous la verriez revenir vôtre fille. Voyez-vous, ‘il faut lui faire du sang, la renforcir, et je vous assure que pour moi, si je n’en prenais pas, je ne serais pas si forte. Pas vrai, mon vieux ? = | —C'est le cas, dit Latulle, la femme était toujours malade quand elle se faisait soigner par le médecin : depuis qu’ellé l’a laissé et qu’elle se soigne toute seule la voilà mieux. | < mall n’y a rien de bon comme du “brandy” pour ces maux-l, ajouta Bancheron, j'en ai toujours à la maison. Fier de voir la conversation s'engager sur le terrain de la bouteille, Rougeaud se garda bien de passer à d’autres sujets. Chacun conta ses maux, ses misères, et les remèdes infaillibles pour les guérir, c’étaient: Pa!- Cool et les boissons fermentées. Cette erreur est généralement répandue dans nos campagnes. Cependant, selon ee les témoignages de médecins experts, la boisson ne rs. - chauffe pas, loin de là ! elle ne guérit pas non plus; ee ce n'est pas un tonique, et elle ne fait pas de sang. Ces . Arguments portent à faux, et la science médicale prouve, | au contraire, que l'alcool engen des maladies ter-