PREMIÈRE SECTION. — LA THÉORIE DE L'AMOUR EN PUISSANCE
§ 1. Origines occitaniques de la théorie de V amour en puissance.
Pour les troubadours, l'amour est une source de noblesse ; il améliore et relève les cœurs bas ; d'un lâche il fait un preux, d'un ignorant il fait un savant ; d'un avare, un homme généreux. C'est dans -cette propriété que l'amour occitanique trouve son excuse et, en
1. Les Italiens, plus encore que les troubadours, aimèrent disserter sur l'amour. tDutre les très nombreux sonnets et chansons que nous étudions en ce chapitre, on peutciter, Ant. Rimc,l\l, trois chansons de Chiaro Davanzati :0m che va; Meravi- -gliomi forte; Molli lungo tempo; du même, Ani. /î/me,IV, une tcnson de neuf sonnets avec Pacino di ser Filippo Angioleri, sonn. L'alta discrczionc et suivants ; du même, isonn. L'amoreha la natura ; Gentil mia donna poiche ;dans le même volume des .4 nf/cAe Eimc, Pacino Angioleri, sonn. Amor ch'ha segnoria ; Monte, Di quello frullo ; anonyme, tenson avec Ch. Davanzati, sonn. Ke giudica le pome ; Desidero lo pome ; Conosco il :4rutlo ; Jacopo da Lentino, sonn. Siccome il sol; Or a me puote ; Amore è un disio ; anonymes, sonn. lo no lo dico a vol, Uno piacere delcuore ;Dal cor si muotie ;Guittone, sonn. Mi piace dir. — Anl. Rime, V : Monte et Lapo dcl Rosso, sonn. So benc amico 'et le suivant; Ser Pier Asino, sonn. Perun cammin pensando. — Mon. Crest., I: tcnson •entre Jacopo Mostacci, Pier délia Vigna et Jacopo da Lentino ; Arrigo Testa, Voslr'orgogliosacera; ser Pace, Amor discende; ser Cione, D' amore gli occhi, etc.
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définitive, sa raison d'être, car il ne porte pas son but en lui-même ; si le chevalier aime, s'il cherche à obtenir les faveurs de sa dame, ce n'est pas pour en jouir, car la volupté tue l'amour (cf. II, ch. iii> § 11) ; c'est pour acquérir, par l'elîort qu'il s'impose, l'élévation durable du cœur et de l'esprit, la prouesse. La femme et l'amour sont un moyen que la Providence accorde aux méchants pour leur permettre de devenir bons, s'ils savent s'en servir.
Mais les poètes ne pouvaient s'empêcher de remarquer qu'Amour, accablant de ses disgrâces les amants loyaux, gardait ses faveurs pour les trompeurs et les sots. Ils s'en consolèrent en pensant que cet Amour-là n'était pas le véritable Amour, fis amors. « C'est une grande honte, dit le trouvère Chrétien de Troyes, qu'Amour consente à habiter dans les plus vils comme dans les meilleurs » [Le Chevalier au lion, vers 1386). Aussi décide-t-il que « nul, s'il n'est courtois et sage, ne peut rien apprendre d'Amour ^ ». C'est ainsi que s'était formée peu à peu une conception nouvelle, qui réservait l'amour aux cœurs les plus élevés des hautes classes, les nobles cœurs, fis corSy reliés par une parenté morale et imaginairement groupés sous le nom de Confrères d'Amour.
L'élévation de l'âme devient donc une condition de l'amour. D'un autre côté, les troubadours déclarent souvent que l'amour est une condition de l'élévation de l'âme ; tout cœur qui n'aime pas ne peut ni être valeureux, ni faire le bien. On devait en arriver à confondre l'élévation de l'âme et l'amour, à les assimiler. « Du véritable amour, dit le trouvère Thibaut de Champagne ^ (De fine amor^ édit. Tarbé), viennent la bonne grâce et la bonté ; et Amour vient aussi de ces deux dernières ; les trois ne font quun, je l'ai bien éprouvé, on ne pourra jamais les séparer. »
L'amour et l'élévation de l'âme, que Dante appelle la noblesse (II, ch. VIII, § 7), sont donc la même chose. Or cette chose est innée. L'amour, dit André le Chapelain (lib. I, cap. i), «est une passion innée, et ce qui le démontre clairement, c'est que, si subtilement qu'on y regarde, il ne provient d'aucune action ; il ne provient que de la méditation [cogitatio) que l'esprit fait sur ce qu'il a vu ». L'amour ne provient donc pas, en son principe, d'une sorte de magnétisme émanant de la personne aimée j il est purement subjectif ^ ; la per-