‹ Autour d'une auberge [microforme]Chapitre 4 sur 37 · AUTOUR D'UNS AUBERGE · texte numérisé non relu

AUTOUR D'UNS AUBERGE

qui n'est'pas encore éloignée de la nôtre, après dvoir accompli les devoirs de son auguste ministère, prenait la hache comme le plus humble de ses paroissiens ; il travaillait de ses propres mains à défricher la terre de la fabrique, donnée le plus souvent par un des premiers colons. -

Tels avaient été les commencements bien humbles de la paroisse de Notre-Dame de la Pointe-aux-Foins. En 1889, bien que moins développée qu'aujourd'hui, plusieurs maisons d'assez belle apparence se groupaient autour d’urie église en bois, dont le clocher élancé, surmonté d’une croix qui brillait au loin sous les rayons du soleil, dépassait de beaucoup la tête aitière des plus grands arbres. Elle était bien propre cette modeste église. Et le bon Dieu devait être heureux sous ce toit modeste, qui, chaque dimanche abritait pour les offices divins, : : wpulation pleine de foi et de principes chrétiens. Hélas ! pourquoi, ces bons sentiments disparaissent-ils si tôt du sein de nos populations rurales,? À mesure que la civilisation augmente, à mesure que le progrès développe nos industries, cette vieille foi dé nos pères disparait, pour faire place à des idées inconnues jusque-là !

Le bon monsieur Héroux, troisième missionnaire de la paroisse, avait recueilli ce que son prédécesseur, M. Venant, avait semé et fut enfin nommé curé résident Apôtre dans toute la force du mot, il ne connaissait que

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son devoir. Il aimait ses paroissiens, et se sentait aimé. Il était véritablement le père de tous et il n’est aucune infortune qu'il ne soulageôt. Une année, les feux de

forêts avaient détruit une partie des habitations de ses

ouailles ; il avait pleuré avec eux ; mais, cette année-là, bien qu'il fut pauvre, pas un de ses paroissiens n'avait payé sa dime ; au contraire, il avait fait remise à plusieurs des comptes de semences qu'ils lui devaient depuis de longues années. On le vénérait et on l’aimait. Ce bon Curé, le soir, aimait à causer avec ses paroissiens, qui se groupaient autour de lui et l’écoutaient avec un religieux respect. C'est dire que ce prêtre était heureux. Il l’a avouait ingénument à ses confrères qui le visitaient de temps en temps: “Je suis trop heureux, leur disait-il ; comment ferai-je pour me sauver, je suis le plus heureux des prêtres ?” Tous se contentaienñt de lui dire: “ Tant mieux pour toi, mon vieux, accepte ce bonheur que le Maître te fait goûter, l'épreuve viendra plus vite peut-être que tu ne penses.”

Cette épreuve ne devait pas tarder d'arriver, ainsi qu’on le verra bientôt.

Un soir, tandis que, comme à l'ordinaire, les hommes devisaient en fumant leurs pipes tout en se reposant des labeurs du jour, ils virent veni: à eux un étranger qui paraissait harassé de fatigue. C'était un jeune homme à fair résolu, bien constitué, - robuste,

| d'ane trentaine d'années environ. Ayant salué saos ti-

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16 AUTOUR D'UNE AUBERGE ” midité le joyeux groupe de bons Canadiens à le figure ouverte et dont la charité est proverbiale, il demanda l'hospitalité à l'un d’entre-eux qu’on appelait Jean-Baptiste Labonté. Il avait été l’un des premiers habitants . de l'endroit. Labonté tendit sa main loyale à cet étran: ger, et lui fit signe d’en entrer dans son logis. Le jeune homme, fatigué, sans doute, par une longue marche, se laissa choir sur un siège en attendant le souper dont il trouva les mêts exquis: et fit ainsi honneur à ce frugal repas, offert de si bonne grâce. Labonté le regardait manger avec un réel plaisir; puis, charmé par sa bonne conversation, finit par linviter à se reposer. L’étranger, de son côté, ne parut pas indifférent aux . bons procédés de son hôte qu'il remercia avec effusion. Devenu plus hardi, il demanda s’il ne pourrait trouver quelque emploi das le pays ?

—De métier, dit-il, je n’en ai pas ; toute ma fortune est contende dans ce mouchoir de coton rouge; mais, j'ai dui cbbur, je peux et je veux gagner mon pain; je ferai la besäne qu'on voudra me confier. Mon nom est Pierre Sellier ; vous avez dû remarquer, mon cher Monte PRE mon accent, que je suis français.

itee, de tout temps, a attiré la sympathie de

| "+ © ffisait qu'un Français vint à passer par le pays pour qu'i fut comblé d’honneurs. Nos pères sont toujours demeurés attachés à la France par le raie the de n'avaient pu croire que ln

mère-patrie les eût abandonnés pour toujours ; aussi accueilldient-ils nos cousins d'outre-mer comme des frères. Cependant, depuis quelques années, cet engouement a diminué prami nous ; comme nombre de Français sont devenus des athés, des incroyants, la sympathie que nous avions conçue pour eux est moins vivace, Toute fois, les vrais français, ceux que le mal d'émancipation religieuse n'a pas atteints et qui sont restés attachés à leurs nobles traditions de foi et de vaillance, ceux-là trouvent encore parmi nous non seulement des sympathies, mais des coeurs pleins d'amour et de dévouement. —Très bien, avait dit Jean-Baptiste Labonté, on avisera demain ; en attendant, voici votre chambre qui vous attend, ma fille, la Louise, l’a préparée pour vous, reposez-vous et dormez tranquille. | Le lendemain, au petit jour, Labonté s'était mis en besogne; lorsque Pierre Sellier se leva à son tour, le déjeuner était prêt. Le repas pris, Labonté mit Sellier à l'ouvrage. Plein d'adresse il exécuta avec soin ce qu’il-avait à faire. De plus, comme il possédait une connaissance assez étendue de la culture de la terre, il sut, en peu de temps, par ses conseils fort pratiques, Capter la confiance de son protecteur et l'amitié des voisins. Quelques années plus tard, Labonté ne crut pas devoir refuser la demande que jui avait faite son protégé en lui donnant en mariage sa fille, la Louise, qui de son côté, attirée par les égards dont j’entourait

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Sellier, avait avoué ingénument à son vieux père qu’elle n’en épouserait point d'autre. Les noces se firent avec solennité. Tous les gars, qui auraient désiré demander la main de la bonne Louise, voulurent assister à ce mariage le plus éclatant que la paroisse avait encore vu. Dix ans plus tard, lorsque les vieilles mamans étaient sur le point de marier leurs filles elles disaient: Il faudrait pourtant surpasser le mariage de Sellier.

‘L'union de Pierre Sellier n’était pas heureuse. Labonté, peu de temps après le mariage de sa fille, était mort accidèntellement : on l'avait trouvé le crâne brisé, probablement par la chute d’une branche d'arbre. Louise pleura longtemps son père. Les commères qui la visitaient disaient qu’elles ne l'avaient jamais vue sourire. Quel était ce mystère ? Personne ne le pouvait dire. Un jour, cependant, elle avait laissé échap- -per cette plainte à son insu: “ Si mon père avait connu cet homme ! comme il me fait peur !” Mais ce fut tout, elle se replia sur elle-même, gardant sa douleur, et ne la communiquant probablement qu’au directeur de son âme. Puis, à son tour, elle fut emportée après une maladie de quatre seinaines qu’elle soutfrit avec une résignation admirable. Pierre Sellier hérita ainsi de la petite fortune de Labonté, et peu d'années plus tard, il devint le plus riche habitant de la paroisse.

Quelque temps après la mort de sa femme, il annonça qu'il retournait dans son pays. (Cette nouvelle,

on ne sut pas pourquoi tout d’abord, fut accueillie avec ” joie par M. le Curé. 11 espérait sans doute se débarrasser de cet étranger dont la présence lui était à charge. ‘Le voyage de Sellier dura six mois. Où était-il allé passer cette période de: temps ? Nul ne le sut. Toutefois, à son retour, les habitants remarquèrent qu'il ne mettait plus les pieds à l'église. Sans être un dévot, fUPparavant, — personne ne l'avait vu communier du vivant de sa femme, — cependant, il assistait encore aux offices divins ; mais à partir de H il ne vint plus à l'église. | Que s’était-il. passé ? Qu'y avait-il en lui ? Personne ne le sut. Comme il ävait, en outre, des manières fort engageantes, et qu'il rendait des services signalés à ses CO-paroissiens, en les aidant dans leurs difficultés, chacun passait volontiers sous silence ce travers d'esprit; seul, M. Héroux gémissait en secret sur cette déplorable abstention qui finit souvent par avoir des imitateurs.

Ce qui rendit Sellier encôre plus populaire, c’est qu'il résolut de construire un moulin pour moudre les grains des habitants de Notre-Dame, Ce projet fut, On le conçoit, fort goûté des Paroissiens-qui devaient parcourir une distance de six lieues pour porter leurs grains aux moulins voisins. Par ce moyen, Seflier s'attacha plusieurs familles qui, déjà, lui étaient redevables de bien des faveurs. La nombreuse famille de Jacques

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Rougeaud, composée de douse enfants, pleins de force et de santé, attira son attention . L'ainé, Jules, avait été engagé autrefois pendant quelques mois chez. le meunier voisin; mais, son père étant tombé malade, il avait dû quitter cette fonction à son grand regret, et reprendre le travail des champs, pour lequel il n’avait aucune inclination.

Jacques Rougeaud avait élevé dans les principes chrétiens sa nombreuse famille. Peu favorisé de la fortune, il avait passé sa vie dans les durs tiavaux des défrichements. .Ce fut avec calme qu'il vit arriver son heure dernière. Sur son litide mort, entouré de ses enfants, qu’il bénit de sa main défaillante, il leur donna des conseils dignes d’être rapportés ici. Il ies exhorta à? » à la charité fraternelle, leur recommanda à tous de s’entr’aider les uns les autres ; d’aimer leur bon et vénérable Ouré, de suivre ses avis et ses directions: celui qui obéit à son Curé, leur dit-il, est sar de ne jamais se tromper.” Tous nromirent au moribond qu'ils suivraient ses conseils. Et le vieillard mourut dans 1e sérénité du juste,

Setlier, témoin de cette scène, fut visiblement touché. Sorti de la chambre mortuaire en mème temps que Jules, il lui avait dit: “ Mon garçon, veux-tu te

aire meunier” ? A ceite demande inatte:.due, Jules -#K8it répondu: “ Oui, certes 1 — Eh bien ! reprit Sel-

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viendras au moulin qui s’achève, et nous en jaserons.”

C'est ce qui eut lieu en effet. Jules Rougeaud fut . meunier: bien plus, il devint l’homme de confiance Ge Sellier qui le chargea du soin de surveiller Ja construction d’un moulin à scie où les colons trouvèrent plus tard un emploi rémunérateur.

Ces deux moulins fitrent avantageux aux habitants de la paroisse qui doubla sa population. Pour sa pañt, Sellier fit venir de son Pays une douzaine de familles françaises, dont il employa les chefs à son service. Cette nouvelle recrue, tout en augmentant la population, ne fut pas à l'avantage de Notre-Dame, sous le rapport moralet religieux. Les membres de ces familles, élevés dans l'indifférence religieuse, comprenaient pen de choses aux beautés de notre foi. Plusieurs n'avaient

mêtne pas encore été baptisés. Les bons Canadiens, si “aétüuttrinés à voir dans le prêtre le représentant de

Dieu, furent souvent scandalisés des propos que ces

nouveaux venus tenaient ‘sup.le compte des curés. 11:

ne comprenaient rien à de tels discours. Plus d’une fois des bagarres éclatèrent sans que Sellier, qui, naturellement, devait connaître ces faits, int2rvint le moins du moride. —— :

M. Héroux, jusque 1à si heureux au milieu de ses braves colons, comprit vite que l'heure de léprenve venait de sonner. Dans ses sermons, il tâchait de remédier au mal que causait à son troupeau fidèle l'arrivée

AUTOUR D'UNEÉ AUBERGE :

de tant de brebis galeuses. Il avait un jour failli tom- : ber à la renverse, quand une commère française, à qui il avait demandé pourquoi elle n'avait point porté son enfant à l’église pour qu’il reçut le baptème, lui avoua qu'elle l'avait baptisé elle-même. -Ni les remontrances du Curé, ni ses menacés, ne purent toucher cette femme. Mais, avait demandé M. Héroux, êtes-vous catholique ? — Je le suis, fut la réponse. — Si vous l’êtes, pourquoi ne faites-vous pas vos Pâques ? — Je vais à l’église une fois le mois et je dis mon chapelet ; d’ailleurs, nous n'avons paë besoin de toutes ces mômeries-là. M. Héroux ne put rien ajouter de plus. Pauvres gens, dit-il, en partant. Pauvre pays de France !

La Nouvelle-France devra-t-elle rendre un joir à sa mère la vieille foi chrétienne qu’elle a reçue d'elle ? Nos missionnaires seront-ils obligés de porter dans .ce paÿs autrefois si chrétien lés bienfaits de la foi catholique qu’elle est en train de perdre ?

. C'est le secret de Dieu !

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