‹ Autour d'une sourceChapitre 1 sur 2 · AUTOUR · texte numérisé non relu

AUTOUR

Il y a quelques années, le village de Grand-Fort-Ie- Haut était absolument ignoré. Perdu dans le plis de la montagne , perché comme un nid de corbeau dans lea branches d'un vieux noyer, il était loin de tout progrès, étranger à toutes les émotions politiques, insensible à toutes les transformations sociales. La jolie route , ornée de trottoirs , de becs de gaz , de bornes-fontaines , qui y conduit maintenant en se tordant comme un lacet, n'existait pas alors, et la seule communication qui fût possible entre la vallée et le village était un rude chemin encaissé, encombré par les pierres que la fonte des neiges 3t les pluies d'orage y accumulaient chaque année, ei tellement rapide que les attelages de bœufs y pouvaient seuls monter.

if ers le milieu de ce chemin pittoresque, mais peu

.praticable, on rencontrait à gauche, sous les ronces qui

le recouvraient prestlue com;)létement , un vieux pont

de noble apparence qui, en dépit de son grand âge, ranchissait fièrement le profond ravin, et aboutissait à ne grande porte sombre presque aussi vieille que lui, fendillée, noirâtre, surmontée d'un large écusson et parsemée d'énormes clous. Cette porte était cèllef du château de Manteigney, dont on apercevait confusément n»i milieu de la verdure les tourelles élancées, les toits pointus , les fenêtres étroites munies de solides barreaux et les grosses murailles rougeâtres, envahies par le lierre et la mousse. L'aspect de ce vieux manoilr féodal abandonné depuis quinze ou vingt ans, silencieux comme une tombe, se dressant solitaire au milieu de la gorge, avait pour un œil parisien je ne sais quoi de lugubre; aussi après avoir jeté un rapide coup d'œil, continuait-on sa marche sans détourner la tête 'jusqu'aux premières maisons du village, que l'on apercevait bientôt. Pour le coup, l'impression produite par la vue du château s*eflaçait complètement.

Rien au monde de plus gai, de plus charmant, que ce fouillis de baraques de sapin noyées dans le soleil, jetées comme au hasard des deux côtés du chemin, se tenant en équilibre tant bien que mal sur cette pente rapide parmi les châtaigniers noueux qui les abritaient de leurs grands bras touffus, les soutenaient de leurs grosses racines et semblaient se confondre avec elles : hautes cheminées de briques montant dans la verdure, grands toits roussâtres et plats protégeant de larges balcons fendillés, Hayés, disjoints, auxquels s'accrochaient la vigne vierge Bt l'églantier des forêts, petites portes basses, escaliers branlants que le poids d'un oiseau sans doute eût fait gémir.

Le première fois que je pénéirîfi dans ce village, je

AUTOUR D'UNB SOURCE.

::«'en souviens, des canetons nombreux, s'envolant à i:ion approche, se précipitèrent au milieu de marmots jiendus sans culotte sur un beau drap bien blanc, comme ies phoques d'Homère au bord de la mer bleue. Le tableau m'est resté tout entier dans l'esprit. Les bambins criaient, les canetons perdaient la tête, chaviraient parmi les jambes dodues et les petits bras potelés, et tandis qu'une vieille grand'mère, tendant son cou ridé, observait la scène à travers ses lunettes rondes et menaçait les révoltés de sa quenouille, un gros homme en train de tailler des échalas éclatait d'un rire sonore qui le faisait trembler de la tête aux pieds. Tout cela réjouissait le cœur et les yeux ; on se sentait au milieu de braves gens.

Le soleil, lui aussi, qui sortait du feuillage comme d'une immense écumoire, avait quelque chose de cordial et de bienveillant. Il prenait plaisir à fouiller de ses mille rayons dans ce milieu charmant ; s'oubliant ici dans une chevelure blonde, là-bas dans les plis d'un tablier bleu, il accrochait plus loin le soc d'une charrue ou bien il se glissait, non sans quelque malice, sous le fichu rouge d'une imprudente fillette en train de causer avec le sabotier, le sabotier que l'on voyait ^encadré dans son étroite fenêtre, rieur, aimable, séduisant, irrésistible... entre ' deux pot? de giroflée. On n'en finirait pas, si l'on voulait tout dire, car il était partout, ce soleil radieux; il faisait étinceler les petites vitres rondes et bombées maintenues dans leur bracelet de plomb, caressait en coloriste et en flâneur les loques chamarrées qui, par-ci par-là, pen- ^ daient des balcons, ou simplement, s'amusant d'un brin de paille échappé d'un toit, il le transformait en un long fil d'or éblouissant dans Tombre... Quel joli ramage de

AUTOUR D'UNB SOUECB.

couleurs joyeuses, et comme l'œil se sentait heureux en pénétrant par la grande porte ouverte dans Tantre du forgeron, tout plein de ces tons chauds, ambrés, succulents, qui sont la gourmandise des yeux et vous mettent en gaieté comme le fumet d'un bon ragoût I Dans les poutres enfumées de la toiture, les innombrables toiles d'araignées apparaissaient comme un nuage laiteux, et tandis que le cou du cyclope se dorait, s'empourprait, s'illuminait sous la caresse des rayons, le feu de la forge au contraire pâlissait et devenait rosé.

Dussé-je me mettre en retard, je voudrais ici faire une remarque. Que les personnes pressées enjambent rapidement. Phœbus n'est pas seulement ce beau jeune homme officiel et pompeux, frisé comme Louis XIV, bénissant les mondes du haut de son char doré et parcourant l'espace au grand trot de ses quatre coursiers. Il aime en outre à flâner sous les treilles, à fureter dans les petits «coins sans souci du décorum, sans songer à ses plumets. Il aime à visiter les pauvres diables, à rire un peu dans les greniers. Si l'endroit lui plaît, il oublie son astronomie, dont il a par-dessus la tête, et sans façon fait de la botanique ou bien s'amuse avec les enfants.

il faut bien dire que, par le temps gris, Grand-Fortle-Haut est triste à l'œil, rude, âpre, misérable ; mais je le vis d'abord sous un ciel sans nuage, la joie y éclatait, chacun y semblait riche, et de tous les seuils s'élançaient des chansons ; on cognait, on frappait, on travaillait ensemble au beau milieu de ce chemin barbare où jamais carrosse n'avait passé. La hache du charpentier s'illuminait comme l'épée de l'archatige, le charron tournait son grand tire-bouchon, qu'il appuyait sur son gros

AUTOUR D'UNB SOURCB.

ventre en faisant ouf ! de temps en temps, et plus loin, sur les membres graisseux de la machine à ferrer les bœufs, qu'on eût prise pour quelque meuble inconnu de la sainte inquisition, les garnements chevauchaient joyeusement en faisant claquer leurs fouets. Je suis resté sous rimpression de ce petit tableau.

Pour en finir, le maire Baravoux était épicier, et son adjoint tenait la petite auberge dont on apercevait de loin la branche de sapin. La broche y tournait rarement, dans cette auberge, car il y descendait fort peu de inonde ; il n'y serait même, à vrai dire, descendu personne sans les gardes forestiers, qui de temps en temps s'y installaient lorsqu'ils étaient en tournée.

Après avoir parcouru le village dans toute sa longueur, on rencontrait une petite place irrégulière et gazonnée au fond de laquelle apparaissait la pauvre église, rongée par la neige et par le temps. C'est à peine si le modeste clocher dépassait le maître châtaignier qui se dressait près du porche. Humble clocher I humble cloche, pournons-nous dire aussi... Imaginez un enfant tapageur frappant sur une rôtissoire à Taide d'une cuiller à pot. Ce qui est particulier, c'est que les frémissements do cette voix éteinte avaient quelque chose de simple, d'intime, qui ne déplaisait pas dans ( c milieu-là. En s'approchant un peu et regardant le porche, dont les charpentes, polies par le frottement, brillaient jusqu'à hauteur d'homme, on apercevait dans la toiture la grande échelle et les seaux d'incendie, le brancard sur lequel on porte le monde en terre et la planche ronde qui sert au pain bénit. Le sol était dallé de pierres tumulaires dont les inscriptions et les sculptures avaient disparu depuis longtemps sous le pied des passants. Quant à la

porte, elle était charmante avec son triple rang de colonnettes rongées et son cintre plein, travaillé comme un bracelet byzantin. En dépit des mutilations, on découvrait encore dans la clef de voûte la trace d'un diable tentateur à côté d'un Christ bénissant. Le bon Dieu avait disparu, et du diable il n'y avait d'intact qu'une queue monstrueuse s'enroulant parmi les damiers alternativement saillants et creux qui entouraient la voûte. Quel est l'habile artiste tombé du ciel, l'ange ou le démon qui s'était plu dans ce lieu sauvage à ciseler toutes ces délicatesses ? Ces surprises ne sont pas rares en France. Dans les coins les plus ignorés et les plus pauvres, on retrouve parfois un fragment d'art délicat, reste oublié d'une civilisation perdue, témoin muet d'un sentiment qu'on croyait à naître dans ce désert, et qui déjà y est mort; mais passons. A gauche de la vieille église et s'appuyant contre elle, était une maisonnette construite en pierres rondes que reliait un ciment grisâtre, et coiffée d'un toit rouge. Pauvre demeure, n'ayant qu'un rez-de-chaussée et devant laquelle s'étalait un jardinet plein de fleurs, large tout au plus d'une dizaine de mètres, et formant par derrière terrasse sur le ravin. En passant là de grand matin, vous eussiez probablement aperçu un homme de haute taille, vêtu d'une robe^ noire, monté sur une échelle, palissadant sa vigne la serpette en main. Lo maisonnette était le presbytère, et l'homme en noir n'était autre que l'abbé Roche, curé de Grand-Fort-le- Haut.

C'était un homme de trente-huit à trente-neuf ans, grand, solide, bien bâti, large d'épaules, ayant cettt' allure aisée, cette démarche simple et franche qui dan> le monde n'est le plus 60uventqu'unedistinction acquise

AUTOUR D'UNB SOURCE.

par la fréquentatioa de certaines gens, mais qui chez lui était la conséquence naturelle d'un esprit droit et d'une santé robuste logés dans un corps sain et bien équilibré. Son œil profond et pur était celui d'un homme qui, sans arrière-pensée, regarde les gens en face, cher chant à les comprendre et ne demandant qu'à en être compris. Les muscles saillants de ses mâchoires, se contractant à la moindre émotion, indiquaient une rare énergie, qu'accentuaient encore ses dents blanches et nettes, serrées Tune contre l'autre et inclinées en dedans. Ses cheveux étaient abondants, poussant dru, un peu rudes, taillés fort court. Pour tous, il était bienveillant, généreux et bon ; mais son sourire, si franc qu'il fût, était toujours un peu pâle, presque triste, et jusque dans ses élans de bonté il restait grave. Facilement on l'eût pris pour fier et hautain.. La vérité est que l'abbé Roche n'avait jamais connu son père ni sa mère ; il subissait la loi commune à ces pauvres enfants qui, ayant toujours ignoré les caresses de la famille, l'intimité du foyer paternel, se sentent étrangers à toutes les tables et se contiennent par discrétion. Ces enfants-là sont longs à s'épanouir; il semble qu'un regret éternel pèse sur eux. Les baisers sont à l'enfance ce qu'est le soleil aux jeunes pousses de mai. Les plantes s'égayent péniblement à l'ombre, les hommes aussi.

Quoiqu'il bêchât lui-même son jardin, qu'il fût grand joueur de boules et eût une prédilection pour les fatigues physiques, ses mains brûlées nar le soleil étaient fines, sinon blanches, ses doigts étaient élégants, droits, lisses et vigoureux, ses ongles bien enchâssés et rebondis. 11 n'avait pas cette main pâle et veule qu'on attribue volontiers et souvent à tort aux gens d'église. La sienne

était bien plutôt une main de gentilhomme qui sous le gant de buffle a manié Tépée. On le vit à l'œuvre en face des loups que la neige chassait vers le village, on le vit aux incendies, lorsqu'en 1859 trois granges prirent feu presque en même temps. H se transformait alors complètement. Sa physionomie prenait en face du péril une expression étrange de fierté et d'audace ; il mettait bas sa soutane, son œil s'illuminait, sa voix devenait tellement vibrante et forte qu'on l'eût pris pour un capitaine d'aventure chargeant au milieu de la mêlée, et on obéissait à ses ordres sans commentaires, sans hésitation. Lui-même s'élançait le premier, soulevant des poutres énormes et jouant de la hache comme le bûcheron furieux de la ballade. On eût dit que le danger Tattirait, et qu'il éprouvait une sorte d'ivresse à lutter. Était-ce soif de dévouement, ou bien dépensait-il en une seule fois toutes les ardeurs contenues de son sang? On ne saurait le dire; car, le danger passé, il rentrait dans son calme ordinaire et redevenaait l'homme de tous les jours, n'acceptant qu'à regret la reconnaissance, repoussant les éloges, honteux d'avoir été surpris en flagrant délit d'héroïsme. Il était vraiment bien difficile à comprendre, et l'on eût pu croire qu'il y avait deux êtres en * lui. Il vivait humble et pauvre sans doute, mais avec volonté, avec énergie, avec obstination. Il mettait une certaine audace à se dépouiller lui-même de son dernier sou pour aider plus pauvre que lui, et si, par une nuit d'hiver, il avait mis son manteau sur les épaules glacées d'un mendiant, le service qu'il venait dé rendre au pauvre diable l'eût comblé de joie; mais il eût été presque aussi fier qu*heureux à la pensée qu'il se domptait lui-même et méprisait le froid que tant d'autres redon-

AUTOUR D'UNE SOURCB.

taîent. En plein hiver, il s'aventurait dans les neiges avec autant d'ardeur qu'il en mettait pour lutter contre l'incendie, et lorsqu'on le voyait redescendre ayant à la main l'énorme bâton qu'il avait coupé lui-même dans la forêt, la soutane relevée jusqu'à la ceinture, les jambes protégées par de grands bas de laine, les narines rougies par le froid, ouvertes, frissonnantes, aspirant l'air glacé, la gibecière au dos, les mâchoires contractées, il avait une expression de noblesse et de fermeté qui imposait le respect. On l'estimait beaucoup à cause de sa grande force, de son adresse et de sa charité. Si par hasard il s'élevait une difficulté, on allait le trouver, car on savait qu'en toute circonstance il était moralement et physiquement un homme solide sur lequel on pouvait compter; mais en même temps ses paroissiens sentaient en lui une nature qui n'était pas la leur. Ils l'aimaient avec réserve, à distance.

L'abbé Poche était né dans les montagnes. D'où venaitil au juste? On n'en sait rien. Nourri par une paysanne, recueilli par les sœurs, élevé par elles, il était tout naturellement passé de leurs mains dans celles des frères de l'école chrétienne, qui l'avaient bien vite remarqué à cause de son intelligence et de sa bonne conduite. 11 avait grandi dans ce milieu hospitalier ; on avait obtenu, non sans quelques difficultés, les autorisations que sa naissance rendait nécessaires, et un beau jour, ainsi qu'un enfant de troupe né au régiment s'engage sous les drapeaux qui lui ont servi de langes, il était entré au séminaire sans dégoût, sans enthousiasme. En dehors de la barque qui l'avait recueilli, il ne connaissait rien de ia vie, ne supposait qu'abîmes et tempêtes, et se trouvait heureux d'être en sûreté.

Les années qu'il passa au séminaire furent les seules où il respira Tair d*une grande ville; encore ne fit-il qu'entrevoir le monde à la dérobée, avec mille scrupules ; puis il quitta cette famille adoptive pour être desservant dans une pauvre paroisse des Landes où il resta peu de temps. Ses supérieurs ecclésiastiques l'estimaient particulièrement; sa situation d'enfant naturel, qui avait été un obstacle fort grave à son entrée dans les ordres, étai/ maintenant un titre à la bienveillance de ses chefs. Fort jeune encore, on le nomma curé de Grand-Fort-le-Haut, où nous le retrouvons après une quinzaine d'années de séjour, oublié, mais satisfait. Que s'était-il passé dans son cœur durant ce long espace de temps? Quelques-uns de ses cheveux avaient blanchi, ses yeux s'étaient creusés, son visage conservait peut-être la trace de quelques luttes morales ; mais toutes les tempêtes semblaient à jamais éteintes dans le silence d'une vie régulière, simple et bien remplie.

• Le manoir des comtes de Manteigney, que nous avons entrevu tout à l'heure à travers les arbres, datait de plusieurs époques. Chaque génération y avait ajouté quelque chose, laissé une trace de son passage, et, comme l'emplacement était assez restreint, il s'ensuivait une accumulation un peu confuse de bâtisses disparates. C'est dans ce château que durant des siècles les seigneuTs du pays s'étaient transmis de génération en génération leur puissante autorité. Possédant la vallée tout entière jus- (|u'au li^ourç de Virez, qui en commandait Tissue, maîtres

AUTOUR D'UNB SOURCE.

des immenses forêts, des pâturages et des terres qui formaient le versant de la montagne, ils avaient toujours considéré le village de Grand-Fort, qui était à la porte de leur demeure, comme une dépendance du château. C'était alors une réunion de quelques cabanes où les bûcherons et les bergers du comte se logeaient tant bien que mal, sous la main protectrice de leur maître. Peu à peu ces quelques cabanes avaient pris de l'importance, tandis que le château perdait de son autorité, si bien que, la grande révolution aidant, la vie s'était concentrée dans le village, et le manoir, assombri, ruiné, inerte, s'était pour ainsi dire éteint, ne laissant dans le pays que le souvenir des légendes qui se rattachaient à ses vieilles pierres et une sorte de respect mystérieux.

Dans la montagne, les souvenirs, les impressions, sont plus vivaces. Les idées sont comme les nuages, elles s'arrêtent, se logent dans les creux, et les tempêtes qui passent au-dessus soufflent bien longtemps avant que les vieilles croyances qui reposent dans les plis du rocher se décident à déloger De même que les agitations de la pensée donnent à l'individu des allures plus vives, de même aussi la lenteur du corps entraîne la lenteur de l'esprit. Il y a des rapports singuliers entre l'activité physique et celle de l'intelligence, entre les mœurs d'un pays et la facilité des routes. Les oiseaux, qui vont si vite, doivent penser rapidement aussi; la circulation doit se faire avec une égale ardeur dans toutes les parties de leur individu. On dit que l'imagination a des ailes, j'aime à me figurer que tous les êtres qui ont des ailes ont aussi de l'imagination. Par contre, voyez un bœuf qui chemine; n'estril pas vrai que les idées doivent être longues à se formuler chez lui, que les sensations sont

1% tJTOUR D'UNE 60UR0B.

digérées lentement dans la cervelle de cette bonne bê^e« qui a quatre estomacs. Le bœuf est conservateur, le montagnard aussi. 11 suffit de voir ce dernier remonter un sentier parmi les pierres glissantes, à pas méthodiques et cadencés, économe de sa force, prodigue de son temps, pour comprendre que cet homme-là n'a pas la fièvre en tête. La neige, qui durant cinq ou six mois de Tannée enveloppe la contrée, n'emprisonne pas seulement dans son sourd manteau les plantes et les rochers; elle emprisonne aussi les cabanes, les hommes, les idées, les traditions, qui dans cet intervalle de silence et de concentration poussent des racines plus profondes et plus noueuses. C'est ainsi qu'en ces pays les idées du passé se cramponnent à l'homme, comme l'homme se cramponne à la terre, comme le vieux sapin moussu se cramponne au rocher.

Donc rien de bien extraordinaire à ce que le château de Manteigney eût conservé son prestige d'autrefois. Il avait d'ailleurs un aspect imposant, en dépit de l'abandon où depuis vingt ans on l'avait laissé. Ses girouettes étaient sur le point de choir, il est vrai, ses grands toits pointus envahis par la mousse étaient dans un piteux état; mais les vieux murs étaient encore de force à soutenir un siège. La partie la plus ancienne du château était la tourelle de gauche qui flanquait la porte d'entrée. Cette tourelle datait du commencement du xiv« siècle, et, quoiqu'on y eût percé beaucoup plus tard des fenêtres étroites à meneaux de pierre, le rez-de-chaussée de cette tour, espèce de salle basse où l'on descendait par deux marches usées, prouvait, par les nervures ogivales du plafond et la forme ue la vaste cheminée, TexactitMde de la date que nous venons d'indiquer

Ce rez-de-chaussée était habité depuis vingt ans par le père et la mère Sappey, à qui l'on avait confié la garde du château. Ils vivaient là en montagnards, ils avaient le bois à discrétion, la récolte des châtaignes, une vache, une chèvre; que voulez-vous de mieux? Durant les premières années de leur installation, ils avaient de temps en temps donné de Pair aux chambres, balayé à de rares intervalles, épousseté quelques meubles; puis, comme les fenêtres étaient devenues très-difficiles à ouvrir, leur conscience avait fait de légères concessions, et les araignées avaient élu un domicile définitif dans les grandes pièces où personne n'avait plus mis les pieds.

II était encore un coin fort curieux que l'on visitait parfois lorsqu'un touriste ou un commis voyageur s'égarait à Grand-Fort. Ce réduit intéressant était le grenier d'une tourelle où Ton avait relégué les vieux débris de l'arsenal. On y montait par un petit escalier tournant qu'éclairaient de larges meurtrières où le vent s'engouffrait avec un vilain bruit. Les chouettes et les chatshuaos s'envolaient à votre approche, et l'on se trouvait véritablement soulagé d'un grand poids lorsqu'on était 3ortidecet étroit mirliton. Alors on apercevait, au milieu d'un chaos de débris, deux couleuvrines aux armes des comtes, trois ou quatre fusils de rempart encore munis de leur fourchette, des sabres ébréchés, un falot à deux chandelles, des bottes de postillon, une lance, une moitié de cuirasse, un fragment de casque, bon nombre de bouteilles vides, et, pardonnez-le-moi, une de ces vastes chaises aux bases massives et pleines, précieuses compagnes du chevet de nos aïeux, mais dont le confortable moderne a compléfement supprimé l'usage.

En sortant de la tour, on apercevait à gauche le

14 AUTOUR D'UNB SOURCB.

commencement d'une grande terrasse d'où l'on découvrait la vallée tout entière, et sur laquelle s'ouvraient autrefois les grandes portes-fenêtres des salons d'apparat et de la galerie des portraits, où figurait une longue suite de seigneurs empanachés, cuirassés, frisés jusqu'à Texcès, majestueux et terribles dans leur cadre vermoulu. En face de ces personnages imposants, hauts en coulenr, fiers et déterminés, il fallait avoir Tâme terriblement dure pour n'être point ému et ne pas ôter son bonnet. L'aspect de ce passé, triomphant encore sous sa poussière, vous faisait songer au présent, à l'avenir; on se demandait ce qu'était devenu l'héritier, le descendant direct de tous ces seigneurs de haute mine, ce qu'était devenu le jeune comte Robert-Pierre-Jean de Manteigney, seul espoir de sa race. On savait qu'il n'était pas mort; on l'entrevoyait par la pensée fort, robuste, comme ses ancêtres, grand chasseur, grand buveur aussi, dégagé dans sa démarche, audacieux, intrépide et peut-être bien amateur de filles. C'était là un des signes distinctif de sa race, dont quelques vieilles au nez crochu prétendaient coquettement avoir conservé le souvenir. On avait fait bien des conjectures, on en faisait encore au sujet de ce jeune comte intéressant comme une énigme, mystérieux comme une légende. Où vivait-il, que faisait-il? Un beau jour, vers l'âge de dix ans, la comtesse sa mère venant de mourir, il avait quitté le château les larmes aux yeux, et il n'était point revenu.

C'est qu'en effet, l'orphelin se trouvant désormais trop pauvre pour faire figure dans le manoir de ses ancêtres, ne pouvant d'ailleurs y recevoir une éducation conforme à son rang, on avait vendu une partie du domaine, réduit depuis longtemps à fort peu de chose, et on lui

avait de cette façon constitué un petit capital qui lui permît d'aller chercher fortune ailleurs. C'est ainsi que le pauvre enfant était venu frapper à la porte de son oncle maternel, le marquis de Vernac, qui désormais devait lui servir de père.

Ce marquis, vivant assez péniblement des miettes de sa fortune, était un être tout à fait particulier. Il demeu* rait à Paris, rue des Lions-Saint-PauU au second étage, sur la cour. Ce n'est pas tout, quoique cela soit quelque chose : il était en outre d'une maigreur extrême, pâle et rasé comme un chartreux. Il y avait dans son ensemble quelque chose de l'ibis sacré des Égyptiens. Pourquoi, comment? — Je ne saurais vous le dire, mais il avait cet aspect-là. Parfait gentilhomme d'ailleurs, on lui était tout d'abord sympathique; aussi lorsqu'on apercevait au haut de ce grand corps son petit crâne microscopique, brillant et poli comme une bille de billard, se demandait-on où ce pauvre marquis pouvait loger ses pensées. La vérité est que le manque d'espace l'avait toujours empêché d'en faire provision. Il avait peu d'idées; il se servait toujours des mêmes, méthodiquement classées, réunies, enfilées les unes aux autres comme les grains d'un chapelet, de sorte que le matin, en enlevant sa cornette de nuit, il commençait son premier pater, et d'are en ave il arrivait au soir sans émotion, sans fatigue,, ayant la conscience calme et le sentiment du devoir accompli, sous la protection des lois et l'œil de Dieu.

C'était en somme l'homme du monde le moins digne d'un portrait, si son apparence d'oiseau sacré et sa malheureuse manie d'élever des faisans dans un cabinet de toilette n'eussent été là pour donner quelque relief à sa pâlo^^ individualité. Lorsque le comte Jean arriva à

16 AUTOUR D'UNE SOURCB.

Paris, le marquis fut électrisépar cette pensée qu'il allait servir de père au dernier des Manteigney. Le vieux gentilhomme visita tous les collèges de Paris en habit bleu de ciel et en pantalon de nankin, et finalement, exténué par ces courses et ces préoccupations qui troublaient set habitudes, il fourra son neveu au collège Saint-Louis, en souvenir des croisades. — Il était temps; sa tête éclatait * Dès lors, sa tâche étant terminée, la pensée de cette éducation fut dans le crâne du marquis comme un grain nouveau ajouté au chapelet ordinaire, et chaque jour, ù une certaine heure, il prit l'habitude de se dire : « Grâce à ma sollicitude toute paternelle, mon neveu Roberl- Pierre-Jean reçoit une excellente éducation sous le patro* nage du meilleur des rois, Louis IX, dit saint Louis, 1215. »

La fréquentation du marquis n'était pas pour exciter rimagination du jeune de Manteigney et lui faire rôvei un idéal en dehors de sa situation modeste; bien au contraire, un simple dimanche passé rue des Lions-Saint- Paul suffisait à rendre le collégien joyeux pendant toute une semaine. Les classes lui paraissaient confortables, propres, parfumées, les cours de récréations verdoyantes et bien aérées, de sorte qu'il fut un écolier modèle; mais lorsque le duvet printanier de ses jeunes moustaches commençait à ombrager sa lèvre, il lui vint en tête un èrand trouble. L'événement fut subit. Il se souvint tout à coup qu'il était comte, il revit en songe la galerie de Manteigney toute tapissée de ses aïeux; les panaches, fes cuirasses étîncelantes et les nobles perruques se mirent à tourbillonner dans sa jeune cervelle, et, songeant à tous ses camarades, fils de commerçants et de petits bourgeois Dour la plupart, il se sentit écœuré. La pensée qu'il allait.

AUTOUR D'UNB SOURCTî. H

en compagnie de ce troupeau, passer sous le joug égalilalre du baccalauréat lui fit monter la rougeur au front; /uniforme, la livrée qu'il portait depuis huit ou neuf ans sans songer à se plaindre lui devint insupportable, et i] éprouva un immense besoin de sortir de ce milieu et de manifester ia noblesse de son origine par des signes extérieurs, ce qui est, paraît-il, le plus nature] des sentiments.

Sans doute il parvint à emprunter quelque argent sur

la fortune qui bientôt devait lui appartenir, car un beau

jour il apparut aux yeux de son oncle en gilet blanc, en

pantalon noisette, armé d'une badine à pomme d'or,

frisé, parfumé, tiré à quatre épingles. A cette vue, le

marquis, convaincu que l'éducation de son neveu était

heureusement terminée, remercia le ciel , embrassa le

jeune homme, glissa dans la poche de son gilet un billet

de cinq cents francs pour faciliter ses débuts dans la vie,

et lui donna sa bénédiction.

Dans l'année qui suivit, le dernier des Manteîgney acheva de se transformer complètement; on le vitaux courses, au théâtre, il entra dans le bataillon de ces petits jeunes gens aimables que l'on rencontre partout, il fréquenta les manèges et les salles d'armes, devint un habitué du bois de Boulogne, se créa des relations, et, pour se compléter lui-même, il se mit en quête d'une maîtresse. Une fois dans cette voie, il ouvrit sérieusement iB tranchée et commença le siège en règle de la petite fortune qui lui restait, et dont sa vingt et unième année le rendait maître absolu. C'est ainsi que s'émietta le dernier morceau du vieux domaine. Si l'on ajoute à ces ressources le modeste héritage du marquis de Vernac, qui rendit Tâme un beau jour en servant à ses faisans

18 AUTOUR D'UNE SOURCB.

le repas du matin, si Ton tient compte surtout de Textrême adresse avec laquelle le jeune garçon sut manœuvrer, du taci; et de la prudence quil déploya dans cet art difficile de l'existence à grandes guides, on comprendra son train, on s'expliquera sa vie et la réputation de viveur élégant dont il a joui pendant si longtemps dans le monde facile et brillant dont il faisait partie.

Cependant aucun des exploits du comte Jean n'était arrivé jusqu'à Grand-Fort, et les montagnards, si privés qu'ils fussent par l'absence de leur seigneur, vivaient en paix depuis une vingtaine d'années à l'ombre du vieux château, lorsqu'un bruit bien fait pour exciter la curiosité générale se répandit tout à coup dans le pays. S'il fallait en croire la rumeur publique, le dernier des Manteigney, que les hommes de cinquante ans se rappelaient avoir vu tout enfant, venait de faire à Paris un mariage excessivement riche, et se disposait à rentrer triomphalement dans la demeure de ses pères. Déjà Ton avait vu des personnes étrangères au pays parcourir la vallée, visiter le village. C'était une bénédiction, une rosée céleste, une pluie d'or prête à tomber. Le château allait être restauré, remeublé avec splendeur; on annon* çait le rachat des terres du domaine, qui bientôt serait reconstitué en partie. Tout cela devait être vrai, car le notaire de Virez était aperçu dans vingt endroits à la fois, cravaté de blanc, rouge comme un coq : on l'avait même vu galooer dans la plaine, ce qui était sans précédent.

Tandis que ces intéressantes nouvelles circulaient, commentées et grossies par chacun, un architecte arrivait en hâte, les portes et les fenêtres s'ouvraient avec fracas, et les ouvriers commençaient leur œuvre. Bientôt on ne parla plus dans la montagne que du comte et de la comtesse, des splendeurs de leUr train et des merveilleux embellissements dont le château serait certainement Tobjet. Il fallait que les nobles époux fussent bien pressés, car on travaillait avec une ardeur extrême. Une armée de terrassiers recrutés dans les environs jouait de la pioche et de la pelle jour et nuit pour rendre carrossable l'affreux chemin dont nous avons parlé. On ne voyait plus que couvreurs suspendus à des cordes, peintres occupés aux croisées et aux grilles, jardiniers refaisant les parterres de la grande terrasse, charpentiers ei menuisiers aménageant les écuries. Chaque jour; il arrivait dans la cour des chariots attelés de quatre bœufs, et Ton déballait de grands fauteuils rouges à beaux pieds dorés, des tapisseries, des tentures, tout un monde de choses éblouissantes. Après quelques mois de travaux, le château fut en état d'abriter dignement ses maîtres et seigneurs, et les gens de Grand-Fort songèrent à préparer au comte et à la comtesse une réception qui fût à la hauteur des circonstances. On parlait déjà d'un arc de triomphe, de feux de joie, de discours, de corbeilles de fleurs... Une lettre vint réduire à néant tu «is ces beaux projets.

M. de Manteigney y exprimait en fort peu de mots le désir très-net de rentrer dans son château sans tambour ni trompette, et comme s'il l'eût quitté la veille. Pour plus de sûreté, il refusait d'indiquer le jour de son arrivée. Quoi qu'il en soit, une avant-garde de domosti-

AUTOUR D'UNE SOURCB.

ques en culotte rouge, en casquette galonnée, prenait possession des communs, les écuries se peuplaient, et la vieille cheminée des cuisines s'empanachait noblement. Le village ému, le maire frémissant, attendirent toute une semaine, puis une seconde semaine s'écoula, et, las d'attendre, chacun reprit le cours de ses préoccupations ordinaires. Or un dimanche soir après vêpres, les amateurs de boules, — ils sont passionnés dans ce pays-là, — qui d'ordinaire faisaient la partie du curé, s'étant réunis sous les grands arbres du clos, l'abbé Roche déboutonna le bas de sa soutane, empoigna ses deux boules à clous d'acier, et le jeu commença, 11 durait depuis une demi-heure environ lorsque le curé, se retournant après un coup magnifique, se trouva face à face avec un petit personnage singulier qui venait d'entrer dans le clos sans être aperçu par les joueurs.

Ce petit homme chétif, aux épaules étroites et tombantes, était des pieds à la tête vêtu de flanelle blancùa bordée d'un liséré bleu. 5on cou maigre et long s'élançait d'un col de chemise rabattu, jaunâtre, dont les pointes étaient ornées de têtes de chien. Sous ce col, une cravate rose et bleue, dans les plis de laquelle étincelait une petite sculpture en or représentant une selle de cheval avec deux étriers en sautoir. La culotte de ce personnage était extrêmement collante et retombait sur des bottines microscopiques à très hauts talons, recouverte* de drap bleu de ciel, ornées de larges boutons de nacre, d'ailleurs travaillées avec un art prodigieux, piquées, brodées,... deux bijoux que ces bottines! Sous un petit chapeau que dépassaient deux touffes de cheveux frisés et roux, un visage fatigué, flétri, verdâtre, sillonné de ces rides maladives qui ne sont pas celle de la vieillesse.

AUTOUR D UNE SOURCB. 81

Ajoutez à cela des moustaches rousses coquettement relAyussées et une paire de gants rouges comme le sang d'un bœuf sortant à moitié de sa poche.

Fièrement campé sur ses deux jambes écartées et tendues, le petit homme tenait dans ses mains blanches et soignées un merveilleux petit porte-cigarette en paille de Jaya. Il logea devant son œil, en faisant une vilaine grimace, un lorgnon carré, sans monture ni cordon, et regardant avec un sourire le bon curé, qui, fort étonné, le regardait aussi : « Le diable m'empor... le diable nous emporte, monsieur le curé, fit-il, nous avons un joli poiguet. Tudieul comme vous avez lancé celai »

L'abbé Roche sentit la rougeur lui monter au visage, et, 13 trouvant d'abord rien à répondre, il promena son grand œil grave et franc sur cet individu étrange, qui continuait à sourire avec une aisance parfaite. Les joueurs s'étaient arrêtés stupéfaits.

« Continuez donc votre partie de boules, c'est aujourd'hui dimanche!... Vos routes sont dans un fichu état! monsieur le curé, ajouta le 'personnage à la flanelle blanche, et il regarda ses bottines précieuses, qui étaient légèrement tachées; après quoi il plaça une cigarette entre ses lèvres, et, ayant pris dans sa poche un petit briquet en vermeil, il en disposa soigneusement la mèche rcuge avec aussi peu d'embarras que s'il eût été seul dans sa chambre à coucher.

— Vous êtes de ce pays-ci, monsieur? » demanda le curé, que cet excès d'aplomb commençait à irriter.

Le fumeur alluma sa cigarette très-lentement, la retourna de ses deux doigts, puis, ayant chassé par les sarines un gros nuage de fumée, il répondit avec un grand sang-froid : — - « Oui« j'habite le château qui est

22 AUTOUR D'UNB SOURCE.

1^ sur la droite, à dix minutes d'ici en desceDdant.

— Seriez-vous M. le comte Jean de Manteigney?

— Jean de Manteigney, comme vous le dites. Vous me connaissez donc?

— Excusez-moi, monsieur le comte, je... »

Et tout en disant cela le curé laissait échapper la boule qu'il tenait à la main, tandis que tous les montagnards <e découvraient comme à la messe. Le comte reprit : « Vous excuser de quoi ? mon cher curé; continuez donc à jouer, sacrebleu ! Je ne suis pas un trouble-fête, moi I » Il rejeta son petit chapeau en arrière par un geste à la fois gracieux et familier, il enfonça cavalièrement ses mains dans ses poches et se mit à chantonner, fumant toujours et se balançant sur ses talons. « Dites-leur donc de continuer, mon cher curé; cela m'amuse de voir jouer ces gaillards-là. En voilà un qui est magnifique, quel taureau!... Et puis ils me regardent tous,... c'est inepte.

— Voyons, Bernard, c'est à toi de tirer, mon garçon, » fit Tabbé. Et il ajouta : « Vous êtes arrivé depuis peu de temps, monsieur le comte?

— Depuis trois ou quatre heures seulement, et j'ai commencé par une promenade de ce côté. J'aime beaucoup ce pays-ci, c'est gentil, c'est amusant, toutes ces petites machines. Et le vin, comment se comporte le vin? Vos vignes d'en bas promettent-elles une bonne récolte? ' adieu ! c'est important cela I

— Oui, monsieur le comte. Jusqu'à préseB* le...

— Ah! sabre de bois! j'en suis enchanté. On nesauait trop se rappeler que le vin est le soutien du travaileur et le lait des vieillards. Tenez, voilà le jeu rit tau- ."eau qui lance sa boule. Beau gars ! Quel âge a-t-il?

•* Vingt ans tout au plus.

AUTOUE D'UNE SOURCE. «3

- C'est prodigieux. Et les châtaignes, mon cher curé, que pense-t-on des châtaignes ?

— Elles seront abondantes, répondit le curé en se mordant les lèvres.

— Allons, parfait; de raienx en mieux. Sapristi, la châtaigne n*est pas à dédaigner! C'est à vous déjouer, monsieur le curé. »

L'abbé Roche ajusta soigneusement et lança sa boule; mais, chose extraordinaire pour lui, il manqua le butil était intimidé par le regard de cet œil gris, clignotant derrière sa petite vitre, et ce qui doublait son émotion, c'est Taisance railleuse avec laquelle lui avait parlé ce petit homme.

« Âh ! mais, dites-moi donc, vous avez manqué votre coup, mon cher curé?

— Oui, monsieur, répondit le prêtre, qui serrait sa seconde boule dans sa main et ne trouvait pas le moyen de sourire.

— C'est un petit malheur. Ah! j'oubliais de vous dire que la comtesse ne parle que de vous; elle brûle du désir de vous voir, c'est comme je vous le dis. Mon curé ! où est mon curé?... Vous êtes attendu.

— J'irai dès demain saluer madame la comtesse.

— Ce soir, si vous voulez... Au fait, venez manger la soupe avec nous; vous savez que votre couvert est toujours mis au château; je vous dis cela une fois pour toutes, ainsi vous n'avez pas à vous gêner,

— Je vous remercie, monsieur, mais.,,

— Enfin comme vous voudrez. Vous serez bien reçu quand vous viendrez; moi, je n'aime pas les façons. Vous le voyez, je suis rond comme un pois. Allons, au revoir, ne me reconduisez pas. »

M AUTOUR D'ONB SOURCE.

Et comme un enfant, se trouvant sur son passage, le regardait de son grand œi! étonné : « Qu'est-ce que tu fiches là, galopin, au lieu d'aller à l'école?... Au fait, c'est aujourd'hui dimanche I tiens, voilà pour t'acheter du pain d'épice. » Il jeta dans le bonnet du petit deux ou trois pièces blanches, après quoi il partit en fredonnant.

Quand il ne fut plus là, tous les montagnards se regardèrent comme on se regarde à la suite d'une catastrophe. Ce n'était pas là évidemment le comte que Ton attendait. 11 leur semblait inouï que ce petit bonhomme chétif et maigre, à moustaches rousses et clairsemées, à visage pâle, fût le vrai seigneur du château, le descendant sérieux des rudes comtes d'autrefois. Dans les pays où tout le monde travaille et lutte, la faiblesse physique passe facilement pour une inQrmité , et l'aspect maladif est compté comm^ un ridicule. Quant au curé, — était-ce le fait de sa nature herculéenne? — il n'avait jamais pu trouver dans son cœur autre chose que de la compassion pour les corps malingres et les visages blêmes. Si bon chrétien qu'il fût d'ailleurs, certaines allures trop familières le blessaient extrêmement; il sentait alors en lui comme une tempête, et si jamais quelqu'un lui eût donné un soufflet, il est bien probable que sur Theure il eût assommé ce quelqu'oû-là; du diable s'il eût tendu l*autre joue.

Outre que les façons du comte l'avaient personnellement blessé, elles l'avaient aussi cruellement désillusionné. L'abbé Roche avait toujours vécu dans le respect de la noblesse, non pas qu'il crût que les vertus de rame et les beautés du corps fussent l'apanage exclusif d'une certaine classe d'hommes; mais il y avait en lui

AUTOUR D'UNB SOURCB. 25

du poète et de l'artiste. Il trouvait consolant de penser que certaines familles providentielles, purifiées par tout un passé, placées au-dessus des ambitions, des misères humaines, restaient les dépositaires, les gardiennes sacrées de certaines perfections. Il ne raisonnait pas ces fdées-là, il les subissait instinctivement* et il eu jouis* sait*

Ce ne fut pas sans une certaine émotion que le lendemain notre curé fit ses préparatifs pour rendre sa visite au château. Il étala sur son lit étroit sa soutane des dimanches, un rabat neuf, et regarda la grosse montre d'argent, dépourvue de chaîne et de clef, qu'il portait toujours dans la poche de sa culotte. Il voulait n'arriver à Manteigney qu'après le dîner, pour éviter l'invitation qu'on n'aurait pas manqué de lui faire, et qu'il redoutait beaucoup. 11 se rappelait cette phrase du comte qui l'avait blessé : « Une fois pour toutes, mon cher curé, votre couvert est mis. » Il n'y avait pas que ces paroles-là d'ailleurs qui lui revinssent à l'esprit et dont le souvenir lui fût désagréable... a La comtesse brûle du désir de vous voir... Mon curé!... où est mon curé? » En bonne conscience, il n'y avait aucune raison pour que cette grande dame fût désireuse à ce point de faire sa connaissance... Peut-être croyait-elle trouver dans ce curé, qui n*avait jamais quitté sa montagne, un demisauvage, un rustre incapable de dire un mot, et sans doute elle voulait s'amuser à ses dépens. Comment expU-

as AUTOUR D'UNE SOURCE.

quer autrement ces paroles qui frisaient Timpertinence : « Mon curé! où est mon curé? »

Tout en se rasant avec soin , il lui passait par la tête une foule de pensées, et il s*en voulait de son émotion. Il fut même sur le point de mettre sa vieille soutane dan? le seul dessein de protester contré sa propre faiblesse. Il se faisait honte; mais en même temps il songeait à l'heure. « On doit dîner au château vers cinq heures ou cinq heures et demie, cela est plus.qiie probable, car le maire et le notaire de Virez se mettent à table à cette heure-là. Or en arrivant à six heures et demie, je les trouve au salon ou bien sur la terrasse, se promenant... ou peut-être assis en cercle... assis en cercle I »

Et cet hercule qui n'eût point tremblé devant un ours lui barrant le chemin se sentait frissonner à la pensée de tous ces yeux fixés sur lui. Comment le recevrait-on, comment supporterait-il le regard curieux et railleur de la comtesse voyant apparaître enfin le curé de ses rêves?... En ce moment, on frappa à la porte.

« Qu'est-ce? fit le prêtre sans se retourner.

— Dis donc, monsieur le curé, répondit la mère Hilaire de la chambre voisine, vas-tu pas mettre tes boucles d'argent?

— Pourquoi veux-tu que je mette mes boucles d'argent ? Est-ce que c'est aujourd'hui Pâques ?

— Dame, ça sera comme tu voudras, monsieur le curé, mais à ta place je les mettrais. Les nobles sont habitués à ce qu'on fasse un brin de toilette pour aller les voir.

— Fais ce que tu voudras. »

La bonne vieille ajouta derrière la porte d*ane voix timide :

a Est-ce que je t'ai fâché, monsieur le curé?

— Non, ma bonne mère. Prépare les boucles, prépare-les, si tu crois que cela est mieux; mais dépôchoDS-nous. »

Cette mère Hilaire était une petite vieille rondelette, aux yeux brillants, vive, alerte, énergique, trottinant à pas menus, fouillant, furetant partout et adorant son curé. Elle habitait dans une maison voisine du presbytère ; mais on l'y rencontrait rarement, occupée qu'elle était à tenir le ménage du prêtre, à lui préparer ses repas, à lui raccommoder son linge, à mettre des pièces aux soutanes quand il le fallait, et il le fallait souvent. Elle opérait avec tant d'art et de patience, de tendresse, devrait-on dire, qu'il était presque impossible devoir les traces de son travail, et fabbé Roche en effet ne s'en était jamais aperça. Elle ne voulait pas qu'on pût dire : Monsieur le curé porte des soutanes rapiécées. On n'est pas riche, mais on a son amour-propre. En outre elle tenait les comptes du prêtre, qui ne s'y entendait pas du tout, et fermait les yeux en puisant dans le petit tiroir où plus d'une fois la bonne vieille avait, sans qu'on en sût rien, glissé deux ou trois de ses propres écus. Elle les aimait pourtant bien sincèrement, ses pauvres écus; mais il fallait avant tout que M. le curé ne fût pas gêné dans ses aumônes, et qu'un malheureux ne pût pas dire qu'ayant frappé au presbytère, il s'en était retourné les mains vides.

D'ailleurs la tendresse de la mère Hilaire pour l'abbé Roche et la familiarité avec laquelle elle lui parlait s'expliquent par un mot : la vieille paysanne avait été la nourrice de cet enfant trouvé , devenu depuis curé de Grand-Fort-le-Haut. Elle lui avait servi de mère, et lorsqu'il

AUTOUR D'UNB SOURCE.

l'avait quittée pour entrer chez les sœurs, elle l'avait pleuré presque autant que si on lui eût enlevé son propre enfant. Bien d'autres chagrins plus grands que celui-là avaient depuis atteint la chère femme : elle avait perdu son fils unique, et cinq ans après son mari avait été tué par la chute d'un sapin, qu'il était en train d'abattre, aie s'était donc trouvée seule avec des cheveux gris et personne à aimer dans la maisonnette qu'elle avait à Virez, là où elle avait toujours vécu en compagnie des siens. Elle avait tâché de se faire à son isolement, et elle avait supporté son sort pendant bien des années; mais lorsqu'elle avait su que le seul être qui lui restât, son enfant d'adoption, était nommé curé à trois lieues de là, à l'autre bout de la vallée, elle avait pris bien vite le chemin de Grand-Fort, ^e disant : « Je ne mourrai donc pas seule, je retrouve un de mes trois défunts ! » Elle se le figurait enfant, tel qu'elle le voyait autrefois, jouant devant la maison, barbotant avec les canards, ou bien encore jeune homme, devenu grand et robuste comme elle l'avait aperçu lorsqu'il était allé lui faire visite avant d'entrer au séminaire... Elle accourut donc à Grand-Fort, tout émue par ses souvenirs; mais lorsque, ayant frappé à la porte du presbytère, elle se trouva en face d'un homme fait, aux allures graves, au regard profond, elle resta interdite, ne sut plus que dire et sentit des larmes qui lui venaient aux yeux. Elle n'osait plus, son rêve s'envolait, son pot au lait se brisait en mille pièces. Cependant elle retrouvait bien dans le visage imposant du prêtre les traits de l'enfant et du jeune homme; c'était là son nez fin, arqué, son beau front large, son bon regard ouvert... Elle reconnaissait tout cela, et se disait à elle-même : « S'il souriait, je verrais le

AUTOUR D'UNB SOURCE.

petit creux qui est là, tout près de sa bouche, je suis sûre qu'il y est encore. »

Mais il ne souriait pas, ne la reconnaissait même pas, car la douleur avait terriblement changé la vieille femme. Au bout d'un instant, elle fît un grand effort, et dit :

(( C'est moi la mère Hilaire, monsieur le curé, la mère Hilaire de Virez. »

Âh ! cela ne fut pas long I Elle se sentit enlevée de lorre et pressée si fort qu'elle n'en pouvait plus respirer, et murmurait :

« Monsieur... monsieur le curé! Tu'vas... tu vas me casser, mon garçon. »

Et l'abbé Roche, l'embrassant au front, murmurait de son côté :

« Chère, chère bonne, c'est donc toi? Ah! ma chère bonne maman I »

11 n'avait plus du tout son air grave; de grosses bonnes larmes chaudes roulaient dans ses yeux, et en même temps il souriait de si bon cœur que le petit trou rond de la joue était là comme à demeure, ce qui réjouissait la bonne femme.

« Et qu'est-ce qui t'amène ici, mère Hilaire? fit l'abbé Roche au bout d'un instant.

— Dame ! monsieur le curé, c'était le plaisir de vous voir, et puis... c'est-il bête, mon Dieu, voilà que je n'ose plus!... Faut vous dire que le bon Dieu m'a laissée toute seule; mon garçon est mort, et puis mon homme s'est fait tuer par un sapin qui l'a écrasé, il y aura dix ans la veille delà Saint-Jean. Vous n'avez pas su cela, monsieur le curé?

— Ma'S non, mais non. Quel malheur!

— Ah! oui, un malheur! Vous ne vous souvenez pas...

quand le père Hilaire vous menait aux fagots et que vous lui faisiez des niches... Excusez-moi, monsieur le curé, je parle là de choses qui sont si loin 1

— Mais parle donc, mon amie, tu vois bien que tu me fais plaisir.

— Pour lors, je n'avais donc plus personne ; mais voilà que le bon Dieu vous ramène I Dame I je me suis dit: Il n'a personne non plus, lui,... et... les gens qui sont tout seuls,... tfest naturel,... quelquefois ça leur fait plaisir de se retrouver ensemble,... et alors si monsieur le curé n'avait pas de servante, je...»

L'abbé Roche regarda la paysanne avec une expression d'émotion si profonde qu'elle baissa les yeux. « Tu m'aimes donc ? fît-il.

— Je ne t'ai donc pas nourri , dis, je ne t'ai donc pas élevé ? Si je l'aime I Tu as beau être curé et un fort homme et plus près du bon Dieu que moi, bien sûr, tu es toujours mon garçon... 11 ne faut pas faire attention à ce que je rabâche , monsieur le curé, c'est plus fort que moi; je ne sais pas bien parler, je vous dis: tu. Âh I mon Dieu , je lui dis : tu I mais je ferai attention maintenant.

— Appelle-moi comme autrefois, ma bonne, je t'en prie. ))

Pour le coup, elle fondit en larmes, et en joignant les mains elle ajouta : « Faut-il qu'il soit bon. Seigneur, et pas fier! Voyez-voue, monsieur le curé, ça sera seulement quand il n'y aura pas de monde ^ que nous serons tout seuls, en famille , puisque nous n'avons plus que nous deux de parents... Ahl non, il n'est pas fierl » Elle disait tout cela à la hâte, avec émotion , s'arrêtant au Qiilieu des phrases pour reprendra haleine, t Mais

AUTOUR D'UNB SOURCB. 31

qaand ça sera devant le monde, nous ne serons plus parents. Il faut tenir son rang, c'est bien juste, et puis quand ils seront partis, ah! dame, alors je dirai : tu... quand vous voudrez, monsieur le curé, et une supposition que ça vous dérange, eh bien I vous direz : Mère Hilaire, tais-toi, et je me tairai, et ça ne me fâchera pas, mon garçon, mon fils. Moi, qui n'ai plus personne que toi ! que je t'embrasse donc tes grandes belles mains. Jésus , quel fort homme ! et faut-il qu'il soit bon de ne pas me mettre à la porte après lui avoir dit des affaires comme ça. Un curé I mon garçon qui est curé I »

L'abbé Roche comprenait ce qu'il y avait de tendresse délicate dans les paroles de cette femme, rappelant à chaque instant les liens de la parenté imaginaire qui l'unissait à lui. Le pauvre homme éprouvait une émotion délicieuse et d'autant plus profonde que, en ravivant certaines douleurs intimes dont il ne s'était jamais plaint, elle leur portait le plus efficace de tous les remèdes ; mais sa nature vigoureuse n'avait point l'habitude des larmes, et les sanglots s'arrêtaient dnns son gosier, montant et descendant comme les bulles d'air dans un niveau.

« Vois-tu, monsieur le curé, reprit la vieille, dont le visage s'était épanoui, ici, chez toi, c'est bien convenable ; mais il faut de l'ordre , et tu n'as pas le temps d'en avoir. Il faut des rideaux aux fenêtres ; qui les mettra, tes rideaux? Eh bien ! et le linge à blanchir, et tout à soigner, et le souper à faire? Vous me direz que vous aurez une servante ; ça c'est juste. C'est que les servantes,... c'est encore un article où il y a bien du choix, bien du choix : ça casse tout, ça ne sait rien faire, et ça ^emaode des (quarante écus comnie un verre d'eau. Çr

AUTOUR D'UNE SO'lRC^

n'est pas tout, il ne te faut pas une jeunesse naturellement. On aura beau dire que le bon Dieu ne se mêle pas de ces affaires-là et qu'il n'a rien dit là-dessus ;... enfm suffit. A toi, monsieur le curé, il ne te faut pas une jeunesse. J'ai ruminé comme ça le pour et le contre ivant de venir, et j'ai bien vu que tu n'en trouverais jamais une qui fasse ton affaire aussi bien que moi. D'ailleurs il y a une chose : moi , je ne me loue pas, je ' me donne ; ayant une petite aisance, je n'ai pas besoin des quarante écus de l'autre, et c'est autant que nous gagnons. Me voilà vieille ; ce ménage va m'amuser, ça sera ma distraction. Je vendrai mon petit bien de Virez, j'achèterai tout près d'ici une maisonnette avec un bout de jardin, un coin d'écurie pour mon âne,... et ça fait que je serai bien sûre de mourir près de toi, monsieur le curé. »

C'est ainsi que la mère Hilaire était devenue la gouvernante de l'abbé Roche, et si vous l'avez entendue tout à l'heure parler avec quelque insistance des boucles d'argent^ c'est qu'elle les avait offertes à son curé lors du dixième anniversaire de son entrée au presbytère.

Lorsqu'il fut habillé, le curé de Grand-Fort s'achemina vers le château. Le soleil, déjà bas, éclairait à l'horizon le sommet des glaciers, que l'on apercevait se flétachant sur le ciel comme les festons capricieux d'une dentelle argentée. Pour la première fois depuis bien des années, il passa devant ces splendeurs sans même y jeter les veux. Ln porte du château était ou-

AOTOUR D'UNB SOURCB.

verte. Le prêtre, ayant pénétré sous la voùte,s'arrêlaun instant devant le logîs du père et de la mère Sappey. Il n'était pas fâché de retarder son entrée de quelques instants. Les deux vieillards étaient en costume de fête, immobiles, assis côte à côte dans un coin de la pièce sur un petit banc noirci par l'usage. C'était le seul meuble qui restât de leur ancien et rustique mobilier. Ce rez-de-chaussée de la vieille tour avait complètement changé de physionomie et ressemblait maintenant à la ioge d*un concierge qui se respecte. Il y avait là deux grandes bergères Louis XVI à bois grisâtre, recouvertes en velours d'Utrecht jaune-citron. Devant chaque siège, un petit tapis carré était soigneusement disposé. Le coffre du montagnard avait disparu ; il était remplacé par une commode à cuivres incrustés, sur laquelle deux flambeaux d'apparat flanquaient de droite et de gauche une pendule représentant le temple de TAmour protégé par un globe. Au milieu de ces splendeurs défraîchies, prises au hasard dans le rebut de l'ancien mobilier seigneurial , le père et la mère Sappey semblaient avoir perdu leur individualité, et toute leur personue exprimait un mélange de surprise et d'accablement qu'on pouvait prendre à son gré pour de l'allégresse ou du désespoir.

En apercevant le curé , qui n'avait pas non plus son allure ordinaire, au lieu d'aller à sa rencontre et de l'inviter à entrer suivant leur habitude, ils se levèrent tous deux et restèrent immobiles, exhibant un petit sourire discret, presque aussi jaune que le velours des fauteuils.

« Eh bien! père Sappey, vous voilà content?

— Ah ! bien sûr, monsieur le curé, répondit la femme sans élever la voix, ça, c'est bien sûr.

— Vous n'êtes plus seuls, et on vous a fait une belle chambre.

— Ah I dame, oui, monsieur le curé, ah I dame, oui? Et nos maîtres sont du bien bon monde. Le papa de %!"»• la comtesse.. . ah I qu'il a Tair aimable et doux pour les zens ! Seulement... Prends donc garde de marcher sur les iapis, ajouta la mère Sappey en s'adressant à son mari, qui venait de faire un pas en avant , tu vas aplatir les poils, et puis tu auras des désagréments avec le régisseur. C'est qu'il ne plaisante pas , M. Dufour, tu le sais pourtant bien I

— Vous me disiez donc que vous étiez contente, mère Sappey, reprit l'abbé Roche, et vous avez ajouté seulement... Qu'est-ce qui vous manque donc?

— Mais rien de rien, monsieur le curé. On nous donne tout ce qu'il nous faut. M. Dufour ne veut même pas que je fasse le souper de mon homme. Il dit que si je faisais la cuisine, ça donnerait une odeur... comment diable est-ce qui tourne ça?... Ah! il dit que ça donnerait une odeur infecte. Je ne sais seulement pas ce qu'il entend par là ; mars nous sommes nourris et bien nourris, j'en réponds I Trop bien, car nous n'avons plus rien à faire. C'est ça qui est fatigant de ne rien faire !

— Mais, tais-toi donc, puisqu'on te dit que nous sommes payés pour cela, remarqua le montagnard avec gravité.

— Je ne dis pas de mal , seulement ça fatigue de rester là assis toute la journée. C'est dans le dos que c'est pénible ;... mais nous sommes bien tout de même ; seulement...

— Encore votre seulement, mère Sappey, fit le curé. Dites vite, de quoi s'agit-il 7

AUTOUR O'UNB SOURCB.

— Eh bien I voilà la chose : quand tu me. feras des signes avec tes yeux,... je peux bien dire cela à M. le curé... Pour lors M. le régisseur a dit, — dans une bonne intention, bien sûr, — que le père Sappey ne pouvait pas rester habillé comme ça, que cela ne lui plaisait pas, que... enfin un tas de choses, et ils vont mettre mon homme en rouge comme les autres, voilà ce qui est sûr et certain, et cela me fait un effet ! C'est comme si on me disait: Tu vas te remarier avec un autre homme! »

Le vieux montagnard murmura : « G* est-il bête les femmes, Dieu de Dieu, c'est-il hôte !

— Et y a-t-il de Torçueil dans les hommes. Seigneur I C'est pourtant parce qu'il y a de Tor aux boulons et autour des poches que ça lui fait plaisir de mettre cet habit-là. 11 en dessèche de s'habiller comjoie cela, il en desséché !

— Voyons, la mère, fit le curé, personne ne force votre homme à porter une livrée, s'il ne le veut pas. Ne vous inquiétez pas sans raison. Le comte et la comtesse sont au château ?

— Oui, monsieur le curé, vous les trouverez sur la terrasse avec toutes les autres personnes. »

Comme le prêtre sortait de la , tourelle , la bonne femme se retourna vers son mari : « Voilà encore que tu oublies de tirer la manivelle. Quand je te dis que tu nous amèneras des désagréments ! »

Elle se précipita en enjambant par-dessus les petits tapis vers un bouton de cuivre qui sortait de la muraille, et Ton entendit dans la cour le bruit retentissant d'un timbre. Un valet en culotte courte et en bas blancs apparat immédiatement au haut du perron et se mit à

AUTOUR D'UNB SOURCE.

marcher devant le prêtre, qui commençait à regretter de n'avoir pas laissé chez le père Sappey la grosse canne dont il s'était muni par habitude.

Tandis qu'il traversait l'antichambre et la grande salle pompeusement décorée , il observait malgré lui le magnifique laquais qui lui montrait le chemin. C'était un homme d'importance, s'avançant avec une aisance et nne dignité pleines de noblesse. Il avait le teint pâle, le regard froid ; sa chevelure , savamment disposée ■ semblait protégée par une couche de vernis ; ses favoris, étroits et blonds, s'enroulaient en forme de tuyaux des deux côtés de son noble visage, et les escarpins brillants dont il était chaussé avaient des semelles si minces, une forme si délicate, que, reportant les yeux sur ses propres chaussures , qui laissaient beaucoup à désirer au point de vue des charmes extérieurs, le curé éprouva un loiperceptible sentiment de honte, — les héros eux-mêmes ne sont point exempts de ces niaiseries-là. — Pourtant il était satisfait. Cette décoration étincelante, ces panoplies accrochées aux murs, ces tentures aux armes des comtes, ces imposants portraits, fiers témoins d'un auguste passé, ce valet lui-même, ayant gagné au service des grands quelque chose de leur caractère^ tout cela était la digne expression de cette majesté dont il voulait que la noblesse fût eqtçurée. On respirait dans ces appartements un air de grandeur et de fierté, c'était bien dans un milieu semblable que devaient vivre ces nobles comtes aux allures imposantes.

Le valet ouvrit une porte vitrée qui donnait sur la terrasse, et le prêtre, avançant, reçut en plein visage une bouffée d'éclats de rire telle qu'il s'en échappe d'un pensionnat aux heures de récréation. Au beau milieu de la

AUTOUB D'UNB SOURCB. 91

terrasse, sept ou huit personnes vêtues de fraîches couleurs jouaient à la main chaude dans le plus parfait a bandon. Le curé, un peu étourdi par ce spectacle auquel il ne s'attendait pas, se retourna msflgré lui vers le noble valet, toujours calme, sérieux, impassible, auguste. En face de ces personnages surpris dans des poses plus ou moins ridicules, vêtus de costumes étranges et bariolés, le prêtre retrouva tout à coup conscience de lui-même, sa physionomie repnt sa gravité ordinaire, et, semblable à la statue du commandeur, il descendit les trois marches de ce perron féodal.

« Messieurs et mesdames, s'écria le comte de Manteigney en exécutant une joyeuse pirouette, je vous présente notre cher pasteur. » Cette saillie produisit un résultat contraire à celui qu'en attendait le maître de la maison, et; sous le regard que Tabbé Roche promenait autour de lui, le rire s'éteignit, les lorgnons tombèrent des yeux, et ces messieurs saluèrent courtoisement. Quant aux trois dames, elles accueillirent le nouvel arrivant par un léger signe de tête, restant étalées, presque couchées, dans leur vaste fauteuil. L'une d'elles, — c'était la jeune comtesse, — qui semblait noyée dans les volans et les bouillons de sa robe blanche, ût sortir de ces blancheurs un beau bras qui paraissait nu tant était légère l'étoffe miroitante qui le recouvrait, et sans cérémonie, comme cela se pratique avec une amie de couvent que Ton retrouve au bal du préfet, elle offrit sa petite main gantée de peau de Suède à l'abbé Roche stupéfait. Pour la première fois de sa vie, celui-ci rencontrait sur sa route une semblable apparition. En certains jours de trouble, il avait peut-être entrevu dans un rêve rapide de séduisantes et tentatrices images ; mais l'at-

9f • , AUTOUR D'UNE SOURCE.

trait de cette comtesse qu'il voyait de ses yeux, qu'il pouvait toucher de sa main, puisqu'elle lui tendait la sienne, dépassait tout ce que son imagination avait pu entrevoir.

Elle avait en effet une beauté bien étrange et comme surnaturelle dont le prêtre ne pouvait s'expliquer le merveilleux éclat qu'en Tattribiiant à l'influence secrète d'une âme céleste dont ce beau visage était le fidèle miroir. Sa chevelure, disposée en une infinité de boucles légères et savamment amoncelées, était de ce blond rougeâtre et doré que Ton retrouve dans un champ de blé, à l'heure où le soleil se couche. Et tandis que sa figure avait cette blancheur laiteuso, angélique, dont on n'aurait pas cru que ce visage humain fût capable, ses sourcils au contraire, très bruns, presque noirs et comme racés par un merveilleux.^ inceau, s*arquaient avec une idmirable netteté et se prolongeaient finiment jusqu'aux tempes. Son regard avait une expression profonde et pénétrante, noyé qu'il était dans une demi-teinte bistrée qui enveloppait l'œil tout entier et lui donnait une sorte de mystère sans en atténuer l'éclat. Les cils eux-mêmes ajoutaient à l'effet : on les eût pris pour ceux de quelque femme indienne parée pour un sacrifice; ils étaient d'un noir peu ordinaire, violent, doux et velouté tout à la fois, et les extrémités, s'allongeant au delà des limites ordinaires, atteignaient presque l'extrême pointe de ces sourcils prodigieux avec lesquels ils semblaient vouloir se confondre. Tout cela était délicieux, mais resseniiblait un peu à un rêve, en sorte que l'on était inquiet et charmé. Malgré soi, l'on cherchait à comprendre le secret de ces séductions, et les yeux ne pouvaient se détacher de cette vivante énigme. L'abbé Roche, étr^^nger plus que

personne aux surprises et aux tours de force de la coquetterie moderne, ressentait, en dépit de sa gravité apparente, une irrésistible curiosité. Était-ce un ange descendu i)our un instant parmi nous ? était-ce quelque fée redoutable échappée d'une vieille légende ? Peut-être aussi cette comtesse était-elle ange et fée tout ensemble, ces phénomènes se sont vus quelquefois.

(c Ah I mon cher, mon bon curé, que je suis aise de vous voir! — Elle parlait avec une grande volubilité, et faisait mille petits gestes ravissants en eux-mêmes, mais tout à fait inutiles au sens de ses paroles. — Le comte a dû vous le dire, vous ne me sortez pas de la tête; j'ai rêvé de vous ; ne vous en excusez pas, et donnez-moi la main. Ohl vous ne l'échapperez pas, prenez-en votre parti, donnez-moi la main. Pardonnez-moi si j'abrège les présentations, mais il n'y a rien de bête comme les présentations. »

Alors enlevant rapidement son gant, elle promena autour d'elle sa main rose et blanche comme son visage, sillonnée de veines bleuâtres, chargée de bagues, et reprit: «Le comte de Manteigney, vous le connaissez déjà ; M"«etM"*deRougeon,quej'aime infiniment toutes les deux; M. de Rongeon en moustaches noires, époux et père des précédentes, que j'aime aussi.... de temps en temps; monsieur de Rougeon, ne m'interrompez pas, vous avez envie de déposer un amendement, je vois cela, ah I ah ! ah I Voyons, qui est-ce qui nous reste encore? ah ! papa, que vous voyez en gilet blanc, un peu gros, ce pauvre papa... Il cause pour le moment avec le jeune Claudius, un de nos élégants de Paris, favoris roulés, cravate bleue, etc., un être insupportable, — je le dis parce qu'il est là.

— Je VOUS entends, comtesse, fit Claiidius, qui était à cinq ou six pas de là.

— Alors j'ajouterai que je l'aime beaucoup tout de même, et qu'il joue à la main chaude comme s'il l'avait inventée. Au fait, vous ne voulez pas continuer la partie, monsieur le curé? vous le voyez, nous sommes très sans façon.

— Oh! ma belle, murmura M™« ae Kougeon en agitant avec pudeur son petit éventail.

— Eh bien, quoi! chère amie? Y a-t-il au monde rien de plus pur que la main chaude? D'ailleurs je n'y tiens pas. On ne veut plus jouer, ne jouons pas. Monsieur le curé, mettez dans un coin votre petite... badine, et venez vous asseoir ici, tout près de moi. J'ai un si grand besoin de causer sérieusement! Vous avez beaucoup de pauvres à soulager, n'est-ce pas?

— Quelques-uns, oui, madame, mais...

— Eh bien ! j'ai mis dans ma tête qu'il n'y en aurait plus, c'est mon idée fixe. Je visiterai moi-même la montagne, de la cave au grenier, sur une belle petite ânesse blanche que j'aurai tout exprès pour cet usage,... avec des pompons cerise sous les oreilles. Que faire dans la vie, si l'on n'est pas charitable, et de quoi voulez-vous que le bon Dieu vous tienne compte, si ce n'est du bien que l'on fait autour de soi ? »

L'abbé Roche fut profondément ému par ces dernières paroles. N'était-il pas évident qu'elles venaient d'une belle âme? Ajoutons qu'il s'échappait des lèvres de ia comtesse une musique, délicieuse, qu'il y avait dans le timbre de sa voix des nuances délicates, des modulations imprévues dont l'oreille, si naïve, si peu musicale qu'elle fût, percevait tout le charme. Une voix aussi suave ne

AUTOUR D*UNB SOURCB. 41

pouvait être que Texpression d'une beauté. morale.... £t cependant, si cette jeune femme était un ange, comme tout portait à le croire, pourquoi ces bras nus sous cette gaze qui en poétisait la nudité? La cbaleurpeut-étre: elle était fort grande en effet. Était-ce aussi par hasard que son corsage devenu tout à coup transparent dans sa partie supérieure, laissait apercevoir des délicatesses de modelé,., inqualifiables et qui véritablement brûlaient les yeux? Qu'était-ce que cet étalage de séductions inutiles dans une personne qui voulait consacrer sa vie au soulagement des pauvres? Quel étrange mystère! Était-ce encore par hasard que, tout en causant, elle allongeait son pied jusqu'à laisser entrevoir une notable partie de son bas de soie blanche, brodé à jour, tellement à jour qu'il en devenait rose, ce bas blanc, soit qu'il eût honte d'être observé, soit que la jambe qu'il caressait sans la couvrir apparût par les mille intervalles de ses mailles complaisantes? Était-ce par hasard que la jeune femme agitait son pied mignon avec une impatience dont on ne pouvait comp^'endre la cause, mettant en évidence avec un abandon virginal ou diabolique une bottine gris-perle qu'on eût prise pour celle d'un enfant, et dont le talon était tellement haut, tellement étroit, qu'à moins d'être oiseau il devait être impossible de conserver son équilibre sur de pareils clochers? Le prêtre songeait à tout cela, tandis. que la comtesse continuait son bavardage.

« Et comprend-on, disait-elle, le sort de ces pauvres montagnards qui passent la moitié de leur vie sous la neige? Ahl mon Dieu! c'est qu'ils ont des enfants malgré celai.,, c'est inouï! » Un éclat de rire général arracha le curé de ses préoccupations, et il sourit sans avoir compris un mot.

Cl Qu'est-ce que j'ai dit là d'extraordinaire? riposta

M°** de Manteigney sans manifester le moindre embarras. Il faut n'avoir pas de cœur pour rire de ces misères là; mais dites-moi donc, mon cher curé, cette vilaine neige, il n'y a donc pas moyen de la faire fondre, de la balayer, de... Il faudra pourtant que nous trouvions un moyen, car enfin votre situation est terrible. »

En ce moment, une porte vitrée s'ouvrit à deux battants, et un maître d'hôtel vêtu de noir comme un notaire annonça le dîner. L'abbé Roche se sentit rougir. Sans doute on allait croire qu'il avaU à dessein choisi l'heure du repas pour faire sa visite; mais en vérité pouvait-il supposer que l'on dînait au château à sept heures passées?

« Allons I à table, mon cher curé, nous y causerons mieux. » L'abbé Roche était ainsi fait que son embarras se traduisait par une sorte de raideur glaciale à laquelle on devait nécessairement se méprendre lorsqu'on ne le connaissait pas parfaitement. Il s'excusa en deux mots et de façon que l'on ne tentât pas même d'insister. La comtesse, après avoir fait une jolie petite moue: (( Ah ! bon ! très-bien, voilà que cela commence. Alors on ne peut pas vous avoir. Je vous en veux, monsieur le curé, et puisque vous aimez les cérémonies, j'irai vous porter moi-même une invitation à dîner sur beau papier glacé. »

Tandis que l'abbé Roche retournait au presbytère, les yeux baissés et songeant à ce qu'il venait de voir, les habitants du château prenaient place autour de la grande table.

« Savez-vous qu'il est très-bien, mon curé, fit la comtesse; ça n'est pas du tout ce que je croyais.

— U a Taird'un juge d'instruction, murmura le beau-

AUTOUR D'UNB SOURCB.

père da comte en soufflant sur sa cuillerée de potage , à quoi M°>* de Rougeon,quî avait des manières de sainte en niche, répondit:

— Il serait à souhaiter que tous les juges d'instruction eussent cette prestance noble et simple, ce visage... Le curé de ce village est un homme magnifique qui doit être admirable à Tautel, et dont saint Thomas d*Aquin pourrait être fier, je ne dis rien de trop.

— Voilà bien les femmes, soupira M. de Rougeon, elles jugent un prêtre par la... comment dirai-jeî par la beauté de ses formes... si j*ose dire.

— Moi, papa, je ne l'aurais pas osé, et c'est comme cela que les papas jettent le trouble dans l'esprit des jeunes filles pour ne pas assez soigner leur style.

— Angèlel

— Papa.

— Si vous n'étiez pas la plus espiègle des enfants, votre... — je ne safs pas au juste comment m' exprimer, — votre badinage serait... renversant, petite futée. C'est par les vertus... intérieures qu'il .faut tout d'abord juger les hommes qui sont revêtus d'un caractère... sacré.

— Boni voilà papa qui jure! »

£t, campant sur son petit nez retroussé un binocle en écaille. M"' de Rougeon, avec un air mutin et impertinent, promena son regard railleur sur les convives, qui riaient tous du meilleur cœur.

u Quant à moi, dit le comte en s'adressant à sa femme, votre curé me déplatt tout à fait : c'est un pédant, et je serais surpris si dans ce carabinier déguisé il y avait Autre chose qu'un niais.

— Ma foi, vous n'avez peut-être pas tort, mon cher, observa M. Claudias ; mais j'ai l'intention formelle d'en

faire mon ami intime. Il m'aidera à fouiller le pays, et je sais sûr qu'il y a des merveilles à ramasser, des faïences surtout, je flaire des faïences. Ah ! à ce propos, j'ai fait mettre de côté une petite bouilloire en cuivre rouge aux armes de Manteigney. C'est une pièce charmante... pur Louis XV. Les sauvages allaient la mettre devant le feu tout simplement. Si vous voulez, nous ferons un échange. Le vandalisme en fait de bibelots est la chose la plus commune du monde; mais il m'indigne toujours. Vous avez vu mon tire-bouchon Henri II ?

— Assurément, il est à Gluny?

— Pas encore; il y a là des gens impossibles! Nous nous tenons à vingt-cinq louis depuis six mois. Ils m'en offrent cent louis, moi j'en veux cent vingt-cinq.

— C'est un coup que vous avez fait là, cher ami?

— Dame, oui, je l'ai payé deux francs cinquante dans une guinguette à côté d'Orléans. »

Un rire général éclata de nouveau. « Il est unique ce Claudius! — A-t-il un flair! — Rien ne lui échappe. »

Et M. Claudius, au milieu du silence, entama l'histoire du tire-bouchon Henri II, racontant avec beaucoup d'esprit et d'entrain les ruses sans nombre qu'il avait dû employer pour en arriver à extorquer ce bijou précieux.

Le vicomte Claudius était un gentilhomme de la der« nière élégance. 11 avait de la naissance, — au moins il rassurait, — des cheveux blonds et souples , un visage charmant, un esprit trè^Cn, une grande expérience delà vie. 11 possédait de plus des principes d'une indépen-

AUTOUR D'UNB SOURCB.

dance prodigieuse, et par-dessus le marché un tailleur a sa discrétion. Il était accompli, doué merveilleusement. La Providence s*était attardée à parachever ce jeune homme, corrigeant les contours , caressant le modelé, revenant sur les demi-teintes, couvrant son œuvre de retouches délicates. Malheureusement elle avait oublié le cadre, et le jeune vicomte, ayant atteint Tâge de raison, avait immédiatement compris l'impérieuse nécessité d'un doreur qui lui procurât ce qui lui manquait. Ce n*est pas une mince difficulté que de faire sa fortune lorsque les traditions d'un auguste passé, réel ou imaginaire, vous obligent à n'accepter que de la libéralité divine la richesse que d'autres se procurent par un travail régulier et quotidien. Ce beau garçon se trouva donc au sortir du collège, ainsi qu'un grand nombre de ses pareils, singulièrement embarravssé en face d'une foule de carrières où la plèbe se précipitait, mais qu'il ne pouvait même pas regarder sans être pris de nausées. Il se rappela que le hasard avait toujours été Vincognito de la Providence, et il joua quelque peu au baccarat pour se rappeler au souvenir du bon Dieu. Ses débuts furent heureux; les louis roulèrent d'eux-mêmes dans la poche de son joli gilet; alors il regarda autour de lui avec olus de confiance, et il aperçut nombre de gentilshommes blonds et charmants comme lui qui se trouvaient dans sa situation. Tout naturellement il accepta leur vie, observa leurs moyens et fut bientôt convaincu que l'amélioration de la race chevaline était le se\i\ port de salut décent où un homme de qualité pût se réfugier avec quelque avantage. II étudia donc le croisement des races avec une grande énergie, se lança dans Pintiroité des étalons célèbres, et trouvant dans leur

compagnie un plaisir de plus en plus vif, doué d'ailleurs d'une grande intelligence, il passa bientôt maître et fut homme de cheval à ne redouter personne. C'est de cette époque que date sa camaraderie avec la grosse duchesse ' de BlanmoD, qui, elle aussi , était un peu... homme de ' cheval.

Quant à la présence du vicomte dans la famille de Manteigney, elle s'explique naturellement. Le comte Jean et Glaudius s'étaient rencontrés dans le monde de la haute galanterie parisienne. Ils s'étaient compris sans peine et étaient devenus les meilleurs amis du monde. C'est même au tact du vicomte que Jean de Manteigney devait le richissime mariage qui avait redoré son blason.

Les deux jeunes gens sortaient un soir de l'Opéra. Lorsqu'ils furent sous la marquise du péristyle, ils se mirent à bâiller, et le plus grand des deux, tirant sa montre de sa poche : « Minuit vingt, fit-il. Qu'est-ce que vous faites ce soir, Manteigney?

— Rien, cher ami. Je pensais aller faire un tour au cercle; mais je n'y tiens pas. J'irai où vous voudrez.

— Eh bien! mais c'est parfait; allons au cercle. »

II fit un signe ; un petit coupé grand comme une \ commode s'avança, et tous deux s'introduisirent. Au bout d'un instant, comme le petit meuble filait rondement sur le boulevard, Claudius dit à son voisin : — Mon cher Jean, prêtez-moi donc cent louis.

— Très volontiers, mon bon, si préalablement vous consentez à m^en avancer deux cents.

— Ahtoui-dàl

— C'est comme j'ai l'honneur dç vous le dire.

— Alors c'est sérieux?

— Eixtrêmementl... et vous?

AUTOUR D'UNB SOURCE. 47

— Oh! moi, j'y suis fait. »

Et ils fredonnèrent pendant quelques instants, après quoi Claudius, frappant sur le genou de son ami : — « Qu'est-ce que vous pensez faire?

— J'ai encore les zouaves pontificaux. Que voulezvous?

— Je vous veux quelque chose de mieux. Il vous faut un mariage riche, et ce n'est pas là que vous le trouverez. Y a-t-il indiscrétion à vous demander ce qui vous reste, là, franchement?

— Je vous avoue que la question, venant de tout autre que vous, serait extrêmement indiscrète. lY me reste... quelque crédit et une bicoque dans les montagnes; total...

— La bicoque, comment est-elle?

— C'est un vieux petit château noir, sombre, un vrai nid d'aigle caché sous les châtaigniers.

— Les revenus?

— Vous me le demandez!

— Et comment appelez-vous ce château?

— Manteigney parbleu! c'est le château de ma famille. » Claudius changea tout à coup de physionomie, et parlant avec une emphase comique : — Comment, enfant que vous êtes! vous vous plaignez, et vous avez tous les atouts dans les mains! Ah I si j'avais, moi aussi, un château portant mon nom! Voulez-vous remettre votre sort entre mes mains? Il faut pourtant le violenter, le diable m'emporte!

En même temps Claudius fit glisser la glace de devant dit un mot à son cocher, et la voiture changea de direction.

« Nous n'allons plus au cercle 7

18 AUTOUR D*nNB SOURCB.

— Non vraiment, nous allons pour le quart d'heure chez l'ami Vernon. Il y aura foule ce soir très probablement à cause de la première des Variétés... Un château féodal! A-t-il une chance!

— Et qu'est-ce que nous ferons chez Vernon ?

— Nous y chercherons le propre père de l'aimable créature que vous épouserez avant trois mois, si vous n'êtes pas trop maladroit.

— Elle a une fortune... décente?

— Indécente au contraire, colossale, absurde. Êtesvous content?

— ; Et qu'est-ce qu'il est, le père?

— Très-bien, le papa, très-bien. C'est un industriel. Vous savez comment sont ces gens-là... Très-bien.

— Un industriel, mais quel industriel ? lampiste ou ferblantier?

— Ah ! il a dû travailler beaucoup pour la ferblanterie, je ne vous le cacherai pas; il était marchand de robinets, mais de robinets superbes! »

Tous deux partirent d'un grand éclat de rire, au milieu duquel le comte Jean disait : « Je ne peux pourtant pas m'encanailler à ce point-là! Voyons, soyez juste, ma famille n'est pas la première venue.

— La mienne non plus, et cependant je vous jure que la fille du marchand de robinets me plairait fort. Je dois môme vous dire que, si je vous l'accorde, c'est qu'il m'est impossible de l'obtenir pour moi. J'ajouterai, cher ami, que votre beau-père a renoncé depuis longtemps aux robinets.

— Ah! il a renoncé aux... Il a eu raison, et que fait^ il pour le quart d'heure?

— Il se contente d'être un des grands capitalistes de

▲UTOUB D'UNB 60URCB. 49

France, de lancer et de soutenir des affaires colossales, d'être le propriétaire des mines et des forges de Lamar, d^être le commanditaire et Tassocié de... du... des...

— Ah çà ! mais vous voulez parler du père Larreau ?

— Vous avez mis le doigt dessus.

— Eh! que ne le disiez-vous tout de suite? Vous me faites passer des frissons dans le dos avec vos robinets... Il n'est pas mal du tout, M. Larreau, il a une certaine distinction... relative. C'est un financier, cet homme-là, mon cher.

— Oui vous dit le contraire? puis il est dans le mouvement, il a vécu dans notre monde-,... enfin il est fort influent, ami des ministres...

— Quant à cela, je n'y tiens pas du tout... Demeuret-il loin, ce diable de VernonI Ça ne fait rien, c'est vexant qu'il ait autrefois vendu des... Qu'est-ce que vous me disiez qu'il avait vendu? Comme il y a des commence* ments de carrière singuliers I

— J'ai dit des robinets, mon bon ami.

— Il se trouve tant de braillards prêts à dire que nous avons vendu notre nom, des imbéciles qui ne veulent pas comprendre...

— Les exigences du milieu dans lequel on vit; mais, grâce à Dieu, nous sommes d'étoffe à choisir nos femmes où bon nous semble, serait-ce dans une arrière-boutique, sans déroger pour cela... Elle vous apporte une dot colossale? Ehl c'est bien le moins; faudrait-il que, après avoir tiré de rien la chère petite, après l'avoir décrassée noblement, vous payassiez encore les frais de teinture? Cela me rend furieux. Comment I mon cher, ces gars nous ont pillés, volés, ruinés, se sont enrichis comme des laquais en vendant notre défroque, et nous n'aurions pas *

le droit de rentrer quelque peu dans nos biens en épousant leurs filles, qui du reste en sont ravies? Que diable! il faut bien vous imaginer que c'est en volant le plomb de vos gouttières que maître Larreau a pu fondre son premier robinet et devenir ce qu'il est. Eh bien ! vous lui dites maintenant : « je veux bien épouser ta fille; tu seras père d'une comtesse, brigand, mais rends-moi ma gouttière. » Voilà comme je comprends la situation. Oh I je suis très-carré pour ces choses-là.

— Gomme c'est juste, ce que vous dites là, mon cher Glaudius I

— Vertu Dieu! que tous ces enrichis de grand chemin viennent s'humilier un peu et mettent à nos pieds leurs filles et leurs sacs d'or, y voyez-vous grand mal? Cela ne ressemble-t-il pas beaucoup à une restitution nécessaire?

— Oui, nécessaire, fatale, providentielle!

— A coup sûr providentielle. Depuis soixante-dix ans ces gens encombrent tous les chemins, dévalisent tout, salissent tout, si bien qu'en ce noble pays de France un gentilhomme qui ne veut pas souiller ses bottes en est, le diable m'emporte, réduit à marcher sur les mains ou à s'enfermer dans sa cave, et il n'y aurait pas enfin une heure pour la justice ! Vide tes poches, Jean Bonhomme, donne ta fille et retourne à l'office. »

A ce moment, la voiture roula sur le sable et s'arrêta devant le perron d'un hôtel ; c'était celui de l'ami Vernon, peintre d'histoire de son métier.

Je regrette beaucoup que le respect de la vie privée ait empêché d'écrire sur Vernon et son atelier le curieux volume qu'ils méritent tous deux. C'est à ce livre qu'en ce moment je rBDVçrf^is le lecteur, et je ne gâterais pas

un aussi beau sujet par un résumé forcément trop rapide. En deux mots, voici les faits. Depuis sa plus tendre jeunesse, Vernon, peintre d'histoire, avait servi dans la grosse cavalerie. C'était un gaillard robuste, doué d'un esprit très-fin et d'une étourdissante gaieté. Il avait des allures militaires, un nez busqué, un œil perçant, et de plus il était le fils légitime de la propre nourrice d'un personnage très-haut placé.

Ces circonstances lui donnèrent de nombreux et chauds protecteurs; mais il est certain qu'il fut digne, et comme cuirassier et comme peintre, des faveurs de la fortune, étant d'une part brave comme son épée, et d'ailleurs ayant depuis son entrée au régiment prouvé sa vocation par nombre de petits sujets charmants exécutés tant à Thuile qu'à l'eau. Ce goût et d'autres raisons encore qu'il serait trop long d'expliquer poussèrent Vernon, déjà riche et chef d'escadron, à renoncer au sabre pour s'adonner spécialement au culte des arts. Il acheta un hôtel, fit construire un grand atelier, et presque sans transition devint, sous l'influence de l'étoile maternelle, le maître de maison le plus à la mode et le peintre de portraits ofliciels le plus recherché. Quoique ses deux élèves, qui l'aidaient beaucoup, eussent de la couleur et du dessin, les œuvres du maître ne sont pas des chefsd'œuvre. On en convient volontiers, tout en îouant hautement son clair-obscur, qui est unique, et le fini de ses accessoires, qui est merveilleux.

A tort ou à raison, le portraitiste, rapidement célèbre, se vît bientôt poursuivi par les commandes. Poser dans cet atelier fameux était la plus joyeuse des occupations. Tous les bruits de Paris y affluaient; les chroniqueurs y yenaîept aux nouvelles, et du matin au spir il y avait

dans cette oasis un va-et-vient de gens de toute espèce. Les soirées charmantes qu'organisa Vernon achevèrent de mettre à la mode son hôtel. Ce fut un endroit précieux, un terrain neutre où, grâce à un sans-façon militaire ei artiste tout à la fois, H se créa entre gens qui ue se seraient jamais connus sans cela des relations d'affaires et d'amitié. Hommes de plaisir, banquiers, journalistes, hommes politiques, gens de bourse et de cheval s'y donnèrent rendez-vous, tandis que la haute galanterie, cette dernière fleur de l'élégance française, prenait l'habitude d'y exhiber ses grâces et ses splendeurs. Ce milieu essentiellement parisien fut tout naturellement la coulisse élégante des bibeloteurs de haute volée. 11 y eut dans cet atelier des curiosités merveilleuses, des meubles princiers, des bijoux, des tapisseries splendides. Tout cela venait on ne sait d'où et se renouvelait sans cesse.

(( C'est une trouvaille, — disait Vernon, — qu'est-ce que vous dites de cela?

— Est-ce fin, messieurs, est-ce assez fin ! murmurait Claudius à voix basse en retournant l'objet avec recueillement, puis- élevant la voix: — Vernon, vous ne savez pas ce que vous avez là.

— Et qui vous dit que je n'en sais rien? C'est un ivoire admirable, une corne de chasse du seizième, aux armes de France, ni plus ni moins.

— Vernon, mon cher, cent louis, soufHait le gros Marsoff.

— Ah! diable 1 à ce prix-là je la prends, s'écriait Claudius. Voulez-vous d'un échange?

— Mais non ; je vous dis que je ne veux pas me défaire de cette pièce-là, mon bon. Vous êtes assurément bien gentil, mais je ne veux pas.

AUTOUR D'UNE SOURCB. 51

— Enfin, si on vous en offrait...

— Ahl dame, si on m'en offrait...

— Trois cents Jouis, monsieur Yernon, faisait lord***.

-- Mon cher lord! vous m'assassinez. Comment voulez-vous que je résiste ? Ah ! mon pauvre ivoire ! M*en serez-vous reconnaissant, au moins, milordl »

Ce à quoi Vernon n'avait pas pensé, c'est la vogue que ces réceptions célèbres devaient nécessairement lui attirer parmi les femmes du monde. Ce fut, si j*ai bonne mémoire, la duchesse de Blanmon qui la première exprima la volonté formelle de pénétrer dans l'atelier du cuirassier. La duchesse n'était pas femme à abandonner un projet médité de longue date et à s'effrayer des difficultés. Claudius aidant, on transforma la chambre à coucher du maître peintre en un petit salon, qui justement communiquait avec le jardin de l'hôtel par un escalier extérieur; on remplaça par une tapisserie la porte qui s'ouvrait dans l'atelier, et un beau soir, vers minuit, la duchesse arriva entortillée comme un conspirateur et suivie... de trois de ses amies. Tout alla bien ; malheureusement Taristocratique fredaine de ces dames s'ébruita un peu, et deux jours après les curieuses arrivèrent au nombre de huit, venant en droite ligne du Stabat des Italiens^ où elles s'étaient donné rendez-vous. La semaine suivante, le petit salon était plein comme un œuf et parfumé comme un sachet. Toutes ces dames, prêtant l'oreille, étaient groupées devant la tapisserie, qu'elles écartaient imperceptiblement de leurs doigts. Elles se pressaient, se poussaient comme dans une sacristie un jour de mariage, étouffant à grand'peine leurs éclats de rire et questionnant à voix basse le maître de la maison, qui ne savait à laquelle répondre, et se trouvait au mi-

lieu de tout cela comme une bête-à-bon-Dieu perdue dans un bouquet de fleurs.

« Mon cher Vernon, vous dites donc que cette grande blonde qui parle dans ce moment-ci à l'ambassadeur est Amélie Saintonge ? Ma foi I il faut être juste, elle est bien belle. Ahl voilà la fameuse Tambourine... Tiens, mon mari qui lui baise la main. Ahl ah! mesdames, regardez donc mon mari qui baise la main de cette affreuse Tambourine, et avec une grâce !

— Dieu! la jolie créature! Écoutez, mesdames, je serais homme, qu'en vérité...

— Est-ce drôle, le spectacle de toutes ces coquines ! Quand on pense...

— Qu'elles sont aussi jolies que nous. »

Un beau soir, parle moins pur des hasards, la fameuse tapisserie se souleva presque à moitié et resta dans cet état. Quelques femmes timides, qui n'avaient pas la foi, jurèrent de ne plus remettre leurs jolis pieds dans l'hôtel Vernon, tandis que d'autres, plus hardies et progressistes avouées, acceptaient la fusion, fusion discrète entendons-nous, habilement ménagée, sans confusion ni coup de tête, et sauvegardée par le sentiment d'art qui dominait la situation, ,

Ce qui est indiscutable , c'est l'influence morale très-considérable qu'a l'atelier Vernon sur les mœurs de ce temps-ci: non pas que l'ancien cuirassier fût un homme de génie, il n'eut d'autre mérite que de suivre ses instincts et d'arriver à son heure. A ce propos, la duchesse de Blanmon, qui ne manque ni de sens ni de finesse, a dit un bien joli mot. Comme un soir, en tout petit comité, Vernon soulevait certaines questions et semblait vouloir se donner une importance politique qu'il

AUTOUR D'UNB SOURCE. 55*

D*a pas, elle se retourna vers lui, et dans ce langage pittoresque dont elle aime à se servir : — Fichez-moi donc la paix, mon petit, lui dit-elle, vous êtes un instrument providentiel, pas davantage.

Tel était cet atelier fameux où le comte de Manteigney devait rencontrer le beau-père dont il avait absolument besoin. Au reste, Claudius avait, comme à Tordinaire, fait preuve d'une grande finesse en jetant les yeux sur Larreau.

L'ancien marchand de robinets était au physique un homme légèrement empâté ; mais, comme il n'était pas sot, il avait su tirer un bon parti de ses épaisseurs, et, son prestige de millionnaire aidant, on peut dire qu'il était majestueux. Son grand front dénudé s'empourprait facilement. A l'extrémité de ses petits bras courts et semblables à une paire de nageoires, il avait deux mains épaisses et potelées qu'il croisait volontiers sur son gilet blanc. De toute sa personne s'échappait d'ailleurs comme un parfum de bonhomie charmante. Son visage blanc, rose et bien rasé, invitait à la confiance, et son œil droit, dont il caressait le monde, était d'une douceur agressive, si je peux dire, dont il est difficile d'exprimer le charme avec des mots. 11 est vrai que son œil gauche démentait un peu Tafifable candeur de son camarade; mais il n'ouvrait cet œil gauche que très-rarement et seulement lorsqu'il était en affaires. Ceiœil en effet, généralement humide, brillait comme un diamant, perçait comme une aiguille, et je ne crois pas qu'il fûtpos-

*56 AUTOUR D'UNB SOUHCB.

sibie d*en trouver un plus finement observateur, mieux fait pour fouiller dans la cervelle d* autrui. Par précaution sans doute, il en voilait les vertus singulières sous l'épaisseur de ses grosses paupières, imitant en cela ces chirurgiens soigneux qui cachent dans Tétui leurs instruments, et ne les tirent de leur enveloppe qu'au moment d'opérer le patient.

Un nombre de personnes relativement peu considérable connaissait à fond Tœil gauche du capitaliste, de sorte qu'en général on éprouvait pour lui une sympathie irrésistible. On était touché en voyant cet homme colossalement riche, très-influent par ses relations, rester cependant le plus simple et le plus affable de tous, ne rien cacher de son laborieux passé, et, chose singulière, pousser Tabnégation jusqu'à ne pas changer de nom. On se disait : « Voilà un financier de la vieille roche, un financier comme on n'en fait plus I » Quand il était dans le monde, sa probité, chatouilleuse jusqu'à l'intolérance, se manifestait par des ruades incessantes. Prononçait-on, même à voix basse, le nom d'un banquier célèbre, d'un négociant connu, il s'écriait en interrompant le whist :

« Un tel? c'est une canaille! »

Et son front s* empourprait si subitement, il prononçait ce vilain mot d'une voix tellement sonore, qu'on lui pardonnait la rudesse du terme par respect pour la vertueuse colère dont il était l'expression.

Il n'était pourtant pas d'un naturel emporté. Doué d'intelligence, calme et attentif au milieu de la confusion des aspirations modernes, ne s'effrayant de rien, il était capable d'accepter tous les progrès, en avant ou en arrière, pourvu que son esprit et ses capitaux y trouvassent une occasion d'agir. Le plus sincèrement du monde, il

était démocrate et légitimiste, on ne peut plus libéral et en même temps autoritaire inflexible. 11 eût voté des deux mains pour Tinstruction obligatoire, il eût voté pour que la gendarmerie forçât tous les Français à acheter unigrammaire et un ABC D, mais à la condition expresse que lui, Larreau, aurait le monopole de la vente, et deviendrait sans concurrence possible le seul et unique libraire de son pays. Vous voyez qu'en disant : « Voilà un homme de la vieille roche, un homme comme on n'en fait plus, » on ne le jugeait que par Tapparence; presque personne ne pouvait se vanter d'être plus que lui l'homme de son temps.

Certaines gens auxquels les opérations de Larreau n'avaient point été favorables prétendaient qu'il n'avail pas de principes, accusation d'autant plus dangereuse qu'elle est forcément très-vague et laisse le champ libre à tous les commentaires. L'absence d'un principe étalon servant de mesure et de règle se faisant généralement sentir, chacun estime les principes du voisin à la mesure des siens propres et il s'ensuit une grande confusion. Loin de manquer de principes, M. Larreau en possédait beaucoup et dont il était sûr, car il les avait tous essayés soigneusement, de peur de se laisser des regrets. Toutefois, si on l'eût obligé, — cela n'eût pas été facile^. — à traduire par un mot ses opmions intimes, il eût répondu ; (( Je suis légitimiste et catholique. » Ces convictions lui étaient venues sans qu'il y prît garcfe, petit à petit, lentement. À mesure que sa fortune s'augmentait, à mesure que sa personne prenait du poids et de l'importance, il ressentait un besoin pressant d'entourer sa situation d'une palissade plus respectée, de mettre l'échafaudage de sa prospérité sous la protection divme, et d'associer

le ciel à ses opérations, sentiment naturel qui a ramené bien des âmes dans la voie de salut.

Glaudius connaissait à fond le riche capitaliste; lors donc qu'il Taperçut au milieu de la foule qui emplissait Tatelier Vernon, il ne songea point à chercher des détours pour lui parler du comte de Manteîgney; il alla droit à lui, et, l'ayant amené dans un coin, il lui dit tout simplement :

« Mon cher monsieur Larreau, voulez-vous marier votre fille?

— A coup sûr, mon cher monsieur Glaudius, lorsque j'aurai trouvé le gendre qui lui convient... qui nous convient, vous me comprenez.

— J'en ai un à vous proposer. »

Le richard ouvrit à moitié son œil gauche.

« Un de vos amis, mon cher monsieur Glaudius?

— La personne dont je vous parle est en effet un de mes amis, absolument ruiné.

— G'est déjà énorme!... Vous êtes en verve ce soir, mon cher ami. Vous dites donc qu'il est absolument...

— Oh! pour cela, pas de doute possible; mais ce n'est pas tout.

— Dépêchez-vous, je meurs d'impatience.

— Mon ami a dans Paris une grande réputation d'élélégance... jolies manières, grandes allures...

— Après, monsieur Glaudius, après ; vous me faites là votre propre portrait.

— Avouez que je ne peux pas mieux débuter. Laissezmoi continuer. Mon ami est seul et unique héritier...

— Asseyons-nous donc, mon cher Glaudius, nous cause rons plus confortablement.

«— Seui et unique héritier d'un des plus grands noms

AUTOUR DUNE 800RCR.

de: Fi aiir.e, et possède encore le château de ses pères, le propre berceau de sa famille, avec tourelles, précipices, poût-levis, meurtrières, mâchicoulis, cour d'honneur. ••• un vrai manoir féodal^ superficiellement délabré, je ne vous cache rien. Les terres en ont été vendues, elles peuvent êtres rachetées. C'est un blason à redorer, et vous n'en sauriez trouver un plus digne de. ..restauration. Il s'agit en un mot du comte de Manteiguey. »

Le capitaliste ne put retenir un mouvement de satisfaction. L'œil gauche, qui pendant cette ctiurte conversation était resté frémissant, rentra dans le calme le plus complet.

Ce soir-là même, Glaudius présentait ces messieurs /un à l'antre. Quatre ou cinq jours plus tard, le comte, Jean recevait une invitation de bal de M. Larreau, qui le surlendemain, après avoir étudié quelque peu la carte de l'état- major et le Guide Joanne, partait directement pour le bourg de Virez.

M. Larreau prit ses renseignements avec adresse et discrétion, visita le pays en conscience, et trouva moyeu de poursuivre ses études pendant trois jours sans trop exciter la curiosité publique; bref, il revint enchanté, et se montra tout disposé à mener rondement les choses. Il avait rencontré le gendre de ses rêves. Cependant le jeune comte trouvait la fuite du capitaliste on ne peut plus séduisante, ce en quoi il avait parfaitement raison, et deux mois et demi après, jour pour jour, les futurs conjoints signaient le contrat. Si M. de Manteigney eut ëté moins pressé de sortir décemment d'une situation qui menaçait de devenir bientôt intolérable, il est probable qu'il eût regardé à deux fois avant de signer ce contrat. Le capitaliste en effet mariait sa fille sous le ré-

gime dotal le plus absolu, lui donnant en dot seize cent mille francs, dont six ou huit cent mille étaient représentés par une partie des terres de l'ancien domaine, rachetées au nom de sa ûlle, grâce à l'intermédiaire du notaire de Virez.

(( De cette façon, mon cher comte, avait dit le richard, la terre de Manteigney se trouve reconstituée presque en entier et arrive intacte à vos enfants du fait de leur mère et du vôtre. Quant à la partie de la vallée que j'ai rachetée en mon nom et que je conserve, elle rentre à ma mort dans le domaine. J'adore ma fille, j*espère bientôt me faire aimer de vous. Me voilà déjà vieux, et je me suis bercé du rêve qu'il ne vous serait peut-être pas désagréable de m'avoir pour voisin. Je me ferai construire sur le terrain que je me suis réservé, et c'est là le secret de cette acquisition, une maisonnette pour achever ma vie, un chalet, n'importe quoi, à l'ombre de votre château. J'ai des goûts fort simples. — 11 reprit après un court silence : A moins que vous ne me donniez l'hospitalité dans une aile quelconque de votre propre demeure..., auquel cas, mon cher gendre, je vous prierais de me laisser prendre à ma charge les frais d'installation et de restauration indispensables. Peut-être alors, en réunissant nos revenus, pourrions-nous tenir un train plus digne du nom que vous portez. J'en serais heureux, je vous l'avoue, cela serait une jouissance réelle pour ma vieillesse qae d'assister de mon coin à l'éclat en quelque sorte princier que donnerait à votre vie l'arrangement que je vous propose... Ne vous hâtez pas de répondre oui ou non, mon cher comte, réfléchissez. »

M"* Larreau embrassa son père avec les larmes aux yeux. Le jeune homme, ébloui par la perspective du

AUTOUR D'UNB SOURCE.

grand train qu'il allait pouvoir mener, grisé par la réalisation possible d'un rêve qui flattait tous ses goûts, persuadé qu'il aurait bientôt raison d'un beau-père aussi plein de bonhomie, impatient de sortir rapidement de cette vie d'expédients qu'il menait depuis dix ou douze ans, mit de côté ses susceptibilités de gentilhomme, accepta tout, signa tout, et se maria le plus gatment du monde. Il n'avait rien de mieux à faire.

Cependant, lorsque Tabbé Roche fut rentré chez lui, il enleva sa soutane neuve ainsi que ses belles boucles d'argent, et, remettant son costume, il éprouva un sentiment de grand bien-être. 11 était au fond extrêmement troublé, comme l'est un homme au sortir d'un rêve dont il n'a pas compris le sens. Dans cette visite au château, tout lui paraissait étrange, inexprimable, et cela le préoccupait plus qu'il n'aurait souhaité. Aussi, lorsque la mère Hilaire vint le questionner sur l'accueil qu'on lui avait fait, il ne répondit rien, si ce n'est qu'il avait été bien reçu, et la feonne femme garda le silence.

A certains moments, il devinait, entre ces gentilshommes qu'il n'avait fait qu'apercevoir et lui, un abîme infranchissable; il éprouvait pour eux une instinctive répulsion dont il souffrait d'autant plus qu'elle était en contradiction avec le respect profond dont il avait toujours entouré la noblesse. En réfléchissant davantage, il se demandait si cette impression n'était pas de sa part le fait d'un orgueil démesuré, si l'étonnement de rencontrer tout à coup des habitudes de confortable et de luxe

qtii rendaient sa propre vie plus étroite et plus humble ne l'avait pas rendu trop sévère pour ces personnages de grande naissance, dont le seul tort était après tout de jouer à la main chaude, sans souci du qu'en dira-t-on. Quoiqu'il devinât bien que sa première impression était juste, il plaidait contre lui-même avec une sorte d'obstination. Pouvait-il en vouloir à ces dames d'être mises autrement que ne le sont les ûlles et les femmes de Grand-Fort? Qu'y avait-il d'étonnant à ce que la comtesse traitât son curé avec aisance et sans façon, à ce qu'elle fût curieuse comme un enfant gâté de faire causer cet homme à moitié sauvage, et se donnât le spectacle de son embarras ? Quoi d'étrange à ce qu'elle bavardât à l'aventure ? Elle était assez jeune, assez riche, assez noble pour se permettre d'en agir à sa guise devant un pauvre prêtre absolument sans conséquence. Il est certain qu'elle avait une beauté merveilleuse, une parure bien étrange ; mais que savait-il des usages et des modes, et depuis quand était-il défendu aux grandes dames d'être belles avec excès? Pourquoi d'ailleurs lui, curé de Grand-Fort, avait-:l observé tout cela avec autant d'intérêt et de curiosité? Était-ce dans son rôle de prêtre de s'attarder autour de ces élégances noondaines devant lesquelles Dieu lui ordonnait de passer indifférent ? Était-il donc si faible, si bassement impressionnable, qu'une femme le troublât et le fit rêver? Il se disait tout cela, il était humilié, mécontent^ il s'indignait contre lui-même; nuis, voulant se rendre un compte plus exact de ses faiblesses afin de s'en mieux corriger, il reprenait une à une les impressions qu'il avait éprouvées, et tous les détails de ce qu'il avait vu repassaient devant ses yeux, tandis qu'au fond démon âme je ne sais quelle voix

AUTOUR D'UNB SOURCB.

murmurait : « C'est assez t*humilier au souvenir de ces gens-là. Sous ta soutane râpée, tu es plus noble qu'eux, tu liras bientôt dans leur cœur, tu n'y verras qu'un vilain amas de passions misérables, de vicieux instincts..., et si à leur tour ils veulent t'observer, ils ne pourront comprendre tes actions et tes pensées, u Bref, l'abbé Roche ne retourna pas au château de plusieurs jours, il évita même de passer devant la porte. Une fois il rencontra le père de la comtesse, une autre fois il se trouva dans le village en face du comte et de son ami Glaudius; mais il se contenta d'échanger un salut, et trouva moyen de couper court à toute conversation. Ces gens-là lui faisaient peur.

EnGn le dimanche arriva^ et dès le matin le curé, songeant à la messe qu'il allait dire, se sentit, en dépit de ses résolutions, ému comme au jour de sa visite. Il savait que la noble compagnie viendrait à l'église ce jour-là ; il voyait d'avance leur visage grimaçant, le lorgnon du comte, le gilet blanc du beau-père,rair officiel et railleur de tous ces personnages. Ces dames se rendraient-elles à cette messe dans un costume semblable à celui qu'elles portaient l'autre soir? Il en frissonnait malgré lui. Elles, habituées à se coucher dans ces fauteuils énormes qui ressemblaient à des lits, comment allaient-elles supporter rétroitesse et la dureté des bancs de bois ? Étaient-ils propres au moins et soigneusement époussetés? Pour la première fois de sa vie, il songeait à ces détails. Sa pauvre église était si délabrée, si pauvre, encombrée d'ex-voto, d'ornements bizarres et grossiers I II avait fini par les trouver poétiques et touchants en souvenir du sentiment naïf qu'ils représentaient ; n'allaient-ils point paraître bien comiques à ces Parisiens railleurs et habi-

AUTOUR D'UNE SOURCB.

tués au culte somptueux des villes ? Gela l'inquiétait plus que tout le reste ; il raimaf t tant, la pauvreté de son église ! Au milieu de ces préoccupations, il trouvait ses rasoirs détestables, et les promenait à l'envers sur la grande lanière de cuir attachée à la clef de la porte. « Monsieur le curé, tu sais qu'il est neuf heures moins vingt minutes, dit la mère Hilaire en frappant à la porte.

— Oui, ma bonne mère, je sais cela. Tu peux entrer. As-tu vu si les bancs de l'église n'étaient pas trop sales? »

La bonne femme sourit, heureuse d*avoir eu la même pensée que son curé. « Je viens justement de leur donner un petit coup ; ils sont bien propres maintenant ; mais, dame! c'est vieux et joliment dur pour tout ce grand monde-là, monsieur le curé. Je m'étais dit : Si l'on pouvait mettre dessus... Tu ne vas pas te fâcher, monsieur le curé ? il ne faut pas éloigner le monde de la maison du bon Dieu, vois-tu... Eh bien 1 j'ai justement un petit tapis qui est tout à fait convenable ; je l'ai bien secoué, bien brossé... Je pourrais l'étaler sur le banc, si tu trouves que j'ai raison.

— Tu n'as pas tort, mère Hilaire ; mais j'ai aussi un petit tapis devant mon lit, tu pourrais... étaler les deux. Pour ces dames, cela sera mieux. »

L'abbé Roche s'arrêta court; il était njécontent d'être, au moment de dire sa messe, poursuivi par de semblables préoccupations.

Lorsqu'il arriva dans la sacristie, les enfants de chœur

étaient habillés, les chantres étaient prêts, et tous les

paroissiens attendaient sur la place. Cependant il était

J neuf heures, et le père Butan n'osait pas sonner le der-

ATJTOUR D'UNB SOURCB.

oier coup de la messe, personne du château n'étant encore arrivé. Deux ou tDÎs gars qui avaient fait un congé murmuraient: «Moi, je sonnerais le dernier coup;» mais tous les autres disaient au contraire : « Le père Butan a raison d'attendre pour sonner, on ne peut pourtant pas faire manquer la messe à M. le comte et à M"«la comtesse. » Fort heureusement pour tout le monde et en particulier pour le curé, qui, déjà prêt à officier, regardait par la petite fenêtre de la sacristie et pensait qu'il était bien pénible de faire attendre ainsi le bon Dieu, un enfant accourut, et annonça que ces messieurs et ces dames approchaient. Les groupes s'écartèrent instinctivement, formèrent une sorte de haie, et la noble compagnie déboucha sur la petite place.

Ces dames, vêtues ce matin-là à la façon des bergères de Watteau, s'appuyaient sur de longues cannes flexibles et paraissaient tellement exténuées par la petite ascension qu'elles venaient de faire qu'elles avaient peine à se soutenir sur les hauts talons de leurs bottes. Elles avaient dû parcourir à pied le court espace qui sépare le château du village, cette partie de la route n'étant pas encore achevée et rendue carrossable. L'expédition au reste avait été joyeuse, à en juger par leurs éclats de rire. Lorsqu'elles aperçurent la place pleine de monde, ces trois dames, qui marchaient en avant, s'arrêtèrent. «Ah! comtesse, mais voyez ces braves gens qui se découvrent, dit iM™« de Rougeon, il nous attendaient.

— En vérité, c'est une entrée triomphale I Comme ces physionomies sont honnêtes et respectueuses ! Regardez, ma belle, tous ces petits enfants. Ohl je vais priez pour eux, c'esl bien le moins.

08 AUTOUR D'UNB SOURCB.

— Gentils, tous ces petits anges, dit M"«de Rougeon; mais on ne les mouche pas assez souvent. »

Pendant ce temps-là, le père Bu tan tirait la corde de bon cœur, et la pauvre cloche tintait de son mieux, comme fait un vieux chanteur perclus qui, pour toute voix, n*a plus qu'une excellente méthode. Les têtes s'inclinaient, et la comtesse, tout en marchant a pas lents au milieu de ses respectueux vassaux, adressait de petits saluts de droite et de gauche, murmurant entre ses dents : — Bonjour, mes amis,... mes bons amis; bonjour, mes enfants. Elle jouissait en vérité, et, chose singulière, elle se rappelait le bois de Boulogne, où elle avait aperçu bien souvent une tête auguste s'inclinant ainsi par pej,its mouvements gracieux et circulaires.

Derrière ces dames s'avançait le comte, qui parlait à de Rougeon avec une grande animation, à voix haute, sans préoccupation aucune du public, et gesticulait avec sa badine comme un homme entraîné par une importante démonstration. Quant à M. Larreau, il regardait de son bon œil sa chère petite comtesse en train de bénir les populations. Deux ou trois domestiques fraîchement rasés, raides, droits, irréprochables, terminaient

i le cortège.

^ Le curé était revêtu depuis longtemps de ses vêtements sacerdotaux. Ils étaient flétris, hélas I bien usés, bien éraillés à certaines places. La pauvre mère Hilaire avait beau, chaque dimanche, les entortiller avec soin dans des serviettes bien blanches après s'être préalablement lavé les mains; elle ne pouvait les rajeunir, ces vieux vêtements. Quoi qu'il en soit, l'abbé Roche, de U sacristie, dont la porte était ouverte, entendait le frou? frou des robes ()ç çojè, le craquement des bottes fines

AUTOUR D'UNE SOURCB.

et le murmure confus des voix parisiennes. Son oreille distinguait tout cela en dépit du fracas des sabots et des souliers ferrés frapp'ant les dalles et heurtant les bancs. Il joignait les mains, fermait les yeux, cherchait ^ s'isoler, murmurait à voix basse des prières ferventes, et se reprochait comme un crime d'avoir sur lui-même aussi peu d'empire. Enfin, comme on n'attendait plus que lui, il fît signe aux enfants de chœur d'avancer et entra dans l'église.

Pour exécuter, la face tournée vers le public, les huit ou dix pas qui le séparaient de l'autel, il dut faire appel à tout son courage, tant était grande l'émotion singulière qu'il éprouvait. Il s'était imposé de ne pas regarder l'assistance, et en effet il ne regarda pas; mais il vit confusément ces dames agenouillées, lorgnant de droite et de gauche, souriant entre elles, tandis que ces messieurs, la main dans le gilet, chuchotaient en effilant leurs moustaches. Arrivé devant les marches, il s'agenouilla, et, d'une voix plus vibrante qu'il n'aurait souhaité, il commença Vlnlroïbo; mais bientôt, lorsque son regard, s' élevant plus haut, eut retrouvé le crucifix qui surmontait l'autel, le calme se fit en lui, son sang s'apaisa, et il oublia tous ceux qui l'entouraient. Il était bien informe, ce christ de bois, on l'eût dit taillé par le couteau d'un pâtre, et il était recouvert d'un badigeonnage grossier. C'est cependant devant cette humble image que ce pauvre prêtre sans famille, sans amis, privé de tout ce> que réclamaient les secrets instincts de sa nature, avait passé les plus douces heures de sa vie. 11 connaissait tous les détails de cette sculpture, grotesque pour d'autres, sainte pour lui. Chaque gerçure, chaque fente de ce bois yermo^lu^ lui rappelaiept un élan de son cœur»

G8 AUTOUR D'UNB SOURCR.

une prière, une larme ou une joie. C'est ainsi que l'objet le moins digne d'attention se poétise et devient cher pour Thomme qui l'a enveloppé de son âme. Qu'importent la coupe des vêtements, les rides du visage, chex l'ami qui vous tend la main, vous écoute et vous console? Son humble aspect tout au contraire vous invite à la confiance, sa laideur vous rassure, on l'aime d'autant plus que les indifférents le jugeront moins aimable ; son charme est un secret qu'on est seul à posséder.

Le prêtre était ému en songeant que le bon Dieu de Grand-Fort se faisait pauvre, misérable, se dépouillait de sa pompe divine pour être mieux compris de ses enfants, et par tendresse paternelle s'abaissait jusqu'à eux. Son cœur trop plein de sentiments refoulés et contenus s'ouvrait tout à coup, il osait tout dire, tout raconter à ce bon Dieu de la montagne, et après ces confidences il se sentait grandi, purifié; sa poitrine se gonflait d'un air plus vivifiant, il voyait le monde de plus haut, une chaleur divine le ranimait : il avait conscience d'être plus près de ce foyer d'amour dont les tendresses humaines ne sont que les étincelles mourantes. C'est devant ce fruste morceau de bois qu'il avait compris la grandeur et la noblesse de sa mission, qu'il avait accepté sa tâche austère, franchement, de tout son cœur. Il se croyait alors l'âme assez grande pour contenir l'humanité tout entière; il se trouvait assez fort et courageux pour êlre le pilote qui veille malgré la fatigue, oublie le vent et la pluie en pensant que le salut de ceux qui dorment dépend de sa vigilance et de son dévoûment. Le sacrifice lui était apparu comme un triomphe, et la souf-< franco comme une consolation.

Lorsqu'à la fin de la messe le curé se retourna vers

AUTOUR D'UNJi SOURCB. 00

les fidèles pour leur adresser quelques mots, ainsi quMI avait l'habitude de le faire chaque dimanche, la comtesse fut surprise par l'expression de son visage, les notes pénétrantes de sa voix, Téclat de son regard, la simplicité de ses gestes. Il était vraiment beau, u Notre curé parle admirablement, murmura M"« de Rougeon en sortant de Téglise.

— Mais, oui, répondît la comtesse, je n'y comprends rien, et je me demande comment il a pu venir échouer sur cette pointe de rocher, dans ce village inconnu, presque sauvage...

— Il subit peut-être une punition la discipline ecclésiastique...

— Quelle plaisanterie 1

— Il n*est pas dit que cela soit un bien grand forfait. Des fautes légères dans notre monde sont considérées ailleurs comme des crimes impardonnables... Une faiblesse du cœur par exemple...

— Vous avez raison, sa physionomie e»t assez explicite... Âhl le pauvre homme I

— Malheureux prêtre!

— Je vous quitte un instant. Il y aura peut-être moyen de savoir tout cela un jour ou l'autre. Je vais inviter M. le curé à venir déjeuner avec nous. Je suis sûr qu'à moi il n'osera refuser. »

L'abbé Roche en efifet ne sut point refuser l'invitation de M*"« de Manteîgney, et une demi-heure après il se trouvait attablé dans la grande salle à manger du châ teaiu i>

Le déjeuner fut charmant, quoique beaucoup moins bruyant qu'à l'ordinaire. Ces dames témoignèrent au curé la sympathie la plus gracieuse. On l'accabla de petits soins et d'attentions. Sa noble prestance à l'autel, ses allures mâles et simples, avaient évidemment produit un grand effet. La pauvre église fut trouvée ravissante en dépit de ces messieurs, qui échangeaient un sourire. On ne pouvait regarder sans émotion ces images naïves, ces ex-voto accrochés au mur; le recueillement de tous ces braves montagnards agenouillés tête nue jusque sous le porche tirait les larmes des yeux. La voix même des chantres, quoiqu'un peu rude et point assouplie par l'étude, avait un cachet...

« Enfin, fit observer M°»« de Rougeon, je m'imagine que dans les catacombes on devait aimer Dieu de cette façon-là.

— Un peu de crème à la vanille, cher monsieur le curé, xiit la comtesse, vous ne refuserez pas à une nouvelle

j paroissienne?»

i Et la jeune femme, maintenant de sa main gauche les nombreux médaillons qui parmi les dentelles de sa manche entr'ouverte pendaient à l'extrémité de chaînettes d'or, offrit à son voisin, de la main droite, un joli petit tas de crème parfumée contenue dans une cuillère de vermeil. Bras, manche, main, cuillère et crème, le tout était bien séduisant , yn peu trop séduisant, si l'on peut dire sans blesser personne, car l'abbé Roche, en apercevant ce délicieux petit tableau, détourna les yeux

AUTOUR D'UNB SOURCE.

et répondit gravement : a Merci bien, je n'en prends pas.

— Faut-il dire pour vous décider que c'est moi qui l'ai faite? Eh bien! je ne le dirai pas, car je n'y suis pour rien, mais la crème n'en est pas moins bonne. Voyons, monsieur le curé, acceptez pour me faire plaisir. »

Le curé accepta ce qu'on lui offrait et rougit imperceptiblement. Voilà un homme grave qui rougit facilement! Eh! mon Dieu, peut-être qu'à sa place vous eussiez tout comme lui changé de couleur. M"* de Manteigney l'avait en effet regardé avec une expression bien faite pour le troubler : non pas qu'elle fût capable de galanterie préméditée, — en ces questions délicates, il faut bien s'entendre avant tout; — mais elle avait trouvé charmante sa propre main soutenant cette cuillère d'or, jouissance d'artiste que les femmes connaissent bien. Elle avait souri tout naturellement, bien plus à sa main qu'au curé, et, si dans ce sourire il y avait eu quelque exagération, il faut s'en prendre uniquement à la satisfaction exceptionnelle que lui causait la vue d'elle-même.

La jeune femme toutefois eut conscience que le bon abbé pouvait se méprendre sur ses intentions, car elle fut prise d'un de ces petits accès de toux qui, sans défigurer, vous tirent d'affaire. C'est une chose très-délicate pour une jolie femme que d'observer toutes les nuances en fait d'amabilité : on se laisse emporter au feu de l'improvisation, et, lorsque le charme d'être séduisante vous entraîne, facilement on perd toute mesure : la pente est si glissante! La coquetterie a cela de particulier qu'elle se suffit à elle-même, elle oublie le public, car elle peut s'en passer, et telle femme qui semble avoir juré la perte de nos prochain, qui a mis en batterie tout un

t% AUTOUR D'UNE SOURCE.

arsenal, n'a eu au fond d'autre intention que de faire prendre l'air à ses armes et dépasser en revue ses canons, de sorte que vous verrez rarement une femme, — j'entends une femme réputée charmante, — distribuer à chacun la dose de faveur qui lui convient. Vis-à-vis d'un prêtre surtout, la mesure est on ne peut plus difficile à garder en ce que son mvulnérabilité et l'absence de sexe, qui est moralement un de ses privilèges, vous donnent en quelque sorte carte blanche. La certitude de ne rien casser invite les amateurs de pistolet à exercer leur adresse, et Ton aime à tirer sur une bonne plaque noire, trop solide pour se briser si l'on fait mouche, assez intelligente cependant pour apprécier les coups qu'on lui porte et tenir compte des efforts. Étant donné ce que je viens de dire, faut-il s'étonner que la comtesse, au simple aspect de ses doigts effilés et dodus, n'ait pas résisté à la tentation de rendre son sourire aussi séduisant, que sa main, et qu'ensuite, par une maladresse très-délicate, elle ait promené cette main parfumée soutenant la cuillère d'or à deux pouces du nez de son curé, qui justement s'inclinait pour remercier. Ce qu'il y a de particulier, c'est que dans une telle circonstance le sourire ne va pas seul. Par je ne sais quelle ^ influence sympathique, lei, paupières s'abaissent coquettement, le regard s'adoucît, le cou se tord, le corps s'incline avec un charme qu'on n'avait pas prévu,... et voilà comment il se fait que dans le meilleur des mondes une cuillerée de crème à la va* nille peut entraîner des conséquences très-graves. Fort heureusement qu'entre gens qui savent vivre ces petits accidents se pardonnent aisément.

L*abbé Roche pardonna, lui aussi; mais il était terriblement troublé. Â certaines heures dex^rise, d'étranges

séductions, — pourquoi ne pas Tavouer? — s'étaieni dressées devant lui ; il avait entrevu bien d. s fantômes enivrants et terribles, il avait été tenté, le pauvre homme, comme on Test dans un rêve, dans un cauchemar, menaçant; tout cela n'avait été qu'une hallucination passagère s'évanouissant au grand jour. En face de ces charmes dont la réalité trop évidente réveillait le souvenir de ses luttes passées, il sentait un danger plus grand mille fois que les autres. Il avait jugé le monde dans son ensemble, de loin; mais tel qui du haut d'une montagne assiste à un combat, et par la pensée en sort victorieux, aurait certes moins de sang-froid et de courage, si, descendant de sa hauteur, il se mêlait aux combattants. Or il se faisait Teffet d'être cet homme-là, il ne planait plus du haut de la montagne, il se sentait entrer dans la réalité de la lutte, et au milieu de cette mêlée il avait peur de perdre la tête. Déjà sa vue était moins nette : ne prenait-il pas pour des monstres les détails insignifiants d'un genre de vie qu'il ignorait? Était-il le jouet d'une illusion? Pourquoi ces frissons dont il n'osait déjà plus se demander franchement la cause ? Plus il écoutait, et moins il comprenait le sens des paroles ; certains mots qui faisaient sourire étaient absolument inintelligibles pour lui. Les gestes mêmes de ses hôtes avaient une étrangeté incompréhensible ; les intonations de leur voix, leur façon de construire les phrases, tout ce qui venait d'eux lui ^tait étranger. Si par hasard il comprenait une de leurs pensées, il la trouvait si différente des siennes qu'il eût préféré ne pas avoir compris.

« N'est-ce pas, monsieur le curé, que ma crème est parfaite ? murmura M"* de Manteigney, et elle enveloppa le prêtre d'un regard curieux, car elle se disait : Je vais

AUTOUR D'UNE SOURCB.

joliment m*amuser à découvrir ce qu'il y a au fond de ce bon abbé.

— Excellente, répondit-il sans détourner les yeux de son assiette; puis 11 rapprocha ses grandes jambes Tune de l'autre, de peur qu'elles ne frôlassent la jupe de sa voisine. « Créature indéfinissable, murmurait-il, que cache-t-elle au fond de l'âme, d'où lui vient ce charme effrayant? Serait-ce une épreuve que Dieu me prépare?

— Mais dites-moi, monsieur le curé, comment arrivezvous à chauffer votre église en hiver? demanda M™* de Rougeon en caressant de l'extrême pointe de son doigt une imperceptible miette de pain qui était sur la table.

— Ma femme est... comment dirai-je?... prodigieuse. Elle se croit toujours à la Madeleine ou à Saint-Thomaj? d'Aquin. Croyez-vous donc, ma chère, qu'en ce pays-ci on connaisse les raflSnements de notre singulière civilisation...

— Papa a raison, interrompit la jeune fille avec un extrême sans-façon. C'estune horreur, cette civilisation ! n

L'abbé Roche regarda M"« de Rougeon ; il lui semblait étonnant qu'à son âge elle pût avoir une opinion aussi tranchée sur une question semblable.

a Assurément, ma fille, nous vivons dans un milieu délé...

— Oui, papa, délétère.

— Délétère, parfaitement, et qui est, si f ose le dire, la négation de tous les... de tous les...

— Oui, papa, de tous les principes. »

Et comme les convives éclataient de rire à l'exceptioa du prêtre, qui restait interdit : « C'est papa qui dicte et moi qui rédige, ajouta-t-elle en repoussant de la main les longues boucles d'oreilles qui lui frôlaient l'épaule.

AUTOUR D'UNB SOURCE. 75

Voilà pourquoi je trouve que papa a raison; aussi, pour le préserver de Fair délétère de Paris, à la première de Dumas fils, je le fais coucher à huit heures moins cinq, et je lui prépare de la tisane. Plus de bal à l'Hôtel de Ville, plus de courses; N, I, ni, c'est fini ; plus de courses ! En voilà encore un milieu délétère! Plus de père Hyacinthe, plus de club, de patinage, plus rien du tout; en revanche, de la bonne tisane au miel, bien chaude, i discrétion ; nous lirons les philosophes en famille, et si papa veut s'évader on l'attachera. »

Tandis que la jeune fille parlait ainsi, l'abbé Roche la regardait fixement. Ce n'était pas seulement de la surprise qu'il ressentait, c'était aussi de la douleur.

« La malheureuse, se disait-il, la malheureuse enfant! Quel crime a donc commis cet homme vieux avant Tâge pour être puni delà sorte par le dédain de sa fille? Comme il doit souffrir ! Quelle idée se font-ils de la dignité paternelle, quelle idée du respect et de l'amour filial? Faut-il donc être privé de famille pour en comprendre la grandeur?

— Eh bien! reprit M"* de Rougeon, j'ai un programme encore plus appétissant.

— Voilà encore tes folies qui recommencent, enfant gâtée l

— Oh I c'est bien simple : nous restons ici toute Tannée. M. de Manteigney nous loue une de ses petites tourelles, et nous vivons là loin de cette diable de civilisation. Je me coupe les cheveux, maman se coupe les cheveux, papa se coupe les cheveux, cela sera l'affaire d'un instant; nous mettons des petits béguins avec un brin de feston tout autour, et, comme Téglise n'a pas de calorifère, nous nous faisons faire des chaufferettes pour

AUTOUR D'UNB SOURCB.

aller chanter matines. C'est M. le curé qui sera content ! Papa fera la basse. Ah ! voyons, je ne dis pas de mal. n'est-ce pas, maman?

— Ton espièglerie, ton enfantillage t'excusent un peu. ma belle; mais cependant... voyons, mon enfant...

— Si maman se met à dicter comme papal... Ah! ahl ah!

— Ma fille, vous dépassez toutes les...

— Oui, papa, les limites. Je me tais parce que papa a envie de parler.

— En effet, je désire parler, petite insoumise! Oh! parce que je ris, tu «rois que je plaisante... Voilà où en sont nos enfants! Le respect de la famille, l'autorité... enfin tout, absolument tout., la tradition... Je ris, parce que tu me regardes avec ton petit... ton petit air, enfant gâtée; cela ne fait rien; f ai... j'ai... le mot m'échappe... j'ai raison.

— Eh bien I moi, je trouve que vous étiez bien plus gentil quand vous aviez tort, remarqua le comte. Vous n'êtes plus drôle du tout avec votre siècle délétère ! Chez quel loueur de Montmorency avez-vous trouvé ce dada I

— Mon cher, la morale en somme...

— Bon, le voilà qui repart! Il n'y a pas plus de deux ans que je lui connais cette infirmité-là, à ce pauvre de Rougeon ; autrefois c'était un homme charmant !

— 11 est évident qu'ils ne prennent pas le mot morale dans le sens ordinaire, pensait l'abbé Roche, que cette conversation, incompréhensible pour lui, faisait véritablement souffrir.

— D'abord, si vous piétinez sur papa de cette fagan, monsieur de Manteigney, moi, je vais le défendre, riposta la jeune fille en éclatant de plus belle.

AUTOUR D'UNB SOURCB. T7

<— ^ Mon Dieu 1 mais cette enfant est folle, murmurait le prêtre. »

M*»® de Manteigney, qui avait observé l'air de plus en plus contraint de Tabbé Roche, changea tout à coup la conversation.

« Mon cher curé, dites-nous donc en confidence ce qu^est au juste un personnage fantastique qui est apparu ici deux ou trois fois déjà. D'où sort-il, d*où lombe-t-il? est-ce un être humain? Il a une grande barbe moitié rouge, moitié grise, des yeux de rat, un nez qu'on prendrait pour le bec d'un oiseau de nuit; son costume est tout gris, couleur de rocher. Ahl le vilain homme I ajoutez qu'il porte toujours un panier plein de fromages. Il me fait peur.

— Vous voulez sans doute parler du père Loursière, madame? Vos craintes sont exagérées, je crois; il est vrai qu'il a eu dans sa jeunesse quelques fautes à se reprocher. Sa vie fut aventureuse, il a failf bien des métiers et voyagé un peu partout; mais à l'heure qu'il est, je ne sache pas qu'il y ait rien à dire de grave sur son compte. Il est berger, et garde dans les hautes prairies de la montagne les troupeaux que les gens du village et du bourg lui confient. 11 habite une cabane isolée sur la lisière des sapins en compagnie de sa fille.

— Quoi I cette petite sauvage qui vient aussi de temps en temps est donc sa fille? L'étrange créature avec ses grands yeux profonds, son teint mat et sa démarche I ente !

— Elle a perdu sa mère en venant au monde, la pauvre enfant.

— Eh I eh ! elle a du montant, la jeune sorcière, murmura Glaudius.

— Tiens! vous êtes comme moi, vous, » ajouta le comte. »

Et M"® de Manteigney, répirimant un frisson imperceptible :

« Est-ce qu'il n'est pas un peu sorcier, ce vilain homme?

— Le bruit en a couru, répondit le prêtre en souriant. Sa véritable valeur est de faire de très-bons fromages, et ^e crois bien qu'il n'en a pas d'autre.

— Pardonnez-moi, monsieur le curé, c'est un homme remarquablement intelligent, possédant une foule de connaissances... J'ai causé avec lui, et en géologie particulièrement...

— Vous faites donc de la géologie, monsieur Larreau? fit Glaudius.

— Moi? non pas... Un peu pour m'amuser, assez dans tous les cas pour juger que le père Loursière... »

La comtesse se leva, et interrompant son père : « Je vous en prie, ne parlons plus de cet affreux fantôme; il me fait horreur, j'en ai rêvé la nuit.

— Tiens, moi j'ai rêvé de la fille, voila qui est particulier. »

Ce disant, M. de Manteigney lança un petit rire sonore. « Je n'aime pas ces plaisanteries, » murmura la châte-

e, et le curé remarqua qu'elle se mordait légèrement

lèvres.

M. Larreau, qui avait pris peu de part à la conversation durant le déjeuner, mais qui, tout en mangeant copieu-

sèment, avait entr'ouvert de temps en temps son fameux œil gauche et observé son monde, prit le bras du curé en sortant de table, et après avoir abaissé son vaste gilet blanc, qui tendait toujours à remonter, il entraîna le prêtre sur la terrasse.

tt Bon ! pensa la comtesse, voilà mon père qui me vole le curé. Il est dit que je ne pourrai pas faire causer mon rébus.

— Vous ne fumez pas, mon cher monsieur? fit le capitaliste de sa voix douce et bienveillante.

— Un peu, mais point en cette saison-ci.

— Acceptez un cigare.

— Je vous remercie, je ne fume qu'en hiver quand la neige nous emprisonne, et d'ailleurs je ne sais fumer que dans les petites pipes du pays.

— Alors la fumée ne vous gêne pas, vous permettez que j^allume. »

Pendant qu'il approchait son cigare de la flamme jaunâtre d'une allumette de cire, il pressait les feuilles de tabac de ses deux doigts courts et replets.

a Avouez, mon cher curé, que voilà un admirable panorama ; je ne saurais vous dire combien je suis ému par ces splendeurs.

— C'est vrai, monsieur, notre contrée est fort belle. Malheureusement la Providence a voulu que ces splendeurs Mont vous parlez fussent dures au pauvre monde. Ici Ton est bien pauvre, et le travail est rude.

— Je vous comprends; il y a beaucoup à faire, assurément beaucoup. Je vois avec plaisir que vous n'êtes point aveugle sur l'importance humanitaire et sociale âe.M

— Humanitaire... sociale?.,.

AUTOUR D'UNK SOURCE.

— Oui, oui, j'y ai pensé tout comme vous, monsieur le curé, — et il ajoutait à part: 11 est timide, mettons-le à Taise. — La prospérité d*un pays, vous le savez, est tout entière dans la circulation active et régulière.

— La circulation; mais je ne...

— Vous me direz, je le sais, que ces magnifiques montagnes sont de tous les obstacles les plus difficiles à surmonter; elles deviennent les gardiennes avares de richesses immenses jusqu'au jour où l'intelligence de l'homme,... d'un homme,... trouve moyen d'aplanir les montagnes, de combler les précipices. »

Larreau n'était point un étourdi parlant à l'aventure. Il savait parfaitement que par ces préambules légèrement pompeux et confus il devait étourdir le prêtre ; mais ce résultat ne lui déplaisait pas. Il voulait tout d'abord faire comprendre qu'il était un penseur, un capitaliste sur les vues élevées duquel on pouvait compter. Les yeux fixés sur le visage de son interlocuteur, le curé prit le parti d'écouter en silence, pensant bien que peu à peu la lumière se ferait. Après le bavardage du déjeuner, ces paroles graves et aussi la bonhomie charmante de celui qui les prononçait lui faisaient un bien extrême. Il allait donc très-probablement trouver à qui parler. Malheureusement la comtesse arriva tout à coup, portant avec beaucoup de coquetterie une tasse de café qu'elle lui offrit.

« Très-peu de sucre, je vous prie. »

La châtelaine prit avec trois doigts la pince brillante et se mit à chercher dans le sucrier, que tenait M*** de Rougeon. Elle cherchait, elle cherchait!...

« Ce morceau-là n'est-il pas trop petit, ou celui-ci? Attendez, attendez, nous allons trouver votre affaire. »

AUTOUR DaNK SOURCE. 81

Elle avait pendant ce charmant travail une foule de mines délicieuses ; on apercevait la peau nacrée de son poignet sillonnée de demi-teintes bleuâtres et, autour de ce satin, Tor du bracelet, dont les médaillons sau» tillant faisaient tic-toc sur les parois du sucrier.

L'abbé Roche ne comprenait pas qu'une action simple comme celle-là pût fournir l'occasion de grâces aussi délicates, mais il n'en était pas impatienté^ et vraisemblablement il fût resté dans sa situation d'observateur difficile à sucrer longtemps encore sans se plaindre.

a Et toi, père chéri, veux-tu du caté ? dit la jeune femme.

— Merci, ma belle.

— Quand je pense que mon père ne peut parvenir à se débarrasser de cette vilaine cravate blanche, qu'on prendrait, à la façon dont elle est mise^ pour celle d'un huissier de province. Voilà huit ans, monsieur le curé, que je souffre par cette absence de coquetterie dont mon père se fait gloire. Vous permettez que je refasse le nœud?»

Elle s'approcha de M. Larreau, dont le visage s'épanouissait au point que son petit œil devenait presque introuvable, et avec la candeur ingénue, la gaminerie coquette et savante d'une peusionnaire qui se sait obser. vée, elle refit le nœud de celte cravate, abattit les extrémités, promena ses petits doigts effilés dans tous les coins» retoucha, caresi^a son œuvre, clignota des yeux pour mieux juger l'ensemble, puis, sautant au cou de son cher papa, elle l'embrassa avec effusion. » Voilà un père restauré, n'est-il pas vrai, monsieur le curé?» Et *lle partit.

9 N'est-ce pas que ma petite comtesse est char-

?« AUTOUR D'UNB SOUBCB.

rnante, monsieur Roche? fit le capitaliste avec conviction.

— Assurément, répondit le curé, assurément... Ne me disiez-vous pas que les montagnes étaient un obstacle, et que la circulation... humanitaire... Je n*ai pas trèsbien saisi votre idée.

— Eh! mon cher monsieur le curé, je n'ai plus qu'elle! /ous ne pouvez comprendre ce sentiment paternel. Je ,'aime de tout mon cœur, la chère petite. Elle me mène par le bout du nez. Eh ! eh! eh!... ma petite comtesse! Quelle distinction elle a! Cela vous a-t-il frappé? Quelle distinction! w

En parlant de sa fille, le timbre de sa voix n'était plus le même, et son visage prenait une expression de bonheur profond.

Rien de tout cela n'échappait au prêtre ; il reprit : « M"»® de Manteigney paraît avoir une grande affection pour vous, monsieur.

— Oh ! vous ne la connaissez pas, vous n'avez fait que l'entrevoir. Ma fille est un ange! »

M. Larreau resta pendant un instant silencieux, regardant le curé avec un sourire obstiné qui ressemblait à un défi.

<( Je n'en doute pas, je n^en doute pas.

— Il faut que vous sachiez que j'ai toujours vécu pour itidL femme et pour ma fille ; j'ai le sentiment de la famille enraciné dans le cœur, monsieur le curé. J'ai pioché dans ma vie, j'ai beaucoup pioché ; mais je veux i être pendu, si jamais je suis resté seulement deux heures sans penser à ma chère fillette. Cela donne du courage, voyez-vous. Le lendemain de sa naissance, en apercevant le chérubin qui gigotait dans ses lang^, je fçpjiis «(Me o^a vie commençait à avoir un but, et je me

AUTOUR D'UNB SOURCE.

jurai de faire de ma fille une grande dame. Je n'ai pas trop mal mené ma barque, comme vous voyez ; outre que je lui ai donné un titre, je lui ai amassé quelques écus. Je suis très-riche, monsieur le curé, je n'en suis pas plus fier pour cela ; mais enfin je suis très-riche.

Tout en disant cela, il prenait son cigare plus délicse tement du bout des doigts, qui semblaient s'être allongés d'un quart.

« Il faut avouer, continua-t-il, qu'elle a su se prêter merveilleusement aux circonstances, et elle n'est pas plus gênée par sa couronne de comtesse que je ne le suis par mon bonnet de nuit. Si vous la voyiez au bal!... Entre nous, il n'y a pas de duchesse du faubourg Saint- Germain qui soit plus grande dame qu'elle, et cela sans affectation, avec une aisance! Comment ne l'aimerai-je pas? Le cœur d'un père est bien profond, allez! Et puis c'est ma création, c'est mon œuvre. Tenez, la voyezvous d'ici? Elle vient de lancer un de ces mots charmants... On l'écoute, tout le monde rit autour d'elle. Ah ! bon! les voilà qui éclatent. C'est qu'il y a plus d'esprit dans son petit doigt que dans toutes leurs cervelles réunies. Ce sont des étourneaux ; oh ! je vous les aban« donne. Ils ont dû bien vous choquer durant ce déjeuner? J'ai en horreur ce bavardage vide et bruyant où chacun semble s'être donné pour tâche de dire le contraire de ce qu'il pense.

-^ Mais pourquoi cette dissimulation?

— Que voulez-vous? c'est le genre. Eh bien! monsieur le curé, elle n'est pas plus gênée que vous la voyez là lorsque, couverte de diamants, elle entre dans un bal* Ma fille me renverse. Oui, elle me renverse par sa distinction, son aristocratie... Et quand elle veut, elle es(

d*une insolence! Je la vois quelquefois parler à son premier cocher... Elle est à croquer, je me retiens pour no pas lui sauter au cou. Mon gendre n'est pas mal dans ce qu'il est; mais il reste à cent, pieds au-dessous de sa femme. Comment trouvez-vous le comte?

— Fort bien, monsieur, fort bien.

— Moi, je le trouve très-maU.. ah I ah! ah! Du reste, je le désirais taillé sur ce patron-là. Je vous expliquerai cela peui-être un de ces jours.»

Puis tout à coup, dans un élan de franchise et d'abandon : « Monsieur le curé, je vous le dit carrément, vous me plaisez extrêmement. Non, sur l'honneur, ne soyez pas si modeste, vous me plaisez beaucoup. Si vous ne me plaisiez pas, je vous l'avouerais tout simplement, car je suis franc comme l'or. Votre visage exprime la droiture, et, permettez-moi de vous le dire, une grande intelligence. »

Le prêtre eut un sourire qui n'était pas sans malice. « Où veut-îl en venir î pensait-il ; à propos de quoi me dît-il tout cela?

— Et que diable, mon cher curé, c'est le bon Dieu qui vous a bâti de cette façon-là; il n'y a pas de quoi en rougir. Je ne connais pas votre origine; mais...

5— Elle est des plus humbles.

— Pas plus humble que la mienne, morbleu! je vous en déûe bien : je suis un ancien marchand de robinets. — Le curé fit un mouveriient de surprise. — Pas autre chose, et je n'en suis pas honteux, au contraire. Je suis riche, c'est vrai ; mai je n'ai aucune distinction naturelle, tandis que vous, mon cher ami, vous avez deia allures de gentilhomme. C'est un fameux capital que vous possédez làl »

L'abbé Roche, comprenant vaguement qu'il y avait dans ces paroles quelque chose de blessant pour lui, ne put s'empêcher de rougir; ce que voyant, le capitaliste continua :

(c Écoutez donc, chacun dans sa carrière cherche à faire son trou et rêve le succès, il faut même que cela soit ainsi.

— Je crois, monsieur, que vous vous moquez de moi.

— Vous avez tout, vous dis-je, le port, le geste, l'onction, la dignité, tout... Je vais plus loin, j'affirme que vous n'êtes pas ici à votre place. »

Larreau s'arrêta devant l'abbé Roche avec l'aplomb d'un prophète, et, plongeant ses deux mains dans ses goussets : « Pas de fausse modestie, je me connais en hommes, on n'arrive pas à ma position, vous le com-> prenez bien, lorsqu'on ne se connaît pas en hommes; eh bien! vous n'êtes pas ici à votre place, mon cher ami, à moins que cette cure, insignifiante quant à présent, n'acquière... — il fit : hum! et sourit, — n'acquière par hasard une importance qui la rende digne de vous. Vous êtes ambitieux, tant 'mieux! j'aime cela. Dans les carrières encombrées, c'est indispensable.

— Mais, monsieur, je...

— Noblement ambitieux, voilà ce que je veux dire. Vous sentez votre valeur, vous avez raison.

— Jamais ma conduite... Vous me jugez sans me connaître.

— Permettez, je sais ce que je dis. Votre regard, votre visage, tout en vous dénote l'énergie, l'amour de la lutte, le mépris des difficultés. Vous êtes ici, pour une raison que j'ignore, relégué dans un trou ; or, jeune en-

80 AUTOUR D'UNE SOURCB.

core, ardent, capable, vous voulez faire votre chemin et prendre votre revanche.,. Quoi de plus naturel et de plus noble? J'ai été comme vous, et c'est pour cela que je vous comprends. Considérez-moi donc comme un ami sincère, et entendons-nous.

— Vous m'obHgerez en n'ajoutant pas un mot de plus, fit l'abbé Roche, qui sentait la colère lui monter à la tête.

— Vous savez, mon cher ami, je dis ce que je pense, comme cela, tout net, brutalement ; il faut m'accepter comme je suis.

— Au fait, se dit le curé, cet homme n'est peut-être qu'un sot et un fou. Qu'est-ce qui lui donnerait sans cela la pensée de m'insulter ? Que lui ai-je fait? Peut-être aussi ne l'ai-je pas bien compris? »

Il se calma, et reprit avec froideur : « Monsieur, il est probable que je ne saisis point parfaitement le sens de vos paroles. Tout ce que je vous demande, c'est d'attendre, pour avoir une opinion sur moi, le jour où vous me connaîtrez davantage ; j'imagine qu'alors vous trouverez que je suis parfaitement à ma place dans cette cure.

— Bien dit, très-bien dit! Je vous le répète, j'adore la franchise ; vous ne voulez pas quitter ce pays, je ne vous en estime que plus, cela prouve la sûreté de votre jugement. — Et mettant sans façon son bras sous celui du prêtre : Parlons à cœur ouvert, mon cher ami. Cette contrée a un avenir splendide. Dieu l'a dotée royalement. Regardez ces horizons immenses, eat-ce beau! Voyet ces montagnes avec leurs sommets argentés^ elles renferment des trésors qui veulent voir le jour. Ces forêts presque î(l)andoonée§ iie demandent qu'à être exploitées

A.UTOUR D'UNE SOURCB. 87

ces vallons sont lûs plus fertiles du monde, chacun de tes ruisseaux qui se précipite dans la plaine est une force motrice dont on peut, dont on doit tirer parti... Que de richesses enfouies dans ce pays vierge, auquel il ne manque que l'initiative d'un homme bien secondé? En quoi, je vous le demande, ce paradis terrestre est-il inférieur à toutes ces villes des Pyrénées et des Alpes où l'Europe entière se donne rendez-vous pour y dépenser ses millions, Bagnères-de-Luchon, Cauterets, Uriage, Évian, Aix, Vichy ?

— Les endroits dont vous parlez ne possèdent-ils pas des sources d'eau minérale dont la célébrité...

— Eh bien! et Monaco, et Bade, et... d'ailleurs les sources d'eau minérale... Laissez-moi quant à présent ne pas entrer dans plus de détails. Veuillez croire que je n'ai pas acheté la terre de Manteigney à l'aventure. J'ai toujours placé mes capitaux dans les bons coins. Enfin fiez-vous à moi, je me suis donné une belle et grande tâche, je ne suis pas homme à reculer devant les difficultés, mon cher curé. En acceptant cette noble mission, en y consacrant le reste de ma vie, en faisant pénétrer la vie» la richesse, l'activité, l'industrie, le bonheur dans ce pays perdu, je crois agir suivant les intentions de la Providence et mériter plus tard l'estime des honnêtes gens; considérons tout cela de haut. Or que vous demandé-je, qu'espéré-je de vous? De la sympathie, pas autre chose, un concours tout officieux, mais sincèie... Je vous demande d'associer votre fortune à mon œuvre et d'y aider par cette influence morale qui est la conséquence de votre situation.

— Vous me demandez donc quelque chose? Je vous en prie, monsieur, explicjuess-vous plus nettement.

— Ah ! ah ! je vois que vous êtes comme saint Thomas, remarqua le capitaliste avec ua surcroît de douceur et de bonhomie. Vous voulez toucher du doigt. Ne vous défendez pas ; cette prudence ne me déplaît pas, mon cher ami» les affaires sont les affaires.

— Vous me proposez donc une affaire? Qu'est-ce que cette affaire? Je ne suis pas initié à toutes ces choses. Parlez-moi comme vous parleriez à un enfant : je ne comprendrai pas sans cela.

— Le mot affaire m'a échappé. Diable I diable I il est chatouilleux, pensait Larreau. — Je vous prie de m'excuser, jamais de ma vie je n'ai pensé... Il n'est nullement question d'affaire ; il s'agit tout simplement, mon cher, de sympathie, de bon Vouloir, de bienveillance active. Il m'est assez difficile, vous devez le comprendre, d'entrer quant à présent dans tous les détails de cette entreprise. Cependant écoutez-moi. La population de ce pays-ci est pleine de foi, de naïveté; elle est poétique, portée vers l'idéal i vertus précieuses! Vous avez cette population dans la main, vous en connaissez les besoins, les désirs. Depuis dix ou quinze ans gue vous vivez ici, vos relations doivent- s'étendre au loin dans la montagne; les curés voisins sont vos amis ; bref vous avez une influence morale énorme. Or il est fort difficile d'entreprendre quoi que ce soit en une contrée où l'on n'a pas tout d'abord les habitants pour soi. Je veux leur bonheur, leur fortune, cela est vrai ; mais faut-il au moins qu'ils le comprennent, et vous seul êtes en état de leur expliquer tout cela. Les préjugés sont obstinés, les habitudes sont tenaces ; à vous, mon cher ami, qui savez parler à leur esprit, à vous de leur présenter les bienfaits de mon œuvresous un jour favorable.»

AUTOUR D'UNB SOURCE. 89

Le prêtre concentrait toutes les forces de son attention pour comprendre les paroles de M. Larreau. Au milieu de toute cette confusion, il se disait : a Peut-être en effet ses intentions sont-elles excellentes ; la misfere est bien grande, il peut y avoir beaucoup de bien à faire.

(( Et puis, poursuivit le capitaliste, il ne doit pas y avoir le moindre doute entre nous. On ne peut et on ne doit rien tenter sans le secours de la religion. Si mes opinions personnelles vous inquiètent, soyez rassuré, je suis profondément catholique. C'est éclairé par le flambeau de la foi que le progrès doit pénétrer. Ces simples mots en disent plus qu'un long discours. Sans être ce qu'on appelle un dévot, je crois très-sincèrement. Je pratique... comme doit le faire un homme dans ma position; mais enfin je crois que le catholicisme est la seule barrière qu'on puisse opposer au flux des mauvaises passions, la seule palissade qui protège les grands principes de la vie sociale, le respect de l'autorité et celui des fortunes.

— L'amour de Dieu est en dehors de tout cela, monsieur.

— Aussi ne suis-je pas pleinement rassuré par l'amour de Dieu... Permettez-moi une plaisanterie : j*ai plus de confiance, au point de vue pratique, dans la crainte du diable. Voyez-vous bien, mon cher ami, on n'arrête pas les assassins par la promesse de la croix d'honneur, on les tient par la menace de Téchafaud, et, quand on S9 promène le soir dans certains faubourgs peu sûrs avec de l'argent s'ir soi, il vaut mieux avoir un bon bâton dans la main qu'un paquet de croquignoles dans sa poche. Je vous parle à cœur ouvert, vous êtes homme à me comprendre. »

90 AUTOUR D'UNE SOURCB.

L'abbé Roche sentit le sang lui monter à la tête. Il lui sembla qu'il venait de recevoir un soufflet en plein visage, et, n'ëtant plus maître de résister à une indignation trop longtemps contenue, il allait répondre comme il le devait, lorsque U^ de Manteigney arriva tout à coup en sautillant.

a Eh bien ! messieurs, vous avez donc juré de nous laisser seuls? Venez donc, nous avons organisé une partie de cricket, je parie contre M. le curé.

— Je suis désolé, madame, on m'attend à'Téglise, et l'heure des vêpres va bientôt sonner.

— Alors je ne vous retiens pas; mais vous savez que je veux aller au presbytère vous faire une petite visite. Vous m'avez promis la liste de vos pauvres. »

Lorsque le curé fut parti, la jeune femme prit le bras de son père :

« Tu ne mettras plus ta vilaine cravate blanche, n'est-ce pas, petit père? tu ^s Tair ainsi de ton notaire.

— Oui, comtesse, oui, ma chérie, je supprimerai la cravate blanche, puisque cela te fait plaisir.

— Dis donc, père, que penses-tu de notre curé?

— Oh! chère enfant, celui-là n'est pas le premier /enu!

— Tu crois, vraiment?

— Il est extrêmement fort, il voit de loin et de haut! D'ailleurs prudent, froid, circonspect.

— Alors il est inexplicable, cet homme-là? Gomment se fait-il qu'il soit curé dans ce village perdu?

— Il y a des moments, chère petite, où il faut rer;onnaître lé doigt de la Providence, qui de longue main prépare les événements et se ménage des moyens d'action. »

Lorsque l'abbé Roche fut au bout de la terrasse,^ il çq

retourna avant de passer outre, et il aperçât de loin le père et la fille qui marchaient côte à côte, bras-dessus, bras dessous. Ils avaient la démarche de gens heureux d'être ensemble. La robe de la jeune femme, avec sa longue queue flottante, traînait sur l'herbe, et c'était une iiarmonie charmante que celle de ces cheveux cendrés, de cette jupe blanche, se détachant sur le vert des arbres. Le curé sans doute avait l'instinct inné des couleurs, car il suivit des yeux la comtesse et son père jusqu'à ce qu'ils eussent complètement disparu dt '^^^ un massif. Alors il reprit sa route.

Dans la cour, le premier cocher examinait une voiture q^e l'on dételait, et le père Loursière, qui venait d'arriver, accompagné de sa fille et armé de son panier, faisait ses observations. En apercevant le curé, le marchand de fromages salua. L'abbé Roche, qui n'aimait pas beaucoup cet homme, passa rapidement en rendant le salut et se dirigea vers la porte. Le père et la mère Sappey étaient toujours assis côte à côte en face de leurs petits tapis. La bonne femme se leva. « Monsieur le curé, dit-elle, a-t-il parlé à nos maîtres par rapport aux culottes rouges de mon homme ?

— Non, la mère, pas encore; mais ne vous inquiétez pas, cela s'arrangera probablement. Le père Loursière vient donc souvent ici maintenant?

— Que trop, monsieur le curé, que trop! Nous ne l'avions pas vu autant dire depuis un an, et le voilà qui r vient avec sa petite... »

L'abbé Roche quitta le château et se dirigea vers le village. La route était inondée de soleil, et le petit ruisseau qui l'accompagne en sautillant parmi les pierres n'avait jamais été plus jaseur et plus agaçant: mais le

prêtre restait sourd à toutes ces séductions. Une à une tes phrases de Larreau lui revenaient à Tesprît. lî croyait y découvrir le sens qui lui était échappé, et H trouvait maintenant la réponse que tout à Theure il n'avait pas su faire. Cet homme ne lui avait-il pas demandé de mettre son autorité sacerdotale au service de ses spéculatiens, de mêler le nom de Dieu à des entreprises commerciales? N'était-ce pas cela qu'il avait voulu dire? Il s'indignait, coupait de son bâton les herbes et les fleurettes qui bordaient le ruisseau ; il voulait sur l'heure retourner au château, s'expliquer une bonne fois, détromper cet homme, qu'il avait encouragé peut-être par son silence, lui dire : « Je ne suis point celui que vous croyez; » puis il s'arrêtait, ses pensées faisaient volteface, il s'accusait de mal interpréter les paroles de ce capitaliste plein de bonhomie, de douceur pour tout le monde, de tendresse pour sa chère petite comtesse, à laquelle il avait consacré sa vie. 11 avait parlé d'entreprises, de tâches à accomplir; mais il n'avait point dit la nature de ces entreprises. Peut-être cette tâche était-elle honorable. Il s'exprimait, il est vrai, en termes singuliers, à double entente; n'était-il pas naturel qu'il jugeât les choses en homme d'affaires, en parvenu, en enrichi, et que dans sa pensée il ne pût séparer le bonheur d*un pays de sa prospérité matérielle?

A chaque pas que faisait le prêtre, les lézards flânant parmi les pierres chaudes du chemin se précipitaient sous les herbes, filaient dans les buissons. Il y avait dans l'air un bruissement d'insectes en gaîté, et Ton sentait un bon parfum d'herbes et de plantes aromatiques se mariant à l'odeur lointaine des sapins. En toute autre circonstance, le brave curé eût été heureux, et

AUTOUR D'UNE SOURCB. 98

tout en marchant il eût remercié le bon Dieu de son sort. Il eût songé qu'après vêpres sa partie de boules l'attendait sur le gazon menu du petit clos, à l'ombre des grands châtaigniers, qu'il souperait ensuite gaiement, la porte ouverte, à deux pas de ses fleurs, ayant devant lui l'aspect radieux du soleil se couchant derrière les glaciers, enfin qu'il s'endormirait tranquille, en paix avec les autres et avec lui-même.

Pour le moment, il était loin de ce calme. Il cherchait avec une sorte d'obstination à excuser le capitaliste. De toute la conversation, il ne voulait se rappeler que les bonnes paroles. Il le revoyait heureux, épanoui, tandis que sa ûlle lui rajustait coquettement sa cravatte blanche, et, les souvenirs s' enchaînant, il entendait le bruit des bracelets heurtant le sucrier, et revoyait la jupe blanche traînant sur la pelouse. Toutes ces impressions se succédaient rapidement dans son esprit. Il se sentait dédoublé pour ainsi dire, et tandis que lui, abbé Roche, curé de Grand-Fort, s'efforçait de chasser le souvenir de tout ce qu'il avait vu et entendu dans ce château, un second lui-même, qui n'était pas prêtre, mais curieux des nouveautés étranges, ardent, libre, audacieux, désireux de comprendre, rappelait les fantômes que le curé venait de conjurer.

Pour couper court à ses préoccupations, Tabbé Roche fésolut de fuir ce qui pouvait le détourner du calme ordinaire de sa vie; mais par un phénomène assez singulier, et qui ressemblait vraiment à une malice diabo-

M AUTOUR D'UNE SOURCB.

lique, presque toutes ses sensations et ses idées le rame* naient maintenant par des chemins plus ou moins détournés dans ce château de Manteigney, au milieu de ce monde bariolé où trônait la comtesse. Elle, elle surtout, lui revenait à l'esprit : c'était à n*y rien comprendre. Se promenait-il dans la campagne dorée par le soleil, en un coin quelconque du paysage il retrouvait la couleur des cheveux de la jeune femme, et si alors, marchant plus vite et regardant en Tair, il fixait la traînée cotonneuse d'un nuage emporté par le vent, il songeait malgré iui à la légèreté de ces boucles flottantes, un peu défrisées, confuses, qui erraient autour de son cou. Tout lui était prétexte à se souvenir, et, les détails s' appelant l'un l'autre, se groupant avec une merveilleuse rapidité, il l'apercevait bientôt dans son ensemble, la voyait agir, l'entendait parler. On eût dit en vérité que des phrases tout entières prononcées par elle s'étaient logées dans l'oreille du pauvre homme et n'en voulaient plus sortir. Tout à coup, sans raison, ces phrases raisonnaient en lui avec une telle réalité qu'il s'arrêtait court, tressaillant comme un homme sur l'épaule duquel on frappe à l'improviste. Il lui semblait que cela était non pas une de ces impressions vagues dont l'esprit conserve le souvenir, mais bien la continuation d'un fait n^tériel. Il entendait la voix de la comtesse, il en saisissait les nuances harmonieuses, le timbre vibrant et velouté.

L'étrangeté de ce phénomène qu'il subissait avec inquiétude l'irritait au dernier point. Il était au désespoir d'être obligé d'entendre alors même qu'il n'écoutait pas. Il voulait se rendre compte, et il entrait dan» i l'analyse approfondie de ses sensations. Ou'était<e en ^ somme? Un frémissement singulier du tympan causé

AUTOUR D'UMfi SOURCB. 95

par des vibrations particulières de Taîr, pas autre chose. Si la même sensation se renouvelait souvent, c'est que par un fait inexplicable, mais tout physique, Tair s'obstinait à vibrer toujours de la même façon. Que le résultat en fût agréable pour lui au lieu d*être pénible, peu importait; un hsjîile physicien eût expliqué cela par des chiffres, sans doute : ce n'était là qu'un détail scientifique bon à être exprimé par une formule. Il était bien clair en tout cas que dans ce phénomène la sympathie morale n'était pour rien. Ce n'était pas l'attraction de deux âmes qui se cherchent. Quel rapport en effet pouvait-il y avoir entre la comtesse et lui? 11 ne la connaissait pas; il l'avait vue quelquefois à peine. C'est ainsi que le prêtre, pour diminuer ses inquiétudes et retrouver le calme de ses esprits, s'enfonçait avec une énergie singulière dans les profondeurs du matérialisme le plus radical. Encore ne se délivrait-il par là d'une insupportable obsession que pour rentrer dans d'autres embarras bien irritants aussi, car enfin, si le souvenir obstiné de la comtesse n'était qu'un phénomène physique, il était obligé de s'avouer qu'il était le sujet, l'esclave de ses sens, soumis à leurs caprices, victime de leurs fantaisies. C'était la première fois qu'il constatait l'insubordination et la révolte de ces serviteurs ; il en était humilié. Son âme était donc devenue bien faible et bien défaillante, qu'elle n'eût plus la force de se faire maîtresse chez elle? Il songeait à sévir contre cette indiscipline, mais comment? N'avait-il pas à se reprocher quelques faiblesses, quelques négligences cou|iables, cause première de cette insoumission ? L'abbé Roche ne comprenait donc nen au malaise dont il était victime. En vérité, quelle pouvait être la cause de ces préoccupations qui le poursuivaient, dont

D6 AUTOUR D'UNB SOURCE.

il .était humilié et irrité comme on Test par le bourdonnement et les piqûres d'une nuée d'insectes contre lesquels on ne peut rien? Ce n'est pas qu'il eût peur de l'avenir : les vœux éternels qu'il avait prononcés étaient comme une divine et impénétrable cuirasse à l'abri d^ laquelle il pouvait vivre sans danger sérieux et regarder ie monde en face; mais, comme il ne voulait plus rentrer dans l'étude de ces sensations indignes d'un plus long examen, il chercha de la meilleure foi du monde des prétextes pour ne plus retourner au château. Il appela donc à son secours le souvenir de la famille de Rougeon et celui de Claudius, s'efforça de redonner du relief à tous ces personnages, dont il ne se souvenait plus en réalité que confusément. Du fond un peu sombre où ses préoccupations les avaient relégués, il les fit passer au premier plan, les mit en évidence. Il se rappela non sans effort leur visage, leurs allures inconvenantes, leurs paroles révoltantes; il fouilla par la pensée dans leur âme, et, profondément écœuré par la vue de ces tableaux qu'il venait de peindre, il se promit de cesser avec ces gens toute relation. De la comtesse, il n'en dit plus mot.

Pour mieux se convaincre encore, il ajoutait de nouveaux arguments : il était à craindre qu'une fréquentation prolongée des riches et des heureux de ce monde ne le détournât de ses devoirs austères, et qu'au milieu de ces existences mondaines, de ce. luxe, de ce confortable excessifs, il ne se laissât entraîner à des habitudes de bien-être dont il ne saurait plus se débarrasser ensuite. Ne pouvait-on pas croire aussi qu'il acceptait l'hospitalité du château par mollesse et lâcheté, pour se soustraire aux duretés de sa pauvre vie? Que diraient

AUTOUR D'UNE SOURCB.

ses paroissiens, dont i! devait partager Texistence? Telles furent les raisons qu'il se donna. Il aimait d'ailleurs à s'imposer à lui-même des ordres brefs auxquels il obéissait sans réplique; c'était une façon pour lui de constater son énergie morale, qu'il opposait avec un secret orgueil à la soumission théorique de ses sens. Afin de s'excuser et de se convaincre lui-même, il énumërait dans sa pensée les devoirs que lui imposait son ministère, les malades à visiter, les pauvres, le catéchisme;... mais il fallait vraiment qu'il attachât une grande importance à cesser toute relation pour se mentir ainsi.

Quoi qu'il en soit, fidèle à la résolution qu'il venait de prendre, Tabbé Roche s'efforça, avec toute l'énergie dont il était capable, d'occuper ses journées. Il fil si bien, il combina si adroitement les courses et les prières, les visites, les méditations et le jardinage, qu'il ne lui resta bientôt plus de liberté que les deux heures qui suivaient le souper, et qu'il avait toujours consacrées à sa promenade du soir. C'était le moment des réflexions et des flâneries. Le soleil était couché, la nuit commençait à s'étendre, 'les femmes filaient encore au seuil de leur pocte, les hommes, assis sur les troncs de sapin nouvellement descendus de la forêt, fumaient en causant, et lorsque le curé passait devant ces braves gens, ils échangeaient avec lui un salut et jn bonsoir. Que de fois le prêtre s'était assis au milieu d'eux, prenant intérêt aux mille détails de cette vie de famille laborieuse et calme!

L*abbé Roche était maintenant moins curieux de ces rencontres et de ces causeries ; il voulait être seul, et il évitait le village, devenu bruyant et agité. A cette heurelà en effet, l'auberge. sii<*'^'**')use autrefois, était le ren-

dez-vous des domestiques du château, dont la gaieté toute parisienne, les chansons lestes, l'aplomb vainqueur, l'aisance, la culotte rouge, la cravate blanche et le parfum de haute valetaille commençaient à séduire les gars du pays. Le curé sortait donc du presbytère par la petite porte, descendait le sentier qui longe extérieurement le village, et, suivant qu'on tourne à gauche ou à droite, vous ramène sur la route du château ou vous conduit au beau milieu de ce ravin profond qui sert d'enceinte ao manoir.

Cet endroit désert, peuplé durant le jour par les chèvres, était le soir absolument solitaire, et l'abbé Roche aimait à y errer tandis que les étoiles apparaissaient au ciel, et que les bruits du village s'éteignaient peu à peu. k ne juger que les apparences, on pourrait croire que notre curé était bien peu logique et conséquent avec luimême en se promenant de ce côté-là. Cependant il n'en agissait ainsi que pour vaincre plus sûrement ses sens trop impressionnables; il voulait les habituer à rester en repos devant ces murailles dont la vue devait réveiller le souvenir des émotions qui les avaient troublés. Il promenait donc sa* bête comme on promène un chien, la tenant en laisse et le fouet à la main. C'était une punition qu'il lui infligeait.

Dans ce ravin pittoresque et accidenté au fond duquel le ruisseau de Grand-Fort, grossi par les sources, se transformait en petit torrent tapageur, il y avait un endroit où le curé venait souvent s'asseoir. C'était une sorte de plate-forme étroite, suspendue, pour ainsi dire, dans l'espace. On était là au milieu d'un chaos de roches éboulées et de troncs d'arbres à moitié déracinés par les pluies d'hiver et les bourrasques d'automne. Lorsque la

lune éclairait, on y avait une vue splendide; à gauche, on apercevait par une échappée une partie de la vallée brumeuse, pleine de vapeurs blanchâtres, iaiteuses, immobiles, qui faisaient songer aux profondeurs de l'océan. En face et au-dessous de soi, parmi les formes fantastiques des châtaigniers noueux et tordus, on découvrait, de l'autre côté du ravin, le vieux château avec ses longues tours tapissées de lierre sombre, ses toits pointus recouverts d*ardoises bleuâtres et brillantes où la lumière du soir se reflétait en un long trait d'argent On apercevait aussi les grandes portes vitrées de la galerie et celles de la salle à manger, éclairées par les bougies et les lampes qui brûlaient à l'intérieur. Sur la terrasse, autour des orangers, on voyait la lueur vacillante des cigares, et de temps eh temps on entendait le rire des fumeurs assourdi par la distance et le murmure du torrent. Souvent aussi, l'ombre d'une femme encapuchonnée, entortillée dans une grande sortie-de-bal, venait se joindre à ces messieurs. Le curé observait tout cela tranquillement, sans exprimer par ses. mouvements la moindre émotion; mais il se mordait durement les lèvres lorsqu'à la silhouette du fantôme il reconnaissait la comtesse.

Or, un de ces soirs-là, comme l'abbé Roche était assis depuis quelques instants dans l'endroit dont je viens de parler, écoutant la musique du torrent et regardant le chàtBau, il entendit tout à coup, à quelques mèti-es au

Mm AUTOUR D'UNE SOURCE.

dessous de lui, un violent craquement dans les branches. A cette heure de la nuit, vaches et chèvres étaient rentrées à rétable ; il était d'ailleurs bien surprenant que quelqu'un vînt se promener dans cet endroit escarpé. L'abbé Roche prêta l'oreille, et il lui sembla qu'il entendait deux personnes causant à voix basse. Malheureuse* ment le bruit de l'eau l'empêchait de distinguer le sens des paroles. Les deux voix étaient presque également perçantes et flûtées, quoique l'une d'elles fût plus douce et plus lente. Enfin, soit que les causeurs se fussent rapprochés, soit que l'abbé eût, par la force de son attention, augmenté la finesse de son oreille, il distingua ces paroles :

« Sais-tu, ma petite sauvage, que j'ai failli me perdre en venant ici? Tu connais les ravins comme si tu y avais brouté, toi; mais arrêtons-nous. Comment vas-tu ce soir, ma fille? Dieu me pardonne, tu as fait toilette!

— Aussi le père m'a demandé où j'allais avec mes habits des dimanches.

— Et qu'est-ce que tu as répondu au père? Il a une fameuse barbe, ton papa I

— Je lui ai dit que j'allais porter au château le fromage de nos chèvres et de la mousse de la forêt que m'avait demandée M°»« la comtesse pour mettre sous les fruits. Ce n*était pas vrai; mais il Ta cru et il n'a plus rien dit.

— Tu n'es pas bête, sais-tu?

— Pas trop, monsieur le comte.

— Ote donc ton bonnet, que j'examine tes cheveux à mon aise. Gomme tu as les bras maigres!

— Jle suis maigre comme cela partout.

— En revanche, tes yeux brillent d'une singulière

AUTOUB D'UNE SOURCB. IW

façon, petite. Est-ce qu'on t'a dit souvent que tu avais de beaux cheveux ?

— Dame, oui, monsieur le comte, bien sûr qu'on me l'a dit, et c'est vrai ; ils sont encore plus longs que cela quand je ne les natte pas. Faut-il défaire mes nattes?

— C'est à toi tout ce paquet de cheveux?

— A qui voulez-vous que cela soit?

— Tu pourrais les avoir achetés, car tu es coquette.

— Achetés? Ça se vend donc? Ah! si vous voulie: na'acheter un peu des miens, je vous en vendrais bien, car j'en ai trop. Ah! vraiment, cela se vend?

— Je me le suis laissé dire, petite Velléda. Sais-tu que tu es jolie, ma fille, avec tes grands yeuxl Tourne-toi de ce côté-ci que je puisse te voir. Tu es toujours pâle comme cela?

— Ce n'est pas de ma faute.

— Je ne t'accuse pas, ma mignonne. Je t'aime ainsi ; tes yeux en paraissent plus noirs, et tes sourcils aussi. Viens t'asseoir près de moi... Ëh bien! tiens-toi donc tranquille ; je veux t'embrasser, voilà tout. Tu n'es pas contente que le comte du château te donne un baiser?

— Si,. monsieur le comte; mais, si on le savait, on me ferait des misères, et pais le père...

— Le père, le père,... il est là-haut dans sa cabane. Nous sommes seuls. Tu n'as pas froid avec ton petit fichu? Il est bien mince, ma pauvre enfant, et ton cou est nu !

— Oh! je suis habituée aux brouillards du soir, et puis...

— Et puis, quoi?

— Et puis c'est le fichu qui me va, les autres ne me vont pas.

lOS AUTOUR D'UNE SOURCE.

— Quand je te disais que tu étais coquette.

— Je n'ai pas dit non.

— Ça te fait plaisir lorsqu'on te trouve jolie, n'est-ce pas?

— Ça dépend de celui qui le dit.

— Lorsque c'est moi, ça te fait-il plaisir ?

— Oui.

— Tu m'aimes donc ?

— Oui.

— Ah I diable, voyons, explique-moi un peu pourquoi tu m'aimes.

— Ne me serrez pas si fort.

— C'est pour t'empôcher de tomber. Voyons pourquoi m'aimes-tu? Ta taille est souple, petite couleuvre,... tu sens le sapin et le serpolet... Crois-tu aux revenants, dis? La nuit, tu n'entends pas des voix ? Dis-moi que tu crois aux revenants, fillette... Voyons, morbleu î tienstoi tranquille. Pourquoi m'aimes-tu ? Petite sorcière, tu es venue ici à cheval sur ton balai, j'en suis sûr. Vois-tu bien, moi je t'aime parce que tu es une sauvage, que tu as de beaux cheveux, que tu marches pieds nus, que tu ne crains ni la pluie, ni le vent, que... Et toi, voyons à ton tour? ^

— Dame, je ne sais pas, moi... parce que... parce que., vous ne ressemble^ pas aux autres. ,

— Ahl ah ! c'est déjà flatteur.

— Cest en or, votre bague? et ces boutons-là aussi? *' Vous avez les mains blanches. Si les autres voulaient mettre une bague en or, ça serait laid; vous, ça n'est pas laid... £t puis, quand vous m'embrassez, votre moustache sent bon.

— Eh ! petite diablesse, qui \^^ appris à dire tou<

AUTOUR D'UNE SOURCB.

cela? Ah ! morbleu! Je donnerais cent de nos poupées pour toi. Pourquoi m'airaes-tu encore?

— Vous me faites mal, vous me serrez trop fort.

— Pourquoi m'aimes-tu encore ?

— Vous êtes monsieur le comte...

— Eh bien ! tu lui tournes la tête à monsieur le comte... Quand je te dis de te tenir tranquille, chèvre enragée !

Durant cette conversation, l'abbé Roche avait eu peine à se contenir. L'oreille tendue, les mâchoires serrées, il avait écouté ces paroles, sentant sa colère grandir en même temps que le dégoût et l'indignation. C'était donc la débauche et le vice que le dernier des Manteigney ramenait au pays? Tandis que les valets troublaient le village de leurs chansons ignobles, le maître allait-il séduire les filles? Tous ces gens s'étaient-ils donné le mot pour démoraliser plus sûrement la montagne ? Le prêtre se rappelait alors Tinstinctive répulsion qu'il avait tout d'abord éprouvée au premier aspect de cet être mal bâti, chétif, impertinent ; puis, par un enchaînement logique de ses pensées, il voyait tout à coup la femme qu] avait épousée ce magot. Il se disait : — Dans ce moment-ci, elle l'attend; elle est calme, pauvre femme I

Elle lui apparaissait comme une victime d'autant plus pure que le crime du comte lui semblait plus monstrueux. 11 éprouvait alors une prodigieuse envie de devaiicer la justice divine, de sauter les quatre ou cinq mètres qui le séparaient des causeurs et de tomber le bâton haut sur ce misérable ; puis, en dépit de sa colère, il pensait au scandale, à la douleur qu'en ressentirait la pauvre jeune femme. Si coupable qu'il fût, le comte était tprè? tout d'une race illustre, fl représentait la (^rand#>» fam:!M

104 AUTOUR D'UNB SOURCE.

des seigneurs de Manteigney, et lui, pauvre curé, homme de rien, venu on ne sait d'où, avait-il bien le droit, quelque juste que fût son indignation, de punir un coupable que protégeait tout un passé de noblesse et de grandeur? D'ailleurs il n'y avait là probablement qu'un commencement de relations criminelles. Le comte était étourdi, mais incapable de pousser plus loin les choses et de déshonorer une enfant qui se livrait à lui avec cet abandon. .Son devoir de prêtre lui imposait d'agir avec calme et prudence. Il trouverait moyen d'arrêter cette affaire, il parlerait à cette fille, qui n'était pas vicieuse ; il ferait de son mieux.

Ces pensées se succédaient dans l'esprit du curé avec une étonnante rapidité. Toutefois, comme il ne pouvait pas en entendre davantage, et craignait de ne plus être maître de lui, s'il restait plus longtemps, il écarta les branches qui l'entouraient, et, se frayant un passage, il regagna l'étroit sentier par où il était venu. Tandis que les broussailles craquaient sous ses pas, il eiitendait derrière lui le comte qui disait d'une voix contenue : — Qui est là?... morbleu ! qui est là?

L'abbé Roche suivit le sentier, non sans quelque embarras, car, à mesure qu'il s'enfonçait sous les arbres, l'obscurité devenait plus grande, et le chemin plus embarrassé. Enfin, tournant à gauche, il fut sur la route qui remontait au village. 11 n'avait point fait trente pas qu'il aperçut au bord du chemin, dans l'ombre des arbres, quelque chose de blanc qui par hasard attira son attention. Il s'approcha et se trouva en face de la fille du père Loursière, blottie contre le tronc d'un châtaignier «n regardant de ses grands yeux ouverts.

Au bruit qu'avait fait le curé, elle avait quitté le

AUTCUK D'UKB SOURCE. ia«.

comte, et coupant au plus court, gravissant la pente comme une jeune chevrette, elle était venue se poster sur la route, bien certaine que celui qui les avait interrompus passerait par là pour retourner au village, et qu'elle pourrait le reconnaître sans être aperçue de lui. Malheureusement le curé avait d'excellents yeux.

— Tiens, c'est vous, monsieur le curé?

— Oui, c'est moi. D'où viens-tu à cette heure-cî, d'où viens-tu ?

— Monsieur le curé, je viens de par là, d'en bas, et je remonte bien vite, il est tard. »

Ils marchèrent pendant un instant sans se dire un mot. L'abbé Qoche se sentait trop ému, et il attendait un moment de calme pour parler. Il avait toujours aimé cette pauvre enfant à cause de sa santé délicate, à cause aussi de sa physionomie étrange, maladive, qui lui rappelait celle de sa mère, morte en la mettant au monde.

La voix du prêtre avait été tout d'abord sévère et vibrante ; il reprit avec une expression de douceur et de tristesse :

— Tu oublies le bon Dieu, mon enfant.

. — Mais, monsieur le curé, je viens du château... pour les fromages.

— Ne vas-tu pas mentir, malheureuse I Je te dis que •1 oublies le bon Dieu, qui ne t'oublie pas et te regarde. Tu sais ce que je veux dire ; nous reparlerons de cela

plus tard. Retourne chez ton père qui doit t'attendre,

voici ton chemin.

£t le curé indiqua de la main le sentier des sapins qui débouchait à quelques pas de là.

— Mais, monsieur le curé, je venais du château...

i06 AUTOUR D'UNE SOURCE.

— Ne dis pas de mensonge, retourne chez ton père et dépêche-toi ; il ne faut pas qu'on te trouve ici à cette heure, et tu entends bien que Ton vient de notre côté. Dépêche-toi.

On entendait en effet les pas de deux hommes qui descendaient du village. Sans doute le détour du chemin avait assourdi le bruit de leur marche, et l'abbé Roche les avait crus plus éloignés qu'ils n'étaient réellement, car presque aussitôt les deux hommes apparurent. Ils se tenaient par le bras et festonnaient à qui mieux mieux.

« Bonsoir, monsieur le curé, dit le père Sappey, bien le bonsoir, — et il ajouta d'une voix singulièrement embarrassée, en montrant son compagnon, qui était un palefrenier du comte: — C'est François, mon ami, il m'a offert de me rafraîchir, et pour lors nous retournons au château... Mais qui est-ce donc qui se sauve là-bas dans le sentier des sapins, monsieur le curé?... Je n'y vois pourtant pas double...

— Allez vous coucher, père Sappey, vous en avez besoin, et votre femme vous attend.

— Mais n^n, je n'y vois pas double. £h! c'est bien la Marie, la ûUe à boursière que j'aperçois. Eh I tu ne dis donc plus bonsoir au monde? D'où vient-elle à cette heure, monsieur le curé? Gomme la jeunesse se couche tard maintenant!

^- Je viens du château, cria la petite sans se dé« tourner.

— Rentre chez toi, tu es en retard, fit l'abbé Roche d'une voix sèche, et vous, Sappey, faites-en autant.

— Je n'ai pourtant pas sommeil, monsieur le curé, répliqua le bonhomme en souriant à la façon des ivrognes

AUTOiJR D'UNE SOURCE. 101

heureux. N'est-ce pas, François, que nous n'avons pas sommeil î

— Monsieur le curé n'a pas plus envie de doriïiir que nous, répliqua le palefrenier, et il regarda du côté de la fillette qui s'éloignait, »

Les deux ivrognes continuèrent leur route, tandis que le'prêtre stupéfait restait immobile. Au bout de quelques instants, il entendit leurs éclats de rire.

— Les misérables ! murmura-t-il en serrant les poings ; le valet est digne du maître I »

£t il s*éloigna rapidement.

L*abbé Roche dormit peu cette nuît-là ; il entendait toujours le ricanement des deux ivrognes. C'était la première fois qu'il subissait dans sa paroisse une pareille insolence, et malgré lui son sang bouillonnait. Il entendait aussi la voix aigre de M. de Manteigney causant avec la fille de Loursière ; cette scène du ravin se peignait dans son esprit d'une façon réelle. Il voyait le petit gentilhomme chétif serrant dans ses bras la pauvre petite, la pénétrant de son regard railleur, grossièrement passionsionné, malsain. Et tandis que le prêtre fermait vainement les yeux pour ne pas voir, les ardeurs de l'homme vaincues dans le silence, se réveillaient en lui. Il songeait à ces tendresses qui à certains jours lui apparaissaient encore comme enivrantes, sublimes, purifiées par Tunion des âmes et la bénédiction du Seigneur. Ce comte libertin lui en paraissait plus hideux : ce n'était point de Tamour qu'il ressentsgi|. Dieu n'eût pas permis que ce

lOb" ACTOUK D'UNB SOURCE.

mot pût être souillé de la sorte. Qu*était-ce alors que cette sensualité honteuse où le cœur n^était pour rien?

Le vice avait donc un attrait véritable pour certains êtres? Il repensait à ces livres étranges écrits en uncer* tain latin pittoresque qu'on lui avait mis sous les yeux à sa sortie du séminaire, et qui n'avaient point laissé dans 6on âme honnête et droite une trace plus sensible que u*en laisse dans l'esprit un cauchemar passager Ces livres, bourrés de toutes les immondices de l'àme humaine, qu'on aurait pu prendre pour les registres secrets de la police de Sodome, avaient donc une raison d'être, ils étaient donc un miroir fidèle où certains hommes pouvaient se reconnaître? Que lui manquait-il donc à ce comte ensorcelé? Il n'avait eu ni à lutter ni à souffrir. Sa tâche n'était-elle pas la plus douce du monde? Rester honnête sans efforts et sans peine, marcher droit dans * la voie riante que Dieu aplanissait devant lui pour lui rendre plus aisée sans doute la garde des vertus saintes dont sa naissance l'avait fait dépositaire.

Le pauvre curé excusait le vice chez les déshérités de ce monde; mais son cœur pur ne pouvait le comprendre chez ce gentilhomme privilégié ayant une famille, pouvant goûter tous les plaisirs honnêtes, si richement doté que, n'ayant plus rien à souhaiter, il était à l'abri de ces tentations humaines qui rongent et épuisent,— chez oa gentilhomme enfin qui, pour payer tous ces bienfaits, n'avait qu'à supporter le poids si doux de la reconnaissance en Dieu. Ne fallait-il pas vraiment qu'il fût un bien grand monstre, et quelle pouvait être l'intention de la Providence en unissant à cette pauvre femme, par des liens indissolubles, un être semblable? Gomme elle avait dA... comme elle devait encore souffrirl Son apparente

AUTOUR D'UNB SOUKCB. 109

futilité, sa coquetterie inexplicable, Textravagance de ses içoDS, n'étaient qu'un masque sous lequel elle s'effor* çait de cacher les tortures de son cœur.

Gomme tout cela s'expliquait maintenant! Le charme étrange de sa personne n'était autre que celui du malheur. Instinctivement il l'avait bien jugée. Elle cherchait à s'étourdir; il y avait en elle une victiftie. Eût-elle été cent fois plus coquette et mondaine, que le timbre de sa voix, l'expression rêveuse de son regard, noyé dans les demi-teintes, suffisaient à faire deviner son âme délicate et souffrante. Non-seulement elle était malheureuse, mais elle avait encore la rare vertu de cacher son chagrin ; elle ne voulait pas sans doute qu'on méprisât celui dont elle portait le nom, elle voulait que l'honneur des Manteigney fut sauf, et elle feignait des allures folles pour dérouter les soupçons. 11 la comprenait maintenant. Il s'expliquait tout et jusqu'aux caresses qu'elle prodiguait à son père. Elle se réfugiait dans l'amour filial, la pauvre épouse délaissée,, insultée, méconnue par ce démon mal bâti. Parmi ces écervelés qui l'entouraient, qui donc pouvait la soutenir par un conseil, la consoler par une bonne parole? « Que de martyrs en ce monde que Dieu seul connaît, ajoutait le prêtre en joignant les mains. »

A mesure qu'il s'abandonnait davantage au cours de ces pensées, un sentiment de compassion et de charité ardente renvahissait tout entier. Il frissonnait mal-» gré lui,

* Pourquoi le bon Dieu m'aurait-il mis sur la route de cette âme en détresse, disait- il, pourquoi m'aurait-il permis de deviner ses angoises, pourquoi m'aurait-il fût éprouver au premier aspect de cette malheureuse

110 AUTOUIt O'UNB SpUK€B.

femme une sympathie teUeimepl; extrjSLonMi^^re q^e feu fus tout d'abor4 effray/é. ^

Le prêtre osait iQajqjtepant $>vpiAer Je trouble pro:* fond q^'U iav^LJjt r^senf^. Cela p'était plus pour lui une simple seasatioi^ physique /dont nu savapt eût do^né la foripuLs, c'était T^motioa de 46UX âmes que Dieu your laii réMuir.

L'abbé JBoche ouvrit s» fenêtre et respira }'air du matia. Tmt était pur et frais autour de Ij^jl. Les oiseaux cbftotaiettt à^m^ rénorme cf^âtaigi^ /^ porche « l& 9Qr leil pompait les /derniers brouillards de la mip^ ef, faisait étinceler les gouttelettes de rosiée qm ruisselaient sur les pétales des fleurs dont son jardinet était rempli. Parmi tous les l>ruits du matin, on entendit les clor chettes des troupeaux qui tintaient au loin de leur voix argentiiie. Cela ressembl^ait à une promes^, à une espérance... Pauvre feion^te! son souvenir p' était -il pas plus attristant encore au iniUej^ d£ ^et^ n^atitjire traur quille et rafraîchie?

Il en était là de ses réflexions lorsqu'jif jsiperçut devant lui, de l'autre côté de la petite pla^, Qf'^ de Manteigney en personne accompagnée de deux bainbips qui mordaient à lieiies dénis dans une lojigue tartine 4e paii| bis. La jeune femme portait une toilette matinale pleicua de fratcbeur. Elle était cequettement «ncapucfaonnée par une sorte de dentelle blanche et laineuse dans tes mailies de laquelle courait capricieusement un étrok ruban Uea, en sorte que son beau visage, animé par le grand cor, était comme encadré, et ses yeux noirs, briilant panni ces blancheurs, vous réchauffaient de loin.

Lorsqu'elle fut à quelques pas du preri)ytère, elle i rit en apercevant FalAé lloche.

AUTOUB D'UNB 80UECB. Ill

a Vous voyez, monsieur le curi, je me suis fait des amis ea route, ce sont deux de vos paroissiens. N'est-ce pas que tu veux être mon ami?... dis, gros rougeaud? »

En disant cela, elle caressait le cou de Tuq des enfants, qui silencieusement écUtai^ de rire dans sa tartine.

(( Vous n'êtes pas én^erveillé de me voir en prooienade de si bon matin, monsieur le curé?

— Il est dix heures moins un qu^rt, madame l^ comtesse, litj'abbé Boche.

-^ Comment! dix beçres déjli? Eh bien I voyez un peu ; j'ai fait prévenir tout à Theure M"« de RougepBi, qui désiraijt yoi,i^ yenir voir avec moi, fit l'op m'a répondu qu'il ne faisait pas encore jour chez elle. Alors ie suis partie toute seule, courageusem^ept. »

Taudjs qu'elle parlait ainsi, le prôtTie la re^r^i^it en face, chercjbant à $,ijuprendre dans chacun des d^iis de son visage l'expression du chagrin profond a^q^el il la croyaijt en proie;

« On pieut .ent|]er chez vous, monsieur le .curé? Nous avonsàca,u$er.^.

— Grand Dieu? que va-t-elle me conûer, J'in^orituoéiP? muri^urait le digi^e homme.,

— Vous m'avez promis, vous vous le rappelez, de fla%diquer vos pauvres. Ils siéront Ie3 mienç. Oh! je veux faire du bien; j^ai soif de btonnes œuvres, j'ir^ visiter dès demain mes protégé, je leur porterai un tas de bonnet^ choses malgré les ma^uvais chemins. Vous ne me OQçnajissezpas; quand je Qi'y mets, jesuis d'une 4o^rgie2 D'ailleurs l^ doct^'ir n^'f assuré que j'avais besQîjn d' exercée. Ahl que c^esjt gentil pt]iez vous, mpo chei curél Comme on doit 0tr^ h^w*A»^ ici! C'esjt calm^, ^limple.

lis AUTOUR D'UNB SOURCB.

intime,.,, et ces fleurs qui encadrent la fenêtre!... Voilà ce qu*il me faudrait, voilà ce que j'ai toujours rêvé : une petite retraite, un ermitage, la solitude, le silence et des giroflées. Si je vous disais qu'on me refuse au château un pauvre petit pot de giroflées sur ma fenêtre ? J'ai des goûts si simples, mon cher curé, je crois que j'étais née pour être bergère. Vous ne me croyez pas?

— En dépit de sa feinte gaieté, peut-elle m'avouer plu? clairement sa tristesse? se dit l'abbé Roche, et il ajouta, non sans une involontaire émotion : — Qui peut vous faire penser que je ne vous crois pas? Les paroles, je le sais, ne sont souvent que des apparences, l'âme a ses secrets... Le sourire des lèvres peut tromper à première vue, mais...

— J'étais sûr, se dit la comtesse, que mon curé avait au fond du cœur une blessure atroce; ne l'effrayons pas. — Au fait, je ne vous ai pas dit que mon ânesse blanche était en route, vous savez ? l'ânesse que papa me donne pour aller me promener. Je me souviens que je vous ai déjà parlé de cela, seulement j'ai changé la couleur des bouffettes; maintenant elles sont rouges; Qu'est-ce que vous en pensez?

— Je pense, madame, que les bouffettes rouges iront fort bien.

— N'est-ce pas qne cela sera charmant? »

Elle battait des mains, et ses yeux brillaient comme s'il se fût agi d'une inaportante affaire.

Le curé commençait à n'y plus rien comprendre. Il avait beau la regarder avec toute l'attention dont il était capable, sa bonne humeur n'était pas feinte, ou du moins elle était impénétrable. Était-il possible qu'une aussi îeaoe femme eût la force et l'art de dissimuler aussi

AUTOUR D'UNB SOURCB. 119

complètement? Peut-être après tout son indigne mari avait-il eu l'adresse infernale de la tromper jusqu'à présent sur sa conduite, peut-être ignorait-elle le caractère de ce débauché. Il ne croyait donc plus qu'à moitié au chagrin profond de la comtesse, et cependant il sentait croître sa sympathie à mesure que le motif qui, suivant lui, l'avait fait naître perdait de sa réalité. Ne fallaitil pas, en somme, que la pauvre enfant fût bien pure pour avoir été trompée de la sorte, et tout ce badinage, cette naïveté, ce bavardage sans suite, n'étaient-ils pas la preuve saisissante de la plus touchante des candeurs? (( Vous comprenez, poursuivit-elle, je voudrais porter à mes pauvres quelques bonnes bouteilles de vin de Bordeaux, de bons potages, une côtelette de temps en temps. C'est que tout cela sera bien difificile à transporter et bien lourd pour Sophie.

— Qui appelez-vous Sophie?

— Mon ânesse blanche, elle est déjà baptisée. — Le prêtre ne put s'empêcher de sourire. — Vous trouvez que je suis futile, n'est-ce pas? N'allez pas vous en excuser, je lis dans vos yeux que vous me trouvez futile, et cela ne m'étonne pas; mais, quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je suis au contraire ce qu'on peut imaginer de plus sérieux. Ahl par exemple, si vous voulez une personne futile, mais futile pour de bon, observez W^^ de Rougeon avec ses airs évaporés, sa conversation impossible... En voilà une que l'on peut juger du premier coup d'oeil I

^ Sans doute cette jeune fille est un peu...

— Un peul Ahl je le retiens, votre un pep!...Mon cher curé du bon Dieu, dites donc qu'elle l'est énormément. Elle l'est dans des proportions inouïes, inadmis-

114 AUTOUR D'UN* 80UKCB.

sibles. Un peu! ahl par exemple!.;, mais je vous àî interrompu; pardon. Elle est un peu, disiez-vous, vtri peu quoi?

— Uû peu*.. Comment dîrai-je?

— Ah! ah! ah! le mot est charmant

— Quel mot?

— Charmant, charmant! C'est justement cela, elle esi beaucoup trop « comment dirai«-je. » Elle sacrifie tout au comment dirai-je. Olez-lui son comment dîrai-je^ et il reste quoi? une poupée, une paire de pincettes.

— En vérité, madame la comtesse, je...

— Vous allez être surpris. Je ne peux pas la souffrir, et son père non plus... Agaçant comme tfne gouttière, cet homme-là.

— Ohî ohl cela est de la médisance, — pensait Tabbé Roche, qui dans le fond approuvait cette sévérité. — Mais pourquoi diies-vous ; comme une gouttière, fil-il avec certaiine hésitation.

— Ahl à'il vous faut tout expliquer!... Eh bien! oui, une gouttière quand il pleut, une gouttière qui fait toujours tic toc, tic toc. Cela se comprend bien. M. de Rougeon m'a l'air d'un traversin ambulant; vous n'êtes pas comme moi? Quant à sa fehime...

— M"** de Rougeôn est très-bien; elle paraît si douce, si...

— Elle? mais c'est un citroii sous une pelure de pèche. -^On cltroiï! Vous voulez exprimer parla l'aigreur de

son caractère?

— M™« de Rougeori douce ( Cette femmë-là cracherais dans la Seine qu'elle en ferait de la limonade, et sa (ille est comme elle, voilà mon opinion... Vous me trouvez méchante? Avouez que vous me trouvez méchante.

— tJn peu sévère, rë|)oiïdit le prêtre en ébatnchant un s^Mirire. »

C*èst qu^en effet 9 lie fa trouvait pHè méchante. Ce bavardage, qui huit jours auparavant lui eût semblé absurde, incompréhensible, lui paraissait maintenant plein de charmef ëi de finesse. Il tl'ouvait à cette piquante ironie, si exagérée qu'elle fût, une saveur particKliëref, quelque chose de candide, d^ehfdntin ; puis elle avait de si jolis gestes pour accompagner ses plaisanteries, de si délicieuses petites grimaces pour souligner ses mots 1 11 récoutait avec les yeux, comment eût-il trouvé mauvaises les paroles qui doublaient sa beauté? « Voyezvous, mon cher curé, je ne peux pas admettre,... je pousse peut-être Taustérité un peu loin , mais enfin, je suis faite comme cela,... je ne peux pas admettre qu^une jeune fille se mette du rouge. Si vous l'aviez vue au dernier bal de la marine, non, Voy€i2-vous, d'était à crier. Et un costume t tJn mètre de gaze et un bouton de ro5e! On a beau dire que les Inarins ne s'étonnent de rien, parce quMIs ont beaucoup voyagé , je vous assure bien que cette petite sotte à fait sensation. Au surplus, je vo.us la montrerai dans son costume.

— Oh ! madame, dit le prêtre avec précipitation.

— (Test le dessin du costume que je vous montrerai, entendons-nous. Les journaux illustrés l'ont tous re^ produit.

— Ah I mon Dieu I

— tout cela vous renverse, n*est-ce pas? le n^invente rien pourtant. »

Le visage de l'abbé Roche exprimait en effet le plus profond étonnement. a Je prie Dieu, chère dame, dit-il, Cju'il y ait dans vos paroles quelque exagération, ca^

110 AUTOUE D'UNB SOURCB.

enfin je ne peux m'imaginer qu*au milieu d\ine population civilisée une- jeune fille puisse s'offrir aux regards dans le costume... repoussant que vous venez de dépeindre.

— Ah I repoussant est le mot. Elle est d'un maigre, d'un étriqué, d'un... en bois, d'un comment dirai-je ! Ah ! ah ! ah !

— Mais ce rouge, je ne comprends pas ce rouge ; ces tatouages indiquent des mœurs de sauvages. Je sais cependant qu'autrefois; mais ce n'est pas une raison.

— C'est ce que js crie par-dessus les toits : mœurs de sauvages 1 Se barbouiller les joues avec du rouge pour se donner l'aspect d'un facteur en retard, c'est inoui I Ah 1 que les vieux paquets se barbouillent ainsi, je le comprends.

— Quels vieux paquets !

— Eh bien I oui , les vieux paquets : W^ de Vautin, la baronne de Femac, la grosse duchesse de Blanmon. A cet âge-là, la coquetterie devient une lutte enragée, une question de vie ou de mort... »

Le prêtre ouvrait de grands yeux ; au milieu de ce feu d'artifice, il était ébloui, inquiet, séduit, effrayé.

« Ah I dame I on fait comme on peut ; moi, je les excuse. Mon Dieu I qui sait si , à la place de ces vieux guerriers, on n'agirait pas comme eux? Ahl ahl ah ! Dans la vie, il faut peser le pour et le contre de toute chose et ne pas faire aux autres ce que l'on ne vo udrait pas que les autres..., n'est-ce pas, monsieur le curé? »

Tout en parlant, la comtesse promenait son lorgnon autour de la pièce, se levait sans façon pour aller exa-

AUTOUR D'UNB SOURCE. 117

miner de plus près, puis se rasseyait tout à coup. « Savez-vous, dit-elle, que vous avez là un fameux christ ; il est en plâtre?

— Non madame, c'est une sculpture sur ivoire asse belle.

— Vous pouvez dire magnifique ; cela a un cacnet oh! èela a un cachet I Seulement il faudrait renouveler le velours et réparer le cadre ; il y manque un morceau. Voilà plus d'un an que j'en cherche un dans tous les recoins de Paris. Maintenant, mon cher curé, pour en revenir à ce que nous disions, n'allez pas croire que je suis intolérante, et que je condamne la société tout entière du haut de mon petit piédestal ; non pas : je suis en réalité très-indulgente... Moi aussi j'ai mes faiblesses, et je ne suis pas meilleure qu'une autre. Je sais fort bien qu'une femme qui va dans le monde doit suivre la mode et se conformer aux usages. C'est l'excès, l'abus que je condamne. Parbleu I je me suis mis du rouge une fois ou deux, par plaisanterie. Maintenant un brin de noir sous l'œil et dans les sourcils ne nuit à personne, cela fait partie du costume ; c'est comme une goutte de vin de Bordeaux lorsqu'on est fatigué, cela redonne du courage à la physionomie.

— Vous êtes bien tolérante pour...

— Pour moi-même ? Vous êtes mordant, monsieur le curé.

— Comment ! pour vous-même !

— Vous voulez plaisanter probablement ; vous avez vu tout de suite, je m'imagine, que je m'arrangeais les yeux. Oh ! je ne m'en cache pas, je mets tous les matins un peu de brun là, dans le coin et dans les cils aussi, et puis autour j'estompe tout cela. Que voulez-vous?

118 AUtOÛR D'UNB SOURCB.

c'est l'usage;.- mais vous l'avez bien remarqué, c'est assez visible. »

L'abbé Roche ne put retenir une exclamation. Il resta stupéfait, le regard fixe, la bouche entr'ouverte, et instinctivement il joignit les mains. Ce n'était pas de l'indignation qu'il éprouvait, ce n'était pas non plus la pieuse colère du prêtre devant les folies coupables de la pécheresse, c'était la surprise douloureuse d'un homme qui voit un beau rêve s'envoler. L'ange avait des ailes fausses I La touchante expression de ce regard qui l'avait troublé, dans laquelle il avait cru deviner les émotions d'une âme pure et délicate, était tout artificielle I Dans cette société qu'il entrevoyait pour la première fois, il n'y avait donc que mensonge et fourberie ? Et cependant il se cramponnait à cette illusion qui voulait s'échapper, il se disait : « Elle subit l'empire des folies de la mode, elle modifie peut-être l'expression de ses yeux ; mais ses gestes sont à elle, sa voix, le timbre de son harmonieuse voix lui appartient bien $ lé naïveté charmante de sa conversation...

— Vous me trouvez coquette, et vous voilà fâché, fit la comtesse, qui murmurait tout bas : « Gomme il me regarde d'une façon singulière, ce bon curél Mais c'est qu'il me ferait rougir avec son grand œil grave... Voilà qui est particulier... Ce pauvre curél... C'est au moins fort drôle. »

Elle ôta rapidement son gant de Suède trop large, et, j regardant ses ongles roses et polis pour dissimuler un | sourire qui chatouillait ses lèvres : « N'est-ce pas que vous me trouvez coquette f n dit-elle avec une expression d'humilité si piquante, de repentir si peu convaincu, qu'elle 3emblait ajouter: « Etâvouez que j*ai bied raison I»

AUTOUR D'UNB SOURCB. 119

Tous tes ràffitiëttientâ échappaient au ciiré; du moins il en subissait le charme saûs les comprendre et se les expliquer.

(f Je crois toutes ces choses-lk bien mauvaises, Gt<il avec effort;

— Vous ave« raison; moti^ieur le fcurô; frappei, oh ! frappez sans crainte, je m'offre à vos coups; tï\ûi^ vous ne savec pas ëothbieû il est diificile dé résister à la contagion.

^— £h ! sans doute, vous tl^aiiriez pas fait tout cela de votre plein gré^ c'est tertaih. Vous avez Tâme trop haute pour... Ce noir, ces fards,., tout cela dépasse Timagination; i(. il

Il était à la tortufe, car eu même temps qu'il nlaUdissait ces artifices diaboliques, il ne pôtlVait ^'eilipôchér de regarder le Visàgêde là jeûiiië fenitiié et d'aVduëi*qué les i*é^Ultatâ en étàiéht bien jblis.

a Jamais de votre vie vous n'auriez songé à tdùt Cela, si autour de vous dëà jèuneèi femmes... folles, inconsidérées...

-^ Ah ! bien certaiHeniènt. Je (irdià Vous Tavôlr déjà dit : si je ne Suivais que mOii ^oût, tha liature, je vivrais... je ne plàisdhte pas, ]ë vivrais daiis un désert, avec Une petite robe à qiiihze i^oùs le métré; l'eu il vu de dëlt*: denses. Je voudrais t(il'elle fût bieii faite, voilà tout... Où èroit <iae nous nous âiiitisôns pârèe que nous allOiiÉ beattcOtip dand te inonde; on se trOtnpé joliment, je vOuS assume; Ah ! grand Dieti, tOu^ ces plaiâirs sont bièd Vidësî aitell,^ InonMeuf le curé;

— Oui; ont, ÉTé^-^e pas? d cbi lé préti^ë éik s*animant tout à Ooiij^.

' l/iMefvalio^ Se fa comtesse j^hàùffali Ub peu éç^

cœur, cela lui faisait du bien. Elle n*était qu'étourdie, entraÎDée par le bruit et par l'exemple.

« Que n'aurais-je pas donné, reprit M"« de Manteigney en regardant le plafond avec un gros soupir, que n'aurais-je pas donné bien souvent pour rester au coin du feu et ne pas endosser mon grand uniforme de femme à la mode!

. — Gomment en serait-il autrement? Si fort que soit le tourbillon qui l'entraîne, l'âme veut se recueillir parfois, se replier sur elle-même et songer à ses propres destinées. Alors tous ces plaisirs faux deviennent écœurants, pitoyables.

— Gela n'est pas tout < les toilettes ne sont pas toujours réussies. Au dernier moment, le corsage ne va pas; bon! La coiffure est manquée; bieni On a les yeux rouges à cause d'un rhume de cerveau qui vous a pris tout exprès le matin en sortant de la messe; de mieux en mieux I

— Bien petites douleurs que celles-là 1

— Eh ! eh ! vous en parlez à votre aise, mon cher curé, vous qui vivez sous votre neige bien tranquillement, devant un gentil petit feu, tandis que nous courons Paris pour entretenir nos relations. Vous ne connaissez pas ce métier-là; c^est furieusement dur quelquefois I « Vous savez, ma chère, que nous allons demain chez W^ de Blaiseme, dit mon mari. — Obi mon ami I — Il le faut, vraiment il le faut, on ne nous y a pas vus de l'hiver. — Dis donc, mignonne, tu n'oublies pas le préfet pour ce soir? — Oh I papa, pas de préfet I — Voyons, ma chérie, tu sais que cela est nécessaire. S'il n'y avait pas cette question des gaz, tu peux être sûre que je ne te tourmenterais pas; mais ce n'est

AUTOUR D'UNB SOURCB, 121

pas au moment où Ton va signer le traité que nous pouvons... Ah ! te voilà bien malheureuse I Quand tu arrives, tout le monde se retourne, on se retient pour ne pas monter sur les fauteuils.. — Naturellement j'avale le préfet.

— Comment! M. votre père et M. le comte sont les premiers à vous entraîner dans ces dissipations, pauvre dame?

— Vous ne connaissez donc pas les hommes , mon cher curé? Si je vous disait que, sans papa et sans mou mari, jamais je ne me serais fait teindre les cheveux, jamais I J'ai pleuré avant de me décider I Ah! j'ai bien pleuré. Vous allez croire que je plaisante, eh bien ! c'est à la lettre, je ne me serais jamais décidée.

— Vous teindre les cheveux I Comment I que ditesvous? Pourquoi teindre les cheveux? On peut donc se teindre les cheveux? Parlez-vous sérieusement? Pauvre jeune femme, malheureuse jeune femme I Quel pouvait être le but de ces messieurs?

— Le but, le but... Ils supposaient que cela m'irait bien, et puis c'est la mode. Papa me disait : « Ma petite chérie, il ne faut pas se singulariser ; puisque toutes ces dames se font teindre... D'ailleurs tu seras gentille comme un cœur! » Et dans le fait cela est extrêmement joli; mais là n'est pas la question. Mon mari de son côté ajoutait : « Ma chère, vous avez là des pudeurs de petite mercière : M"« de Blaiserne a depuis avant-hier les cheveux rouges, c'est adorable. Essayez-en donc, vous serez charmante. » Cependant je pleurais toujours.

— Ah! mon Dieu! et ils insistaient?

— Oui, oui, ils insistaient. J'avais beau leur dire : — Mais si Ton me brûle mes pauvres cheveux avec ces

18S AtlTOUH D'UNB SOUttCB.

affreuses drogues I — Ilâ répondaient : C*est impdâsiblel

— Vous avez résisté, vous m'avez pas cédé à...

— Il fadt bieb broire que j'ai ôédé, puisque je âtris pour le quart d'heure blonde comme les blés, et qu'en irenant ati monde j'étais bruùe comme l^aile du corbeau.

— ^ QuôiJ ces cheveux...

— Ils sont à moi. Ahl n'exagérons pas; ceux de devant sont à moi. Quant à la partie postérieure, je n'en dis rien-, tuais il faut que vous sachiez ^ monideuir le curé, qu'il ti'est pas de femme au tnondè possédant une chevelure assez prodigieuse pour exécuter le mondmedt qui a l'hdtlneur de s'offrir à vos regarda. »

Elle retournait la tête en disant cela avec un mélange de coquetterie et d'ingénuité tout à fait i^éduisant.

« Ma coiffure vous paraît lourde pafcè qu'elfe est voliiftiineuse, mais celai n'est qCie gonflé, tâte2 Vousmêfne,... je plaisatite. Le fait est que rien n'est plus léger et plus commode. Gela s'accrOChë âii pied de ^n lit le âoir, et on le retrouve intact le lendemain matin. Cela n'est pas de la coquetterie, c'est du cdnftrnrfble. Dites-tUOi dOùd, mon bon monsieur le ctité, Ià« franchemetit, Vous saviez qUe j^étais teiiltef

— Moi? Seigneur!

— Gomment! vous n'avez pas vu cela tout de sMte? Gela h'est pourtant pas difficile; on defvine lès fausses blondes sans lunettes. Il y â toujours qttel^ue those d'étrange dans la cotileût' de ces cheveux-là, qtiël(}de chose de pats hattirël,... et è'est prétiSéniteikf Ce pàA laturel qui donne le piquant « le Cachet, i^

i L'abbé Roche tte put retenir un frissdti, et matlhifiSle- Qieni il baissa les yeux. 9 mUii to^t> et ^K^il t Mitii

AUTOUR D'UNB SOURCB. 1S8

dé malsain et de profondément vrai dans cette dernière remarque, qui semblait s^adresser à lui.

u Maïs je bavarde, je bavarde,.. Pourquoi me laissezvous bavarder comme cela? Revenons à nos pauvres, car je suis venue tout exprès pour cela... Dieu! qu'il est beau, ce christ! De quelle époque est-il? Vous n'en save rien. Cela ne Fempôche pas d'être magnifique. CTest que j'ai une passion* j'adore les bibelots; ohl je bibelottel j'en perds le boire et le manger. Vous ne voulez pas vous défaire de ce crucifix, par hasard?

— Non, madame i répondit le curé, non, certainement.

— Pardon; je ne savais pas que cela fût un souvenir; — ^ et, si curieuse qu'elle fût d'en savoir plus long, elle affecta une grande indifférence,

— C'est un cadeau que je reçus autrefois et auquel je tiens, quoique je n'aie jamais su le nom de la personne qui voulut bien me le faire.

~ Ahl vraiment; voilà quelque chose de singulier.

^ CôSt justement cette singularité qui m'a fait aimer ce christ, le le reçus la veille de mon ordination, il y a de cela vingt ans environ, et depuis il ne m'a pas quitté. Le souvenir d'Un ami est toujours précieux, alors même que cet ami ne se fait pas connaître.

-i- Vous ave» bien raison. Ahl c'est une foH belle sculpture! « Comme le prêtre semblait décidé à lie rien ajouter de plus, elle dit : )> Allons, au revoir, mon cher curé. Vous savez que je vous aime de toat mon cœur; je l'ai avoué Tautre jour en pleine table, »

L'abbé Roche voulut sourire à cette plaisanterie; mais, quelque effort qu'il fît, il n'y put parvenir. L'intarissable pàm fômme sr^tait levée et elle était déjà dans le jar-

(lia que la queue de sa robe obstruait encore la porte d'entrée et retenait le prêtre prisonnier.

« Vous n'êtes donc pas habitué à recevoir à bout portant des déclarations comme celle que je viens de vous faire? Vous en paraissez contrarié!... Vous permettez que je vous cueille un petit bouton de rose? Mon mari ne sera pourtant pas jaloux de l'affection que je vous porte, allez I Le comte n'est pas jaloux... Je vous prends encore cette rose-là, n'est-ce pas, monsieur le curé? »

Je ne sais ce qui lui passa par l'esprit, mais elle rougit, et se retournant vers le prêtre : « J'aime trop mon mari », dit-elle en riant d'une façon singulière.

Elle avait prononcé ces dernières paroles avec un timbre de voix inaccoutumé. On devinait une émotion tout à fait en désaccord avec le reste de la conversation.

« Au revoir, monsieur le curé.

— Au revoir, madame la comtesse. »

Le plus naturellement du monde, avec son aisance et son abandon ordinaires, elle tendit au prêtre sa petite main dégantée. Peut-être à Paris, dans un salon, eût-elle hésité à tendre ainsi la maia à son curé; mais l'abbé Roche était pour elle un montagnard, un homme rude et simple, étranger au monde, ignorant les mille dé* tails de l'étiquette. Il y avait d'ailleurs du gentilhomme dans les allures de ce noble sauvage, et puis... et puis cela Tamusait. Croyant donc que le prêtre n'avait point remarqué son mouvement, elle avança la main davantage, de telle sorte qu'il fallait absolument accepter ou refuser complètement.

Que de sentiments divers peuvent traverser la cervelle d'un homme dans l'espace d'une seconde ou deux l Il ne voulait pas voir, et devant cette avance si simple

qui ne pouvait être que de la politesse, il frissonnail comme un enfant. Il lui parut enfin qu'il était lâche en agissant ainsi, et sans hésiter il prit dans sa large main solide cette petite menotte rose, à moitié repliée sur elle-même, qui attendait toujours comme celle d'un mendiant.

Et il sentit pénétrer en lui la douce chaleur de cette peau délicate et satinée. Il n'osait la serrer, et cette inaction rendait encore plus irritante la faible pression de cette main de femme, étrangement délicieuse pour lui. En ce moment, on entendit au loin la cloche du château qui annonçait le déjeuner. La comtesse se retourna pour soulever un peu les plis de sa longue jupe, et traversa l'étroite place de l'église à pas menus et pressés. L'abbé Roche était rentré chez lui, avait refermé la porte, et il la regardait trottiner à travers les petites vitres de sa fenêtre.

« Pauvre femme! disait-il. Dieu m'ordonne-t-U de veiller sur elle, ou me défend-il de jamais la revoir? »

Elle avait disparu. Le curé se retourna vers le crucifix qui pendait à la muraille, et, s'approchant d'une chaise de paille, il s'agenouilla. Sa prière dut être fervente, car en se relevant il avait lé visage coloré, les yeux humides et les mains tremblantes.

A deux ou trois jours de là, le curé de Grand-Fort revenait de chez le père Loursière, ayant longuemeiy causé avec la fille, et se dirigeait vers le village, lorsqu'à travers les arbres il aperçut Glaudius arrêté sur le seuil

i«r AOrotK D'UNO ettuct,

d'ffifie cabane. Sàûô doute le prêtre, qitî îtetcch^ii k grands pas, avait été entendu, car Péîégânft vîôomte s'écria de loin fort gaiement : << C'est tous', mon cher monsieur le curé! quelle hotitte forttffte dé yous rencontrer ainsi î Vous vons faites rare, on ne vous voit plus au château, vous êtes introuvable. Tai frappé tôtti à rbeare à votre porte.;. Ndus allons redescendre ensemble jusqu'au village, si vous le voulez bien, n

Claudius alors, se retournant vers les deux femmes avec lesquelles il causait: « Au revoir, mes enfants,- à uû de ces jonrs. Votis n'avez pas de regrette, f espère? N'otibliez pas ce que je vous aii dit : toutes les atssîettes, tous les plats que vous trouverez et au fond desquels il y aura une figure, un dessin, n'importe quoi, jef vous les achète.— Les plus vieux sont ceux que je préfère. Cela vous fait rire? Allons, nn tevoir,* je reviendrai bientôt.»

Et sans plus de cérémonie il prit le bras du cttré.

« Cela vous étonne, n'est-ce pas, de me Voir ramasser les Vieux morceaux de faïence? C'est que je suis amateur des anciennes choses, je collectionne les débris du passé; les faïences du dernier siècle en particulier m'intéressent beaucoup. Tout cela n'a aucune valeur, et je suis un peu ridicule; mais, que voulez-vous? cela m'amuse. Chacun prend son plaisir où il...

— Assurément, monsieur. «

— C'est, n'est-il pas vrai, une innocente manie?

— Qui ne fait de mal à personne. »

Et comme l'abbé Roche , un peu gêné par le bras du jeune homme, qu'il sentait appuyé sur le sien, regar dait quelque chose de brillant que Claildius avait dan> la raain : «Vous né vous dodtez pas, je suis sûi*, fit ce dernier, de ce que j'ai là^ Cest une Vieille croix ed ai*

AUTOUB D'UN* 801IBCB. 15R

gest doré que cette bonne feihifie fient de me céder. Oh! j'ai bien fait les choses, je leur ai donné de qttoi s'en . acheter deux autres toutes neuves et plus à la mode que eelle-d, qui est tieille comme le monde, usée, déformée,' ternie. Fai en du mal à l'avoir cependant... Je n*y tenais pas autrement, mais enfin j*ai ma manie. Ah, ah, ahl.

— Et qu'en voule^vous faire? pourquoi tenter cette femme? Ces croix sont dans la montagne des bijoux de famille que Yoh se transmet. Elle a mal agi en s'en dépossédant,- c'est une mauvaise action. »

Durant ees paroles^ le prêtre dégageait son bras si naturellement que Glaudius n'osa plus le reprendre.

« Voyons, monsieur le curé, soyez indulgent : toutes les femmes, qu'elles habitent la montagne ou la plaine, sont un peu coquettes. Or, celle-là désire être à la mode... Eh! mon Dieu, n'est-ce pas tout naturel? Les goûts et les idées changent, les traditions sont effacées et remplacées par d'autres. 11 est bien certain que toutes les transformations sociales ont leurs inconvénients, qui sont énormes lorsqu'on les regarde isolément, mais qui disparaissent lorsqu'on juge l'ensemble.

— Je ne comprends pas très-bien ce qu'a de commun la droix de cette femme avec ces transformations sociales.

— Eâi ! mon chef monsieur le curé^ nous sommes entre nous, ne niez donc pas ce qui n'est pas niable. Vous appartenez à un parti politique extrêmement puissant, je vous l'accorde, mais...

-^ Moi ? j'appartiens à un parti politique?

— Je ne vous le reproche pas ; vous défendez une belle et grande cause^ je suis le premier à le reconnaître; seu-

l» AUTOUR D'UNB SOURCB.

lement, au lieu de nier le progrès moderne et de vous opposer aux transformations nécessaires que subissent les idées et les goûts, imitez donc la partie saine et avancée du clergé français, qui accepte haptement les tendances nouvelles, et, pour mieux diriger, prend la tête. N'est-ce pas là ce qu'indique la raison ? Excusezmoi si je vous parle avec cette franchise ; mais M. Larreau, qui, soit dit en passant, a une rare expérience des hommes, vous estime tout particulièrement, et je partage son opinion sur vous, monsieur le curé. Il m'a parlé de la netteté de vos vues, de la finesse et de la hauteur de vos idées. Bref, vous avez conquis toute son son affection.

— Mais je ne lui ai jamais dit plus de deux ou trois mots de suite.

— Un seul eût suflB : par un seul mot, on peut juger l'intelligence d'un homme... Or, comme vous le remarquiez avec beaucoup de raison, nous sommes dans un moment de transformation sociale.

— Je n'ai rien dit, tout au contraire..

— Nous reconnaissions ensemble, voulais-je dire, que la société se transforme ; mais en quoi, je vous le demande, ces idées de liberté , de bien-être, de libre échange, d'égalité, sont-elles alarmantes? Les humbles de ce bas monde veulent, à l'heure qu'il est, gagner leur place au soleil; l'ambition, l'ardeur, la soif du mieux, se répandent, s'infiltrent, pénètrent... Osez donc afiîrmer dans votre conscience que cela ne soit pas un bienfait !

— Je veux croire que les choses sont ainsi que vous le dites. À première vue il me semble que tout dépend des moyens employés pour arriver à ce but, qui...

AUTODît D'UNB SOUBCB. 1S9

— Ce but, mais c'est le but chrétien I Voyons les choses de haut, sans arrière pensée, sans aucune de' ces mesquineries dont tous les partis politiques sont entachés. Le mouvement démocratique actuel, qu'estce ? G^est le christianisme qui, trop longtemps étouffé par le catholicisme sombre et violent du moyen âge, pompeux et aristocratique des siècles suivants, sort du silence et dej'oubli pour déployer ses ailes saintes, dont il enveloppera le monde. C'est l'œuvre du Christ qui se continue et qui s'achève. Je ne parlerais pas ainsi à tout le monde, mais enfin voilà ma pensée. Que les privilèges s'émiettent, que les différences de castes s'effacent et tombent en poussière, que tous les hommes se rapprochent et osent se regarder sans frayeur, que la contrainte et la servitude soient remplacées par le libre essor des facultés humaines, en vérité, j'en remercierai le ciel. Pendant trop longtemps, la richesse et la naissance ont tout obtenu. Place au travail et à l'intelligence I En deux mots, voilà le progrès moderne, et je veux être pendu, si ce n*est pas là l'essence même du christianisme!

— Tout ce que vous venez de dire, monsieur, est beau, vraiment beau, fit l'abbé, dont les yeux étincelaient.

— Oui, monsieur le curé, je le répète, place à la capacité, à Phabileté individuelle l

— Et à l'honnêteté, devriez-vous ajouter.

— A quoi bon ? Soyez sûr que les gens capables sont trop intelligents pour ne pas être honnêtes. Ils referaient plutôt le code que de ne pas l'avoir pour eux. »

Tout en causant de la sorte, ils étaient arrivés en vue Ju presbytère, dont on apercevait au détour de la route les volets verts et le toit, rouge.

1«0 AUTOUR D'UNB SOU^CJ?.

(( Mon cber q^Masieur le curé, fit Olauidius, y anrait^l indiscrétion à visiter votre église 7

— AucuDjegient, lia maisoo du bfm Dieu .egt wv&tt^ i tout le monde.

-— Voilà deux dinianches de 3uUe qu'à HM>n g^màj^ gret je ipanque 1« messe, et par conséquenjt je ne connais de votre basilique que Te^térie^r, qui est uo |^u simple.

— ^'in^eur n*esjl; p^e beaucoup pl^s luxueijix; .mai3 le Seigneur s'ep contente. Au reste yojas all^z ep juger par vous mén^e. »

Ils traversèrent] la place en se dirigeant yers lie porche.

<( Il vous serait si facile, disait Glaudius, d'obtenir 4e|? fonds pour restaurer ce monument. Qp vous y aidera ,e| de grand cqeur, monsieur le curé; toutefois, .ajouta-tril en souriant, si vous voulez qu'on fasse quelque ^hpse po^r votre égjise^il faut vpu^ remuejr .un peu, rédiger une pétitiop^ la jfaire sigaer, org^inlser un^e |p|terle, ^i^yeç^ quelque chose. Voyez ce que font toifs les curés .en ^fffc blables circonstances.

— y ai peu de goût pour ces opératÎQns-là. Le^ .au.tr,es ont sans doute des raj[soi;is excellentes pouragijr c^wae ils le font, mais...

— Le comte se mettrait en quatre, M. Larreai^ fe^ajl aussi de grands efforts. Croyez-moi, profit,ez à^ Vocs»sion. »

L'abbé Rocbe tourna la .clef dans la serru^e^ .et* poussant devant lui la petite porte vero^ioulue,: « Donn0;Enypji|8 la peine d'entrer, » dit-il en paissant l^^oi^.

Glaudius installa rapidement son p|nce-*ne^ je( frer garda tout autour de lui. Sans douAe r^^uspeçt un fm dé-

AUTOUS D'UNB 80USCB. . m

60]^ de £eU» paiivro église, dont les poutres du fattage apparaissaient toutes noires, couvertes de toiles d'araignées, parsemées de nids d'hirondelle, ne lui inspirait pas une onction bien profonde, car il continua de parler haut.

« Vous n'êtes pas riche, monsieur le curé, pas richOt pas riche ! »

Et il regardait en haut, en bas, c^nme fait an commissaire-priseur. 11 donnait de petitç coups sur le bénitier, sur les vieux bancs sonores, sur les fonts baptismaux.

En passant devant un coin sombre, proche du confessionnal, où l'on mettait des débris de toute sorte, vieux chandeliers, vieilles échelles, vieilles cordes servant aux couvreurs pour réparer le clocher, Gaudius s'arrêta tout net, et, se dressant sur la pointe des pieds, il attira vers lui un fragment de bois sculpté recouvert d'une couche épaisse de crasse et de poussière, il 6ta cependant son gant, souffla, essuya, gratta de son ongle, et mita nu un petit coin qu'il observa avec attention.

€e fragment représentait tant bien xfae mal une jambe nue, à moitié cachée par une draperie flottante. Le vicomte monta sur un escabeau qui se trouvait là, et atteignit quatre ou cinq morceaux absolument informes sous la prodigieuse saleté qui les recouvrait. Lorsqu'il eut examiné ces fragments, qui semblaient se compléter l'un l'autre : a Penh! fit41, votre église n'est décidément pas riche, mon cher monsieur le curé.

— C'est celle qui nous convient.

— Vous n'avez pas des faïences, des vieux plats? Toujours ma manie, vous savez? »

Remontant la nef, il passa devant le maUre-autel, qu'i^ . ^lua légèrement, et se mit à fouiller derrière.

1» AUTOUR D'UNB SOURCB.

« Tiens, vos burettes sont drôles, vos chandeliers sont affreux. Vos vitraux,... pas de vitraux. Vous n'avez point par hasard des guipures, de vieux bouts de guipure?

— Qu'appelez-vous des guipures?

— C'est trop long à expliquer. Avez-vous des rideaux^ des vieux rideaux, des nappes d'autel?... Votre aube des dimanches, en quoi est-elle?

— Peut-être serait-il plus décent de sortir pour parler de tout cela.

— Vous avez raison, d'ailleurs j'ai tout vu. »

Puis avec une expression de franchise et de cordialité : « Monsieur le curé, me permettrez- vous défaire un petit cadeau à votre église? Un bas-relief, par exemple, qui rendrait moins choquante la nudité de ces murs. Je ne vois pas pourquoi la maison du Seigneur ne serait pas ornée, agréable aux yeux, et d'ailleurs la vue des choses de Fart est un commencement d'éducation morale. Je vais justement retourner à Paris, je vous adresserai de là quelqu'une de ces sculptures pieuses que l'on y exécute avec tant de talent. Gela n'est ni lourd ni casuel, ceb est charmant et s'entretient avec une extrême facilité. Oh I mon Dieu, un coup de plumeau tous les dimanches matin.

— Vous êtes bien bon, monsieur, je vous remercie, mais je ne sais vraiment si je dois...

— Acceptez au nom de vos paroissiens, vous me rendrez véritablement heureux; d'ailleurs si le poids de la reconnaissance... Eh bien! tenez, faisons un échange, cadeau pour cadeau. — Et riant avec une grande bonhomie, îl ajouta : — Donnez-moi ces débris de statuette que j'ai laissés là sur le banc. Je ne peux rien vous dire de mieux.

▲UTOUB D'UNB 80URCB. 18S

— Je comprends, monsieur, tout ce qu'il y a de délicatesse dans votre proposition, et, quoique je ne puisse disposer de rien de ce qui appartient à l'église...

— Oh! mille pardons, monsieur le curé, je ne vous demande ces fragments informes que dans le seul dessein de...

— Prenez-les donc, s'ils peuvent vous être agréables. Ces débris n'ont aucune espèce de valeur; on a dû les jeter dehors vingt fois, et je ne comprends pas qu'ils soient encore là.

— J'accepte et je les prends... Ah, ah, ahl On se moque ^e moi ; mais je ne me corrige pas, j'adore toujours ces vieilleries. »

Ce disant, il mit deux ou trois morceaux dans sa poche, entortilla les autres dans son mouchoir, et se dirigea vers la porte.

« Ahl j'oubliais de prendre la mesure. Le meilleur endroit pour placer une sculpture serait celui-ci, n'est-ce pas, en face de la chaire, entre ces deux colonnes? Nous avons là deux mètres, largement.

— Vous voulez donc absolument?

— Pourquoi me priverais-je d'un plaisir? Au revoir, mon cher curé.

— Au revoir, monsieur.

— Il ne faut pas se hâter de juger les gens, pensa l'abbé Roche lorsqu'il fut seul. VoiJàpourlant un homme dOQt je n'avais pensé rien de bout »

IM AUTOUB D'UIiB SOUJtCB.

Cependant le capitaliste Larreau s'agitait ; îl était toujours en route, affairé, orné de son chapeau gris et de son vaste gilet blanc, que Ton apercevait de loin. li arpentait à pied la montagne, entrant sans façon dans toutes les cabanes, caressant les enfants, souriant aux femmes, tapant familièrement sur Tépaule des hommes, que sa décoration, ses allures aisées et' son immense fortune bien connue dans le pays, fascinaient complètement. M. Larreau avait d'ailleurs tout ce qu'il faut pour plaire : il était gros, large, frais, épanoui, bien rasé, et son premier aspect était celui d'un père qui vient consoler ses enfants. Aux yeux des paysans, il représentait par son volume et par son assurance le véritable seigneur de Manteigney, au préjudice de son gendre, dont les façons dédaigneuses, la poitrine étroite, les épaules basses et les jambes arquées inspiraient décidément peu de sympathie.

« Eh bien mes amis, disait le capitaliste en entrant sans frapper, ôtes-vous contents? Vous manque-t-il quelque chose ? C'est à vous, cet enfant-là ? quel beau gars l Mangez-vous de la viande, buvez-vous du vin ?

— Eh I mon bon monsieur, pas toujours.

— Vous avez tort. Je veux que vous mangiez de la viande et que vous buviez du vin tous les jours , vous m'entendez, il le faut. — Et comme les montagnards souriaient : — Venez travailler dans la vallée, ajoutaitil, vous gagnerez deux francs par jour, et vous y trouve-

AtTOUR D UNE SOtlBCE. 135

rez dés outilâ... Sî vous voulez un à-compte sur votre première secdraine, vous n'avez qu'à parier. »

Il entrait ensuite dans des détails tout paternels sur leur situation, leur genre de vie, goûtait leur pain, s'intéressait aux vieilles histoires de la montagne, prêtait une grande attention, et lorsque dans ce récit le diable arrivait pour jouer son rôle inévitable, il disait en baissant la voix comme un honiihe qui n'est pas rassuré : <( Il ne faut pas se hâter de croire à tout cela... Il ne faut pas se hâter,... et cependant, cela est certain, que les mauvais esprits peuvent apparaître... dans les endroits solitaires par exemple, à la tombée du jour, ou la nuit, quand le Vent souffle. — Il frissonnait légèrement pour donner le bon exemple. — M. le curé a dû vous expliquer tout cela?

— Ah I jamais M. lé curé ne parle des revenants et du malin, jamais...

— Ah 1 vraiment ; allons, au revoir, mes enfants. — C'est singulier, pensait M. Larreau , que l'abbé Roche négligé tout cela ; quel étrange curé I »

Les efforts du capitaliste avaient été promptement couronnés de succès. De proche en proche, le bruit de ses largesses s'était répandu, et les montagnards arrivaient le matin par petites bandes de deux ou trois, portant sur l'épadle au bout d'uni court bâton le traditionnel pot de faïence entouré de lames de fer-blanc qui contenait leur nourriture. Quels étaient les importants travaux entamés dans la vallée? — Personne n'aurait su le dire au juste, le père de la comtesse en ayant l'absolue direction et d'ailleurs étant peu cdmmunicatif. Aux indiscrets, il avait toujours répondu: « J'améliore, j'améliore^ « Pans le fait, il améliorait beaucoup.

186 AUTOUR D'UNB SOUROB.

Outre qu'il avait fait faire une route charmante et facile montant de la vallée au château , puis a Grand-Fort-le- Haut, il avait élargi celle de Virez, et en faisait entamer une troisième, qui, partant de la vallée, à une lieue et demie de Manteigney, se dirigeait en serpentant vers la forêt. C'étaient là d'importants ouvrages, mais ce n'était pas tout. Dans la partie de la vallée la plus proche du château, il faisait exécuter d'énormes terrassements. ' Peut-être voulait-il créer un parc en cet endroit. Les montagnards apercevaient M. Larreau étalant sur Therbe des rouleaux de papier, tandis que des gens étrangers au pays regardaient au travers de petites bouteilles fixées aux extrémités d'une espèce de manche à balai soutenu en l'air par trois grands pieds. Quand ils avaient ainsi regardé ces bouteilles avec une attention toujours croissante , faisant avec les bras des gestes incompréhensibles, ils s'emparaient de longues chaînes qu'ils traînaient partout. Ici on creusait, là on accumulait les terres, plus loin on entamait le rocher, dont on portait les fragments à trois cents pas sur la droite , dans le voisinage d'étroits fossés, tracés régulièrement, qui ressemblaient beaucoup aux fondations d'un édifice. It serait difficile de passer en revue tous les bruits étranges et contradictoires auxquels donnèrent lieu ces travaux.- D'ailleurs vous préféreriez sans doute savoir dès maintenant ce que projetait M. Larreau lui-même. En confidence, le voici.

Cet habile homme voulait, comme vous avez pu V entrevoir, créer dans cette vallée, au pied du château, un centre élégant, un lieu de plaisir , et il disposait le terrain pf^ur qu'à un moment donné les constructions y fussent possîbles. La création de routes nouvelles était

▲UTOUB D'UNB SOURCE. 18T

une conséquence forcée de ce projet. Quant aux naoyens à employer pour attirer les riches désœuvrés de ce monde en ces lieux de délices, ils étaient de deux sortes. Il comptait d*abord sur le haras qu'il voulait installer, sur le champ de courses qu'il faisait disposer ; il comptait surtout, et c'était là son secret, sur un attraii beaucoup plus puissant, avec lequel les petits fossés régulièrement tracés ont un certain rapport.

Dès Torigine, M. Larreau avait remarqué à un certain endroit dé la vallée, au pied même de la montagne, un espace encombré par les ronces où la terre, plus humide, semblait avoir une couleur particulière. Il n'avait d'abord attaché à ce détail aucune importance ; puis, étant de sa nature fureteur, opiniâtre et curieux, il y avait repensé, il était revenu dans cet endroit, avait examiné de près le terrain , et il avait cru sentir une odeur pénétrante et fade assez difficile à déûnir. Cette place humide ne l'étonnait qu'à moite ; dans les pays de montagnes où tant de sources se perdent, pareils accidents sont fréquents ; mais cette odeur de plus en plus évidente l'intriguait énormément. Un jour, poussé par je ne sais quelle idée , il voulut pénétrer dans la partie abrupte qui dominait cet endroit. Malheureusement il y avait là un chaos de roches à peu près inaccessibles^ un fouillis de ronces et de racines où les chèvres elles-mêmes se dispensaient d'aller. Larreau y mit de la persévérance, s'acharna, et finalement, après plusieurs jours d'efforts, fouillant dans les fissures, soulevant les mousses, examinant les pierres; interrogeant les racines, il retrouva bientôt d'autres traces humides colorées comme les précédentes, et répandant la même odeur.

188 AUTOUR D'UNB SOURCB.

Dès lors il fut certain d'avoir découvert une source d'eau minérale^ toutefois il se gai*da bien de raconter la chose à qui que èe fût; il était Thomme des grandes entreprises, des sur()nses industrielles habilement ménagées, et il se mit à travailler la question avec la volonté et rintelligence dont il était capable. A force de gratter et dB fouiller, il parvint à recueillir une assez grande quantité de cette eau pour la àoumettrô à l'analyse. Il avait acquis dans son premier métier de fondeur de iriétaux quelques connaissances chimiques, assez vagues il est vrai, qu'il voulut mettre à profit. Il se fit envoyer des livres spéciaux, les réactifs nécessaires, et bientôt sans arrivera uii résultat complet, il piit se Convaincre que la source contenait une précieuse cditibinaison de soufre, de fer et d'arsenic. Restait à préciser l'analyse, qu'un chimiste seul pouvait mener à bonile fin; restait aussi à connaître Tabondance de cette source, perdue sous terre pour le moment. Quoi qu'il en soit, il sut contenir sa curiosité, ne voulut tenter aucune fouille avant que sa propre analyse ne fût confirmée par le travail d'un chimiste de Paris, et, comme il ne pouvait traiter par lettre cette affaire, qu'il désirait tenir secrète le plus

; longtemps possible, il attendit patiemment le moment

' où il irait lui-même à Paris.

Cependant cette perspective des eaux minérales le

i poussait instinctivement à modifier un peu les travaux de la vallée. Non loin de cette place humide, il faisaitcreuser des fondations. De deux choses Tune, se disait-il : ou ma source est'abondante et efficace, du bien elle ne l'est pas. Dans le premier cas, je construis dès maintenant, et à proximité, Une bâtisse qui, le moment venu, suffira aux premières nécessités de l'exploitation. Dans le second

AUTOUR D'UNB SOUBOB. 189

cas au contraire, si je me suis trompé dans mes prévisions, je traiisforme cet embryon d'établissement thermal en hospice, ce qui me poseï particulièrement bien dans le canton, ou en écuries^ ce qui me sera une bonne besogne de faite pour Icf haras* Voilà ce qui s*était passé dans la cervelle du capitaliste depuis son installation à Manteigney*

Or il arriva qu'un soir un des travailleurs, qui avait oublié sa veste, étant descendu dans la vallée pour la reprendre, aperçut de loin M. Larreau qui se dirigeait vers le château. Il était assez singulier que le père de la comtesse se promenât ainsi à la lueur des étoiles. Le terrassier se cacha derrière un tas de brouettes et attendit pour laisser passer le promeneur. Celui-ci marchait en chantonnant^ et portait deux grosses bouteilles qui devaient assurément contenir quelque liqueur précieuse, car il les entourait de ses deux bras avec la sollicitude d'une nourrice qui tient un liouveau-né. Le montagnard qui avait eu une grand'peur^ ne tarda pas à considérer cette rencontre, pourtant fort simple^ comme Une aventure tout à fait miraculeuse. M. Larreau se promenait la nuit Dàystérieusement, emportant dans ses bras des paquets volumineux qui certainement devaient contenir des trésors : t)ourquoi un homme colossalement riche se fût-il dérangé, si te n'est pour aller quérir des trésors ?

Cette histoire circula dans la montagne et acquit bie ntôt un caractère d'étrangeté presque surnatureh On se demandait à voix basse si par hasard ce personnage étonnant^ qui avait déjà transformé le château comme par un coup de baguette et bouleversait là vallée sans qu'il fût possible de comprendre ses intentions, n'était p^^ ^n peu sprçieri ÇJhos^ singulière, cette absurdité ne

140 AUTOUR D'UNB SOURCE.

fit qu'augmenter l'influence du capitaliste, et lui attira même de nouveaux travailleurs, car on se disait: — S'il est avantageux d'être bien avec Dieu, qui n'est pas mé* chant, il Test peut-être encore plus de rester en bonnes relations avec le diable, qui est, comme chacun sait, extrêmement malin.

Il faut avoir un peu vécu dans quelque coin ignoré de la montagne pour comprendre le mélange singulier qui se fait dans la cervelle des habitants. Le paradis et l'enfer des chrétiens, les contes de Perrault, les traditions païennes échouées là par je ne sais quel prodige, constituent réirange potage dont se satisfait leur insatiable besoin de merveilleux. Ce sont les fées qui tiennent cachés au centre de la montagne les trésors immenses, l'or, Targent, les pierreries. Comment voulez-vons que des esprits naïfs ne s'exaltent pas en songeant à tout cela ? comment voulez-vous qu'ils restent froids et raisonneurs au milieu de ces forêts de sapins sombres et profondes, mystérieuses, pleines de senteurs aromatiques, où le vent pousse de longs soupirs, où les racines craquent sur la roche dénudée? Au milieu de cette éternelle chanson des torrents et des cascades où l'oreille finit, lorsqu'elle s'applique, par distinguer tous les sons de la nature, ils croient entendre, durant les heures de profond isolement, la cloche des fées qui tinte sous leurs pieds, l'éclat de rire des esprits, le cliquetis de l'or et de l'argent.

Ils sont pauvres, les bergers de là-haut, leur pain est noir, leurs vêtements sont troués ; ce rêve étincelaat les ranime. Les richesses ne sont pas loin! Qui sait? un lingot d'or n'est pas long à sortir de terre lorsqu'il veut être agréable à quelqu'un, et personne n'ignore que 'les

AUTOUR D UNE 80UBCE. 1 11

génies sont fantasques. Le montagnard a un culte pour ces derniers, parce qu'il vit en leur compagnie, les frôle à chaque instantjes devine,les Yoit,là, derrière cette ro(*iie, là, dans le fond de ce trou. S'en moquer, c'est les faire apparaître. Le brave homme aime aussi le bon Dieu et le prie volontiers; mais enfin Dieu est beaucoup plus loin, là-haut, dans le ciel immense, et lorsque le soleil est couché, le paysan n'ose plus guère regarder les étoiles lointaines, de peur que les génies qui sont sous terre ne profitent de l'occasion pour le tirer par les pieds. 11 n'est pas en contact immédiat avec le Seigneur, tandis qu'il est porte à porte avec le malin et sa bande.

Ce n'est pas tout : ces montagnes immenses qui font songer à une tempête pétrifiée, ces longues fissures suintantes et sombres entre deux murs où le soleil ne pénètre plus, ce cataclysme immobilisé, ce cauchemar silencieux, éternel, a quelque chose de diabolique, de violent, qui sent là rage et la malédiction. N'est-ce pas la trace d'un châtiment? Dieu n'est pas dans ce chaos infernal. Ici c'est le diable qui habite, le diable enchaîné sous ces masses, vaincu, désarmé, mais point mort, et faisant, faute de mieux, des malices aux pauvres humains grelottants et terrifiés. Le mystère est partout, dans les creux, dans les coins noirs. On frissonne en attendant qu'il s'élance, et, s'il reste caché, on frissonne encore, car il y a là quelque méchante combinaison : s'il ne se dérange pas, ce n'est que pour vous attirer plus sûrement à lui. Ajoutez que les yeux des montagnards, alors qu'ils se détachent de ces rochers fàntas* tiques, ne voient qu'horizons infinis, couleurs miroitantes, incertaines, se mêlant les unes dans les autres et se confondant. Rien de certain, de positif, de net,

14» AUTOUR D*UNB SOURCB.

dans ces immensités; les autres sens ne peuvent pas sanctionner les vagues impressions de l'œil et le rêve indéfini, languissant, qui berce et caresse, succède au cauchemar qui excite en énervant. Instinctivement M. Larreau avait deviné tout cela, et le plus naturellement»du monde il songeait à en tirer profit;

L*abbé Roche, qui depuis quinze ans luttait contre les préjugés de sçs paroissiens et cherchait à s'attirer leur confiance, ne voyait pas sans douleur l'influence du capitaliste augmenter dans le pays. Les gens de la tnon« tagne ne pensaient plus qu'à travailler ensemble sur les terres du château, et, gagnant beaucoup sans trop de peine, ils oubliaient leurs petits champs en pente, si rudes à la pioche, si difficiles à la culture. Presque tous avaient abandonné le travail des bois,- travail sain s'il en fut, et, une fois descendus dans la vallée, ils ne songeaient plus à remonter. La petite auberge du village avait perdu tout Son caractère de buvette villageoise, de guinguette patriarcale, si l'on peut dire. Celait maintenant un vrai cabaret de banlieue, ne désemplissant pas, et jusque fort avant dans la nuit on y faisait un tapage affreux. A la demande impérieuse des valets du château, qui dans cet endroit jouissaient d'une grande influence, le cabaretier avait dû faire venir en hâte de Tabsinthe, dont jusqu'alors il avait ignoré le nom. L'absinthe était devenue bien vite à la mode, et le père Sappey, que nous avons rencontré un soir trébuchant par les chemins, en avait été une des premières victimes.

Grâce à la facilité des gains et à la possibilité d'avoir dans sa poche l'argent de toute la semaine, le cabaret s'était transporté en tripot, à la grande joie des gens du comte, qui, plus habiles que les autres, y gagnaient

AUTOUR D'UMB 60URGB. la

aisément de fort jolies soirées. Le besoin de boire se développe comme les autres, et ces braves montagnards, qui pendant des années avaient au grand soleil pioché leur terr.e et monté leurs fardeaux dans les sentiers brûlants sans autre boisson que Teau pure des ruisseaux, exigeaient maintenant pour travailler du vin, de la bière et de l'eau-de-vie, de sorte que Ton dut construire dans la vallée une buvette en planches, devenue néces* saire. Rien de tout cela n'échappait à l'abbé Aoche, mai^ que faire?

« Te voilà dans un bel état, François, dit-il une fois à Tun de ses paroissiens qui festonnait sur la route en sifflant une contredanse d'Offenbach. Je viens de voir ta femme; elle se plaint de toi; tu ne lui as pas donné l'argent de ta semaine. »

François s'était mis à rire.

« Eh bien, dame I oui, monsieur le curé, ça n'est plus comme dans le temps : on travaille et on s'amuse ; on ne se ruine plus le corps à gratter la terre pour y faire pousser une poignée de blé noir. Nous avons assez trimé, bon Dieu 1

— Malheureux, en es-tu plus riche? Tu ne surveilles plus ta ipaison, tes foins ne sont pas rentrés, comment nourriras-tu ta vache cet hiver? Et en attendant tes garçons vagabondent.

— Bastl les garçons ne seront pas embarrassés. M. le comte cherche des petits qui montent à cheval, eh bien I îls monteront à cheval eit ils iront à Paris. Logés, noivrris comme des seigneurs, de l'or au chapeau et rien à faire!

— Tu D'y penses pas, mon garçon. Voyons, tu n'es pas mauvais, tu aimes ta femme, tes enfants, ton pay3.«o

144 AUTOUR D'UNB 60URCB.

François s'était mis à rire encore une fois avec cette béatitude de l'ivrogne satisfait, et le curé l'avait quitté tout triste. Vingt fois une conversation analogue s'était renouvelée; que ce fût avec Pierre ou avec Paul, l'abbé Roche n'avait pu obtenir autre chose qu'un sourire et un salut. Le curé se voyait donc aux prises de tous les côtés avec ces influences nouvelles qui peu à peu enveloppaient le pays. Ce qui l'eflrayait le plus, c'est qu'à certaines heures il croyait les sentir pénétrer en lui-même. Un jour, un chariot attelé de deux bœufs s'arrêta devant le presbytère. 11 contenait deux caisses assez volumineuses sur lesquelles on lisait : A la Reine des deux, fabrique d'ornements d* église en tout genre. — A monsieur le curé de Grand-Fort-le-Haut, par Virez, etc.

Il y avait déjà un petit cercle de curieux autour de ces caisses lorsqu'arriva l'abbé Roche. En un tour de main, les dessus furent enlevés, et au milieu du foin et des rognures de papier apparut un vaste bas-relief qui arracha de toutes les poitrines un cri d'admiration. Ce bas-relief, colorié avec un art merveilleux, représentait une Fuite en Egypte. La chair des visages était rosée, les yeux des personnages, qui étaient en émail, étincelaient au soleil, les vêtements de la Vierge, recouverts d'un bleu magnifique, étaient ornés de dessins innombrables en or et en argent; le tout était exécuté avec une adresse et une patience toutes chinoises. Le saint Joseph, voyageant à pied, portait des vêtements plus simples; en revanche, sa barbe était imitée avec une divine perfection. A cette barbe, il ne manquait vraiment que la pa rôle. Je passe sous silence le bon ânon qui semblait demander une caresse, ainsi que le paysage, dont la profondeur incalculable parlait à Tâme : à gauche, deux

AUTOUR D'UNE SOURCB. 145

pyramides roses» — du même rose que les chairs malheureusement ; — à droite, trois petits palmiers d'un vert unique. L'œuvre tout entière était légère comme une plume, et munie par derrière de deux forts pitons.

Le charron, qui avait apporté sa boîte à outils pour ouvrir les caisses, proposa à M. le curé de placer immédiatement le précieux morceau, et le brave homme mit à ce travail tant de diligence qu'une demi-heure après le bas-relief en couleur resplendissait dans la pauvre église comme un louis d*or au milieu de gros sous. Quant à la seconde caisse, beaucoup plus petite que la première, elle contenait une petite lampe de cuivre doré, destinée sans doute à être suspendue devant la Fuite en Egypte.

On pourrait croire que Tabbé Roche, devant ces œnvres d'art qui excitaient déjà l'admiration, dut éprouver une grande joie ; il n'en fut rien. Ces splendeurs l'attristaient; elles n'étaient point faites pour l'endroit où on les plaçait. Ces dorures lui rappelaient le salon du château. Il lui semblait que la maison de Dieu était souillée par ces images trop réelles, faites pour amuser les yeux, et il était révolté à la pensée qu'on avait voulu personnifier la Divinité même par ce bambin en carton rose orné d'yeux en émail. Ce n'est pas tout : cette lampe brillante, ce bas-relief éblouissant, faisaient paraître plus pauvre et plus délabrée cette vieille église quMl aimait, non-seulement avec le respect du prêtre, mais encore avec cette reconnaissance que l'homme éproi ve pour les lieux où il a joui et souffert. Il avait

issé quelque chose de son cœur dans ce pauvre sanctuaire, et lorsqu'il y entrait, le souvenir de toutes les émotions qu'il y avait ressenties venait au-devant de lui

149 AUTOUR D'UMB SOURCB.

et Tenveloppait d'une façon délicieuse. Ce bas-relief ei cette lampe étaient des intrus qui allaient déranger tout cela. Il y avait dans la tendresse du curé pour son église quelque chose de filial, et ces parures lui causaient une impression analogue à celle qu'on éprouverait en voyant tout à coup sa vieille grand'mère couronnée de fleurs et fardée. Il pensait à tout cela lorsqu'un valet de chambre du château entra dans l'église, et, s^approchant de l'abbé Roche, lui dit à voix basse que H"** la comtesse demandait à M. le curé un moment d'entretien.

Cétaît pour la première fois que h jeune femme réclamait d'une façon aussi pressante la présence du curé. Il se rendit donc auprès d'elle immédiatement. M"*« de Manteigney, qui était assise sous les arbres au bout de la terrasse, se souleva à son approche :

« Excusez-moi,, si je vous dérange, mon cher monsieur le curé; mais j'ai reçu ce matin une lettre de notre ami Claudius, qui me dit vous avoir envoyé de Paris une caisse.

— Je l'ai reçue, madame, aujourd'hui même, et j'en remercie mille fois...

— Ahl bravo! Comment trouvez-vous?... asseyez-vous ionc... comment trouvez-vous la lampe? Vous savez que c^est moi qui l'offre à l'église?

— Nous sommes bien reconnaissants, murmura le ,'uré d'une voix presque sévère. » L'idée que chaque

AUTOUR X>'UNB SOURCE. 147

jour il aurait sous les yeux ce cadeau de la comtesse lui était pénible.

(( Écoutez, cher monsieur le curé, ne me parlez pas avec ce ton sévère, je vous en conjure; j*ai du chagrin, et je veux causer avec vous. Il faut absolument que vous soyez un peu mon ami, ou que vous fassiez semblant de rôtre.

— Je n'ai jamais trompé personne, madame la comtesse, et je ne commencerais point par vous. Parlez en toute franchise, et si mes conseils peuvent vous être bons, soyez sûre d'avance qu'ils seront sincères. »

Il ressentait malgré lui une émotion délicieuse à l'idée qu'elle allait le prendre pour confident, peut-être lui ouvrir son cœur, et en même temps il se raidissait contre cette douce sensation. N'osant regarder la jeune femme, il remuait le sable du bout de sa canne.

a Plus je vous connais, monsieur le curé, reprit la comtesse avec une expression de visage qui ne lui était pas ordinaire, plus votre caractère m'inspire la confiance et le respect. Je vous dis la chose à brûle-pourpoint; je ne suis pas en train aujourd'hui de chercher mes phrases, mais la preuve que je vous dis la vérité,, c'est que je m'adresse à vous lorsque j'ai du chagrin.

— Je vous écoute, madame.

— Eh bien I répondez-moi franchement^ qu'est-ce que cette petite sauvage qui s'appelle Marie, je crois, et qui apporte ici des fromages de chèvre plus souvent qu'on ne lui en demande?»

Le prêtre tressaillit. Il se rappela tout à coup la soirée où il avait surpris le comte en conversation intime avec la fille de Loursière. Il répondit avec embarras :

« Mon Dieu, madame, je crois vous l'avoir déjà dit.

148 AUTOUR D'UNB 80URCB.

C'est une enfant d'une santé délicate qui habite avec son père sur la lisière de la forêt. Quant à Loursière, on a causé sur son compte; mais il ne faut pas croire à tous les bruits qui circulent.

— Je ne vous parle pas du père, je vous parle de la fille, interrompit la comtesse en regardant le prêtre en face. La connaissez-vous?... Sa conduite, sa réputation dans le pays... Répondez-moi donc, vous voyez bien que cela m'intéresse énormément.

— Mon Dieu, sa réputation... Sans doute on a dît...» Il n'osait parler, craignant d'apprendre à la comtesse

ce qu'elle ignorait peut-être encore. Quant à elle, s'aoimant tout à coup, après un moment de silence : a Je suis jalouse de cette fille; là! comprenez-vous maintenant? Le comte en a fait sa maîtresse, est-ce assez clair, est-ce assez limpide? »

Elle avait dit ces mots avec un extrême emportement, son visage avait pris une expression de haine véritable, ses narines tremblaient, et de ses deux petites mains elle pétrissait son mouchoir brodé.

a Calmez-vous, madame, je vous en prie. C'est là une accusation bien grave; il ne faut pas laisser son imagination...

— Ohl pas de ces phrases-là, je vous en prie, pas de littérature, pas de banalités. Est-ce que je vous parlerais de tout cela, si je n'en étais pas sûre? Et tenez, je lis dans vos yeux que vous êtes aussi savant que moi. Vous ne pouvez pas mentir; soyez franc, monsieur le curé, et répondez oui ou non. Ignoriez^vous ce que je viens de vous dire? »

On n'avait jamais en vain fait appel à sa franchise; il 86 retourna brusquement vers la comtesse; mais, aper-

AUTOUR D'UNB 60UBCB. 14»

cevant Tanxiété de ses yeux et le frémissement convulsif de ses lèvres, il s'arrêta sans répondre. Il était effrayé, il était comme un homme qui pour la première fois s'aventure sur un volcan et sent la semelle de ses bottes devenir brûlante. Il éprouvait aussi une sensation de bonheur, d'orgueil, de fierté satisfaite. La flamme qu'il découvrait dans cette pauvre femme la grandissait à ses yeux. Il ne s'était donc pas trompé : sous cette petite comtesse coquette, bavarde, futile, il y avait une femme passionnée, capable d'enthousiasme, de colère, d'amour« une âme enfin, un esprit, un cœur.

<( Répondez-moi donc, fit-elle en parlant plus vite et le dévisageant de ses yeux inquiets; répondez. Vous saviez tout cela?

— Oui, je m'en doutais.

— Vous comprenez que cela ne peut pas durer. Il faut en finir et promptement. Voilà pourquoi je voulais vous parler. »

Son visage changea tout à coup, son front se plissa, les coins de sa, bouche s^abaissèrent, et tandis que deux grosses larmes coulaient le long de ses joues, elle reprit d'une voix douce et lente : a Je vous parais ridicule, n'est-ce pas? Ne suis-je pas absurde en effet d'être émue à ce point par l'espièglerie d'un gentilhomme qui chP^^che à passer son :^:aps? Vous ne pouvez pas me comprendre quand je vous dis qu'il faut en finir, et cependant rien n'est plus vrai, je ne suis pas une sainte, moi, et par rage je ferais quelque sottise.

— Je vois bien que vous souffrez beaucoup, mais tâchons (il était presque aussi ému qu'elle), tâchons de raisonner...

— Raisonner! vous êtes charmant; mais vous avez

150 AUTOUR D'UNB SOURCE.

donc de l'eau bénite dans les veines? On souffre, on pleure, on voudrait se jeter par la fenêtre, et vous dites « raisonner I » C'est comme la direction des ballons, le raisonnement : rien n'est plus simple, à la condition d'avoir un point d'appui. Le point d'appui, c'est le calme, l'absence de passion... Vous n'y comprenez donc rien, ou vous n'y vcuulez rien comprendre? Vous n'avez donc pas vu tout de suite que je suis folle, oui, folle, et j'aî honte de le dire^ folle de luil Je l'aime jusqu'à la niai* série,... jusqu'à la bassesse.

— Qui cela?

— Mon mari, parbleu! »

L'abbé Roche eût reçu un cou de couteau dans le dos que la sensation n'eût pas été plus douloureuse. Cependant il murmurait en serrant sa grosse canne : « C'est naturel,... il n'y a rien d'étonnant; il faut qu'unefemme aime son mari, il le faut.

— Oui, mais ce qui est lâche et misérable, c^est que je l'aime parce qu'il ne m'aime pas.

— Mon Dieul mon Dieu, expliquez-vous!

— Est-ce que ces choses-là peuvent s'expliquer? Je suis comme un joueur qui commence à perdre la tête vers les trois heures du matin, et, pour rattraper cent louis, risque toute sa fortune. Je veux gagner, comprenez-vous? Eh bien ! pour me faire aimer, j'emploie les moyens qui ont cours, ceux du milieu dans lequel je vis. Si je vous disais,... vous ne vous en blesserez pas? si je vous disais que j'ai songé à faire la coquette avec vous afin de le rendre jaloux! C'est honteux, n'est-ce pas? Je me fais teindre les cheveux comme pour une mascarade, je parle comme les ûlles, je me grise de bavardages idiots, et ma grande préoccupation est que

▲ UTOUK D'UNB SOURC& 181

Von sMmagîne que tout cela m'est naturel. Je me fais pitié quand j'ai le temps ; mais je vous jure que, s'il fallait demain me tatouer le visage en vert et me passer des anneaux de rideaux dans les narines, je le ferais sur l'heure pour qu'il me remarquât.

— Non, non, cela n'est pas, dit le prêtre en essuyant de sa main des gouttes de sueur qui lui perlaient au front, non, madame la comtesse, vous vous trompez, vous vous méconnaissez; mais Dieu lit au fond de votre cœur.

— Tant pis pour moi, il lit de tristes choses I

— Ne dities pas cela, conservez le respect de vousmême, si vous Voulez rester digne d'être aimée. L'amour sincère n'a jamais dépravé personne, il grandit et purifie ail contraire comme tout ce qui vient de Dieu. Faut-il juger les diamants par la fange qui les recouvre? Purifiez vôtre tendresse, dépouillez-la de ces souillures qui ne sont qu'à la surface. Ëhl mon Dieu, je le sais bien, on désespèffe, on se croit maudit, tout hrûle autour de soi... mais ne doutez pas du Seigneur; priez-le, jetez-vous dans ses bras. Si vous saviez comme il calme et comme il console I

— Vous avez donc ét^ malheureux aussi?

^>- Quelle est donc la vie, si humble qu'elle soit, qui n'ait poiiït eu ses orages et ses tempêtes? Voyons, tout n^est point aussi triste et sombre que vous le croyez peut-être. Si vous aimez aussi complètement votre mari, c'est qu'en dépit de ses défauts il a au fond du cœur des qualités qui à votre insu vous attirent.

— S'il en avait, je ne l'aimerais pas autant, » dit-elle tout bas en se couvrant le visage de ses deux mains. Et la voix ^f)ii^^ço\xpée par les larmes, elle ajouta ;

15S AUTOUR D'UNB SOURCB.

«Le lendemain de mon mariage, savez-vous ce qu'il faisait? Il soupait avec trois filles après avoir perdu soixante mille francs dans la soirée.

— Grand Dieu . mais c'est une infamie!... Pardon, je veux dire simplement que le comte est... est... un misérable; et on ne l'a pas châtié, souffleté devant tous?

— Et qui donc eût osé, je vous le demande?

— Moi! j'en jure Dieu, moi, si j'avais été là. La patience a ses bornes aussi, et la colère éclate devant les infamies. Vous n'étiez donc entourée que de lâches?

— Le comte a eu dix duels, et en est sorti sans une égratignure. Il ne craint personne, je vous l'assure.

-^ Croyez-vous donc que j'aie peur? Je l'aurais écrasé d'un soufflet, fît le prêtre avec une violence telle que la comtesse baissa les yeux, puis se calmant tout à coup :

— Etqu'avez-vous fait, qu'àvez-vous fait? demanda-t-il.

— Eh bien! j'ai trouvé qu'il était grand seigneur, qu'il ne pouvait se soustraire tout à coup à la grande vie qu'il avait menée et que menaient tous ceux de son rang et de son monde. J'eus pour la première fois la rage de l'attirer à moi, de l'emporter sur les filles qu'il connaissait et tout le reste, la rage de me faire aimer... Et, comme il n'avait pas de quoi payer les soixante mille francs pour le lendemain, parce que mon père avait pris ses précautions , j'ai mis mes diamants en gage, et la dette a été payée à midi sonnant.

— C'est bien, c^est bien, madame la comtesse, et vous croyez qu'il ne vous en aura pas une reconnaissance éternelle? Âh! par exemple I

— Pauvre cher bon curé, que je vous aimel... Il ne me le pardonnera jamais de sa vie. Je Tai humilié, rien de plus, et j'aurais dû le prévoir. Ah! je n'ai pas eu de

chance pour mon coup d'essai! Comprenez donc que le comte ne peut me considérer comme son égale, que je suis toujours pour lui la fille d'un marchand de robinets extrêmement riche et fort puissant, mais dont la richesse et Tautorité ne font que rendre plus choquante la bassesse de l'origine. Pressé par le besoin, traqué de mille façons, — est-ce qu'il pouvait savoir compter? — M. de Manteigney a, dans un moment qu'il regrette, échangé son nom contre une fortune...

— Vous parlez de cela comme si ce n'était pas une action honteusel Je ne suis pas gentilhomme...

— Il y a pourtant des moments où vous en avez l'air,

— On m'a trouvé dans je ne sais quel coin, oublié, inconnu, et Dieu a fait le reste , mais je suis blessé par ce que vous dites; cela n'est pas juste, je le sens, j'en suif sûr; la noblesse française ignore ces hontes-là. Dieu ne permettrait pas qu'il en fût ainsi. L'action que vous citez est exceptionnelle, unique, oui, unique. Cela est affreux I

— Affreux! pas plus de son côté que du mien.

— Vous vous trompez, vous ne jugez pas froidement. N'en parlons plus.

— Parlons-en au contraire. Ce marché , si honteux qu'il puisse vous paraître, parce que vous vivez loin du monde, a été loyalement consenti de part et d'autre, l'étais sûre... presque sûre qu'on ne m'épousait que pour ma fortune; mon père savait bien qu'il achetait un titre; seulement, quand tout a été signé, le gentilhomme s'est trouvé en face d'un homme d'affaires qui n^éiait ébloui qu'en apparence et qui conservait la supériorité du riche sur celui qui ne l'est pas, du protecteur sur le protégé... C'est si béte le mondel... Dn gen-

tjlhomme ne pardonne pas cela. J'aime bien mon père, mais enfin il s'est enrichi en vendant des robinets.

— Ehl bonté divine I les hommes ne sont-ils pas égaux devant le Seigneur? »

En disant cela, le' visage du prêtre s'était illuminé d'une expression si noble et si pure, que la jeune femme resta quelques instants sans répondre.

« Vous êtes au-dessus des misères humaines, monsieur le curé, dit-elle enfin; mais, si les hommes sont égaux devant Dieu, vous savez bien qu'ils ne le sont pas devant la société. Est-ce que je n'ai pas vu, même au couvent, surtout au couvent, traiter avec des égards particuliers qui ressemblaient à du respect des filles de noblesse pourtant bien laides, bien pauvres et bien sottes? Est-ce que je ne vois pas partout les bourgeois enrichis changer leur nom bien vite pour faire croire qu'ils ont de la naissance? Et moi-même, quand papa vint me dire : « Veux-tu être comtesse? » je me mis à trembler comme une feuille!

— Un noble qui vend son nom, murmura le prêtre, qui mène une vie de débauche et de jeu, tombe au niveau des derniers, et alors son titre ne le sauve pas, il Taccable.

— Tout cela, ce sont de belles théories. Oui, je savais bien qu'il était ruiné, joueur, blasé; je savais qu'il avait usé de la vie de toutes les façons possibles; mais, que voulez-vous? ces défauts-là m'attiraient, ils étaient si différents de ceux que je voyais autour de moi! Tons les gens que j'entendais citer comme des types d'élégance ne menaient-ils pas la vie du comte? La curiosité s'en niéle, l'impossible vous tente; on se dit: Il m'aimera tout de mêiï^el... Économie, prudence, travail, prévoyance, sobriété, j'avais été bercée avec ces ipotâ-U»

AUTOUR D'UNB 80URCB. 155

8t f ai toujours vu que ceux qui pratiquaient ces vertus précieuses ne souhaitaient rien tant que de s'en débarrasser, comme on se débarrasse d'un tablier de cuisine quand une visite arrive. Durant toute mon enfance, j'avais vu entasser des gros sous, et je m'étais heurtée contre toutes ces piles de ])lus en plus hautes et rapprochées... L'idée que certaines gens jetaient par les cheflains les louis d'or à poignée me soulageait. Croyez-vous vraiment que le premier venu puisse avoir cette inisouciance du lendemain, ce mépris de l'argent, puisse conserver dans la ruine cette aisance, que le premier venu ose ainsi regarder la fortune en face et lui rire au nez? Moi, je trouve cela noble. On a cela dans le sang, cela Ae |)eut s^apprendre et sTacquérir. »

L'abbé Roche la regardait fixement. Il avait une sorte de vertige, il sentait bien que la pauvre femme était égarée, jugeait mal, se faisait illusion; mais en même temps il y avait dans son erreur je ne sais quoi d'audacieux, de hardi, de passionné dont il retrouvait l'écho dans ses propres souvenirs, et qui le tenait sous le charme. La comtesse continua :

u Je vous ai dit que mon mari s*était souvent battu en duel pour la première fille venue, et cela depuis mon mariage. Vous croyez peut-être que j'en fus indignée? J'en ai souffert, parce que je tremblais pour lui et aussi parce qu'il me prouvait par là son indifférence ; au fond, je l'en aimais davantage. Tout cela vous étonne; c'est pourtant la vérité. J'étais fière de lui* Le soir, dans mon lit, lorsque j'étais bien seule, je dévorais les petits jour* paux où Vqjfx racontait ses aventures en termes voilés qu^ ^[^'ét^ient un mystère pour personne. C'était plus fort qiie poi, jeplëiirkis, je riais, et je relises vih^t fois l'article*

]2»6 AUTOUR D'UNB SOURCBL

Ce n'est pas mon père ni personne des miens qui pour une niaiserie, un mot, un regard, au mépris de tous les cancans, eût exposé sa vie! Plus la cause est futile, plus le courage est grand. »

Tout en disant cela, ses yeux étincelaient.

« L'honneur n'est pas là, fit le prêtre.

— Le sien est intact, je vous prie de le croire, et le comte passe partout pour un galant homme... irréprochable, monsieur!

— Pourtant, quand il joue, c'est votre argent qu'il perd et celui de votre père. Est-ce le fait d'un homme loyal?

— Pourquoi serait-il économe de ma fortune, puisqu'il ne l'a point été de la sienne? Est-ce qu'il peut se transformer, endosser tout à coup, les petites vertus d*arrièreboutique parce qu'il a épousé la fille d'un commerçant? J'aurais pour lui moins d'estime, s'il avait pour nous plus d'égards. Il nous méprise : eh bien cela est franc, net, loyal. Encore une fois il a fait un marché : il a échangé son nom contre une fortune... Il use de la fortune, et il a raison; j'use bien de son nom, moi! »

Tout à coup la jeune femme s'arrêta, et pleurant de nouveau : « Je suis bien malheureuse, allez 1 »

Le curé lui prit la main, et tandis que dans son trouble il cherchait une parole consolante: « Où est le bien, où est le mal? Je n'en sais plus rien, dit-elle; je ne peux plus rien juger, je me débats, je ne sais plus ce que je dis, j'ai peur de ce que je pense, et je me fuis moi-même, comme quelqu'un qui a le feu à ses vêtements. J'ai tout tenté pour me faire aimer de lui, et je n'ai rien obtenu, pas un serrement de main, pas un pauvre baiser... » Puis, parlant à voix basse : « Tout le monde a été sa

AUTOUR D'UNB SOURCB. 191

femme, excepté moi I Excusez-moi, mon cher curé, si je vous parle aussi longuement de mes misères; mais j'ai vraini^jU besoin que l'on me tende la main« que Ton m'aide, que Ton m*aîme un peu... Il faut absolument que nous coupions court à cette dernière aventure, n'est-ce pas? A Paris, tout cela passait: mais ici c'est impossible. Autre milieu, autre façon d'agir. Le comte de Manteigney amant d'une bohémienne qui marche pieds nus, d'une gardeuse de chèvres en haillons... je ne peux pas supporter cela, mon père ne le tolérerait pas non plus, et il faut ménager mon père. Nous avons des dettes.

— Gomment, des dettes I quelles dettes?

— Oui, moi, j'ai des dettes, et beaucoup. Je vous ai dit qu'il était joueur. Gomment aurais-je fait, si je n'avais pas emprunté de l'argent à droite et à gauche, chez ma lingère, mon tailleur? G'est pitoyable; que voulez-vous? il vaut encore mieux que ce soit moi qui fasse cette besogne. »

La conversation continua de la sorte encore quelques instants. L'abbé Roche avait peine à se contenir. Tout ce qu'il venait d'entendre tourbillonnait dans sa tête, et la jeune femme, un peu calmée, mais frémissante encore, lui disait : « Voyons, cherchons, trouvons un moyen. Il faut éviter un scandale honteux; ne pourrait-on pas éloigner cette petite?

— Son père n'y consentira jamais, madame, et puis il faudrait trouver un prétexte; mais il n'est pas possible (Jue le comte soit sérieusement épris de cette fille, qui n'a probablement rien des séductions auxquelles il est habitué.

"^ Précisément, c'est le nouveau, l'étrange, l'absurde,

IW AUTOUR D'UNB SOURCB.

qui rattire et le retient. Voilà déjà longtemps que cela dore, je le sais.

— Ne poarriez-YOus alors éloigner M. de Manteigney pendant quelque temps, le distraire, l'occuper? 11 aura bientôt oublié cette aventure. »

La comtesse regarda le curé d'un air pensif.

« Oui, dit-elle, vous avez raison, il faut essayer, il veut acheter des chevaux, les Pyrénées sont encore en fête. Nous iroûs à Tarbes, il a un ami de ces côtés-là; nous irons à Luchon, à Gauterets; cela n'est pas impossible i... Merci, monsieur le curé.

— Vous partirez donc avec votre marif

— Sans doute.

— Oui, oui... sans doute. Vous avez raison; il le faut, il le fautl B

Ce fut en tremblant que la comtesse fit allusion devant son mari au voyage de Tarbes. Elle affirma que retourner à Paris en passant par les Pyrénées serait chose délicieuse, qu'il était d'ailleurs absolument indispensable de se procurer quelqu'es-uns de ces petits chevaux si précieux dans les pays de montagnes... Bref, elle cherchait tous les moyens possibles de présenter son projet sous un jour favorable; mais contre toute attente !e comte fut le premier à sourire, et il saisit avec un tel empressement cette proposition de voyage que sur l'heure le départ fut fixé à trois jours de là. Cette rapide détermination n'avait en somme rien de fort extraordinaire. Depuis quelques jours te seigneur du pays çqm-

AUTOUR D'UNri SOURCB. 159

mençait à bâiller avec excès. L'ennui l'avait gagné. Sou ami Glaudius en effet n'était plus là, M. de Rougeon était d'un commerce insupportable. Restait M. Larreau; mais, outre que le gendre et le beau-père étaient de nature différentes, d'habitudes opposées, 1# comte, délivré maintenant des préoccupations d'argent qui avaient rendu sa vie de garçon si difficile, ne songeait plus qu'aux •incessantes humiliations dont la seule présence du capitaliste était la cause. Le dernier rejeton de la plus noble famille du pays serait donc l'éternel obligé, le vassal silencieux de cet enrichi vulgaire, qui, sous son apparence de bonhomie, cachait l'énergie d'un marchand âpre aux affaires, inflexible, envahissant. Cest lui qui commandait en maître, lui qui décidait et dirigeait les travaux, sur le résultat desquels il ne daignait même pas s'expliquer.

M. de xManteigney souffrait beaucoup de tout cela; mais comment rompre avec un homme à la générosité duquel il devait son luxe, son train de maison et tout ce superflu splendide nécessaire à sa vie? Le comte voulait chasser toutes ces idées pénibles ; au moins fallai^ il, pour l'y aider, qu'il eût sous la main quelque distraction de haut goût. Et puis les joies de Paris ne s'oublient pas si vite* Les dettes, les chères dettes d'autrefois, lea tracas, les mille bâtons qui venaient se loger dans ses élégantes roues, lui arrachaient des soupirs, et lorsque, étalé dans un fauteuil sur la terrasse du château, le cigare aux lèvres, le journal sur les genoux, il Dxait l'immense horizon, dans l'éclat des glaciers dorés par le soleil il croyait apercevoir Tavant-scène d'un petit théâtre, et ses narines frémissaient au souvenir de $«tte odeur de gax et de musc qui n'était pas eaas

160 AUTOUR D*UNB SOURCE.

charme pour son odorat parisien. D'autre part, sa jeune femme, si charmante qu'elle fût, lui semblait être un reflet paternel, elle lui rappelait sa signature absurde. La fille du père Loursière l'avait amusé, il est vrai, pendant un instant ; mais cette petite sauvage aux pieds nus avait beaucoup perdu de son prestige. Bref, M. de Man«teigney s'ennuyait énormément.

L'abbé Roche aperçqit une seule fois la comtesse au sortir de Téglise. « C'est arrangé, lui dit-elle, nous partons demain.

— Vous voyez, madame, qu'il ne faut désespérer de rien; rassurez-vous, prenez courage. »

Le lendemain, en effet, vers dix heures du matin, il apercevait là-bas, dans la vallée, deux calèches encombrées de bagages filant au grand trot vers la route de Virez parmi les travailleurs, qui se découvraient respectueusement. Le prêtre eut le courage de remercier la Providence de ce départ qui l'accablait.

M. Larreau avait laissé partir ses enfants en compagnie de la famille de Rougeon. Il était resté seul au châeau, prétextant son besoin de repos et la direction des travaux qui nécessitait sa présence. Sans doute aussi était-il heureux de se trouver mattre absolu dans ce domaine seigneurial, qu'il considérait, non sans raison, comme une conquête et comme le couronnement de son propre édifice.

L'abbé Roche n'éprouvait aucune de ces douces sensations, tout se décolorait autour de lui, subitement le pays était devenu désert. Il se sentait cruellement isolé» et parfois il se surprenait à souhaiter la présence dô cette société joyeuse et maudite que quelques jours auparavant il évitait avec tant de soin. Il reprit avec ar«»

AUTOUR D'UNB- SOURCB. 161

deur ses excursions dans la montagne, caril n'était point homme à céder sans combat aux préoccupations étrangères. Il voulut profiter des derniers beaux jours et revoir les chers endroits qu'il aimait tant. Il s'enfonça dans ces petits chemins encaissés où les torrents micros* copiques chuchotent et se poursuivent parmi les pierres; étincelants comme des filets d*argent, agiles, infatigables, on les voit se heurter contre un obstacle, jaillir en mille goutelettes fines et se perdre tout à coup pour reparaître ensuite plus vivants, plus limpides et plus joyeux que jamais. Parfois, dans le creux d'une roche qui par hasard se trouve là, ces petits êtres réunissaient leurs eaux, et, se reposant un peu de leur longue proniienade, se transformaient en un miroir transparent et pur où les arbres et le ciel se reflétaient tranqni lement. Alors, un oiseau, sautillant avec prudence, s'approchait lentement, buvait à petits coups rapides, et s'envolait bien vite dans les branches voisines, laissant le miroir frémissant et ridé.

a Tout ce qui est au monde jouit, s'agite, sf enlace et frémit, pensait Tabbé Roche, et cette pierre elle-même, brûlée par le soleil, est heureuse sous les caresses de l'eau glacée qui Tenveloppe et la rafraîchit» »

De temps en temps» il revoyait une de ces maisonnettes en sapin rougeâtre à moitié cachées dans un bouquet de noyers. Le foin déborde par les lucarnes, et sur )e balcon, parmi la lessive qui sèche, des paniers à volailles, des poifsnôes d'herbes, des paquets de graine et des bottes d'oignon se balancent au bout de leur ficelle. Ici le four en briques avec son grand trou noir ; là sont des tas de fagots où les poules vont pondre, le traîneau pour Thiver, les échelles, les planches et tout le fouillis

18» A.UTOUB D'UNB 60URCB.

pittoresijue des choses de la vie domestique. Dans le petit verger tout tacheté de soleil, sous les arbres courts et trapus, faits pour résister aux grands vents, de longs sapins creusés en forme de tuyaux, suspendus d'un arbre a Tautre, soutenus par des piquets, tout humides et suintants, conduisent l'eau d'une source voisine dans une auge en granit, rugueuse et grossièreflaent travaillée, mais tapissée de paillettes miroitantes qui étincellent à travers l'épais cristal. Une vache y boit lentement, tandis que ses gros yeux se ferment, et que se gonflent ses amples flancs, et deux bambins réjouis, aux cheveux ébourriffés parsemés de brins de paille, boivent aussi dans le creux de leur main de Tautre côté de Tauge et rient à la bonne bête, qui semble leur dire : « Mes enfants, tout à Theure nous plaisanterons, mais quand j'aurai fini. »

La mère est là, qui étale son linge, et l'homme n'est pas loin, fauchant sans doute sur la pente l'herbe odorante, car on entend sa chanson bizarre que scandent ses grands coups de faux. Celui-là ne travaillait donc pas dans la vallée? Le seul peut-être des environs? Le prêtre regardait ce tableau d'un œil rapide et discret ; il n'y trouvait plus comme à l'ordinaire une sensation de calme et d'apaisement. Entre l'image qui s'offrait à ses yeux et les pensées qui traversaient son esprit, le contraste n'en était que plus violent. « N*ai-je point été imprudent et coupable en lui conseillant de partir? Il sera guéri momentanément d'un mal ; oiais elle va retourner dans cette fournaise! » Et tout ce qu'il se figurait de la vie parisienne lui revenait à l'esprit.

Qu'était-ce que ces femmes débauchées qui attiraient les regards delà foule, devenaient célèbres et rendaieat

AUTOUR D'UNE SOURCB. 163

câèbres aussi les gens assez riches pour acheter leurs faveurs ! Quelle devait être la dépravation d*UQ monde où de semblables créatures imposaient leurs lois, leurs mœurs et jusqu'à leurs costumes? Et ces soupers après lesquels des grands seigneurs, bénis de Dieu pourtant, perdaient des montagnes d'or, dussent-ils recourir ensuite à des bassesses pour payer le lendemain la dette de la nuit ? 11 songeait au Bas-Empire, aux orgies de Néron, le festin de Baithasar lui apparaissait, et, son imagination s'exaltant à la chaleur de son sang, il entrevoyait au milieu de ce sabbat d'étranges bacchanales, des centaines de courtisanes d'une beauté diabolique, irrésistible, mortelle, couvertes de pierreries et de satin, buvant dans des coupes d'or et tenant sous leurs pieds la jeunesse ivre de débauches et de désirs maudits*

Alors il gravissait avec plus d'ardeur, les veines de son front et de son cou se gonflaient, sa sueur devenait froide, les muscles de sa mâchoire se contractaient.., jusqu'à ce que l'image de la jeune femme en pleurs lui apparût comme apparaît un coin de ciel bleu à la fin d'un orage. Il se réfugiait dans ce souvenir qui lui semblait divin* Son âme se confondait avec la sienne ; mais à mesure qu'il était pénétré davantage par le charme de cette nouvelle sensation, l'idéale vision prenait des formes palpables, précises. Ce n'étaient plus la douleur de la pauvre femme, ses angoisses, ses pensées, qui s'imposaient à lui; c'était la femme elle-même, dont il croyait sentir le contact, dont il voyait les contours matériels, c'étaient les mille détails de sa personne physique qui se dressaient devant lui comme des témoins accablants.

Il était donc maudit, lui aussi, envahi comme les autres par <( l'ivresse des voluptés sensuelles? »

154 AUTOUR D'UNB SOURCtf,

Hélas î le pauvre prêtre tf avait qu'un défaut : celui d*étre homme et d'avoir conservé intacte, en même temps que la pureté de son cœur, la virilité de son corps. Les existences exceptionnelles ne sont pas le fait de tout le monde ; c'est une chose délicate que de retailler les hommes sur des patrons de convention. Pour vouloir fabriquer des anges, on risque fort d'estropier les gens et de ne créer que des monstres, des fous ou des malheureux ; mais passons.

La zone habitée dans la montagne cessait tout à coup, et avec elle la grande végétation. Ce n'était plus alors que buissons rabougris, arbustes noueux, rampant sur une herbe une, dure et menue, touffes de plantes aromatiques aux feuilles rudes et sombres, sous lesquelles se cachaient des fleurs microscopiques dont la couleur et le parfum avait je ne sais quoi de tendre et de pénétr;>nt. Â de rares intervalles, un sapin solitaire, sentinelle avancée de la forêt, se dressait entre deux rochers. A cette hauteur, on respirait un air purifié, et sous le soleil devenu brûlant, on se sentait rafraîchi par une brise vivifiante qui avait frôlé les glaciers. On découvrait de là le pays tout entier : sentiers, cabanes, bouquets d'arbres, vergers, et aussi les maisonnettes de Grand-Fort longeant b, route jaunâtre, le château de Manteigney et la longue \ '.liée se déroulant jusqu'aux premières pentes des montagnes voisines, dont la silhouette vaporeuse se confondait avec les nuages du ciel.

C'était un beau spectacle, et le curé, tout en prêtant l'oreille aux bruits lointains qui montaient jusqu'à lui, se disait : L'homme a le bras court et l'âme immense; il est à la fois fils de Dieu et de la terre. Au delà du cercle étroit où commandent les organes physiques, au

AUTOUR D'UNB 80URCB. 165

delà de ces passions humaines, de ces désirs fiévreux* Tcsprit puriûé des souillures s'élance vers des horizons sans fin qui se succèdent jusqu'à Dieu!

Pour le moment, il se croyait entré dans Tun de ces horizons; Timmensité Texaltait, il sentait les angoisses et les cauchemars s'effacer peu à peu, noyés dans son enthousiasme, comme Test une gouttelette boueuse dans !e cristal d'un lac sans fond. Il était plus grand, plus fort; un sentiment de noblesse et de fierté l'envahissait; il se retrouvait lui-môme avec bonheur, et le trouble misérable de ses sens émus, ces inquiétudes qui l'agitaient toutà l'heure, lui paraissaient maintenant indignes de lui. N'avait-il donc plus une mission divine? Était-il donc devenu faible et lâche à ce point qu'en lui le moindre frisson de l'homme dût faire fuir le prêtre? Parce qu*elle était femme et belle, allait-il hésiter à lui porter secours? Qu'importait son sexe? Devait-il savoir si elle en avait un ?

Il continua sa route vers la forôt. Elle était sombre et fraîche; les sentiers, d'abord frayés sur un sol élastique 3t noirâtre parmi les bruyères et les fraisiers sauvages, se perdaient bientôt au milieu des racines dénudées qui •('enchevêtraient comme les osiers d'une corbeille. Là, tout était humide, suintant, l'air lui-même était plein de moiteur. Les mousses qui recouvraient les rochers et les troncs brillaient et ruisselaient comme brille et ruisselle une touffe de serpolet que baigne la rosée du matin. Â l'extrémité des branches noueuses et rongées pendaient ie longues chevelures vertes, comme la barbe d'un dieu marin. Une végétation surabondante envahissait le sol, s'accrochait aux. arbres, pénétrait partout ; jusque dans les fentes djes vieux sapins morts, pourris et courbés à

IdÔ AUTOUR D'UNB SOURCE.

terre, les petites plantes poussaient par centaines avec l'ardeur d'héritiers pressés de jouir.

On eût dit que la nature, à court d'espace, s'était dé* barrasséa là d'un excès de fécondité. Il fallait se frayei un passage dans ce milieu trop rempli, s'accrocher au> racines tandis que le pied glissait. On se sentait enveloppé par cet épanouissement, cette ardeur de vie. Dans l'atmosphère immobile, des milliers de petits bruits confus, de murmures iudéûnissables; pas un être humain» mais tout un monde d'êtres! On les entendait, on les devinait. Toutes les. fécondités s'attirent* Sous ce fouillis déplantes, sous ces herbes, dans ces mousses, s'agitaient des peuples entiers. Ces feuUles, ces herbes, ces mousses elles-mêmes, respiraient, vivaient,... aimaient peut-être. Sous quel ardent baiser cette terre avait-elle été fécondée, sous quelle divine caresse tous ces êtres avaient-ils pris naissance? A mesure que l'homme approche son œil efr concentre son attention, les mottes de terre se peuplent et s'animent, les grains de sable ont leur architecture, leurs cavernes, leurs horizons, les riens deviennent quelque chose, et l'on est ému en trouvant sous la mousse Timmensité sans limite gu'on ne rêvait que làhaut.

Ainsi pensait le prêtre. Que de fois il était venu s*a»> seoir à ce grand banquet de la vie! Il buvait, il se grisait à la source pure de toute poésie, oubliant les limites étroites de son humble existence, ses luttes, ses défaillances. Sa poitrine se dilatait; il ouvrait son cœur et ses bras à cette maîtresse invisible et féconde que Dieu lui permettait d'aimer. Il jouissait sans le savoir en poète, en artiste; par les yeux, par les oreilles, par tous ses sens avides de sensations, il se laissait pénétrer. Alors

AtJtOUtI B'tTMB 60UttC& 16?

il tirait de sâ poche un gros morceau de pain bis, et, joyeux de vivre, assis sur quelque roche, les pieds pion géant presque dans l'eau, il déjeunait avec délices.

En se retrouvant maintenant au milieu de ces souvenirs, Tabbé Roche se sentait rçnattre. « Je suis plus fort que je ne crois, pensait-il, ces tentations ne sont, que mensonges. A quoi m'aurait-il servi d*user mes forces à lutter contre moi-même, à réduire en poussière les instincts qui étaient en moi? Pourquoi Dieu m*auraît-il privé de toutes les jouissances humaines, aurait-il brisé à ma nais* sance tous les liens qui réunissent les autres hommes entre eux? pourquoi m*aurait-il condamné dès l'enfance à risolement, si ce n'est pour me mettre, grâce à ces épreuves, au-dessus des faiblesses ordinaires? Le sacrifice, qui use et ruine les faibles, épure et ranime les forts. Le prêtre a pour famille l'humanité tout entière, son cœur est à tous, sans distinction de castes, de fortunes, de noms. Au mépris de ses sympathies ou de ses antipathies personnelles, il doit donner à tous son temps, ses peines et ses prières.

Alors l'espèce de répulsion qu'il éprouvait pour Tentourage du comte lui semblait être un sentiment coupable. Il s'éloignait de ces gens; mais était-ce uniquement le dégoût de leurs vices qui le faisait agir? N'y avait-il pas de sa part un peu d'orgueil, et, ne comprenant rien de leurs paroles, de leurs allures, de leurs façons d'être, ne les fuyait-il point par crainte d'être ridicule? îl s'accusait lui-même, se condamnait et se disait : « A l'avenir, je serai humble.» Joyeusement il acceptait par avance cette humilité qui le grandissait aux yeux de Dieu et aux siens. « Mon devoir est d'aller à eux, de les persuader, de les convaincre, de le«î rai ^^ner au bien en dépit d'eux-

108 AUTOUR D'UNB SOURCB. ',

mêmes. » Et il jouissait à la pensée qu'il était plus près de Dieu, entre l'humanité et la Providence, loin des tentations, près de la récompense.

L'automne s'avançait, le branchage des arbres commençait à se détailler sur le gris du ciel, et des nuées de feuilles jaunies encombraient les ruisseaux. Le ma tin, on apercevait çà et là dans la vallée, et comme à travers un brouillard de gaze, les feux qu'allumaient les travailleurs pour faire chauffer leur soupe. L'air était dévenu plus sonore, ainsi qu'un appartement démeublé, et l'on entendait de loin les clochettes des troupeaux descendant de la montagne pour prendre leurs quartiers d'hiver dans les étables du village. Quoique la pluie tombât souvent et que les chemins fussent très-mauvais, M. Larreau était toujours dehors. L'abbé Roche évitait sa rencontre autant qu'il le pouvait ; mais un jour le capitaliste mit une telle obstination à aborder le curé que la conversation s'engagea entre eux. a Vous allez de ce côté, mon cher curé ? Moi aussi ; faisons route ensemble, voulez-vous? »

Le curé, qui n'avait pas Fart des réponses évasives inclina légèrement la tête en signe de consentement.

« Savez-vous que Manteigney et Grand-Fort-le-Haut font du bruit dans le monde, mon cher monsieur le curé ? L'un des journaux que j'ai reçus ce matin... Où donc est-il, ce diable de journal î... »

Tout en disant cela, il cherchait dans une poignée df feuilles et de brochures qu'il tenait à la main.

AUTOUR D'UNB SOURCR IM

« Paî la dans celui-ci justement un article, ma foi, charmant, très-spirituel, très-coloré, quoique légèrement indiscret, où ce pays est peint en détail : mœurs primitives, légendes de Tautre monde, configuration géographique, etc., rien n*y manque. A en croire l'auteur de ce petit bijou, nous serions ici dans un véritable paradisi terrestre, un peu hanté par les esprits malins, il est vrai, inais enfin tout cela est piquant et fort originah Tenez, monsieur le curé, voici ce journal, vous lirez cela chez vous. 11 y a, comme vous voyez, une jolie gravure représentant le château, et voici votre église en cul-de-lampe. C'est très-ressemblant. Au fait, prenez tous ces journaux, je n'en ai pas ouvert la moitié; mais j'ai ma journée prise, c'est aujourd'hui jour de paye. »

L'abbé Roche était stupéfait. Pourquoi s'occupait-on de Grand-Fort ? de quel intérêt cela pouvait-il être pour des lecteurs parisiens 7 Instinctivement il devinait que cette publicité ne présageait rien de bon, et il était attristé de voir sa chère vieille église reproduite sur ce papier.

« Qui a pu écrire cet article ? fit l'abbé avec inquiétude.

— Ah I par exemple, je n'en sais rien, et à moins que vous n'en soyez l'auteur,^ monsieur le curé...

— Moi ?

— Je plaisante. La vérité est que je soupçonne fort cet indiscret Claudius, qui se pique de littérature, et vérita- Dlement ne s'en tire pas mal. D'ailleurs ce petit morceau est spirituel, gamin, humoristique comme lui; cela lui ressemble... Charmante nature que celle de ce garçon! » Puis, changeant tout à coup de conversation : a Eh bien I monsieur le curé, nous voilà bientôt en hiver, les

17D AUTOUR D'UNB SOURCB.

matinées sont diablement fraîches.,. Heureusement qu'ici le bois n'est pas cher. Avez-vous vu les travaux?

— Je les ai vus de loin, monsieur, en passant.

— Je crois, entre nous, que le pays en est fort intrigué; il m'a semblé remarquer cela. C'est singulier comme les choses les plus simples prennent un caractère fantastique au milieu de ces montagnes ; tout y paraît surnaturel, même les embellissements qu'un simple particulier fait à sa demeure. Vos paroissiens sont gens d'imagination, mon cher curé, et c'est par là qu'ils veulent être conduits. Tentez de faire leur fortune, leur bonheur par des moyens faciles à comprendre : ils s'y refuseront avec énergie. Mettez-y au contraire quelque adresse, montrez-leur le progrès à travers une gaze miroitante, saupoudrée de merveilleux ; ils se précipiteront vers lui, et vous ne pourrez plus les retenir. Ehl mon Dieu, c'est l'éternelle histoire de l'humanité. Après tout, qu'importent les moyens, si le résultat est bon? Encore une fois, qu'est-ce que nous voulons? La prospérité de cette contrée, où n'ont point pénétré les bienfaits de la civilisation, où des richesses incalculables restent enfouies. Moi, je suis homme d'argent, je ne m'en cache pas... Qu'est-ce que vous avez ?

— Je suis un peu pressé, et je songe qu'on doit m'attendre au presbytère.

— Encore quelques instants : il ne nous arrive pas si souvent d'échanger nos idées. Tout cela d'ailleurs est Tort important. Je crois vous L'avoir déjà dit, vous n'êtes point un homme ordinaire, vous avez une intelligence d'élite, et... je vous demande pardon, d'élite. Moi, je ne suis qu'un capitaliste, c'est convenu ; ma:sj'ai ma valeur. A notre époque, tontes les crises sociales sont des crises

d'argent. Les révolutions d'ailleurs n'ont jamais été qui des questions de gros sous ; le sort des empires est tout entier dans le prix des côtelettes : interrogez Thistoire. L'inquiétude morale des masses tient uniquement à la soif légitime d'un bien-être matériel généralisé. Or, je vous le demande, qu'est-ce que ce bien-être-là, si ce n'est le travail incessant et habilement conduit des capitaux, l'utilisation savante des moyens?

— Mon Dieu, monsieur ; mais la morale, la vertu, le bonheur, ces trois mots qui n'en font qu'un, ne sont-ils pas en dehors et au-dessus de cette prospérité matérielle dont vous parlez avec tant d'enthousiasme ?

— Touchez là, mon cher ami, vous m'avez compris. La moralisation des hommes I voilà en effet l'objectif suprême vers lequel doivent tendre tous les efforts des moralistes, c'est-à-dire des hommes d'action, car il n'y a de moralistes, à vrai dire, que les hommes d'action. Eh bien ! ne sentez-vous pas tout de suite que la moralisation des masses est basée tout entière sur la satisfaction de ce bien-être matériel dont le premier mot est: as...so...cia...tion? Un grand mot que celui-là I Les hommes sont solidaires, et restent impuissants s'ils sont isolés ; mais que celui-ci apporte ses capitaux, que cet autre apporte son intelligence, son activité, sa connaissance des hommes; qu'un troisième joigne à tout cela la sanction morale qui est inhérente à sa personne, à sa profession, à son caractère, oh I alors ces trois hommes soulèveront le monde I Voilà l'association. Tenez, parlons franc : qu'est-ce qui me pousse à rêver le bonheur et la.., moralisation de ce pays? Vous ne me ferez pas l'injure de croire que c'est un sentiment d'intérêt étroit et personnel. Grâce à Dieu, ma fortune est faite et bieo faite.

je ne demande que le calme et le repos; mes cheveux sont gris, ma fille est casée.»

L'abbé Roche tressaillit; ce mot casée lui était douloureux, il le trouvait trop juste. « Ce qui me pousse, c'est le désir d'utiliser un reste d'intelligence et les puissants moyens dont je dispose au profit d'une population neuve, naïve, touchante. »

M. Larreau s'arrêta pendant quelques instants, entr*ouvrit imperceptiblement son œil gauche, et, se caregsant le menton : « ... Avez-vous visité le plateau de la Salette, mon cher ami? fît-il. Quelle admirable chose que cette noble entreprise I quels merveilleux résultats obtenus en quelques années ! Ah ! monsieur le curé, vou^ avez raison de le dire*: La foi soulève des montagnes ! il y a maintenant sur ce plateau un capital formidable. C'est un trésor... sorti de terre, on ne peut pas dire mieux.

— Vous me parliez tout à Theure de ce pays-ci, observa le prêtre, et vous disiez...

— Comme catholique, je dois vous avouer que le miracle de la Salette est un des dogmes qui m'inspirent le plus de respect et...

— Le fait de la Salette n'est point un article de foi, monsieur, et le mot dogme n'a rien à faire ici, interrompit le curé avec vivacité.

— Vous ne me laissez pas le temps de m' expliquer. Attendez donc ; je ne suis pas de ces gens qui confondent tout ensemble, veuillez le croire. Je suis catholique, j'ai la foi, la foi du charbonnier, la vraie, la seule, voilà ce que je pense ; mais maintenant, si on vient me dire à brûle - pourpoint : « Monsieur Larreau, croyez-vous à « l'apparition de la Vierge sur le plateau de la Salette?» Oh 1 alors, mon cher ami, c'est une autre paire de man-

AUTOUR D'ONB SOU&CB. ïTà

ches ; je me sentirai pour ainsi dire blessé. Je suis franc, je vous Tai dit ; je me sentirai blessé dans mes convictions intimes par une semblable question, et je répondrai comme vous venez de le faire, honorablement, nobleblement, je répondrai : a Que vous importe? Le fait de « la Salette n'est point un article de foi. » Mais tout en m'inclinant devant la liberté de conscience, qui est la base même de... entre nous, il faut bien Tavouer: c'est la base ; il n*y a pas à tourner autour de la dif&culté ; là, monsieur le curé, là est la base... Ce qui n'empêche pas que le succès prodigieux de cette entreprise... »

La physionomie du prêtre avait une expression inquiétante, ses sourcils étaient froncés, son regard était ûxe ; il croisa les bras sur sa poitrine, et d'une voix très-ferme : « Je ne souffrirai pas, monsieur, qu'on prononce ce motlà devant moi au sujet d'un fait que l'Église approuve. Il n'y a pas eu là d'entreprise. Dieu n'aurait pas permis qu'on abusât de son nom pour une misérable spélation.

— Et qui vous dit le contraire ? Quel diable d'homme vous faites I Pardonnez-moi l'expression, mon cher ami. J'allais précisément vous dire que Dieu n'aurait pas toléré cela. J'en veux simplement arriver à ce fait, qu'il y a dans le succès de cette croyance, qui n'est point un article de foi, je l'admets, mais dont les résultats ont été la prospérité et la richesse du pays, quelque chose de miraculeux... Et cependant le plateau de la Salette est aride, dénudé, sans poésie, sans charme, et il n'y a là ni station thermale, ni casino, ni haras, ni champ de courses; que serait-ce, s'il possédait tout celai... Il n'y a jamais eu d'apparition... importante dans ce pays-ci ? Gela m'étonne, la contrée en est digne. Ces gorges bo-

lU AUTOUR D'UNE SOURCE.

sées et mystérieuses, ces torrents, ces chemins, encaissés et sombres, ces landes désertes... La seule pensée vous en donne le frisson. Pour moi, je vous déclare que je ne voudrais par garder mes vaches huit jours de suite dans des endroits pareils ; je suis nerveux, j'aurais deî hallucinalions, ce dont je ne me plaindrais pas au reste, puisque la fortune de mon pays pourrait en êtreila conséquence. »

L'abbé Roche éprouvait depuis quelques instants des mouvements de colère qu'il contenait héroïquement. H s'arrêta subitement, et, se plaçant en face du capitaliste : « Est-ce que par hasard, monsieur , vous compteriez sur moi pour vous aider à faire up miracle dans nos montagnes?»

Larreau lança de son œil gauche, qui s'ouvrit tout à coup, un regard singulier sur le brave curé , et immédiatement il éclata de rire.

(( Âhi ah! ah ! plaisantez-vous? ah! ah! pour qui me prenez- vous, voyons, en bonne conscience?... A ce compte-là, j'aurais un saint à mes côtés! Je vous parle de la Salette comme je vous parlerais de n'importe quoi. Ah I Dieu! que vous m'avez fait rire! Comment! je caus€ avec abandon, en toute simplicité, et vous interprétez ^nies paroles 1... Dans la bouche de tout autre, l'obserl vation que vous venez de faire m'afiBigerait, oui, m'affligerait beaucoup, elle me blesserait même... N'allez pas croire au moins que je vous en yeux. Tout au contraire, — et, retrouvant complètement son assurance ordinaire, — je suis enchanté de cette conversation, mon cher monsieur le curé, elle me prouve une fois de plus la noblesse et la franchise de votre caractère. J'aime cette fierté, cette susceptibilité chatouilleuse qu'un pro*

. AUTOUR D'UNB SOURCB. l'ÏS

pos en Tair suffit à irriter, et j*admire sincèrement ces rares qualités, alors même qu'elles me valent la réponse fort aigre que vous venez de me faire, à laquelle au reste je m'attendais... Si j'ai un regret, ajouta le capitaliste avec un sourire très-fin et légèrement protecteur, c'est que monseigneur n'ait point entendu notre longue causerie; elle l'eût sûrement confirmé dans l'opinion que je sais qu'il a de vous et dont la mienne n'est que l'écho, à savoir, mon cher monsieur le curé, que votre situation n'est point à la hauteur de vos mérites.

— C'était donc une épreuve, pensa l'abbé Roche en froissant malgré lui les journaux qu'il tenait à la main.

— Farceur! murmura Larreau entre ses dents. Cane fait rien, il est fort... il est très-fort.

Lorsque Tabbé Roche fut rentré chez lui, il s'assit devant sa table de bois blanc, serra son rabat dans son saint-augustin, — il était économe de ses rabats, — et se mit à réfléchir. Que fallait-il croire ou ne pas croire dans les étranges paroles de M. Larreau? quelle était sa pensée, pourquoi cette exhibition de maximes pompeuses dont le sens exact lui échappait, ces contradictions, ces théories sur l'association?... Toute cette confusion de paroles vides... étaient-elles vides? — Ne contenaient-elles pas un sens intelligible peut-être pour un homme habitué aux subtilités du langage des villes ?

Le curé, las de fouiller dans ces broussailles» ouvrit un 4es journaux qu'il avait déposés sur la table en en-

Vn AUTOUR D'UNB SOURCE.

trant, et tout d'abord tomba sur l'article dont lui avait parlé le père de la comtesse. C'était une sorte de feuilleton ayant pour titre ces simples mots : Étrange 'promenade. Le morceau était écrit en un style prétentieux , étincelant, excessif, où tous les miroirs à alouettes semblaient s'être donné rendez-vous. Le pays y était peint avec des couleurs tellement singulières qu'on l'eût pris pour une des contrées les plus sauvages de l'Australie, et cependant, tout en lisant, on croyait sentir cette odeur de colle-forte et de carton enluminé particulière aux boutiques de bimbeloterie. Quant aux mœurs des habitants, elles étaient en retard de trois siècles au moins. C'était la candeur de l'âge d'or, l'innocence môme; on y dansait sur l'herbe au son d'un instrument particulier qui ne pouvait dater que du xv* siècle.

La description fantastique du pays était un fond heureux sur lequel se détachait le manoir, dont le portrait donnait lieu à un palpitant récit : tours sombres plongeant dans l'abîme, voûtes noires et sonores, longs arceaux, mâchicoulis, ponts-levis, etc.. C'était la réalité même, mais habilement travaillée , transformée en un cauchemar effroyable et charmant, de sorte qu'au milieu de tout cela l'ameublement somptueux et coquet du château, la vie toute parisienne qu'on y menait, les excursions à dos de mulet, les déjeuners au milieu des forêts... vierges, le vin de Champagne rafraîchissant dans les torrents glacés, tout enfin jusqu'aux concerts intimes du soir, jusqu'au café servi dans l'argenterie seigneuriale sur la grande terrasse , en face du plus admirable panorama qu'on pût voir, formait un contraste délicieux, bien fait pour séduire l'imagination des lecteurs. Tout à la tin de Tarticie, l'auteur, comme par

AUTOUR D'UNE SOUBCB. ITÏ

hasard, avouait indiscrètement le nom de ce château féerique, puis il se débattait au milieu de scrupules fort Bpirituellement exprimés, et finalement il prenait le parti de ne point effacer ce nom propre assez familier aux oreilles du monde élégant pour qu'on n'en fît pas mystère.

Les dernières lignes indignèrent le prêtre. Elles n*étaient pas franches. Pourquoi l'auteur affectait-il des scrupules qui n'étaient point réels, puisqu'un simple trait de plume suffisait à les calmer? Il y avait donc là encore des intentions cachées; quelles étaient ces intentions? Le bon curé était trop étranger aux allures d'un certain ^jouî nalisme pour deviner dans cet article ce qui y était^ à savoir : une fort habile réclame, d'autant plus habile- qu'elle était dissimulée, et mise sous une forme littéraire qui devait la graver plus sûrement dans l'esprit des lecteurs. Il ignorait la soif de publicité qui séchait alors tous les gosiers, et dont le reste du journal offrait de curieux échantillons : ce o*étaient partout que détails individuels, confidences, révélations, indiscrétions; mais Tabbé Roche, légèrement écœuré, ne comprenant pas quel intérêt on pouvait trouver à la publication de misères semblables, mit la feuille de côté. Il allait eo déplier un autre dans la collection , lorsqu'un petit carré de papier sans signature ni suscription, et qui semblait avoir été détaché d'une lettre, tomba sous ses yeux. Machinalement il lut ce qui suit :

«... En somme, je me suis bien vite consolé d'avoir brisé l'une des deux bouteilles; l'autre a suffi largement. Faite dans les circonstances que je viens de vous dire, l'analyse ne laisse rien à désirer. Nous étions dans le

178 AUTOUR D'UNB SOURCE.

vrai, comme vous allez le voir; voici le résultat^ il est splendide :

Sulfate de chaux. • 0,470

Chlorure de sodium • • • . 0.024

Bicarbonate de chaux 0,036

— de magnésie 0,036

Silice 0,008

Oxyde de fer indices.

Ârséniatô ••••••.•.*.... traces.

^ Total. .... 0,305

« Si VOUS n'êtes pas content, sac à papier, vous serez diâicile. »

Le prêtre avait lu ces lignes le plus naïvement du monde, ne se demandant même pas s*il commettait une indiscrétion. 11 eut bientôt un remords cependant, et remit soigneusement le morceau de papier sous la couverture d'une brochure. Il n'avait absolument rien compris à ce renseignement scientifique. Il n'était pas trèsétonné qu'en sa qualité d'ancien, fondeur de métaux, M. Larreaueût quelques connaissances chimiques; mais il était loin de penser que son amour de la science allât jusqu'à entretenir une correspondance comme celle-là. Au reste, peu importait.

Il déchira la bande d'un second journal. C'était une gazette d'art où il apprit qu'un certain paysage, signé d'un nom célèbre, mais inconnu pour lui, était un morceau dont les harmonies rutilantes et sobres, gratinées, dorées et surcùites, ouvraient à Tart des horizons nouveaux. Il sut qu'il y avait « dans les nuages des lignes indépendantes et des demi-teintes synthétiques et pro-

AUTOUR D'UNB SOURCE.

gressistes, qu'il y avait dans le ragoût vibrant des tons les tempêtes d'une grande âme en lutte avec les aspira^ tioas philosophiques du siècle dernier, et vigoureusement maintenues par l'analyse des traditions esthétiques, successives, éternellement palpitantes au souffle de Tindidividualité persistante de celui dont... » L'abbé Roche se tenait la tête dans ses deux mains. Comme il se trouvait petit en face de ces immensités! Que de choses il ignorait absolument I Cependant il tourna les pages plus rapidement, et pénétra dans une partie de ladite gazette où les alinéas plus courts étaient séparés les uns des autres par des étoiles. Tout naturellement il s'arrêta, pensant trouver des aliments plus légers. Voici ce qu'il lut :

« Le musée de Cluny vient d'augmenter sa riche collection d'une statuette en bois du plus haut intérêt. Cette pièce est un des plus beaux et des plus purs spécimens de la sculpture sur bois au commencement du xv« siècle, et nous ne croyons pas qu'il existe un second morceau de cette époque plus élégamment dessiné et plus parfait d'exécution. Le personnage, largement drapé, représente saint Jean. Il est debout et mesure soixante centimètres environ. Quoique nous ne soyons pas en mesure, après un premier examen, d'affirmer avec autorité un fait de quelque importance, tout nous porte à croire que cette statuette n'est pas d'origine française. La lettre F, très nettement indiquée à gauche du socle, et en outre certains détails dans le faire des draperies nous portent à penser qu'on peut attribuer cette œuvre à Francesco, ûls de Domenico di Vaîdambrino, qui florissait à Sienne ^n 1(|09. Comment cette précieuse sculpture est-elle

180 AUTOUR D'UNB SOURCE.

venue échouer dans une des plus pauvres églises de France? C'est ce que nous ne saurions expliquer.

« Qu'il nous soit permis quant à présent de féliciter et de remercier M. le vicomte Claudius, à qui revient tout Thonneur de cette trouvaille. Ce n'est qu'aux instances de l'administration que cet habile amateur, dont l'érudition et la sûreté d;e goût ne sont un mystère pour personne, a bien voulu céder cette pièce unique. Nous voyons dans ce désistement en faveur du public un acte digne d'éloge que nous sommes heureux de constater, d'autant mieux, — qu'il nous soit permis de révéler un fait tout à l'honneur du donataire, — d'autant mieux, disions-nous, que le délicat amateur l'aurait cédé au prix d'achat, qui est, nous assure-t-on, de cinq mille francs, somme insignifiante, si l'on juge que cette pièce est Tune des plus belles dans le musée de Cluny, si riche cependant en merveilles de toutes sortes. »

L'abbé Roche relut deux fois de suite l'étrange article que nous venons de reproduire, et tout à coup il jeta loin de lui la gazette en disant : « Mais c'est une infamie! cet homme-là est un misérable I II nous a volésl... c'est un menteur I »

A voir le prêtre marcher dans sa chambre à grands pas, le teint coloré, les poings crispés, il était aisé de constater qu'en dépit de sa douceur ordinaire ce saint hercule avait une nature particulièrement violente.

Ses pressentiments ne le trompaient donc pas : ce monde élégant n'était composé que de coquins, et je ne sais par quel enchaînement de ses réflexions il en vint à songer à la comtesse vivant dans cet air empesté... II Tarracherait de ce miliea... U rompi ait avec tous ^.^ U

AUTOUR D'UNB SOURCB. i»|

leur dirait leur fait, il cracherait au visage de ce misé* rable.- Son pauvre saint Jean I c'était un ami qu'on lui avait enlevé. Un menteur effronté s'était introduit dans réglîse et l'avait profanée, la chère pauvre vieille église si pure, si pleine de Dieul... Pouvait-il conserver plus longtemps ce bas-relief doré qui lui rappellerait sans cesse l'action de ce malheureux? Sans plus tarder, n'écoutant que son indignation, il alla s'enfermer dans Téglise. Il voulait décrocher cette sculpture maudite, la briser en mille morceaux et n'en plus laisser trace; mais en apercevant la lampe qui était suspendue devant et venait de la comtesse, sa colère se calma tout à coup, et il eut l'idée de renvoyer simplement cette Fuite en Egypte. La caisse était encore là, dans la sacristie. Où demeurait-il, ce vicomte Claudius? Le prêtre l'ignorait, et il ne voulait pas demander Tadresse à M, Larreau, qui seul pouvait la lui donner.

D'ailleurs, en renvoyant ainsi cette caisse, ne penserait-on pas qu'il en agissait ainsi pour réclamer sa part des cinq mille francs? Son devoir n'était-il pas de supporter tout cela avec dignité, de mépriser, de se taire et d'oublier cette honteuse affaire?... Et puis, s'il se brouillait avec les amis du comte, avec le comte lui-même, les * portes du château lui seraient fermées, il y perdrait toute influence, et comment pourrait-il alors aider et secourii là pauvre femme dont il était le seul ami?

Quelques jours après ce que nous venons de raconter, M. Larreau partait décidément pour Paris. L'hiver à son

çré devenait intolérable, et en effet, dans ce grand diable de château, isolé sur son piédestal de rochers, on avait un froid de loup. Dès quatre heures du soir, la vallée s'emplissait d'un brouillard épais et glacial qui montait jusqu'au pied des murailles. Dans le ciel décoloré, grisâtre, lourd et triste, on ne voyait que de rares oiseaux de proie fuyant les glaciers à tire d'aile. La nuit, on était éveillé par le craquement des portes et des fenêtres se répercutant dans les longs corridors... Si curieux que fût notre capitaliste de poursuivre les embellissements de Manteigney, il ne put tenir davantage, il endossa son pardessus de fourrures, et prit rapidement le chemin de la capitale, laissant le champ libre aux rigueurs du climat.

Et la neige tombait à gros flocons, couvrant de son épais linceul le pays tout entier, de sorte que le pauvre village, assailli de toutes parts, ressemblait à un navire bloqué parles glaces. Plus un bruit, si ce n'est le croassement lugubre des corbeaux qui planaient au-dessus des cabanes ou s'abattaient en troupes «ur les tourelles du château. Plus de chansons dans le feuillage, de bruis- * sements dans les herbes. Les ruisseaux desséchés avaient cessé leur musique, tout était triste, froid, sourd. Quand le vent soufflait, il arrivait du fond de la forêt de longs mugissements plaintifs qui ressemblaient à ceux de l'agonie. Alors la neige détachée des arbres, poussée pat la tempête, pénétrait dans les demeures par toutes les issues, envahissait les chemins, s'accumulait devant les portes, bouchait l'entrée des caves. Il fallait calfeutrer \eR fenêtres, on était assiégé, et les pauvres suspecdaient leurs vêtements, accumulaient les haillons pour arrêter la bise glaciale qui soufflait sous les portes. Quelle lutte

furieuse dans la forêt, où personne ne pouvait plus pénétrer! Que de vieux sapins fracassés dont on retrouverait en été les ossements grisâtres étendus sur la mousse!

Quand le calme était rétabli, on sortait des maisons, dont on déblayait le seuil. Tons les visages étaient blafards, violacés, tous les nez étaient rouges, tous les yeux humides. Les hommes vêtus de leur grand manteau brun à petit collet double, les femmes cachées dans leur mante noire à capuchon plissé, marchaient vite, allant aux étables, où Ton entendait la voix des vaches et des chèvres causant entre elles de mille choses intimes. Les enfants seuls avaient conservé leur entrain des beaux jours; la tête cachée dans leur bonnet rouge, on les voyait se culbuter dans la neige avec de grands éclats de rire ou pousser devant eux les traîneaux à clochette.

Bientôt le jour commençait à baisser, le village redevenait solitaire, tous rentraient dans les cabanes; on se réunissait en groupe autour de Tâtre, devant un grand feu de sapin dont la flamme odorante léchait la muraille enfumée et le dessous noirâtre du chaudron. Alors, à la lueur de la résine, tandis que la marmaille ronflait el que les femmes faisaient tourner leur fuseau, les vieux montagnards bourraient leur petite pipe et racontaient de longues histoires, récits étrangement colorés, tout pleins de choses fantastiques, de luttes mystérieuses entre la lumière et l'ombre, entre le bonheur -^^ le chagrin. C'était l'éternelle aventure de la montagne ouvrant ses flancs et laissant pénétrer son bûcheron favori dans des souterrains immenses, encombrés de richesses. On oubliait le froid, le vent, la grande tristesse, en écoutant tout cela. U y avait la léj<ende de ce berger surpris

par la neige, lui et son troupeau, et que la bonne fée avait recueilli dans la fissure du rocher subitement élargie. Et l'on suivait le berger, marchant toujours, toujours et si longtemps qu'en sortant de l'obscure galerie il s'était trouvé dans la plaine, au milieu des pâturages fit sous le soleil de juin. Et les curés d'autrefois qui guérissaient du mal! Et le bûcheron possédé, — le diable en personne peut-être, — qui d'un coup de hache donné par accident avait fendu la montagne et divisé le pic en deux!

Tradition vivace que celle du rocher taillé par un héros! On la retrouve dans les Alpes, on la retrouve dans les Pyrénées à la brèche de Roland et dans bien des endroits encore. En face de ces masses immuables^ éternelles, au pied desquelles les générations naissent et meurent sans laisser de trace, il semble que l'homme ait voulu se consoler de son impuissance et de sa faiblesse par ces singulières fictions. L'homme a un incessant besoin d'échange avec la nature qui l'environne. Il loi donne son temps, son labeur, ses forces ; il la pénètre, en transforme l'aspect, lui imprime son cachet humain... Elle le pénètre aussi, l'alimente, le fait vivre. Ce n'est point une lutte entre eux, c'est un perpétuel échange. 11 la cultive, elle le nourrit ; il l'observe, la fouille, l'étudié, la caresse... Elle réjouit ses sens, le console, le rend joyeux, se fait coquette, se pare, se colore, et, poar achever de le séduire, emplit Pair de parfums et d'harmonies. Telle est la loi commune; mais, lorsque la ' nature plus rude, plus impénétrable à l'homme , refuse ses avances, et, se suffisant à elle-môme, ne se baissant ni entamer, ni caresser, ni comprendre, existe en dehors, rhomme alors rétablit par l'imagination les liens qae la

AUTOUR D'UNE SOORCB. 185

marâtre a rompus, et se console d'être écrasé par elle en la dominant dans son rêve.

L'abbé Roche ne songeait plus à toutes ces vieilles légendes ; il avait maintenant d'autres visions. Tandis que le vent soufflait et que la rafale s'engouffrait dans la cheminée, il passait en revue sa vie tout entière.,. Non certes, il n'avait pas eu sa part de tendresse, sa part de toutes ces bonnes choses du cœur qui ne sont pourtant pas du superflu. 11 s'était fait illusion en considérant ses misères comme des privilèges, il avait cru parfois qu'il marchait en tête du troupeau, lui marquant la route et l'animant de son exemple, Torgueilleux ! mais en réalité n'était-il pas un bien pauvre homme à qui tout avait manqué? Depuis longtemps, il avait supporté sans se plaindre, souvent même avec un joyeux courage, les rudes hivers de la montagne ; jamais il n'avait éprouvé un sentiment aussi profond de tristesse et d'isolement. Quoique son existence fût matériellement la même et qu'il fît de grands efforts pour n'y rien changer, il lui semblait que le monde était bouleversé. Le vent n'avait plus la môme voix, la neige n'avait plus la même blancheur, le froid pénétrait plus avant, son cœur avait le frisson. Pendant de longues heures, il restait les yeux fixes, regardant la flamme comme on regarde un miroir magique où les pensées se traduisent en images.

Il voyait la comtesse redevenue coquette comme au premier jour; elle avait séché ses larmes, oublié ses chagrins. Fêtée, parée, rieuse, belle à ravir, insouciante et... décolletée, elle s'avançait au milieu de la foule, qui s'écartait ^u la regardant. Il en ressentait une si vive émotion i^u'il en était frissonnant et honteux. Puis le tableau changeait, et il apercevait Glaudius vendant la

186 AUTOUR D'UNB BOURCB.

Statuette au musée de Cluny. Le gentilhomme, souriant et montrant ses dents blanches, disait : u Messieurs je vous la donne. » — II allongeait sa main, on lui comptait son or, et le pauvre saint Jean lavé, brillant, méconnaissable, était installé dans sa nouvelle demeure. Bientôt après. M""* de Manteigney, appuyée sur le bras de son mari, causant avec Claudius, entourée de tous ses amis, venait admirer la statuette, et tout ce monde éclatait de rire en écoutant Thistoire du bon curé naïf qui avait abandonné le chef-d'œuvre comme on se débarrasse d'un vieux pot fêlé...

(( Je suis fou, disait Tabbé Roche en se levant tout à coup ; j'aila fièvre I Pourquoi ces gens s'occuperaient-ils de moi? Comment la pauvre femme aurait-elle pu ramener à elle son mari, quelle influence pourrait-elle avoir sur une nature aussi perverse ? Non, non, elle est toujours malheureuse, elle souffre encore, hélas ! — Cette pensée le soulageait. — Personne autour d'elle ne peut la comprendre. En qui pourrait-elle avoir confiance, à qui pourrait-elle ouvrir son cœur ? Elle n'a qu'un ami sincère et désintéressé: Dour elle, je ne suis pas un homme.... »

Il appuyait ses mains sur son front. « Que faire, disaitil, que faire, mon Dieu, pour la sauver?... » Et bientôt il s'oubliait en elle comme ferait un médecin qui, considérant sa malade avec trop d'attention, p^ songerait plus à la maladie.

Alors, pour se rappeler lui-même à sg^ itevoir, à son rôle d'ami, de père spirituel, il parlait à voix haute comme si elle eût été là, il s'animait au bruir de ses paroles, à la chaleur de sa propre émotion, trouvait des pensées consolantes, des conseils salutaires, et, dans

AUTOUR P'UNB SOURCE. 181

la crainte d'avoir oublié tout cela lorsqu'elle reviendrait, il prenait des notes de sa large écriture sur une feuille de papier. Il était soulagé, elle l'écoutait,... et des flots d'indulgence lui montaient au cœur.

« Prenons garde, écrivait-il, de le juger trop sévère* ment. Avant de le condamner, rappelons-nous le milieu dans lequel il a vécu. »

11 disait nous. 11 se joignait à elle ; de sa cause, il fat sait la sienne, et elle acceptait cette communauté d*in térêts, puisqu'elle ne répondait rien. En écrivant ce noiis, il entendait le frôlement de sa jupe et respirait le parfum qui la suivait partout. Elle était là, le regardant de ses yeux humides et lui disant : « Vous êtes indulgent, mon cher curé, comme un homme à l'abri des faiblesses de ce monde. »

Et il était heureux qu*en Taccusant de trop d'indulgence elle Taidât à se mentir à lui-même, car au fond de son cœur il ressentait pour ce débauché un mépris profond qui , je ne sais pourquoi, ressemblait par moments à de la haine. — a Vous avez employé pour le ramener à vous les armes ordinaires ; usez maintenant d'autres moyens, mon enfant, montrez-vous à lui désarmée. Obligez-le à la tendresse par la modestie, la sim plicité de vos façons ; étonnez-le, fixez son attention par la douceur de vos vertus ; qu'il rencontre en vous ce qu'il n'a trouvé nulle part ailleurs, une sœur chrétienne, un ange qui le protège, le calme et le ranime... A moins d'être le démon lui-même, comment ne serait-il pas touché? Renoncez pour le mieux séduire, au luxe déréglé des ajustements, aux folles tentatives d'une œquetterie désormais inutile ; ne transformez plus votre nature physique par des artifices mensongers, laissez 1^ \es

188 AUTOUR D'UNB SOURCH.

bijoux, les parures ; ne vous cachez plus vous-même, comme une idole païenne, sous l'or et la soie ; montrezvous telle que vous... »

Il entrait alors dans de plus grands détails, expliquant son idée avec une émotion croissante , la voyant pour ainsi dire se transformer sous ses yeux, se rapprocher de lui, devenir l'être surnaturel qu'il rêvait sans cesser pour cela d*être la femme qu'il ne pouvait oublier ; il subissait le charme irritant de ce travestissement angelique. « Ne cherchez pas, pauvre jeune femme, à devenir trop tôt son épouse... — sa main tremblait, — par le dévouement et le sacrifice ; purifiez votre tendresse ; que Dieu puisse la bénir. Et si tout d'abord, dans ce noble rôle, vous trouvez des obstacles cruels, ne vous laissez point aller au désespoir, qui est une faiblesse facile, ne vous contentez pas du courage vulgaire, fouillez hardiment vos propres souffrances, et bientôt vous trouverez en elles la joie âpre, mais profonde, de la victime chrétienne, qui sans pâlir regarde la douleur en face... Qui vous dit que d'autres n'ont pas souffert autant que vous, qui vous dit qu'il n'est pas quelque part des âmes malheureuses comme la vôtre, qui, n'ayant pas le droit de se plaindre, attendent en silence la délivrance?»

Son écriture devenait plus rapide, plus écrasée. « Élève ton cœur au-dessus des misères et des entraves humaines, mon enfant, ma sœur ; monte par la pensée jusqu'à ces hauteurs divines où, sous l'œil de Dieu, les êtres qui se comprennent peuvent sans rougir s'aimer éternellement, où les barrières s'écroulent, où les serments des hommes se délient, où la tendresse, dépouillée de toute souillure charnelle, rayonne... Laisse, laisse mon âme envelopper la tienne. »

Tout à coup il s'arrêtait, frappait de son poing sur la table, et froissant le papier sur lequel il venait d'écrire, le jetait au feu. « Comme je Tairael » disait-il. Et, tournant les yeux vers le crucifix qui était au-dessus de J la cheminée, il ajoutait: « Ne me permettez- vous pas, [ mon Dieu, de l'aimer ainsi ? » {

C'était ce crucifix qu'elle avait remarqué , au sujet ' duquel elle avait dit un jour de son petit air cavalier ; « Mon cher curé, ne souhaitez-vous pas vous en défaire ? » De sorte que, tout en regardant l'image du Sauveur, il entendait cette phrase comme répétée par un écho lointain, et revoyait le geste qu'elle avait fait de sa main dégantée, le mouvement de son doigt et jusqu'à son ongle rose et bombé, dans les coins duquel les gants avaient laissé un peu de leur poudre blanche ; mais ces souvenirs lui mettaient au cœur une tendresse si pure, qu'en face même de la divine image il ne songeait pas à rougir de son émotion.

D'où lui venait-il, ce christ qu'il regardait maintenant à travers ses larmes, cet ami, ce confident de sa vie I 11 y songeait... Que d'autres mystères encore dans sa propre existence?

« Est-ce que tu es malade, monsieur le curé ? » dit la mère Hilaire en touchant l'épaule de l'abbé Roche.

Elle avait parlé à voix basse, en confidence. Depuis bien des jours, elle avait cette phrase-là sur les lèvres ; mais elle n'avait pas osé la prononcer.

Le prêtre, qui se croyait seul, se retourna tout à coup, et en apercevant le bon visage de la vieille amie, il se souleva, lui prit la tête de ses deux mains et la baisa au front.

« Mon pauvre enfant, mon pauvre enfant ! tu es donc

190 ADTOUR D'UNE SOURCE.

bien malheureux, dis? Qu'est-ce que tu as î Tu ne manges plus, tu ne dors plus ! Àh ! je vois bien tout cela... Je ne dis rien parce que je ne suis que ta servante, mais je vois. Si tu me disais seulement: mère Hilaire,

* voilà ce qui me fait de la peine, je pourrais peut-être t' aider. » Elle ajouta en s'essuyant les yeux au coin de son tablier et se parlant à elle-même : a II faut pourtant

/ qu*il ait bien du chagrin pour m'embrasser comme cela...

— Non, ce n'est rien, cela passera, mon amie. » Mais elle ne pouvait le croire, car tout en disant:

Cela n*est rien, il lui avait pris la main et la serrait de plus en plus fort. Au bout d'un instant il la regarda en face et lui dit: « Sais-tu qui m'a donné ce crucifix? Dis-moi la vérité. »

La mère Hilaire recula d'un pas comme effrayée.

« Je ne sais rien, moi, monsieur le curé... Pourquoi me demandes-tu cela? C'est la première fois que tu m'en parles depuis plus de vingt ans... C'est donc cela qui te rend malheureux? Je ne peux pourtant pas... puisque je ne sais rien.

— J'ai cependant toujours cru que tu étais pour quelque chose dans ce cadeau-là.

— Moi? ah! je te jure que ce n'est pas moi qui te l'ai donné, mon enfant. l'étais si pauvre à ce moment-là*

— Sans doute, mais tu pourrais bieu t'être chargée de me l'envoyer au séminaire par exemple... »

Elle se troubla tout à fait. « Comment sais-tu cela? dit-elle, comment sais-tu cela?

— Je n'en ai jamais eu la preuve; mais comme la caisse où ce christ était contenu m'était expédiée de Vire?!, que (Jans Je l)ourg ou aux environs je ne connais-

AUTOUR D'UNB SOURCE. 191

sais personne si ce n'est toi, j'avais tout de suite pensé...

— Mon Dieu! c'est pourtant vrai... Et pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé?

— Pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé toi-même?

— £h bien! tu veux donc connaître maintenant ce que ^e sais là-dessus, mon enfant? Je te l'aurais bien dit, quoique cela soit peu de chose; mais je pensais que ta en serais peut-être affligé, et puis on m'avait fait pro« mettre de ne rien dire..,

— Qui cela?

— La personne qui m'avait apporté ce bon Dieu. C'est vrai que je te l'ai envoyé moi-môme comme on me priait de le faire, attendu que le vieux monsieur ne savait pas toA adresse.

— Et c'est la première fois que tu voyais cet homme-là?

— Pourquoi me demandes-tu tout cela, mon enfant?... C'est si loin ! je ne me souviens plus.

— Parle, je t'en prie.

— Eh bien! oui, je l'avais vu plusieurs fois, puisque c'était lui qui venait m'apporter l'argent... Est-ce assez malheureux ,d*être obligé de lui dire ces choses-là!... Il venait donc m'apporter de l'argent pour te... enfin pour un enfant qu'on m'avait confié, voilà. »

Les yeux du prêtre s'animaient étrangement.

« Et tu n'as jamais su qui était ce vieux monsieur, comme tu dis? Avait-il l'air <Je s'intéresser à... cet enfant qu'on t'avait confié?

— Ah ! il ne te regardait seulement pas, pauvre inncn cent, et \e ne t'en aimais que davantage. Il venait apporter ^'argent parce qu^on lui avait ordonné de le faire, et il remontait tranquillement à cheval... Un jour, dans mon exaspératioa, j'avais bien raconté la chç^e k M* VM^P?

in AUTOUR D'UNB SOURCB.

qui était pour lors curé de Virez; mais M. Vilain, un homme bien doux pourtant, m'avait fait taire si vite! me disant que je devais ignorer tout cela dans l'intérêt même de Tenfant... Damel quand un curé vous dit de ces choses-là, naturellement on se tait, si bien qu'après j'aurais quasiment fermé les yeux quand l'autre vieux arrivait...

— Et c'est cet individu qui t*a donné ce crucifix?

— 11 me l'a donné... non; il était chargé de te le faire parvenir de la part d'une autre personne qui venait de mourir et te l'avait laissé.

— Et tu n'as jamais pu savoir qui était cette personne?

— Jamais, mon pauvre enfant. J'ai bien compris tout de même que c'était une dame, mais voilà tout. Tu vois que ce n'était pas la peine de m'interroger, que tout cela ^st inutile... Le bon Dieu voit tout, monsieur le curé, et ce qu'il fait est bien fait.

— Tu as raison, mère Hilaire, tu as raison, n'en parlons plus. »

Lorsque Noé aperçut enfin la divine colombe portant dans son bec le rameau consolateur, il ne dut pas éprouver une émotion plus douce que celle du curé de Grand- Fort quand il vit la plaine verdoyante sous le premier sourire du printemps. La neige était bien loin, les herbes se redressaient joyeusement, de tous côtés les ruisseaux gonflés emplissaient le pays de leur musique,... on se sentait revivre, on respirait à pleins poumons.

Bientôt arrivèrent des nouvelles du comte et de sa

AUTOUR D*UNB SOURCE. . 193

famille, on donnait des ordres pour que le château fût bientôt prêt à recevoir ses hôtes, et toutes ces nouvelles produisaient dans le village une grande émotion, car la vie de Grand-Fort-le-Haui semblait être attachée maintenant à celle de Manteigney. L'aubergiste s'approvisionnait de liqueurs inouïes, et l'épicier se décidait tout à coup à faire peindre sa boutique en rouge vif.

Bref, l'intendant du comte débarqua un beau matin, précédant les bagages de quelques heures seulement, et deux jours après les seigneurs du pays faisaient une entrée presque triomphale. L'abbé Roche n'osa point, comme la plupart de ses paroissiens, aller à leur rencontre; mais il se plaça de façon à voir passer la voiture. Son cœur battait de joie,... il n'en était pas maître. Elle était là, elle revenait. Tous les vilains rêves s'envolaient à tire * d'aile, et il se sentait si heureux qu'il n'avait pas môme la force de songer à Larreau et au comte, qui accompagnaient la comtesse. Le lendemain, il n'y résista pas, et se rendit au château pour y faire sa visite. On le reçut avec une extrême cordialité. M. Larreau, qui avait retrouvé toute son activité, accabla le curé de questions. L'hiver avait-il été rude? les malheureux avaient-ils manqué de pain, et les bestiaux de fourrage? Quant à la comtesse, elle semblait radieuse, et ses chagrins de l'automne dernier avaient sans doute complètement disparu.

(( Mon cher curé, disait-elle, que je suis heureuse de vous revoir! Je jurerais qu'il y a dix ans que nous nous connaissons. Et vous n'avez pas été gelé? Voyons, remuez les bras. Pendant tout l'hiver, je me suis fait cette question : l'abbé Roche est-il gelé? l'abbé Roche n'est-ii pas gelé? »

194 AUTOUR D'UNB SOURCB.

Elle disait toutes ces folies avec un tel enjouement et une grâce si charmante, qu'il était impossible de ne pas sourire. Le curé apprit alors que le comte n'était à Manteigney que pour quelques jours, et que très-prochainement il comptait repartir pour surveiller l'envoi de plusieurs chevaux qu'il avait achetés à Tarbes.

Peu de temps en effet après son arrivée, M. de Manteigney se remit en route, et la comtesse se trouva seule avec son père. Or un jour la comtesse venait de déjeuner et se promenait sur la terrasse, cherchant les violettes nouvelles qui se cachaient dans le gazon, lorsqu'on vint lui dire que le père Loursière demandait à lui parler. Comme il avait insisté, quoiqu'on lui eût répondu que M. Larreau n'était pas là et qu'il ferait mieux de repasser, M°*« de Manteigney donna l'ordre qu'on le laissât venir. A première vue, la jeune femme comprit que la visite de ce vilain personnage avait une cause sérieuse. Il s'avançait à petits pas, demi courbé, le chapeau à la main, et ne portait pas avec lui son inséparable panier, ce qui lui donnait une démarche étrange.

(( Je suis bien fâché de déranger madame la comtesse, murmura-t-il d'un air affligé, et je ne serais pas venu, bien sûr, si je n'y avais pas été forcé,... on peut dire forcé...

— Qu'est-ce que vous me voulez, père Loursière? Parlez, je vous écoute. »

Au grand étonnement de la comtesse, il regarda de droite et de gauche comme pour s'assurer qu'il n'y avait point aux environs d'oreilles indiscrètes, et se ••appro» chant : « Madame la comtesse a fait bon voyage?... Aussi vrai que le soleil nous éclaire, c'est à M. le comte que je voulais parler j JXim çn m'^ dit qu'il était absent.-

AUTOUK D'UNB SOURCE. 195

l'en ai regret, car je vais faire de la peine à madame qui est si bonne. — Et il poussa deux soupirs coup sur coup.

— Voyons, père Loursière, trêve de regrets» et ditesmoi promptement ce qui vous occupe.

— Ça me fait de la peine de dire cela à cause du respect que j*ai pour le château; mais la nécessité... et puis le devoir... Dame! on ne met pas les enfants au monde pour les abandonner;... on est père, c'est naturel. »

Tout à coup la jeune femme se rappela les relations de son mari avec la petite marchande de fromages, et le sang lui monta au visage. Rien n'échappait au vieux roué; il baissa les yeux et poursuivit d'une voix plus lamentable encore :

« Malgré le respect qu'on a pour... Enfin il y a des choses bien dures qu'on ne peut pas laisser passer sans s'expliquer... surtout quand on est pauvre, qu'on est honnête, qu'on n'a rien à se reprocher, que de père en fils on a vécu comme qui dirait irréprochable... par la bénédiction du bon Dieu. — Il avait plus d'assurance et d'audace à mesure que la comtesse paraissait plus troublée. — Que voulez-vous I on est habitué à être obéi, à ne pas trouver de résistance... C'est naturel, on est riche, et puis on est noble... Âhl dame, on est noble! on croit que tout vous appartient, bêtes et gens, terres, forêts, montagne, et tout, et tout, y compris les filles du pays.

— Parlez plus clairement et abrégez. Que reprochez vous, qui accusez-vous? — La voix de la jeune femme tremblait malheureusement, et n'était point en rapport avec la fermeté de ses paroles. L'autre, dont l'œil biillait, joignit les q)aiQs.

196 AUTOUR D'UNE SOURCB.

— Ahl seigneur Dieul moi, accuser M. le comte! Madame sait bien que je n'oserais pas... Est-ce que M. le comte n'est pas le maître? Il est jeune, il aime à se distraire... 11 n'y a pas de mal à cela; la montagne n'est pas gaie, la ville est loin ; alors il rencontre par les chemins une jeunesse qui n'est pas plus laide qu'une autre... Naturellement M. le comte ne voulait pas faire le mal; ça n'est que plus tard que le mal est venu tout seul... Mais je vois bien que je fatigué madame, ça n'était pas à elle que je voulais parler, je reviendrai dans un autre moment ou j'irai trouver M. son père, qui est un homme juste. Sûrement que madame vient de déjeuner, et après les repas le malheur des pauvres gens empêche la digestion.

— Vous allez continuer, et jusqu'au bout, quoique vous vous plaisiez à embrouiller les choses. Le comte a séduit votre fille ? Est-ce cela que vous voulez dire?

— Si madame sait cela, elle doit savoir aussi que la pauvre enfant est sur le point d'accoucher? »

La comtesse tressaillit, et comme elle avait à son insu fait un mouvement d'épaules exprimant le dégoût que lui inspirait cet homme, il reprit avec animation :

<( Âh! je vois bien que madame ne me croit pas; mais heureusement que tout le pays est là pour dire que la petite a toujours été honnête, et que jamais, avant l'arrivée de M. le comte... D'abord ça m'aurait donné le coup de la mort. Ahl grand Dieu, faut-il qu'à mon âge. un père soit affligé comme cela I — Il pleur-^.it presque. — . Oui, oui, tout le pays dira qu'elle a été séduite. Et comment voulez-vous qu'elle résiste à un comte? CTest jeune, c^est faible, ça ne connaît pas le mal. Ahl on sait bien pourtant qu'elle aimait le bon Dieu...

AUTOUR D'ONB SOURCE. 191

— Je crofa ce que vous me dites; il n'y a nul besoin d* appeler le pays en témoignage.

— C'est bien ce que je pensais, ût-il en se radoucissant, c'est ce que je pensais ; aussi je me suis dit : Probablement M"* la comtesse aimera mieux que je vienne lui parler de cet accident-là avant qu'on en cause dans le village et dans le bourg. Les histoires ne sont pas longues à faire le tour d'une vallée I Moi, je ne me doutais de rien, parce qu'elle se cachait avec un grand courage.

— Eh bien I que voulez-vous de moi I »

Elle se sentait pâlir ; outre la douleur d'avoir à se rappeler Pinfidélité du comte, qu'elle aimait en dépit d'ellemême, elle éprouvait une humiliation profonde à se trouver vis-à-vis de ce vilain homme, dont elle devait accepter les conditions. Elle regarda Loursière en face, et, bien certaine d'avoir deviné le fond de sa pensée :

« C'est de l'argent que vous voulez, n'est-ce pas?

— Ah ! Seigneur, je ne suis donc pas assez malheureux? Voilà qu'on veut m'humilierl Madame sait bien que ces choses-là ne peuvent pas se payer I... La réputation d'une fille» le bonheur d'un pauvre homme! — Pour le coup il tira la manche de sa veste et s'en essuya les yeux. — Mais ça n'est pas tout : quand on verse toutes les sueurs de son pauvre corps pour gagner sa vie, comment voulez-vous qu'on puisse encore élever un enfant qui vous tombe du ciel ? Et puis je me fais vieux ; je ne sais pas si vous avez remarqué que mes mains commencent à trembler et que mes cheveux sont autant dire tout gris... Pour lors, j'aurais marié ma fille, et mon gendre serait venu là-haut avec nous... Ah bien oui I le gendre est loin! Qui donc l'épousera maintenant, la pauvre malheureuse ?

198 AUTOUR D'UNE SuURCB.

— Combien vous faut-il, combien, voyons? »

Le visage du bonhomme changea tout à coup, et son œil, jusqu'alors humide et désolé, prit une expression de flnesse toute particulière.

« Pour nous autres pauvres gens de la montagne, fîtil un billet de... Ah I ça n'est pas grand'chose ! un billet de... cinq mille francs nous aide à vivre, c'est de quoi attendre, se retourner, ne pas mourir de faim. »

Loursière avait ses raisons pour ne demander ni plus ni moins ; il réclamait une somme que la comtesse pût trouver dans sa bourse personnelle sans être obligée d'avoir recours à celle de son mari ou de son père, qui très-probablement eussent renvoyé le malheureux père avec un billet de cinq cents francs dans la main. Il avait compté sur Témotion de la jeune femme, sa terreur, son ignorance des lois. La preuve de la paternité est chose impossible à fournir, et la jeune marchande de fromages n'était pas connue dans la montagne pour l'austérité de ses mœurs. Loursière tenait donc à ne pas faire trop de bruit autour de cet accident ; comme il le disait lui-même, il désirait de plus ne pas se brouiller avec M. Larreau, dont il flairait l'importance et dont il pensait bien tirer profit.

« C'est cinq mille francs qu'il vous faut? Très-bien, je verrai ce que j'ai à faire ; vous pouvez vous retirer. »

Il releva ses petits yeux gris, et caressant sa grande barbe rousse : « Si madame la comtesse croit que j'ai le temps d'attendre, elle se trompe, dit-il.

•^ Commencez par ne pas oublier à qui vous pariez et allez-vous-en.

— Ah 1 c'est comme cela qu'on traite les malheureux! On les ruine, on déshonore leur fille, et on ne veut pas

AUTOUR D'UNB SOURCB. IM

seulement payer la dépense I Heureusement que Dieu voit tout et qu'il y a une justice en ce monde.

— Vous aî-je dit que refusais de payer votre silence ? J'ai besoin de réfléchir avant de vous donner ee que vous demandez, voilà tout

— Réfléchir I M'est avis que M . le comte n'a pas réfléchi beaucoup lorsqu'il a séduit cette pauvre petite, qui maintenant porte la peine à elle toute seule. Qui est-ce qui est étendu sur son lit, souffrant toutes les misères ? Est-ce M. le comte ou bien ma fille ? Et si elle en meurt comme sa pauvre mère, madame la comtesse demandera encore à réfléchir, sûrement? Et qu'est-ce que je deviendrai, moi, pendant ces réflexions, n'ayant plus personne pour porter mes fromages, pour faire la soupe quand je monte aux pâturages? Ehl bonté de Dieu I à qui est-ce que je rends service en venant sans bruit, comme cela, tout doucement, arranger l'affaire à l'amiable, tandis que tout le monde à ma place aurait demandé justice à grands cris? »

M"^* de Manteignej se sentit à bout de patience. « Ne dites pas un mot de plus, fit-elle ; vous y gagnerez, » et subitement elle lui tourna le dos.

boursière, n'osant la suivre, remit lentement son chapeau sur sa tête et s'en retourna par où il était venu. La vérité est que, si la comtesse était irritée par les paroles de ce rusé personnage, elle était avant tout effrayée par le scandale public qu'elle entrevoyait. Elle avait été sur le point de lui donner immédiatement l'argent qu'il demandait» et d'en finir avec cette affaire; mais elle avait eu honte de céder à de semblables menaces; rien ne prouvait en outre que tout cela fût vrai. N'était-< e pas un coup monté par ce Loorsière ? Pourquoi avait-il choisi le

AUTOUR D'UNB SOUROh.

moment où elle était seule au château 7 Pourquoi ne pas attendre que le comte fût de retour et ne pas s'adresser directement à lui? Si d'autre part il avait dit la vérité, si en effet la pauvre enfant, qui n'était qu'à moitié coupable après tout, était sur le point d'accoucher, si son père, furieux de ne point avoir obtenu ce qu'il voulait, allait exécuter ses menaces?... Il lui sembla que le meilleur parti à ptendre était d'aller elle-même vérifier l'état de la fille. Elle emporterait l'argent, et si Loursière n'avait pas menti, elle achèterait ison silence, comme il l'exigeait. Sa cabane n'était pas à plus d'une lieue. Quoique les chemins fussent mauvais, elle pouvait prétexter une promenade et exécuter son projet sans attirer l'attention de personne.

Lorsqu'elle eut pris ce parti, elle fut un peu plus calme. Elle éprouvait au fond une sorte de joie à s'imposer ce sacrifice par amour pour son mari, à le défendre, à l'aider, à triompher de ses répugnances. Une chose l'inquiétait cependant. II lui fallait absolument un guide, elle ignorait les chemins; elle avait entrevu trop souvent les affreux sentiers qui mènent là-haut pour oser s'y aventurer seule, de plus l'idée de pénétrer dans le repaire de ce monstre la faisait frissonner de la tête aux pieds.

Le lendemain, elle songeait à tout cela lorsqu'on lui amena un enfant déguenillé qui voulait lui parler sans retard. A peine ce petit sauvage fut-il seul avec la comtesse que, retournant gauchement son bonnet crasseux, il en tira un bout de papier plié en quatre, tout à fait dégoûtan à regarder, et, sans dire un mot, le remit è M"« de Manteigney, qui, du bout des doigts, l'ouvrit immédiatement. Ce billet contenait ces simples mots :

AUTOUR D'UNB SOURCE. Ml

« Répondre4out de suite. On ne peut attendre; demain « il serait trop tard. »

(( Qui fa remis ce papier, petit? fit la comtesse en g'avançant avec une telle précipitation que l'enfant effrayé recula de deux grands pas ; qui t'a donné cela ?

— C'est, c'est boursière qui m*a dit : Tu porteras cela à la dame de Manteigney.

— C'est bon, je répondrai. »

11 fallait prendre un parti et se décider immédiatement. Le doute n'était plus possible. Loursière avait dit la vérité, sa fille allait accoucher. M"« de Manteigney réfléchit pendant un instant, et se dirigea rapidement vers le presbytère. Son visage conservait sans doute la trace de son émotion, car en la voyant entrer le curé lui dit:

« Qu'est-ce qui vous amène, mon Dieu I qu'est-ce encore, pauvre femme ?

— J'ai un service à vous demander, et il n'y a que vous qui puissiez me le rendre; acceptez-vous d'avance? Laissez-moi m'asseoir, je suis venue si vite I

— Que désirez-vous, madame ? je vous écoute, et si ce que vous me demandez est possible, soyez certaine...

— Oh I ne me parlez pas ainsi, je vous en conjure. Je suis inquiète, malheureuse, vous le voyez bien. 11 m'en coûte terriblement pour exécuter ce que je veux faire, et si vous ne m'encouragez par un peu de bienveillance, je n'oserai plus rien... Je ne peux compter que sur vous mon ami... Il faut..., il faut que vous m'accompagniez ce soir, j'ai une course à faire là-haut du côté des sapins.

— Av«c monsieur votre père? fit le prêtre avec inquié» tude.

«— Non pas! Si je pouvais mettre un autre que

«os AUTOUR D'UNE SOURCB.

VOUS dans le secret de cette visite, est-ce que je viendrais vous trouver, est-ce que j'abuserais de votre tem^jB, de votre complaisance, de votre... charité?

— Pourquoi ne pas faire cette visite en plein jour? Gela serait bien plus convenable. I

— Pourquoi, pourquoi?... Parce que je veux ne rencontrer personne en chemin ; il faut que tout cela reste -^ ignoré.

— Mon Dieu, mais...

* — Je vais parler à la ûUe de Loursîère, là, êtes-vcos satisfait?

— La fille de Loursièrel... »

Il entrevoyait tout un monde dans ces simples mots* La comtesse se leva, et reprît d*une voix plus faible où Too devinait l'approche des sanglots :

« Pardonnez-moi ; je vois que j'abuse, j'ai été indiscrète, je me suis trompée, n'en parlons plus. Indiquezmoi un paysan, un homme sûr, discret, qui paisse me servir de guide, et je vous laisse... J'avais cru que, vous ayant donné des preuves d'une conGance absolue, je pouvais compter sur votre affection, et je n'ai pas seulement songé que j'allais vous compromettre ; vous avez sans doute peur...

— J'irai, je vûuscendtiirai où vous voudrez. Me compromettre I... j'ai peur !... « Il se redressa tout à coup : » reur de qui, peur de quoi, si ce n'est de ne pas taiit mon devoir?

— Je vous aurais tout expliqué, mais je voulais avoir fotre promesse avant de vous rien dire : cela m'eût fait iu bien. Voici au reste ce dont il s'agit ; rien au mond« a'est plus simple malheureusement...

- Je ne veux pas que vous vous expliquiez, puisque

AUTOUR D'UNE SOUBC.B.

mes questioQS ont pu vous faire douter de moi ; je ne le veux pas, quant à présent du moins. J*ai confiance en vous, ne m'ôtez pas le plaisir de vous servir aveuglément.

— Que vous êtes noble et bon, et que je vous aime ainsi ?

— Bien, bien ! Quand voulez-vous partir ?

— Ce soir, quand il fera nuit. Il faut deux heures environ pour aller et revenir, n*est-ce pas ?

— Deux heures en marchant bien ; mais vous lie ferez pas deux cents pas dans les sentiers, qui sont encombrés de pierres pointues et coupantes. 11 faudrait un âne, nous pourrions alors prendre par des chemins détournés et presque sûrement ne rencontrer personne.

— Je me ûe à vous. Ce n'est pas chose difficile que de trouver un âne ?

— Je ferai de mon mieux. — Après un moment de réflexion : — Ce soir, à huit heures, vous prendrez le sentier qui débouche devant le pont du château.

— Justement à cette heure-là tous les domestiques dînent à l'office, et je m'arrangerai d'ailleurs avec ma femme de chambre.

— Vous remonterez le sentier pendant une centaine de pas. .

— J'aurai peur que, seule, la nuitl...

— Soyez sans crainte, je vous attendrai ; alors nous prendrons à droite le vieux chemin de la scierie, il est très-praticable, et arrivés au petit bois, où il faut bon gré mal gré suivre le lit du torrent et marcher dans les pierres, nous trouverons un âne pour vous porter.

— Ètes-vous bien sûr d'en trouver u n à l'endroit indiqué?

— Ne vous inquiétez pas. i'irai moi-même l'attacher

fP4 AtJTOUft D'UNE SOURCE.,

d'avance sur la lisière du bois. L'endroit est désert, et je ne serai pas remarqué. Enûn je ne négligerai rien. Et si j'ai mal fait en agissant ainsi. Dieu, qui lit dans les cœurs, me le pardonnera sans doute.

— Que voulez-vous que Dieu vous pardonne? n'êtes^ vous pas l'homme le meilleur et le plus dévoué? Vous m'avez dit à huit heures. Huit heures I ajouta-t-elle tout bas, — comme c'est tard, et s'il allait croire que je ne veux pas répondre !

— Que dites-vous ?

— Je ne dis rien. A ce soir, huit heures... Le sentier qui est en face du pont? Oh! je le connais. Merci, monsieur le curé, merci de tout mon cœur! »

Elle prononça ce mot merci avec une telle expression de reconnaissance que l'abbé Roche, troublé, ne trouva rien à répondre.

« Pourquoi me remercie-t-elle avec tant d'effusion? se dit-il. Gela doit pourtant lui paraître tout simple, et elle ne peut deviner ce qu'il m'en coûte de lui rendre ce service-là. » Il avait en effet cruellement lutté avec luimême. Il était effrayé de se trouver seul à seul avec elle, en pleine nuit, dans des chemins déserts; mais il craignait bien encore plus qu'elle ne pût le considérer comme un être égoïste, capable de marchander ses services et de reculer devant une difficulté.

« Monsieur le curé, est-ce vous? »

Huit heures étaient sonnées depuis longtemps déjà, Tobscurité était profonde, et le vent soufflant dans les

AUTOUR D*UNB SOURGB. «05

arbres, faisait un bruit qui couvrait la voix. Elle ne pouvait pourtant pas parler plus fort, lu pauvre femme! Elle était tremblante, elle s'arrêtait à chaque pas, croyant distinguer la sombre silhouette du prêtre, et de plus en plus timidement elle répétait : — Monsieur le curé,... répondez-moi, est-ce vous? »

Ne s'était-elle pas trompée de chemin ? Elle croyait marcher depuis un siècle, et la frayeur commençait à s'emparer d'elle lorsqu'à dix pas quelque chose de noir s'agita, et elle entendit :

« Venez, madame, soyez sans crainte; je suis là.

— Enfin! murmura-t-elle. Je vous ai fait attendre, mais cela n'est pas de ma faute, allez. Je ne voulais point partir avant que tous les domestiques fussent à dîner, et puis je ne pouvais pas ouvrir la petite porte de la terrasse... Je suis encore tremblante. J'ai eu si peur dans le maudit chemin!... Ohl mais je suis rassurée maintenant. Pressons-nous; il est bien tard et l'on m'attend, j'espère au moins que l'on m'attend encore. »

L'abbé Roche, se tenant à quelque distance, disait, «Oui, oui, marchons vite, madame; nous sommes dans \e voisinage des cabanes, et nous pourrions rencontrer quelqu'un, marchons vite.

— Je fais ce que je peux, mon cher curé, je fais ce je peux; mais c'est que je n'y vois pas clair, le chemin est raboteux^ et... je ne suis pas très-rassarée. »

Instinctivement elle se rapprochait de lui, quoique instinctivement aussi il s'éloignât d'elle. « Du courage, madame, nous serons bientôt arrivés au petit bois. Voulez-vous... ma canne pour vous aider?

— Je veux bien, merci. Dieu, qu'il est lourd, votre

■iOe AUTOUR D'UNB SOURCB.

L'abbé Roche se sentit tout à coup retenu par sa soutane, et, s'étant retourné, il aperçut la comtesse immobile, le cou tendu en avant, et de sa main indiquant quelque chose. « Qu'est-ce que c'est que cela, tenez, là, là? murmurait-elle en se rapprochant si près de son curé que celui-<;i sentait le contact de ses vêtements soyeux.

— N'ayez pas peur, c'est un tronc de châtaignier.

— De châtaignier... étes-vous sûr? Mon Dieu, c'est effrayant, il a l'air de nous regarder, ce tronc. Prenons à gauche, voulez-vous?

— Je le veux bien, madame; rassurez-vous, c'est un châtaignier.

— Je ne vous dis pas ; mais cela ne fait rien, marchons à gauche. »

La jeune femme n'avait pas lâché la soutane du prêtre. Quelque effort qu'elle fît pour ne point être indiscrète, elle se rapprochait toujours d'avantage de son compagnon de route, marchant pour ainsi dire sur ses talons et souvent môme, lorsqu'une pierre la faisait chanceler, s'accrochant à son bras comme un noyé s'accroche à une branche.

L'abbé Roche était en nage; il ne pouvait pourtant pas lui dire : « Madame, lâchez-moi. » En plein jour, sous les regards du soleil, il eût supporté ce voisinage délicieux et détestable; mais au milieu de cette obscurité qui, les enveloppant tous deux du même voile, faisait naître entre eux une intimité presque intolérable... Ils se parlaient bas, à l'oreille, mystérieusemeot; la crainte d'être aperçus les rapprochait encore... Et le prêtre, pour chasser loin de lui le trouble qui l'envahissait, murmurait en lui-même, avec une énergie de mar-

AUTOUR D'UNE SOURCB. VH

tyr, les prières qu'il pouvait se rappeler. Enfin ils arrivent à un endroit où les chemins se croisaient. « Nous pouvons allumer la lanterne maintenant, fit-il, arrêtons nous un instant.

— Ah! quel bonheur I Je mourais de peurl»

L'abbé Roche retira de sa poche une petite lanterne

sourde, dont il avait coutume de se servir lorsqu'il sortait le soir, et en alluma la bougie, après quoi il ferma presque les deux volets, ne laissant qu'un mince filet de lumière pour éclairer la route.

Le pays devenait de plus en plus désert, on commençait à.entendre le bruit de la grande cascade; de droite et de gauche, les rochers sortaient de terre parmi les herbes et les buissons. « Voyez-vous, là-bas, madame, ce bouquet d'arbres ?

— Je ne vois rien du tout, si ce n'est une masse noire.

— Cest justement cela, vous voilà au bout de vos fatigues; c'est là que j'ai attaché l'âne, et le reste de la route se fera sans peine.

— Eh bien I il était temps. Je crois que je n'aurais pas fait dix pas de plus. Une fois que je serai sur l'âne, il me semble que je serai plus calme, et je vous raconterai pourquoi nous allons ce soir chez ce vilain homme qui demeure là-haut. »

Arrivés sur la lisière du petit bois, Tabbé s'arrêta, et donnant la lanterne à la comtesse : « Attendez-moi pendant un instant, madame, je vais chercher votre âne qui est à deux pas d'ici. L'entendez-vous piétiner dans les feuilles?

— Jamais je ne pourrai rester seule!

— Je vous en prie. Vous le voyez, i| faut escalader ce

208 AUTOUR D'UNE SOURCR

talus, VOUS n'en viendriez pas à bout, et nous perdrions du temps.

— Revenez donc bien vite, mais bien vite. »

Elle s'entortilla comme une victime résignée dans la sortie de bal en satin gris qui lui servait de manteau de voyage. « Toussez de temps en temps pour me rassurer» monsieur le curé, je saurai au moins que vous êtes là. »

Lorsqu'il fut à trois pas, il s'essuya le front. Pour la première fois de sa vie, il éprouvait cette sensation délicieuse de l'homme qui protège une femme. Maintenant qu'il était à distance de ce danger charmant, il rentrait en possession de lui-même, se raidissait avec moins d'énergie contre sa propre émotion, et tout en écartant les branches pour pénétrer dans le bois, il se disait : — Elle compte sur moi seul, elle m'attend avec inâpatience. — Il se rappelait toutes ces petites phrases timides, effarées, qu'elle venait de lui dire à voix basse, en se penchant vers lui. 11 songeait au bonheur de l'homme à qui Dieu confie le sort d'une créature semblable, faible et ardente, craintive et audacieuse, ne demandant qu'à être aimée, dirigée, soutenue, et qui en échange se donne tout entière...

Un petit hum discret vint l'avertir qu'il devait se presser. À son tour, il toussa, et bientôt il sortit du bois tirant l'âne par la bride.

C'était une bourrique paisible revêtue de ce bât grossier sur lequel les paysannes trouvent moyen de se tenir en équilibre, elles, leurs boîtes au lait, leurs paniers et parfois leurs enfants. « J'ai pris ce que j'ai trouvé, » fit observer le curé en baissant la voix. '

Tout en disant, cela, il plaçait sur la selle son grand manteau plié en quatre et le maintenait à l'aide des

AUTOUR D'UNE SOURCB. £09

sangles. « Voilà qui est prêt, voulez-vous monter?»

Il s'apercevait bien que la chose était pleine de difficultés; mais que pouvait-il faire et dire de plus?

La pauvre femme y mit toute la bonne volonté possible : de ses deux petites mains, elle tenait le bât soli« dément, et, réunissant toutes ses forces, elle cherchait à s'élancer. Hélas I ce fut en vain. Elle recommença deux ou trois fois, se mordant les lèvres de dépit et murmurant une foule de choses que le bruit du vent empêchait d'entendre, u Je ne pourrai jamais, je vous assure que je ne pourrai jamais, mon bon curé, fit-elle enfin. Mon Dieu! mon Dieul... Et l'heure qui passe pendant ce temps-là. Je vous en prie, portez-moi, je ne suis pas bien lourde, et c'est l'affaire d'un instant. »

11 y avait pensé, il y pensait encore, mais il n'osait pa \ Quelques moments de recueillement lui eussent un^ nécessaires avant de se décider à une action semblable. Le difficile était non pas de l'exécuter, mais bien de l'exécuter avec calme et sans perdre la tête. Or, dans l'état d'esprit où était l'abbé Roche, il lui fallait de l'héroïsme pour arriver à un pareil résultat. « Je vous assure, continua-t-elle à dire, je ne suis pas lourde. Personne ne vous vcKt, monsieur le curé; il n'y a pas de mal à cela. 11 faut en finir. A la guprre comme à la guerre!... et il est si tardi »

L'abbé Roche fut envahit tout à coup par un courage étrange. Les hésitation$, les craintes disparurent, et, prenant la jeune femme dans ses deux bras, tandis qu'elle appuyait sa petite main sur sa large épaule, il l'enleva comme un enfant; mais lorsqu'il la sentit là, toute entière, serrée contre sa poitrine, qu'il entendit le satin de l'étoffe se briser sous la pression de sa main, que son

«10 AUTOUR D'UNB SOURCE.

visage fut caressé par le souffle tiède et parfumé de la comtesse, qui se penchait sur lui, le pauvre homme perdit la tête, le monde réel disparut. Il la possédait, il Tavaità lui, il Tétreignait, il s'anéantissait en elle, il lui donnait son âme, si bien que l'ayant assise sur la selle, ne se rendant pas bien compte de ce qfu'il faisait et la tenant encore enlacée, il couvrait de baisers ses mains et ses genoux en sanglotant comme un enfant.

M°« de Manteigney se rejeta précipitamment en arrière, et malgré elle poussa deux petits cris : imprudence excusable à coup sûr. Cependant il fallait qu'il y eût tout près de là un écho bien singulier, car un troisième cri presque semblable aux deux autres leur répondit immédiatement.

L'abbé Roche éprouva tout à coup la sensation d'un homme dévoré par la fièvre que l'on plonge sans le prévenir dans un bain d'eau glacée. Quant à la comtesse, ouvrant rapidement les volets de la lanterne qu'elle tenait toujours à la main, elle en dirigea les rayons vers l'endroit d'où venait le bruit, et sa frayeur fut grande lorsque, à dix ou quinze pas de distance, parmi les broussailles et les buissons, elle aperçut deux yeux brillants fixés sur elle. Étaient-ce ceux d'un loup ou de quelque autre animal? L'incertitude ne fut pas longue. L'enfant qui la regardait, tapi derrière les ronces, se leva lentement avec tous les signes extérieurs du plus grand effroi, et s'avança d'un pas ou deux en se signant à plusieurs reprises.

Elle voulait parler, mais elle était trop violemment émue pour prononcer un mot. L'idée lui vint d'ailleurs que sa voix pourrait être reconnue, et comme ^'enfant avançait toujours, d'un geste rapide elle lui ordonna de fuir, et préçipitamnient elle referma la lanterne» Tout

cela s*était passé en beaucoup moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour le raconter. Sans doute le geste im- ' pératif de la comtesse fut suivi d'un effet immédiat, car j on entendit la course folle du petit montagnard s'enfuyant à toutes jambes par ce sentier rapide qui passe à côté des ruines de la vieille scierie et aboutit à la vallée. i

La jeune femme et Tabbé Roche restèrent immobiles, atterrés. Tous deux prêtaient Toreille, et, le vent ayant cessé, ils entendaient dans le grand silence de la nuit le bruit des pierres dégringolant avec fracas tandis que les chiens aboyaient au loin. M"* de Manteigney, qui dans le moment du danger avait trouvé en elle une certaine énergie, fut sans force lorsqu'elle eut la certitude que l'enfant avait disparu et se mit à trembler comme une feuille. Le prêtre de son côté était dans un grand trouble. A ses yeux, il venait de commettre un crime, il avait profité de l'isolement, de la faiblesse de cette femme qui s'était loyalement confiée à lui. Gela était honteux... £t on l'avait surpris, reconnu... N'était-ce pas le fait de la justice divine? Que le village n'avait-il été là tout entier I il méritait l'infamie d'une pareille punition. En un instant, il avait souillé trente années d'une vie pure et honnête... Il n'osait même pas demander pardon à Dieu.

« Châtiez le prêtre indigne. Seigneur, écrasez-le de votre colère, disait-il en lui-même, et il était profondément sincère; châtiez l'orgueilleux, l'insensé qui songe à aider de ses conseils, à sauver les égaré$ de ce monde alors qu'il est plus coupable qu'eux... » Cependant il Iremblwt à la pensée de rencontrer le regard de la comtesse, il baissait la tête et cherchait les mots qu'il allait dire pour s'humilier devant cet ange mille fois pius pur depuia sçs Insultes. L'ii^dign^tion, le mépris de ia pauvre

ut AUTOUR D'UNB SOURCB.

femme, un instant contenus par leur excès même, allaient donc éclater en termes accablants. D'avance il acceptait tout; mais, contre son attente, il se sentit toucher l'épaule fort doucement, et entendit près de son oreille une petite voix tremblante qui disait : « Je vous en conjure, mon bon curé, ramenez-moi au château, vite, bien vite, ou je vais mourir de peur... »

Du baiser criminel, de l'infernale étreinte, pas un mot. La vérité est que la chère femme avait pour le quart d'heure oublié tout cela. Elle poursuivit : « Pressonsnous, je me sens glacée, mes dents claquent, je ne peux rester ici un instant de plus. « Le prêtre toucha l'âne de sa grosse canne, et ils descendirent rapidement. « Mon Dieu, mon Dieu! murmurait la comtesse, et cet affreux Loursière, que va-t-il penser, que va-t-il fairt^ s'il ne me voit pas venir? Porter une plainte, ameuter le pay*», il Bst capable de tout! Allez-y ce soir, à l'instant mêmd, je vous le demande en grâce, allez-y, sauvez l'honneur du comte et aussi mon honneur à moi. La fille de Loursière est sur le point d'accoucher,... vous comprenez le reste. Il faut que tout cela reste ignoré, et ce vilain homme menace de tout dire, si ce soir il n'a pas reçu de moi les cinq mille francs que j'ai là. Vous le voyez, il faut que vous y alliez ; moi, je ne le pourrais pas, je tomberais en route. Vous ne me refuserez pas cela, n'est-ce pas ? Dites que vous ne me le refusez pas? »

L'abbé Roche joignait les mains, et deux grosses iarmes coulaient de ses yeux, larmes de reconnaissance et d'admiration. Il eût voulu se jeter aux pieds de cette femme sublime qui feignait de ne point se rappeler le mortel outrage, l'infâme trahison dont elle venait d'être victime, qui daignait encore implorer, alors que le plus

ÀUTOUB D'UNB SOURCB. tl«

impérieux des ordres eût été trop indulgent, » J'irai, madame, fîraî, » murmura-t-il.

II regrettait an fond de son cœur de n'avoir pas à donner sa tête pour payer son forfait.

Cependant l'âne, poussé vigoureusement dans le sentier en pente, marchait d'un pas rapide, et bientôt la comtesse se trouva devant la petite porte de la terrasse par oii elle était sortie. Elle prit la clef, l'introduisit dans la serrure, et, se retournant vers le prêtre : « Vous nous sauverez, n'est-ce pas? Allez vite, monsieur le curé. Voici les cinq billets ; allez vite... »

Il attacha l'âne à la première branche venue, reprit son manteau, et, saisissant sa grosse canne à pleine main, il s'élança, — le mot est juste, — vers la demeure du père Loursière. Il n'eût pas été prudent d'interrompre l'abbé Roche dans sa course. Cet homme , si humble tout à l'heure, marchant la tête basse auprès de la jeune femme devant laquelle il se fût agenouillé, s'avançait maintenant hardiment, les narines dilatées. L'énergie de ses mouvements, l'air de la nuit qui lui fouettait le visage, faisaient naître en lui de nouvelles sensations.

Ce n'était plus l'horreur de sa faute qui l'occupait, c'était le souvenir de ce moment d'ivresse qui le faisait frissonner. Il la serrait encore dans ses bras, contre sa poitrine et plus fort mille fois, jusqu'à l'étouffer. Son 8ang bouillonnait, ses membres étaient plus souples et plus forts, son cerveau plus dégagé. Un instant, il avait vécu, aimé ; il avait avalé le poison d'un seul trait, et il éprouvait une joie étrange à sentir ce venin terrible et délicieux circuler dans ses veines et l'envahir tout entier. Il se rappelait qu'il était un malheureux, il en grinçait des dents; il eût voulu se rouler dans la cendre,

»14 AUTOUlt D'UNE SOURCB.

et cependant il était triomphant ; il entendait en lui comme un concert céleste au milieu duquel une voix terrible lui criait: Tu es damné ! Le ciel et l'enfer s'entr'ouvraient à la fois pour le recevoir, et il étendait les bras pour embrasser le monde et s'attacher à lui.

Tandis que toutes ces pensées tourbillonnaient dans sa tête, il escaladait les roches et les ronces, coupant au plus court ; il marchait avec une sorte de rage, pareil à un soldat d'avant-garde qui monte à l'assaut. Sa course fut tellement rapide, que trois quarts d'heure après il se trouvait en face de la cabane où demeurait Loursière et s'arrêtait pour essuyer son front.

Une lueur rougeâtre passait sous la porte, et, lorsqu'i fut proche, il entendit à Tintérieur un gémissement qui le rappela au sentiment de la réalité. 11 frappa ; le père Loursière, armé d'un bout de chandelle, vint ouvrir. « Ah I c'est vous, monsieur le curé, fit le bonhomme en soulevant son grand bonnet de peau, entrez donc ; vous arrivez tard I La pauvre petite est bien mal , monsieur le curé, bien mal.

— Oui, je sais ; mais avant d'entrer, et pendant que nous sommes seuls, j'ai à vous remettre de la part d*uoe personne...

— Ah ! la bonne dame I

— Ne prononcez pas son nom, c'est inutile. Je dois donc vous remettre ce petit paquet. Je n'ai pas à vous dire quant à présent ce que je pense de votre conduite, de vos menaces indignes ; Dieu voit tout, père Loursière.

— Ah I la bonne dame, ah 1 la chère âme I Des me« naces ? moi, des menaces I Faut-il qu'elle puisse croire que j'ai voulu lui faire des menaces I Menaces de quoiî mon bon monsieur le curé. Qu'est-ce donc que peut

AUTOUR D'UNB SOURCB. M

faire un pauvre homme comme moi? Pour menacer il faut avoir des preuves!... Le malheur est tombé sur nous, voilà tout ce qu'on peut dire, et la bonne dame veut nous aider à le supporter. J'étais bien sûr qu'elle De nous abandonnerait pas. »

Tout en disant cela, il avait ouvert le petit paquet, maladroitement à cause du bout de chandelle qui l'embarrassait, et comptait les billets de banque.

« Ce n'est pas tout, fit le curé en avançant d'un pas.

— Ah! vous voulez un petit reçu ? C'est que c'est une affaire dont on ne doit pas parler, et naturellement...

— Je ne suis pas chargé de vous en demander. Je veux voir votre fille, voilà tout.

— Ça vaut bien mieux comme cela pour tout le monde... Entrez donc, monsieur le curé, et sa voix changeant tout à coup d'expression : — Ah ! la pauvre ! elle est en train de passer dans l'autre monde. Quand je la regarde, c'est tout comme si je voyais sa défunte mère. Cest bien dur pour moi, monsieur le curé, à mon âge... »

Cette cabane misérable avait quelque chose de sinistre; l'air y était lourd et épais. Du plafond, formé de larges planches mal jointes, pendaient des brins de paille et de foin, des poignées d'herbes sèches, des bottes d'oignons , mille autres choses encore qu'on ne distinguait qu'à moitié dans Tobscurité. Le sol était noirâtre, boueux, et sur un vieux coffre dont l'un des pieds était remplacé par les débris d'un pot cassé étaient amoncelées des boîtes en fer-blanc percées de trous réguliers et dans lesquelles se fabrique le fromage. Il y avait là un indéchiffrable fouillis de loques, de paniers, de branches de sapin, de troncs tout entiers gisant à même

ne ÀUTOUB D'UNE SOURCB.

la chambre, et tout au tona de cet antre, près d'un escalier vermoulu qui montait au grenier, la pauvre fille immobile, étendue sur un grabat, parmi des bail* Ions sans nom et sans couleur.

A l'approche du curé, un homme grand et maigre, qui n'était autre que le docteur du bourg, se leva, souleva sa casquette, et s*approchant du prêtre : « Bonsoir, monsieur le curé. Vous voyez, la pauvre petite est perdue, ce qui au reste ne m'étonne qu'à moitié; sa mère est morte comme elle... Je l'avais pourtant prévenue I Quand les filles ont le diable dans le corps, voyez-vous, monsieur le curél... 11 y en a une demi-douzaine de ce calibre-là dans le bourg.

— Vous êtes sûr qu'il n'y a prus d'espoir?

— Ohl absolument. J'ai été appelé beaucoup trop tard ; je suis arrivé pour recevoir l'enfant, qui est superbe; regardez-moi ce garçon-là. »

Le docteur écarta quelques linges, et le prêtre aperçut sur un matelas, tout près de celui où se mourait la mère, un petit être tout rouge et grimaçant. On eût dit que la vie passait lentement d'un grabat à l'autre, et que le lemier soupir de la pauvre fille allait devenir le premier cri du nouveau-né.

L'abbé Roche s'approcha de la mourante. Elle était déjà méconnaissable et d'une pâleur jaunâtre qui faisait songer à la cire des cierges. Les narines de son nez déprimé se soulevaient à peine, ses joues étaient creuses, ses longues mains froides et inertes reposaient sur le iit, et ses grands yeux noirs, lorsqu'elle les ouvrait, avaient cette expression particulière aux agonisants qui semblent regarder en eux-mêmes*

Le prêtre se pencha vers elle : a Me reconnaissez-vous,

AUTOUB D'UNB SOUBCB. Ml

Viiou enfant, m'entendez-vous? » Pensant, malgré son silence, qu'elle comprenait peut-être sa question sans pouvoir y répondre, il lui parla du pardon, le la bonté de Dieu, qui voyait dans les cœurs,.. « Repentez-vous, mon enfant, songez que l'heure approche où...

— Elle ne vous entend pas, mon cher monsieur le curé, fit observer le docteur en s'approchant ; ne voyezvous pas qu'elle est morte? »

Puis, se retournant vers le père Loursière, qui avait ôté son grand bonnet en regardant le cadavre de ses petits yeux humides, le médecin ajouta : « Allons, du courage, mon vieux! cette mort était inévitable; vous auriez dû veiller... Il faut supporter cela... Je vais retourner chez moi et vous envoyer une des sœurs de Tasile; vous ne pouvez rester seul ici... Et maintenant qu'est-ce que nous allons faire de cet enfant-là? » Le curé, qui priait agenouillé, se leva tout à coup : « Il faut d'abord en faire un chrétien, docteur. » Et, le père Loursière ayant apporté de l'eau, le prêtre baptisa Tenfant. Sa main tremblait, car le souvenir de ses propres fautes lui revenait'à Tesprit, et il se demandait si Dieu acceptait cette bénédiction.

« Sans doute que cela est triste, mon cher monsieur le curé, remarqua le docteur avant de s'en aller; mais qu'y voulez-vous faire ? cela est ainsi depuis que le monde est monde. L'enfant reste, il a bonne envie de vivre, le plus pressant est de l'y aider. On a vu de pauvres petits diables, tombés comme lui... je ne sais d'où, faire leur chemin, trouver leur place au soleil... Neconnaissez-vous pas une nourrice à Grand-Fort-lL-Hauf, monsieur le curé ?

— Non, vraiment. Cependant il en faut trouver jne;

218 AUTOUR D'UNB SOURCE.

puis, se ravisant : a Au fait, la Marianne n'a pas encore sevré sa petite fille.

^ Croyez-vous qu*elle acceptera celui-ci?

— Il le faudra bien. Je m'en charge, docteur, je m'en charge. »

Une demi-heure après ce que nous venons de raconter, le prêtre sortait de la cabane, tenant d*une main sa petite lanterne, et de l'autre portant sous son grand manteau un assez volumineux paquet. C'était le bambin enfoui dans les vêtements de sa mère, dont on l'avait entortillé. L'abbé Roche, avec sa taille athlétique et ses larges épaules, était à la fois comique et touchant II marchait avec les précautions infinies d'un homme qui porte un verre rempli jusqu'aux bords, — attentif, embarrassé, à moitié courbé, et comme fléchissant sous le poids de ce mince fardeau, u Pourvu qu'il n'ait pas froid, pensait-il, pourvu qu'il n'ait pas trop chaud I La vie de ce petit être doit tenir à un fil I »

Il éprouvait une émotion qu'il n'avait jamais supposée, en songeant que le sort.de cette petite créature était entre ses mains, qu*en la pressant un peu il pouvait l'étouffer ou l'écraser en faisant un faux pas. Il ressentait uo commencement de tendresse presque paternelle pour le marmot. Il était heureux de le sentir là, sur sor bras, de veiller, de faire de grands efforts pour qu'il fâ à Tabri : û l'eût embrassé volontiers. N'était-ce pas le souvenir vie son propre passé? Lui aussi sans doute avac été emporté un soir, en cachette, dans le manteau d'ui étranger. N'était-ce pas une dette qu'il payait en recueil* lant ce pauvre abandonné? A un certain moment, celuî^r ci s'agita dans sa cachette et se mit à crier. Le prêtrs était fort embarrassé pour soulager l'enfant et constater

AUTOUR D'UNB 60URCB. tl9

son état; outre qu'il craignait de le découvrir à cause de la fraîcheur de la nuit, il osait à peine toucher à ce petit homme, tant ses doigts lui paraissaient être des instruments grossiers et dangereux. Il se rappela fort heureusement ce qu'il avait vu faire en semblable circonstance aux mères de Grand-Fort, de sorte qu'en agi* tant le marmot le plus doucement qu'il lui était possible, il cherchait dans sa mémoire une chansonnette, un refrain qui achevât de le calmer, et, ne trouvant rien, le plus naturellement du monde, avec une grande gravité, il entonna les vêpres. L'effet fut presque immédiat, et, le silence étant rétabli, l'abbé Roche se remit en route ; mais, lorsqu'il fut arrivé devant la maison de Marianne, il s'aperçut qu'il était brisé de fatigue. Jamais de sa vie il n'avait fait une besogne plus rude.

On fut long à lui répondre; enfin une lucarne s'ouvrit, et une tête apparut.

« Ehl bon Dieu, faut-il pas avoir le diable dans le ventre pour frapper aux portes de cette façon-là I Qu'est-ce que vous voulez! quelle heure est-il?

— Ouvrez toujours, la mère, répondit le curé; il est trois heures du matin. »

En reconnaissant la voix du curé, la bonne femme alluma une chandelle et ouvrit la porte bien vite. '

« Ma bonne Marianne, fit le prêtre en entrant, en voilà encore un que le bon Dieu vous envoie! » Il écarta son manteau et montra la petite main de l'enfant qui passait. « Si vous ne voulez pas le nourrir, il faudra qu'il aille daûs l'autre monde chercher à boire et à manger.

— Ce pauvre innocent! que je lui fasse donc une petite régalade, et elle jetait dans la cheminée une poignée de branches sèches qui flambèrent immédiatement. »

AUTOUR D'UNB SOUaOB.

Durant ce temps, le mari de Marianne enfilait ses co lottes derrière le rideau du lit.

(( Enfm quoil c'est un nourrisson que vous nous amenez, pas vrai, monsieur le curél Bien sûr que je ne voudrais pas le laisser là, ce petit; mais c'est que c'est bien des affaires,... c'est bien des affaires, » répéta le bûcheron.

Marianne enleva tout ce qui recouvrait l'enfant, et celui-ci apparut avec sa grosse tête, ses petits membres pleins de vie et de santé, repliés sur eux-mêmes.. Elle le retournait de droite et de gauche.

a II est beau, disait-elle; n'est-ce pas que tu es beau, mon gars? » Elle le recouvrit rapidement, et, l'enlaçant de son bras gauche avec cette merveilleuse adresse qui est un des dons instinctifs de la maternité, elle alla ver» la grande armoire, prit des langes et des couches. « Tiens, l'homme, fais donc chauffer tout cela... Voyezvous, monsieur le curé, c'est bien des affaires,... j'en ai déjà quatre; ahl si je n'en avais pas déjà quatre, je ne dis pas, mais... »

Le bûcheron avait l'habitude et l'expérience de ces fonctions, car sans hésiter il empoigna les langes de ses grosses mains épaisses et noueuses, et se baissa vers le feu en soufflant dessus.

a Après cela, reprit la bonne femme, il est beau et bien venant... C'est un enfant de l'hospice, monsieur le curét

— Oui. Il n'a ni père ni mère. Vous serez payés, bien entendu.

— Ça, c'est naturel, murmura l'homme, toujours soufflant.

— Et bien payés, ajouta le prêtre, je vous le promets

— Ah! c'est un beau gars, et la mère sait soigner cette graine-là dans ce qu'il y a de mieux... C'est-il

AUTOUR D'UNB SOURCB.

I drôle, que le feu ne veut plus remarcher?... Eh bien! et ]es béguins, où sont les béguins?

\ — Tu ne peux pas aller les chercher et te taire, sacré parle-toujours? C*est-ii malheureux, pas vrai, monsieur le curé, d'avoir unhomme... passe-moi donc les couches,.. d'avoir un homme qui s'évapore en paroles? Quand il ne parle pas, il chante ; quand il ne chante pas, il parle, et, s'il vous plaît, c'est quasiment toujours la même chose... Ahl mon Dieul... Allons, bon! voilà l'autre moineau qui est réveillé... Va donc voir ce qu'il a, l'homme.

— U a... il a qa*il veut boire.

— II a, il a... Qu'est-ce que tu nous chantes avec tes il a, il af

-r- Dame ! bien <«nr qu'il a...

— Il a ruoV:

— n a envie > boire que je te dis.

— Eh bieni puisque je te le demande. Faut-il pas mettre des mitaine? pour dire : Il veut téter? C'est-il pas naturel qu'un en^ani tète, pas vrai, monsieur le curé?... Justement il ne leiera pas, là. Fais-lui de Teau sucrée; il ne tétera plus. Autant le sevrer tout de suite. »

Tout en parlant ainsi, Marianne avait en un tour de main emmaillotté le nouveau-né, et elle le berçait dans ses bras.

« Allons, mes amis, vous avez bon cœur, fît le curé; maintenant je vais aller me coucher. »

Il s'approcha de l'enfant et l'embrassa doucement» puis il se dirigea vers la porte en disant : «A demain. »

Le bûcheron reconduisit le curé. Il souriait, ses petits yeux ronds se perdaient au milieu de mille plis. Enfîn, haussant ses grosses épaules, habituées à soulever des pièces de bois, il murmura : « Elle me bourre un peu

SSS AUTOUR D'UNB SOURCB.

devant le monde, mais je l'aime comme cela, monsieur le curé.

— Qu'est-ce donc qu'il dit encore ?

— Je dis que je t'aime comme cela,

-—G' est-il drôle de dire des sottises pareillesl moi aussi, je t'aime comme cela. »

Le jour commençait à poindre lorsque Pabbé Roche se retrouva dans son presbytère. 11 s'étendit sur son lit, espérant y trouver un peu de calme et de repos ; mais à peine eut-il fermé les yeux qu'il fut assailli par une foule de visions. Le château était en feu. La vieille cloche de l'église sonnait à toute volée, etje village réveillé en sursaut courait aux seaux d'incendie. Il s'élançait au milieu des flammes, et apercevait la comtesse échevelée, à peine vêtue, se tordant les mains, l'appelant à son secours. « Mon ami, je vous pardonne, criait-elle; sauvezmoi, sauvez-moi l »

Il franchissait tous les obstacles, montait jusqu'à elle et l'enlevait dans ses bras. Elle s'accrochait à lui, le serrait de toutes ses forces. « Vous êtes mon sauveur, je vous aime, » disait-elle.

A ces mots, il sentait ses forces tripler, et il l'emportait au milieu des flammes. Les plafonds et les toits s''ef- ' fondraient. On lui ciiait: a par ici, par là. » Il ne pouvait plus avancer. Il ;a voyait se pâmer, et l'idée de momrir avec elle au milieu de ce tumulte lui causait une si . grande éiiiOtiou qu'il se réveillait tout à coup. Alors «T retrouvant au sortir de cette fournaise dans sa petite

AUTOUR D'UNB SOURCB. «8

chambre silencieuse que commençaient à éclairer les lueurs bleuâtres du malin, il s'écriait en joignant les mains : « Mon Dieu, mon Dieu, rendez-moi le calme I ?)

Puis sa tête s'affaissait de nouveau, ses yeux se fer maient et il la sentait encore marchant à ses côtés au bor^ d'un précipice. Ils parlaient bas, ils étaient poursuivis. Tout à coup la jeune femme l'attirait à elle, et tous deux enlacés se précipitaient dans le vide. C'était une de ces chutes interminables que l'on fait parfois en rêve et durant lesquelles l'on se sent mourir délicieusement. Gomme il prenait sa main et la portait à ses lèvres, <le docteur iui disait : « Vous voyez bien qu'elle est morte ; enlevez Tenfant et fuyez. )> Bientôt il pénétrait dans une grande cathédrale qui subitement se remplissait de lumière, de monde et de chants comme pour l'ordination des prêtres. 11 sentait toujours l'enfant s'agiter sous son manteau, et quelque effort qu'il fît pour rester dans la foule, on le poussait au premier rang. Tous les regards étaient fixés-sur lui avec une expression de mépris et de dégoût. Il voyait révêque s'avancer à sa rencontre, et à mesure que le prélat s'approchait, il reconnaissait sous la mître la figure livide du comte de Manteigney, qui le souffletait publiquement. La foule se précipitait sur lui, on le chassait du temple, et il se trouvait dans un grand désert, tenant toujours dans ses bras le nouveau-né, qu'il baignait de ses larmes.

C'est au milieu de ces cauchemars que Vkngelus vint réveiller le curé de Grand-Fort. 11 ouvrit ses fenêtres à Tair frais du matin, et, songeant que le sonneur devait, comme à l'ordinaire l'attendre dans la sacristie, il s'y rendit. En sortant de l'église, il fut un peu calmé, et 9'aperçutqu'il avait grand' faim. Il coupa un gros morceau

»24 AUTOUR D'UNB SOURCB.

de pain dans lequel il mordit -à belles dents; mais, comme il allait se verser du vin, il s'arrêta, remit la bou teille en place et but un grand verre d'eau claire. S'im posait-il une pénitence, voulait-il, par ce petit sacrifice commencer une vie de réparation? — On ne saurait le dire il prit son bréviaire et s'achemina vers la maison de Ma rianne, pour aller de là chez Loursière. Tandis que TabW Roche parcourait ainsi la montagne, un bruit fort étrange circulait dans le village. Déjà, sur la place de l'église et devant la porte des maisons , des groupes causaient avec animation... Voici ce que Ton racontait.

Dans la nuit précédente, un petit pâtre nommé Pierre Ribat, presque un enfant, rentrant chez sa mère sur le tard, avait aperçu dans la montagne tout contre un bouquet d'arbres, dans l'endroit surnommé la Ci^oiay-Blanche à cau3e de deux rochers qui se trouvent là placés l'un sur l'autre, avait aperçu, disions-nous, une sorte de lumière, une lueur vacillante, quelque chose de pareil à un feu follet. L'enfant, extrêmement surpris par ce spectacle inaccoutumé, avait remarqué de plus qu'une odeur d'encens se répandait dans l'air. Quoiqu'il eût grand'peur, il s'était couché à plat ventre , et , dans l'herbe, il avait rampé vers cette lumière, qui disparaissait de temps eu temps pour reparaître ensuite. Arrivé à une certaine distance, il avait entendu un bruit confus de voix. Alors il s'était blotti derrière un petit buisson, et il avait regardé de tous ses yeux. La lueur s'était agitée comme une étoile qui veut remonter au ciel... Tout à coup un cri s'était fait entendre, mais un cri effrayant, tel qu'on n'en avait jamais entendu de semblable, un cri sortant du rocher. L'enfant avait été tellement effrayé qu'il avait senti ses cheveux se dresser tout droits, il n'avait pas pu

AUTOUR D'UNE SOUBCB.

s'empêcher de crier à son tour^ et la lueur s'était subitement transformée en une grande lumière au milieu de laquelle il avait vu de ses yeux la sainte Vierge montée gnr un âne, et saint Joseph se tenant derrière, de sorte qu'on aurait cru que les statues en couleur qui sont dans régise de Grand-Fort apparaissaient tout à coup au milieu d\m soleil. Quant à Tenfant Jésus, comme il était probablement caché sous la pelisse de sa mère à cause du froid delà nuit, le pâtre n'avait pu l'apercevoir; mais il était presque sur cependant de Tavofr entendu. Malheureusement l'éclat de cette lumière céleste était tellement vif que les yeux éblouis ne pouvaient distinguer très-nettement les détails de la scène. Quoi qu'il en soit, Pierre Ribat avait bien compris que la bonne dame ne voulait point être approchée, car elle avait levé son bras et lui avait ordonné par un geste de s'en aller bien vite dans la direction de la vieille scierie, puis tout avait disparu 1 Le petit pâtre avait perdu la tête en se trouvant tout seul dans l'obscurité, et il s'était mis à fuir de toutes ses forces à travers les broussailles et les pierres, sautant par-dessus les haies et les roches, escaladant les talus; les chiens, entendant le tapage, sautaient aussi par-dessus les enclos et s'élançaient à sa poursuite. A moitié fou, meurtri par les pierres, déchiré par les épines et toujours poursuivi, il était arrivé dans la plaine, et s'était arrêté derrière la bâtisse neuve qui lui barrait le passage. Là, il n'avait eu que le temps de tomber à genoux et de dire cinq Pater et cinq kvc.

Tel fut Tétrange récit qui, après avoir fait le tour du village, arriva vers les dix heures du matin aux oreilles de M. Larreau par l'intermédiaire de son valet de chambre. Cet homme était malheureusement entaché de libre

pensée, de sorte qu'il avait un peu dénaturé le sens et légèrement paraphrasé le texte.

<( Et VOUS' dites, fit observer le marchand de robinets, qui avait commencé par sourire et paraissait maintenant fort préoccupé, — vous dites que cet enfant s'est arrêté derrière la maison que je fais construire dans la vallée?

— Oui, monsieur, c'est là que la sainte Vierge lui a ordonné de se rendre,... à ce qu'il assure. »

Tout en se caressant le menton, M. Larreau pensait: « Décidément l'abbé est de première force; je ne me serais jamais douté que ce grand pince-sans-rire fût-en réalité un aussi rusé compère ; pourvu qu'il n'y mette pas trop de zèle!.. » Il avait une grande envie de rire, mais il se contint devant le valet de chambre et se contenta de murmurer : « C'est fort grave tout cela, c'est fort grave, j'y vais aller tout de suite.

— Monsieur trouvera le village en rumeur ; tout le monde est dehors... Quel pays de sauvages, Seigneur!

« Qu'est-ce que vous dites?... Faites-moi le plaisir de garder pour vous vos observations et donnez-moi mes bottes. »

Le village était en effet de plus en plus en plus animé; le cabaret du Sapin-Vert s'emplissait incessament de consommateurs bruyants, curieux et altérés, au milieu desquels les deux cochers du château péroraient avec l'autorité de gens qui ont beaucoup vécu, et enflammaient la discussion par la rudesse de leurs observations critiques. Gomme la porte de l'église était par hasard restée fermée, bon nombre de femmes, désireuses de s'entretenir avec le ciel au sujet du grand événement, s'étaient agenouillées sous le porche et priaient avec ardeur à mivoix, de sorte que l'on entendait comme le bourdonne»

AUTOUR D'UNB SOURCa ««

Oient d*une ruche. Parmi elles se trouvait le petit pâtre, ahuri, effaré, tout fier de Pimportance croissante que lui donnait le récit de son aventure.

Enfin M. Larreau apparut, marchant à pas lents, souriant de son bon œil et de l'autre observant la scène. Saint Louis se rendant sous le chêne devait avoir cette démarche à la fois simple, noble et paternelle. Le capi* taliste jouissait à Grand-Fort d'un grand prestige : à son approche, les bonnes femmes qui bourdonnaient sous le porche se levèrent, et le père Baravoux, maire du village et l'un des plus gros hommes que Ton pût trouver, vint des premiers saluer le nouvel arrivant.

« Eh bien! père Baravoux, eh bien! fît M. Larreau, eh bien?...

— Comme le dit monsieur, répondit Tautre avec un grand sérieux, c*est étonnant!

— jfe n'ai pas dit que cela fût étonnant, je n'ai rien dit du tout ; ne me prêtez pas des paroles qui ne sont pas sorties de ma bouche. — Le groupe augmentait autour des deux fortes têtes du pays. — Avez-vous interrogé l'enfant, mon cher Baravoux, M. le curé l'a-t-il interrogé?... Que pense M. le curé?... Mais où est-il donc, M. le curé?

— il n'est pas au presbytère ; on Ta cherché de tous les côtés, et on n'a pu le trouver.

— Que le bon Dieu le bénisse ! murmura le capitaliste entre ses dents ; quand on fait de ces choses-là, on reste à son poste... 11 ne me prévient pas... il... Ah I le diable d'homme I... Après tout, il a peut-être son idée, p

— Ne trouvant pas M. le curé, poursuivit le maire, j'ai bit des questions à l'enfaQt, et j'ai même couché par écrit les réponses en manière de procès-verbal.

AUTOUR D'UNB BOURCB.

— J'étais bien sûr, père Baravoux, que vous n'économiseriez pas votre peine dans une circonstance comme celle-là, »

A ce moment, les assistants s'écartèrent avec une sorte de respectueuse considération, et le petit pâtre s'avança, accompagné de sa mère, qui le tenait par la main. Elle avait le visage en feu. Quant à lui, il était déguenillé, sale, en lambeaux ; mais son regard avait cette assurance que donne le succès.

« Bonjour, mon garçon. Eh bien! qu'est-ce qui t'est arrivé, voyons? »

Avant que Tenfant eût ouvert la bouche, la bonne femme sourit, et, saluant : « C'est mon fils, monsieur, je suis sa mère, dit-elle.

(( Ah ! ah I tant mieux ; je vous en fais mon compliment.

— Et il a toujours été bien honnête, aimant Dieu, on peut le dire, et ne nous causant que de la joie.

— Allons, très bien ; il a Tair éveillé... Ote donc tes doigts de ton nez, mon garçon.

— Il est en si grande émotion, le pauvre innocent! Vas-tu bien vite ôter tes doigts, galopin, puisque monsieur te le dit.

— Continuez à interroger cet enfant, mon cher Baravoux, que je ne vous gêne pas dans l'exercice de vos fonctions ; vous êtes le premier magistrat du pays. »

M. Larreau avait prononcé ces paroles avec une négligence pleine d'enjouement. Il souriait avec bonhomie en regardant tout le monde, et les hommes souriaient aussi, désireux de ne pas paraître plus crédules que leur maître,

Baravoux, on ne peut plus flatté du rôle important

AUTOUR D'UNB SOURCB. SS9

qu'on lui réservait, toussa, salua, et modestement continua en ces termes : « Par-devant M. le père de M*« la contesse et nous, maire de Grand-Fort...

— Oh ! faites-lui des questions toutes simples ; il ne faut pas effrayer cet enfant, et d'ailleurs cela n'a rien d*oflBciel ; c'est M. le curé surtout que cela regarde, »

Baravoux, ayant approuvé de là tête, dit : « Voyons, petit, raconte l'histoire. » Et le pâtre, qui depuis le lever de l'aurore débitait son aventure, recommença pour la vingtième fois, d'une voix très- fatiguée, le récit que vous savez. Lorsqu'il fut arrivé au moment ou la bonne dame avait fait le fameux geste, M. Larreau, jusqu'alors souriant et sceptique, devint extrêmement sérieux, et l'assemblée, qui avait les yeux fixés sur lui, redoubla d'attention. Le père Baravoux, comprenant que ce geste avait une importance en quelque sorte solennelle, précisa ses questions. « Te souviens-tu bien, dit-il, dans quelle direction la bonne dame, ... je veux dire la sainte Vierge, car tout porte à croire... n'est-ce pas, monsieur?

— C'est fort grave, murmura le spéculateur. »

On aurait entendu une mouche voler. « Te souviens-tu dans quelle direction la sainte Vierge a étendu le bras?

« Eh que oui, bien sûr, puisque j*ai couru tout de suite là où elle disait, et que c'était directement droit sur la nouvelle bâtisse où je me suis arrêté parce que le mur m'empêchait d'aller plus loin. »

Tout le monde se .regarda silencieusement. « Mon Dieu, mes enfants, fît le richard en donnant des petits coups sur sa tabatière, je ne suis pas plus crédule qu'un autre. S'il fallait croire tout ce qu'on raconte, vous comprenez bien que... » — Toutes les têtes s'inclinèrent en signe d'approbation. — «Moi-mAme, quand on m'a parlé

2m AUTOUR D'UNB SOURCB.

ce matin de cette apparition, j'ai haussé les épaules, je ne vous le cache pas, j*ai haussé les épaules ; mais devant le récit de cet enfant dont la conduite a été, comme l'as* sure sa mèi*e, tout à fait vertueuse, irréprochable*. .

— Ah 1 c'est bien la vérité, je l'ai dit et je le dis encore : c'est un enfant comme il n'y en a jamais^eu et qui mérite bien d'être récompensé. »

x^ maire, arrêtant d'un geste la bo^ne femme : «Taisez-vous, mère Ribart ; laissez parler monsieur, et tâchez cJe tenir en place.

« J'avoue donc, mes enfants, que devant des faits... Il est impossible de le nier, cela est très-grave.

— Moi aussi, moi aussi, souffla Baravoux respectueusement.

— Il ne faut pas être trop crédule, c'est certain ; mais d'un autre côté on ne doit pas nier tout, absolument.

— Comme des païens.

— Comme des païens. M. le maire, qui a jusqu'à présent agi avec une grande prudence, a parfaitement raison : comme des païens. Je regrette que M. le curé ne soit pas là pour nous éclairer ; attendons-le, mes amis, attendons-le. »

£t M. Larreau, prenant sans façon le bras de rofficier municipal , se promena sur la place de long en large. « Voyez-vous, mon cherami,disait-il, toutes les fois qu'il se présente un fait surnaturel, une foule de gens sont prêts à dire : « Le bon Dieu n'y -est pour rien. » Moi tout au contraire, je me fais cette réflexion : a Pourquoi le ciel serait-il étranger à ce qui arrive? » Vous êtes un homme fin et un homme juste, père Baravoux, ai-je tort ou raison?

— Ah! monsieur a raison; c'est la vérité.

— Ainsi, par exemple, le miracle de la grotte de Lourdes*. • Connaissez-vous le miracle de la grotte de Liourdes?

— Oui, monsieur, j'ai lu cela dans un petit écrit que vendait l*an dernier un marchand de bas de coton en tournée dans le pays.

— Eh bienl de tous les côtés, on a dit : « Ce n*est pas nn miracle, non, cela n'est pas un miracle. » Cependant c'en était un. Qu'est-ce qu'il y avait en effet dans cette grotte avant que la fontaine y coulât? Un peu d'humidité, pas d'avantage, ce qui est très-fréquent dans les montagnes; rien n'est plus ordinaire que de rencontrer un peu d'humidité. Sans aller chercher plus loin, nous avons ici même, à deux cents pas de la bâtisse neuve, vers le rocher, nous avons un coin très-humide. Il n'y a là rien d'extraordinaire, personne ne fut donc étonné que la grotte de Lourdes fût humide; mais voilà que tout à coup (Baravoux écoutait avec une profonde attention), mais voilà que tout à coup, sur l'indication d'un enfant éclairé par une révélation...

— Oui, monsieur.

— On déblaye légèrement le sol humide de la grotte, et...

— Oui, monsieur.

— La fontaine jaillit.

— Oui, monsieur.

— Je vous le demande, mon cher ami, à vous quiètes un homme de sens et de jugement, est-ce là oui ou non un miracle? »

Le maire ne répondit pas, tant était grande sa préoccupation. Son gros œil était fixe, et il soufflait bruyam** ment, comme un cabaretier qui remonte de la cave.

s» AUTOUR D'UNB SaUECB.

M. Larréau enfonça ses mains dans ses poches, et après avoir examiné son maire en connaisseur: « Encore une fois tout cela est fort grave; je regrette infiniment que M. le curé ne soit pas là. Dans tous les cas, vous aves interrogé Tenfant aussi bien que possible, et je vous en fais mon compliment. Au revoir, mon cher ami, je vais déjeuner, »

A peine M. Larreau fut-il parti que le maire, se retournant avec la solennité d'un trois-ponts qui vire de bord, dit à quatre ou cinq paysans qui étaient là : « Mes enfants, allez prendre des pioches et des pelles, et suivez-moi. J'ai mon idée... »

Les hommes ayant été chercher leurs outils, ils partirent en silence, suivis de beaucoup de monde et précédés par le maire en personne, qui semblait inspiré.

Par le plus pur des hasards, la comtesse, qui avait^ au dire de sa femme de chambre, passé une fort mauvaise nuit, était restée dans son appartement, se faisant excuser auprès de son père de ne point descendre déjeuner avec lui. M. Larreau avait donc déjeuné seul. Après le repas, il était entré dans son cabinet, et il était fort oc* cupé depuis longtemps déjà lorsque son valet de chambre, le libre penseur que nous avons aperçu, vint lui dire d'un air assez dégagé que M. le maire réclamait sa présence dans la vallée. « C'est bon, j'irai tout à Tbeure, n dit le marchand de robinets, et, faisant une légère concession aux opinions de son domestique, il ajouta d'un air ennuyé : a Que me veulent-ils encore}

AUTOUR D'UNB SOURCE. fS.)

— Si monsieur n'avait pas besoin de moi pendant une ou deux heures, je demanderais à monsieur la permission..

— Vous êtes libre, allez ou vous voudrez.

— ... La permission, poursuivit-il en souriant, d'aller visiter le lieu du miracle.

— Miracle! quel miracle? qui est-ce qui parle de miracle? Allez où bon vous semble, mais parlez des choses pieuses avec plus de respect.

— Si monsieur croit à ces choses-là, j*y crois aussi. On est trop bien au service de monsieur pour«..

— Enfin il ne faut choquer personne, voilà ce que je veux dire... Il est fin comme l'ambre cet animal-là 1 »

Une demi-heure après, apercevant M. Larreau, qui marchait à petits pas comme un homme en promenade, le père Baravoux vint à sa rencontre, et d^une voix émue, haletante, lui montrant de la main le large trou qu'on avait creusé : a Une source ! monsieur, une source dans du sable.., rouge... que j'ai trouvéel-

— Une source, mon cher ami, est-ce possible? Diable... diable! » — Et, retrouvant bientôt son aplomb ordinaire, qui d'abord lui avait fait défaut, il dit assez haut pour être entendu de ceux qui étaient là : a Eh bien! pour être sincère, je n'en suis qu'à moitié surpris; j'avais toujours eu le presser»timent qu'il devait y avoir là une source. »

Il cherchait des yeux l'invisible curé, le seul homme qui fût en état par sa situation de supporter publiquement te poids de ce miraculeux événement, et, ne l'apercevant pas, il était désireux d'atténuer un peu le caractère surnaturel de cette trouvaille. « En vérité, je ne suis pas étonnéqu'il y ait là une source. »

Le maire parut profondément piqué par l'observation

«84 AUTOUR D-ONB 60URCB.

du capitaliste, a Monsieur^ fit-il avec aigreur, ne m'a pas dit ce matin qu'il s'en doutait, et, parlant par respect à monsieur, je lui ferai remarquer que, s*il s'en était douté, il aurait exécdté tout de suite ce que j'ai fait. )>

Il fallait que Baravoux fût véritablement très-blessé pour oser parler ainsi au père de la comtesse. 11 continua cependant avec une égale agitation, tandis que toute sa personne remuait comme une masse de gélatine. « C'est après Huterro.,.

— L'interrogatoire, père Baravoux.

— C'est lorsque monsieur a été parti pour déjeuner que inspiration ni'est venue de me rendre ici, aussi vrai que le soleil nous éclaire, et si je n'avais pas reçu l'inspiration... eh' bien! on... on n'aurait pas trouvé la source. »

M. Larreau allait répondre en termes conciliants lorsque la mère du petit pâtre, qui tenait toujours son fils par la main, fendit la foule, et se plaçant devant M. le maire : a Eh bien I alors, puisque c'est comme cela, dit-elle, qu'est-ce donc qu'a fait mon gars? » Elle ne songeait même pas à dissimuler son indignation. «Ce n'est donc pas lui qui a couru où on lui disait d'aller? Ce n'est donc pas lui qui a indiqué' l'endroit, qui a dit : C'est là, pas ailleurs, et trut et tout, dans le gros et dans le menu?»

Bara^youx, devenu écarlate, répliqua : a Je ne prétends pas...

— Ah! par exemple, aussi vrai qu'il n*y qu^un OieUt monsieur le maire a prétendu, oui, il a prétendu... Je ne suis qu'une pauvre femme, mais je dis la vérité. Tout cela, c'est parce que nous ne sorï\mes pas riches^

AUTOUR D'UNB SOURCB. 185

et, si mon défunt était encore de ce monde, on n'oserait pas enlever au petit la récompense, et monsieur le maire, qui n'a pas besoin de cela, est bien dur pour les pau^ vres gens. » Se retournant alors vers le public avec une croissante exaltation : <( On va le dire tout de suite : c*est-il mon gars qui a vu la bonne dame cette nuit?

— G*est lui, ahl c'est bien lui. murmurèrent toutes les femmes attendries.

— Je veux qu'on réponde aussi pour moi, s'écria Baravoux : qui est-ce qui a trouvé la source?

— C'est vous, c'est bien sûr vous, dirent tous les hommes présents.

— Eh bien I alors, puisque c'est moi qui ai eu l'inspiration, je reste ici, et voilà, parce que .ça, c'est mon ouvrage...

— Et ce diable de curé qui ne vient pas, pensait M. Larreau; il faudrait les bénir, leur parler... Où se cache-t-il, mon Dieu, où se cache-t-il?

— Monsieur le maire peut bien rester ici, reprit la mère Ribat d'un air menaçant, moi et le petit nous allons à la Croix-Blanche, et, s'il le faut, nous dirons à la bonne dame de revenir. »

Elle s'en alla à grands pas, traînant par la main le petit pâtre, qui tombait de fatigue.

Le troa creusé par les ordres du maire s'était peu à peu rempli d'eau, et le nombre des curieux avides de contempler ce spectacle augmentait à chaque instant. On goûtait le liquide roussâtre et trouble dont l'odeur n'avait pounant rien de bien appétissant. On s'humectait le visage, on faisait force signes de croix. Cependant comme il arrivait d'autres curieux encore et que le terrain se détrempait sous les piétinements, les plus voisins

du trou se sentaient mal à Taise, glissaient et jouaient des coudes en s* apostrophant. Baravoux, dont la colère n'était qu'à moitié calmée, dit à ses travailleurs d'écarter la foule, et ordonna d'établir immédiatement une forte palissade à l'aide d'échalas.

Quant à M. Larreau, nous n'avons pas besoin de dire qu'il avait profité du départ de la mère Ribat pour retour» ner au château. Il trouvait que ce miracle réussissait un peu trop vite, et ce qui l'irritait surtout, c'était Tabsence obstinée du curé. Qu'est-ce que tout cela allait devenir? Il avait souhaité un léger nuage de merveilleux autour de cette affaire pour en assurer le succès, mais rien de plus. Pouvait-il s'attendre à ce que ce brave curé, si peu expansif, si calme en apparence, irait de son propre chef, sans prévenir personne, organiser une aussi colossale jonglerie?

« Il n'aura pas cru, pensait-il, à l'efficacité réelle de mes eaux; il n'aura voulu compter que sur la puissance de son apparition,.. C'est hardi !... Hardiesse d'ambitieux qui connaît le cœur humain en somme. Tous ceux qui, même dans l'intérêt général, ont voulu fonder quelque chose, n'ont-il pas été forcés un beau matin de risquer le tout pour le tout et de décrocher une étoile? Je suis content dans tous les cas de n'être pour rien dans cette gaminerie. Je l'en aurais dissuadé, s'il avait eu le bon sens et la politesse de me consulter... Gomment diable a-t-il pu exécuter tout cela?... C'est raide, extrêmement raide , mais c'est habile... A Paris, dans un grand centre intellectuel, on se ferait écharper à jouer ce jeu-là... Qui sait?... mais non!... Bah! ce qu'il y a encore de plus solide, de plus inaltérable dans l'homme, c'est la foi, la foi aveugle. Elle lui a été donnée par le ciel pour Taider

AU70UR D'UNB SOURCB.

à se faire conduire, tout comme la bouche a été donnée au cheval pour permettre au cavalier Tusage de la bride, C^est ainsi que Thistoire de l'humanité se résume en deux mots : Tintelligence vous fait cheval ou cavalier. La bête porte et se fatigue, c'est vrai; mais le rôle de son maître n^est pas non plus sans inconvénients : outre qu'il se fatigue aussi, il risque tôt ou tard de se faire jeter par terre. Tout se pondère ; Dieu est bon, la Providence est juste... Mon curé n'est peut-être en somme qu'un grave étourneau?... Ecrivons à Claudius. »

Tandis que Baravoux faisait entourer son œuvre d*une solide palissade et que le capitaliste écrivait à son ami Claudius, Tabbé Roche se dirigeait lentement vers son presbytère. Il avait prié longtemps auprès de la fille de boursière, puis il avait poussé jusqu'au bourg, et il rêve* nait par le chemin suivi la veille au soir, un peu calmé, pensant plus froidement à tout ce qui s'était passé, lorsq^^e, approchant du lieu où il avait commis ce quil continuait à appeler son crime, il crut entendre le bruit confns de gens parlant ensemble. L'endroit d'ordinaire était peu fréquenté; d'où pouvait venir cette affluence ?

Le curé inquiet, sentant son cœur battre, pressentant vaguement que ces rumeurs avaient quelque rapport avec |p9 événements de la veille, hâta le pas. Au détour du chemin, il s'arrêta stupéfait en apercevant dix ou douze personnes agenouillées devant la Croix-Blanche. A l'approche du prêtre, chacun se leva, et il se fit un grand silence.

SI» AUTOUR D'UNB SOURCB.

n Qu'est ce qxfd vous faites là, pourquoi êtes-vous âge» QOuiUés devant cette pierre? dit le curé. »

Alors la mère Ribat, qui venait d'arriver, s'avança,... s'élança, pourrait-on dire, vers l'abbé Roche, et, rendue à moitié folle par tout ce qu'elle avait fait et dit depuis le matin, prenant à peine le temps de respirer, elle parla ainsi : « Monsieur le curé, c^est mon gars qui a vu la bonne Vierge cette nuit, tout contre cette pierre, en compagnie de saint Joseph et de son âne, sauf votre respect, qui a découvert la source... »

Le curé se troubla visiblement et regarda la bonne femmeavecuneexpressionqui, en toute autrecirconstance, l'eût fait trembler. Elle reprit avec une animation croisrsante: « Oui, oui, c'est lui qui a découvert la source, et ça n'est pas M. le maire, comme on vous le dira pour noue attirer de la peine. C'est mon garçon, c'est lui, bien lui« et la bonne dame lui a dit : Je veux que ça sojit toi et pas un autre... Tu iras là... Et il y a été avec bien du mal à cause des chiens, et on a trouvé la source, et si l'on gué* rit les maux du monde, ce sera mon gars qui méritera la récompense qu'on donne partout ailleurs aux enfants qui font des miracles.

— Taisez-vous, malheureuse folle, s'écria le prêtre, qui n'était plus maître de lui.

— Non, monsieur le curé, je ne peux pas me taire« parce que c'est le bonheur de mon gars et j'irai jusqu'au bout, car il y a des gens injustes qui se croient plus ca^ pables que nous d'entendre la voix de la bonne dame* parce qu'ils ont deux paires de bœufs que nous n'avons pas : mais ;^a n'y fatt rien du tout, le bon Dieu fait faire son ouvrage par qui il veut, et M. le maire p'est pas dans Vb miracle, non, il n'y est pas. On me couperait en quatre

AUTOUR D VHE SOURCB.

plutôt que de me faire dire qu'il y est. C'est mon gars que vous coucherez sur votre rapport, monsieur le curé, parce que c'est lui qui a tout fait, que nous sommes pauvres comme de juste, et bien travailleurs et allant à confesse, et qu'il a couru jusqu'à en avoir les pieds en sang, tandis que M. le maire n'a pas jcouru, puisqu'il ne peut pas courir, qu'il n'a rien vu, rien entendu, et qu'il dormait à cette heure-là-

— Taisez-vous, s'écria encore le prêtre, mais cette fois avec un tel accent de menace et de colère que tous reçu* lèrent de quelques pas. Taisçz-vous, et vous tous qui êtes ici retournez à vos travaux... Vous m'entendez? »

Ils connaissaient trop le curé pour oser lui répondre, cependant ils murmuraient à voix basse : « Non, non, ça n'est pas juste, Baravoux n'a rien fait... Le bon Dieu le sait bien et la bonne dame aussi. » — Ils reculaient toujours à mesure que le prêtre avançait ; mais, s'ils étaient effrayés par l'air de leur pasteur, ils l'étaient enrîore davantage par son irrévérence à l'bndroit de l'apparition.

Il devait pourtant en savoir long là-dessus, et il fallait bien qu'il y eût une raison pour qu'il n'ôtàt même pas son chapeau devant cette croix blanche, lui tournât le dos comme à la première pierre venue, et ne pût tolérer que l'on dît des prières dans cet endroit-là. Qui sait ^près tout si ce miracle était un bon vrai miracle du bon Dieu, et non pas un de ceux que le diable fabrique pour :i' entretenir la main et tenter^le monde?

L'abbé Roche, voyant l'air ahuri de tous ces pauvres gens, coupables tout au plus d'un excès de ferveur et de naïveté, comprit tout à coup combien il avait été imprudent et injuste. N*était*il pas en somme la cause première de

t40 AUTOUR D'UNB SOURCB.

cette pitoyable aventure? Étrange idée que de prendra prétexte de sa faute pour s'emporter contre eux ! N'aggravait-il pas le mal au lieu de le calmer? Était-il digne de lui de violenter et de menacer ceux-là même dont il devait implorer l'indulgence et lé pardon? Il allait sans doute leur parler avec plus de douceuret de conciliation, lorsque du bouquet d'arbres ou l'âne avait été attaché la nuit dernière on vit sortir le valet de chambre de M. Larreau. Cet esprit indépendant avait voulu, comme on sait, apporter les procédés de la critique moderne dans l'analyse des lieux. Son examen sans doute avait réussi, car il était radieux, et tout en jouant avec une badine dont il fouettait l'espace, il sifflait un air de chasse, sans souci aucun. En apercevant le curé, il fit un mouvement rapide comme un homme qui cache quelque chose sous son gilet. Toutefois, s'approchantavec un sang-froid imperturbable, il salua la Croix-Blanche, puis se retourna vers le curé, qu'il salua aussi le plus gracieusement du monde, tandis qu'un imperceptible sourire, dont la finesse augmentait encore l'impertinence, plissait ses lèvres minoes.

« C'est ici, n'est-ce pas, monsieur le curé, qu'a eu lieu le miracle? » fit-il.

Le prêtre, qui sentait l'insulte sous cette question toute simple, répliqua d'une voix frissonnante : « Passez votre chemin.

— Le chemin est à tout le monde, monsieur le curé, fe jour... comme la nuit. )*

Il tourna les talons avec aisance et s'en alla.

L'abbé Roche se trouva bientôt seul devant cette pierre maudite, écoutant le bruit des pas de ses paroissiens, qui descendaient vers le village. En songeant au visage moqueur de ce domestique, ses joues s'empourprèrent subi-

AUTOUR O'UNB SOURCB. 941

lement. Il lui semblait impossible de supiporter cette honte; il. était tenté de courir après ce drôle, de l'obliger à parler et de le châtier sur l'heure.

« Pourquoi, se disait-il, aurait-il souri de cette façonr là, s'il n'avait pas connu l'aventure jusque dans ses plus minces détails. — Et puis aussi qu'avait-il caché dans son gilet en sortant du bois? car il avaitcaché quelque chose! une preuve accablante, sans doute... Qu'est-ce que cela pouvait-être ? »

11 avait la fièvre, et à mesure qu'il était plus troublé, sa nature reprenant le dessus, il sentait le besoin d'une décision violente. Il voulait avouer tout, noblement, en public, faire une confession loyale et entière. On le jugerait après; il en serait déshonoré, qu'importe? Son devoir était d'encourir ce châtiment mérité plutôt que de souiller la religion par son lâche silence, et de laisser un mensonge devenir article de foi.

S'il eût été seul, il eût agi de la sorte; mais il n'était pas seul. Avait-il le droit de compromettre la comtesse, de lui faire partager un tel scandale? Pouvait-il révéler un secret qu'on lui avait confié, qui n'était pas le sien, et rendre publique cette faute du comte que sa femme elle-même cherchait si noblement, si chrétiennement à effacer?

lyautres pensées lui venaient en tête : il était impossible que le petit pâtre n'eût point aperçu la comtesse lorsqu'il la serrait dans ses bras, qu'il ne l'eût point vu, lui aussi, couvrant de baisers les mains de la jeune femme. Sans doute l'enfant n'avait rien dit de tout cela par honte et par cr^fute; mais, si on l'interrogeait, il avouerait la vérité. Ces détails devenaient pour le curé le fait principal, presque unique, de cette infernale nuit. U en jugeait

U% AUTOUR D*TTNB SOURCB.

rimportance par la grandeur de ses remords, et il ne comprenait pas qu'ils eussent passé inaperçus.

Bientôt il se remit en marche. A chaque pas qu'il faisait vers le village, il craignait que quelque révélation nouvelle ne se dressât devant lui. Les enclos qu'il côtoyait semblaient plus solitaires, jamais il n*avait trouvé lescabanesaussipeuhabitéesqu'ellesrétaientaujourcL'hui. Il aperçut de loin à travers les arbres deux femmes qui remontaient le sentier. L'une d'elles portait une grosse bouteille avec des précautions peu ordinaires. Il s'imagina je ne sais pourquoi que cette bouteille devait avoir un rapport quelconque avec le grand événement, et, oubliant ce besoin d'explications et de publicité que tout à rheure encore il ressentait, il escalada le talus et se cacha derrière une petite haie bordant la route. 11 lui semblait qu'il ne pourrait s'empêcher de rougir en se trouvant face à face avec ces deux femmes. En passant audessous de lui, l'une dit à l'autre : « Si cette eau guérit le monde, elle doit être bien bonne aussi pour les bestiaux?

— Oui, mais faut savoir si elle guérit le monde» » répondit l'autre.

Lorsqu'elles furent loin, l'abbé Roche reprit sa route. Il se proposait de faire un détour pour rentrer au presbytère sans être aperçu ; mais il comptait sans l'obstination du maire Baravoux, qui, apprenant par les gens chassés de la Croix-Blanche que le curé était de ce côté, avait pris, en dépit de son embonpoint, le parti d'aller à sa rencontre.

« Ah I monsieur le curé, enûn c'est donc vous, s*écria \e bonhomme en apercevant le prêtre, tout le monde vous cherche depuis ce matin. Où doue etiez-Tous»

Â17TOUB S'UNB SOURCB. MS

mon Dieu, où donc étiez^vous dans un pareil moment?

— J'étais chez le père Loursière, dont la fille vient de • mourir.

— Mais elle n*est pas de la paroisse, monsieur le curé, et pendant ce temps«là tout le monde vous cherchait.

— J'en suis désolé... Qu'est-ce que vous voulez me dire?

— Vous avez été informé, monsieur le curé, de cet événement dont il n'est plus possible maintenant de calculer les conséquences. »

Le curé tressaillit.

« Je suis pressé, dit-il.

— Pas plus que moi, monsieur le curé; j'ai grande hâte de vous dire les choses telles qu'elles sont. J'ai toujours été un homme juste; eh bien I je déclare que c'est moi qui ai trouvé la source. Tout à coup une id^e m'a passé par l'esprit ; j'ai senti une chaleur et puis un froid, et j'ai dit presque malgré moi: « Mes enfants, allez chercher vos pelles, vos pioches, et suivez-moi. A chacun son dû, n'est-ce pas, monsieur le curé? Je dirais que j'ai vucettenuit la bonne dame sur son âne, avec saint Joseph derrière, que je mentirais. C'est le petit gars de la Ribat qui a vu tout cela, et d'un côté ça n'est pas un mal, vu que ces gens-là ne sont pas riches, et que ça va, comme de juste, exempter cet enfant du service. Je ne lui en veux pas d'avoir été dans le miracle, moi, pas un brin, monsieur le curé... »

L'abbé Roche, si inquiet et agité qu'il fût, se sentait désarmé par l'épaisse simplicité de ce brave homme, et, s'efforçant de rester calme, il lui dit: — Comment osezvous, père Baravoux, parler d'une chose que vous n'avez pas vue et faire tout ce bruit parce qu'un enfant raconte

ane histoire incompréhensible ? Comment osez-vous mêler à tous ces bavardages le plus pur de tous les noms, celui de la mère de Dieu ?

« Ça, c'est vrai, monsieur le curé, il n'y a peut-être pas grand'-chose dans ce miracle-là ; je me le suis dii bien des fois dans la journée. D'abord le petit est fûté,

— Il peut avoir eu peur, avoir cru merveilleuse une rencontre toute naturelle...

— Ah! dame, il est poltron, aussi'poltron que sa mère est bavarde. C'est vrai aussi que la nuit les yeux voient double. Non, voyez-vous, monsieur le curé, dans tous ces prodiges qu*on fait la nuit, il y a toujours matière à causer. Pour ce qui est du gars, comme homme, je lui veux du bien, mais comme maire,. •• je ne dis rien... D'ailleurs ça m'est égal. Ce qui est important, c'est d'avoir eu l'inspiration du bon Dieu, en plein jour, devant tout le monde, et d'avoir dit : Mes enfants, prenez vos pelles et vos pioches ; c'est d'avoirtrouvé une source qui va guérir des maladies étonnantes. Ah ! c'est là le vrai miracle, et celui-là, c'est moi qui l'ait fait. » Il s'animait de plus en plus. « Ça, c'est la vérité, c'est la justice, et si on voulait m'enlever mon dû, eh bien I... je plaiderais, oh ! je plaiderais ! aussi vrai que voilà une canne, et je gagnerais mon procès, ou bien alors c'est qu'il n'y aurait plu» de bon Dieu, plus rien de rien.

— Vous ne savez ce que vous dites, interrompit le prêtre d'une voix impérieuse et brève qui laissa le maire stupéfait. »

En ce moment, ils arrivaient sur la place de l'église, où ils furent immédiatement entourés ; et Baravoux, si bonne nvie qu'il eût de répondre à l'inexplicable sortie

AUTOUR D'UNB 80URCR

du curé, dut se contenter de marnioter entre ses dents une foule de choses que Ton n'entendit pas.

Il est probable que la n)ère Ribat avait déjà raconté ce quis'étaitpassé à la Groix-BIanche, car les gens qui étaient là s'approchaient du curé, chuchotaient en le regardant, mais n'osaient lui parler. L'expression de son visage d'ailleurs n'avaient rien d'encourageant; il était extrêmenjent pâle, et marchait droit sans regarder personne. Ayant traversé la place sous le feu de tous ces regards curieux, il avança vers le porche, poussa la porte et entra dans l'église. 11 comptait n'y rencontrer personne à cette heure ; il espérait éviter, au moins pour le moment, toute conversation, et rentrer au presbytère par la sacristie, dont la porte s'ouvrait dans scn petit jardin.

Sa surprise fut grande lorsqu'il aperçut au milieu de l'église un groupe de femmes et d'hommes agenouillés, non pas devant l'autel, mais en face de cette étincelante Fuite en Egypte que la paroisse devait à la générosité de Claudius. Un bouquet fraîchement cueilli et placé dans un vase avait été mis au-dessous du bas-relief, et plusieurs bouts de chandelles brûlaient autour.

L'abbé Roche n'était pas malheureusement l'homme des concessions et des temporisations prudentes. En retrouvant jusqu'en la maison du Seigneur ce prétendu miracle qui depuis deux heures se dressait devant lui comme un fantôme à chaque détour du chemin, il lui sembla que toutes ces prières nasillardes étaient comme autant d'injures qu'on lui lançait à la face, et dont les eclaboussuresatteignaientlacomtesse.il alla droit au bouquet, l'arracha du vase, le lança contre le mur, renversa du pied les chandelles, et se retournant vers les fidèles interdits : « Sortez d'ici, » fit-il avec beaucoup de calme;

146 AUTOUB D'UNE SOURCB.

mais on devinait bien, à Tenteadre, qu'au moindre murmure, au moindre geste, sa colère eût éclaté furieusement.

Il croisa les bras, et, regardant le public, il attendit que tout le monde fût sorti. Alors il se dirigea vers la porte, la ferma soigneusement, et mit la clef dans sa poche. Il entendait au dehors le bourdonnement de voix émues et indignées. Lorsqu'il fut rentré dans sa chambre, il murmura : « Mon Dieu, si j'agis mal, punissez-moi, ou dites-moi ce que je dois faire, car, si cela durait, je deviendrais bientôt fou I »

11 ne pouvait en effet rester lomgtemps dans cette situation. Il fallait absolunienten sortir d'une façon quelconque» 11 avait sur ses devoirs, sur son honneur de prêtre, des convictions particulières, et la pensée de livrer par faiblesse un mensonge à la crédulité publique lui paraissait être une ignominie impossible à supporter. De nouveau l'idée d'une confession loyale lui revenait à l'esprit ; mais Il fallait avant tout parler à la comtesse. Il allait donc sortir pour se rendre au château par un chemin détourné lorsqu'il entendit frapper à la porte assez violemment

« Ouvrez donc, sac à papier, ouvrez donc, mon cher curé I C*est moi, M. Larreau. » Le prêtre ouvrit. « Enfin! vous voilà donc I que le bon Dieu vous bénisse I Où étiezvous caché?... Mais qu'est-ce que vous avez donc? Vous êtes pâle comme un îïiouchoir de poche. Est-ce que vous

AUTOUR D'UNE SOUBCB. Mî

êtes maJade par hasard? Il ne nous manquerait plus que cela.

— Merci, je n'ai rien. Que souhaitez-vous de moi?

— Ahl vous pouvez vous vanter de m* avoir diablement intrigué, j'ai envoyé dix fois au presbytère, vous étiez toujours absent. \

— Je le regrette.

— J'en suis convaincu, mais avouez que j'avais lieu de le regretter encore plus que vous. Après tout ce qui s'est passé, ma position était singulièrement embarrassante, vous devez le comprendre.

— Je ne vous comprends pourtant pas, monsieur, et je ne vois pas du tout en quoi mon absence a pu vous embarrasser. Cette absence d'ailleurs, dont une autre personne s'est étonnée déjà, n'a rieH que de fort naturel : j'ai été visiter hi fille de boursière, qui est morte dans la nuit. J'allais même en informer M"»« de Manteigney, qui, je le sais, s'intéressait à elle.

— Oh! c'est inutile. Ma fille ne reçoit pas, elle est souffrante. Je ne l'ai vue aujourd'hui que pendant un instant, et elle n'a pas eu la force de me dire trois mots. Comment 1 cette petite sauvage est morte?... Justement je voulais parler à son père. Vous vous étonnez que votre absence m'ait embarrassé? C'est me flatter beaucoup; mais, écoutez-moi donc, mon cher ami, je n'ai pas l'habitude de ces choses-là, moi, et ce miracle qui me tombe du ciel, tout ce pays en émoi,... un peu trop en émoi, je l'avoue... Ne trouvez-vous pas que cela marche bien vite? »

il disait cela avec aisance et gaîté. « Parlez /)lus clairement, je vous en prie. Le village est depuis ce matin, je le sais, fort ému par le récit

U8 AUTOUR D'UNB SOURCE.

d'un enfant sur les indications duquel, mVt-on dit, on aurait découvert une source, ce qui n'a rien de fort extraordinaire dans ce pays-ci. Voilà tout ce que je sais, et cela seul m'afflige, m'afflige beaucoup.

— Cest un curé qui a de l'aplomb, pensa maître Larreau, il serait drôle que je fusse obligé de le consoler »

Et souriant malgré lui à cette pensée singulière : « Que voulez-vous, mon cher curé! dit-il; il faut se faire une raison. Causons en ami. Il est certain que la crédulité de la masse est affligeante lorsque des intrigants l'exploitent à leur profit avec cette impudeur dirai-je presque, qui est le fait d'un égo!sme aveugle; mais tout au contraire, lorsque cette crédulité, cette naïveté... — elle a bien sa poésie et sa grandeur, voyons les choses de haut, — lorsque cette naïveté pousse une population vers des hommes intelligents, dévoués, désintéressés,... désintéressés dans les mesures humajnes, bien entendu,... vers des hommes qui sauront assurer son bonheur et sa prospérité,... ahl alors... eh! mon Dieu, la Providence, — je parle ici très-sérieusement, — la Providence emploie pour arriver à ses fins des détours parfois étranges; ce n'est point à nous à en discuter l'opportunité. On parle d'hommes providentiels; mais en vérité tous les hommes intelligents ne le sont-ils pas un peu? Au-dessus de toutes ces missions individuelles et passagères, il y a la marche irrésistible du progrès, c'est-à-dire la lumière, la richesse, le bien-être, l'activité morale, l'épanouissement du commerce, la facilité des transactions,... c'est-à-dire la moralisation des peuples. J'ai ma religion aussi, mon cher curé, j'ai mes dogmes, mes principes. J'ai la foi du parvenu dont la carrière entière n'a été qu'une protestation en faveur du progrès. Ah ! je

AUTOUR D'UNB 80URC&

VOUS parle à cœur ouvert, car il faut enfin que vous me connaissiez. Ma mission a été celle-ci : accélérer l'extension des richesses publiques, autrement dit centupler la force des capitaux par la concentration. Force et vitesse en effet ne sont qu'une seule et même chose. Point de vitesse, point de force I Point de puissance sans concentration! Un nuage de vapeur d'eau n'est rien; concentrez-le dans un récipient solide, et vous aurez une loco* motive. En morale, en politique, môme chose. Or à notre époque l'instrument providentiel qui sert à concentrer, c'est... c'est le capitaliste. En se réunissant dans ses mains les richesses éparses deviennent puissantes et fécondes. Encore une fois, mon cher, voyons les choses dans leur ensemble et d- un point de vue élevé. »

L'abbé Roche, debout, immobile, les sourcils froncés, serrant de ses deux mains crispées le dossier d'une chaise, écoutait le richard et le regardait avec une telle fixité que celui-ci fut un instant désarçonné.

(( Enfin, dit-il après avoir toussé plusieurs fois, je ne vous en veux pas; je ne vous fais aucun reproche, mon bon ami. Je n'avais pas compté, je vous l'avoue, sur une scène aussi pompeuse : nous aurions pu, en nous entendant mieux, trouver quelque chose de plus simple et de moins compromettant; mais enfin... quand le vin est tiré, comme on a dit, il faut le boire. »

A ce moment, M. Larreau fut interrompu par le bruit d'une chaise qui se brisait tout à coup. Soit que le curé se fût trop appuyé sur le siège dont il tenait le dossier, soit que ses mains se fussent contractées instantanément avec une violence peu ordinaire, le siège fut réduit en morceaux,

— En fait de chaises et de miracles, vous n'y allez pas

AUTOUR D'UNB SOUBCB.

de main morte, mon cher ami, fît observer gaiement le père de la comtesse. »

Si l'abbé Roche, au lieu d'être à contre-jour, se fût trouvé en pleine lumière et que son visage eût été plus visible, il est bien problable que notre capitaliste providentiel eût gardé pour lui sa dernière phrase. La figure du prêtre, tout à l'heure si pâle, était' maintenant injectée de sang, agitée par des mouvements convulsifs, les veines de son front et de son cou étaient gonflées, et sa respiration irrégulière, sacadée, ressemblait à celle d'un coureur qui vient de fournir une longue course.

« Continuez, ût-il d'une voix sourde, dites, dîtes, je veux tout savoir. Allez, ne vous occupez pas de moi.

— Vous me paraissez ému, mon cher curé et vous avez tort. Il ne faut pas non plus s'exagérer les conséquences de toute cette histoire, elle pourrait en effet devenir compromettante entre les mains de gens inhabiles; mais ce n'est pas notre cas. Je ne blâme en tout cela qu'un petit excès de zèle. 11 sufiGisait de mettre immédiatement sous l'invocation de la Vierge cette source trouvée n'importe comment, par hasard, d'une façon presque providentielle... je dis presque ; cela suffisait. — Messes d'actions de grâces, fondations perpétuelles de messe commémoratives,... bénédiction par monseigneur d'un hôpital, construction d'une église sous l'invocation de Notre- Dame de Manteigny, c'était l'affaire de six mois ; — pierre artificielle et fonte de fer... c'est solide, et ça s'expédie tout numéroté ; on n'a qu'à envoyer ses mesures. La chose se faisait, bien entendu, par une souscrition organisée dans toute la France. — Excellente affaire pour la religion, excellente affaire aussi pour mes eaux. Inscription des souscripteurs sur des plaques de marbre

▲UTOUR D'UNB 30UBCB. tU

blanc ou noir suivant la valeur de la somme versée, pèle* rînage d'art, etc.. On ne nous refusait pas une relique en la demandant poliment. Je connais beaucoup de monde. Mise en action des eaux de Manteigny, particulièrement exquises pour les irritations du larynx, création d'un séminaire de convalescence, chalets spéciaux pouf les orateurs sacrés, casino modèle, dans un avenir très rapproché concession d'une ligne ferrée, vente immé« diate d'une brochure médico-catholique vantant les mer^ veilles thérapeutiques de cette source trouvée presque providentiellement, toujours presque ; oh ! j'y aurais tenu, le public faisait le reste. — Recherches historiques sur le pays, controverses, discussions, fouilles...

— Oui, oui, je commence à comprendre, murmura le prêtre.

— Parbleu !... Et de cette façon, sans péril, sans coup de théâtre, nous faisions tranquillement notre petit tour de force. Nous arriverons au même résultat, je l'espère, par un autre moyen plus hardi, plus rapide peut-être, mais moins sûr, et qui dans tous les cas donne à l'entreprise un autre caractère, un tout autre caractère... »

M. Larreau hésista un instant, agita sa tabatière, cli-' gnota de son œil gauche et reprit :

î< Parlons franchement, — en affaires, il faut jouer cartes sur table, — vous n'avez pas pu supposer, en entamant la chose aussi... énergiquement, que vous alliez entrer pour une part quelconque dans les bénéfices de l'exploitation?... 11 n'est pas vraisemblable qu'une pareille idée ai^ dirigé vos actions, n'est-il pas vrai, mon cher curé?

- Il faut avouer, monsieur, que vous êtes un bien &-ane misérable 1 dit l'abbé Roche. »

AUTOUR D'UNB 80UBCB.

Si grands qu'eussent été ses efforts pour se contenir et entendre jusqu^au bout le marchand de robinets, qui se dévoilait enfin, il ne pouvait plus en accepter davantage. Il poursuivit : «Je comprends maintenant le service que vous réclamiez de moi : aider à votre commerce par un sacrilège et un parjure, écrire de ma main le nom de Dieu sur vos prospectus, suspendre mon costume de prêtre à la porte de votre boutique, vendre ma conscience, me rouler dans la boue de votre fontaine... Â ma place, vous eussiez donc été capable de faire tout cela ? »

Et, voyant s'approcher de lui cet hercule en fureur, le millionnaire devint blême.

(( Plaisantez-vous, mon cher ami? murmura-t-il en balbutiant; qu'avez-vous, qu'aj-je dit?... Remettez-vous, je me suis mal expliqué... La robe du prêtre, veuillez le croire, est sacrée pour moi. »

L'abbé Roche avait détourné les yeux, et, les bras croisés sur sa poitrine, il pensait : « En m' apercevant pour la première fois, il s'est dit : Voilà l'homme qu'il me faut!... 4*ai donc l'air d'un être infâme? Depuis plus d'une année, il me considère comme un de ses pareils, m'étudie, me sonde, et je n'ai rien compris!... »

Larreau, rassuré par le calme apparent du prôtre et retrouvant son aplomb, enfonça profondément ses mains dans ses poches, et s'avançant à son tour : « Mais, ditesmoi donc, mon cher, vous le prenez sur un singulier ton avec moi, et je vous trouve audacieux. Vous ignorez probablement que vous parlez à un homme que tout le monde respecte, que... que les ministres eux-mêmes ménagent, et qui, s'il le voulait, vous écraserait sous sa botte. »

— Essayes donc misérable ! « répliqua l'abbé hoche

▲UTOUlt D'UNB SO0RCB. t58

en se redressant de toute la hauteur de sa grande taille. Il était si noble et si fier dans cet élan d* indignation, ses yeux avaient une expression ûe si profond mépris qu'en dépit de ses relations ministérielles le capitaliste fut intimidé*

« Après tout, dit-il, parlons peu et ne nous fâchons pas; je vous ai peut-être fait entendre dans des conver^ sations antérieures qu'il y avait dans ce pays-ci, sur les terres de Manteigney, une source d'eau minérale ignorée jusqu'à présent, et que j'entendais exploiter. J'ai pu vous faire comprendre encore que votre concours, votre sympathie, votre influence morale, me seraient d'un grand secours... C'est parfait; mais étes-vous bien certain d'avoir compris ce que je vous disais? On n'agit pas sur une parole dite en l'air. Vous n'avez pas, que je sache, un papier signé de moi qui vous invite, serait-ce môme d'une façon voilée, à promener par les chemins la mascarade de cette nuit. Vous avez cru qu'il était plus avantageux pour vous d'agir sans mon conseil et sans mon approbation,... et vous couronnez votre chef-d'œuvre en me parlant avec insolence! Vous me croyez compromis, vous pensez me tenir;... mais, mon cher ami, vous ne savez même pas la marche de ce jeu-là : vous êtes un enfant, monsieur l'abbé.

— Bien enfant et bien sot en effet, puisque je n*ai pa^ vu tout de suite que vous étiez le plus fourbe des hommes.

— Ne dites donc pas de bêtises, cela vous attirerait des désagréments. Votre naïveté m'intéresse, le diable m'emporte! Prétendez-vous par hasard que vous n'éjtes pour rien dans l'apparition de cette nuit? Est-ce cela que voua voulez dire? Ahl je ne demande pas mieux. Ëxpli-

it

t5f AUTOUR D'UNE SOURC».

quez-vous, disculpez-vous. Prouvez qu'à cette heure-là vous étiez dans votre lit, que vous n'avez ni prévu ni organisé cette plaisanterie. Je vous écoute; voyons voyons, je suis tout oreilles.

— Avez-vous bien l'audace de m'interroger? Et au nom de qui, de quel droit ? Pourquoi êtes-voas ici ? Ne comprenez-vous pas que j'ai peine à me contenir, que je considère comme la dernière des hontes d'avoir à me disculper devant vous, qu'on ne s'explique qu'en présence d'un juge respectable, que votre voix m'irrite, que ma colère augmente... — - il s'approchait lentement en disant tout cela, ses bras se décroisaient, — et qu'au lieu de vous répondre je vais vous souffleter.

— Imbécile! s'écria M. Larreau en ouvrant rapidement la porte, vous me payerez tout cela. »

Et il disparut.

Le lendemain, d'assez grand matin, la comtesse, entortillée plus que de raison, se dirigeait vers le presbytère. Elle n'avait plus dans sa démarche cette aisance, ce sans-façon charmant que nous avons remarqués. Inquiète, agitée, tremblant à l'idée de rencontrer quelqu'un, elle marchait rapidement. Il lui semblait en effet que le petit pâtre, suivi de tout le village, devait l'attendre à chaque détour du chemin, et qu'en l'apercevant il dirait : « Voilà la bonne dame que j'ai vue près de la Croix-Blanche. » Ou» sait si l'on ne se doutait pas déjà de la vérité? A la moindre question, elle perdrait la tête et répondrait en dépit d'elle-même : « Oui, c^était moi. »

AUTOUR D'UKB SOURCB. «55

Durant toute la journée de la veille, elle était restée chez elle, enfermée, regardant par la fenêtre les curieux qui accouraient dans la vallée, interrogeant sa femme (le chambre, essayant de sourire aux récits de cette fille, et, lorsqu'elle avait fini, cherchant mille prétextes pour rinterroger encore. Bientôt elle avait craint que son obstination à ne point paraître ne fit naître des soupçons parmi les domestiques du château. Elle était donc dans la soirée descendue au salon, où elle avait trouvé son père. Celui-ci, sous l'empire de sa fureur encore mal éteinte, avait parlé de l'abbé Roche en termes tout à fait menaçants. Elle avait compris qu'il fallait au plus tôt faire cesser cet état de choses et se rendre au presbytère.

Lorsque le curé eut ouvert la porte, elle entra précipitamment, s'assit sur une chaise, releva son capuchon, et joignant les mains :

c( Mon Dieu, mon cher curé, qu^avez-vous fait, qu'a^ vez-vous dit à mon père?»

S'il était une personne à qui le prêtre fût désireux d'expliquer sa conduite, c'était à coup sûr la comtesse; mais, au moment d'ouvrir la bouche et de soulager son cœur, il pensa qu*il était indigne de lui d'accuser le père devant sa fille, et il dit simplement : « Certaines paroles de M. Larreau m'ont blessé beaucoup, et je les ai relevées... un peu violemment. Voilà tout.

— Voilà tout, voilà tout! Et vous trouvez cela naturel? mais Vous ne savez donc pas que mon père est le meilleur des hommes, plein de cœur et de délicatesse (Tabbé Roche ne put retenir un mouvement), oui, oui. plein de délicatesse et d'honneur. Eh bien I mon père a le:; défauts de ses qualités; il est susceptible et ne pardonne pas un outrage... il va s'inquiéter, fouiller partout, interroger;

il voudra «avoir la vérité, et il la saura, car papa réussit dans tout ce quil entreprend.

— Eh! mon Dieu, s'écria le prêtre, que la lumière sti fasse donc; je la souhaite, je'préfère la vérité, si dures que puissent en être les conséquences, à la situation honteuse où je suis.

— Si on ignore tout, il n'y aura point de honte pour vous.

, — Aurais-je seulement à rougir vis-à-vis de moi-même, que cela serait déjà trop. Et la douleur de voir un mensonge devenir une croyance religieuse, la comptez-vous pour rien? Ne suis-je pas prêtre, chrétien, madame? Non, non, il faut que tout cela ait un terme.

— Vous êtes égoïste, vous ne pensez qu'à vous. Oubliezvous donc que le scandale retombera sur moi et sur le comte? Comment expliquerez-vous notre promenade nocturne? Vous direz la vérité, je le veux bien, mais qui vous croira? D'ailleurs avez-vous le droit de disposer d'un secret que j'ai conûé à votre loyauté? Irez-vous dire aussi, pour vous disculper plus complètement, que le comte a séduit cette fille, qu'il est le père de cet enfant? Raconterez-vous en public les confidences que je vous ai faites? Vous y serez forcé ; quand on dit la vérité, il faut la dire (outeritière. Vous agirez peut-êtrealorsenbon prêtre; mais je doute qu'une telle conduite soit celle d'un honnête homme. Comment n'avez-vous pas compris tout cela? Pourquoi n'avez-vous pas ménagé mon père? Peu à peu je lui aurais avoué la vérité, tout cela se fût calmé, et l'aventure eût été bientôt oubliée... tandis que mainte^ nant mon père, irrité, furieux, grâce à vous, prétend qu'il faut éclaircir ce mystère, que son honneur y est engagé; il ne veut nas, dit-il, accepter la responsabilité de

AUTOUR D'UNB SOURCB. 257

toutes ces sottises, et sans doute il va demander direclement à monseignenr une enquête sérieuse... Ah'! que je suis malheureuse! »

Elle porta la main à ses yeux, et d'une voix pleine de douceur : « Vous êtes dur, monsieur le curé, dur pour les autres. Vous prenez peut-être pour de la vertu ce qui n'est que de la rudesse. Et si je voulais avouer toute la vérité, moi aussi I si je voulais chercher dans messouve-r nirs, croyez-vous que je n'y trouverais pas des causes de ressentiment contre des gens qui se croient à l'abri de tout reproche? Vous placez bien haut, votre dignité de prêtre, votre honneur d'homme; croyez-vous, monsieur, qu'en ma qualité de femme je n'aie ni honneur ni dignité et que lorsqu'on m'insulte il me soit défendu de m'indigner aussi? Quelques mots de mon père, un peu vifs peut-être, c'est possible, vous ont poussé à des violences... extrêmes, si j'en juge par le ressentiment qu'elles ont fait naître. Pourquoi donc ne serai-je pas violente aussi, moi qui ai eu à subir non pas des paroles vives, mais des actes inouis, oui, monsieur, inouis, venani de vous surtout?... Cependant, moi qui ne suif? pas une sainte , qui ne m'estime pas au-dessus, des faiblesses humaines, moi dont le devoir n'est pas, après tout, do donner l'exemple de toutes les vérins, je me tais, et je veux oublier... Il est étrange que vous n'ayez pas tout aussi bien que moi le courage du silence. »

Tandis que la comtesse parlait ainsi, l'abbé Roche, immobile, interdit, n'avait pas dit un mot, et cependant bien des penséeslui avaient traversé l'esprit. Il était comme un coupable qui écoute une sentence suprême; mais en même temps qu'il éprouvait la douleur de s'entendre condamner de la sorte, il partageait les émotions de son

AUTOUR D'UNB SOURCB.

juge, il suivait sur le visage de la jeune femme la trace des pensées qui venaient s'y peindre, et peu à peu, s* oubliant en elle, il partageait ses impres^sions. Il était à la fois au banc des accusés et dans le fauteuil du président. « Oui, pensait-il, Tabbé Roche est un orgueilleux, et nous sommes trop indulgents pour lui. »

Il oubliait Larreau et ses insultes pour ne plus se souvenir que de sa propre conduite. Il avait agi en homme brutal, violent, injuste... C'était évident, puisqu'elle le disait. Il acceptait sesjugements avec confusion, allait audevant de ses blâmes, et trouvait une joie singulière à lui reprocher sa trop grande indulgence. Il croyait être convaincu par les raisonnements de la comtesse, et il n'était qu'ébloui, charmé par sa présence. Il croyait voir plus juste parce qu'il voyait avec des yeux qui n'étaieni plus les siens. Ce qui dominait en lui, c'était cette pensée irritante, coupable peut-être, mais délicieuse, et qu'il ne pouvait chasser: la comtesse et lui étaient désormais réunis ensemble parles mêmes intérêts, les mêmes craintes, les mêmes espérances. 11 y avait entre eux une sorte d'association que le hasard avait formée, et à laquelle ils ne pouvaient se soustraire.

L'angélique créature ! Elle daignait encore venir à lui, ne lui reprochait sa honteuse conduite qu'avec des mena gements dont il était indigne, et, pour achever de le confondre, elle lui en accordait l'oubli,... presque le pardon ! Il eût voulu se jeter aux pieds de son juge, i)aiser la trace de ses pas, lui dire : « Je vous appartiens, ma vie est à vous, )) car maintenant c'était dans la honte silen* cieuse, supportée patiemment, qu'il voyait la grandeur et le courage.

« Ordonnez, madame, dit-il avec émotion, ordonnez.

AUTOUR D*UNB SOURCB. 85^

je ferai ce ,qu*fl vous plaira. Je vous ai offensée... pardonnez-moi. ,

— Promettez-moi de ne point parler, voilà tout ce que je vous demande. Laissez-moi faire, je calmerai mon père... Vous me promettez de n'approuver ni condamner rien... pour quelques jours seulement? Comprenez que c'est là le seul moyen d'éteindre toute cette affaire, et qu'il n'y a pas d'autre parti à prendre dans l'intérêt de tous. Dieu ne juge-t-il pas nos intentions? Vous ne direz rien, vous me le jurez? »

Elle avait prononcé ces dernières paroles avec une voix

si douce, un sourire si affectueux; elle avait fait appel à sa

générosité avec tant de confiance, qu'il murmura, ayant

presque les larmes aux yeux : « Je me tairai, je vous le

' promets,... je me tairai.

— Le silence coûte un peu à votre nature; mais faites ce petit sacrifice, mon cher curé, faites-le pour moi, qui vous en prie. Ce n'est point un acte de faiblesse que l'on vous demande. Il n'y a rien de honteux à laisser un feu de paille s'éteindre de lui-même et à s'abstenir de souffler dessus par excès de zèle ;... » — puis, avec une affabilité toute confidentielle : « Vous avez été bien inquiet n'est-ce pas, bien tourmenté ? Je lis cela sur votre visage.

— Oui, oui, je vous assure. » 11 se sentait calmé, ravi, par la douceur de cette voix qu'il aimait tant.

« Et moi donc I si vous saviez dans quel état j'étais ! Je pensais à vous, je me disais : Pourvu qu'il ne lui échappe rien qui nous puisse compromettre, pourvu qu'il n'attache pas d'importance à ces rumeurs, qu'il ne se croie pas dans l'obligation de démentir cette absurde apparition et ne complique pas l'affaire au lieu de la simplifier! Quan^

SeO AUTOUR D'UNE SOURCE.

on m'a dit hier que vous aviez cliassé de l'église tous les gens qui priaient, j'ai été dans la consternation.

— C'est vrai, j'ai eu tort; j'étais révolté, hors de moi ! w 11 était honteux de cette violence, dont le simple récit

Tavait consternée.

« Vous avez raison, il faut conserver son calme; à tous les points de vue, il le faut. Dans l'intérêt même de la religion, c'est ce qu'il y a de mieux à faire. L'église est ouverte ce matin, et restera ouverte, je vous l'assure.

— Eh bien I j'en profite, et je vais aller prier le bon Dieu pour cette pauvrç enfant... Au fait, nous n'en avons point parlé ; elle est morte, la pauvre petite I II ne faut pas la juger trop sévèrement.

— Assurément, assurément... Et qu'a dit son père lorsque vous lui avez donné... vous savez?

— Il était bien ému. 11 a accepté en bénissant votre générosité.

— Générosité à laquelle il m'a bel et bien obligée le poing sur la gorge... Enfin ! Et l'enfant, où est-il?

— Il est chez la Marianne, où je l'ai porté moi-même.

— Il est aussi près d'ici I Voyez comme on est égoïste. Je me ferai à cette idée ; mais dans le premier moment cela m'est pénible. Je ne lui en veux pourtant pas à ce malheureux petit être... Au revoir, monsieur le curé. »

Et comme elle s'entortillait dans sa pelisse : « Je me cache, tout ce village me fait un peu peur.

— Voulez-vous passer par la sacristie ? de cette façon vous ne serez pas obligée de faire le grand tour... »

Quoiqu'il n'y eût personne dans l'église, M"« de Man^ teigny se réfugia dans le coin le plus obscur, et se mil à prier avec ferveur pour le repos de l'âme de la défunte. Elle était embarrassée pour parlera Dieu dexette pauvre

AUTOUR D'UNB SOURCE.

enfant, car elle ne pouvait penser à cette fin subite sans éprouver une sensation qui ressemblait à une délivrance. Elle plaignait cette infortunée,, mais elle ne pouvait se dissimuler tout à fait que sa mort simplifiait beaucoup les choses, calmait ses inquiétudes, et coupait court, quant à présent, aux espiègleries du comte. C'était un malheur, un accident, une circonstance qui sous certains rapports pouvait passer pour un bienfait». Ayant donc prévenu le Seigneur qu'elle allait lui adresser des prières pour le repos de l'âme de la petite Loursière, elle récita pieusement un assez grand nombre de Pater et (TAve sans songer autrement à celle qui en avait été le prétexte. De temps en temps seulement un frisson Tagitait, et du plus profond de son cœur elle disait : — Seigneur! Seigneur! ramenez le comte vers moi, permettez-lui de m'ainier, je ferai tant d'efforts pour le rendre heureux!

Tandis qu'elle priait ainsi, elle entendait derrière elle un bruit de pas presque incessant, de sorte que lors- ' qu'elle eut terminé ses oraisons et se fut retournée, elle ne fut qu'à moitié surprise d'apercevoir devant le fameux bas-relief de Claudius un groupe de femmes agenouillées. Elle jeta un coup d'œil rapide sur cette Fuite m Egypte... La Vierge lui ressemblait... En vérité, elle lui ressemblait, et le saint Joseph, abstraction faite de la barbe, était le portrait de l'abbé Roche. Elle baissa son voile et passa rapidement. Toutes les têtes se retournaient vers elle. Sous le porche, plusieurs femmes causaient avec animation I elles se turent à son approche, et l'une d'entr e elles, s'approchant delà comtesse, fit une belle révérence en souriant.

« Que me voulez-vous, ma bpnne femme?

80e AUTOUR D'UNE SOURCE.

^- Eh! madame la comtesse vient de prier pour le miracle, bien sûr... C'est moi qui suis la mère du petit, un enfant qui n*a donné ,que de la joie à ses parents. Si madame la comtesse voulait faire parler le petit. Tout le monde l'a entendu, excepté madame.

— Non, merci, ma bonne mère.

— ... Avec tous les détails I

— Je n*y tien^ pas, je suis pressée.

— C'est que madame la comtesse entendra dire que ce n'est pas mon gars qu. a trouvé la source, et c'est pourtant bien lui qui a tout indiqué.

— Je ne vous dis pas le contraire, mais je n'ai pas le temps.

— Alors madame la comtesse se rappellera que ce qu'on en dit c'est pour nuire à de pauvres gens. »

D'autres femmes s'approchaient. « Laissez-moi, fit la comtesse, on m'attend. » Et elle s'éloigna.

Un quart d'heure après, tout le village savait que M"* de Manteîgney avait été prier pour le miracle. Certains ajoutaient même qu'elle avait déposé un bouquet devant le tableau en relief.

Contrairement à ce que la comtesse avait espéré, le village ne se calmait pas. Les lamentations acharnées de la mère Ribat, qui peu à peu s'abandonnait au fanatisme le plus violent, avaient déjà porté leur fruit-. Tous ceux qui pour une raison quelconque étaient jaloux ou mécontents du maire Baravoux, tous ceux qui trouvaient ses ()œufs trop grands, sa maison trop belle, ses prés

AUTOUB D'UNB SOtTRCB. 161

trop verts, son ventre trop gros, s'étaient groupés autour de la bonne femme, cette mère dévouée qui défendait si courageusement la cause du petit monde. Ainsi que cela se passe ordinairement, la question avait changé d'aspect. De fait particulier, elle devenait un principe général où chacun trouvait aisément matière à discussion. La bonne dame, saint Joseph et le pauvre âne étaient en vérité bien loin. Il s'agissait maintenant de savoir si un maire, parce qu'il possédait une maison en pierre, deux paires de bœufs, une*écharpe tricolore et des pâturages, avait le droi^ de s'interposer entre la Providence et les pauvres gens, le droit d'arracher le pain de la bouche de ses administrés, d'intercepter de son épaisse personne les rayons célestes... Alors d'autres individus se levaient pour défendre Baravoux, et dé verre de vin en verre de vin les débats devenaient si orageux quMl y eut un beau soir des coups donnés et reçus.

Le maire, dont les nerfs étaient, suivant l'expression, tendus comme les cordes d'un violon, décréta, pour dépenser un peu de sa colère, que momentanément le cabaret du Sapin-Vert serait fermé au coup de V Angélus. C'était jeter de l'huilé sur le feu. L'animation redoubla» certains s'indignèrent, d'autres crièrent bravo. Bref, il %llut que chacun prit parti pour ou contre et se déclarât publiquement. Tout naturellement le nombre des :urieux venant visiter la source croissait à vue d'œil, si bien qu'après avoir construit une palissade pour protéger le trou miraculeux, il avait été bientôt nécessaire de protéger là palissade elle-même, et deux gendarmes venus du bourg montaient la garde aux heures de /affluence.

Si l'agitation était grande à Grand-fort-le-Haut» le bourg de Virez était aussi terriblement ému. La questioij

«84 AUTOUR D'UNB SOURCE.

de savoir si Baravoux remporterait sur la mère Ribat et réciproquement n'avait plus, il est vrai, qu'une importance secondaire; mais les discussions n'en étaient pas ' plus calmes pour cela. L'abbé Vilain, curé de Virez, n'a- [ vaît pas, — il faut bien l'avouer, quoi qu'il nous en { coûte, — n'avait pas une très-grande sympathie pour . l'abbé Roche, son confrère de Grand-Fort. Ce n'est pas çi'il eût à lui reprocher quoi que Ce soit ; mais la nature afait fait ces deux hommes trop différents l'un de l'autre pour qu'ils pussent jamais se comprendre et s'aimer. L'un était grand, robuste, actif, sobre, aimant les grandes marches, la fatigue, l'action; l'autre au contraire était court, replet, nonchalant, somnolent dans son embonpoint, adorant les méditations à l'ombre, le calme, le repos, les repas joyeux et soignés. Leur nature morale était en parfait accord avec leur tempérament physique, et l'on retrouvait la trace de ces dissemblances dans les plus minces détails de leur vie; elles sautaient aux yeux en particulier lorsque, réunis ensemble, ils faisaient après vêpres leur partie de boules.

L'abbé Vilain, joueur prudent, habile, plein de lenteurs et de combinaisons, étudiait le terrain, savait profiter des pentes; l'obstacle d'un gravier, les contre-chocs, les ricochets, lui étaient des moyens plutôt que des embarras. 11 lâchait sa boule avec mollesse et douceur, la bénissant, si j'ose dire, par un dernier frémissement des doigts, l'accompagnant, la protégeant d'un regard humide, paternel, la dirigeant de ses vœux. 11 semblait en vérité que le gros curé eût soufflé dans cette bonne boule du bon Dieu une parcelle de son âme, car on la voyait, roulant avec circonspection, tourner autour d'un obstacle, éviter un écueil, s'arrêter comme pour réfléchir, et pro-

AUTOUR D'UNB SOURCE. «55

fitant d'une pente légère que personne n*avail prévue, s'approcher de plus en plus près du but, et finalement 5* arrêter au meilleur endroit. Durant ce temps, les émolions les plus diverses se peignaient sur le visage colord le Tabbé Vilain avec d'autant plus de franchise que soi âme pure se refusait à toute dissimulation : l'espérance la crainte, T ambition, la tendresse, Tangoisse, l'orgueil du succès, il venait se placer devant sa boule triomphante; la soutane rélevée du côté droit jusqu'à la naissance de la culotte, les poings sur les hanches, la bouche entr'ouverte, il s'apanouissait, et sur son visage fleuri un large sourire s*étalait pendant un instant, instant rapide, car tous les regards fixés d'abord sur lui se tournaient presque immédiatement vers l'abbé Roche, et chacun semblait dire : C'est là un joli coup, mais nous allons bien voir!

Et en effet le curé de Grand-Fort se reculait de trois ou quatre pas, tâtait, caressait son instrument, ajustait un instant, et bientôt avec un geste superbe d'aisance et de vigueur il lançait à une hauteur prodigieuse cette boule fatale, bardée de fer et lourde comme un boulet de canon. On la voyait monter en l'air, se perdre dans le vert des arbres, retomber comme une bombe sur celle de l'abbé Vilain et la déloger honteusement. Or j'ose affirmer que lorsqu'un joueur sérieux ayant une boule maîtresse, une boule qui tient de près, se voit chassé de la sorte, brutalement, sans égards pour son bien joué,... et que ces violences se renouvellent depuis une dizaine d'années Qhaque dimanche après vêpres, publiquement, sans trêve ni merci, j'ose affirmer, dis-je, que le joueur sérieux sent naître en lui de sourdes indignations qui peuvent rapidement se transformer en tempêtes. Comprenez qu'il

ase AUTOUR D'UNB sourcb.

s'incorpore pour ainsi dire en sa propre boule, et par suite ressent cruellement le contre-coup de la brutalité qu'elle vient de subir.

L'abbé Vilain ne pouvait donc oublier l'effroyable cbute de la boule ferrée, et le bruit navrant de cette masse tombant du ciel... Paff, boumml ces sons lui étaient restés dans l'oreille et dans le cœur, et lorsqu'il entendit parler de l'apparition, du miracle, de la source, qu'on lui raconta l'indignation de l'abbé Roche chassant les fidèles de l'église et se refusant à toute explication, il murmura entre ses deux grosses lèvres : « Paff, boumml ces aventures-là n'arrivent que dans certaines paroisses! »

Par ces simples mots, le cher homme regagnait bien des parties perdues. Comme on peut le penser, ces paroles recueillies parla femme du notaire, qui crut devoir les confier à la femme du percepteur, se répandirent rapidement dans le bourg, où elles furent analysées et commentées. Il y avait décidément quelque chose de louche dans ce miracle. On se rappela que le soir même * de l'événement, l'abbé Roche avait, été rencontré par le docteur dans la cabane du père Loursière. Le curé de Grand-Fort avait dû passer devant la Croix-Blanche précisément à l'heure de l'apparition. Pourquoi ces emportements, suivis d'un silence obstiné? Vainement le maire de Virez avait cherché à s'éclairer. M. Larreau était impénétrable ; l'abbé Roche fermait sa porte au nez des gens; le père Baravoux était dans un état perpétuel d'ivresse furieuse. Quant au sous-préfet, il n'avait même pas répondu à la lettre qu'on lui avait adressée. N'y avait-il pas sous ce miracle une question politique, une manœuvre électorale? On se souvenait que la croix de pierre (][ui sert çle but au pèlerina^ des Sept-Doaleqfs

. AUTOUR D'UNp SOUBCB. «H

et les vîngtrquatre petites croix de fonte qui ornent le chemin avaient été offertes à la commune lors des dernières élections. Il était clair que Tapparition de la Croix- Blanche avait une importance politique, mais laquelle? qu'esi-ce que cela signifiait? Était-ce la ruine de Virez que voulait le gouvernement? La commune était dans une agitation extrême ; impossible de se faire servir ou d'obtenir quoi que ce soit des ouvriers. Les femmes laissaient leurs enfants enfermés dans la maison pour aller visiter la source, autour de laquelle on avait installé des boutiques de toute sorte. Les colporteurs y vendaient des bonnets, des bas, des chapelets, des petits livres. Il y avait des tirs à l'arbalète où Ton gagnait des macarons; c'était un véritable chanip de foire. Sous prétexte d'assister à une seconde apparition, des bandes de pèlerins s'acheminaient vers Grand-Fort, et s'arrêtaient au cabaret du Sapin-Vert, qui était devenu le rendez-vous officiel de tous les ivrognes du pays, de sorte qu'au beau milieu de la nuit le bourg était troublé par les chants et les cris, et deux fois de suite le boulanger Raimbeau avait brùié sa fournée pour être rentré à deux heures du matin dans un état de complète ivresse. Était-ce tolérable? n'était-il pas à souhaiter que Tautorité ecclésiastique se prononçât enfin, et fit le jour dans ces ténèbres?

Pendant que le village et le bourg s'occupaient presque exclusivement du miracle et de ses conséquences, l'ha» bile Claudius lançait l'affaire en plein Paris avec une adresse merveilleqse. \}n sojr c(e première au Gymnase,

il arrivait chez Vernon, bien sûr d'y trouver réunis les chroniqueurs de la capitale, et tout à coup, sans préparation, encore ému par la lettre qu'il venait, disait-il, le recevoir, il racontait l'histoire avec une verve 'et un entrain inimitables, décrivant les lieux, faisant le portrait des gens, peignant avec une chaleur qui frisait l'éloquence la grande émotion de cet admirable pays. La vérité est qu'il avait étudié cette improvisation durant une partie de la journée, et qu'au moment de monter en voiture il avait bu quelques verres de vin de Champagne pour se mettre à la hauteur des circonstances.

Ce n'est point une chose aisée que de raconter dans certains milieux un miracle tout neuf que l'opinion publique n'a point encore estampillé : aussi Claudius eut-il bien soin de n'émettre aucune opinion personnelle. Cela n'était dans sa bouche qu'un conte de fées étourdissant^ plein de descriptions colorées étranges, de détails piquants que chacun pouvait interpréter à sa guise. Quant au miracle en lui-même, il fut plein de respect pour lui, car sur certains chapitres on était dans l'atelier Vernon trèscollet-monte. Lorsqu'il eut achevé son récit, il ajouta au milieu du silence général : a Eh bien! je vous donne en cent à deviner quel est le propriétaire sur les terres duquel se sont passés les faits irès-véridiques que je viens de raconter... Vous ne devinez pas?... Messieurs, le iliéâtre de cette merveilleuse histoire est le domaine de Manteigney.

« Ah! çà, voyons, plaisantez-vous, Claudius? Est-ce une gageure? Qu'est-ce que uai cela veut dire?

— Je n'en sais rien du tout, et M. Larreau, qui m'écrit ce matin, n'en sait pas plus que vous. Ce qui est certaiu, c'est qu'il y a une source d'eau minérale là où l'on n'en

connaissait pas, c'est que cette eau a été analysée et qu'elle est extrêmement riche. Ce qui est encore vrai, c'est que tout le pays est en Tair, et que Larreau demande à grands cris une enquête au sujet de ce miracle, dont il ne veut pas assumer la responsabilité. Enfin voilà, c'est renversant, impossible, mais cela est. J'ai la lettre dans ma poche.

— Mon cher, il y a là un feuilleton adorable.

— Paites-en ce que vous voudrez, on ne m'a pas demandé le secret. >*

Le lendemain, l'apparition de la Croix-Blanche, la source de Manteigney, étaient livrées à la curiosité publique sous les mille formes que comportent les événements de cette espèce. Feuilletons, causeries, faits- Paris, menus propos, chroniques, on retrouvait partout cette étrange nouvelle, racontée, commentée, suivant l'opinion ou la fantaisie de l'écrivain. Claudius, qui pourtant avait toujours eu l'art d'écrire en horreur, prit une feuille de papier eVy traça les lignes suivantes d'une écriture fine et menue qui ne lui était pas ordinaire :

a Monsieur le rédacteur,

« N'a-t-on pas lieu de s'étonner de la facilité en quelque sorte malveillante avec laquelle la presse irréligieuse — elle prendra sans doute cette qualification pour une flatterie — accueille et reproduit la relation des faits surnaturels? Le récit d'une apparition qu'aucune approbation ecclésiastique ne sanctionne encore, semble être une bonne fortune pour ces messieurs. C'est une' pierre de plus lancée dans les jardins de la foi. et tous ces hommes aveugles dans leur haine lâchent leur petit caillou avec un ensemble et une ardeur qui

tf70 AUTOUR D'UNE SOURCE.

écœurent et affligent tout à la fois. En présence de faits incompréhensibles que Tépiscopat seul doit et peut apprécier, le prjemier des devoirs ne devrait-il pas être un silence respectueux? Comment ne pas comprendre que la publicité donnée avant Thèure à de semblables faits trouble les consciences, altère dans les cœurs ces dsux flammes divines sans lesquelles la société moderne se trouverait dans la plus effroyable obscurité, j'entends le respect et la foi? »

Claudius relut ce qu'il venait d'écrire. « Cela ne signifie pas grand' chose, dit-il, mais cela prête à la réplique. Ajoutons quelques personnalités. » Et il écrivit de nouveau :

« A voir la façon légère et spirituellement irrévérencieuse dont on raconte les faits, ne prendrait^on pas cette apparition pour l'habile réclame de quelque spéculation anonyme, pour le prospectus éhonté d'un établissement d'eau minérale? Il était donné à notre époque, monsieur le rédacteur, à notre époque affolée de spéculations malsaines, grisée par la puanteur de toutes les incrédulités, de voir ces audaces coupables accueillies avec un tel ensemble. ^^

« Et quelles sont les feuilles qui osent prêter leur publicité à ces manèges? Est-ce le journal de l'homme aux trois morales, l'automédon célèbre et ridicule de la patache démocratique, ce coucou libéral qu'on aperçoit chaque matin traîné par son pégase étique? Est-ce le carré de papier de cet autre arlequin conciliatfeur et rétrospectif, de ce grand-prêtre de la chèvre et du chou, de ce don Juan du pour et du contre, qui: dépassant

AUTOUR D*UNB SOURCB, Vil

Cadet-Roussel dans Tart de se vêtir, arrache des morœaux de doublure à tous les gens qui passent, et dans ces loques grotesques se drape comme un nouveau messie? »

« Le diable m'emporte! fit Claudius, je crois que j'aurais fait un journaliste tout comme un autre. Continuons :

tt Excusez, monsieur le rédacteur, la vivacité de mes paroles; mais en vérité, pour peu que Ton ait conservé dans le cœur le respect de notre sainte religion, on est indigné par ces façons d'agir.

« Au nom des intérêts les plus sacrés, nous demandons la lumière. Nous demandons qu'une décision de l'autorité ecclésiastique approuve ou condamne, et empêche dans tous les cas qu'une spéculation particulière prenne un fait divin pour base de ses opérations, ou bien, abusant de la crédulité publiqe, revête d'un caractère sacré ce qui n'est que mensonge et supercherie. »

« Agréez, monsieur le rédacteur...

a Un de vos Abonnés. »

Claudius, satisfait de son petit travail, tailla une plume d'oie en gros, et, sans débrider, profitant de l'inspiration, écrivit sur une autre feuille de papier :

« Allons, tout va bien, et le progrès s'étale avec aisance. Nous avons vu tout dernièrement les merveilles <ie l'art appliqué à l'industrie, la Vénus de Milo coulée en fonte et transformée en bornes-fontaines, l'Apolion du Belvédère entrant carrément dans le mouvement et couronnant les maisons sous forme de tuyau de che-

»•» AUTOTJK D'UNE SOURCE.

minée, la Diane antique deve»>ue loquet de porte, la frise du Parthénon entourant les clysoporapes, l'Acropole utilisée comme moutardier, et, pour ne rien laisser perdre de ce passé vénérable, TOlympe traîné sur les tréteaux et les dieux de la vieille Grèce faisant recette et amusant la foiïle sous la perruque de Bobèche et le masque de Galimafré.

« Tout allait donc fort bien, mais voilà qui va mieux encore : le catholicisme moderne sent le besoin de devenir pratique. Saint Joseph prend un brevet, se fait baigneur, administre des douches, et, rivalisant avec Calchas, trouve qu'il n'est pas de sot métier quand on a le bon Dieu pour soi.

uLa station thermale guérissant l'àme et le corps.d'un seul coup est un produit de notre civilisation. Entendrat-on la messe dans son bain, y aura-t-il un aumônierpédicure attaché à l'établissement? Tout cela demande éclaircissement, et nous attendons avec impatience les décisions de l'autorité compétente en matière de miracles appliqués à l'industrie, pour répondre aux questions de toute sorte que nos abonnés nous adressent.

« Justice étant rendue, qu'il nous soit permis d'applaudir à cette prodigieuse expansion de l'activité humaine.

« En se mettant courageusement en tête du mouvement industriel, en s'efTorçant de rajeunir ces vieilles croyances et d'extraire de ces ruines un côté utilitaire, pratique, fécond, le catholicisme mérite à coup sûr la reconnaissance des gens intelligents.

« Sounaitons donc bienvenue à cette pieuse entreprise de Manteigney, dont le succès n'est pas douteux pour nous.

« C'est raide, c'est vif, c'est coloré, dit Claiidius en se frottant les mains. Les deux écritures sont absolument dissemblables; cherchons maintenant des enveloppes différentes Tune de l'autre et sans initiales. »

Lorsqu'il eut^ trouvé son affaire, il écrivit sur la prenaière enveloppe le nom d'un journal religieux bien connu, et sur l'autre celui du rédacteur en chef d'une feuille démocratique.

Ces deux articles, publiés simultanément par les deux journaux les ptius opposés, furent le signal de cet incroyable vacarme dont on se souvient. La situation était alors assez tendue. Le portefeuille de l'intérieur venait d'être donné tout à coup à un homme fort connu pour ses amitiés dans le haut clergé, ce qui avait soulevé beaucoup de mécontentements et réveillé en même temps de vives espérances. On parlait vaguement dans le public d'un remaniement du personnel universitaire, on donnait comme certaine l'épuration prochaine de nos bibliothèques et de nos musées : bruits absurdes, qui cependant avaient pris quelque consistance parmi les esprits étroits et malveillants, grâce au silence persistant de l'administration. Quoi qu'il en soit, le miracle de Manteigney arrivait admirablement pour ranimer la discussion. C'était une arme efficace, un prétexte tout naturel pour affirmer ses opinions, ses haines ou ses sympathies, pour battre en brèches certaines élections qui venaient d'avoir lieu. Claudius avait compté sur tout cela, et ce n'était pas au hasard qu'il avait tout d'abord mis en avant quelques personnalité politiques qui n'accepteraient pas sans y répondre bruyamment ses plaisanteries de mauvais goût. Le bruit dépassa les espérances de l'habile vicomte. L'homme aux trois morales, Tautomédon célèbre de la

274 AUTOUK D'UNE SOURCE.

patache démocratique, comme le disait Glaudius, répon* dit avec une violence sans précédent. Inquiet, aigri par un désaveu récent et public que lui avait infligé le nouveau ministre, il avait vu dans cette sortie audacieuse an moyen de ramener les sympathies administratives. L'homme aux trois morales pariaïc aoncae « conœssmns misérables » faites à un parti rétrograde et dangereux... Notre France de 89 allait-elle courber la tête sous le goupillon gouvernemental? Le journal satirique éclatait de rire; le journal religieux citait les pères de l'Église. Un duel s'ensuivit, et le vacarme fut d'autant plus grand. Les journaux officieux, extrêmement blessés d'ailleurs, conservaient une attitude raide et polie qui ne calmait rien.

C'est alors qu'apparut en même temps dans trois ou quatre feuilles une lettre de M. Larreau datée de Manteigney. Elle était courte, et semblait empreinte de ce parfum de franchise et de loyauté qui, tout de suite. attire Testime des honnêtes gens. En l'absence du comte, son gendre, il croyait de son devoir de répondre avec une absolue franchise aux bruits qui circulaient dans Paris. Alors, sans dire son opinion personnelle, il racontait les faits dans toute leur simplicité, avouait que depuis longtemps déjà il avait supposé dans la vallée de Man teigney l'existence de sources minérales, et réclamait enfin avec Ténergie d'un honnête homme une enquête sérieuse, immédiate, sur les faits de la Croix-Blanche, à l'explication desquels son honneur et celui de sa famille étaient engagés. On ne pouvait tenir un langage plus digne et plus ferme. En attendant la décision, irrévocable en semblable matière, de l'autorité ecclésiastique, il entendait poursuivre devant les tribunaux toute insinuation ten«

AUTOUR D'UNB SOURCB. 175

dant à faire supposer que lui ou son gendre avait pu jouer un rôle quelconque dans cette affaire. On fut unanime pour trouver la conduite du capitaliste absolument convenable.

Durant ce temps, Claudius ne restait pas inactif. Assidu aux réceptions de Vernon, il ne perdait aucune occasion d'agir sur l'opinion, et lorsqu'il parlait de la 3ituation absurde où se trouvaient le comte de Manteigney et sa famille, il se laissait aller à des indignations furieuses. Grâce à lui, l'analyse des nouvelles eaux minérales était bientôt publiée officiellement dans plusieurs journaux spéciaux. L'un d'eux ajoutait à cette analyse un article extrêmement élogieux.

« La science, disait-il, n'a point à s'occuper delà façon dont ces eaux furent découvertes; son devoir est uniquement d'en apprécier la valeur, et sur ce point aucun doute n'est possible. Elles ont des propriétés tonjques, diurétiques, une composition alcaline, magnésienne, gazeuse et ferrugineuse, qui leur donne en médecine une rare importance. Elles fortifient le système nerveux sans laisser aucune irritation. Les personnes obèses, ou menacées d'obésité, d'engorgement, de congestion ou de coup <le sang, y trouveront un soulagement assuré. »

Claudius faisait faire un tirage spécial de ce numéro et le répandait à profusion, tandis que Larreau adressait une lettre au docteur Férrand, auteur de l'article, et l'invitait à venir à Manteigney pour juger par lui-même de l'abondance de la source et l'éclairer de son expérience sur le parti qu'on en pouvait tirer. Claudius était assiégé par les questionneurs et les curieux ; il fallait qu'il donnât des détails sur le climat du pays, ses ressources, les moyens de s'y rendre, etc. Le baron de Solernie l'attira

un soir dans Tembrasure d'une fenêtre, et, lui souriant d'une façon charmante : « Eh bien! mon cher Claudius, l'affaire da Manteigney prend une bonne tournure; les eaux sont excellentes, à ce qu'il paraît. On en parlait hier au ministère.

— L'affaire, comme vous le diteS, n'aura véritablement pris une bonne tournure que le jour où la responsabilité du comte et celle de son beau-père seront dégagées absolument, que le jour où la lumière se fera autour de ce miracle, vrai ou faux, qui donne à tout cela je ne sais quel air de charlatanisme on ne peut plus injurieux pour mes amis. C'est une situation insoutenable.

— Sans doute; mais ces rumeurs s'éteindront, et il restera une fort belle opération financière.

— Je ne vous dis pas; mais vous connaissez Larreau, il est chatouilleux, susceptible jusqu'à l'excès. ^

— 11 n'en est que plus estimable. On rencontre bien rarement dans les affaires cette noble fierté.

— 11 met sa réputation d'honnête homme avant tout et n'est point de ceux qui... Larreau est une barre d'acier incapable de transiger avec sa conscience.

— Et qui songe à l*en accuser? Vous savez parfaitement qu'il a toutes nos sympathies. Entre nous, je suis convaincu que dans cette affaire-là il est victime de quelque faiseur audacieux qui aura voulu s'associer violemment à l'exploitation de cette source. Le pays est trèssuperstitieux?

— Plus que vous ne sauriez le croire.

— Et le bas clergé doit y avoir une influence énormel Tout cela est très-délicat..., dangereux même à éclaircîr. U faut y regarder à deux fois avant d'arracher une illusion à un public quelPoa(}ue. Gomme on le disait dans

ce fameux article, tous les respects s'enchaînent, toutes les autorités se tiennent; n'espérez pas toucher à celle-ci ans nuire à celle-là. Le coup de marteau que vous donnez au rez-de-chaussée casse les pendules au premier étage. Les planchers sont fragiles et les cloisons sont minces.

— Co que vous dites là, mon cher baron, est très remarquable.

— Cela est du sens commun. Le respect est devenu; dans les masses une fleur de serre chaude. Chaque fois que nous nous laissons aller à la discussion, nous cassons un carreau de-la serre, nous arrachons un paillasson, et la fleur attrape un rhiime. C'est ce qui me faisait vous dire que Tenquête demandée par Larreau est^ fort délicate à exiger, très-dangereuse à obtenir. Par le temps qui court, une pincée de doute jetée à terre produit en quelques mois toute une moisson de sceptiques. Discutez aujourd'hui saint Joseph, et demain on discutera le candidat officiel proposé par le préfet. La discussion est une arme terrible. J'aimei'ais mieux" me condamner à ne jamais avoir chez moi un couteau qui coupe que d'être exposé à m' emporter trois doigts deJa main le jour où je m'en servirai.

— Et vous croyez que l'administration pense...

— Comme moi ? Oui, je ne serais pas étonné qu'elle jugeât les choses ainsi. Voyez-vous, mon bon ami, jusqu'à présent on n'a pas considéré la question sous son véritable jour. U est possible, même très-post '^''le, sui' vaut moi, que cette apparition de la Croix-Blanche ait en effet un caractère surnaturel, divin, eh! mon Dieu, oui, divm. Je crois même qu'il serait très-heureux que ce caractère surnaturel fût oflic'ellement -constaté et reconnu.

¥18 AUTOUR D*iJNB SOURCB.

Les deux causeurs se lardèrent d'un regard rapide. Le baron toussa et reprit : « Quant 'à l'affaire matérielle, commerciale, elle me... on la trouve digne de tout intérêt, et si Larreau était disposé à faire concourir à cette entreprise, qui peut prendre des proportions colossales, d'autres capitaux que les çiens, peut-être s'attirerait-il par là certaines sympathies précieuses dont l'influence pourrait simplifier beaucoup de choses... C'est là une idée qui m'est toute personnelle, bien entendu.

— Nous y avions pensé, murmura Glaudius avec une expression toute confidentielle, nous y avions pensé, d'autant mieux que l'exploitation de cette^source, exploitation nécessaire...

— Et qu'au besoin l'autorité pourrait rendre obligatoire.

^ Entre gens intelligents, on n'emploie pas ces moyens-là. Nous ne refuserons jamais l'exploitation de la source, soyez-en sûr, quoiqu'à vrai dire cette entreprise ne soit qu'un détail..., un prétexte pour faire fcirctiler dans un pays absolument neuf l'activité, la vie.

— Oui, oui, on s'en doute bien.

— ^ne pauvre petite ligne de chemin de fer pénétra m »» cœur des montagnes par les vallées de Lindousie et de Manteigney, nous n'en demandons pas plus pour mettre en circulation des richesses incalculables. Cest la porte d*un trésor à ouvrir, mon cher baron, qu'on nous prête un passe-partout.

— Échange de bons procédés, cher ami. Dites un mot de tout ceci à M. Larreau, n'est-ce pas? Pour mille raisons, il doit tenirà se créer des amitiés politîques.w. Nous en recauserons; au revoir, mon cher Glaudius. a

AUTOUR D'UNE SOURCB. «9

Malgré Tanxiété générale, Tautorité ecclésiastique ne pouvait se décidera prendre un parti. L'archevêque, justement alarmé par l'énorme et rapide retentissement de cette affaire, était dans un embarras facile à comprendre. Le préfet continuait à lui adresser de respectueuses instances ; M. Larreau, le comte de Manteigney, l'avaient supplié par des lettres pressantes d'ordonner une enquête. Refuser toute intervention, c'était méconnaître de hautes et puissantes influences. D'autre part, se hâter de répondre à la curiosité universelle, c'était compromettre la dignité ecclésiastique. S'il n'y avait eu là qu'une question purement religieuse, peut-être l'archevêque se fût-il décidé plus facilement à intervenir, quoiqu'une précipitation semblable fût sans exemple ; mais dans la circonstance présente ce miracle était visiblement doublé d'une entreprise commerciale avouée d'ailleurs publiquement. N'était-il pas à craindre qu'au milieu de ces rumeurs, l'examen des faits nje fût singulièrement embarrassant? Chaque détail de l'enquête serait discuté, commenté par la pressé en éveil... Savaiton au juste ce qu'il y avait sous cette mystérieuse affaire ? Plusieurs miracles s'étaient déjà produits, il est vrai, dans le midi de la France ; jamais la publicité n'avait devancé aussi impétueusement les décisions du chef de diocèse, qui se trouvait en ce cas-ci presque sommé d'agir, ce qui était inadmissible.

Fort heureusement l'archevêque avait dans son intimité Tune des poraonnaiîtoa lofl plus séduisantes et les

plus éclairées du clergé. Entré dans les ordres à la suite de grandes douleuts dont on parla beaucoup autrefois lans un certain monde, Taobé Desvialle n'avait rien i ordu de ses goûts élégants et-délicats. C'était un homme :1e petite taille, à la bouche souriante, au regard affable ?t pénétrant, au visage délicieusement ravagé. Dans sa mise, aussi simple que possible cependant et semblable à celle de tous les autres prêtres, on découvrait immédiatement les mille recherches d*un homme coquet de lui-même et curieux de plaire. Au temps où les lois somptuaires imposaient aux gondoles de Venise un aspect uniforme, toutes .étaient noires, sans décorations ni sculptures saillantes. Toutes les cabines étaient in variablemenj; revêtues d'une housse en drap noir, et cependant à cent pas de distance^on reconnaissait la gondole du patricien. Lés ordonnances étaient observées à la lettre ; mais le drap était fin, le fer de la proue brillait comme une lame de rasoir, les fenêtres étaient munies de glaces en biseau, épaisses comme le doigt et pareè commç l'eau de source. La gondole elle-même était noire, mais les parois étaient d'ébène ; poinî de sculptures saillantes, mais d'élégants dessins fouillés dans l*épaisseur du bois et tracés avec un art charmant... C'est là ce qui explicjiie qu'en voyant passer l'abbé Desvialle on devinait tout de suite qu'il avait un valet de chambre et ne se compromettait pas avec le premier-venu.

En homme naturellement ennemi des tâches banales, il s'était appliqué tout particulièrement aux 3xquises difficultés de son sacerdoce. Il aimait à lire dans les consciences timorées et inquiètes, à observer, à traiter, à guérir ces âmes féminines incessamment palpitantes et blessées; il excellait à fouiller doucement dans les ro

coins du cœur, à peser avec sûreté les sensations impondérabfes. Sur une simple piqûre d*aigaille il eût trouvé moyen d'appliquer un appareil, et ses scalpels étaient si fins, ses loiipes tellement puissantes, que sur la tranche la plus mince d'un tout petit péché véniel il eût parlé durant une grande heure sans effort, sans fatigue, en termes exquis, avec un charme, un tact, une fraîcheur. un piquant, un esprit incomparables...

Quoique l'un des hommes les plus répandus de Paris, l'abbé Desvialle, je dois le dire, n'avait jamais assisté aux soirées de Vernon ; mais il était venu vingt fois en plein jour dans l'atelier du peintre pour y voir ses œuvres, dont il aimait beaucoup la souplesse et la facilité. Tout naturellement il était entré en relations avec les habitués de cet hôtel fameux. Il s'était lié en particulier avec M. Larreau, qui l'avait même reçu plusieurs fois à sa table, et, lors du mariage du comte de Manteigney avec la fille du capitaliste, l'abbé Desvialle avait consenti à bénir l'union des jeunes époux. Il avait prononcé à ce sujet un adorable petit discours, long comme le doigt, mais délicieux, un vrai bijou. Le comte et la comtesse étaient donc restés en excellents termes avec le cher abbé, et lui avaient fait promettre solennellement de venir passer une saison à Manteigney.

, Lors donc que l'archevêque se trouva dans la situation embarrassante dont nous avons parlé plus haut, l'aimable prêtre songea aussitôt à réaliser la promesse qu'il avait faite au comte, et, après avoir causé longuement avec l'archevêque, il partit en poste pour le vieux château. Sa mission, bien entendu, n'avait rien d'officiel; il vei:ait m ami, en visiteur, et il fit son entrée le sourire aux lèvres. En apercevant M. Larreau qui, traversant la

iS% AUTOUR D'UNE SOURCE,

cour, venait le recevoir et l'aider à desœndre de voiture, il lui tendit de loin les mains par un geste amical» ev risqua un petit éclat de rire sonore plein de rassurantes promesses.

Le capitaliste se sentit décoiffé d*une calotte de cin- (Juante kilos.

a Âhl que je suis heureux mon cher abbé! Je n'ai reçu votre petite lettre qu'hier seulement.

— Je tiens ma promesse comme vous voyez, et je suis homme de parole... M"»« la comtesse...

— Parfaitement, merci, nous la verrons tout à l'heure; mais vous devez être fatigué par la poussière et la chaleur. Permettez que je vous conduise à votre appartement. Mon gendre n'est point de retour, et il regrettera beaucoup...

— Moi aussi, je vous assure. N'est-il pas du côté de Bordeaux ?

— Un peu plus bas, chez le duc d'Armine, où il est retenu à mon grand désespoir, car vous devez corn* prendre que, dans les circonstances où je me trouve, la présence du comte... Je vous laisse. Voici votre appartement : vous avez de vos fenêtres la vue de la vallée et celle de la... fameuse source.

— De la fameuse source, répéta l'abbé en souriant très-finement. Je suis à vous dans dix minutes.

— Il est envoyé par l'archevêque, c'est clair comme le jour, pensait M. Larreau en se promenant de long en large ; après tout, j'aime mieux avoir à faire à cet excellent abbé Desvialle qu'à n'importe qui. Je n'ai rien à cacher, je demande la lumière... 11 a beaucoup d'esprit; nous nous entendrons. Qu'on enterre cette absurde liistoire, et qu'il n'en soit plus question. »

Le capitaliste en effet était pour le moment dégoûté du surnaturel. Son affaire était admirablement lancée, l'effet était produit dans la presse parisienne, les eaux de Manteigney étaient connues, l'analyse chimique publiée, appréciée... Quel besoin avait-il maintenant de cette prétendue intervention divine? Il en voulait d'ailleurs beaucoup à Tabbé Roche, qui s'était cru de force à opérer seul, qui avait eu la pensée évidente de détourner la source à son profit, sournoisement, brutalement, sottement, et qui, après Téclat d'une première tentative, n'avait eu ni le courage ni l'adresse de poursuivre son ' petit travail ou d'avouer son incapacité. Oh I il en voulait énormément au curé de Grand-Fort, et le désir de se venger de ses insolences, de le mettre à son tour dans une situation fâcheuse, entrait pour une grosse part dans son dégoût du surnaturel.

Il faut dire que la comtesse avait efficacement agi sur l'esprit de son père, et l'avait détaché tout à fait du miracle par la répulsion toujours croissante qu'elle avait manifestée. « Mais enfin, ma petite chérie, je ne comprends pas ton horreur pour cette apparition, qui n'a eu lieu sans doute que par la volonté de Dieu. Je n'ai certainement rien négligé pour ton éducation, je t'ai fait donner autant de religion qu'à n'importe qui, comment . se fait-il?..,

— C'est instinctif, petit père,... c'est nerveux, tu sais... Je ne me rends pas compte, maïs c'est comme cela. »

Si nettes que fussent les idées de M. Larreau, il n*était pourtant pas homme à ouvrir son cœur sans précautions, et à prendre vis-à-vis de l'envoyé de Tarchevêque l'initiative des confidences, de sorte que le début de la conversation fut un peu pénible, et c'est après avoir échangé mutuellement plusieurs prises de tabac, s*être enquis de leur santé sous toutes les foroies possibles, avoir admiré le panorama et contemplé les façades du château , que les deux interlocuteurs engagèrent l'entretien. Le capitaliste, prenant tout à coup cette expression de bonhomie charmante qui lui allait si bien, parla comme il suit: « Pardonnez-moi, mon cher monsieur Desvialle, un excès de sincérité ; mais j'ai le défaut d'être extrêmement franc... Puis-je espérer que vous venez ici au nom de monseigneur ? Ma question est indiscrète sans doute ; jnais que voulez-vous? je suis ainsi fait, et...

— Votre question, mon cher monsieur Larreau, n'est pas indiscrète ; elle est la conséquence toute naturelle de votre loyauté, et j'y veux répondre sans détour. Je viens ici pour répondre à l'invitation que M*"« la comtesse ot vous-même me fîtes l'hiver dernier.

— A la bonne heure, voilà qui est net.

— Vous dire maintenant, poursuivit le prêtre en mettant sa main sur le bras de Larreau, vous dire maintenani que je ne ressens pas quelque curiosité au sujet dos événements que vous savez, ce serait...

— C'est assez naturel, et vous n'avez pas besoin de mo l'avouer, mon cher abbé.

AUTOUR D'UNB SOUR0.& 185

— ... On ne peut rien vous cacher I Curiosité d'autant plus vive, qu'en la satisfaisant je calmerai peut-être d'autres curiosités qui ne peuvent et ne veulent point, quant à présent, se manifester d'une façon publique et officielle. Vous voyez, mon cher monsieur Larreau, que ma franchise égale au moins la vôtre. »

Le capitaliste entr'ouvrit son œil des grandes circonstances, et le refermant aussitôt : « Votre délicatesse me fait un devoir de ne vous rien cacher. En deux mots, je suis comme catholique..., je suis navré..., je ne trouve pas d'autre expression, profondément navré de tout ce qui s'est passé ici. Eh I mon Dieu, j'arrive à un âge de la vie où le tourbillon des affaires ne suffît plus, où les idées, les convictions d'autrefois, assoupies durant de longues années, se réveillent tout à cotip... Âh! mon cher abbé, ne jouons pas avec la foil Non, non, ne jouons pas avec la foil... »

11 prolongeait sa phrase par une suite de petits mouvements de tête, attendant avec impatience que l'abbé laissât entrevoir par un mot, par un geste, quelle pouvait être au sujet du miracle l'opinion de l'archevêché ; mais ■ M. Desvialle, qui attendait de son côté que le richard dévoilât clairement son opinion, répondit : « Vous avez parfaitement raison... A quelque point de vue que l'on se place, vous êtes dans le vrai. Ne jouons pas avec la foi... Le bonheur présent et à venir de la France l'exige.. . impérieusement; mais vous supposez donc que l'on s'est fait un jeu de...

— Je ne suppose risn. Ah I grand Dieu, n'allez pas croire que .je suppose quoi que ce soit. Je suis navré comme vous devez l'être vous-même par les discussions, les clameurs q^ii accueillent un fait incompréhensible, il

886 AUTOUR D'UNB SOURCB.

est vrai, mais dont on doit respecter le mystère jusqu'à ce que l'autorité compétente ait rendu son arrêt. Tant que le flambeau épiscopal — je crois l'expression juste «—n'aura pas éclairé cette aventu... hum! hum! cet événement surnaturel /je serai navré, monsieur Tabbé. le serai navré comme chrétien, comme père de famille, comme propriétaire, en entendant affirmer par les uns, et cela avec une violence de forme inadmissible, que ce miracle est faux.

— Vous le croyez vrai ?

— ... Également navré lorsque j'entends proclamer, sans la sanction de monseigneur, que cette apparition a un caractère vraiment divin.

— Mon Dieu, mais votre affliction n'a pas de limite ! fit observer le prêtre avec un joli petit sourire qui sucrait rironie de sa phrase.

— Je demande la lumière, je demande une enquête sérieuse, complète, riposta Larreau, légèrement piqué. Je l'ai demandée de vive voix, par écrit, partout et à tous... C'est si beau, la vérité 1

— Oui, j'ai lu votre lettre dans les journaux, mon cher monsieur Larreau, et je la trouve... très-bien,... à un certain point de vue; mais veuillez m'écouter, je vous parle en toute franchise. — Et moi, donc! pensa le capitaliste. — Vous devez bien sentir que l'autorité épiscopale ne peut compromettre son caractère dans l'étude de simples rumeurs, qu'elle ne peut s'émouvoir pour un bruit plus ou moins étrange qui passe et que le ven( emporte; elle doit rester froide et sourde pour tous les.. contes, ^ passez-moi le mot, — qui circulent autour d'eue.

— Mais permettez...

— Laissez-moi continuer,.-, et avant même de décider une enquête, elle doit attendre que Topinion ait donné plus de consistance aux rumeurs, plus de réalité aux faits.

— Mais, sabre de bois! mon cher abbé, reprit Larreau, qui s'échauffait malgré lui, cette rumeur est devenue un vacarme épouvantable, une tempête universelle; tous les journaux de Paris ont discuté...

— Raison de plus pour que l'autorité ecclésiastique attende que le calme soit rétabli. On ne peut porter un jugement aussi solennel au milieu du tumulte des discussions ardentes, et vous devez être le premier à souhaiter, et... comme catholique, et comme père de famille, et comme... propriétaire que ce jugement soit rendu avec toute la dignité, la prudence, que comporte un aussi grave sujet. Mon Dieu, mais ce retentissement si prodigieusement rapide est bien fait, à lui tout seul, pour mettre monseigneur en garde, avouez-le. Enfin comment l'expliquez-vous, ce retentissement inouï, sans précédent?

— L'explication ne m*en paraît pas difficile, monsieur fabbé. Le nom de Manteigney est fort connu à Paris, le mien n'y est pas ignoré non plus./ A peine a-t-on su que nos noms étaient mêlés st cette affaire que l'attention a été excitée. Cela se conçoit. Quant à ce pays-ci, il a pour les choses surnaturelles une ardeur, un enthousiasme, une soif qui ressemble à de... l'acharnement.

— En vérité? Voilà qui est curieux. Comment cela, mon cher monsieur? »

Et familièrement le prêtre s'appuya sur le bras du capitaliste.

« Cela se comprend, reprit celui-ci. Dans cette partie

AUTOUR D'UNB SOURCE.

montagneuse de notre belle France, on a, je ne sais pourquoi, beaucoup usé du merveilleux. On peut dire que îe miracle a envahi ces provinces, et les montagnards ne pensent plus qu'à cela. C'est pour eux un trésor inépuisable toujours prêt à s'ouvrir sous leurs pas. Des milliers de petits livres, les seuls qui pénètrent partout dans la balle des colporteurs, leur ont appris le côté lucratif de ces interventions célestes, et ils les souhaitent, tout comme à Paris vous voyez souhaiter le percement d'un de ces grands boulevards qui nécessite l'expropriation d'une nuée de masures. Sous une forme plus naïve, c'est l'expression du même sentiment : proût sans travail» fortune rapide, bénédiction d'en haut sous forme de pluie d'or. L'immense retentissement qu'a maintenant h moindre fait merveilleux est la conséquence toute simple des succès antérieurs. Plus le nombre de ces succès augmentera, plus l'enthousiasme ira croissant; on en arrivera à faire des pétitions dans les communes pauvres pour obtenir un miracle quelconque, vrai ou faux, peu importe, une moitié d'apparition à défaut d'apparition tout entière, et de même que dans les villes il faudra Sncessamment démolir et reconstruire pour sauvegarder la tranquillité publique, de même dans la montagne il Jaudra faire et refaire perpétuellement des miracles pour satisfaire des besoins de plus en plus pressants. Vous mr^ direz qu'on s'est laissé entraîner.

— Je ne vous dirai rien du tout, interrompit l'abbt Desvialle en éclatant de rire, si ce n'est que vos plaisau teries sont ûors de propos. Vous savez fort bien, mon cher monsieur Larreau , que les hommes ne font point de miracles...

— J'en suis convaincu.

AUTOUR D'UNB SOURCE. t89

— Il les acceptent, voilà tout.

— Avec une facilité qui fait parfois beaucoup de tort à a religion.

— Est-ce que vous ne croiriez pas aux miracles, par hasard, monsieur Larreau?

— Je vous demande pardon, j'y crois, ma situation m'en fait un devoir, j'y crois en principe, en général

— Mais en particulier vous...

— Ahl damel en particulier... ahl ah!... en particulier ]*ai des hésitations.

— De sorte que dans le cas présent cette apparition de la Croix-Blanche?...

— Franchement qu'en pensez-vous, monsieur l'abbé ?

— Admirable panorama! fît le prêtre en s'accoudant sur la balustrade de la terrasse; sans doute il n'avait point entendu la question du. capitaliste. Admirable panorama, verdoyante vallée! Ces travailleurs que j'aperçois là-bas...

— Ils exécutent des travaax de caplage qui auront pour résultat d'augmenter prodigieusement la richesse de notre source. Nous allons la r'p cher fort avant dans la montagne, et ce trou noir que vous apercevez est l'entrée de la galerie. C'est une irès-grosse affaire.

— Et cette construction qui s'élève non loin de làî — Cest un hôpital que je destine aux pauvres du pays,

construit sur mes plans, projeté, combiné par moi.

- C'est une pensée qui vous fait honneur. Et ces IfOutes toutes neuves que j'aperçois de différents côtés?

— C'est moi qui les ai tracées et fait exécuter à mes frais;... mais tout cela n'est que le commencement.

— Vous employez noblement votre fortune, et vous 'oéritei la sympathie de tous les gens de cœur.

— Je fais le plus de bien qu*il m*est possible. Des routes, monsieur Desvialle, des routes avant tout. Rattacher ce pays perdu au reste de la France, voilà mon but, et plus tard, si j'ai fait une œuvre utile en vivifiant cette contrée, je ne demanderai pour récompense que l'estime des gens éclairés et honnêtes. — Il salua imperceptiblement le prêtre, qui cherchait sa tabatière en ce moment-là. '

— Et si ces gens honnêtes, éclairés, vous exprimaient leur admiration en vous confiant l'honorable mission de défendre leurs intérêts, d'être leur représentant, vous ne refuseriez pas cette récompense, vous n'auriez pas droit de la refuser... »

Le richard ressentit tout à coup cet agréable frisson que l'on éprouve lorsque dans une salle chaude on s'asseoit devant une table brillante et bien servie. Il ferma les deux yeux et reprit avec gravité : « Ma vie s'est passée loin de la politique, mon cher abbé; j'avais rêvé de terminer mes jours dans l'oubli, le calme, loin des soucis souvent cruels qu'un mandat comme celui dont vous parlez...

— ...Cause fort souvent...

— yous connaissez les hommes, mon cher monsieur Desvialle 1

— rai vu tant de... tant de femmes! ajouta-t-il en lui-même. C'est justement à cause des difficultés qu'il est honorable, glorieux, d'accepter une pareille mission Vous êtec du bois dont on fait les hommes politiques, mon bon monsieur Larreau.

— ...Ehl mon Diei\ peut-être accepterais-je-, mais cela ne serait pas sans lutter avec moi-môme. Ëst-c que... pourquoi me... à quel me ?

AUTOUR D*UNB 80URCB. 291 "

— Ce... ce sont là de grands travaux, de magnifiques travaux.

-— Voulez-vous descendre dans la vallée?

— Ohl cela n'est pas nécessaire; d*ici, nous pouvons juger fort bien l'ensemble.

^- La place ne manque pas, comme vous voyez, pour construire suivant les besoins,.. Et le capitaliste expliqua tout au long ses projets. Il s'échauffait en parlant de tout cela, ses gestes devenaient plus amples, son visage se colorait peu à peu. L'hôpital deviendra momentanément l'établissement des bains. Il est construit de telle façoc qu'il puisse être indéfiniment agrandi et répondre i toutes les exigences... — Je ne vous parle, quant à pré* sent, ni du séminaire de convalescence, ni des chalets réservés au clergé, ni de...

— Tout est prévu, calculé avec un soin...

— J'ai étudié la question, comme bien vous pensez.

— Assurément ces chosesrlà ne s'improvisent pas; mais alors, fit l'abbé avec'un sourire plein de courtoisie, le fameux miracle ne serait véritablement...

— Qu'accidentel, absolument accidentel. Comme j'ai eu l'honneur de le dire à qui a voulu m' entendre, j'avais deviné la présence d'une source minérale il y a fort longtemps, bien avant cette fâcheuse aventure. J'en avais même étudié à tout hasard les moyens d'exploitation, j'avais visité tout exprès Baréges, Luchon, Uriage, Saint- Sauveur. Mon cabinet est plein de livres spéciaux, car je ne fais pas les choses à moitié, j'aime à me rendre compte. J'en étais donc là, étudiant, préparant mon affaire, lorsque ce miracle...

— Vous tombe du ciel.

— Parfaitement. •• du cieL ahl ahl ahl c'est le moi

398 AUTOnR D'UNB SOURC|B.

Vous sentez qu'il n'était pas aisé de Ty faire remonter

— En admettant qu'il en vint !

— Ah! ah! ah I quant à cela, je n'affirme rien. — Li glace était rompue. — Vous ne sauriez croire, mon chej monsieur l'abbé, combien votre franchise, votre affabilité m'inspirçnt de sympathie, et combien j'ai de plaisir à vous parler sans détour. Comme il serait à souhaiter que tous les ministres du culte eussent cette simplicité charmante que vous possédez à un si haut point! La religion gaie, douce, tolérante, voilà celle que je comprends, que j'aime. C'est la vraie, monsieur Tabbé. Les ^ens qui sont dans le malheur, qui n'arrivent à rien de ce qu'ils souhaitent, aiment à se lamenter, c'est naturel, je l'admets et je l'excuse; mais ceux au contraire qui sont en pleine prospérité, ceux dont tous les efforts ont été couronnés de succès, on ne peut pas exiger d*eax qu'ils se lamentent. Ëh bien ! je trouve que l'on ne songe pas assez à ceux qui ont réussi, et on a le plus grand tort, car à tous les points de vue ils méritent de grands égards. Ce qui est excellent en telle circonstance devient pitoyable dans une autre occasion. Qu'un miracle patronne une humble source d'eau claire, je le comprends et j'y applaudis; mais en vérité, dans le cas présent^quel besoin avons-nous de miracle? Ma source est'unede? plus riches de France; elle guérira parle seul fait de ses vertus chimiques. Ce miracle arrive là comme des cheveux sur la soupe, avouez-le, monsieur l'abbé, et ce galopin qui se précipite dans mon jeu de quilles comme un vrai caniche, est bon à envoyer dans une maison de correction. Voilà mon opinion. »

L'abbé Desvialle, dont l'expression souriante et affable ne s'était pas démentie, reprit d'une voix confidentielle:

AUTOUR D*UNB SOURCB.

« Et quelle est en tout cela l'opinion de votre cher curé, Tabbé Roche, si je ne me trompe? Il doit connaître parfaitement le pays... On le dît fort énergique et très-intelligent.

— Oui, oui, certainement... L'abbé Roche... Ah 1 voilà, Tabbé Roche est très-intelligent, comme vous le dites, très-intelligent... »

À ce moment, un domestique ouvrit à deux battants la porte de la salle à manger. « On vient nous annoncer le dîner, monsieur Tabbé, dit le capitaliste, et la comtesse doit nous attendr ci. »

M"* de Manteigney redoutait beaucoup la présence de l'abbé Desvialle, dont elle connaissait la finesse et la pénétration; mais, contre son attente, il fut en vérité aussi peu inquisitorial que possible. Durant tout le dînert on eût dit que l'aimable prêtre prenait à tâche de calmer les inquiétudes de la comtesse. Pas l'ombre d'une allu sion aux événements dont le pays était occupé. On causa musique. L'envoyé de rarchevêché était un dilettante fort délicat, très-érudit, et parlait avec un charme extrême. De la musique profane, des quatuors de Mozart, on passa tout naturellement au Stabat de Pergolèse, à la Messe de Rossini, et par une pente insensible on en arriva, vers le dessert, à discuter le luxe inouï des femmes. La comtesse, soulagée de toute inquiétude, fut charmante d'entrain et de gaieté. L'abbé de son côté fut éblouissant, Larreau plein de sagesse et de douce philo-

AUTOUR D'UNB SOURC.B.

sophîej si bien qu'en passant au salon pour prendre le café tous trois riaient aux éclats.

Ce fut au moment où la jeune femme venait offrir au prêtre une tasse de café que celui-ci, la regardant en face avec l'expression d'un homme qui retrouve tout à coup dans sa cervelle un souvenir oublié, lui dit : « Mai^ enfin, chère madame, comment expliquez-vous le rôle de votre bon curé dans cette histoire du miracle? »

M'"« de Manteigney tressaillit et pâlit si subitement que Tabbé.Desvialle lui prit la tasse des mains dans la crainte qu'elle ne la laissât échapper. « Quel rôle?... Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.»

Son embarras était d'autant plus grand que sa sécurité précédente avait été plus complète. Elle souriait cependant, mais les coins de sa bouche frissonnaient neryeu-^ sèment, et toute sa personne exprimait la plus douloureuse contrainte.

Le prêtre baissa les yeux, et de là petite cuillère agita le café. Il reprit bientôt : « Nous "avons causé de ces événements avec M. votre père, et c'est le souvenir de cette conversation qui m'a fait vous adresser cette question. L'intolérance de votre curé, madame, intolérance dont il n'avait certes pas calculé les conséquences, a peut-être eu une influence plus grande qu'on ne croit sur r opinion publique... qu'il devait laisser à elle-même, libre de se manifester. J'ai su, on a redit partout qu'il avait chassé de l'église des femmes qui venaient y prier... Ne trouvez-vous pas que c'était là compromettre son rôlf 7 »

L'abbé Desvialle remuait toujours son café, regardant de temps à autre le visage de la comtesse, sur lequel il cherchait à lire le sens de sa singulière émotioo. Chose

AUTOUB D'UNE SOUBCB.

étrange, elle se calma presque tout à coup, respira fortement, et souriant sans contrainte apparente : « Je ne comprenais pas ce que vous vouliez dire, fit-elle.

— Ou' avait-elle donc imaginé? » pensa le prêtre. Elle poursuivit avec une aisance légèrement affectée :

u M. le curé sans doute a été indigné que le récit d'un petit mauvais sujet produisit dans le pays une si grande rumeur, il a craint probablement que cette superstition ne fît à la religion plus de mal que de bien, et je trouve qu'il n'a point eu tort

— C'était une raison de plus pour rester calme et digne, ma mignonnne, murmura Larreau ; sans les violences intempestives de M. Roche, tous ces bruits se seraient éteints d'eux-mêmes. La religion est au-dessus de ces misères, et n'a pas besoin d'un pareil donquichoiisme.

— N'écoutez pas ce que dit mon père, monsieur l'abbé; il a pris notre pauvre curé en grippe, je ne sais pourquoi.

— C'est un homme hautain, orgueilleux et peu franc; voilà mon impression, je ne sais pas dissimuler.

— Hautain! parce que dans un premier moment sa conscience s'est révoltée? Il a été violent peut-être, je ne... violent, c'est possible; il eût été préférable qu'il se contînt, njaîs la question n'est pas là. Ce qui est certain, <)'est que dans tout autre pays que celui-ci on eût conduit 'Ce petit halluciné chez le commissaire de police, ni plus -ni moins. Il n'y a malheureusement pas de sergents de ville à Grand-Foirt, voilà la cause de tout le mal

— Je vois, fit l'abbé en jouant avec sa tabatière et souriant de bon cœur, je vois que M"« de Manteigney n'est point dispoi 3é§ à croire au miracle.

890 AUTOUR D'UNB 6ÛURCB.

— Moi? au contraire!

—■ Cependant, chère petite, après ce que tu viens de nous dire, il est clair...

— Il est clair, il est clair... D'abord tout est clair pour mon père, rien d'obscur, rien d'incertain... C'est une grâce d'état, cela !

— Mais qu'est-ce que tu as donc ce soir, ma petite comtesse? Je ne veux point te contrarier, tu sais bien que je n'attache aucune importance à tout cela, et M. Desvialle a trop d'esprit, trop de finesse, pour oe pas juger les choses absolument comme moi.

— Alors pourquoi ne serais-je pas aussi indifférente que vous l'êtes pour toute cette aventure? Qu'est-ce que tout cela peut me faire? — Elle s'animait de plus en plus. — Que ce petit bonhomme, grâce aux discussions dont on entoure son cas, fasse une spéculation magnifique, j'en serai ravie ; qu'il vende par milliers de bouteilles son eau miraculeuse I

— - Permets, chère petite, l'eau est à moi; il ne vendra pas une goutte de mon eau avant de me l'avoir achetée.

— Peu importe I Qu'il devienne colossalement riche, qu'on le décore, qu'on le canonise, qu'on le fasse entrer au corps législatif,... je crierai bravo. Ah I ah! ah! cela sera charmant, exemplaire, drôle au possible. Que d*aures intrigants avant lui ont fait fortune grâce à la bêtise humaine I

— N'insistons pas, murmura Larreau à l'oreille de Tabbé ; ma fille est nerveuse ce soir, et quand les femmes ont leurs nerfs, vous savez... ou plutôt vous ne savez pas....

— Ohl je sais parfaitement! »

là pauvre femme n'ignorait pas qu'elle faisait fausse

AUTOUR D'UNE SOURCB. fSH

route, que la chaleur avec laquelle elle attaquait le miracle n'était pas faite pour convaincre, et devait bien plutôt inspirer la méfiance. Elle savait bien que sa façon ie voir et de parler n'était point celle d'une femme do sa condition, que très-certainement l'envoyé de monsei gneur en serait étonné ; malheureusement il lui était impossible de rester calme et de paraître indifférente.

Toutefois l'abbé Desvialle fut le premier à changer la conversation. La musique profane et sacrée fut remise sur le tapis, mais la comtesse, mécontente d'elle-même et des autres, croyant voir dans chaque phrase une allusion, fut tellement paradoxale et irritable que, sur l'invitation de M. Larrau, on se sépara bientôt.

Une fois chez lui, le prêtre aimable poussa le verrou de sa porte, ouvrit un nécessaire de voyage, y prit ce qu'il faut pour écrire, et se dirigea vers lin petit bureau qui était près de la fenêtre. 11 ne fut pas peu surpris d'apercevoir sur la tablette de ce meuble, au beau milieu, bien en évidence, un paquet entouré de papier blanc, sur lequel étaient écrits ces mots : « oublié sans doute par saint Joseph la nuit de l'apparition. »

L'abbé Desvialle fit la grimace. Ce papier grossier devait avoir été acheté chez l'épicier du village. L'écriture maladroite et prétentieusement inclinée, le mot apparition écrit avec un « et privé de Tun de ses p, tout cela sentait le valet, Toilice. Cependant l'abbé ouvrit le pa- . quet et aperçut un mouchoir soigneusement plié. Du bout de ses grands doigts blancs et, non sans un certain dégoût, il étala l'objet en question, et suivant la couture, il inspecta successivement les quatre coins du mouchoir* Dans le quatrième était l'initiale R.

L'envoyé de monseigneur resta longtemps pensif. Sa

physionomie n'avait plus du tout la même expression, et la comtesse eût été sans doute bien effrayée par la profondeur et la fixité de son regard. Au bout de quelques instants, il replia le mouchoir dans le papier, et, ayant mis le tout sous clef, il alla se laver les mains, puis il s'assit devant le bureau et se mit à écrire lentement, posément, d'une grande écriture régulière, large et soi- «gnée comme celle d'un homme que rimagination ne saurait emporter dans le royaume de la fantaisie.

A dire le vrai, il se trouvait un peu désorienté, non par' l'apparition de ce mouchoir qui ne faisait que le confirmer dans ses idées, mais par l'émotion visible de la comtesse et par l'intolérance au moins étrange qu'elle avait manifestée. Depuis longtemps déjà l'archevêque avait cherché sans bruit à s'éclairer. Le curé de Virez, particulièrement simple et causeur, avait été délicatement étudié; on avait bientôt connu tous les soupçons émis au sujet de la Croix-Blanche, on avait comparé les documents entre eux et bientôt il n'avait plus été possible de douter que l'abbé Roche ne fût pour quelque chose, directement ou indirectement, dans ce miracle si fort embarrassant.

La présence inexpliquée, mais certaine, d'un curé dans cette affaire compliquait beaucoup les choses; mais que serait-ce donc si la comtesse venait encore se mêler à tout cela. Larreau était fort puissant, le comte et sa femme étaient connus de tout Paris... Pouvait-on savoir ce que révélerait une enquête? Le prêtre écrivit peodan' longtemps^ et s*endormit fort tard.

' l^lendemaio matin, lorsque Tabbé Desvialle fut levé,

^ il se regarda dans la glace et sonoa. Le libre penseur

«-que nous avons rencontré se promenant autour de la

«^ Croix-Blanche, cachant quelque chose qu'il venait de

^ trouver, entra immédiatement avec l'empressement d'un

homme qui depuis un bon quari d^heure attend derrière

la porte, u Mon ami, fit le prêtre sans se détourner eit

tout en observant dans la glace le visage du domestique^

montez-moi une tasse de café noir. »

Ce valet de chambre était un gargon futé^ an nez retroussé^ aux narines largement percées ; sa physionomie avait cette expression ironique , agressive, particulière aux enfants de Paris. Son premier regard fut dirigé vers le ibureau où le paquet avait été déposé. L'abbé, qui s*y ;attendait, resta impassible, et prenant une lime à ongles: n Relevez un peu les rideaux de la fenêtre, je vous prie. iFait-il humide ce matin î

— Le temps est très-sec.

— Ahl très-bien. Le café tout de suite, n'est-ce pas?» Le prêtre avait parlé d'une façon tout à fait indifférente; mais au moment où le valet de chambre allait iortir, il se retourna, et le regardant avec un sourird bienveillant : « Ahl dites-moi, je vous sais gré du ren« seignement curieux que vous avez déposé sur le bureau*

— De quel renseignement monsieur l'abbé veut-il parler? )e,., , ^ .

-— Ce n'pst pas vous qui l'avez déposé Ikl a|i } trèsbien^ Le café, jô vou$ prie. Je faisais aU{|^(]ltî à \xï\ m q*

AUTOUB D QNB SOURCB.

choir curieux que j'ai trouvé là hier au soir, et f aurais eu plaisir à remercier;... mais puisque vous n'y êtes pour rien... »

La physioDomie du prêtre invitait vraiment à la confiance. Le valet ne put s'empêcher de sourire à son tour, et il dit à voix basse : « On a fait pour le mieux.

— C'est bien ce que je m'imaginais. Vous avez agi très-habilement, mon enfant ; votre maître sera trèssatisfait, je n'en doute pas. »

Le libre penseur sq sentit flatté. Il referma la porte, qu'il avait entr'ouverte, et fit un pas en avant. 11 semblait attendre la permission d'en dire davantage.

tt Est-ce que vous avez encore quelque chose à me confier au sujet de... ce mouchoir, mon bon ami?

— Je voulais simplement faire remarquer à monsieur Tabbé que je Tavais troavé dans l'endroit de l'apparition le lendemain matin.

— Ce qui vous a fait croire qu'il ^ été oublié,... vous êtes intelligent,... par une personne ayant joué le rôle de saint Joseph. Parlez en toute confiance, mon bon ami, je veux comme vous la vérité. Voyons...

— Damel monsieur Tabbé, ces mouchoirs-là ressemblent tout à faii à ceux dont se sert M. le curé de Grand- Fort-le-Haut.

— Oui... oui. Vous n'affirmez rien; vous constatez seulement une coïncidence singulière et... fâcheuse, un fait curieux, une de ces ressemblances bizarres comme il s'en rencontre parfois entre mouchoirs. Il ne vous est pas veau à l'esprit un seul instant que le bon et digne curé du village fût pour rien dans cette apparition; cela serait absurde, et vous avez très-bien compris qu'une affirmation semblable pourrait devenir pour vous ex*

AJTOUR D'UNB SOURCB, ICI

trêmement dangereuse ; non, vous dites seulement, — ; e qui est fort juste : — Il est trés-singuIier que...

— Oui, monsieur Tabbé, c'est bien cela.

— Il est très- singulier que l'on ait trouvé au pied de a Croix-Blanche, ou fort près de là, dans un endroit...

— ... Où personne ne passe.

— ... Extrêmement désert, un mouchoir absolument semblable à...

— ... Et même marqué de l'initiale de M. Roche.

— Et même marqué de la lettre R. Âh I il y aurait de ce côté la cabane de quelque pauvre famille, de quelque malade, que le bon curé, si charitable pour ceux qui souffrent, aurait très-bien pu, en se rendant à cette cabane, perdre son mouchoir de poche ; mais vous me dites que l'endroit est désert.

— Oui, monsieur Tabbé, il n'y a que le père Loursière qui demeure par là. »

Et le domestique raconta tout au long les faits que tout le monde savait, la mort de la pauvre fille et la naissance de l'enfant, dont le curé s^était chargé.

« C'est fort bien, interrompit l'abbé Desvialle ; mais dans tout cela , mon gargon je ne vois qu'une chose, c'est que vous avez trouvé un mouchoir de poche marde la lettre R, rien de plus. Vous n'êtes nullement autorisé à supposer que quelqu'un a joué le rôle de saint Joseph, ce qui serait un grand crime aux yeux de Dieu.»

Le domestique ne se déconcerta pas. Tout au contraire, souriant de plus belle : « J'ai trouvé le mouchoir k quelque distance de la Croix-Blanche, dans un petit bonquer do sapins, à Tendroil même où un âne avait été attaché.

— Comment pouvez-vous savoir qu'un âne avait été attaché?...

— Monsieur Fabbé n'ignore pas que sous les^sapins. ia terre est molle et lisse, et quand un âne a piétiné ' pendant seulement un quart d'heure autour d'un arbre,. il laisse des traces,... des traces bien faciles à reconnaître. Dans les apparitions, les ânes ne laissent pas de ces traces-là. Voilà pourquoi j'ai pensé...

— Tout cela ne prouve rien. Qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire à ce qu'un montagnard, n'importe lequel, ait attaché sa béte dans cet endroit-là, avouez-le, moD garçon ?

— Mais pour quelle raison monsieur l'abbé veut-il que la mère Hilaire soit montée à la Groix-BIanche ce soir-là, et ait attaché son bourriquet à un sapin ?

— Qu'est-ce que la mère Hilaire ? Comment savezvous que l'âne en question était le sien? Ce ne sont là que des suppositions gratuites. Il est impossible...

— La mère Hilaire est la gouvernante de M. le curé, et tout le monde l'aime beaucoup dans le village, parce que c'est une bonne femme. Maintenant, pour expliquer le reste à monsieur l'abbé, il faut que je lui dise que le lendemain du miracle , de grand matin « comme je passais le long de la balustrade de la terrasse, j'entends au-dessous de moi la voix d'un âne qui s'ennuie. Ces bêtes-là ont une manière de dire qu'elles attendent depuis longtemps. Je me penche machinalement, et j'aperçois en bas l'âne de la mère Hilaire tout bâté et attaché à une branche devant la petite porte de la terrasse. En me voyant , la pauvre bête sa met à brailler de plus belle. Il était bien drôle qu'à cette heure Tàne dç la niè^ç Pil^irç fiif ep cet endrcrit^à. Ça ti*était

AUTOUR D'UNB SOURCB.

pas jour de marché au bourg, et d'ailleurs la bonne femme n'y allait jamais de si grand matin. Je regardai pendant un instant cette pauvre bête qui tirait sur sa corde. Tout autour d'elle , le terrain était battu ; elle avait dû passer une partie de la nuit au pied de cet arbre. C'était bien extraordinaire. Cependant je n'y pensais plus, et, comme c'était l'heure, je sortis pour aller au village, boire le vin blanc... Je veux dire que...

— Allez donc ! allez donc I Dans les pays de montagnes, le vin blanc du matin est très-hygiénique.

— Monsieur l'abbé est bien bon. A peine arrivé dans le village, j'aperçois des gens qui causaient, et bientôt la gouvernante de M. le curé marchant très-vite. Je lui dis en l'arrêtant : — Mère Hilaire, vous ne cherchez pas votre âne, par hasard?

— Mais si je le cherche, où donc est-il ?

— Il est au pied de la terrasse du château. Q\ii donc vous l'a attaché là ?

— Merci, je vais le chercher. »

— Et elle partit sans en dire plus long. A ce moment-là, j'étais entouré par plusieurs paysans qui me racontaient l'histoire de la nuit, Tapparition et tout le reste. Comme j'aime à m'instruire, j'ai été dans la journée examiner Tendroit où tout cela s'était passé, et du premier coup d'oeil j'aperçus des traces d'âne qui me donnèrent à réfléchir. Je regarde avec soin naturellement ; j'arrive à un petit talus dont la terre a été fraîchement piétinée, je monte ce talus et je me trouve sous les sapins, où j'aperçois à terre le mouchoir que monsieur l'abbé a vu.

— Y fivaît-il, parmi ces piétinements, l'empreinte d'un pas d'homme f

^ J'«4 tout 4e suite songé à cela, fai cherché, et f ai

304 ALrOUli D'UNB SOURCB.

bientôt reconnu plusieurs pas d'homme. L'une de ces traces surtout était si nette que j'ai pu compter le nombre de clous. Il n*y en avait qu'une rangée en dedans et deux rangées en dehors, en tout vingt-sept clous.

— Vous êtes observateur, mon bon ami.

— Cela m'est naturel, mais si monsieur l'abbé me trouve bavard, je ne continuerai pas.

— Allez toujours.

— En sortant donc du petit bois du sapin, j'aperçus \I. le curé ; il parlait à quelques paysans qui étaient venus pour prier devant la pierre, et il était si fort en colère qu'il me vint à l'esprit un tas d'idées plus bêtes les unes que les autres. Je repensai à l'âne abandonné au bas de la terrasse, je me rappelai que la bonne fmnme ne m'avait pas répondu lorsque je lui avais demandé qui avait attaché sa bête devant la petite porte ; tout cela se tassa dans ma tête si bien qu'au lieu de rentrer directement au château , je fis le grand tour pour me trouver sur le chemin que devait suivre M. le curé en retournant au presbytère. Arrivé à un endroit que je connaissais bien, un endroit encaissé, où la terre est toujours humide, je m'écartai un peu pour que M. Roche ne m'aperçût pas. Dix minutes après, j'entendis le bruit de ses pas; il marchait vite, et cependant je trouvais qu'il allait bien lentement, car j'étais très-curieux. Lorsqu'il m'eut dépassé, je rentrai dans le chemin, et je regardai par terre... deux rangées de clous en dehors, une en dedans, en tout vingt-sept clous.

— Mais qu'est-ce qui vous fait penser que Tàne de la mère Hilaire était celui dont vous aviez observé la trace auprès de la Croix-Blanche 7

— Je le dirais bien à monsieur l'abbé, seulement je serai forcé d'avouer que pour découvrir cela j'ai dû faire un mensonge.

— Il peut se trouver des circonstances où le mensonge est pardonnable. Dites la vérité.

— £h bien I monsieur, je voulais absolument mettre le pied de Tàne de la bonne femme dans une des empreintes de là-haut ; alors, après dîner, j'ai été trouver la gouvernante de M. le curé, et je lui ai dit: Mère Hilaîre, M"« la comtesse vous fait demander si vous voulez lui prêter votre àne pour aller faire une promenade dans la vallée. Sophie boite, je ne sais pas cç qu'elle a. Monsieur Tabbé ne sait peut-être pas que f ànesse de madame s'appelle Sophie. Naturellement la mère Hilaîre va chercher son âne bien vite, et moi, pour ne pas lui donner de soupçon, j'ajoute : Ne l'habillez pas, les harnais de Sophie lui iront bien.

— Et vous avez conduit cette bête à la Croix-Blanche?

— Et sous les sapins aussi, à plus de vingt reprises différentes j'ai pris le pied de l'animal et l'ai placé dans les empreintes, où il entrait comme une main dans son gant. Âh I pour le coup, je...

— Vous me paraissez bien causeur, mon garçon , interrompit tout à coup l'abbé Desviaile en retrouvant son air officiel et ses grandes allures. Je croyais vous avoir demandé une tasse de café. Apportez-la-moi le plus promptement possible. »

Le valet stupéfait s'éloigna, ne sachant pas au juste s'il devait se féliciter ou craindre d'avoir été aussi conhanu

Depuis la visite de la comtesse, l'abbé Roche avait beaucoup souffert. Fidèle à la promesse qu'il avait faite, il s'était abstenu toute manifestation publique. Qu'auraitil fait d'ailleurs, qu'aurait-il dit? S'opposer le moins du monde au courant, n'est-ce pas en doubler la force? Mais lorsqu'il était seul dans sa chambre, et qu'il avait tiré les verrous, il ne résistait plus aux emportements de sa nature, et bien souvent la mère Hilaire entendait les éclats de sa voix au milieu des sanglots.

Pendant quinze ans, il s'était fait paysan, montagnard, pour mieux comprendre ceux que le ciel lui avait conûés, pour entrer plus avant dans leur vie, s'attirer leur confiance et leur affection. Il avait dépensé pour se rendre digne de sa mission, son énergie, sa jeunesse, et tout à coup il se voyait abandonne, sans qu'il pût proférer une plainte, par ceux à qui il avait tout donné. Ils n'avaient donc rien compris ou rien voulu comprendre? Ils l'avaient donc considéré comme un fonctionnaire payé pour faire régulièrement une besogne analogue à celle du percepteur, du garde champêtre, et, lorsque du haut de la vieille chaire il leur parlait avec des larmes dans la voix, enveloppant de sou amour cette grande famille qu'il avait devant lui , confondant ses prières avec les leurs, et se croyant aimé, il avait été le jouet, la dupe d'une illusion I...

Depuis quinze ans, il avait vécu, sans s'en douter, dans un désert, isolé, plus abandonné cent fois qu'au lendemain de sa naissance, u ^t p'ont-ils pas raison de

AUIOUK D'UMB 80URCB. W

me fuir après tout ? pensait-il. Ils ont instinctivement deviné qu'ils ne pouvaient se fier à moi. Est-ce qu*à la première occasion je ne les ai point tous oubliés pour elle?... »

Il se sentait accablé de honte en songeant qu'il s'était autrefois trompé sur ses propres sentiments, qu'il avait pris pour une vocation sainte ce qui n'était que l'agîtation d*Hn tempérament passionné. C'est donc à défaut d'un objet plus humain qu'il avait aimé Dieu? Il avait pris pour une inspiration d'en haut ce qui n'était que l'exaltation de son orgueil cherchant à poétiser le plus profane de tous les sentiments. Il s'était cru ministre de Dieu , et il n'était qu'un homme sensuel , bassement passionné. Cherchant en lui-même, il se rappelait des élans d'amour qu'il avait ressentis lorsqu'au milieu des prières il posait ses lèvres sur le bord de l'autel, et, se souvenant en même temps des sensations que d'autres baisers lui avaient fait éprouver, il comparait avec terreur les deux émotions, et croyait leur trouver des similitudes qui le faisaient trembler.

« Voilà donc vingt ans que je l'aime sans la connaître, se disait-il ; tout ce qui a précédé n'a donc été qu'une préface longue et maudite à la plus indigne des folies? Le vide se fait autour de moi, on m'évite, on craint ma rencontre... N'est-ce pas justice? Est-ce que je ûe me crains pas moi-même, est-ce que je ne fais pas des efforts aussi pour m'éviter? »

Il est certain que le silence obstiné de l'abbé Roche gênait de plus en plus l'enthousiasme de tout ce pays ensorcelé. La comtesse elle-même, et cela nous coûte à dire, cheîrchaii et trouvait des prétextes pour ne pas le rencontrer. Il y avait entre lui et elle w»e 3orte de com-

«08 AUTOUR D'UNE SOUKCB.

plicité qui lui pesait d'autant plus qu'elle en voyait les conséquences devenir plus graves. Son sort était entre les mains du curé de Grand-Fort. Qu'il lui échappât un seul mot, et il s'ensuivait un affreux scandale dont elle et le comte seraient les victimes. Or, après avoir éprouvé pour ce prêtre une très-réelle reconnaissance à cause.de la promesse qu'il avait faite, elle s'était demandé s'il tiendrait en effet sa parole; dans son inquiétude, elle avait imaginé mille circonstances où le pauvre curé n'au* rait ni la force ni le courage de garder le silence et de rester dans son rôle d'indifférent. Elle commençait à souffrir d'être à sa merci, et instinctivement elle se vengeait de cette souffrance en doutant de lui.

D'ailleurs pouvait-elle avoir une grande confiance dans ce prêtre singulier, cet homme étrange qui, sous l'empire de je ne sais quel vertige, avait profité de Tchscurité et de l'isolement pour la serrer dans ses bras et la couvrir de baisers? N'était-ce pas inoui, monstrueux? — Elle y repensait maintenant. — N'avait-elle pas lieu d'être offensée et de douter de sa parole?... L'idée qu'en dépit de tout cela elle était obligée de le ménager ajoutait encore à son embarras. Pour elle aussi, Tabbé Roche était bien gênant I Elle ne pouvait penser à lui sans se rappeler l'absurde visite qu'elle avait faite chez ce Loursière : démarche impardonnable, compromettante, dangereuse, sans but, folle. Ce vilain homme vouge s'était moqué d'elle. Pourquoi le curé de Grand-Fort s'était-il trouvé là et l'avait-il aidée à réaliser cette folie? N'auraitil pas dû la prévenir, à moins qu'il n'eût songé à la scène inqualifiable qu'il se ménageait en accédant à ses désirs!.. . Ces réflexions la poursuivaient. Ne voulant plus remettre les pieds au presbytère* elle avait prié son

AUTOUR D'UNB SOURCB. 809

père d'inviter le curé à venir dîner au château ; mais M. Larreau avait déclaré tout net qu'il ne voulait plus avoir de rapport avec le prêtre, et M"« de Manteigney en avait pris son parti, fort heureuse au fond de trouver un prétexte pour fuir ce pauvre homme, dont la présence lui rappelait d'une manière insupportable son absurde expédition et tous les embarras qui en avaient été la conséquence.

Le caré de 6rand-Fort-le-Haat était en train de déjeuner d'un artichaut cru saupoudré de poivre et de sel lorsqu'entra l'abbé Desvialie, après avoir légèrement frappé à la porte. Le curé se leva, et se retournant avec gravité vers le nouveau-venu : a Que désirez-vous, monsieur l'abbé? »

L'envoyé de Tarchevôque fut un instant décontenancé par l'aspect de ce personnage grave et digne, presque imposant. Ce' n'était pas là l'homme qu'il pensait rencontrer. On fait le portrait des gens suivant les qualités et les défauts qu'on leur suppose, et l'abbé Desvialie croyait trouver dans le curé du village un petit homme actif, nerveux, aux yeux clignotants, aux lèvres minces, aux pommettes colorées : il comptait sur un accueil empressé, il connaissait ce type d'hommes et savait comment on doit agir avec eux; mais en face de cette physionomie loyale ei triste, de ces grands yeux limpides qui le regardaient en face, de cette simplicité un peu hautaine, il comprit qu'il avait devant lui un homme avec lequel on devait compter.

SIO AUTOUR D'tJNB SOURCE.

Il n'y avait pas d'ailleurs que la personne du curé qui rétonnât; Tintérieur de cette pauvre maison révélait une vie tellement en dehors de toute ambition, de tout comfortable, de toute faiblesse humaine, une existence toute remplie de ces vertus austères que l'élégant abbé estimait d'autant plus qu'il y était plus étranger... Il regarda l'artichaut à moitié dépouillé de ses feuilles, et se rappelant la béquille de Sixte-Quint : « J'ai grand regret, monsieur le curé, de n'avoir point dîné avec vous au château, ainsi que je l'avais espéré. Je souhaitais trèsvivement vous entretenir.

— Il ne m'a été adressé aucune invitation au sujet du dîner dont vous me parlez, monsieur; dans tous les cas, il m'eût été impossible d'accepter.

— J'avais cru comprendre que M"« la comtesse comptait sur votre présence.

— Vous vous êtes mépris, monsieur. Donnez-vous la peine de vous asseoir.

— Voilà un intrigant qui n'est pas le premier venu », pensa l'abbé Desvialle en s' asseyant, et immédiatement il fit une grimace involontaire qu'il réprima presque aussitôt, ne voulant pas laisser paraître la sensation désagréable et inaccoutumée que lui causait le contact un peu trop rude des sièges du presbytère.

« Monsieur le curé, reprit-il, j'ai profité d'une visite que j'avais à faire au château pour frapper à votre porte. Ma démarche, je me hâte de vous le dire, n'a rien d'officiel. Je serais très-désireux d'avoir votre avis sur les événements très-singuliers qui se sont passés dans votre paroisse, et qui, vous ne l'ignorez pas, ont eu un retentissemenx immense. L'estime oit Ton vous a toujours tenu h l'archevêché fait que l'on attache une grande impor-

AUTOUR D'UNE SOURCB. Siî

lance à votre opinion sur cette affaire, dans l'appréciation de laquelle il faut agir avec la plus scrupuleuse circonspection. Encore une fois, ce n'est point une enquête que je viens faire; ma démarche, je vous le répète, est tout officieuse, et je voudrais que vous en fussiez bien convaincu. »

L'abbé Roche, toujours impassible, regardait en face son interlocuteur, qui, malgré son aisance ordinaire, se sentait un peu gêné par la fixité de ce regard. « Â qui ai-je l'honneur de parler? dit enfin le curé.

— C'est juste, j*ai oublié de m'annoncer moi-même, et je vous prie de m'excuser. Je suis l'abbé Desvialle ; peut-être mon nom est-il venu jusqu'à vous?

— Jamais, monsieur,

— Monseigneur daigne m' accorder sa confiance et son amitié,... et mon désir d'avoir votre opinion sur cette apparition de la Croix-Blanche n'est que l'écho de celui de votre archevêque, monsieur le curé.

— Interrogez-moi, ainsi que monseigneur vous a ordonné de le faire.

— Vous donnez à ma visite un caractère qui n'est pas celui que je souhaitais lui conserver; mais j'agirai comme bon vous semble. Je vous demanderai donc, monsieur, si vous avez une raison pour reconnaître à l'apparition dont tout le monde parle un caractère surnaturel.

— J'affirme que tous ces faits, qui en dépit de moi )nt eu un retentissement que je déplore, n'ont rien ae surnaturel.

— C'est répondre nettement. Je suppose alors que vous pouvez expliquer ce prétendu miracle, et qu'aucun des détails de cette affaire ne vous est mconnu?

"— Oui, monsieur ral)!v'.

IIS AUTOUR D'UNB SOURCB.

— Et pourriez-vous me dire ce que vous en savez? — • Non, monsieur, cela m'est impossible. >>

Les deux prfttres se regardèrent en face pendant un instant.

(( Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas, mon sieur le curé ?

— Je ne peux et ne veux.

— Songez que la chose est fort grave.

— Je le sais.

— Et que monseigneur...

— Vous n'êtes point mon archevêque, monsieur l'abbé.

— Que monseigneur, dis-je, peut vous ordonner de parler, vous obliger à des aveux complets.

— C'est à lui de me donner verbalement ses ordres, et c'est à moi de juger dans quelles limites ma conscience me permet d'obéir.

— Vous le prenez de bien haut, monsieur le curé!

— Et vous de bien bas, monsieur, en vous imaginant que la crainte pourrait me faire dire ce que j'ai résolu de taire. »

L'abbé Desvialle était l'homme des délicatesses, des précautions oratoires : il était habile à persuader par la douceur, il se plaisait aux finesses diplomatiques; mais en face de cette barre d'acier il se sentait mal à l'aise» et cette fermeté si simple l'intimidait vraiment un peu. Il continua : « Les paroles qui viennent de vous échapper ne seront pas redites à monseigneur, je vous l'affirme. Vous êtes trop évidemment sous l'empire d'une agitation...

— Je suis très calme, et je n'ai dit que ce que je vohiais dirOe

" Mais enfin vous n'avez doue pas songé aux ooose-

ATTTOOR D'UNB SOURCB. tlt

quenœs déplorables que pourrait entraîner pour notre sainte religion cette inqualifiable affaire? Ne savez-vous pas que les journaux s*en sont emparés, qu'à l'heure qu'il est tout se discute, s'analyse, s'épluche, se dénature?

— Je sais tout cela, et j'ai été le premier à en souffrir.

— Il y avait pourtant un moyen infaillible ppur calmer ce vacarme; il consistait à expliquer publiquement, loyalement, les faits naturels qui avaient donné lieu à ce malheureux événement.

— Je ne pouvais rien expliquer.

— Voyons, mon cher curé, dit alors Tabbé Desvîalle en avançant sa chaise, parlons à coeur ouvert. Sans doute vous êtes prévenu contre moi. Faut-il vous répéter encore que mes intentions sont entièrement amicales, que votre fermeté m'intéresse, que j'ai le désir le plus vrai de concilier toute chose. Parlez-moi franchement, dites-moi ce que vous savez; songez que l'honneur du clergé est engagé dans cette affaire, que votre résistance peut fournir une arme dangereuse aux ennemis trop nombreux de la religion ; songez enfin que monseigneur est navré de tout ce qui arrive... Vous ne me répondez pas? Vous devriez comprendre cependant que je viens vous tendre la main, que je veux trouver un moyen de vous tirer d'un mauvais pas. Ignorez-vous que votre conduite est interprétée d'une façon fâcheuse? Je n'ai point été au devant des renseignements, ils sont venus me trouver. Or nous savons, h n'en pas douter, que, durant cette nuit du miracle, comme disent vos paroissiens, vous étiez en promenade dans la montagne. Pour quel motif? Jft le crois parfaitement honorable, ce motif; mais enfin quel est-il? On m*a même remis un... — il n'y a point de détails insignifiants dans une semblable affaire, — on m'a remis

âl4 AUTOUR D'tJNB SOtTRCB.

un mouchoir de poche trouvé près de la Croix-Blanche, sous des sapins, où un âne, qui n'est autre que celui de votre gouvernante, m*a-t-on dit, avait été attaché. — Le curé ne put retenir un tressaillement que remarqua son juge, — Que voulez-vous que je réponde aux gens qui ont la hardiesse de prétendre que ce mouchoir de poche ressemble beaucoup à ceux dont vous faites usage 7 Voici ce mouchoir encore enveloppé du papier dans lequel on me Ta remis. Lisez ce qui est écrit sur ce papier, et jugez vous-même combien sont malveillantes les interprétations, combien il est indispensable de faire cesser tous ces bruits, d'éclairer toute cette affaire.., »

L'abbé Roche, nous l'avons dit, était d'autant plus calme et ferme que le danger était plus grand. A mesure qu'il se voyait plus complètement perdu, il sentait croître en lui le sentiment de sa dignité. Il répondit sans hésitation : « Ce mouchoir est à moi.

— Mais alors l'histoire de cet enfant transporté par vous au milieu de la nuit, l'accouchement de cette malheureuse fille mourant sans confession en mettant aiv monde le fruit de sa faute, ne seraient donc pas des fables ?

— Ce ne sont pas des fables.

— Il faut donc prendre à la lettre tout ce que l'on raconte sur vous, monsieur le curé ; vous ne redoutez pas le scandale, à ce qu'il paraît? Faut-il vous rappeler la vente d'une relique appartenant à votre église, vente dont la publicité ?... »

L'abbé Roche pâlit, et se levant tout à coup : « Cela est une infamie, celui qui a dit cela est un misérable I... ))

L'envoyé de l'archevêque se recula d« deux pa«.

AUTOUR D'UNB SOURCB. 815

et parlant avec d'autant plus de calme qu'il était moins rassuré: c Évitez ces violences, monsieur le curé, elles ne sauraient qu'aggraver votre situation. Songez que l'acquéreur de cette relique, de cette précieuse statuette, appartient à un monde où il n'y a pas, où il ne peut y avoir de misérables. J'ai eu l'honneur de rencontrer souvent le vicomte Claudius, et je ne...

— Tans pis pour vous, monsieur, tant pis... C'est lui qui m'a menti, qui m'a trompé, qui a volé notre pauvre église : il a ramassé des débris épars dans un coin, et il m'a dit : a Donnez-moi cela, cela n'a aucune valeur, » Je l'ai cru, et il a tout emporté. Voilà la vérité, monsieur.

— Ce n'est point ce qu'il raconte,... que faut-il croire? ajouta l'envoyé archiépiscopal avec un sourire irès-fîn.

— Comptez-vous pour rien ma parole, monsieur? murmura l'abbé Roche d'une voix étouffée.

— Ah! sans doute, en toute autre circonstance, la parole d'un curé est d'un grand poids ; mais vous vous êtes mis dans une situation telle que pour le moment, vous en conviendrez, on ne peut avoir une absolue confiance en vous... On peut craindre, veux-je dire, que votre mémoire soit en défaut. Restez calme, je vous en prie, cela est dans votre Intérêt. »

- Le visage du curé était celui d'un malheureux qu'un désastre accable tout à coup. Il croisa ses bras sur sa poitrine, se rassit et resta immobile. De grosses gouttes de sueur coulaient de son front.

Quoique l'opinion de l'abbé Desvialle fût parfaitement nette au sujet de l'homme qu'il avait devant lui, il fut vraiment touché par l'angoisse terrible qu'exprimait la figure du curé, a Le malheureux, pensa-t-il, s'est jeté

aie AUTOUR D'UNE SOURCB.

tête baissée dans cette aventure, l'ambition Tanra rendu à moitié fou, il se sera cru de force à refaire uneSalette... C'est pourtant un homme d'énergie, mais cela ne suffît pas. » Il reprit avec une certaine douceur : « Ne tentez pas une résistance inutile, monsieur le curé, vous seriez brisé. Il faut, vous le comprenez, que ces jongleries cessent. Allez sans tarder vous jeter aux pieds de monseigneur, implorez son indulgence paternelle. Quant à moi, je ne veux plus savoir quel est le rôle que vous avez joué dans cette déplorable affaire; je ferme les yeux, je me bouche les oreilles. Si coupable que vous soyez, si oublieux de vos devoirs de prêtre, de votre dignité,,.

— Mais qui vous donne le droit de me juger? s'écria le curé. Qui vous donne le droit de forcer ma porte et de m'injurier ainsi ? Votre travail n'est-il pas terminé, monsieur ? »

A son tour, l'abbé Desvialle devint fort pâle, et changeant de ion : « Je peux vous dire maintenant, monsieur, que je suis ici par Tordre exprès de monseigneur, qui dans sa prudence n'a point voulu commencer une enquête avant d'avoir fait étudier la question. Vous m'assurez vousmême que ce premier travail est terminé; il ne me reste donc plus qu'à vous lire le contenu de cette lettre, qui tout entière est écrite de la maiû de monseigneur. »

L'abbé Desvialie tira de sa poche un papier plié en quatre, et l'ayant ouvert avec cette aisance dont la Comédie-Française a conservé le secret, lut ces simples mots : « Au jour et à l'heure indiqués par l'abbé Desvialle, à qui je donne ici mes pleins pouvoirs, îe curé de Grand- Fort-le-Haut partira immédiatement sans reta/'d . et se

AUTOUR D'UNB BOUBCa 817

rendra à l'archevêché. » — Cette lettre est signée, comme vous pouvez le voir vous-même.

— J'obéirai à mon archevêque, monsieur.

— Il est préférable pour vous,... pour tout le monde, que votre départ ne soit pas trop remarqué. Vous pour- >iez quitter le pays cette nuit par exemple, vous avez 'a journée pour mettre vos affaires en ordre. En partant .à pied vers dix heures du soir, vous pouvez arriver à Virez assez tôt pour prendre la voiture qui y passe, je crois, à onze heures. Je ne sais ce que décidera de vous monseigneur, mais je vous conseille de disposer toute chose pour une absence qui peut se prolonger.

— C'est bien, monsieur.

— Vous me désolez, monsieur le curé, vous me désolez vraiment.

— Je vous salue. ^

— Dieu vous garde. »

Le soir venu. La mère Hilaire, agenouillée au milieu de la chambre, entassait dans une giande malle les livres et les vêtements de son curé. De temps en temps (Hé s'arrêtait, s'essuyait silencieusement les yeux, et reprenait son travail. « Monsieur le curé, lui dit-elle timidement et sans se retourner pour ne pas laisser voir ses yeux rouges et son visage ému, monsieur le curé, astu pris des bas de laine? »

L'abbé Roche, qui achevait de Doucler une petite valise semblable à celles que les cavaliers emportaient autrefois en croupe, parut ne pas avoir très-bien compris

•18 AUTOUR D'UNB SOURCB.

la question de la boone femme. « C'est très-bien, dit-il, c'est très-bien. »

Et la mère Hilaire n'osa plus rien dire.

Cependant le prêtre prit le flambeau, s'approcha du crucifix qui était contre la muraille, et Tayant décroché, il le posa sur la table et enleva soigneusement la poussière logée dans les coins. Lorsqu'il eut fini, il approcha le crucifix de son visage comme pour l'examiner de plus près, et il l'embrassa sans bruit tandis que la mère Hilaire tournait le dos ; puis il essuya l'ivoire à plusieurs reprises, croyant sans doute l'avoir souillé par le contact de ses lèvres. Il alla ensuite prendre dans la grande malle une serviette bien blanche, enveloppa le crucifix dans cette serviette, fit joindre les bords et tenta de les fixer avec des épingles ; mais comme ses mains tremblaient et que ses yeux, tout pleins de grosses larmes, ne pouvaient distinguer nettement, il dit à sa gouvernante d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme: « Mère Hilaire, veux-tu mettre ces épingles? Je n'en viendrai pas à bout avec mes gros doigts. »

Tandis que la vieille exécutait ce dont on l'avait priée, l'abbé Roche s'asseyait devant la petite table, prenait une feuille de papier, et il écrivait : a Madame la comtesse, vous avez trouvé mon christ en ivoire digne d'attention; permettez-moi de... »

Il froissa la lettre, et sur une autre feuille il écrivit de nouveau : « Madame la comtesse... )>

11 resta quelques instants les yeux fixés sur ces mots, puis se levant et s'approchant de sa gouvernante : a Mère Hilaire, demain matin tu iras au château.

— Oui, Monsieur le curé.

— ^ Tu demanderas à parler à la comtesse en paiticu<r

AUTOUR D'UNE SOURCE. tlO

lier, et tu lui remettras ce crucifix. Tu lui diras que cela vient de ma part.

— Tu ne remporteras donc pas avec toi, monsieur le curé? Cela te lera pourtant bien de la peine de ne plus l'avoir, mon enfant. Elle n'en a pas besoin.

— Tu feras ce que je te dis de faire, n'est-ce pas ?

— C'est bien sûr que je le ferai ; mais quand tu reviendras et que tu ne le retrouveras plus...

— Je ne reviendrai peut-être pas tout de suite , cela dépendra de ce que monseigneur...

— Oui, oui. Si monseigneur te donnait une autre cure ,que celle-ci par exemple?

— Peut-être, oui.

— Tu n'es plus bien ici ; le pays ne vaut plus rien pour toi. Je ne sais pas ce qu'on a mis dans la tête de ces gens-là, mais ils ne valent plus grand' chose ; c'est des ingrats et des malheureux, tous... oui, tous. Je les ai entendus, je les connais, Dieu les punira. Ils t'ont fait souffrir; ils t'ont rendu malheureux! Ah I monseigneur sait tout cela, j'en suis sûre; il te donnera une autre cure, et j'irai te retrouver,... et nous recommencerons. Tu seras demain à l'archevêché ; tu m'écriras tout de suite, et je partirai avec les malles. Si nous allons loin, eh bien I tant mieux, les gens de par là seront peut-être meilleurs que ceux-ci... Tu m'écriras en arrivant... rien qu'un mot: Mère Hilaire, viens. Je n'en demande pas plue. Ah! si je pouvais partir avec toi 1 . mais tu as raison , monsieur le curé, je te gênerais, mon enfant, les anciens comme moi ne savent plus marcher. »

La pauvre femme parlait avec une aD'lmation croissante, hachant ses phrases, s'ijaterrompant tout à coup...

Elle tournait autour du prêtre, s'inquiétant, l'entourant comme une mère qui va se séparer de son enfant, et pour se rapprocher de lui une fois encore, le frôler, le caresser de ses vieilles mains, elle se mit, ne trouvant d'autre prétexte, à brosser longuement sa soutane. Elle se disait en faisant cela : « Si je n'allais plus le revoir mon Dieu, si je n'allais plus le revoir! — Tu sais, repritelle, j'ai mis dans ta valise une cinquantaine d'écus qui te restent. J'avais économisé cela sur ta dépense. Je ne te l'ai pas dit parce que tu me les aurais demandés, et tu les aurais donnés à ces gueux-là. Tes cinquante écus sont dans le coin à gauche, entortillés dans les mouchoirs. »

Et elle demandait pardon a Dieu de mentir ainsi, car cet argent était bien à. elle; mais comment laisser son enfant partir sans un sou ?

Le curé était immobile, regardant toujours le linge sous lequel était le crucifix. Les paroles de la bonne femme donnaient à sa douleur un autre cours, et il murmurait : « Merci, la mère, merci, la bonne mère!

— C'est un petit voyage, ce n'est pas autre chose; mais tu vas marcher vite, tu auras grand chaud. En arrivant à Virez, tu demanderas à l'auberge un bon verre de vin chaud...; tu me le promets, monsieur le curé?... Et tu prendras un coin,., pas dans la/otonde, dans l'intérieur, n'est-ce pas? dans l'intérieur... »

Lentement le prêtre s'était retourné vers elle, îl Tavai! entourée de ses bras, et tous deux éclataient en sau^ glots : (( Je suis malheureux, ma bonne, disait-il...; ne m'oublie pas, je n'ai que toi... prie pour moi..., je suis bien malheureux. »

Il se redressa tout à coup, et, regardant sa grosse

AUTOUR D'UNB SOURCE. 8tl

montre': « 11 est dix heures, il faut partir, pour ne point manquer la voiture.

— Bien sûr, mon enfant, bien sûr, il faut partir. » Elle courut à une armoire, prit un verre, y versa du

vin d'une main tremblante, et, pleurant, souriant tout à la fois, elle apporta le verre : « Bois cela, bois cela... Maintenant va, va vite. » Elle lui mit son manteau sur le bras, lui donna sa petite valise et sa canne : « Marche sans te retourner..., tu m'écriras; je t'aime, mon enfant, je t'aime. Que Dieu et la sainte Vierge te protègent et t'accompagnent! tu m'ëcriras... demain soir?

— Demain soir. »

Elle lui avait pris la main une dernière fois, et, tout en embrassant cette main sans qu'il songeât à s'en défendre, elle disait : « Excuse-moi, monsieur le curé, excuse-moi. »

Il partit. L'air était lourd ; une pluie fine et pénétrante commençait à tomber. L'abbé Roche regarda le vieux clocher, le porche sombre, et ôta son chapeau comme s'il eût salué son passé. Alors il s'engagea dans le sentier qui descend derrière le village. Ce n'était pas un départ, c'était une fuite. On lui avait ordonné de ne point éveiller l'attention, et il obéissait en tournant le village. Du cabaret s'échappait le murmure confus des buveurs attardés; il marcha plus vite. Lorsqu'il fut près du château, il entendait le piaffement des chevaux, et, par la ;;rande porte restée ouverte, il aperçut à la lueur des lanternes des valets débarrassant de ses caisses une voïiire de voyage. C'était celle du comte de Manteigney, qui enait de rentrer dans le château de ses pères.

Tant ^u'il avait été dans le voisinage de Grand-Fort, Tabbé Roche, songeant surtout à éviter toute rencontre.

8S3 AUTOUR D'UNE SOURCB.

avait marché d'un pas ferme et s'était senti courageux: mais lorsqu'il fut descendu dans la vallée, qu'il se trouva seul, chassé par le vent et la pluie, qu'il aperçut audessus de sa tête ces longs nuages sombres qui lui donnaient l'exemple de la fuite et semblaient vouloir Tentraîner avec eux, il sentit ses jambes fléchir, le désespoir s'emparer de lui, et, s'enveloppant plus étroitement dans son manteau, il s'assit sur une pierre.

La montagne était noire, cette chère montagne qu'il avait tant aimée et si souvent parcourue. C'était là-bas que le torrent courait sous les sapins, là qu'était le village, l'église, le presbytère, où la mère Hilaire pleurait en songeant à lui, se disant : « Où est-il maintenant, où est-il? » Et plus loin, vers la gauche, dans ce vieux château dont la silhouette se détachait à peine sur ce triste ciel, la comtesse chantant au piano ou bien causant et riant... On apercevait de loin les fenêtres éclairées, il la sentait, il la revoyait coquette, folle, étrange, étalée dans le grand fauteuil comme au jour de sa première visite, puis, inquiète, passionnée, l'implorant, se confessant à lui..., et aussi le tirant par la manche et murmurant : Cl Tai peur, monsieur le curé; qu'est-ce que je vois làbas? j'ai peur! »

Que faisait-elle, que disait-elle maintenant? Depuis longtemps il ne l'avait pas vue! pas un mot! Elle ne se souvenait plus ; mais lui ne pouvait oublier ni l'ivresse, ni les injures, ni la honte, ni rien, rien! Il se leva, reprit sa valise et continua sa marche.

« Eh! là-bas, qu'est-ce qui est là ? cria une voix; vous allez tomber dans les tranchées! »

Le prêtre aperçut alors un homme muni d'une lanterne et marchant vers lui, « Tiens, c'est vous, monsieur

AUTOUR D*UNB SOURCE.

le curé, fit le père Loursière lorsqu'il fut à trois pas, et que faites-vous par un pareil temps au milieu des travaux?

— Je vais à mes affaires, et vous, que faites-vous donc?

— Moi, je suis comme vous, monsieur le curé, je m'occupe de mes affaires, puisque je suis gardien de la source.

— Vous avez raison, fitTabbé en s'efforçant de parler avec douceur, excusez-moi, je vous ai parlé durement, mais je suis pressé ; je vais rejoindre à Virez la voiture qui passe à onze heures et demie.

— Ma foi, monsieur le curé, vous n'avez pas tort de faire un petit voyage; pendant ce temps-là les têtes sô calmeront. (11 ricana dans sa barbe rousse.) Le pays n'est guère bien disposé pour vous en ce raoment-ci I Quand les langues se mettent à jaser, ce n'est pas pour un peu... On a bien dit que vous aviez fait un enfant à ma pauvre fille défunte 1 Moi qui ne m'en étais jamais douté 1 Ahl vous faites bien de voyager un peu...

— Mais c'est une infamie, s'écria le curé, vous le savei bien, Loursière.

— Dame, je crois bien qu'ils exagèrent tout de même un peu.

— Comment, malheureux, vous croyez! mais osez donc dire la vérité. Vous savez parfaitement qui est le père de l'enfant. Oubliez-vous que je vous ai payé moi même votre silence...

— Ma foi, je ne me souviens pas, monsieur le curé. Quand ol devient vieux, la mémoire se perd. D'ailleurs je û*ai plus le temps de songer à tout cela. M. Larreau m'a nommé gardien de la source, et je garde la source.

ftS4 AUTOUR D'UNE SOURG&

Je veux être pendu si on en prend seulement un verre sans mon consentement. En dehors de ce que me dit M. Larreau, je ne me souviens plus de rien. Je ne vous ai pas entendu venir, j'étais dans ma boutique, occupé à ouvrir une caisse de chapelets qui m*est arrivée au jourdhui... Vous partez comme cela tout de suite, monsieur le curé? Prenez garde, vous allez tomber dans 'es tuyaux.

— Oui, répondit le prêtre qui avait déjà fait quelques pas. »

Quand l'abbé Roche fut un peu loin, Loursière murmura : « En voilà un que je ne regrette pas I un calotin de moins, c'est toujours cela; puis, élevant la voix : — Bon voyage, monsieur le curé, bon voyage I »

Tout le monde sait combien fut rapide et brillant le succès des eaux de Manteigney. — Si Ton compare l'état actuel de ce pays à ce qu'il était primitivement, on est vraiment émerveillé de cette transformation miraculeuse. « C'est qu'en effet, messieurs, comme le disait il y a quelques jours le comte de Manteigney lui-même dans une assemblée de comice agricole, l'industrie moderne offre à l'activité humaine des horizons nouveaux dont l'immensité eût autrefois donné le vertige. Le génie de l'homme commence seulement à ouvrir ses ailes, messieurs. La terre domptée livre ses trésors; les montagnes s'aplanissent et s'affaissent, les précipices se comblent, les obstacles se brisent et s'évanouissent. Le progrè» frappe le rocher de son pied divin, et tout à coup s'élance

AUTOUR D'UNB SÛURCB. 925

cette trinité féconde qu'à un certain point de vue je pourrais dire sainte, et qui symbolise glorieusement l'avenir des sociétés modernes, j'entends la science, l'art et le capital... » Je cite ce passage parce qu'il obtint un grand succès, et que je le trouve reproduit en beaucoup d'endroits. Gomme vous pouvez le voir, le comte de Man<> teigney, rentré peu à peu dans la vie saine et sérieuse, songe à mettre au service de son pays des facultés politiques et morales qui jusqu'alors sommeillaient en lui; mais parlons des autres prodiges obtenus par les efforts de M. Larreau.

Une grande partie de la vallée s'est transformée en un vaste parc émaillé de chalets confortables et d'un goût exquis. Ces innombrables petites bonbonnières, cachées dans la verdure, avec leurs stores roses ou bleus, leurs vases rouges, leur petit parterre embaumé, leur mignon jet d'eau, leur bassin limpide, produisent un effet adorable. De tous côtés des travaux d'art se sont élevés comme par enchantement, et des surprises aussi variées que délicates attendent le promeneur à chaque détour des allées : ici un tombeau égyptien occupé par un pâtissier, là un temple de Vesta sous les colonnes duquel attendent incessamment de charmantes ânesses coquettement sellées. Là-bas, c'est le Parthénon lui-même admirablement reproduit en simili-marbre et offrant aux amateur . gymnase, salle d'arme et de boxe, tir au pistolet, bil lards anglais et toupies hollandaises. — Au-dessus de cette frise immortelle du divin Phidias, on a construit une colossale vérandah qui, tout en complétant l'édiiicB ancien, forme le plus vaste atelier photographique qui soit probablement au monde. Un prodigieux casino, copié sur celai d'Arcachon. éblouissant par la oureté de sas

826 AUTOUR D'UNE SOURCB.

formes orientales et la richesse de ses dômes, occupe le centre de ce paradis terrestre, où les élégances et les délicatesses de la grande vie parisienne se trouvent dans un milieu fait pour elles seules : salles de concert, salons c-e, lecture avec bibliothèque, salons de jeu, télégraphe électrique communiquant avec la France entière et vous donnant les nouvelles au moment môme où elles éclo> sent ; il n'est pas un scandale, un cours de la bourse, un vote des chambres, un jugement quelconque dans un procès un peu piquant, dont Manteigney n'ait la primeur. La salle de spectacle, où les artistes les plu^ célèbres tiennent à honneur de se faire entendre, est admirable d'aménagement. Gomme architecture, elle est véritablement au-dessus de toute critique et correspond à ce culte ardent pour l'art qui distingue notre féconde époque. Le monument, isolé à l'extrémité de la grande pelouse, offre dans chacune de ses quatre façades un spécimen aussi complet que possible des architectures les plus à la mode. L'une de ces façades est japonaise, l'autre semble une des restitutions les plus réussies de l'art étrusque. Le style du moyen âge et celui de la Renaissance régnent sur les deux autres faces. Ajoutons que tous les ornements, sçKdptures et saillies de ce monument, exécutés en tdfe repoussée et peints de couleurs diverses, peuvent être démontés avec une extrême facilité et remontés ensuite, ce qui donne lieu aux combinaisons les plus étonnantes, les plus instructives et parfois les plus heureuses. L'idée est de M. Larreau.

Quant à rétablissement des eaux, il passe avec raiso» pour être l'idéal du genre, et offre à la science les modes db traitement les plus variés et les plus nouveaux: doucb»- suédoises, immersions polonaises, bains égyp-

tiens, lotions malaises, piscines romaines en marbre, galeries d'inhalations, salles de pulvérisation, buvettes orientales... Vichy, Luchon, Plombières etBaréges réunis ensemble ne pourraient fournir un matériel aussi complet. Le médecin de Virez, que nous avions aperçu un soir coiffé d'une casquette, ne quitte plus maintenant rhabit noir et la cravate blanche, ayant été nommé sous-inspecteur de ces eaux, dont le docteur Blavoux» médecin homéopathe de Paris, a bien voulu, sur Tinvi tation de l'archevêque, accepter la direction honoraire. De nouvelles et colossales constructions vont ajouter encore à la splendeur de cet établissement thermal, qui défie déjà toute concurrence. Un gazomètre construit sur les plans d'un ingénieur anglais permet d'éclairer les routes, les parcs, les chalets, le casino, rétablissement, le pays tout entier.

La source primitive, quoique fort importante, eût été insuffisante pour fournir à tous les besoins ; mais d'autres sources minérales d'une richesse incalculable n'ont pu échapper longtemps aux recherches des savants et des médecins. Nous les comptons au nombre de cinq pour le moment : la source de Monseigneur, la source Larreau, / la source Jean, celle de Madame, dont les bienfaits n'ont point permis que le nom de Manteigney restât sans héritier, enfin la source Saint-Joseph, la première et la moins estimée de toutes. Je ne parle pas de la buvette Glaudius et de la buvette Desvialle, qui sont alimentées Tune par ta source Larreau, l'autre par la source Jean. , Ce qui fait en somme de Manteigney une station thermale unique en Europe, c'est, outre l'excellence de ses 3aux, la beauté originaie da pays, la pureté de l'air, la réunioD de tous les plaisirs dans une délicieuse vallée.

828 AUTOUR D*UNB SOURCE.

c'est enfin l'exquise distinction du public qui s*y donne rendez-vous. En cela, les événements aidèrent puissamment M. Larreau. Les premiers baigneurs qui arrivèrent à Manteigney, avant même que les tuyaux fussent entièrement posés, étaient des amis du comte, et appartenaient à l'élite de la société parisienne. Gens de plaisir^ artistes, hommes de lettres, amateurs,... Us furent reçus au château. On y but quelque peu d'eau, énormément de vin de Champagne; on y organisa des fêtes étourdissantes. Narboy voulut y signer son dernier roman, qu'il dédia à la comtesse. On y organisa des chasses, des courses, avec un sans-façon tout montagnard; des ducs et des marquis préparèrent de leurs mains des feux d'artifice, tandis que les journaux de Paris ouvraient leurs colonnes à an écho de Manteigney bourré de charmantes indiscrétions. Ce fut là le commencement, — admirable réclame dont Larreau sut tirer parti. À la saison suivante, on s'arrachait les chalets, et le succès des eaux était assuré. Le bruit circule, je ne le cache pas, que M. Larreau ne fournit pas seul aux dépenses énormes qu*a nécessitées un pareil coup de baguette. Il est commandité, assure-t-on, par de très-gros et très-puissants personnages, dont nous croyons devoir taire le nom. D'ailleurs qu'importent ces rumeurs? L'œuvre est admirable. J

La fameuse apparition, cause première de ce sacoès sans précédents, n'est point oubliée complètement; mais il semble qu'elle ait vieilli d'un siècle : elle n'existe plus maintenant qu'à l'état de légende confuse, que l'on se raconte en souriant lorsqu'on va déjeuner à l'ermitage de la Croix-Blanche. On a construit à l'endroit même du miracle un petit restaurant rustiaua dnnt la temaaBf

AUTOUB D'UNB SOURCB.

fonnée de simples troncs de sapin, s^avance au-dessas du sentier et le couvre comme d'un toit. De cette terrasse, où les dames s'installent pour déjeuner au grand air, la vue est admirable. Loursière, quj tient ce restaurant de la montagne, a une cave parfaitement montée, et possède un chef qui excelle dans la composition de certains mets. Quand vous irez, demandez un poulet renaissance ou simplement une manteignaise aux champignons, et vous m'en direz des nouvelles. Pour achever de peindre la ré- . génération morale et physique de ce pays, il faut dire que le village de Grand-Fort-le-Haut a complètement changé d'aspect. Rebâti en l'espace de deux années sur un plan régulier, il ressemble un peu aux cités ouvrières anglaises ; brique et fonte, tels sont les matériaux que Larreau a voulu employer dans la construction de ces maisons saines, symétriques, offrant à chaque famille une demeure comfortable, presque élégante, en rapport avec les mœurs nouvelles du pays. Le bien-être s'est répandu dans la montagne, il n'est plus maintenant un seul paysan qui ne soit guide, loueur d'ânes, baigneur ou valet de chiens, et ils ont si rapidement pris goût à leur vie nouvelle qu'en passant dans le nouveau village on se croirait transporté dans quelque faubourg embelli de la capitale. La livrée des garçons baigneurs est fort simple : grise et bleue, d'une coupe élégante et d'un usage commode. Celle des guides est naturellement plus éclatante sans cesser d'être d'un goût parfait. De temps en temps, la comtesse ou l'une de ces dames ajoute un pompon par ci, un liseré par là, mais sans changer pour cela l'aspect du modèle primitif, dont Vernon lui-même voulut exécuter le dessin. Quant à l'uniforme de chasse, il est fort particulier. Messieurs les actionnaires ont pensé

aSO AUTOUR D'UNE SOURCB.

avec raison que la botte forte et le chapeau à cornes seraient gênants au milieu des rochers; ils ont donc adopté le costume écossais; on ne saurait s'imaginer combien cela est charmant.

Bien entendu, la vieille église du village, fort curieuse sans doute, mais impossible à conserver dans un milieu semblable, a été rasée et réédifiée en un printemps, et Tabbé Desvialle a bien voulu en être nommé curé, à la condition expresse que son premier vicaire pourrait le remplacer pendant ses absences. C'est dans cette église neuve, parfaitement appropriée aux exigences du public délicat qui s*y donne rendez-vous, que s'exécutent les fameux concerts spirituels dont la réputation est européenne ; mais je m'arrête dans cette trop longue énumération : après avoir parlé des choses, qu'il me soit permis de dire un mot des hommes. Le comte de Manteigney, qui avait voulu rester étranger aux premiers efforts de son beau-père, qui protesta même par son absence prolongée contre l'apparition, fut vivement frappé lorsqu'il constata par ses yeux les premiers bienfaits de l'entreprise. Il comprit alors tout à coup ce que réservait l'avenir, les bénéfices énormes que lui procurerait l'exploitation de ce merveilleux établissement. Sagement conseillé par son beau-père, qui voyait de loin et de haut, comme on sait, il entra peu à peu dans l'étude de l'affaire, fut l'intermédiaire officieux entre Larreau et les divers personnages qui voulaient se joindre à lui. Le? écuries du haras s'achevaient activement, les manèges de dressage s'organisaient sous sa direction, il se sentait un but précis dans la vie. Il était mis en rapport avec le ministre, qui, fort désireux d'attirer à lui un homme dont le nom avait une grande autorité dans le départe-

AUTOUR D'TTNB SOtJRCB. tU

ment, raccueillaît avec une sympathie pleine de considération. Le préfet achevait la conquête du comte, et un beau matin M. de Manieigney jetait un regard d'étonnement et d'indignation sur sa vie passée. Il était à Tâge d'ailleurs où les premières ambitions commencent à germer dans l'esprit II n'avait vu jusqu'alors dans son beaupère qu'un enrichi vulgaire, un homme de rien, dont il était séparé par un abîme. Il se demanda pour la première fois si par hasard le père de sa femme n'était pas tout simplement un homme de génie. Il voulut en avoir le cœur net; il lui adressa d'abord quelques questions vagues sur ses projets, ses moyens d'action, et il fut émerveillé par la finesse, la pénétration, la sûreté de coup d'oeil de ce capitaliste incomparable qu'il avait méconnu. A mesure qu'il entrait plus avant dans l'intimité de l'ancien marchand de robinets, il était tout surpris de se trouver avec lui en parfaite communauté d'idées. Ce qu'il rêvait confusément, son beau-père le lui traduisait en termes précis, nets, pratiques. « Laissez-moi faire, mon cher Jean, disait Larreau en s'appuyant sur le hras de son gendre, prêtez-moi seulement la sanction morale de votre nom, et je serai Touvrier de votre bonheur et de votre fortune. Vous pouvez et vous devez arriver à tout, mon cher ami, vous n'avez qu'à me laisser faire, Manteigney sera demain le véritable centre du département; jugez-en par les visites fréquentes du préfet, par les gracieusetés de Tarchevêque. N'est-il pas clair que tout le monde devine la puissance énorme dont nous allons disposer? Restez calme et froid, comme il convient à un hommo de votre naissance. Par vos façons, par... permettez-moi d'entrer dans ces détails, par votre costume lui-même, inspirez la confiance, attirez-vous des

AUTOUR D'UNE SOURCR

sympathies. Que de fortunes politiques ont été brisées par de simples questions de cravate!

— Vous n'avez pas tout à fait tort.

— Ne perdez pas de vue l'atelier Vernon. •

— Ohl Vernon est...

— Pour moi, Vernon est un fripon. Puisque roccasior se présente, je ne suis pas fâché de vous le dire franchement; mais enfin c'est un habile gaillard. Si Thomme ne vaut rien, les moyens quMl emploie n'en sont pas moins excellents, et je ne vois pas pourquoi les gens honnêtes fie priveraient de ces moyens d'action, qui sont à l'heure qu'il est les seuls efficaces. Qu'est-ce qu'on demande maintenant à l'homme qui veut être un centre, un pivot? On lui demande d'être aimable, amusant, vrai, sincère, dût-il, par suite de cette sincérité d'impression, se modifier complètement à mesure qu'autour de lui les circonstances, le milieu, les idées, changent de couleurs et de face. On n'est pivot de quelque chose qu'à condition de tourner avec le reste, mon cher. Le pitoyable est de ne pas tourner assez vite, de manquer d'agilité, de craquer comme un vieux pressoir, finalement d'être brisé par cette même force qui devait vous maintenir debout. Je ne veux pas dire qu'il faille pour cela faire abstraction de ses goûts et de son individualité. Vous aimez les chevaux par exemple, et vous voulez, en faisant courir, gagner beaucoup d'argent : rien de mieux ; mais colorez la chose, présentez cela sous un côté social, parlez du libre-échange international, de l'initiative gouvernementale, faites-en au besoin une question dynastique. Personne ne sera dupe de vos théories ; vous n'en inspirerez pas moins la confiance. On se dira : Voilà un homme qui sait notre langue, on peut comoter sur lui.

AUTOUR D'UNB SOURCB. 833

— Au fait, c'est vrai, il faut se donner une teinture de tout cela.

— Pas le moins du monde. Il serait fâcheux au con« traire que vous fussiez initié à ces questions spéciales, car alors le fond l'emporterait sur la forme et vous n'auriez plus le brillant, Tétincelant, l'imprévu qui sont indispensables. Pour vous faire comprendre, il faut être clair, et vous ne serez clair qu'à la condition de n'en pas savoir plus que ceux qui vous écoutent. D'ailleurs rien de tout cela n'a d'importance : ce ne sont que détails de toilette morale ; mais il ne faut pas plus les négliger qu'un bouton d'or à son col lorsqu'on se présente en public.

— Cependant avouez qu'il est certaines convictions intimes dont on ne peut pourtant pas se défaire comme d'un vêtement.

— Ne vous payez pas de mots, Si d'ailleurs vous avez dans les veines des convictions, ce qu'on appelle des convictions, gardez-les pour vous et en vous, comme les vieux généraux qui gardent pour eux et en eux la balle qu'ils ont reçue lorsqu'ils étaient sous-lieutenants. Affaire d'hygiène et d'intimité I De temps en temps, au coin du feu, on pousse un soupir. — Qu'est-ce que vous avez, mon cher Jean, dit papa Larreau, qui se trouve là? — C'est ma balle qui m'élance. — Ah diable I il pleuvra demain. —On parle d'autre chose, et on n'y pense plus. L'écho de ces petites infirmités ne doit pas dépasser le seuil du logis. Voilà la vérité. Si maintenant vous me permettez de vous ouvrir mon vieux cœur, je vous dirai ceci : En matière de théories morales, les Convictions sont des faux nez que les papas et les nourrices vous infligent, et dont on est dupe toute sa vie. Ne soyez pas étonné. Je veux bien que Ton ait une conviction devant

884 AUTOUR D'UNB SOURCE.

UQ fait matériel : mon gilet est blanc, votre cravate est bleue, voilà des certitudes,... et encore! Ouvrez le Hvre de Chevreul avec un sens critique vraiment dégagé de toute influence, et lorsque vous aurez constaté ce qu'est le nerf optique, à combien d'erreurs, d'aberrations, ses sensations sont soumises, vous vous direz : Il est certain que le gilet de mon beau-père me paraît blanc, que ma propre cravate m'a tout Tair d'être bleu de ciel : mais du diable si je risquerais deux poils de ma barbe pour affirmer cette quasi-certitude. Si donc on est sujet à erreur en matière de sensations physiques, que sera-ce dans le royaume des sentiments 1 Tout est discutable, mon cher ami, tout, absolument tout. Dans les camps les plus opposés, il y a des gens de très-bonne foi qui se traitent mutuellement d'imposteurs et de fripons. Je dirai même une chose, c'est que la foi, politique ou religieuse, peu importe, a pour cause, pour soutien, pour appui, l'incrédulité, et réciproquement, cela tombe sous le sens. Les déistes et les athées, les matérialistes et les spiritualistes, les républicains et les autoritaires, se rendent sans s'en douter de mutuels services : ils se font vivre, se donnent la réplique ; ce sont des compères inconscients d'eux-mêmes, et d'autant plus précieux les uns pour les autres qu'ils ignorent absolument l'action vivifiante des blessures qu'ils se font.

— Ce que vous dites-là, mon cher beau-père, est d'un penseur profond; mais la mise en pratique de vos théories demande un tempérament particulier. Jouer perpétuellement un rôle, soutenir, si besoin est, le contraire de ce qu'on pense...

— Vous êtes un enfant I il faut toujours penser œ que l'oa veut soutenir,

AUTOUR D'UNB 80URCB.

— Mais cela est-il vraiment possible?

— À coup sûr, si Ton est un homme assez sapériear pour rester en dehors de toutes les questions. Vous êtes le même homme depuis dix ans ; voyez cependant combien vos idées ont changé. N'avez-vous pas cm d'abord que votre naissance vous obligeait à l'inaction, et n*avez* vous pas tiré pieusement, noblement, le diable par la queue, à la seule fin de ne pas déshonorer vos ancêtres?

— Je vous accorde cette folie, j'ai eu tort.

— Peu à peu vous avez compris que ces ancêtres, en vous donnant leur nom, vous avaient légué un capital considérable, vous imposant Tobligation morale d'exploiter ce capital et d'en tirer les revenus indispensables à la dignité de votre naissance, à la satisfaction de vos goûts aristocratiques. Ils vous mettaient entre les mains un outil merveilleux; n'était-ce pas reconnaissance et respect que de vous servir de cet outil en habile homme?

— Sans doute, à un certain point de vue.

— A l'heure qu'il est, les non-valeurs sont honteuses, on ne les excuse, on ne les pardonne sous aucun prétexte. Vous avez des terres, faites-les valoir; on vous exproprierait. Vous avez un nom, un titre, des vertus morales, des beautés physiques, faites valoir tout cela; c'est le seul moyen de conserver votre place de privilégié. La noblesse française a d'abord établi son autorité à grands coups' d'épée à deux mains. Or, le jour où l'on s'est battu avec des canons et des pistolets, est-elle restée inactive parce que les armes étaient changées? Pour le moment, les pistolets et les canons sont remplacés encore par le commerce et Tindustrie. Défendez votre blason, morbleu f à coups de billets de banque, suivant la mode et les exi« gences du temps (A vous vive^ ! h yousiure que vous n^

180 AUTOUR D'UNE 80URCB.

VOUS attirerez pas la sympathie d'un seul électeur en vous présentant à la prochaine assemblée dans cette cuirasse damasquinée que porta Raoul de Manteigney, et qui est au bout de la galerie. En 1550, la vue seule de cette armure eût fait courber la tête à vos vassaux, et ils eussent tous voté pour vous avec enthousiasme. Parbleu 1 restez grand seigneur, souhaitez, aimez les mêmes choses que vos ancêtres, c'est-à-dire la fortune, l'autorité, le bien-être; seulement ne vous croyez pas obligé pour cela d'endosser leurs vieux habits mangés aux vers. Employez des moyens différents pour arriver au même but V

Telles étaient les causeries intimes auxquelles se livraient le beau-père et le gendre. Celui-ci, d'abord choqua par la forme rude sous laquelle le capitaliste exposait ses idées, y prit goût peu à peu, fut bientôt converti, et entra courageusement dans sa nouvelle carrière. Dès lors rien ne lui parut inutile. Il organisa des comices agricoles, fit des tentatives pour l'exploitation des carrières de marbre de la montagne, composa des rapports sur une foule de questions importantes. Son activité devint prodigieuse : il avait fait depuis longues années des économies de travail considérables. Il tenta des expériences, émit des idées, proposa mille choses, devint l'ami du préfet, qui un beau soir à dîner, lui cacha sous sa serviette un bout de ruban rouge qu'il venait d'obtenir pour lui.

Quant à la comtesse, elle ne savait comment remercier le ciel de son bonheur. Elle possédait son mari, elle avait retrouvé son cœur, elle le voyait enfin tel qu'elle l'avait rêvé, c'est-à-dire entouré, fêté, riche, en passe d'arriver à tout, maître de maison plein d^aistnce et de

AUTOUR D'UNB SOURCB. 88?

noblesse, portant avec dignité le grand nom de Manteigney. De son côté, le comte Jean avait rapidement compris que le concours de sa femme n'était pas d'une mince importance dans la tâche qu*il avait entreprise, et, comme il ne faisait plus les choses à demi, il était devenu le modèle des époux ; puis, très-rapidement, il avait pris goût à ces vertus conjugales qui consolidaient sa situation. Le ruban rouge acheva de le rendre tout à fait amoureux de la comtesse. Peut-être n'ignorait-il pas qu'elle était pour beaucoup dans cette faveur.

XXXYIII

Il y a quelques jours, le comte s'étant absenté après le dîner pour aller visiter une de ses juments qui était fort souffrante, M. Larreau, la comtesse, l'abbé Desvialle et le préfet se trouvaient seuls dans le petit salon bleu et devisaient agréablement. Au bout d'un instant, M»« de Manteigney s'arracha lentement des coussins au milieu desquels elle était étendue, se mit au piano, enleva une demi-douzaine de bracelets qui pouvaient la gêner, et entama l'ouverture de Don Juan.

S'il est un moment où la musique est délicieuse, c'est à coup sûr après les repas, alors qu'en petit nombre et bien confortablement assis on peut déguster à loisir, sans souci des voisins... Dans ces conditions, la musique est un plaisir délicieux. L'abbé Desvialle et le préfet, qui l'aimaient ainsi, s'enfonçaient dans leurs fauteuils et se laissaient pénétrer. Quant au capitaliste, moins sensible à ces délicatesses, il s'était rapproché d'une lampe et parcourait les journaux et les brochures entassés sur

888 AUTOUR D'UNB SOURCE.

la table. L^une de ces brochures contenait sans doute un article du plus haut intérêt, car, la comtesse ayant cessé de jouer, M. Larreau ne leva pas les yeux et continua sa lecture. Cette façon d*agir n'était point dans ses habitudes ; il était toujours le premier à complimenter sa fille, et, quoiqu'il eût la musique en horreur, il était d'ordinaire à la fin de chaque morceau rayonnant et enthousiasmé. « Monsieur mon père est^il satisfait? dit la comtesse en touchant de son doigt l'épaule du capita< liste. »

Celui-ci se redressa tout à coup comme un homme que Ton réveille en sursaut. <( Pardon, mignonne, je n'ai point entendu; je lisais quelque chose de fort intéressant.

— Voilà qui est aimable, et peut-on savoir le titre de cette brochure?

— Les Annales de la Propagation de la Foi. Il y en a là cinq ou six numéros qui n'ont pas même été coupés, mais celui-ci contient une lettre bien étonnante.

— De quoi s'agit-il donc? fit l'abbé Desvialle, quelque martyre sans doute, quelqu'une de ces actions héroïques dont nos saints missionnaires sont coutumiers?

— Je vais vous lire cette lettre, murmura Larreau en rajustant son pince-nez. « Cher et vénéré collègue... » etc., etc. « je vous passe tout le commencement. Âh! voici:

€ Kiieii«tiDg-i>ac6, 6 décembre 18...

a L'épouvante r^nait partout. Les bandits, poursuivis par les troupes impériales, mais bien plutôt guidés par elles, pénétrèrent dans la province. Je n'en célébrai pas moins la sainte messe comme' ^ Tordinaire, dëmàndbfit

AUTOUR D*UNB SOURCB.

à Dieu sa divine protection qui seule pouvait nous sau^ ver. Après Tofiice, nous transportâmes les vases sacrés, les livres et les registres dans un endroit écarté, et les enterrâmes ^à 100 mètres environ dans le bois; après quoi nous nous préparâmes à fuir vers la montagne en emportant les enfants et les vieillards dans les filets qui sont les litières ordinaires du pays. Mon âme était enva« hie par une mortelle inquiétude. Nous n'avions pu réunir que quelques provisions de bouche, insuffisantes à coup sûr ; mais l'important était d'arriver à temps dans la montagne, et tout me faisait craindre que nous ne fussions arrêtés par les bandes sanguinaires au milieu même de la grande vallée qu'il nous fallait traverser. Notre seul espoir était... »

— Ce n'est pas gai ce que vous lisez là, murmura le préfet, qui avait encore le Don Juan dans les oreilles.

— L'héroïsme de ces saints martyrs de la foi est vraiment sublime , ajouta l'abbé Desvialle en poussant un petit coussin sous ses escarpins vernis.

— Tous les mi^ionnaires partent de la rue du Bac« n'est-ce pas, monsieur l'abbé? C'est là leur maison centrale?

— Oui, madame. Quelle délicieuse église !

— N'est-ce pas? si coquette, si chaude, si bien fré* qu entée ! Oh ! s'il avait fallu me marier ailleurs que là, je crois vraiment que je serais restée fille. Ah I ah ! j'exagère peut-être un peu, mais c'est pour me faire mieux comprendre. Je ne lui reproche qu'une chose à cette église des Missions, c'est l'interminable corridor qui conduit à la sacristie, c'est un labyrinthe, on se «roit daqs les catacombes ; il vous passe de petits ^9-

AUTOUR D'UNB SOURCB.

sons ; on a peur d*ôtre attaqué. Ah! ah I ah ! j*exagëre toujours un peu, mais...

— Je vous en prie, laissez-moi continuer, poursuivi! le capitaliste; il est impossible que cette lecture ne vou! intéresse pas beaucoup.

« Notre seul espoir, le salut de mon cher troupeau, était tout entier dans l'énergie d'un nouveau missionnaire arrivé depuis peu de jours auprès de nous. Ce digne confrère qui, n'écoutant que sa pieuse ardeur, a renoncé à la cure dont il était titulaire en France et obtenu la grâce d'entrer dans les missions, est un homme grand et robuste , doué d'un courage, d'une fermeté rares. A peine eut-il appris le danger dont nous étions menacés qu'il insista fortement pour que nous abandonnassions le village. « Je me charge de tout, ajouta-t-il avec énergie, je garderai les maisons. — Mais vous c serez massacré, mon cher Roche, lui dis-je, votre vie « nous est précieuse et... »

— Gomment? interrompit la comtesse, Roche... Rochel Est-ce qu'il s'agirait de l'abbé Roche, l'ancien curé de Manteigney ?

— Je n'en serais pas étonné, répondit Tabbé Desvîalle; je crois avoir entendu dire à l'archevêché que l'abbé Roche était à l'heure qu'il est en Chine ou quelque part par là. Cest un homme d'avant-gardé, et je ne doute pas qu'il ne rende là d'importants services. Continuez, M. Larreau, cela en effet n'est pas sans intérêt.

— C'est tout simplement splendide, vous allez voir ; je poursuis : « Mais vous serez massacré,... etc. — Cela (c n'est pas certain. Dans tous les cas, je saurai retenir id « 068 sauvages assez longtemps pour vous donner le tempi

AUTOUR D'UNE SOURCE. Mt

r< de g[agner la montagne. » Je l'embrassai avec des larmes dans les yeux, et nous partîmes.

« Notre pauvre hameau n'a qu'une entrée fort étroite Le courageux missionnaire y accumula tout ce qu'il put y porter de meubles, de planches, non pas dans le dessein d'opposer aux brigands un obstacle sérieux, mais pour leur faire croire à une résistance qui peut-être retarderait leur attaque. Cela fait, il s'enferme dans une des premières cabanes, se barricadé du mieux qu'il peut et attend pendant une heure environ. Alors apparaît à l'entrée du village un faible détachement de brigands, fort inquiétés par les défenses qui leur barrent le chemin. Le courage n'est pas leur fait, ils se consultent; lentement, un à un, ils se font un passage au milieu des meubles entassés et pénètrent dans le village, le sabre à la main et l'oreille au guet. Là encore ils s'arrêtent, hésitent, le silence qui règne autour d'eux les effraye plus encore que n'aurait pu le faire notre résistance. Durant ce temps, notre vénéré Roche compte les minutes, est avec nous par la pensée ; il devine que nous ne pouvons encore être en sûreté, et il adresse au ciel ses plus ardentes prières. Les bandits se décident enfin, et, soit par l'effet du hasard, soit qu'ils aient aperçu la tête du missionnaire, qui les observait par une fente du toit, ils vont droit à la cabane où il est réfugié, et frappent à la porte en poussant des cris. Voyant qu'on ne leur répond pas et que la porte reste close, ils tentent de l'enfoncer et bientôt y parviennent. Sept ou huit de ces démons se précipitent «lors dans ia maison, prêts à exterminer les malheureux chrétiens Qu'ils espèrent y trouver ; mais notre courageux collès^ue, qui veut avant tout gagner du temps, saute par une

lucarne qui est derrière la cabane, et, faisant le grand tour, tombe à Timproviste sur les trois ou quatre bandits qui sont restés prudemment en dehors, renverse Tun d'eux, s'empare de la lance qu'il tient à la mam, et, nouveau Samson, charge les autres avec une vigueur surhumaine. Les Philistins restés à la porte sont bientôt hors de combat, demandent grâce au milieu des cris de douleur que leur arrachent leurs blessures, tandis que ceux qui ont pénétré dans la maison, glacés d'effroi par les clameurs du dehors, se croient cernés, perdus, se précipitent par toutes les issues et s'enfuient à toutes jambes.

<c Notre héroïque confrère était maître du champ de bataille. Sans doute ces misérables étaient loin de s'attendre à trouver dans une robe noire un aussi rude guerrier. Meurtris, blessés, incapables de se relever, ils attendent que leur vainqueur, imitant leur férocité vienne les achever d'un dernier coup ; mais dans un soldat du Christ la clémence et la charité égalent le courage. Notre cher confrère s'empresse à leur porter secours, il court leur chercher de l'eau, les aide à rafinichir leurs lèvres brûlantes. Le soldat se transforme en sœur de charité, et ce n'est qu'en entendant le bruit d'une troupe plus nombreuse qui s'approche rapidement que le missionnaire se réfugie dans une autre cabane et s'y enferme de nouveau, espérant renouveler la scène qui lui a si bien réussi ; mais cette fois les assaillants arrivent par centaines; en un instant le village est envahi, les portes enfoncées ou brisées. Notre malheureux ami, acculé dans un coin de la chambre où il s'était réfugié se défend héroïquement, songeant encore en ce momeni de détresse à nous gagner du temps et à concentrer sur

AUTOUR ]>*UNB SOURCB.

lui la fureur de tous ces païens» H fait mordre la poussière aux plus proches, qui, pressés par la foule, ne peuvent éviter par la fuite ses coups redoutables; enfin, écrasé sous le nombre, exténué, blessé lui-même asseï gravement, couvert de sueur et de sang, il «st terrassé, garrotté, traîné dehors.

a II est bien probable que, si notre cher conilrère eût eu affaire comme la première fois à la horde sanguinaire des révoltés, il eût immédiatement payé de sa vie une aussi prodigieuse résistance; mais cette seconde troupe n*était autre qu'un détachement de Tannée impériale dont le missionnaire nouvellement débarqué ignorait encore les insignes.

(( On le conduisit donc à la ville voisine ainsi qu*un malfaiteur. Durant la route, les soldats qui Tentouraient le piquaient de leurs armes pour accélérer sa marche, ralentie par ses douloureuses blessures. Cependant il puise dans le souvenir de notre divin Sauveur un courage surhumain ; il ne pousse pas une plainte, et c'est avec un sourire qu'il descend dans un cachot obscur et profond où il se trouve en compagnie de misérables criminels qui Taccablent d'injures et de mépris... »

Larreau souffla pendant un instant.

a Ce récit est très-dramatique, murmura le préfet, un peu long, mais fort bien écrit.

— J'en ai les larmes aux yeux, s'écria la comtesse ; pauvre, pauvre curé I il me semble le voir au milieu de ces démons I « Et instinctivement elle tourna son regard vers un écran chinois où deux guerriers du Céleste-Empire sont brodés en fil d'or sur un satin écarlate. Le capitaliste reprit avec émotion sa lecture.

« Le surlendemain seulement, on vint l'arracher de

844 AUTOUR D'UNB I^OURCB.

ce lieu d'infamie pour le traîner devant ses juges. C'est alors que notre vénéré confrère s'est montré par son héroïsme au-dessus de tout éloge, Il était accusé, en apparence au moins, d'avoir résisté à l'armée impériale, d'avoir fait cause commune avec les rebelles et de s'être opposé aux volontés de l'empereur; mais au fond son litre de chrétien fut la véritable cause des atrocités qu'on lui fit subir. On feignit de croire à une conjuration, à un complot poUtique dont on l'accusa impudemment d'être un des chefs.

« Je veux vous relater son dernier interrogatoire, il est de nature à enflammer d'ardeur les jeunes prêtres des missions. Je tiens les détails qui vont suivre de l'interprète qui me les a transmis, étant d'une famille chrétienne, et se trouvant lui-même, par la grâce de Dieu, en bonne voie de conversion.

« Tous les princes du sang siégeaient au tribunal. A leur droite étaient les mandarins lettrés, à leur gauche les mandarins militaires. La salle était encombrée de soldats, et tout au fond s'agitait une foule de spectateurs avides. Au pied même du tribunal se tenaient les bourreaux devant les instruments de supplice rangés avec beaucoup d'ordre.

« Le président demanda en lui montrant plusieurs autres accusés : « Reconnais-tu quelqu'un de tes complices parmi ces gens?»

« Il répondit : « Je n'ai pas de complices; pourquoi en aurais-je? »

« Les mandarins se regardèrent, et l'un d'eux ordonna qu'on l'attachât au piquet et qu'on lui infligeât dix coups de rotin pour ^ lui faire avouer le nom de ses complices.

AUTOUR D'tJNB SOURCB. 845

« Il supporta ces coups de rotin sans dire un mot, sans même que son visage changeât de couleur.

(( — Il est entêté, dit le mandarin. — Et s' adressant au martyr : « Voyous, dis la vérité, et tu seras pardonné; mais si tu continues à nier ton crime, nous te traiterons avec plus de sévérité encore.

« 11 répondit : « Est-ce que j*ai l'air d'un homme qui a peur?

(( Et il dit cela avec un air de si grande fierté, prome* nant sur le tribunal un regard si assuré, que le président le fit remettre au piquet et fustiger de nouveau.

<f Deux bourreaux se succédèrent, et lorsqu'il fut délié, n'ayant pas proféré une plainte, il dit: « Je frappe plus fort que cela, vous êtes des enfants.

(( Alors tous les mandarins furieux se mirent à parler à la fois. L'un disait : « On te fera tenailler. » L'autre : « Il faut qu'on lui ai fait avaler une médecine qui l'empêche de souffrir. — Veux-tu donc résister au tribunal tout entier? vociférait un troisième.

a — Pourquoi ne cries-tu pas lorsqu'on te frappe, orgueilleux, entêté?

« — Je garde le silence, parce que j'aurais beau crier que vous ne me feriez pas grâce d'un coup de rotin. Pourquoi donc me fatiguer en cris inutiles? Je souffre beaucoup lorsque vous me frappez, mais je veux vous faire voir que le bon Dieu que j'adore donne à ses enfants la force de supporter la douleur.

« — Tu mourras sous les tenailles I

« — Je n'ai pas plus peur des tenailles que du bâton. Si j'avais peur de quelque chose, je ne serais pas ici.

« — Et tu ne veux rien avouer?

« — Puisque je vous dis qaeje n'ai rien à dire.

fi Od rattacha encore au poteau, et l'on se mit à frapper de plus belle. Tous les yeux étaient fixés sur lui; il y avait dans la salle une grande rumeur, et les juges, excités par l'héroïsme de ce saint homme, considérant son silence comme une insulte, poussés d'ailleurs par cette sourde haine qu'ils ont contre les chrétiens, criaient aux bourreaux: «Frappez plus forti frappez plus fort! » (( Et lui, s' exaltant sous les coups, le visage illuminé par la grâce d'en haut, criait aussi de sa puissante voix qui dominait les bruits de la foule et les injures des mandarins: « Frappez donc, ôtes-vous à bout de forces?.,. « Mon Dieu, pardonnez-moi mes fautes

« On voyait sous sa chair ensanglantée les muscles de ses membres herculéens se contracter, si bien que les cordes semblaient lui entrer dans la chair, et le poteau auquel il était attaché gripçait conmie le màtd'unnaviie lorsqu'il fait grana vent.

« Gela dura longtemps ; on le déWa et on l'étendit sur une natte. Son corps était en lambeaux, il était couvert de sang, et dans son visage, dont la vie semblait avoir disparu, on ne voyait que ses yeux étincelants. On le reconduisit dans un cachot où il resta seul. Il était hideux et sublime. Sur son passage, les femmes reculaient épouvantées.

« Cependant j'avais été prévenu de tout cela par un néophyte, et, sans réfléchir à ce que pouvait avoir de dangereux ma démarche, j'arrivai en toute hâte et de^ mandai avec instance la permission de pénétrer dans la prison du martyr. La crainte de s'attirer la juste colère des autorités françaises empêcha le tribunal de me refuser ce que je demandais, et la ,porte du cachot me fut ouverte. Hélas! ma plume se refuse à vous tracer le tableau

AUTOUR D'UNB SOURCB. 847

qui s'offrit à mes yeux, inaperçus tout d'abord notre cher GOûfrère étendu sur la terre, il râlait encore. Sans doute ses blessures s'étaient rouvertes, et il s'en était suivi une hémorrhagie, car il baignait dans une mare de sang. Je m'approchai de lui, je voulus lui parler, j'embrassai son front glacé; mais il n'avait plus sa connaissance, son âme était prête à s'élancer vers Dieu, et en effet il expira dans mes bras quelques minutes après mon arrivée, tandis que je lui donnais ma bénédiction.

(( Telle est, messieurs et vénérés confrères, la mort exemplaire de ce généreux martyr de la foi ; son sort est digne d'envie, le ciel nous réserve une pareille fini Puisse aussi cet héroïsme éclairer enfin les païens et leur faire comprendre qu'un tel courage vient de Dieu seul. C'est lui qui a tout fait, c'est à lui qu'en doit revenir la gloire.

c" Non nobis, Domine, non nobii, sed nomini Uw da gloriam. »

Cette lecture fut suivie d'un assez long silence. L'abbé Desvialle, qui depuis dix minutes faisait tourner sa tabatière entre ses doigts, fut le premier à le rompre : « C'est une mort admirable, dit-il, véritablement admirable, et je veux dès demain célébrer une messe*. • Vous y viendrez, n'est-ce pas, madame? »

La comtesse ne répondit pas; elle était fort pâle, et, renversée dans un fauteuil, elle semblait avoir perdu connaissance. « J'avais bien besoin de lire toutes ces horreurs devant elle, s'écria M. Larreau en se précipitant vers sa fille.

— Des sels, un verre d'eau I ajouta le préfet.

— Cela n'est rien, me voilà remise, dit la comtesse ea

348 AtJTOUR D'UNB SOURCB.

se relevant. Pauvre curé!... pauvre Qurél,.. Cette horrible mort m'a bouleversée, et moi qui avais presque oublié au fond d'une armoire le souvenir qu*il me laissa en partant;... on est ingrat vraimentl

— Qu'est-ce que ce souvenir, mon enfant ?ïu ne m'as jamais parlé de ce souvenir... .

— Ehl sans doute, lorsque je regus ce cadeau, on était si mal disposé pour le pauvre curé que je ne crus pas devoir en parier... C'est un crucifix magnifique; je vais aller le chercher, je Tavais mis sous clé, et puis je n'y ai plus pensé.

— Non pas, chère enfant, tu n*es pas remise de ton émotion; il ne faut pas te déranger, je vais sonner ta femme de chambre...

— Elle ne saurait le trouver. D'aillears un peu de mouvement me fera du bien. »

Lorsque M""« de Manteigney eut quitté le petit salon, le capitaliste reprit la conversation : « Mais que diabJe a-t-il été faire là-bas, ce cher abbé Roche? Quand je dis ce cher... Enfin je ne lui en veux pas, quoiqu'il ait quitté le pays de la façon la plus inconvenante, sans même me faire une visite de digestion, à moi qui lui avais témoigné une confiance, une amitié I... Heureusement que je suis cuirassé sur ce chapitre-là, j'en ai tant vu dans ma pauvre vie 1 C'était d'ailleurs un homme rude, peu fail <\ux usages...

— Sa vocation parlait en lui très-haut, fit observer A. Desvialle avec un sérieux plein d*onction. La mission lu prêtre est celle du sacrifice, mon cher M. Larreau; vous ne pouvez comprendre cela. Et la perspective, la presque certitude du martyre est une séduction divine qui enflamme et transporte.

AUTOUR D'UNB SOURCB. 849

— Vous me faites venir Feau à la bouche, cher curé, donnez-moi donc une prise. La vérité sur Tabbé Roche est celle-ci : je me connais en hommes, j'ose le dire, et je crois Tavoir jugé avec impartialité. Sous son apparente simplicité, le défunt était un gaillard extrêmement fort; seulement il cherchait sa voie, son objectif,... il n'avait pas trouvé son objectif : de là ses hésitations, ses hardiesses intempestives, ses inconséquences. Ne croyez pas qu'il soit parti pour la Chine sans une raison sérieuse.

— Vous m'étonnez, murmura Tabbé Desviàlle.

— Quelque entreprise, quelque coup de main tentait son ambition, c'est moi qui vous le dis; tenez, j'y songe, ces Chinois l'ont accusé d'être à la tête d'une conspiration politique. Ehl eh! cela ne me parait pas si fou. Ne souriez pas, mon cher curé, sait-on jamais ce qui se passe dans ces cervelles-là?

— Voilà ce christ d'ivoire, fît la comtesse en rentrant dans le salon suivie de sa femme de chambre. Mettez ce crucifix sur la table, Marie... C'est bien, je n'ai plus besoin de vous. N'est-il pas vrai que cela est fort beau, mon cher curé ? Et vous, monsieur le préfet, qu'en pensez-vous? Comme tout cela est finement sculpté, que de sentiment dans ce Christ mourant... La tête, voyez la tête, elle est admirable.

— Le cadre lui-même est merveilleux.

— C'est un morceau capital et à coup sûr d'un grand prix.

— Mais comment ce chef-d'œuvre se trouvait-il entre les mains d'un humble curé de campagne, trop pauvre à coup sûr pour l'avoir jamais acheté de ses deniers !

— Je me souviens, dit la comtesse, que ce pauvre abbé Boche me conta la chose, et d'une façon bien touchante.

850 AUTOUR D'UNB SOURCB.

Cette merveille lui était tombée du ciel, pour ainsi dire, à sa sortie du séminaire; le roulage avait déposé chez lui une caisse contenant ce crucifix, et en dépit de tous ses efforts il avait toujours ignoré le nom de la personne qui lui envoyait ce cadeau.

— Il ne faisait rien comme tout le monde, cet excellent abbé Roche, remarqua Larreau.

— Voyons, père, ce n'est pas le moment de plaisanter. Il parlait de cela avec tant d'émotion ! Peut-être y avaît-il là-dessous quelque souvenir de famille qu'il devinait sans pouvoir l'expliquer. Il y a dans la vie de certains hommes des mystères...

— Oh! la famille de M. Roche! — L'abbé Desvialle, qui avait prononcé ces dernières paroles, s'arrêta tout à coup. — Tout cela est modelé avec un art infini. »

A ce moment, le comte de Manteigney apparut, soulevant la portière. Son visage exprimait une violente contrariété. — Morte! fit-il enôtant ses gants rouges, morte! Ah! je suis désolé...

— Vous voulez dire : il est mort, mon cher Jean. Ah! mon Dieu oui... Enfin !

— Non pas, le poulain va très-bien; c'est ma pauvre jument qui est morte. Tiens! qu'est-ce que c'est que ce crucifix'?... Magnifique chose!... Mais je connais cette sculpture, je l'ai vue cent fois. Il retournait le crucifix de tous les côtés, et à mesure qu'il l'observait avec plus J'attention, ses souvenirs semblaient se préciser. — Je reconnais ce velours rouge, je me rappelle cette brècluque vous voyez dans le cadre. Qu'il y a longtemps, mon Dieu! Tenez, ici, au bas, il y avait une coquille en argent qui servait de bénitier; est-ce qu'elle est perdue, cette coauille; Hais ou donc a-t-on retrouvé ce cmcifix?

AUTOUB D'UNB 80URCB. SU

l'ai fait chercher partout dans le château. Que je suis heureux de le retrouver! Il était accroché dans le lit de la grande chambre jaune où ma mère est morte. — Puis se retournant vers la comtesse : — Vous ferez remettre cette relique dans la place qui lui appartient, et dont on n'aurait pas dû l'enlever, n'est-ce pas, ma chère î

— Certainement, mon ami, répondit la jeune femme qui était tremblante, certainement »

Personne n'osa reprendre la conversation interrompue par l'entrée du comte. De l'héroïque martyr, il ne fut pas dit un mot.

Et M. de Manteigney, voyant que tout le monde restait silencieux, reprit avec animation. « A-t-on idée d'imbéciles pareils I En s'apercevant que la pauvre bête était prise de coliques, vous croyez peut-être qu'ils se hâtent de m'avertir? Pas le moins du monde. Sous prétexte que je suis en train de dîner, ils vont chercher te vétérinaire du bourg I... Pauvre bête !

— Vous parlez du vétérinaire?

— Non pas, je parle de ma jument. Ah! ahl ah ! je nf ai» pourtant pas en train de rire.

— • La confusion est excusable. Ah ! ah t ah î «-Messieurs, voici le thé. n

Page 1