‹ Autour d'une trône, Catherine II de Russie: laborateurs; ses amis; sesChapitre 13 sur 39 · LES IDÉES PHILOSOPHIQUES EN RUSSIE. — NOVIE.OF · texte numérisé non relu

LES IDÉES PHILOSOPHIQUES EN RUSSIE. — NOVIE.OF

▼ ON-VISIN. — RADIGHTGHEF (1).

I. Le mouyement des idées en Russie et la Révolution française. — Raramzine et VoD-Visin en France. — Double courant partageant le inonde intellectuel russe. — II. Novikof. — Le franc-maçonnisme et rilluminisme. — Saint- Martin. — Commencement des hostilités. — Le procès de Movikof. — III. Un philosophe et un réformateur russe. — Radichtchef. — La poste des âmes, ^ Le voyage Je Saint-Pétersbourg à Moscou, — Condamnation. -— Mort«

Au moment où Catherine se laissait entraîner à une rupture violente avec ses anciens amis de France et de Suisse, elle arrivait aussi à des actes de violence dirigés contre les représentants locaux de Tesprit philosophique. Car il en existait en Russie quelques-uns, tolérés jusqu'à présent et même amicalement traités parfois, sinon courtisés comme leurs rivaux étrangers. Ceux-ci sont moins généralement connus. Us méritent pourtant de Tétre , quand ce ne serait que pour la vue qu'ils nous ouvrent sur le milieu auquel ils appartiennent. En eux précisément s'accuse avec une netteté expressive et un relief saisissant la dissemblance, signalée par nous au début de ce chapitre, du type intellectuel et moral qu'ils personnifient et la

(1) Archive du prince Vorontsof, V et XII ; Rruckh br. L'opinion en Russie pendant la Révolution française (Ancienne et nouvelle Russie, 1876, IV, 71); Notes publiées dans le VII* volume du « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe • ; Dbsciumps, Les sociétés secrètes ; lucrsKi, Mémoires (Archive russe, 1870, XII); lEcnsFSKi, OEuvref, Moscou, 1871; LonouiirOF, Novikof et les Martinistes ; NiBZiBLEMOF, Novikof, éditeur de journaux; Notes et documents àaintV « Archive russe » , 1879, III, 75 ; dans 1' « Antiquité russe » , 1877, p. 456 ; dans le « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe », XLII, 224-7; Pytinb, Études dans le • Messager de l'Europe », 1865, V; 1867, 2, 34; 1868, 6 et 7; 1870, 10; 1872, 1, 2 et 7 ; IUdichtcuef, Notes sur mon père dans 1' « Antiquité russe « , 1872, et Étude dans le « Messager russe », 1858, 23; Rambacd, Uopinion russe pendarU la Révolution (Revue politique et littéraire, 14 septembre 1878) ; Sodbomluiof, Radichtchef et le voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou^ Pétershoui^g, 1883.

divergence naturelle de son développement par rapport au type classique de TOccident.

On a diversement épilogue sur les sympathies éveillées en Russie, ou du moins au milieu d'un groupe de Russes professant quelque esprit d'indépendance, parle mouvement d'idées dont la Révolution fut Faboutissement logique, quoique désastreux à beaucoup d'égards. Deux princes Galitzine prenant part, le fusil en main, à la prise de la Rastille; Karamzine arrivant à Paris, en mars 1790, lu cocarde tricolore au chapeau et l'enthousiasme dans l'àme; le futur ministre d'Alexandre, le jeune comte Strogonof, conduit aux séances de la Constituante par son précepteur Romme, inscrit par lui au club des Jacobins, et s'écriant : « Le plus beau jour de ma vie sera celui où je verrai la Russie régénérée par une semblable révolution » ; ces acteurs inattendus, jouant leur rôle dans le grand drame, ont servi tour à tour de thème à d'agréables ou hostiles commentaires. Â regarder les choses de près, il faut en rabattre, et de beaucoup. Karamzine a consigné la réalité des impressions recueillies par lui en France dans une série de lettres, dont le contenu (1 ) est fait pour provoquer, à un point de vue plus général, un sentimentanalogue à celui qu'éveillait naguère, dans un groupe de romanciers français, la correspondance inopinément publiée d'un grand romancier russe dont ils se croyaient les amis. La note qui y domine est l'horreur inspirée à ce prétendu enthousiaste de la Révolution par la plupart des actes et des pratiques révolutionnaires.

Karamzine avait été précédé en France par un des hommes les plus éclairés et les plus indépendants de la Russie d'alors : à la fin de 1777 Von-Visin, l'auteur du Brigadier , s'établissait à Montpellier, d'où il venait ensuite à Paris. Correspondant avec sa sœur et avec un de ses amis , le comte Panine , il nous a fait aussi la confidence de ses façons de voir et de sentir les choses du pays et de l'époque qu'il y traversait. Ses apprécia*-

(i) Eliet ont été publiées en 1792 par la Gazette de Moscou et plus récemmeitt mais avec quelques lacunes, dans une traduction française : Lettres d'un voyoh geur, Paris, 1867.

lions sont sévères pour la monarchie , mais plus sévères pour la société qu'il aperçoit battant en brèche cette monarchie à moitié écroulée déjà. Il en critique et en dénigre jusqu'aux côtés les plus séduisants, ceux qui, à nos yeux, constituent aujourd'hui encore le charme de ce monde disparu et en rachètent les faiblesses et les égarements. Dans les réunions la musique est exécrable et la conversation sans portée ; dans les repas la cuisine souvent excellente est gâtée par un service mal fait. Tout lui parait sacrifié aux apparences. Il fouille d'un œil indiscret de commissaire-priseur les dessous — moins soignés sans doute alors qu'aujourd'hui — de ce monde élégant et en dénonce les misères intimes : une chemise en toile grossière sous un flot de dentelles, des taches de graisse sous un jabot éclatant de blancheur. Il voit telle grande dame dînant dans sa cuisine lorsqu'elle est seule pour économiser le feu de sa salle à manger. Il n'a pas plus d'indulgence pour l'esprit que pour la forme : on pense peu dans cette société frivole, car on y parle trop, et le peu d'idées qu'on y a n'est qu'un mélange d'ignorance et de superstition. Quant aux mœurs , leur dépravation est arrivée au comble : l'honneur et la probité n'existent qu'en paroles, et les autres vertus ne paraissent même pas dans les discours. Les deux traits essentiels, enfin, du jugement qu'il porte et développe ainsi, sont d'abord une forte tendance conservatrice : la monarchie bourbonienne lui fait l'effet d'un édifice «' où il est malheureux de vivre, mais qu'il serait pourtant désastreux de détruire n ; et ensuite, l'idée non moins solidement établie dans son esprit de la supériorité possédée par son pays à tous les points de vue qu'il examine. En passant par Lyon, il observe que les plus belles rues de cette ville ne valent pas un piereoulok (ruelle) de Saint-Pétersbourg. Arrivé à Paris, il n'y voit qu'un mauvais lieu où il n'y a pour attirer les étrangers que les spectacles et les filles. Encore la tragédie est-elle médiocre et l'opéra insupportable. Une représentation du Brigadier à l'Ermitage lui semble évidemment d'un bien plus grand attrait.

Et ce ne sont pas là des impressions individuelles, des té-

moignages isolés. Dans toute la littérature russe contemporaine on aurait peine à découvrir une lueur de sympathie pour la France et pour le courant réformateur et émancipateur qui remporte à ce moment. Un mouvement très franc de réaction hostile s'accuse au contraire jusque dans les journaux de modes qui préconisent les robes à la reine et les coiffures à la contre-^r évolution. « La main tremble d'horreur en commen- « çant ce récit... » voici le début d'un article de la Gazette de Saint-Pétersbourg racontant la prise de la Bastille. « O Car- « touche! Cartouche! créateur incomparable dans ton genre, ce lève-toi, apparais à l'Assemblée nationale et demande-lui ta a réhabilitation. Tu peux être assuré qu'elle te rendra jus- « tice... » Voilà le ton qui prévaut dans la presse locale à partir de 1790.

La vérité est que les quelques Russes de ce temps, possesseurs d'un esprit ouvert aux idées de liberté et de réforme, se montrent également adversaires résolus des influences occidentales et plus particulièrement de l'influence française. Dans le mouvement émancipateur et réformateur qui se dessine vaguement à travers ce monde endormi, par un contrecoup inévitable de la grande secousse européenne, bien faibles, encore, perceptibles pourtant, deux courants apparaissent : l'un portant les éléments d'origine étrangère, les produits plus ou moins assimilés de la culture occidentale, française, allemande ou anglaise; l'autre essentiellement national, indigène, et luttant énergiquement avec le premier. Et c'est le second qui a avec lui les esprits les plus éclairés de l'époque et les plus ouverts, depuis Von-Visin, l'auteur dramatique, jusqu'à Boltine, l'historien slavophile; depuis Novikof, le fonda* leur d'écoles, jusqu'à Radichtchef, le pamphlétaire. Tous sont nationalistes, réformateurs et libéraux, mais à leur manière, qui n'est pas du tout celle des précurseurs et encore moins celle des auteurs directs de la grande Révolution.

SS8 LA SÉMIBAMIS DU KORD.

En attaquant avec vigueur quelques-unes des institutions qui lui paraissent faire obstacle au développement moral et matériel de son pays, la loi du servage entre autres, en allant beaucoup plus loin même dans cette voie que les penseurs de rOccident les plus hardis, Novikof, dont nous avons dit déjà les démêlés avec Catherine (1), se montre en même temps ennemi résolu du scepticisme auquel il voit inféodés les philosophes occidentaux. C'est même une réaction contre cette tendance qui le jette, en 1775, dans le franc-maçonnisme et par la suite dans ViUuminùme de Saint^Martin. Satirique ou moralisateur, il reste toujours mystique.

L'histoire du mouvement philosophique et réformateur en Russie se confond presque à cette époque avec Thistoire du maçonnisme, et ce maçonnisme russe porte de plus une marque spéciale : une tournure particulière d'idéalisme, d'ascétisme et d'exaltation y prévaut; la lutte avec le matérialisme irréligieux contemporain s'y accuse nettement; et en même temps les pratiques extérieures, les épreuves imposées aux adeptes y dépassent en bizarrerie et en cruauté tous les exemples occidentaux. C'est aussi sous sa forme la plus nuageuse, la plus passionnée et la plus excentrique à la fois que la secte se propage à Saint-Pétersbourg et à Moscou avec l'influence de Saint- Martin. Saint-Martin lui-même ne parait être jamais venu en Russie ; son prosélytisme a dû s'exercer à l'étranger parmi les voyageurs russes qu'il avait chance d'y rencontrer. Â Montbéliard il eut l'occasion de voir la belle-mère du grand-duc Paul, et celle-ci en fit depuis son oracle. Â Londres il séduisit le prince Alexis Galitzine et même, pour quelque temps, Simon

(1) Voy. Le roman (Tune Impératrice, p. 477.

LA COUR INTELLECTUELLE. LES PHILOSOPHES. t29

Vorontsof. Un gentilhomme polonais, Grabianka, Tamiral russe Pletcheief et le Bavarois Schwartz s'employèrent principalement en Russie à propager sa doctrine. Une société typographique fut établie à Moscou, où, avec les œnvres de Jacob Boehme, d'Ârndt et de Spener, se publièrent tous les manuscrits et toutes les traductions d'ouvrages français empreints de la religiosité morale de la secte. La littérature du pays en parut bientôt comme imprégnée, et la société russe s'y montra aisément accessible. Le livre de Saint-Martin Des erreurs de la vérité, traduit par Strahof, les Arcana cœlestia de Swedenborg trouvèrent à Saint-Pétersbourg et à Moscou des lecteurs passionnés. Novikof était Tàme de ce mouvement : la rupture de ses relations amicales avec Catherine s'ensuivit.

Catherine avait regardé d'abord d'un œil favorable le développement du courant; elle y voyait encore de l'eau pour son moulin : la franc-maçonnerie classique à laquelle Novikof et ses amis commencèrent par être ralliés se montrait bien pensante au point de vue gouvernemental, empreinte d'un loyalisme rassurant, et Catherine en était encore elle-même aux aspirations humanitaires et aux inspirations libérales de ses débuts. Il y eut échange de bons procédés avec les sectaires nationaux comme avec les philosophes de l'Occident. Une loge construite en 1784 à Saint-Pétersbourg, aux frais de la souveraine, porta le nom à^ Impériale. Â la même époque la maçonnerie polonaise s'organisait à Varsovie et adoptait pour le Grand-Orient national le nom de Catherine sous l'étoile du Nord. Les choses se gâtèrent quand Villuminisme parut à l'horizon. L'esprit positif de Catherine n'arriva pas à s'en accommoder. Nous avons indiqué, en parlant de ses œuvres dramatiques, comment la plupart en fut inspirée par une tendance de réaction et de lutte contre l'invasion des idées mystiques. Les relations des Martinistes avec la famille du grand-duc Paul contribuèrent à indisposer la souveraine. L'établissement, en 1788, d'une école à laquelle Novikof donne aussi le nom de Catherine, en écrivant pour la cérémonie d'inauguration des vers où « la maison de Minerve est dédiée à la Minerve russe » ,

ne suffit pas à améliorer les affaires du fondateur. Il est perdu déjà dans Tesprit de Catherine. Quand elle en vient, quatre ans plus tard, à s'occuper elle-même de l'éducation nationale, elle n'associe pas Novikof à son œuvre.

Ce n'est qu'en 1792 toutefois que, de ce côté aussi, eUe en arrive aux hostilités. La déclaration de guerre aux philosophes de France a pour suite l'entrée en campagne contre les Martinistes russes. Seulement ici ce n'est pas à coup d'épigrammes qu'aura lieu la bataille. En 1792 un prétexte futile, une infraction à des règlements concernant la typographie, sert à ordonner l'arrestation de Novikof. L'instruction du procès est confiée au prince Prozorovski et à Etienne Chechkovski, les deux maîtres de police de Saint-Pétersbourg et de Moscou; mais en réalité c'est Catherine elle-même qui en prend la charge. Elle y met sa passion habituelle, et même quelque chose de plus. Des notes de sa main, en grand nombre, ont été conservées, contenant le détail des questions a poser à l'inculpé. Plus que de l'emportement, une sorte de rage s'y laisse voir. Au fond, elle ne croit pas au caractère idéal du mysticisme auquel elle a affaire. Elle y cherche des motifs plus réels, des vues ambitieuses, des idées de complot et d'attentat. Le fantôme d'une conspiration au profit de Paul la hante en l'exaspérant. Novikof a eu le malheurde prêter des livres au prince héritier : vite, une saisie! Elle fait buisson creux : un des volumes se trouve contenir des extraits de Thomasa Kempis ! N'importe ! Après avoir ordonné la mise en jugement de l'accusé, elle se ravise et prononce ellemême la sentence sans autre procédure : quinze années de prison dans la forteresse de Schliissel bourg ; mise au feu des publications opérées par la société moscovite ; destruction de la maison où ont eu lieu ses réunions; fermeture de toutes les loges maçonniques de Russie. Ce n'est pas assez : jugé et condamné déjà, Novikof a encore à subir des interrogatoires sans fin; Prozorovski et Chechkovski s'acharnent sur lui tour à tour, et Catherine n'est jamais lasse de le questionner et de le tourmenter. Elle a oublié à ce moment une phrase qu'elle écrivait entre 1744 et 1764, et qui s'est conservée aussi dans le re-

LA COUR INTELLECTUELLE. LES PHILOSOPHES. Ml

cueil de ses notes autographes : « Yit^n jamais une manière tt de procéder plus barbare et plus digne des Turcs que de « commencer par la condamnation pour arriver ensuite à « l'enquête?... »

En 1 794 Novikof se trouve enfermé dans une casemate en compagnie d'un fabricant de fausse monnaie; il se plaint du manque d'air, de nourriture, de linge, de vêtements et de secours médicaux. Il a sollicité en vain les soins d'un médecin, prisonnier comme lui. Le procureur général Samoïlof s'en explique, il est vrai : les gardiens de la prison meurent euxmêmes de faim, et l'administration n'a pas de quoi payer les médicaments. Le malheureux publiciste n'est remis en liberté que deux années plus tard, au moment de l'avènement de Paul. Mais c'est fait de lui : malade de co/ps et d'esprit, irrémédiablement brisé, il ne retrouve plus l'équilibre de ses facultés intellectuelles et ne retourne au franc-maçonnisme que pour en adopter les pires excentricités 't ^ s plus grossières aberrations.

Dans le même sens et avec le même caractère, Radichtchef est un type encore plus accentué. Élevé comme page à la cour, envoyé aux frais de l'État à l'université de Leipzig, placé dans un des bureaux du Sénat, il semble longtemps un modèle de bon tchinovnik et de parfait sujet de l'empire autocratique et orthodoxe. Quelque chose pourtant s'agite en lui, et bientôt, dans la lutte sourde qui l'environne et où se combattent les influences et les tendances contraires dont nous avons marqué le point de départ et la direction, il ne devient pas seulement partie agissante : son àme elle-même apparaît comme un champ clos où se prolonge et se passionne le même combat. Dans le livre qui lui vaut une condamnation à mort : le Voyage

de Saînt-Pétersbourg à Moscou, dans une publication périodique : la Poste des âmes, par laquelle il a préludée ce coup d'audace, il subit notoirement, quant aux idées, Tinfluence de Raynal ; quant à la forme, il pastiche le Voyage sentimental de Sterne. Mais, dans l'application qu'il fait des idées ainsi empruntées du dehors aux problèmes de la vie locale, dans la question de Taffranchissement des serfs par exemple, il s'éloigne d'un bond à une distance égale et des uns et des autres parmi les hommes de l'Occident, et de Voltaire qui remet l'œuvre libératrice à la bonne volonté des propriétaires d'esclaves, et de Rousseau qui proclame le danger d'une émancipation précoce. Il veut, lui, l'affranchissement immédiat, sans précautions et sans conditions ; mais il le veut accompli par le gouvernement, sans autre secours. Il a foi au samodierjavîe, à la toute-puissance universelle et absolue du tsarat. Comme on lui demande, au cours de son procès, s'il a eu à se plaindre de la souveraine qu'il a osé offenser, il se récrie : comment pourrait-il avoir pour son auguste personne d'autres sentiments que ceux de tout bon Russe : la reconnaissance et la vénération ? Gela ne l'a pas empêché d'insérer dans son livre certaine Ode à la liberté, qui est d'un franc révolutionnaire, ni d'y exprimer la pensée que le plus bel éloge pouvant être décerné à un homme l'a été à Franklin dans le vers connu :

Eripuit cœlo fulmen, sceptrurmiue tyt'annis.

De la même manière il est sceptique et observateur fidèle des pratiques de sa religion, cynique et dévot, partisan de la théorie de l'égoïsme et altruiste exalté à d'autres moments. Un chaos est dans sa tète — celui-là même dont l'esprit russe tout entier n'est peut-être pas encore entièrement sorti à l'heure qu'il est.

Notez que son programme d'émancipation est exactement celui qui s'est trouvé réalisé, soixante-dix ans plus tard, et auquel les serfs de Russie doivent aujourd'hui leur liberté. Avec les allures accidentellement affectées d'un pamphlet son livre

LA COUR INTELLECTUELLE. LES PHILOSOPHES. t33

n'est d'autre part qu'un simple document de statistique politique et administrative. Il y rapporte Thistoire de trois jeunes seigneurs se concertant pour violer la fille d'un paysan et procédant à l'exécution de leur entreprise avec l'assurance justifiée d'une impunité absolue. 11 met en scène un administrateur de district que ses administrés n'osent réveiller pour lui demander les ordres nécessaires au salut de vingt hommes se trouvant en danger de mort. Il établit le compte des jeunes filles mises à mal dans un seul village par un propriétaire de serfs jouissant d'une réputation universelle d'humanité et d'honnêteté, et il arrive au chiFfre de soixante. « Mais c'est le cas d'Alexandre « Vassilevitch (Saltykof) ! » ne peut s'empêcher de s'écrier Catherine à la lecture du passage. Il fait encore le bilan des prouesses dont est coutumière la censure du pays; il cite l'exemple d'un auteur condamné comme sacrilège pour avoir employé l'expression : a le dieu malin » , en parlant de TÂmour. Catherine était capable même en 1790 de rire de l'aventure, mais elle trouva aussi dans le livre des phrases comme celle-ci, où l'écrivain traduisait ses impressions aux abords de la demeure impériale de Tsarskoïe : a Je suis frappé tt du silence qui y règne... Tout se tait; tout tremble ; c'est la tt demeure du despotisme. »

Il n'en fallait sans doute pas davantage pour décider du sort de l'auteur. Condamné à mort, Radichtchef ne doit d'échapper au châtiment suprême qu'à une coïncidence heureuse : l'arrêt qui le frappe se rencontre avec la conclusion de la paix qui met fin à la guerre de Suède. Catherine est de bonne humeur ce jour-là, et fait grâce. Le knout et la Sibérie pour dix ans remplacent la peine capitale. Sur le chemin de l'exil, en passant par Tobolsk, Radichtchef écrit ces vers qui sont d'un poète et d'un homme de cœur :

Ta veux savoir qui je suis, ce que je suit, où je vais?

Je suis celui que j*ai été et que je serai toute ma vie :

Non pas une bête de somme, un morceau de bois, un esclave, mais un homme.

Sa destinée ultérieure est à peu près celle de Novikof. 6ra-

Sd4 LA SÉMIRAMIS DU NORD.

cié par Paul, associé même par Alexandre aux travaux de la Commission législative, il ne se retrouve plus lui-même dans la liberté et dans l'emploi qu'on lui offre à nouveau de son intelligence. Il n'a pas résisté à la terrible épreuve qui lui a été imposée. Obsédé par des terreurs continuelles, voyant partout des pièges, des périls et des menaces, il se donne la mort — sur une pbrase, dit-on, d'un haut fonctionnaire lui demandant s'il n'a pas eu askez d'un voyage en Sibérie.

Dernier trait caractéristique aussi : il s'empoisonne en avalant d'un trait une bouteille d'eau-de-vie. Les idées philosophiques avaient encore du chemin à faire en Russie.

Page 1